ASSORTIR, APPAREILLER, APPARIER
Mettre ensemble des choses qui se conviennent.
Assortir, associer, faire que des choses soient compagnes (con s or tes) •les unes des autres, ne limite pas le nombre des choses ; mais appareiller et apparier, du latin par, une paire, une couple, n'en supposent jamais que deux. « Assortir tellement ensemble les volontés, qu'elles ne heurtent point les unes contrôles autres. » Bourd. « Croyezvous qu'on pût trouver quatre poètes mieux assortis? » Laf. — Ensuite, assortir se distingue des deux autres verbes par un caractère moral ou esthétique qui lui est exclusivement propre. De Yassortiment résulte quelque chose de bon ou de
SUPPLÉMENT
beau, a Si toutes choses sont bonnes en ellesmêmes, elles reçoivent une beauté et bonté nouvelle par leur ordre, par leur assemblage, par leur parfait assortiment et ajustement les unes avec les autres. » Boss. « L'inversion permet aux Latins d'essayer une foule de combinaisons, jusqu'à ce qu'ils aient assorti et marié les mots de la manière la plus flatteuse pour l'oreille. » Del. Appareiller et apparier, d'une application beaucoup plus restreinte, ne se prennent qu'au physique en parlant des animaux qu'on accouple de façon que l'un soit égal ou semblable à l'autre. Quand ils se disent des hommes, ils ne les font pas considérer autrement
Entre appareiller et apparier la principale sinon peut-être l'unique différence a été indiquée par Ccndillac. En appareillant on ne fait attention qu'à la ressemblance de la forme, à celle qui saute aux yeux. « Que ces deux ombres me semblent mal appareillées ! Leurs tailles et leurs allures sont bien différentes : l'une est d'une hauteur démesurée, et marche fort gravement ; au lieu que l'autre est petite , et a l'air évaporé. » Les. Mais en appariant c'est à l'égalité des forces ou des talents qu'on a égard. Dans l'antiquité, avant de mettre les athlètes aux prises deux à deux, on les appariait (Gond.), a Xénocrate étudia sous Platon en même temps qu'Aristote, mais non avec les mêmes talents. Il avait besoin d'éperon, et l'autre de frein : c'est le jugement qu'en portait Platon; et il ajoutait qu'en les commettant ensemble, il appariait un cheval avec un âne-. » Roll.
ASSOUPISSEMENT, LÉTHARGIE. Dans l'acception figurée, ces deux mots signifient un grand défaut de zèle.
Mais d'abord il est facile de voir que léthargie renchérit sur assoupissement ; car , au propre , l'assoupissement n'est qu'un commencement de sommeil, au lieu que la léthargie est un sommeil profond et très-prolongé. « Que s'ensuit-il de là? Un assoupissement, une léthargie, et enfin une extinction entière de la foi.» Bourd. «De cette langueur dans le service de Dieu l'âme tombe dans une espèce de léthargie et dans un profond assoupissement surtout ce qui régarde ses devoirs et l'affaire de son salut. » Id. On dit bien un léger assoupissement (Bourd.), mais non pas une léthargie légère, la léthargie équivaut, comme on vient de le voir, à un assoupissement profond. On réveille quelqu'un de son assoupissement, il dort simplement; mais on tire quelqu'un de sa léthargie, c'est-à-dire d'un état dans lequel il est comme plongé. « Un des plus grands services que la philosophie puisse nous rendre , c'est de nous réveiller de cet assoupissement et de nous tirer de cette léthargie. » Roll. D'ailleurs, Vassoupissement n'est ni aussi fâcheux ni aussi essentiellement fâcheux que la léthargie. « C'est ce dangereux assoupissement que craignait le divin Psalmiste.... C'est pour prévenir l'effet de cette mortelle léthargie que l'Apôtre nous dit...» Boss. « Il n'y a que le trouble qui puisse faire sortir ces consciences criminelles de la léthargie et de V assoupissement funeste où elles' sont. » Bourd.
