‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 829 sur 881 · LAP · texte numérisé non relu

LAP

Demain, je vous attends; vous viendrez sur la brune.

SÉD.

D'ailleurs, crépuscule convient aussi bien par rapport au passage de la nuit au jour que par rapport à celui du jour à la nuit : il y a un crépuscule du matin comme il y en a un du soir. « Dès le crépuscule du jour renaissant, les assiégés s'élançaient hors des murs. » Marm. « Il fallait qu'un* autre envoyé fît , avant le jour , douze lieues.... Les deux amis franchissent en six heures le long espace qu'ils ont à parcourir.... Le premier crépuscule ne paraissait point encore, qu'ils étaient près du camp espagnol. » Flor. Mais on ne dit brune, à la brune, sur la brune, etc., qu'en parlant du crépuscule du soir, ce crépuscule étant celui dont il est le plus souvent question dans les discours ordinaires. « Pyrrhus se mit en marche sur la brune pour surprendre Curius dans son camp. Mais le lendemain matin les ennemis l'aperçurent comme il descendait des montagnes où la nuit et la difficulté des chemins l'avaient retenu. » Rôle; — « C'est le sage motif qui m'empêche de vous voir le jour.... A quelle heure voulez-vous donc me recevoir ce soir? Toutes me sont égales, depuis la brune de sept heures jusqu'au crépuscule de demain. » Beaum. CREUSER, CAVER, MINER. C'est, en enlevant des parties d'une chose, y produire un espace vide.

L'action de creuser, de faire un creux, a lieu en dessus; celle de caver, de faire une cave ou une cavité, a lieu en dessous; celle de miner, de faire une mine, a lieu en dessous, et, de plus, elle tend à détruire. L'eau creuse la pierre sur laquelle elle tombe; la mer cave les rochers qu'elle bat par dessous; la mer et les rivières minent les terrains qu'elles cavent de manière à les faire ébouler.

On creuse un puits, un fossé; on creuse plus ou moins profondément et toujours en allant de la surface vers le fond. « Sous le beau règne de Louis XIV le vaste champ de la poésie ressemblait à une terre neuve et féconde..., Aujourd'hui cette riche surface est épuisée ; il faut creuser, approfondir. » Marm.

Ce qui ou celui qui cave agit par dessous. « Il a fallu à la Reuss des temps infinis pour se caver, dans les abîmes qu'elle forme , un cours en sens contraire à l'inclinaison du terrain. » J. J.

« Dubois et Law cavaienl en dessous auprès du régent. » S. S.

L'idée de renversement et de ruine est particulièrement attachée à miner, la mine ayant pour objet de faire sauter ce sous quoi on la pratique.

Mes mains ont fait des ouvrages

Qui verront les derniers âges

Sans jamais se ruiner :

Le temps a beau les combattre;

L'eau ne les saurait miner,

Le vent ne peut les abattre. Laf.

CREUX, CAVITÉ, TROU, FENTE, OUVER- TURE, VIDE. L'idée commune à tous ces mots est celle d'un certain espace qui se trouve entre les parties d'une chose.

Il y a d'abord une grande et frappante opposition entre le creux et la cavité ' , le creux étant extérieur et à la surface, au lieu que la carité est intérieure et dans le sein de la chose. On dit le creux de la main, le creux de l'estomac; et les cavités du cœur, les cavités du cerveau, la cavité de la poitrine. A la surface de la terre, les mares et les intervalles entre les montagnes sont des creux; mais sous la surface de la terre se trouvent en forme de voûtes des cavités comme il y a des caves sous les maisons. Certains oiseaux font leur nid en plein air dans des creux de rochers; le mugissement du butor ressemble, diion, aune expiration retentissante dans une carité. L'eau creuse la pierre en tombant desssus; il y a des fleuves qui se sont cave un cours sous des montagnes qu'ils ont attaquées ou entamées par dessous.

Le trou n'est ni en dessus ni en dessous , mais à travers; ce n'est pas une dépression comme le creux, ni un arrondissement intérieur comme la cavité, c'est une solution de continuité produite par un percement et donnant passage pour aller au delà de la chose ou pour venir dedans. Un crible est percé d'une foule de trous, et il y a des animaux, comme les rats et les lapins, qui vivent dans des trous. Ce qu'on considère dans le creux et dans la cavité, c'est la situation ; dans le trou, c'est la faculté offerte de traverser ou d'entrer en conséquence d'une rupture de la surface. Sans doute il peut y avoir aussi quelque chose dans le creux et dans la cavité; mais pour l'y mettre il n'a pas été nécessaire, comme pour le trou, de perforer : c'est ainsi qu'il y a dans le creux de la main certaines lignes et dans la cavité d'une noisette un fruit bon à manger. Au contraire, ce qui est dans un trou y a été introduit par une brèche faite exprès. Quelques oiseaux profitent des creux des arbres pour y placer leur nid; mais le pic fait le sien dans un trou d'arbre qu'il se perce.

