CONTENIR, RENFERMER, COMPRENDRE
Avoir en soi.
C'est ce que contenir exprime de la manière la plus générale et la plus simple. Une.chose contenue dans une autre s'y trouve : <* Toutes les preuves de la vérité de la religion chrétienne sont contenues dans la Bible. » J. J. Un vase qui contient de l'eau a de l'eau au dedans de soi.
Toutefois, en y regardant de près, on arrive à reconnaître à ce mot d'eux idées accessoires, celle de limitation et celle de mesure. — 1° Le contenant ou ce qui contient présente un espace borné et qui borne, un lieu déterminé dans lequel est la chose contenue de manière à ne pouvoir se répandre, aller au delà, et c'est pourquoi contenir, dans une de ses acceptions, signifie retenir, empêcher l'effusion, empêcher de couler, de s'étendre ou d'éclater. « Les larmes lui coulent des yeux; le moyen de les contenir? » Labr.
Mon cœur ne peut suffire à covtenir sa joie. Regn. — 2° Le contenant ou ce qui contient se considère assez souvent par rapport à sa grandeur, comme ayant telle ou telle capacité. « Ce vase contient tant de litres. » Acad. «Pierre le Grand quitte ses États comme s'ils ne pouvaient le contenir, et va chercher dans l'Europe d'autres provinces et de nouveaux royaumes. » Montesq. a Reconnaissez donc deux dieux, dit le manichéen; le monde est assez grand pour les contenir. » Volt. « J'élèverais des temples capables de contenir le tiers de la population de Paris. » Bern.
Renfermer, c'est contenir dans un enclos ou dans un lieu clos, dans un endroit d'où la chose n'est pas aisée à tirer, ou bien encore dans un endroit où la chose est enveloppée et comme à l'état latent. Un parc contient tant d'hectares, et il renferme du gibier. « Il faut prendre de la ville de Borne l'idée de celles de la Crimée, faites pour renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne. » Montesq. « On ne peut douter que le germe d'un ognon de tulipe ne renferme une tulipe tout entière. » Mal. « C'est pour l'bomme seul que l'arbre renferme dans son bois l'élément du feu. » Bern. « Ces haines étaient renfermées dans le cœur de ces malheureux; mais c'est le vin qui les a mises en évidence. » Id. a Quand tous les préceptes sont renfermés en un, ils y sont cachés et inutiles, et lorsqu'on veut les développer, ils reparaissent dans leur confusion naturelle. » Pasc. Que des vérités soient contenues dans un livre, il n'y a qu'à l'ouvrir, elles s'y lisent; mais qu'elles y soient renfermées, il faut savoir les en dégager,
les développer. Un principe renferme plutôt qu'il ne contient une conséquence.
Comprendre, c'est contenir des choses ou de^ personnes rassemblées en un tout qu'elles composent, dont elles font partie. Ce verbe est essentiellement collectif. Un vase contient de l'eau, et un caillou renferme du feu dans ses veines. Dites que l'un comprend de l'eau, et l'autre du feu, l'impropriété sera choquante. Mais vous direz avec justesse qu'une famille de plantes comprend tels et tels genres, que l'Europe comprend plusieurs grands royaumes, que la philosophie comprend la psychologie, la logique et la morale. Vous êtes contenu dans le lieu où vous vous trouvez, et renfermé dans le lieu d'où vous ne pouvez sortir: vous êtes compris avec d'autres dans une certaine catégorie ou dans une liste que vous contribuez à former. — Sans doute il se peut aussi que plusieurs choses ou personnes soient contenues ou renfermées ensemble. Mais ce n'est alors qu'une rencontre effective et purement locale; au lieu que comprendre suppose une réunion idéale, l'effet d'une classification. Des choses contenues ou renfermées ensemble sont rassemblées en un même endroit, et des choses comprises ensemble sont réunies sous une même idée. Telle salle de spectacle contient deux mille spectateurs, et telle prison renferme en ce moment trois voleurs insignes; le genre comprend les espèces, la nation différentes familles, et ainsi du reste.
CONTENTIEUX, LITIGIEUX. Sur quoi on dispute ou on peut disputer.
Contentieux, qui offre matière à contention, à discussion, s'applique à des objets d'opinion, de controverse , spéculatifs, à des objets dont il est question dans l'école ou entre les savants. D'Alembert, exposant une théorie sur la musique, dit : « Je ne crois pas mon opinion tout à fait sans fondement; mais l'objet est si métaphysique, et par conséquent si contentieux, que je ne suis point surpris qu'un des plus grands musiciens de l'Europe pense autrement. »
Litigieux, qui est en litige ou matière à procès, ne s'emploie qu'en parlant d'objets d'intérêt, de biens contestés, oc On a cru qu'il eût été très -aisé de prévenir tant de malheurs en s'accommodant avec les Anglais pour un petit terrain litigieux vers le Canada. » Volt, « J'ai toujours prévu que je serais obligé de poursuivre cette affaire litigieusement au conseil des dépêches. » Id.
Un point est contentieux entre des théologiens ou des philosophes; un point est litigieux entre des héritiers ou des associés.
Toutefois contentieux se prend aussi par exception dans le sens pratique de litigieux; car on dit également une affaire contentieuse et une affaire litigieuse.
Alors contentieux est subjectif, il fait penser aux personnes, aux contendants, aux parties et à leurs avocats, ainsi qu'à leurs contentions, à leurs efforts réciproques pour obtenir gain de cause, et c'est pourquoi on dit bien un homme contentieux. Litigieux, au contraire, est objectif, caractérise l'affaire en elle-même, en fait connaître la nature. Tel avocat se distingue dans les affaires conten tieuses , comme , par exemple , Ulrich Guallet ,
« homme saige et discret, dit Rabelais, duquel en divers et contentieux affaires Grandgousier auoyt esprouvé la vertus et bon aduiz ; » mais dans les Femmes savantes, Philaminte préoccupée de l'affaire du mariage d'Henriette avec Trissotin, laquelle lui a fait négliger une affaire litigieuse d'où dépendait sa fortune, apprend sans s'émouvoir la perte de son procès.
Contentieux , plein de contention , se dit des personnes, de leur esprit ou de leur caractère enclin à contester. Mais, quoi qu'en dise le dictionnaire de l'Académie depuis 1 835 , litigieux , plein de procès, sujet à procès, est exclusivement réservé pour les choses : droit (Mass., Boil., Volt.), titre (P. A.), intérêt (Lah.) litigieux.
CONTINU, CONTINUÉ. Non interrompu. Latin : continuus, contmua'us.
Continu est un adjectif, continué un participe: l'un exprime qu'une chose est telle, l'autre qu'une chose est ou a été rendue telle par quelqu'un; l'un, qu'une chose continue, l'autre, qu'on continue, que quelqu'un continue une chose. La santé est un état continu de bien-être; <c La conservation des créatures n'est, de la part de Dieu, que leur création continuée. » Mal. Un feu continu tient dans un état constant de liquéfaction les matières vomies par les volcans ; « Dans le grillage des mines de cuivre, il est à remarquer que les feux interrompus les désoufrent beaucoup mieux qu'un feu continué. »
BUFF
CONTRARIER, CONTREDIRE, CONTRECAR- RER, CONTREPOINTER. L'action exprimée par chacun de ces verbes est celle de s'opposer à quelqu'un.
On contrarie quelqu'un en se montrant contraire à ce qu'il veut ou à ce qu'il fait; on le contredit en disant le contraire de ce qu'il dit, en ^'opposant à ses discours, en combattant son opinion ou ses assertions. Louvois contrariait continuellement Colbert (Volt.) ; les hérétiques contredisent les doctrines que l'Église professe (Boss.). Avec une humeur fâcheuse et contrariante (Boss.), incommode et contrariante (Id.), on est acariâtre, on tourmente les gens, on les tracasse, on les traverse dans leurs desseins; avec une humeur contredisante (Acad.) , on aime à disputer : « Emile n'est point disputeur ni conti edisant. » J. J. Un modèle d'homme contrariant, c'est Tartufe qui, dans la maison d'Orgon, contrôle tout, heurte tout le monde et met son veto à tous les divertissements; aussi Dorine dit-elle de lui :
Certes, c'est une chose aussi qui scandalise. De voir qu'un inconnu...., En vienne jusque-là que de se méconnaître, De contrarier tout, et de faire le maître. Mol.
Mais, dans le Misanthrope, Alceste est peint comme ayant la manie de contredire :
Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire: Il prend toujours en main l'opinion contraire, . Et penserait paraître un homme du commun Si l'on voyait qu'il fût de l'avis de quelqu'un. Mol. Contrecarrer, pris sans doute de l'art militaire, signifie contrarier ou contredire de front, avec une intention marquée. Il indique, selon Condil-
lac, plus d'animosité, plus d'envie d'offenser. « On apporte quelques preuves de cette jalousie (entre Xénophon et Platon).... On prétend que Xénophon n'avait composé la Cyropédie que pour contrecarrer les livres de Platon sur la république, qui commençaient à paraître, et que Platon en fut si vivement piqué, que.... » Roll. « Oh! c'en est trop, mon mari : vous me contretrecarrez, vous m'insultez, vous m'outragez. »
DUFR.