Non-seulement léthargie dit plus que son syno-
nyme, mais encore il n'a pas exactement le même sens. Dans Y assoupissement (racine sopor, sommeil) c'est l'intelligence , et dans la léthargie (de ),Y)6?l, oubli, et àpyia, paresse, torpeur) c'est l'activité qui est en défaut. Il y a, d'une part, manque de vigilance, de soin, d'attention, grande négligence en un mot, et, d'autre part, manque d'énergie ou de courage, nonchalance ou paresse extrême. V assoupissement empêche de voir, d'entendre les choses ou d'y songer : a II ne songe point à ses intérêts, il est là-dessus dans un assoupissement étrange. » Acad. Mais la léthargie empêche proprement d'agir : a Le régent leur laissait croire qu'il allait agir et sortir de sa léthargie. » S. S.
ASSURÉMENT, SANS DOUTE. On se sert de l'un et de l'autre pour affirmer ou nier; aussi dit-on bien: oui assurément, assurément non; et, oui ou non sans doute.
« Assurément paraît plus marquer qu'on répond d'une chose à quelqu'un qui en pourrait douter. Le second marque qu'on l'affirme parce qu'on n'en doute pas, et qu'on suppose même que les autres n'en doutent pas davantage. » Gond.
Assurément, je l'assure, exprime l'assurance, la croyance de celui qui parie, son sentiment personnel. Tu le crois? — Assurément (Mol.).
Vous me ferez plaisir, madame, assurément. Regn. Mais sans doute, il n'y a pas de doute, indubitablement, s'emploie pour signifier quelque chose de constant ou d'incontestable, une opinion générale ou même nécessaire, l'opinion de tout le monde ou celle que tout le monde doit avoir. Les écrits des Pères de l'Église sont sans doute cathoiques (Pasc). « Jl ne faut pas examiner si les esclaves seraient utiles à la petite partie riche et voluptueuse de chaque nation; sans doute qu'ils lui seraient utiles. » Montesq.
Assurément est tout relatif au sujet, et sans doute n'y a aucun rapport. «Cette fête a eu des ornements qui remportent sans doute sur tout ce que l'on saurait voir....; et jepuis dire assurément qu'il n'y a rien dans l'univers qui s'y puisse égaler. » Mol.
ASTRE, ÉTOILE. On dit également les astres et les étoiles pour signifier tous les corps célestes en général.
Mais astre a sur étoile une supériorité de grandeur et de noblesse qu'il tient de son origine. Le français astre est évidemment le latin astrum, grec àtrxpov; au lieu qu'étoile, dérivé du latin Stella, reproduit bien aussi un mot d'une langue savante, mais ce n'est pas d'une manière aussi certaine, aussi manifeste et aussi exacte.
En conséquence, d'abord, un astre est quelque chose de plus grand ou de plus considérable qu'une étoile. « 0 Lucifer , astre brillant, comment es-tu tombé si soudainement?.... Cependant cet astre est tombé, et il a entraîné avec lui la quatrième partie des étoiles. » Boss. « S'il arrivait qu'une étoile de la dernière g-andeur interrompît son cours, ce serait un défaut dans le monde, qui néanmoins n'y ferait pas une grande altération. Mais si le soleil venait à s'obscurcir tout à coup , quel désordre dans l'univers ! Qu'un prince abandonne la conduite des affaires, c'est comme l'éclipsé du premier astre, qui fait souffrir toute
la nature. » Bourd. — L'usage est aujourd'hui d'observer cette distinction à la rigueur : astre est le seul mot qui convienne pour désigner en particulier les plus grands corps célestes , le soleil, la lune, les planètes et les comètes,- et les plus petits, ces points lumineux et fixes dont le ciel est parsemé, s'appellent proprement des étoiles.
D'un autre côté, le mot astre est seul propre au style relevé et poétique. On s'en sert en parlant de ce qu'il y a de plus beau et de plus admirable. « L'Église a de temps en temps ses astres qui l'éclairent et ses monstres qui la défigurent. » Mass. On voit paraître Guise, et le peuple inconstant Tourna bientôt ses yeux vers cet astre éclatant.
Volt.
« Une personne très - imparfaite est nommée (dans la tragédie) un soleil, ou tout au moins une aurore; ses yeux sont deux astres.» Fén. « On a inventé de certains termes bizarres, siècle d'or, fatal laurier, bel astre, etc.; et on appelle ce jargon beauté poétique. » Pasc. « Cette femme est belle comme un astre. » Acad.
