‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 782 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

USER, EMPLOYER, SE SERVIR. Ces trois termes sont définis de même par l'Académie, faire usagé de. C'est là en effet leur signification commune', qui serait ainsi parfaitement indiquée, si usage ne dérivait d'user. On dit en parlant des mots, du temps, d'une autorité, de la raison, qu'on en «se, qu'on les emploie et qu'on s'en sert . Bien ou mal user et se servir d'une chose , l'employer bien ou mal.

User vient du latin uti , usum , dont le sens est le .même. C'est pourquoi il se dit particulièrement bien en termes de droit et de morale , et emporte l'idée de droit ou de devoir. User d'un droit (Volt.), d'une permission (Id.), de rigueur (Mol.), d'indulgence (Pasc), de circonspection (Acad.), de représailles (Volt.); user sobrement (Acad.), modérément (J. J.); toutes locutions dans lesquelles user convient seul. « User de la grandeur avec modération , des richesses avec miséricorde , de la vie avec un généreux mépris. » Fléch. — Ensuite, user rappelle usage , c'est-à-dire exprime une coutume , quelque chose d'habituel, seul caractère distinctif attribué à user par Leroy et Condillac. User d'un certain régime (Acad.). a Voyez de quel pain usent les pauvres. » Bourd. ce Usez-Yous de beaucoup de vin?» Pasc. a Ulysse entre dans le bain. Il n'en avait pas usé depuis longtemps. » Fén. « Auguste voulait qu'on usât de répétitions fréquentes plutôt que d'être obscur. » Id. « L'on doit user de termes qui soient propres. » Labr. « Si vous étiez parmi des gens qui en usent ordinairement (de tabac) , leur discours et leur manière vous engageraient peu à peu à vous en servir, et l'usage vous y assujettirait comme les autres. » Mal. « Mithridate pensa que Lucullus userait de sa réserve et de sa circonspection ordinaire Lucullus vainquit deux grands et

puissants rois par deux voies tout opposées. Il a la gloire d'avoir su employer, soit une lenteur agissante, soit une audace qui écarte le danger en le prévenant. » Roll. — Enfin, user est absolu et ne comporte pas les déterminations. On dira bien en général et d'une manière toute formelle, c'est-à-dire sans avoir égard à la nature ou au genre de la chose dont il s'agit, user de remèdes, d'artifice, de violence. Mais si on veut spécifier, user ne sera pas le mot propre. « Les Lapons usent de quelques remèdes.... La seconde manière d'employer le fromage pour les maux extérieurs ou intérieurs est de.... » Regn. « Qui sait si vous n'employez pas pour me séduire une adresse mieux entendue? Mais non, vous n'êtes pas capable d'user d'artifice avec moi. » J. j. « Comme pécheurs, nous avons perdu le droit d'user des créatures, et de les faire servir même à nos besoins, loin de les employer à nos plaisirs. » Mass. « Vous me demandez si user d'un tel artifice de parure est un crime? Mais n'en avez-vous jamais abusé? N'avez-vous jamais em-

ployé ces soins , ces plaisirs , ces artifices à corrompre des cœurs? » Id.

« Quand on est obligé d'user de quelques railleries , l'esprit de piété porte à ne les employer que contre les erreurs. » Pasc.

Employer et se servir ne marquent rien de moral , d'habituel et d'absolu. Par là , ils diffèrent nettement d'user. Ils ne sont guère moins distincts l'un de l'autre.