Servantes et valets, tous prennent l'habitude
De me contrecarrer, d'oser trouver mauvais
Et tout ce que je dis et tout ce que je fais.
Par tout le monde ici je me vois maltraitée. Dest. « Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais.... Elle m'a fait enrager.... Elle a contrecarré, une heure durant, les choses que je veux faire. » Mol. Dans les Femmes savantes , Clitandre ayant dit de Philaminte , qui prétend marier Henriette avec Trissotin :
Elle veut dès ce soir faire ce mariage, Chrysale répond d'un ton résolu :
Et dès ce soir je veux,
Pour la contrecarrer, vous marier tous deux....
Ah ! je leur ferai voir si, pour donner la loi,
Il est dans ma maison d'autre maître que moi. Mol.
Contrepointer ne se trouve que dans les dictionnaires. Si l'usage ne l'a pas admis, c'est apparemment parce qu'il ne diffère en rien de contrecarrer avec lequel il ferait double emploi. J. J. Rousseau parle quelque part « de tribunaux concurrents qui se chicanent, se cnntrep ointent. » Mais c'est en cet endroit un terme de palais comme appointer, et cet exemple est unique.
CONTRITION, ATTRITION, COMPONCTION Termes de dévotion ou de théologie , significatifs du repentir qu'on ressent de ses péchés.
L'attrition est une contrition imparfaite, servile, inefficace, qui ne suppose qu'un faibie amour de Dieu. Componction, au contraire,, ajoute à contrition ou dit plus. Componction, de compungere, piquer en plusieurs endroits à la fois, exprime quelque chose de poignant, un déchirement, de cœur; et contrition, de conterere, presser, fouler, un pressement ou un serrement de cœur seulement. La contrition est triste, honteuse, abattue; la componction est désolée, et se manifeste par des pleurs et des gémissements. On dit, un acte de contrition, la contrition étant quelque chose de tout intérieur; mais on dit, l'esprit de gémissement, de prière et de componction (Boss.): « Donner la componction, c'est donner l'esprit de prière, et ouvrir la source des larmes. » Id. — Brisons nos cœurs devant Dieu par l'esprit de componction; délivrons-nous de la tyrannie de nos passions par l'effort d'une contrition sans mesure (Boss.).
Or, précisément parce que componction désigne une douleur extrême, il se prend quelquefois en mauvaise part pour marquer une douleur purement apparente et toute en démonstrations. « Josué, dans la terre des Philistins, détruit, renverse tout; ainsi la contrition véritable entrant dans l'âme. Et pourquoi cette sanglante exécution? C'est qu'elle craint la componction d'un Judas, d'un Antiochus, d'un Balaam, componction fausse et hypocrite.
qui trompe la conscience par l'image d'une douleur superficielle. » Boss. — Componction paraît aussi mieux convenir dans le style ironique ou plaisant. « Envoyez-moi les chansons du roi David, je lirai avec componction les psaumes pénitentiaux, attendu que je suis malade. » Volt. Voltaire dit de Gresset, devenu dévot : Sanctifié par ses palinodies, Il prétendait avec componction Qu'il avait fait jadis des comédies Dont à la Vierge il demandait pardon.
CONTUSION, MEURTRISSURE. Blessure superficielle, qui ne va pas jusqu'à entamer la peau, jusqu'à y produire une solution de continuité, une séparation des parties.
La contusion est proprement l'effet de l'action de frapper fort, de frapper avec un instrument contondant, contundere; et là. meurtrissure l'effet de l'action de meurtrir.
La. contusionnent être plus légère et ne consister que dans un rude frottement qui occasionne une bosse , une enflure ou même simplement une grande rougeur dans la partie offensée.
Il se bat, et ne peut rien souffrir; Il s'est fait en maint lieu contusion et bosse, Et veut accompagner son papa dans la fosse. Mol.
« Un laquais qui montait un mauvais cheval se laissa tomber et se fit une légère contusion à la tête. » J. J. — La meurtrissure a plus de gravité. « Ils me bernèrent avec tant de vigueur, qu'ils me lançaient jusqu'au plafond; j'en fus quitte toutefois pour des contusions et des meurtrissures. » Les. Une meurtrissure est une contusion assez forte pour produire sur le corps des taches livides, ou c'est la contusion en tant qu'elle laisse de telles marques. « Le magicien se frappait la poitrine si rudement, qu'elle était couverte de meurtrissures noires. » Regn. « Cette jeune fille sortit folle du couvent; sa mère, en la faisant changer de chemise, trouva tout son corps couvert de meurtrissures. » Volt.
Chaque coupsurlacbairlaisse une meurtrissure. Boil.
On dira d'une manière abstraite, la douleur d'une contusion (Desc), la gêne causée dans le genou par une contusion (J. J.) ; et d'une manière pittoresque, avoir le corps diapré de meurtrissures (Beaum.).
CONVENABLE, BIENSÉANT, DÉCENT, HON- NÊTE, SÉANT, SORTABLE. Qui est bien, comme il faut.
De tous ces mots convenable est le plus général : la chose convenable est conforme àla raison, à la vérité, à l'ordre, au bien quel qu'il soit et de quelque manière qu'on l'entende. — Bienséant signifie convenable, comme étant conforme aux principes et aux règles de l'honnêteté civile : « Il est bienséant aux jeunes gens de respecter la vieillesse, de n'être pas trop pressés de parler. » Acad. — Ce qui est décent est convenable, comme étant conforme aux principes et aux règles de l'honneur, à la pudeur, à la dignité humaine ou d'un homme dont il s'agit. « Cette femme a un maintien fort décent. » Acad. « Eschyle donna aux acteurs des robes traînantes et magnifiques dont ia forme était si décente, que les prêtres de Oérès n3ont pas rougi de l'adopter. » Barth. 11
n'est pas décent pour un roi d'être trop familier (Cond.). Voy. Convenance, bienséance, décence.
Honnête désigne en soi la qualité que bienséant et décent représentent dans l'expression ou par rapport à l'impression. Ce qui est bienséant ou décent ne choque point; ce qui est honnête est de sa nature conforme au beau moral. Une femme décente fuit le scandale, le déshonneur public ; une femme honnête fuit la faute et le déshonneur essentiel qui y est attaché. Ce n'est pas assez que le vêtement soit décent ; il faut aussi que l'âme soit honnête. 11 n'est pas bienséant ou décent pour un magistrat de se montrer de telle façon, de se vêtir de telle manière, de tenir tel langage; il n'est pas honnête à un magistrat de se laisser prévenir.
Séant et sortable sont moins usités que les précédents. Séant, qui sied, est à l'égard de bienséant, qui sied bien, comme un diminutif, ou comme un positif par rapport à un superlatif. On ne l'emploie guère qu'avec la négation, avec l'adverbe peu, ou bien avec mal ou mé (malséant, messéant). « Ce n'est pas une chose séante de parler si haut devant des personnes à qui on doit du respect. » Acad. « Hugues, frère du roi de France Philippe Ier, écrivit à l'empereur Alexis des lettres pleines d'une fierté peu séante à qui n'avait point d'armée. » Volt, a A l'église, quelles contenances négligées et peu séantes ! » Bourd. « Façon de se vêtir peu séante pour un homme de guerre. » Roll.
Sortable veut dire convenable en tant que conforme au sort, à l'état ou à la condition des personnes. « Procurer à ses enfants des établissements sortables àleur condition. » Bourd. « Martial se retira en Espagne. 11 eut tout le temps de s'y ennuyer, n'y trouvant nulle compagnie sortable, et qui eût du goût pour les lettres. » Roll. « Ce n'est pas là le fait de votre fille ; il se présente un parti plus sortable pour elle. » Mol. « Le mariage de Mlle de La Marck avait presque été fait l'année précédente avec le duc d'Estrées. Rien n'était plus sortable. » Delaf. « Marie de Bourgogne, fille et héritière de Charles le Téméraire, ne voulut pas regarder un si petit comte (le comte de Rivière, frère de la reine d'Angleterre), et méprisa une alliance si peu sortable. » Boss.
CONVENIR, S'ACCORDER. N'être pas opposé d'opinion, de vues ou de dessein.