Quand les deux mots se disent pour exprimer une prétendue influence des corps célestes sur les corps terrestres et particulièrement sur les hommes, astre s'emploie en termes d'astrologie ou poétiquement, au lieu qu'étoile reste un mot du langage commun ou même familier. On lit au commencement de Y Art poétique :
C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur Pense de l'art des vers atteindre la hauteur, Si son astre en naissant ne l'a formé poëte. Boil.
Mais le même écrivain a judicieusement préféré étoile à astre dans ce passage d'une de ses lettres à Racine : « Je sens bien qu'il n'y a qu'une étoile bizarre et infortunée qui pût empêcher le succès d'une affaire si bien conduite. »
Enfin, astre se prendra plutôt en bonne et étoile en mauvaise part. « Alexandre parut à propos, ainsi qu'un astre salutaire , pour apaiser tant de tempêtes. » Vaug.
Trop fatal ascendant d'une étoile ennemie! Duc.
ATTAQUER, ASSAILLIR. Attaquer ou assaillir quelqu'un, c'est en venir aux coups contre lui.
Attaquer, primitivement attacher, signifie en effet s'attacher à quelqu'un, l'entreprendre, se mettre après lui, se mettre à le toucher, à le frapper; c'est ainsi qu'en grec âirrecôai veut dire aussi tout à la fois s'attacher à quelqu'un et l'attaquer, mettre sur lui la main. Assaillir, du latin ad satire, sauter à ou contre, c'est se jeter ou fondre sur, et par conséquent attaquer avec vigueur et impétuosité.
L'attaque est plutôt un commencement d'action, et l'assaut une action dans toute sa plénitude, un choc énergique et rude. «Il y a dans la voie où vous marchez bien des assauts à donner et bien des assauts à soutenir.. .; il y a des moments où cette constance est rudement attaquée. » Bourd. « Est-on assailli de la tentation et dans un danger prochain de succomber, on peut dire alors comme les apôtres attaqués d'une rude tempête et battus violemment de l'orage....» Id. « Dans les guerres on n'emporte pas tout ce qu'on attaque avec vigueur; quelquefois les hasards
divers rendent inutiles les efforts des assaillants.» Boss.
En second lieu, l'attaque est plutôt simple, et Y assaut multiple. L'action d'attaquer peut être faite par un seul homme; celle d'assaillir en suppose plusieurs et même beaucoup qui tombent de toutes parts, comme il arrive quand une place est emportée d'assaut. On est attaqué de la fièvre ou d'un autre mal quelconque; on est assailli par une foule de maux. Il y a tels lieux où vous évitez d'aller de peur d'y rencontrer certain importun qui vous y attaquerait sûrement ; il y en a d'autres où vous ne pouvez vous promener sans être assailli par des nuées de cousins. «Est-il à croire que je surmonte mille tentations qui ne manqueront pas sur cela de m'assaillira » Bourd. « Les malheurs nous assaillent et nous pénètrent par trop d'endroits pour pouvoir être prévus et arrêtés de toutes parts. » Boss. « Nous fûmes assaillis d'une grêle de pierres. » Acad.
ATTAQUER, PRENDRE. Parmi les nombreuses acceptions de prendre il en est une que l'Académie définit par le seul mot attaquer. D'où il semblerait suivre que les deux verbes sont tout à fait synonymes quand il est question d'ennemis avec lesquels on en vient aux mains. Cependant il n'en est rien.
D'abord attaquer se dit bien absolument sans qu'il soit besoin d'indiquer par quel côté on aborde l'armée qu'on a à combattre; au lieu que prendre ne peut être employé dans cette acception qu'à la condition qu'on marque expressément par où on saisit en quelque sorte l'ennemi. « Charles XII rencontra sur son chemin vingt mille Moscovites. Il n'attendit pas, pour les attaquer, que le reste de son infanterie fût arrivé; il se jette dans l'eau.... Pendant qu'il allait ainsi aux ennemis, il avait ordonné à la cavalerie de faire le tour du marais pour prendre les ennemis en flanc. » Volt. « Dans la crainte d'être pris en queue par des troupes nouvellement arrivées, s'ils s'arrêtaient à attaquer le camp de Fabius, les Samnites se retirèrent. » Roll. « Cyrus commença par attaquer l'aile des ennemis qui s'était avancée sur le flanc droit de son armée; et, l'ayant prise elle-même en flanc, la mit en désordre. « Id.
