BON, EXCELLENT, DÉLICIEUX, EXQUIS
Ëpithètes qualificatives d'un objet qui a les qualités qu'il doit avoir pour être estimé et recherché.
Bon exprime de la manière la plus faible l'idée commune à tous ces mots; si bien qu'on peut définir excellent, délicieux et exquis par très-&o». Quand on dit simplement d'un objet qu'il est bon. on se sert du positif; mais on emploie le superlatif en disant d'un objet qu'il est excellent, ou délicieux , ou exquis.
De leur côté, excellent, délicieux et exquis n'équivalent pas non plus l'un à l'autre. Excellent diffère de délicieux comme il diffère d'exquis (voy. Excellent, exquis) .
Et pour ce qui regarde le rapport de délicieux et d'exquis, il suffit de remarquer que l'un désigne une qualité naturelle ou qui convient à une chose naturelle, et l'autre une qualité factice ou qui se rapporte à quelque chose de factice. On dit qu'il fait un temps délicieux (Sév.) , qu'on respire un air délicieux (Rëgn.), qu'on habite une contrée délicieuse (Volt.) ; mais on dit des sirops exquis (Boil.), une table exquise (Fén.), des meubles exquis (Laf.). « N'est-ce pas vous donner pour nourriture les fruits les plus délicieux, les mets les plus exquis ? » Marm.
BOUFFON, FARCEUR, BALADIN, TURLUPIN, HISTRION. Termes de mépris dont on se sert pour signifier des comédiens ou des gens qui leur ressemblent.
Bouffon s'est dit d'abord du personnage qui dans une comédie a pour emploi de faire rire et qui primitivement bouffissait ou enflait ses joues avec son souffle, soit par grimace, soit pour recevoir de bruyants soufflets. Les bouffons sont de mauvais plaisants, et le mot s'emploie surtout en parlant de personnes et de matières auxquelles il conviendrait d'être graves et sérieuses. « Quelle grâce ce prêtre aura-t-il à exercer un ministère si sérieux et si divin?.... Peut-être déshonorera-t-il la majesté de la parole sainte par des bouffonneries profanes. » Mass. « Être bouffon de profession ne convient pas à un homme grave, tel qu'est un disciple de Jésus-Christ. » Boss. « La comédie tourne tout en ridicule, même les objets les plus sérieux et les plus graves, elle change en
SUPPLÉMENT
bouffons et plaisants de théâtre les plus respectables citoyens. » J. J.
Le farceur est un joueur de farce, et la farce est une comédie d'un genre populaire et bas. Ce qui le distingue, ce n'est pas le défaut de sérieux seulement, mais le défaut de noblesse, la grossièreté. Les fous des rois ont été appelés des bouffons; les farceurs ne sont propres qu'à amuser des valets ou la multitude. « J'avoue que les traits plaisants d'Aristophane me paraissent souvent bas; ils sentent la farce faite exprès pour amuser et pour mener le peuple. » Fén. « Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques scènes à un farceur ; il n'entre qu'à peine dans le vrai comique. » Labr. « Irai-je quitter tout cela pour être immolé sur le théâtre des farceurs italiens à la malignité du public et aux rires de la canaille? » Volt. « Vous peignez le sieur Du Jonquay vertueux et opprimé, et vous le faites parler comme un farceur qui cherche à faire rire la canaille. » Id. « Ce maraud de farceur. » Corn.
Baladin, du latin ballare, danser, voulait dire dans le principe un danseur de théâtre ou de ballet, puis il a signifié un danseur de rue, un saltimbanque. C'est de tous ces termes le plus injurieux : il représente un homme comme un misérable qui va de ville en ville ou de foire en foire amuser les regardants par des gambades. « Un Hésiode, un Homère ont été négligés au point d'aller errant, mendiant par tout l'univers, et chantant leurs vers de ville en ville comme de vils baladins. » J. J. « Vous me parlez de Voltaire ! Pourquoi le nom de ce baladin souille-t-il vos lettres? » Id. « Justinien et Bélisaire avaient pour femmes les deux plus impudentes carognes qui fussent dans tout l'empire. Justinien avait épousé une baladine des rues, une gueuse. » Volt. « Du temps de Plutarque, les parcs où l'on combattait à nu et les jeux de la lutte rendaient les jeunes gens lâches, les portaient à un amour infâme, et n'en faisaient que des baladins. »
MONTESQ.