Convenir marque conformité; et s'accorder, une conformité entre gens qui sont ou pouvaient être adversaires ou ennemis. Des historiens, des témoins, des philosophes, conviennent d'un fait ou sur un fait; des historiens, des témoins, des philosophes, divisés d'ailleurs, ou qu'on s'attendait à trouver en contradiction, s'accordent cependant. Des assiégés conviennent entre eux d'une sortie à faire, et avec les assiégeants ils s'accordent sur une trêve. « On contesta à qui aurait le trépied ; on était prêt à passer à une guerre ouverte, lorsqu'on s'accorda de part et d'autre de s'en tenir aux décisions de l'oracle. » Fén.
On convient d un principe, chose sur laquelle le consentement est tout simple, n'a rien de remarquable. « C'est un principe qui ne peut être contesté, et dont il n'y a sans doute personne qui ne
SUPPLEMENT
convienne avec moi. » Bourd. « Je me souviens en gros que nous convenions des principes. >> Boss. Mais on s'accorde sur un point litigieux sur un article sujet à dissentiment. « Nous avons bien pu nous accorder tous sur un point aussi difficile que la foi des trois adorables personnes. » Bourd. « Les censeurs réglèrent ensemble une affaire sur laquelle ils avaient longtemps disputé sans pouvoir s'accorder entre eux. » Roll.
Entre choses ou personnes qui se conviennent, l'harmonie est naturelle et peu frappante; entre choses ou personnes qui s'accordent, l'harmonie existe de fait, et est, sinon plus grande, au moins plus sensible ou plus extraordinaire.
CONVERSION, TRANSMUTATION. Changement des substances, des éléments, des métaux, les uns dans les autres. En latin, conversio, transmutatio.
Mais conversion a été complètement naturalisé dans notre langue, où il jouit d'autres acceptions, ainsi que le verbe correspondant, convertir. Transmutation, au contraire, conserve un air étranger, n'a que le sens dont il est question ici, et ne s'emploie que dans le didactique, surtout quand on parle d'un changement imaginaire, impossible, tel que celui qu'avaient rêvé les alchimistes, a II y a une sorte de chimie qui se propose la transmutation chimérique des métaux; c'est ce qu'on appelle chercher la pierre philosophale. » Roll. « Personne n'a vu de transmutation de métaux, et plusieurs ont été ruinés par la créance de la pierre philosophale. » Volt. « Nous trouvons que le germe du blé est tout différent de celui de l'ivraie, et nous ne croyons à aucune transmutation. » Id. « Rappelez-vous cette fameuse transmutation qu'un nommé Needham crut avoir faite de jus de mouton et de blé pourri en petites anguilles. » Id. « La chimie curieuse a des transmutations, des précipitations, des détonations, des explosions, des phosphores.» J. J. « On doit rejeter le grand œuvre en bonne morale ; mais pourquoi prononcer d'une manière décidée que la transmutation des métaux soit absolument impossible, puisque nous ne pouvons douter que toutes les matières terrestres ne soient convertibles ? » Buff.
Le mot conversion est usité dans le langage commun, et il représente un phénomène réel, un changement de forme. La conversion du fer en acier (Buff.), en rouille (Id.) ; la conversion des sables vitreux en argile (Id.) « Il se fait une véritable conversion delà substance des aliments en la nôtre. » P. A.
CONVIVE, CONVIÉ. Personne qui se trouve avec d'autres en un certain lieu pour y manger et boire ensemble.
Convive, latin conviva {vivere cum, vivre avec) , est général, significatif d'une habitude, et seul propre quand il s'agit de quelque chose qui arrive d'ordinaire. « Dans les repas des Spartiates il n'était pas permis de se présenter aux salles publiques après avoir pris la précaution de se remplir d'autres nourritures, parce que tous les convives observaient avec grand soin celui qui ne buvait et ne mangeait point. » Roll. « Viriathe se tenait toujours debout à table, ne mangeait que du pain et de grosses viandes, laissant les mets
plus délicats pour ses convives. » Id. « Chez les Romains les lits (sur lesquels on se couchait pour manger) étaient couverts de tapis, et garnis de coussins pour les convives. » lu. a Les Romains avaient à leurs gages des joueuses de harpes, des farceurs, des comédiens et pareilles gens dont le métier était de divertir les convives. » Id. « La loi Orchia (contre le luxe de la table) prescrivait le nombre des convives. » Id. On dit en parlant de quelqu'un qu'on veut caractériser indépendamment de toute circonstance de temps et de lieu : c'est un bon, un joyeux, un charmant convive. « L'abbé Le Gendre avait les mœurs trèsdouces, et était un excellent convive. » Bach.
Il est gai, complaisant, libéral, magnifique,
Beau joueur, bon convive, aimant à dépenser. Dest.
Convié, qui a été convié ou invité, est particulier, désigne quelque chose d'accidentel, et doit se dire seul quand il est question d'un repas spé cial auquel on a été prié d'assister. « Au lieu d'eau les conviés de Cana trouvèrent au vin dans les cruches. » Boss. « Si le flatteur est invité à souper, il est le premier des conviés à louer le vin. » Labr. « Périandre écrivit une lettre circulaire à tous les sages pour les inviter à venir passer quelque temps chez lui.... Plutarque décrit le repas qu'il leur donna, dont il fait remarquer l'honnête simplicité proportionnée au goût et au caractère de conviés. » Roll. « Cléopâtre célébra le jour de la naissance d'Antoine avec un éclat et une magnificence au-dessus de tout ce qu'elle avait fait auparavant, jusque-là que plusieurs des conviés qui étaient venus pauvres à ce festin s'en retournèrent riches. » Id.
Il est à remarquer qu'on n'emploie convié au lieu de convive, l'espèce au lieu du genre, même dans les cas particuliers, qu'autant qu'il y a eu invitation et qu'à l'égard des personnes qui ont été invitées. Des voyageurs descendent à une hôtellerie pour y prendre un repas en commun : ce sont des convives et non des conviés. Pareillement, quand un repas se donne pour lequel il y a des invitations, on appelle néanmoins convives, et non pas conviés, ceux qui s'y trouvent sans y avoir été appelés, et, par exemple, les parasites, s'il y en a, et les gens de la maison.
1° COQUIN, MARAUD, MAROUFLE, BELITRE; — 2° FAQUIN, VAURIEN, GARNEMENT; — 3° GUEUX, VA-NU-PIEDS; — 4° FRIPON; — 5° PENDARD. Dénominations méprisantes et injurieuses qui appartiennent au langage le plus commuu et ne sauraient être soulfertes dans les sujets de haut style, « La passion que nous entendîmes ici près fut étrange; les mots de faquin et de coquin furent employés pour exprimer l'humiliation de Notre-Seigneur ; cela ne donne-t-il pas de belles et de nobles idées? » Sév.
1° Coquin, maraud, maroufle, bélître. Homme abject, qui n'est rien moins qu'honorable, qui n'a rien que d'ignoble, qui est un indigne.
C'est ce qu'exprime proprement coquin. Ce mot paraît venir de coquina, cuisine, le coquin étant, comme le Laridon de Lafontaine, un être dégénéré qui s'est acoquiné, c'est-à-dire adonné à la cuisine, qui est devenu sujet à son ventre et s'est rendu l'esclave du plus grossier appétit. Le co~
quin est bas, lâche, sans aucun sentiment d'honneur, sans aucune élévation d'âme. « Moi, coquin! un nourrisson du point d'honneur! » Les. « Il n'y a rien de grand que la guerre, dit-on ; le reste des hommes sont des coquins. » Pasc. « Un misérable à qui on a ôté le nom de scélérat, qu'on ne trouvait pas encore assez abject, pour lui donner celui de coquin comme exprimant mieux la bassesse et l'indignité de son âme. » J. J. Les Caractères de Théophraste, traduits par Labruyère, contiennent du coquin une excellente peinture qui commence ainsi : « Un coquin est celui à qui les choses les plus honteuses ne coûtent rien à dire ou à faire. »
J'ai fui comme un coquin. Dest.
Me renfermer ! Faquin, Tu m'oses proposer un acte de coquin? Mol.
Maraud, maroufle et bélître ne sont plus usités. Ils ne l'ont jamais été dans la bonne compagnie, mais seulement parmi le bas peuple, parmi les valets de comédie ou à leur égard, et dans des écrits où l'on garde peu de réserve. C'est avec raison que Voltaire reproche à J. B. Rousseau d'en avoir déshonoré ses épîtres.
Le maraud est un coquin insolent. Dans Amphitryon Mercure dit de Sosie :
Comme avec irrévérence Parlé des dieux ce maraud! Mol.
Et Amphitryon à Mercure qu'il prend pour Sosie :
Ah ! tu sauras, maraud, à ta confusion, Ce que c'est qu'un valet qui s'attaque à son maître. Id. Quoi ! tu pourrais, maraud, avec pareille audace Me soutenir?... Regn.
« Oh, c'est pousser l'impudence à l'excès. Tiens, maraud, voilà comment je reçois tes excuses. » Dest. « Il s'agit d'humilier et de punir un maraud impudent. » Volt. « Finiras-tu, maraud, avec tes impertinentes réflexions ? » Staèl.