Employer, d'implicare, plier dans, engager dans, c'est appliquer, donner une destination. Se servir, c'est tirer un service , une aide. A l'un s'attache plutôt l'idée de matière, et à l'autre celle d'instrument. On emploie de l'étoffe (Acad.), du bois , de la pierre (Id.) , de l'or (Volt.) , en les implkjuant , en les faisant entrer comme matière dans certains ouvrages ; on emploie de même de l'argent , son bien , une partie de son revenu , un. terrain (Acad.) en les appliquant ou en les affectant à tel ou tel objet. Et on emploie plus ou moins de toutes ces choses, peu ou beaucoup, assez ou trop. Mais on dira plutôt se servir d'instruments (Boss.) , de la règle et du compas (Acad.) , de lunettes (Volt.) , de la boussole (Id.), de certaines armes ((Montesq.), d'une certaine méthode (Pasc, Cond.), des signes du langage (Cond.). « Un homme aura employé ses soins à réveiller mille faits injurieux et calomnieux, il se sera servi de la plume pour les tracer sur le papier. » Bourd. — De cette première différence s'ensuit une seconde , qui est bien remarquable , c'est qu'on emploie ce qu'on a et qu'on se sert de quelque chose d'étranger : la matière est quelque chose qui est sous notre main , à notre disposition, et un instrument, tout comme un serviteur, est quelque chose d'autre que nous appelons à notre secours. On emploie tout son esprit , tout son art , toute son industrie , tous ses soins , toute son éloquence (Acad.) , tous ses efforts (Pasc) , sa puissance et son étude (Id.) , pour arriver à quelque but. On se sert des meubles , des chevaux , de l'argent ou du crédit (Acad.) des autres, de leur faiblesse, ou de l'amitié qu'ils ont pour nous (Mol.); on se sert d'un ennemi pour en vaincre un autre : c'est ainsi que les Romains a se servirent d'Euménès et de Massinisse pour subjuguer Philippe et Antiochus. » Montesq. « Les Carthaginois se servaient de troupes étrangères, et les Romains employaient les leurs. » Id. —Enfin, employer se dit plutôt pour l'ordinaire; et se servir, par rapport à une occasion, dans un cas difficile. On emploie des moyens connus et communs, on emploie les mêmes mots que tout le monde , et à la manière de tout le monde : on se sert d'un expédient (Acad.) ou d'une invention (Bourd.) pour sortir d'embarras , et on se sert de termes étranges : a Si quelques poètes se sont servis d'heur, c'est par la contrainte de la mesure. » Labr. On emploie le temps à telle ou telle chose ; on se sert

SYNONYMES À RADICAUX DIVERS

de la conjoncture (Acad.), de l'occasion, comme on se sert de la fortune (Montesq.).

Bien user du temps, des mots, de l'autorité, de sa raison , c'est n'en point abuser , c'est en faire un usage légitime, conforme au devoir; les bien employer, c'est en faire une juste application, donner à chaque objet ce qu'il lui en faut et autant qu'il lui en faut, comme bien employer une matière , c'est la consacrer à ce à quoi elle est propre , et en fournir une quantité suffisante ;

s'en bien servir, c'est , dans une circonstance , en tirer tout le p^rti possible , comme se bien servir d'un instrument ou d'un serviteur, c'est lui faire produire tout le secours qu'on en peut attendre. — Avec user , le mot bien se prend dans son sens moral ; avec employer , il marque une convenance entre la chose appliquée et ce à quoi on l'applique ; avec se servir, il désigne l'habileté avec laquelle on sait profiter d'une certaine aide et suppléer ainsi à ses propres forces.

VAINCRE, DÉFAIRE, BATTRE des ennemis, en termes d'art militaire. Remporter sur eux un avantage.

Vaincre, vincere , d'où dérivent vainqueur, victoire et victorieux, se distingue de ses synonymes en ce qu'il est seul immédiatement traduit d'un mot latin ayant la signification commune aux trois verbes dont il est ici question. De là lui vient un caractère de noblesse tout particulier qui le rend propre à être employé dans le grand et à réveiller l'idée de gloire et de triomphe, a Préférer le bonheur de n'avoir plus d'ennemis à la gloire de les vaincre. » Mass. a Les alliés se retirèrent squs les murs de Maëstricht après avoir été vaincus, et laissèrent à Louis XV la gloire d'une seconde victoire. » Volt. « Par le fameux combat des Horaces et des Curiaces, Albe fut vaincue et ruinée. » Boss. ce Ce fut alors que le cardinal de Sion employa toute son éloquence , et remplit tellement les Suisses de la gloire qu'ils remporteraient à vaincre, sans le secours de leurs alliés, toutes les forces de France, avec leur roi à la tête , qu'ils se résolurent au combat. » Id. « Passer sous le joug, cérémonie ignominieuse par laquelle les vainqueurs semblaient attacher une honte éternelle à la disgrâce des vaincus. » Vert, ce Au lieu de répondre à l'accusation intentée contre lui , Scipion dit : Allons au Capitole remercier les dieux de ce qu'en un jour semblable à celui-ci, je vainquis Annibal et les Carthaginois. » fén. ce Combien Henri IV distrait par ses amours, perdit de belles occasions de vaincre ses ennemis! » Id. « Alexandre (ne recherchant que la gloire) parcourut des royaumes immenses pour les rendre à leurs rois après les avoir vaincus. » Id. Il aurait voulu , pour sa gloire , être mort après avoir vaincu Darius (Id.). « Sésostris revint chargé des dépouilles des peuples vaincus, et couvert de gloire. » Roll.