Ensuite, attaquer est un mot commun dont on se sert dans tous les cas et quel que soit le côté par lequel on engage le combat; prendre, au contraire, est un terme de tactique propre à désigner un mode d'engagement insidieux, par lequel on prend ou on surprend , par lequel on attaque, non pas de front, mais en flanc ou par derrière. Attaquer quelqu'un, c'est toujours se porter contre lui de front, ouvertement; mais on ne prend guère qu'au dépourvu ou en trahison. « Les Egyptiens, attaqués de tous côtés, faisaient face partout.... Cyrus ne met point de troupes sur ses flancs pour les couvrir et pour s'opposer aux deux corps que Crésus avait détachés pour prendre son armée en flanc. » Roll. « Paul Emile ordonne à ses troupes de se jeter dans les espaces vides de la bataille des ennemis, et de ne les plus attaquer tous ensemble de front et d'un' commun effort.... Les Romains s'insinuent dans
les intervalles; ils prennent l'ennemi en flanc et en queue par où il était découvert. » Id. « Asdrubal rangea ses troupes de manière que sa gauche ne pouvait être ni attaquée de front ni prise en flanc. » Id. « Charles XII avait envoyé au milieu de la nuit le général Kreutz avec cinq mille cavaliers, qui devaient prendre les ennemis en flanc, tandis qu'il les attaquerait de front. » Volt. « Sylla avait ordonné à Pompée de prendre les Samnites en queue , pendant qu'il tes attaquerait de front. » Cond. a Le roi Didier avait assemblé les débris de son armée , et suivi les Africains pour les prendre par derrière, tandis que le duc Naime les attaquerait par devant. » Les. « Que ceux, dit Philippe Auguste, qui ont passé la rivière la repassent promptement et qu'ils prennent les ennemis par derrière pendant que nous les attaquerons de front. » Boss.
ATTENTION (AVOIR), PRENDRE GARDE. Ne pas perdre de vue ou ne pas négliger.
« Avoir attention se dit des choses qu'on ne laisse pas échapper, de quelque espèce qu'elles soient ; prendre garde, de celles qui peuvent avoir quelque inconvénient. On prend garde à un accident qui menace , à une faute qui se fait ou se peut faire ; on a attention à tout ce qui arrive tant en bien qu'en mal. On a attention à soi pour ce qu'on veut faire ; on prend garde à soi pour ce qu'il faut éviter. » Cond.
Avoir attention est positif et tient plus de la sagesse : on a attention à ou de bien faire. « Les lois doivent avoir attention que les esclaves soient soignés dans leurs maladies et dans leur vieillesse. » Montesq. « En faisant des bouquets, les jeunes filles auraient attention de mettre les fleurs les plus blanches au centre, comme une masse de lumière qui éclaire et rehausse tout le groupe. » Bern. Mais prendre garde est négatif et se rapporte proprement à la prudence : nous prenons garde de mal faire ou qu'il ne nous arrive mal. « Prends garde aux impostures des amants. » Montesq. « Il faut bien prendre garde qu'en cherchant à augmenter la grandeur réelle on ne diminué la grandeur relative. » Id. « Prenons garde d'abuser des grâces de Dieu. » Fén.
ATTTENTIONS, SOINS. Actes de bienfaisance, manières d'agir favorables envers des personnes pour lesquelles on éprouve de l'intérêt.
Les attentions témoignent qu'on fait attention aux personnes , qu'on y pense , qu'on s'aperçoit qu'elles sont là, qu'on les remarque parmi les autres. Les soins font' voir qu'on songe aux personnes,'qu'on s'inquiète de leur état, et qu'on travaille à l'améliorer. Les attentions sont d'ordinaire des distinctions, des honnêtetés, des prévenances toutes spontanées; on y est très-sensible, on en est flatté: les soins sont des secours, des services; on en profite. Avec des attentions, nous nous rendons agréables, et, avec des soins, utiles. Les attentions sont toujours de petits soins dont le principal prix tient au sentiment qui les inspire.
ATTICISME, URBANITÉ. Manière de dire les choses exquise, pleine d'élégance, de délicatesse et de grâce.