Le maroufle est un coquin brutal. « Je suis un brutal, Monsieur le maroufle! » Dest. « Le maroufle! voyez comme il fait le brave, parce qu'il est ivre. » Id. « Voilà un maroufle bien brutal l » Les. « Qui peut t' avoir mis de mauvaise humeur? Je vais parier que c'est ce maroufle qui sort.... L'animal! » Id. Dans le Festin de Pierre, Sganarelle, qui vient de recevoir un soufflet pour le paysan Pierrot, dit en regardant celui-ci : a Peste soit du maroufle! » Mol. à Et tant molestement poursuyuirent Gargantua qu'il feut contrainct soy r épouser.... ; et voyant tant de gens a lentour de luy, il dist clerement : Je croy que ces marroufles veulent que ie leur paye icy ma bien venue. » Rab.
Le bélître est un coquin pédant, un vil cuistre. « Un grand bélître de régent. » Les. « Si je parle, c'est pour confondre ce belître-lk qui se croit un docteur et veut parler argument. » Regn. « Je ne suis pas du sentiment de ces bélîtres ignorants et impies, Newton, Leclerc et d'au- ' très, qui prouvent que.... » Volt. « Dans sa Doctrine curieuse Garasse dit que Pasquier, Scaliger, Luther, etc., sont des bélîtres d'athéistes et de carpocratiens. « Id. Dans le Bourgeois gentilhomme, le maître de musique apostrophe le maître de philosophie en ces termes : « Allez, bélître de pédant! » Mol.
2° Faquin, vaurien, garnement. Homme d'une mince valeur, homme que distingue,, non plus la bassesse, mais la nullité Autant le coquin est vil. autant est chétif le faquin. Si le coquin n'est rien moins qu'honorable, le faquin n'est rien moins que bon.
Le faquin est mauvais, chétif ou presque nul sous le rapport du talent. Il manque proprement de mérite. Faquin signifiait autrefois dans notre langue ce que signifie encore en italien son primitif facchino, savoir un porte-faix, un crocheteur, un homme du métier qui demande le moins de capacité. C'est le sens qu'il a dans Rabelais : « A Paris, en la roustisserye du petit Chastelet. au deuant de l'ouuroir dung roustisseur, ung facquin mangeoyt son pain a la fumée du roust.... » « Vous trouverez à pied (dans Paris) une infinité de gens de mérite, et la plupart des carrosses pleins de faquins. » Montesq. Voltaire appelle* barbouilleur Le Tourneur, traducteur du Shakespeare, et ajoute : « Il n'y a point en France assez de camouflets, assez de bonnets d'âne, assez de piloris pour un pareil faquin. » Ailleurs il donne le nom de faquin à un libraire inepte qui avait mal imprimé ses pièces de théâtre.
Un faquin sans esprit, chansonnier des valets, De refrains d'antichambre habillant ses couplets, Compile lourdement de tristes facéties. Chén.
Vaurien et garnement annoncent des défauts dé conduite. C'est proprement de moralité que manquent les gens auxquels on applique ces noms.
Mais le vaurien, celui qui ne vaut rien, est un mauvais sujet quelconque, l'opposé de l'homme de bien. « Tu l'as vue ma Fanchon.... Claude Anet, de son côté, dont le bon naturel a résisté à trois ans de service, en eût-il pu supporter encore autant sans devenir un vaurien comme tous les autres ? » J. J. « Convenez que vous étiez un grand vaurien. — Cela se peut.... C'est, je crois, au péril que je courus alors que je dois mes nouvelles mœurs. » Did.
Je ne connais, dans l'histoire du monde, Aucun héros, aucun homme de bien, Qui n'ait été la dupe d'un vaurien. Volt. Quelle raison demande Que vous alliez passer dans une erreur plus grande. Et qu'avecque le cœur d'un perfide vaurien Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien?
Mol.
Le garnement ou le mauvais garnement, le mauvais gars, le mauvais garçon, est un jeune vaurien, un enfant, un fils qui tourne ou a tourné mal. « Mme de Conflans éleva son fils de façon qu'il ne fut qu'un garnement. » S. S. « Le Peltorano (jeune débauché mis sous la conduite du duc de Giovenazzo) n'en devint pas plus sage.... C'est ce garnement-là qui épousa la fille du maréchal de Roufflers. a Id.
Qu'une veuve est à plaindre, et qu'elle a de tourments, Quand elle a mis au jour de méchants garnements.
Regn.
Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père, Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement. (Mme Pernelle â Damis, dans le Tartufe). Mol.
Certain petit bourreau, Marmot n'aimant que le désordre, Garnement qu'on appelle Amour. Pia.
3° Gueux, va-nu-pieds. Homme au comble de la misère.
Mais le gueux gueuse ou gueusaille, c'est-à-dire mendie en menant la vie d'un vagabond et d'un fainéant, et l'extrême pauvreté lui fait faire des infamies. Mme de Sévigné appelle du nom de gueuses des sorcières et empoisonneuses célèbres de son temps. « Je devais dévouer à l'borreur de la postérité les gueux qui, pour de l'argent, ont voulu décrier l'Encyclopédie. » Volt.
Le va-nu-pieds est moins odieux : c'est un bomme de la dernière classe et parfaitement obscur, voilà tout. « Un va-nu-pieds fit à Mattignon un procès et produisit des pièces qui mirent Mattignon au moment d'être condamné à lui payer 1 200 000 livres malgré tout son crédit. » S. S. « Le père Tellier exclut, pour les bénéfices, tout homme connu et de nom, et ne voulut que des va-nu-pieds et des valets à tout faire, gens obscurs.... » Id. «. Rien de si court en robe que les Chauvelin, qui étaient des va-nu-pieds, sans magistrature, quand la fortune du chancelier le Tellier les débourba. » Id.
4° Fripon. Voleur adroit, homme rusé, sans bonne foi, qui trompe avec esprit.
« Nancré était un drôle de beaucoup d'esprit, mais dangereux fripon, pour ne pas dire scélérat.... N'ayant ni âme ni sentiment que simulés, il voulait cheminer et être compté, à quoi tous moyens lui étaient bons. » S. S. « De voleurs déterminés, les chats deviennent, lorsqu'ils sont bien élevés, souples et flatteurs comme les fripons; ils ont la même adresse, la même subtilité. » Buff. « C'est un tour de fripon. » Acad.
Pasquin est un fripon qui s'est moqué de vous. Dest.
Le fripon m'a joué d'un tour de son métier. Regn.
5° Pendard. Homme bon à pendre, qui mérite la corde.
Ce mot ne s'emploie avec justesse qu'en parlant de quelqu'un qu'il s'agit de punir en raison et en proportion de ses méfaits. « Des contes, bon pendard ? oh! la gueule du juge en pétera ; tu seras pendu, je t'en réponds. » Danc. « C'est une punition trop délicate pour mon pendard : je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir. » (Martine dans le Médecin malgré lui.) Mol.
Courons donc le chercher, ce pendard qui m'affronte;
Montrons notre courage à venger notre honte. Id.
Tais-toi, pendard....
Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras. Id.
Quoi, pendarde, tu peux me tenir ce discours?
Ah! je t'en punirai. Dest.
Viens ça, pendard.... Viens ça que je t'assomme. Id.
CORRIGER, REDRESSER, RECTIFIER. Faire disparaître d'une chose un défaut ou des défauts.
On corrige tout ce qui n'est pas bien, tout ce qui pèche d'une façon quelconque; on ne redresse et on ne rectifie que ce qui n'est pas droit. On corrige une couleur par une autre, on corrige l'amertume d'une viande ou d'une boisson; on redresse un arbre qui penche , on rectifie des intentions. On eorrige les mœurs ; on redresse les
torts. On corrige une humeur violente ; on redresse ou on rectifie un jugement de travers.
Redresser et rectifier ont même radical , directum ou rectum, droit. Mais dans redresser la dérivation latine ne s'aperçoit plus, au lieu qu'elle est évidente dans rectifier, rectum facere faire ou rendre droit. En conséquence, redresser se dit au propre des choses concrètes, au lieu que rectifier n'est d'usage que dans l'abstrait. On redresse une planche courbée; on rectifie la construction d'une phrase. On redresse un homme au physique d'abord, puis au figuré; on ne rectifie pas un homme, mais on rectifie ses vues, ses sentiments, ses calculs. En parlant des mêmes choses, des idées ou des erreurs, par exemple, rectifier, seul usité en termes de sciences, en chimie et en géométrie, a un air plus savant et plus distingué.
CÔTÉ (DE) ET D'AUTRE, ÇA ET LÀ, PAR CI PAR-LA. En plusieurs endroits. Locutions adverbiales entre lesquelles l'Académie ne met aucune différence.