Défaire, c'est rompre, désorganiser une armée disposée en bataille, confondre les rangs, y mettre tout pêle-mêle ; ce qui suppose des troupes réglées et ordonnées suivant un certain plan. « Lesdiguières défit ces armées réglées. » Volt. a Alexandre défit Darius en trois batailles rangées.» Boss. ce Les armées romaines , quoique défaites et rompues, combattaient et se ralliaient jusqu'à la dernière extrémité. » Id. ce Les Gaulois furent défaits; il en périt un grand nombre sur le champ de bataille , et le reste , dispersé par la

fuite et sans se pouvoir rallier , fut assommé par les paysans. » Vert. Mais défaire signifie aussi détruire, mettre en pièces et hors de service,- et, en conséquence, des armées défaites sont souvent des armées entièrement dissipées , rendues incapables de se- rallier et de tenir davantage la campagne, ce Enfin Pyrrhus fut défait par le consul Curius, et repassa en Épire. » Boss. ce César et Antoine défirent Brutus et Cassius ; la liberté expira avec eux. » Id. « Jean ne doutait pas qu'il ne défît tout à fait l'armée ennemie. » Id. ce Si Néron n'eût défait Asdrubal , avant qu'il pût se joindre à son frère, tout était perdu. » Fén. ce Avant la bataille de Cannes , deux consuls avec leurs armées avaient été entièrement défaits. La république se trouvait sans soldats et sans chefs. » Roll. ce La flotte pouvait être facilement défaite et détruite. » Id. ce L'arrière-garde de Charlemagne fut défaite à Roncevaux. » Volt.

Battre, c'est seulement se montrer le plus fort, avoir le dessus, maltraiter, faire éprouver des pertes plus ou moins considérables. On peut dire battre, mais non pas vaincre, ni défaire, un simple détachement, parce que l'idée caractéristique de battre n'est ni selle de gloire , ni celle de coup décisif porté à l'ennemi ou de grand désordre apporté dans ses rangs , et de dispersion , de ruine, lesquelles supposent Tune et l'autre toute une armée ou un grand corps de troupes , mais uniquement l'idée de supériorité de force, d'une part, et celle de désavantage et d'affaiblissement, de l'autre, ce Othon était assez fort pour battre les Hongrois, non pas assez pour les poursuivre et les détruire. » Volt, ce Les ennemis supérieurs peuvent vous battre et entrer en France. » Fén. « Le grand Gustave, qui manquait de tout, eut d'abord besoin de l'argent de la France; mais dans la suite il battit les Bavarois et les impériaux; il releva le parti protestant dans toute l'Allemagne. » Id. a Déjocès, quoique battu par les Assyriens, laissa son royaume en état de s'ac» croître sous ses successeurs. » Boss. « Le roi de Hongrie dit aux Français qu'il espérait battre l'avant-garde des Turcs sans beaucoup de peine, qu'ensuite ils attaqueraient tous ensemble le corps de bataille, et le déferaient aisément après le premier désordre. » Id. ce Virginius, ravi de voir Sergius battu, refusa à ses propres officiers d'envoyer des troupes pour le dégager. » Vert. « On parle d'une espèce de victoire

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