DEUXIEME PARTIE
Quand on fait la traduction d'un texte , on en fait d'abord la version mentalement; en sorte que la version est le préliminaire de la traduction. Et quand la traduction est achevée, on peut y distinguer la version comme une partie spéciale, c'est celle qui se rapporte à l'exacte reproduction du sens. Fénelon écrit à Lamotte : « On m'a dit que vous allez donner au public une traduction d'Homère en français. Je ne doute point ni de la fidélité de la version, ni de la magnificence des vers. »
Toutes les versions latines, grecques, syriaques, arabes, etc., de l'Écriture sainte, s'appellent exclusivement versions. C'est que les auteurs, par respect pour le texte sacré, ont tâché de le suivre littéralement, de remplacer chaque mot par un mot équivalent de leur langue , laissant à chaque phrase sa construction , et de mettre l'hébreu lui-même à la portée du vulgaire sous un vêtement latin, grec , syriaque , arabe , etc. Mais il ne suit pas de ce fait , comme l'a pensé Girard, que la version soit essentiellement en langue ancienne , et la traduction essentiellement en langue moderne. D'une part, Bossuet parle des saints empressements des évêques de France à donner des livres d'église , écrits en latin, de fidèles versions. Il dit, à propos d'un de ses ouvrages, qu'il s'en fit une version irlandaise, et qu'on travaille à une version italienne. D'un autre côté , le même écrivain dit quelque part que saint Augustin a soutenu la véritable traduction d'un endroit de saint Paul (de grec en latin) avec une parfaite connaissance de la vérité. Rollin dit avoir remarqué beaucoup de fautes dans une vieille traduction latine de Diodore de Sicile; et il recommande en général, pour la connaissance des écrivains grecs, de ne pas se borner aux traductions latines.
La différence incontestable de ces deux mots s'explique encore d'une autre manière que par l'étymologie. C'est que, comme au mot tra duc tion seul correspond un verbe français, traduire, ce mot doit seul rappeler la part ou le travail , ou l'action du traducteur. Si bien que la version est comme un objet qui se considère par rapport à ses qualités essentielles : elle est vraie ou fausse , exacte ou infidèle, pleine de contre-sens, ou bien latine, française, allemande, italienne; il existe d'un livre ou d'un passage plusieurs versions. La traduction, au contraire, se qualifie par rapport à celui qui en est l'auteur : elle est élégante . dégagée ou lourde, diffuse, prétentieuse. Une version parfaite est très-fidèle, et rien de plus; une traduction parfaite a toutes les qualités de style qu'a su lui donner le traducteur conformément au génie de sa propre langue. Fénelon dit en parlant des livres qu'on doit faire lire au duc de Bourgogne suivant le plan de ses études : «Je ne croirais pas qu'on dût se borner à la Vulgate pour la Sagesse et pour l'Ecclésiastique. Je crois qu'on peut se servir de quelque traduction moins imparfaite. »
Le mot traduction rappelle tellement le verbe traduire, qu'il en exprime quelquefois l'action pendant qu'elle se passe. « L'évêque de Munster faisait traduire l'ouvrage en latin. Mais les guer-
res ayant retardé cette traduction, M. l'évêque de Castorie souhaita de faire imprimer une version latine que l'auteur avait reçue. » Boss.
Si on appelle versions les traductions qu'on donne à faire aux élèves dans les collèges , c'est moins encore parce qu'on leur demande avant tout le sens des textes qu'on leur soumet, que parce qu'il ne convient pas d'appeler leur travail, qui n'est point encore fait, d'un nom qui exprime ce travail comme fait avec les qualités qui dépendent de celui qui en est l'auteur.
VERTU , PROBITÉ , INTÉGRITÉ ; — HONNÊ- TETÉ , HONNEUR. Tous ces mots désignent l'heureuse habitude de faire le bien et de fuir le mal.