De côté et d'autre, d'un côté et de l'autre, n'indique, à la rigueur, que deux endroits, suivant la signification primitive du mot. côté, la partie droite ou gauche de l'homme. De côté et d'autre, c'est-à-dire à droite et à gauche. « Ce mouvement que nous appelons animal est le même qu'on nomme progressif, comme avancer, reculer, marcher de côté et d'autre. » Boss. « A ce grand mot plusieurs baissèrent la tête. Effiat secoua fort la sienne de côté et d'autre. » S. S. « La barbarie, semblable à un torrent, avait entraîné tout ce qui était solide, et avait seulement déposé de côté et d'autre ce que la légèreté avait fait surnager. » Cond. Çà et là, au contraire, fait concevoir, non-seulement plus de deux endroits, mais encore beaucoup d'endroits, savoir l'endroit précis où est la personne qui parle, çà, et tous ceux autour d'elle où elle n'est pas, là. « Peutêtre étais-je il y a cent ans un corps ou beaucoup de petits corps épars çà et là, sous diverses formes, que le mouvement à rassemblés pour en composer cette portion de matière que j'appelle mon corps. » Fén. « Mille et mille beaux enfants, sans autre guide, sans autre commandement que la gaieté de leur âge , dansaient , sautaient , couraient çà et là, s'exerçaient à mille jeux divers. » Bouffl. — Lors n ême que de côté et d'autre suppose aussi plus de deux endroits, il a toujours cela de particulier, qu'il les représente comme fixes, comme certains , au lieu que ceux dont çà et là donne l'idée sont marqués d'une manière vague et confuse. Des choses sont disposées de côté et d'autre, d'autres sont éparses çà et là. Pisistrate s'étant emparé de la tyrannie, chacun songea à se retirer de côté et d'autre (Fén.); Cassandre étant entré avec son armée dans la Béotie, on voyait les habitants de Thèbes errer çà et là sans demeure et sans retraite (Roll.). Résolu d'aller s'informer de son père dans différents lieux de la Grèce, particulièrement à Sparte et à Pylos , Télémaque demanda aux poursuivants un vaisseau qui le menât de côté et d'autre sur cette mer sur laquelle Ulysse errait çà et là depuis si longtemps (Fén.).
Par-ci par-là signifie comme çà et là, en divers endroits, indéterminément. Cependant il en diffère. Dans par-ci par-là , par a le même sens que dans par parties, par intervalles, parfois; en sorte que par-ci par-là veut dire, non pas en beaucoup d'endroits (mullifariam), mais par places, en quelques endroits (aliquotfariam) . Du haut d'une montagne on aperçoit dans la plaine une grande quantité de maisons de campagne répandues çà et là, et quelques gros bourgs répandus par-ci par-là (Les.). Voltaire, admirateur d'Helvétius, dit d'un de ses ouvrages posthumes : « On trouve dans cette compilation irrégulière beaucoup de petits diamants brillants semés çà et là. » Mais, ailleurs, parlant de J. J. Rousseau, qui lui paraissait en général détestable, il veut bien convenir toutefois qu'il y a chez lui, par-ci par-là, de bons traits.
COTER, NUMÉROTER. Distinguer certaines choses de la même espèce par des signes écrits.
Pour coter on se sert tantôt de chiffres, tantôt de lettres; on ne se sert que de chiffres pour numéroter.
En outre, coter pour quoter (analogue à l'italien quotare, arranger, mettre en ordre), du latin quot ou quotus, combien, en quel nombre, est plus noble que numéroter, mettre des numéros : bien que tiré aussi du latin, de numerus, nombre , numéro est en français un mot des plus communs, et naturellement il en est de même du verbe qui en a été formé. — Coter s'emploie en parlant d'estampes, de papiers, de pièces, de registres. « Mlle Levasseur m'a remis le paquet que vous lui avez confié; j'y ai trouvé les papiers cotés dans la lettre. » J. J. « Pourquoi cette lettre n'estelle pas cotée au rang d'une foule de pièces justificatives qui ne sont pas plus justificatives que cette lettre? » Beau m. Coter un registre par première et dernière (Acad.). — Mais numéroter es le mot qui convient pour les choses usuelles o» vulgaires : numéroter des voitures de place ou les maisons d'une nouvelle rue (Acad.), des lingots (Volt.), des lettres de change (Id.).
Il est à remarquer d'ailleurs que coter veut dire quelquefois, non plus, assigner un rang aux choses, mais les rapporter au rang qu'elles ont, acception totalement étrangère à numéroter. Coter un chapitre, un article, un verset, des passages d'auteurs, un âge ou une époque, c'est en indiquer la place en citant le nombre ou le numéro qui lui est affecté. Coter à la marge (Acad.). « Je continue la lecture de votre grand livre. Je suis dans l'étonnement de beaucoup de spiritualités inconnues aux Pères.... Si vous aviez coté les endroits, vous m'auriez soulagé de quelques petits soins. » Boss. « Regardez-moi avec attention, répliqua-t-elle, et mettez mon âge en conscience (.sur une dépr sition). Le commissaire la considéra, et fut assez poli pour ne marquer que 28 ans. Il lui demanda ensuite.... J'ai donc mal coté votre âge, reprit-il.... Les.
Au temps que le sexe vivait Dans Tignorance, et ne savait Gloser encor sur l'Évangile (Temps à coter fort difficile). Laf.
COTERIE, CLIQUE. Termes de dénigrement
dont on se sert pour désigner certaines petites sociétés.
Coterie, petite cote, petite société où chacun apporte sa cote, ou bien, petite société qui cote, qui apprécie, qui met le prix aux choses, indique une compagnie ou un cercle qui a principalement pour objet ou pour occupation de cabaler, de travailler à faire valoir ou à décréditer les personnes et ce qui les concerne. Langage, opinion de coterie (Aca.j.). « Dorât n'était pas encore aussi gâté qu'il le fut depuis par les plates adulations de journal et de coterie. » Lah. « C'est une fureur pour entendre la lecture de la tragédie de M. de La Harpe, intitulée la Religieuse. On s'arrache cet auteur; il ne peut suffire aux dîners auxquels on l'invite et dont ce drame fait le meilleur plat.... Ces éloges de coterie sont toujours suspects. » B ch.
La clique, quelle que soit l'étymologie du mot, est tout autrement odieuse. On fait peu de cas de la coterie à cause de ses partialités, et quelquefois uniquement parce qu'elle est peu étendue r particulière.
Veux-tu que, limité Au petit cercle obscur d'une société, J'aille m'ensevelir dans quelque coterie? Gress. Mais on méprise souverainement la clique comme détestable à tous égards. Il n'est guère en français de terme plus injurieux. « La clique Fréron, la clique Pompignan crie que je suis l'auteur de je ne sais quel Dictionnaire philosophique portatif. » Volt. « Après avoir vu de près les manœuvres de la clique philosophique à mon égard, Deleyre s'en était tout à fait détaché. » J. J. « La dame assura qu'il était de la clique infâme qui voulait flétrir sa réputation. » Beaum. « Je les fis condamner, lui, Bergasse, Kornman et toute leur honteuse clique , comme d'infâmes calomniateurs. » Id.
Le diable avec sa clique, et réduit en ce point, Fort inutilement s'y casserait la tête. Regn.
COUCHÉ, ÉTENDU, GISANT. Qui n'est pas debout ou dans une situation verticale, en parlant de l'homme.
L'Académie définit gisant par couché , étendu ; ce qui indique seulement que ces trois mots sont synonymes. Ils ne le sont pourtant pas absolument.
Couché, mis dans une couche ou comme dans une couche, est le plus simple et le plus ordinaire des trois. Il se rapporte particulièrement à la couche ou à ce qui en sert, à ce sur quoi on est couché : on est couché sur un lit (Boss., Fén.) ou par terre (Bourd., Volt., Roll.); les mages adorèrent J.-C. couché dans une crèche (Boss.); les amis de Job furent étonnés de le voir couché sur un fumier (Bourd.); on vit Robespierre couché tout sanglant sur la table même où il apposait son nom à ses sentences funestes (Staël). C'est aussi le terme qui convient le mieux quand on veut marquer sur quelle partie du corps on porte dans cette attitude qui n'est pas l'ordinaire : couché sur le ventre (Volt.), sur le visage (Vaug.), sur le dos (Labr.) , sur le côté droit ou sur le gauche.
Couché sur ses genoux, le bœuf pesant rumine. Del.