Turlupin, nom d'un acteur de nos anciennes farces, a pour caractère parfaitement distinctif de ne se rapporter qu'aux paroles. Le bouffon et le farceur agissent, jouent, font des gestes et des grimaces en même temps qu'ils cherchent à divertir par ce qu'ils disent, et quant au baladin, il ne parle même pas, ou au moins son rôle consiste surtout à se donner divers mouvements. Mais le turlupin égaie uniquement par ses propos, ses pointes, ses calembours. Des turlupinades sont des bons mots. Mme de Sévigné écrit à sa fille : « Ne craignons jamais de nous permettre les turlupinades qui viennent au bout de nos plumes. » Dans la Critique de VÉcole des femmes, il est dit que les turlupinades sont un langage à la mode, et qu'un turlupin est un bel-esprit qui défraye la compagnie de bons mots, et qu'il semble qu'il ne doit demander à boire qu'avec une pointe. Dans son Art poétique, Boileau rapporte que le goût des pointes disparut peu à peu de la littérature française et se réfugia dans l'épi gramme, puis il ajoute :
Toutefois à la cour les turlupins restèrent, D'un jeu de mots grossiers partisans surannés.
Histrion, latin histrio, de tous ces mots le seul qui se soit dit dans l'antiquité, est naturellement le seul aussi dont on doive se servir quand il est question de comédiens des temps anciens ou du moyen âge. « M. Needham est comme cet histrion, qui, jouant devant Auguste, prenait pour lui les applaudissements qu'on prodiguait à l'empereur. » Volt. « Saint Thomas d'Aquin, qui ne connaissait que de malheureux histrions, devine pourtant que le théâtre peut être utile. » Id. « Au temps de saint Louis, il s'était répandu dans toutes nos villes une foule d'histrions qui sur des théâtres impurs corrompaient le peuple. » Mass. Quand histrion s'emploie pour désigner des personnages de notre temps, c'est particulièrement dans le style relevé. «. Les comédiens seront les arbitres de l'État; les élections se feront dans les loges des actrices, et les chefs d'un peuple libre seront les créatures d'une bande d'histrions. » J. J.
Vieux seigneurs, histrions, courtisanes et prêtres,
Contre moi tout s'est déchaîné. Chén.
BOURRASQUE, TOURBILLON. Coup de vent.
La bourrasque (italien burasca) est bourrue, ou comme borée, le vent le plus soudain et le plus impétueux : elle arrive brusquement, elle survient, et elle traite d'une manière rude ou brutale. « A peine fûmes-nous hors du golfe d'Alicante, qu'il survint une bourrasque effroyable. » Les. « Cette bourrasque inattendue lança malgré lui le génie sur le rivage. » Ham. « Cette bourrasque imprévue a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait. » Mol.
Demain ma Didon s'en ira
A la chasse avec votre Énée;
Une bourrasque inopinée
Que je ferai tomber sur eux
Fera peur aux plus valeureux. Scarr.
Le tourbillon, du latin turbo, mouvement en rond, tournoiement, agit d'une manière circulaire, et, au lieu d'assaillir et de renverser comme la bourrasque, il enveloppe ou absorbe et enlève ou dissipe ce qu'il a saisi. « On voit souvent les ouragans élever des tourbillons de sable, de terre, et souvent ils enlèvent et transportent dans ce tourbillon les maisons, les arbres, les animaux. » Buff. « Dieu a effacé tes iniquités comme une légère vapeur qui , étant dissipée par un tourbillon, ne laisse pas dans l'air le moindre vestige. » Boss. a II semblait un tourbillon d'automne qui disperse des monceaux de feuilles desséchées. » Bouffl.
Même différence au figuré. Bourrasque annonce, en fait de mouvements de colère ou d'humeur et en fait de rudesses, quelque chose de brusque et d'imprévu; tourbillon exprime un cercle d'occupations, d'affaires, de soins ou de plaisirs dans lequel on tourne de force et sans pouvoir se retenir. Une bourrasque est comme une incartade, on ne s'y attendait pas; on est emporté par le tourbillon comme on Test par un torrent.
Bourrasque, au figuré, ne se dit guère que familièrement; tourbillon est de tous les styles, même du plus relevé.
BOURREAU, EXÉCUTEUR. Le bourreau et l'exécuteur mettent à mort.
Que Ménage ait raison ou tort d'attribuer à bourreau la même étymologie qu'à boucher, le fait est que bourreau correspond» exactement pour le sens au latin carnifex, carnem faciens, qui fait de la chair ou du carnage. Le bourreau en effet est un homme de carnage ou de boucherie ; il tue volontiers, comme l'homme cruel (de cruor, sang) a le goût du sang, est sanguinaire. De bourreau dérive bourreler , faire éprouver des tourments. De là vient au bourreau un caractère odieux que n'a point Y exécuteur, celui-ci se bornant à exécuter, à accomplir un ordre. Ce sont des bourreaux qui ont fait souffrir la mort à Jésus-Christ et aux martyrs. Mais ce sont proprement des exécuteurs que les hommes chargés par état de donner la mort aux condamnés ; ils sont désignés ainsi par la loi française, qui considère comme injurieuse à leur égard la dénomination vulgaire de bourreau.