Vertu est le plus général : il s'applique à toute la conduite de l'homme , particulièrement à celle qui ne regarde que lui, qui ne le suppose point en relation avec ses semblables. L'homme vertueux est moralement bon sous tous les rapports; il obéit à la raison , il accomplit le devoir , quoi qu'il lui en coûte , en dépit même de la sensibilité et des passions. « H n'y a point de vertu sans combat. Le mot de vertu vient de force; la force est la base de toute vertu. La vertu n'appartient qu'à un être faible par sa nature , et fort par sa volonté. » J. J. La vertu est le contraire du vice: « Molière a donné un tour gracieux au vice avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu. »
FÉN
La probité est uniquement relative aux devoirs envers autrui , aux devoirs de la vie civile , et consiste dans l'obéissance aux lois instituées par la société. <r Les lois empruntent leurs forces uniquement des mœurs qui sont autant au-dessus d'elles que la vertu est au-dessus de la probité. » Barth. « L'observation des lois naturelles écrites est ce qu'on nomme probité; la pratique des lois naturelles non écrites est ce qu'on appelle vertu; cette pratique est proprement l'objet de la morale. » D'Al. Réprimer les passions et les mouvements de la sensualité, rester toujours maître de soi, est une partie essentielle de la vertu, parce que c'en est une de la morale; mais la probité se borne , comme les lois écrites , à nous prescrire ce que nous devons faire en société , la conduite que nous devons tenir envers les autres hommes. « Une religion sans probité, c'est-à-dire sans une conduite irréprochable devant les hommes , et sans une exacte régularité à remplir les devoirs de la vie civile. » Bourd. « La probité est un attachement à toutes les vertus civiles. » Vauv. — Et encore, dans ces limites , la probité est un principe d'action insuffisant, si la vertune s'y ajoute pour le compléter ; purement négative , comme la justice à laquelle elle dispose et sert de mobile, elle défend, mais elle ne commande rien, elle se contente d'empêcher de nuire , mais elle ne porte pas à bien faire. La vertu , au contraire , en ce qui regarde autrui, nous donne des ordres positifs, nous commande même ce à quoi nous ne sommes pas extérieurement et légalement obligés^ c'està-dire des sacrifices , des actes de libéralité et de dévouement. La probité nous rend irréprochables au point de vue de la loi , rien de plus ; mais la vertu nous faisant suivre les préceptes de la
SYNONYMES Â RADICAUX DIVERS
conscience et les inspirations bienfaisantes du cœur , nous rend respectables. Cette distinction a été très-nettement développée par Duclos dans le passage suivant de ses Considérations sur les mœurs. « La fidélité aux lois , aux mœurs et à la conscience, qui ne sont guère que prohibitives, fait l'exacte probité : la vertu, supérieure à la probité , exige qu'on fasse le bien , et y détermine. La probité défend, il faut obéir : la vertu commande, mais l'obéissance est libre, à moins que la vertu n'emprunte la voix de la religion. On estime la probité, on respecte la vertu. La probité consiste presque dans l'inaction ; la vertu agit. On doit de la reconnaissance à la vertu : on pourrait s'en dispenser à l'égard de la probité , parce qu'un homme éclairé, n'eût-il que son intérêt pour objet, n'a pas , pour y parvenir, de moyens plus sûrs que la probité. » — Il suit de là que vertu dit plus que probité, a Le péché est un mal plus grand que la perte de la raison . parce que c'est la perte de la probité et de la vertu. •>■> Boss.
Intégrité, du latin integer , intègre, intact, entier, qui n'a point été entamé , touché , souillé, gâté, est le nom de la vertu qui n'est point encore corrompue ou qui ne peut l'être. A ce mot s'attache l'idée particulière de pureté ou de constance à repousser les sollicitations de l'intérêt ou les efforts de la séduction, a La disposition pour recevoir la pénitence comme remède des péchés passés , c'est une fuite des occasions dans lesquelles nous savons par expérience que notre intégrité & déjà tant de fois fait naufrage. » Boss. « L'homme encore chaste , et dans la première intégrité de ses mœurs. » Bourd. « Une incorruptible intégrité. » Id. « Vous supposez donc Jupiter moins intègre (qu'un magistrat) et plus aisé à corrompre? » Id. a Je cessai de regarder d'un œil de cupidité le coffre-fort du vieux marchand; je crois même qu'il n'eût tenu qu'à moi d'en tirer des sacs, que je n'en aurais rien fait. J'avouerai pourtant qu'il y aurait eu de l'imprudence à mettre à cette épreuve mon intégrité naissante. » Les. a Rome avait des généraux assez désintéressés pour conserver leur intégrité au milieu de leurs conquêtes. » Vert. « En Perse les rois veillaient avec grand soin à ce que la ïustice fût administrée avec beaucoup d'intégrité et de désintéressement. » Roll. a Intégrité parfaite et qui se maintint toujours à l'épreuve de la corruption, -o Id. <t L'intégrité , l'incorruptibilité, sont des vertus qui méritent à peine d'être relevées dans Scévola. x> Id. a La crainte salutaire de la censure était comme la gardienne de la modestie , de la pudeur , de la justice , et en général de l'intégrité des mœurs. » Id.