SUPPLÉMENT
Étendu, du latin extendere, allonger, déployer, étaler, a cela de tout à fait distinctif d'abord, qu'il se dit quelquefois d'une personne assise. « Mettez-vous tout étendu dans cette chaise, et contrefaites le mort. » Mol. « Maupertuis, étendu dans son fauteuil, et bâillant, dit un jour. » Champ. Et quand il suppose , comme couché, la position horizontale, il en diffère en ce qu'il exprime un développement de tous les membres, un déploiement du corps dans toute sa longueur. Les nègres sont entassés dans le vaisseau de façon qu'ils occuperaient plus de place s'ils étaient morts, car leur corps serait du moins alors étendu sur la misérable planche qu'on leur accorde. »> Staël. Les anciens prenaient leurs repas, couchés, et non pas étendus; mais le supplice de saint Laurent consista à être étendu sur un brasier (Bourd.). Sur le bord d'un puits très-profond Dormait, étendu de son long, Un enfant alors dans ses classes. Laf.
Gisant, du latin jacens, se dit d'un cadavre couché ou étendu dans le tombeau, et de là vient qu'on lit au commencement des épitaphes : Cigît « Votre orgueil est précipité dans les enfers, votre cadavre est gisant dans le tombeau. » Boss. « Adorer le Sauveur dans sa sépulture, contempler ce corps innocent gisant sur une pierre. » Id. On emploie aussi gisant en parlant d'un corps mort couché ou étendu sur la terre. « Saint Jean nous montrait les corps morts de ces deux témoins gisants à terre. » Boss. Dans la fable de Y Ours et des deux compagnons, l'un de ceux-ci , voyant paraître la bête,
Se couche sur le nez, fait le mort....
Seigneur ours, comme un sot, donna dans ce panneau :
Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie....
C'est, dit-il, un cadavre ; ôtons-nous, car il sent. Laf. Enfin le mot de gisant s'applique par extension à un homme qui est comme un cadavre, étendu immobile et dans la plus pitoyable position. « Pline représente l'homme, ce superbe animal, dans un dénument général de tout secours, dans les larmes, dans les douleurs, gisant dans un berceau pieds et mains liés, rebut infortuné de la nature. » Roll. c Le phoque demeurerait gisant au même lieu sans sa gueule et ses mains. » Buff. a H nous faut descendre dans les demeures tristes et obscures où sont gisants les pauvres malades. » Boss. « Ma déplorable santé ne me permet guère de porter trois gros fardeaux à la fois.... Je suis gisant dans mon lit, ne pouvant guère écrire. » Volt.
COUCHÉE, GITE. Lieu où les voyageurs se retirent pour la nuit.
Couchée, lieu où on couche, dérive du latin collocare, placer, poser, collocare aliquem, coucher quelqu'un. Mais gîte doit avoir une origine vulgaire, et c'est à cause de cela sans doute qu'il signifie l'habitation ordinaire d'un animal, du lièvre. Quoi qu'il en soit, couchée désigne certainement quelque chose de plus distingué que gîte. « J'arrivai a un gros village. J'entrai dans une hôtellerie. C'était la couchée des muletiers; il en vint plusieurs ce soir-là : tous les lits furent pour ces honnêtes gens. L'hôte m'envoya gîter au grenier. Je m'étendis
sur la paille et dormis tranquillement.... J'étais hors de l'hôtellerie, quand le maudit hôte me vint incivilement arrêter pour me demander le payement de mon gîte. » Les.
Outre cela, couchée est purement indicatif, et n'a aucun rapport à la manière dont on est ou dont on se trouve dans le lieu qu'il exprime. Gîte, au contraire , est qualificatif. On dit, à la première, à la dernière couchée; et, un gîte bon ou mauvais. « Il me fit bien voir, lorsque nous arrivâmes à la couchée, que je n'avais pas fait une mauvaise affaire en l'attachant à moi. Il fut toujours en mouvement pour tâcher de me rendre par ses soins le gîte commode. » Les. * Amboise devait être notre couchée.... Depuis Amboise jusqu'à Fontallade, nous vous épargnerons la peine de lire les incommodités de quatre méchants gîtes. » Chap. « II ne nous resta de l'heure que pour gagner Chavigny, misérable gîte.... Notre seconde couchée fut Bellac. » Laf. L'un des deux voyageurs dit à l'autre :
Gageons un peu quel sera le meilleur, Pour ce jourd'hui, de mon gîte ou du vôtre. Il faisait lors un froid plein de rigueur; La nuit de plus était fort approchante, Et la couchée encore assez distante. Id.
COULER, S ÉCOULER, FLUER. L'action marquée par ces verbes est celle de choses non solides ou sans consistance qui se meuvent en suivant une pente.
Couler et s'écouler, du latin colare, verser goutte à goutte, passer par l'étamine, filtrer, sont de la langue commune et d'un fréquent usage.
Mais couler est absolu, et s'écouler relatif. Dans s'écouler Yé, du latin e, ex, de, hors de , en sortant de, indique une relation au point de départ. De l'eau coule vite ou lentement; elle s'écoule de dessous une montagne, du vin s'écoule d'un tonneau, ou le vin d'un tonneau s'écoule de tous côtés. De l'encre coule ou ne coule pas, coule trop ou ne coule pas assez ; la plume d'où l'encre s'écoule peut aller bien ou mal. — S'écouler est aussi relatif en ce qu'il implique d'ordinaire un rapport à l'effet de l'action qu'il exprime, à un état de vide ou de privation qui s'ensuit. Ce qui coule court ; ce qui s'écoule s'échappe, s'enfuit. L'eau de la rivière coule dans son lit; de l'eau s'écoule d'un réservoir d'où elle fuit, d'où elle s'en va, qu'elle met ou tend à mettre à sec. Durant le sommeil, dit Pascal, on sent le temps couler, on le mesure : que d'hommes pour lesquels le temps, pendant la jeunesse, s'est écoulé sans fruit! Des troupes qui coulent ou se coulent passent doucement comme l'eau de la rivière qui s'épand et serpente entre ses bords ; la presse qui s'écoule se dissipe et disparaît.
Fluer, du latin fluere , dont le sens est le même, se dit spécialement en termes de médecine. On l'emploie aussi en parlant du mouvement de la mer, du flux. « Suivant nos astronomes , l'action de la lune entre les tropiques fait fluer l'Océan vers les deux pôles. » Bern. « Les marées et les courants de la mer fluent alternativement des glaces de chaque pôle par l'action semi-journalière et semi-annuelle du soleil. » Id. C'est ensuite le seul mot qui convienne à l'égard de ce
qui est, non pas liquide, mais fluide, c'est-à-dire par rapport à l'air. « Partout où l'air est dilaté, l'air environnant y flue, et y produit un courant qu'on appelle vent. » Bern. « Les montagnes des îles dilatent l'air supérieur qui les couronne, et en déterminent les couches à descendre et à fluer vers leurs sommets. » Id. a Si cette prétendue force centrifuge rétrograde fait fluer les vents sous la LigDe de l'est à l'ouest.... » Id. « Comme les rayons du soleil dilatent l'atmosphère à mesure qu'ils s'élèvent vers notre horizon, ils la forcent de fluer du nord vers le midi. » Id.
OULER (SE), SE GLISSER. Passer doucement et facilement d'un endroit en un autre.
Mais se glisser emporte une idée de rapidité et d'adresse, qui est étrangère à son synonyme. «Je me coule, je me glisse, et de bosquet en bosquet, j'arrive à les entendre. » Mariv.
Leur amorce flatteuse a l'art de nous surprendre,
Le poison qu'elle glisse est aussitôt coulé. Corn. Dans une assemblée publique, à la vue de tout le monde, on se coule peu à peu vers une porte. « Un conseiller dit à M. d'Aiguebonne qu'il avait perdu son procès : je l'ai vu se couler doucement sans , dire un seul mot.» Sëv. «Dans le dessein de parler au roi, étant à une de ses réceptions, je me coulai peu à peu parlant aux uns et aux autres auprès de la porte du salon des miroirs par laquelle il devait entrer. » S. S. « Quand on eut dit à l'oreille à Timoléon que ses galères étaient en mer, il se coula doucement parmi la foule qui, pour favoriser son évasion, se pressait extrêmement autour de la tribune. » Roll. « Le Saint- Esprit se coule efficacement dans les âmes pour leur enseigner au dedans ce que la loi leur montre au dehors. » Boss. « Il entrevit un homme qui se coulait par la fenêtre dans la rue. » Les.
Un faux bruit s'y coula touchant la mort du roi.
Corn.
Lorsqu'on est sur un arbre et qu'on n'a pas d'échelle, on se coule en bas pour descendre (Les.). Mais c'est dans l'ombre, avec prestesse et imperceptiblement qu'on se glisse.
Je rencontrai ce Guignard sur la brune, Qui chez Fanchon s'allait glisser sans bruit. Volt. D'un air insinuant l'adroite Politique Se glisse au vaste sein de laSorbonne antique. Id. A pas silencieux, sous ce portique sombre, Troublé, couvrant sa tête, il s'est glissé dans l'ombre.
Duc.
Laisser dans ses discours se glisser l'artifice. Id.