Ensuite, il se peut que le bourreau agisse de lui-même ou de son chef, au lieu que Y exécuteur est toujours un instrument, le bras qui met à exécution une sentence criminelle. Cromwell fut le bourreau de Charles Ier d'Angleterre" (Volt.) ; Y exécuteur qui fît tomber la tête de ce malheureux prince était masqué (Staël). De même qu'Agamemnon fut le bourreau de sa fille (Rac), Philippe II d'Espagne fat celui de son fils don Carlos, à qui Y exécuteur, le voyant crier et "prêt à se débattre, dit en l'étranglant : « Paix, monseigneur, tout ce qu'on en fait n'est que pour votre bien. » J. J. D'ordinaire, il est vrai, le bourreau n'est, comme Y exécuteur, qu'un agent, il ne fait qu'obéir; mais bourreau ne fait pas entendre aussi expressément ^exécuteur cette idée accessoire. « Mon ami, dit-il, en s'adressant à Yexécuteur, fais promptement ton devoir; consomme l'ouvrage injuste et barbare de tes supérieurs. A ces mots, il pencha sa tête sur le billot, et le bourreau la lui trancha. » Les.
BOURRU, BRUSQUE, BRUTAL. Ces mots signifient des qualités sociales fâcheuses, des qualités qui font qu'on n'est pas aimable.
La ressemblance est très-grande entre bourru et brusque, et pourtant ils diffèrent.
On dit de quelqu'un que c'est un bourru, et qu'il agit ou parle brusquement, qu'il fait ou dit des brusqueries. C'est que bourru regarde le caractère, et brusque les manières ; c'est que le premier indique comme on est, et le second comment on se comporte. On est bourru simplement : on est brusque dans son accueil ou dans ses réparties.
On a proprement l'humeur bourrue, c'est-à-dire qu'on est constamment chagrin et maussade. « C'était un petit homme bourru et chagrin. » Volt. « Ce Gardiel était donc bien séduisant, bien aimable? Point du tout. Un petit homme bourru, taciturne et caustique. » Did. « Figaro. Tu sais comme l'humeur du comte est devenue sombre et terrible ! — Suzanne. Tu n'es pas mal bourru non plus ! » Beaum.
Dame chagrine, apaise tes regrets; Si quelque ingrat rend ton humeur bourrue, Ne t'en prends point à l'enfant de Cypris. Laf. Tous ces galants polis sont d'aimables fripons,
Qui deviennent tyrans dès que nous épousons.... Femmes de ces messieurs, nous cessons d'être belles. Ils sont chagrins, bourrus, ennuyés, ennuyeux. Dest.
Mais c'est précisément dans les manières qu'on est brusque, c'est-à-dire ennuyeux pour les autres, impoli.
Il est brusque, impoli. Regn.
« Je ferais craindre aux maris la différence qu'il y a de leurs manières brusques aux civilités des galants. » Mol. <c Un mari avare, brusque dans ses réponses, incivil. » Labr. « Ses propos avaient souvent une nuance brusque. » S. S. « Des manières ou brusques ou rebutantes. » Bourd. « De ces supérieures brusques dans leurs manières , sèches dans leurs paroles.... » Id.
Brutal, semblable à une brute, enchérit sur bourru et sur brusque. « Le seigneur Isidore était grossier, bourru, brutal et capricieux. » Les. « Je leur faisais un accueil si brusque, qu'il pouvait porter le nom de brutal. » J. J. Le brutal va jusqu'aux mauvais traitements, jusqu'aux coups ou aux injures. « La brutalité est une certaine dureté, et, j'ose dire, une férocité qui se rencontre dans nos manières d'agir et qui passe même jusqu'à nos paroles. » Labr. « Cette femme l'épouse; ce garçon est brutal, il est fou; il la battra comme plâtre. » Sév. « 11 faut un laquais au capitaine Torbellino, homme emporté , brutal et fantasque; il gronde sans cesse, jure, frappe, et le plus souvent estropie ses domestiques. » Les.
Si la Justice vient à connaître du fait,
Elle est un peu brutale, et saisit au collet. Regn. « Il se retourne et voit un brutal qui de paroles insolentes maltraitait une bergère. » Mol. « Le général Lalli usa sans doute très-mal de son autorité en outrageant de paroles quelques officiers, en manquant d'égards , de circonspection , de bienséance ;' mais il n'y a point de loi qui dise : Tout général d'armée qui sera brutal aura la tête tranchée. » Volt.