Atticisme est un mot grec, a.xxiY.wyàq} qui a.
été transporté dans notre langue et qui avait signifié primitivement la manière de parler, le dialecte, des habitants de l'Attique et particulièrement des Athéniens. Urbanité est un mot latin urbanitas, qui a été francisé et qui voulait dire à l'origine manière de parler de la ville {urbis), de Rome, en opposition au langage rustique ou des champs.
Atticisme doit donc être préféré en parlant des Grecs et urbanité quand il est question des Romains. « Ces princes ont su joindre aux plus belles et aux plus hautes connaissances et V atticisme des Grecs et V urbanité des Romains. » Labr. a Tout dépend de l'heureux choix des idiotismes : il constituait Y urbanité chez les Latins et Y atticisme chez les Grecs. » Riv. « Nous lui laissâmes débiter ces dures plaisanteries, dont le fond pouvait malheureusement être vrai, mais qui n'avait rien de Yatticisme grec et de Y urbanité romaine. » Volt. Rollin représente expressément Y urbanité des Latins comme ayant été une imitation de Yatticisme des Grecs; et, l'ayant définie, il ajoute qu'elle était propre à la ville de Rome comme Yatticisme à celle d'Athènes.
Du reste, considérés quant à leur valeur précise, ces deux mots tirent une autre différence de ce qu'ils ont été empruntés l'un du grec, l'autre du latin. Atticisme, purement théorique, ne se rapporte jamais qu'au langage et au style ; urbanité, au contraire, est pratique, relatif à la manière d'agir, synonyme de politesse, et ce n'est que rarement qu'il se prend dans la signification unique (Yatticisme comme indicatif d'une manière de parler. Et même dans ce dernier cas, exceptionnel pour ainsi dire, il conserve quelque chose de son caractère originel. Au lieu que Yatticisme ne regarde absolument que la diction ou le style, Yurbanité ne se réduit pas ainsi au point de vue scientifique, c'est-à-dire ici au point de vue grammatical et littéraire, elle a rapport en même temps à la prononciation, au ton, au geste, à tout ce qui compose l'action. L'idée même des mœurs n'est pas étrangère à Yurbanité : <* L'urbanité répondait à Yatticisme, mais elle tenait plus aux mœurs qu'au langage. » Marm. En un mot, Yatticisme consiste ou consistait seulement à bien dire, c'est la définition même qu'en donne Cicéron ; mais Yurbanité consiste ou consistait, en bien disant , à bien agir, à prononcer comme il faut, et à avoir le ton, les mouvements, les manières et les mœurs les plus convenables.
ATTIRANT, ENGAGEANT, INSINUANT. Qui fait doucement venir à soi. On dit également et presque indifféremment des manières attirantes, des manières engageantes et des manières insinuantes. Aussi l'Académie définit-elle engageant par attirant, insinuant.
Cependant chacun de ces mots a sa nuance propre.
Pour ce qui concerne d'abord attirant et engageant, ce serait une faute de les confondre. Ce qui est attirant fait venir à soi, rien de plus ; ce qui est engageant fait venir à soi et retient. Une marchande, voulant faire venir à elle des acheteurs, a des manières attirantes (Acad.); de
même on rend des jeux attirants (J. J.), afin que le public y accoure le jour où ils ont lieu ; de même encore une personne a un extérieur attirant (d'Al.), une figure attirante (S. S.) quand au premier abord, et pour le seul moment où on l'aborde, on se sent porté vers elle. Mais avec des manières engageantes on gagne les gens, on se les attache, on les met de son parti : une femme qui veut fixer un homme (Mol.) , un roi jaloux d'acquérir et de conserver l'affection de ses sujets (Bourd.) , un sectaire qui aspire à se faire des disciples (Id.) doivent avoir une douceur, une bonté et toutes sortes de qualités engageantes. — En parlant d'une personne qu'il vous faut aller trouver vous dites qu'elle n'a rien d'attirant ; vous diriez d'une personne qu'elle n'a rien d'engageant, s'il s'agissait d'aller vivre avec elle, d'entrer en société avec elle.