« Je me glissai subtilement sous sa chaise et fendis sa valise avec un couteau bien tranchant, -o Les. « Viriathe trouva le moyen de se glisser dans la place de nuit sans que les Romains s'en aperçussent. » Roll. « Les jeunes Spartiates se glissaient le plus finement et le plus subtilement qu'ils pouvaient dans les jardins et dans les salles à manger pour y dérober des herbes ou de la viande. » Id.
On dit bien en général que des troupes se coulent à la faveur d'un bois ou le long d'un fossé pour entrer dans une place. « Les Gantois se coulèrent dans le fossé, qui était sec, et escaladèrent la place. » Boss. Mais si on veut exprimer la finesse du stratagème et la promptitude de l'exé-
cution, on préférera se glisser. « Les Anglai reprirent Pontoise d'une manière surprenante : comme les fossés étaient pris de glace, et que la terre était toute couverte de neige, ils s'habillèrent de blanc, et étendirent des draps de toile sur lesquels ils se glissèrent jusqu'au pied de la muraille. » Bo?s.
COUP (TOUT A), SUBITEMENT, INOPINÉ- MENT, A L'IMPROVISTE, BRUSQUEMENT. Adverbes et locutions adverbiales qui servent à exprimer une telle manière de faire les choses ou dont les choses arrivent, qu'on n'y est pas préparé, qu'on en est surpris.
Tout à coup se dit en parlant de ce qu'on fait ou de ce qui arrive par un coup, en frappant ou en étant frappé. On fond tout à coup sur quelqu'un (Les.); une maison tombe tout à coup (Acad.). «J'admirais les coups de la fortune qui relève tout à coup ceux qu'elle a le plus abaissés. » Fén. «Nos pères n'avaient pas vu comme nous une hérésie invétérée tomber tout à coup. » Boss.
Subitement, d'une manière subite, dérivé du verbe latin subire, venir par dessous, secrètement, présente avec tout à coup un contraste manifeste. Il annonce quelque chose qui, au lieu de partir du dehors et de se faire d'une manière visible, vient du dedans ou se fait sous main, en secret ou subtilement. Un mal nous prend subitement (Mol.) ; on devient subitement fou (Regn.). « L'amour qui naît subitement est le plus long à guérir. » Labr. — Un homme périt tout à coup renversé par la foudre: un homme meurt subitement quand la cause de cet accident est intérieure et secrète.
Inopinément indique un fait qui arrive contre V opinion, sans qu'on en eût l'idée, un fait qui surprend, non pas parce qu'il survient, parce qu'il se produit au moment où on ne s'y attend pas et instantanément, mais parce qu'il est de la nature de ceux qu'on n'attend point, qui n'entrent point dans la pensée, qui sont nouveaux, extraordinaires, non conçus comme possibles. « Ce que vous croyez la fin de votre course, quand vous serez arrivés, vous ouvrira inopinément une nouvelle carrière. » Boss. « Ce qui a porté les peuples à cette créance ce sont certains effets extraordinaires et prodigieux.... Les histoires grecques et romaines nous parlent de voix inopinément entendues et de plusieurs apparitions funèbres. » Id. « Il y a des gens qui gagnent à être extraordinaires : ils parviennent en blessant toutes les règles de parvenir.... Ils rencontrent inopinément un avenir qu'ils n'ont ni craint ni espéré. »Labb. Et que dira le père,
Lorsqu'inopinément il saura cette affaire? Mol.
A IHmproviste, ou, comme dit Bossuet quelque part, à Vimpourvu, fait entendre qu'on prend ou qu'on est pris au dépourvu, hors d'état, sans moyen de pourvoir à ce qu'exige la circonstance. « Un orateur, chez les Athéniens, était souvent obligé de monter sur-le-champ à la tribune, et d'y parler à Vimproviste et d'abondance. » Marm. « Le roi Frédéric avait pris toutes les mesures que la situation permettait pour ne pas être attaqué à Vimproviste. » D'Al.
Brusquement, d'une manière brusque, rude, -ans ménagement, sans égards, désigne une action faite mal à propos, par laquelle on blesse quelqu'un, ou soi-même ou plus souvent encore les autres. « Il ne faut pas sauter trop brusquement de vos rideaux dans la rue, cela serait dangereux. » J. J. « Sortant du vestibule du temple brusquement et avec précipitation, Annius tomba et se heurta si violemment la tête qu'il perdit connaissance. » Roll. « Alexandre, qui ne pouvait souffrir de résistance à ses volontés, prit brusquement la prêtresse par le bras et la conduisit au temple. » Id. « Il sortit brusquement, après ces paroles, sans aucune cérémonie. » S. R.
N'ont-elles point été justement irritées
De ce que je les ai si brusquement quittées? Regn. Charger brusquement l'ennemi, c'est le faire nonseulement tout à coup, mais encore sans y trop regarder, sans longue réflexion, en risquant un peu, en donnant quelque chose au hasard.
COUPE, TASSE. Sorte de vase qui sert à boire et dont les bords sont peu élevés.
Coupe, italien coppa, a été incontestablement formé du latin cuppa ou cupa, qui désignait un vase à contenir du vin. Mais tasse, italien tazza, provient d'une langue vulgaire et non pas savante : la plupart des étymologistes, Diez entre autres, le dérivent d'un mot arabe, tassah.
Il n'en faut pas davantage pour établir entre coupe et tasse une différence importante, quoique l'Académie n'en suppose et n'en indique aucune.
Coupe est noble ; tasse, au contraire, est commun. « Le crâne de Postumius, tué en Gaule, fut garni d'or; et les prêtres le firent servir découpe pour les libations qu'ils faisaient dans leurs sacrifices, et de tasse pour eux-mêmes dans leurs repas. » Roll. ;< Le vin est aussi bon dans une tasse de terre que dans la plus belle coupe de jaspe. » Marm. « J'irai prendre du café chez vous; mais ce ne sera pas, s'il vous plaît, dans la tasse dorée de M. de Voltaire ; car je ne bois point dans la coupe de cet homme-là. » J. J. En disant de certains arbres, « qu'ils creusent leurs branches en forme de coupe, » Bernardin de Saint-Pierre s'exprime d'une manière plus relevée que ne le fait Buffon dans la phrase suivante : « L'extrémité de la trompe de l'éléphant laisse dans le milieu une concavité en forme de tasse. »
L'origine latine et par conséquent distinguée de coupe le rend propre à être employé au figuré, en poésie, ainsi qu'en astronomie et en architecture. Il n'en est pas de même de tasse : la bassesse de son extraction le condamne à ne pouvoir être pris dans des acceptions semblables. On dit toutefois figurément, « boire à la grande tasse, » c'est-à-dire se noyer dans la mer; mais comme ce n'est là qu'un proverbe tout populaire, il n'en résulte pas que tasse soit de même que son synonyme un mot de haut style.
COURS, VOGUE, CRÉDIT. Certaines choses, comme des livres et des maximes, reçues dans le monde sans difficulté, sont dites pour cela avoir du cours, de la vogue, du crédit, plus ou moins de cours, de vogue, de crédit.
Cours a rapport à la diffusion seulement: ce
qui a du cours court, circule, se répand, se propage sans obstacle. Mais ce qui a de la vogue ou du crédit est couru, recherché ; on fait plus que l'admettre ou l'accueillir, on se porte au-devant, on le poursuit, on l'embrasse. » Ces étoffes,' ces monnaies n'ont plus de cours. « Acad. « Cette opinion pernicieuse (de l'athéisme) eut peu de cours dans l'Allemagne et dans le Nord, et il n'est pas à craindre qu'elle fasse jamais de grands progrès. » Volt, « Ils ne peuvent se déclarer en faveur d'un livre (manuscrit) jusqu'à ce qu'ils aient vu le cours qu'il aura dans le monde par l'impression. » Labr.
La vogue marque empressement ; le crédit, confiance. Ce qui a été mis en vogue fait fureur; ce qui a été mis en crédit fait autorité. Il y a concours, concours d'entraînement peut-être, vers la chose qui est en vogue ,- celle qui est en crédit inspire de l'estime et la conviction de sa valeur. Crédit enchérit donc sur vogue, il ajoute au fait de rechercher une chose la ferme croyance qu'elle est bonne ou vraie. « La vogue et le crédit que les sophistes eurent un certain temps prouvent que leur charlatanisme ne laissait pas d'être contagieux. » Lah.
Le livre que je fais (sur l'art de la flatterie) aura, sans contredit,
Plus que ceux de Pla'on de vogue et de crédit. Laf.
COÛTEUX, DISPENDIEUX. Qui oblige à dépenser beaucoup.