Honnêteté et honneur viennent tous deux du latin honor, qui signifie ornement, parure, beauté , estime, considération. Les principes d'action qu'ils expriment portent à faire , non pas ce qui est moralement bon, mais ce qui est moralement beau, non pas précisément ce qu'on doit, inais ce qui convient ; ou ils portent à faire ce qui est bon et ce qu'on doit, considéré comme décent, distingué, ennoblissant. En faisant ce que demandent la vertu et la probité , on s'ac-
quitte, on mérite, on satisfait au devoir; en suivant les règles de l'honnêteté et de l'honneur, on s'honore , on s'élève , on grandit à ses propres yeux, on gagne en dignité, on devient à un certain degré admirable, ou au moins comme il faut, on orne, pour ainsi dire, sa vie et son âme. On commet une mauvaise action, on se rend coupable, digne de châtiment , en manquant à la vertu et à la probité; c'est une honte , une bassesse , une dégradation , de manquer à V honnête et à l'honneur , on doit en rougir.
Quant à la différence de l'honnêteté et de l'honneur , elle est palpable. L'honnêteté est subjective et réside dans lame; l'honneur est objectif et dépend de l'opinion des autres à notre égard. « Couvre ma faute de l'honnêteté de tes senti" raents; que ton mérite efface ma honte. Le seul honneur qui me reste est tout en toi ; et , tant que tu seras digne de respect , je ne serai pas tout à fait méprisable. » J. J. « II est temps de sacrifier au devoir et à l'honnêteté une passion honteuse. Ecoutez une fois ce que l'honneur d'un père et le vôtre exigent de vous. » Id. L'honnêteté d'une femme, c'est sa manière de sentir, de penser et d'agir; son honneur, c'est la réputation dont elle jouit. Qui agit par honnêteté tient à l'estime de lui-même; qui agit par honneur tient à l'estime du monde. Il se peut que l'honnêteté exige le sacrifice de l'honneur. On ne perd l'honnêteté qu'en se dépravant; il suffit quelquefois d'être calomnié pour perdre l'honneur. Les règles de l'honnêteté sont essentielles et fixes comme celles de la vertu; les règles de l'honneur sont variables et sujettes aux préjugés, comme l'opinion. — La crainte du mépris est si puissante, qu'elle nous porte souvent à des actes de délicatesse et de générosité dont nous serions peut-être incapables sans ce motif ; aussi , dans L'esprit des hommes , l'honneur l'emporte sur l'honnêteté , il marque plus de loyauté, de magnanimité , de noblesse.
VESTIGE, TRACE. Marque du passage d'un animal et particulièrement de l'homme.
Vestige, latin vestigium, signifie, dans les deux langues, l'empreinte des pas. Trace, du iatin trahere , traîner , tirer en long , d'où tractus, traînée, sillon, suite, exprime quelque chose de long ou d'étendu : une voiture , la foudre , un reptile , tout insecte qui rampe , et l'homme qui glisse laissent une trace ou des traces.
Les vestiges sont formés par un animal ou un homme qui marche sur la terre molle , le sable , la neige, où ses pas restent imprimés; et si ces vestiges ou ces pas sont sur une ligne plus ou moins prolongée , ils font une trace.
Le vestige indique qu'il a passé là un homme ou même quel est cet homme. « Que ne ferait point un homme transporté dans une île déserte pour y chercher quelque marque d'habitation, quelque vestige d'homme?» Fén. On sait quelle fut la joie de Robinson , lorsqu'il découvrit des vestiges d'homme sur le rivage de la mer. On confronte quelquefois la chaussure d'un accusé avec des vestiges remarqués autour de la demeure d'un homme qui a été tué (Volt-). Mais la trace