Insinuant (d'i'n sinu, dans le sein) , qui sïnsinue ou se glisse dans le sein, qui s'empare des esprits d'une manière sinueuse, est, de son côté, marqué d'un caractère unique : il implique essentiellement et toujours l'idée d'adresse. « Obéissance d'artifice : on a des raisons ou des prétextes spécieux dont on s'autorise, on a des manières insinuantes, des déférences et des soumissions étudiées. » Bourd. * Aristippe était si adroit et si insinuant, qu'il venait aisément à bout de tout ce qu'il entreprenait. » Fën. « Platon eut soin de manier l'esprit du jeune Denys avec une adresse merveilleuse, travaillant à gagner sa confiance par des manières douces et insinuantes. » Roll. « Ces livres ne sont pas écrits sans artifice; le mal qu'ils contiennent est adroitement déguisé; s'ils sont courts, leur brièveté les rend plus insinuants. » Boss. « Pour justifier mon innocence attaquée avec tant d'adresse et avec une éloquence si insinuante. » Id. D'un air insinuant l'adroite Politique Se glisse au vaste sein de la Sorbonne antique. Volt. — D'ailleurs, quoique insinuant se dise des manières comme ses deux synonymes, c'est surtout en parlant des discours qu'il convient de s'en servir, auquel cas il prend une signification analogue à celle de persuasif. « Pardonnez-moi tous ces sentiments que j'ai fait naître par mes discours insinuants, par mes manières engageantes. » Bourd. « Le ciel ne fit pas les femmes insinuantes et persuasives pour devenir acariâtres. » J. J. « Il était assez insinuant pour persuader ceux à qui il parlait. » Roll.
ATTIRER (S'), ENCOURIR. Ces verbes se disent de certaines choses qu'il nous arrive et en tant qu'il nous arrive de les éprouver.
Mais d'abord les choses que nous nous attirons peuvent être bonnes, avantageuses, dignes d'envie. S'attirer l'estime (Fën.), la confiance (Id.), l'affection ou l'approbation (Agad.) de quelqu'un. « Les récompenses du siècle, on les emporte par le crédit, on se les attire par la brigue. » Bourd. « Je crois que la plupart des grandes choses se sont faites pour s'attirer des louanges et que ce désir-là fait les héros. » Maint. On ne peut encourir que des choses fâcheuses.
Nous nous attirons toutes sortes de choses mauvaises ou désagréables, de méchantes affaires, des
querelles, des reproches, la colère ou la haine de quelqu'un. Mais nous n'encourons proprement que des peines infligées par l'autorité à ceux qui se rendent coupables, o. Ils ne doivent point encourir la, peine de cette bulle. » Pasc. « Le pécbé et la mort qu'Adam avait encourue ne sont pas demeurés en lui seul. » Boss. « Quand un homme en avait tué un autre et qu'il n'avait pas de quoi satisfaire à la peine pécuniaire qu'il avait encourue. r> Montesq. « Ces devoirs indispensables que vous ne sauriez refuser à Dieu sans encourir des peines éternelles. » Mass. — On s'attire le blâme, on encourt l'animadversion. — C'est plutôt involontairement qu'on s'attire. « Un Persan qui, par imprudence ou par malheur, s'est attiré la disgrâce du prince, est sûr de mourir. » Montesq. Mais pour l'ordinaire c'est par sa faute qu'on encourt. « Je vous ordonne de ne point célébrer sans mon consentement vos noces avec lui (M. de Pourceaugnac), sur peine d'encourir la disgrâce de la faculté. » Mol.
Enfin, lors même que les deux verbes s'emploient en parlant des mêmes choses, ils n'ont pas exactement le même sens. S'attirer une peine ou toute autre chose, c'est la subir présentement parce qu'on l'a encourue; et Y encourir, c'est seulement se mettre dans le cas de la subir, s'y exposer : « Ce courtisan a si souvent encouru sa disgrâce, qu'il se l'est enfin attirée. » Cond. Une peine que vous avez encourue peut vous être remise, mais non pas une peine que vous mm êtes attirée, parce que celle-ci, à la différence de celle-là, est déjà effective. « Les évêques des premiers siècles usaient d'indulgence envers ceux qui, dans les persécutions, vaincus par la rigueur des supplices, avaient abjuré ou paru abjurer la foi, en les tenant quittes des peines qu'ils avaient encourues par leur apostasie. » Bourd.