Ce sont des mots de création récente : ils ne figurent ni l'un ni l'autre dans la première édition du dictionnaire de l'Académie. Coûteux a une origine vulgaire, ayant été formé du français coût, coûter : coûteux, c'est-à-dire plein de coût, qui coûte beaucoup. Dispendieux se distingue, au contraire, par la noblesse de son extraction : il vient du latin dispendium, dépense, frais, et signifie, qui entraîne beaucoup de frais.
C'est pourquoi coûteux a cela de propre, qu'il ne se dit que dans le petit, qu'en parlant d'objets peu considérables. L'Académie a même prétendu, lorsqu'elle l'a cité pour la première fois, en 1740, qu'il n'était que du. style familier. « J'étais accoutumé à recevoir de vous des paquets fréquents et coûteux. » J. J. « Le goût des fleuristes a quelque chose de petit et de vain qui le rend puéril et ridiculement coûteux. » Id. a Cet instrument (le semoir) est coûteux ; il faut souvent le rétablir ; nul ouvrier de campagne n'est en état de le construire. » Volt. « C'est peut-être la manière la moins coûteuse de faire du laiton. » Buff. « Les copies sur des rouleaux étant plus coûteuses, plus lentes à se multiplier, et moins communes que nos imprimés, les poètes d'Athènes avaient peu de lecteurs. » Ma» m. <* On prépare le pain par une multitude d'arts qui ont rendu cet aliment le plus coûteux de tous ceux qui servent à la subsistance du genre humain. » Bern.
Mais dispendieux a un caractère tout opposé : il ne convient que dans le grand. Une guerre, par exemple, se qualifie de dispendieuse (Volt., Lah., Beaum., Marm.), et non pas de coûteuse. Voltaire applique également l'épithète de dispendieux à nos établissements coloniaux de l'Amérique et des Indes, et il soutient que la vénalité
des charges de judicature est honteuse et dispendieuse à la fois, a Ces jardins étaient faits d'une manière si dispendieuse et entretenus à si grands frais, que cette idée m otait tout le plaisir que j'aurais pu goûter à les voir. » J. J. « Ces travaux de Maintenon et de Versailles, aussi meurtriers que dispendieux, dévoraient la substance des peuples qui les payaient. » Lah. « Il n'y a qu'une nation riche qui puisse faire ces entreprises dispendieuses. • Bern.
Oh ! combien j'aime mieux vos riants paysages Que ces parcs, de Plutus dispendieux ouvrages, Où venaient à grand bruit se cacher autrefois Et les ennuis des grands et les chagrins des rois!
Del.
Beaumarchais avait conçu l'idée de substituer à la pompe de Notre-Dame une machine à feu destinée à fournir d'eau tout Paris. Les particuliers, disait-il, y gagneront d'être exemptés désormais de l'entretien coûteux des tuyaux qui étaient à leur charge, et l'établissement de la machine elle-même sera moins dispendieux qu'on ne serait tenté de le croire.
sont tellement accoutumés à ne rien considérer qu'en l'imaginant, que tout ce qui n'est pas imaginable leur semble n'être pas intelligible. » Desc. « Xerxès, qui n'était pas accoutumé à se voir contredire de la sorte, entra en fureur. » Roll. « Pausanias fit passer les Athéniens de l'aile gauche à l'aile droite pour les opposer aux Perses, contre lesquels ils étaient accoutumés à combattre. » Id.
CRAINTIF, PEUREUX, TIMIDE. Sujet à redouter des dangers.
Le craintif appréhende des dangers qui ne sont qu'en perspective : « A l'égard des dangers de la solitude, je conçois et j'approuve tes alarmes, quoique je les sache très-mal fondées; tes fautes passées te rendent craintive. » J. J. Le peureux s'effraye de l'image présente d'un danger.
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant, Que la gent marécageuse, Gent fort sotte et fort peureuse, S'alla cacher sous les eaux. Laf.
— Ce peut être par réflexion qu'on est craintif; on n'est peureux que par tempérament. — Le craintif COUTUME (AVOIR) , AVOIR ACCOUTUMÉ , es* d'une prudence excessive, il voit des dangers
ETRE ACCOUTUME. On a coutume ou accoutumé de faire ou de souffrir, et on est accoutumé à faire ou à souffrir ce qu'on fait ou ce qu'on souffre d'ordinaire. Ce sont trois manières de rendre le verbe latin solere, en vieux français souloir.
Avoir coutume se dit en parlant de ce qui est une coutume générale, une loi; et avoir accoutumé, quand il est question d'une coutume de fait, de ce qu'on pratique règlement, comme par coutume ou comme une coutume. Les philosophes ont coutume de diviser les degrés en huit (Boss.) ; Pascal avait accoutumé de dire que la piété chrétienne anéantit le moi humain (P. R.). Le langage didactique est celui dont on a coutume de se servir pour enseigner (Desc); avoir accoutumé de donner quelque friandise à une pie toutes les fois qu'elle dit une parole (Id.). Les Perses avaient coutume de donner pour présents de la pourpre et des bracelets d'or (Roll.); un jour le roi Artaxerxe remarqua à Néhémie un air de tristesse qu'il n'avait pas accoutumé d'avoir (In.).
Au reste, avoir coutume et avoir accoutumé s'emploient bien aussi, avec la différence qui vient d'être indiquée, à l'égard des choses inanimées, pour exprimer ce qui leur arrive souvent : l'eau a coutume de geler pendant l'hiver; tel fleuve a accoutumé de geler tous les hivers.
Mais être accoutumé ne convient qu'aux personnes. C'est que, ne se bornant pas à marquer comme ses synonymes une manière d'agir ou de souffrir, il a cela de plus qu'eux, qu'il qualifie le sujet, qu'il lui attribue une propension ou une répugnance, une aptitude ou une incapacité, qui sont des choses que les personnes seules peuvent avoir. « Vous qui êtes accoutumé à voir tous ceux qui vous environnent déférer à vos sentiments, vous ne pourrez plus vous résoudre à ne vous conduire que par les impressions d'un guide éclairé. » Ma=s. « Les prophètes distinguant les visions des réalités, et étant accoutumés à les prendre pour des signes, Dieu parla à Ézéchiel fort intelligiblement en lui disant.... » P. R. « Ils
en tout et partout ; le peureux est si dévoué au soin de sa conservation qu'il ne peut s'empêcher de trembler à tout propos, la moindre apparence de danger l'épouvante.
Le timide diffère du craintif et du peureux en ce que, au lieu de se défier des choses, il se défie de lui-même. Le craintif et le peureux ne songent qu'à ce qu'il peut y avoir dans les objets de mauvais ou de nuisible; le timide est uniquement préoccupé de sa faiblesse et de l'insuffisance de ses moyens. C'est par un sentiment d'aversion qu'on est craintif et peureux; c'est par humilité et modestie qu'on est timide. « Que serait-ce dans un État où le peuple des campagnes serait à la merci des grands; où la crainte, qui suit toujours la dépendance, ajouterait encore à la timidité qui accompagne la faiblesse? » Marm.
CRÉPU, CRÊPÉ, frisé.
On est crépu naturellement, tels sont les nègres; on est crêpé, parce qu'on a été crêpé ou qu'on s'est fait crêper. Un homme a les cheveux crépus (Volt.), et il porte une perruque crêpée (Dest.).
Ou bien on est crépu absolument, c'est-à-dire toujours et sur toute la tête, ou par tout le corps s'il s'agit d'un animal; et on n'est crêpé que relativement, c'est-à-dire à un certain âge ou à un certain endroit. « Le jaguar a le poil crêpé lorsqu'il est jeune, et lisse lorsqu'il devient adulte. » Buff. « Le bison a le poil crêpé sur le cou et le long de l'épine du dos. » Id.
CRÉPUSCULE, RRUNE. Faible clarté qui signale le passage du jour à la nuit.
Crépuscule, latin crepusodum, de creperus, douteux, ou de creperum, obscurité, est d'une application bien plus générale. 11 s'emploie seul en termes de science et au figuré. « Bernouilli résolut le problème du plus court crépuscule. » D'Al. « Le siècle des Médicis, qui fut pour l'Italie le règne le plus florissant des lettres et des arts, était pour nous à peine le faible crépuscule d'un siècle de lumière. » Marm.
SUPPLÉMENT
Je m'affaiblis, et vous croissez....
Le crépuscule de mes jours S'embellira de votre aurore.
(Épitre à Desmahis). Volt.
Mais brune, du mot tout français brun, d'une couleur sombre, a une origine vulgaire, et ne se dit qu'au propre dans un style qui touche au familier; et, ce qui en restreint encore l'usage, c'est qu'on le fait presque toujours précéder d'une préposition : à la brune, sur la brune, etc. « Un beau jour, à la brune, la petite disparaît. » Did.
La dame donc, pour tromper ses voisins,
Leur dit un jour .- Vous boirez de nos vins
Ce soir chez nous....
Bon, dirent-ils, nous viendrons sur la brune.