Chacun se tient chez soi : dans son creux le hibou,

L'aigle sur son rocher, la fourmi dans son trou. Duc.

La fente ne diffère du trou qu'en ce qu'elle est plus longue que large, au lieu que le trou s'étend à peu près également dans tous les sens. On regarde par le trou d'une serrure et par la fente d'une porte. Vous direz plutôt fente en parlant de ce qui est susceptible d'éclater comme les rochers, et trou quand il sera question de la terre ou de toute autre matière par-

tout également pénétrable ou capable d'être percée : « Dans le jour la musaraigne d'eau reste cachée dans des fentes de rochers ou dans des trous sous terre. » Buff. « Ma colombe, qui vous cachez dans les fentes des rochers et dans les trous des murailles. » Boss.

L'ouverture est l'endroit, la porte par où entre quelque chose ou quelqu'un dans une enceinte, un local, un contenant quelconque, et en particulier dans une cavité quand il s'y trouve une issue, ou dans un trou quand il est de ceux qui sont habités. « Dirions-nous que les cordes d'un violon seraient venues d'elles-mêmes se ranger et se tendre sur un bois dont les pièces se seraient collées ensemble, pour former une cavité avec des ouvertures régulières? »Fén. «La jeune Pythie montait sur un trépied posé dans Y ouverture d'un trou dont il sortait une exhalaison prophétique. » Volt.

Le vide est vide, non occupé, non rempli : c'est un espace où il n'y a rien, un contenant qui n'a pas de contenu et qui est propre à en recevoir un. « Il est mort dans cette allée beaucoup d'arbres qui y font un grand vide. » Acad. « Ces sortes de biens ne sont faits que pour entrer dans le vide des âmes que la nature n'a point remplies, d Montesq. « La figure globuleuse est la forme de cavité qui s'offre le plus fréquemment au dépôt de la stillation des eaux dans les vides laissés dans les couches des schistes par la destruction des oursins. » Buff. « J'approuve fort que vous ne veniez que quand vous aurez quelque vide de temps à remplir. » J. J.

CREUX, ENFONÇURE. Espace qui se trouve entre les parties supérieures d'une chose ou à sa surface.

Le creux est naturel : le creux de la main, le creux de l'estomac ; des creux de rochers ; a c'est un terrain raboteux, on y voit des creux qui sont dans une ombre très-forte. » Fën. Mais enfonçure, résultat de l'action d'enfoncer, exprime toujours l'effet d'un accident : « Il y a plusieurs enfonçures dans le pavé de cette rue, dans le parquet de cette chambre. » Acad.

CRITIQUE, SATIRE. Ces mots se disent en général d'écrits ou de discours dans lesquels on attaque publiquement une personne en employant surtout l'arme de l'ironie contre elle. « Combattre dans les jeunes gens un esprit de contradiction, de critique, de raillerie. » Roll. « Satire vient du latin satura, qu'on appliqua plus particulièrement aux ouvrages qui avaient pour objet la raillerie et la plaisanterie. » Lah.

Mais il y a plus de malignité dans la satire. « Tous les honnêtes gens qui pensent sont critiques; les malins sont satiriques; les pervers font des libelles. » Volt. Si la critique est parfois sévère (Acad.), il arrive assez souvent à la satire d'être sanglante (Acad.).

« La réputation de talent et de mérite peut souffrir de vives attaques quand elle n'est pas méritée. Ces attaques sont l'objet de la critique; ainsi la critique est non-seulement permise, elle est encore utile et nécessaire, pourvu qu'on ne la confonde pas avec la satire, dont le but est plutôt de nuire que d'éclairer. » d'Al. « Une cri-

tique décente et modérée n'offensait pas Moncrif. il n'était blessé que du fiel et des injures dont La critique est si souvent infectée. Il en a donné une preuve dans la critique qu'il a faite lui-même d'un de ses ouvrages lyriques. Cet ouvrage aval: eu beaucoup de succès; et déjà la satire menaçait de déchirer l'auteur ; il la prévint et ne lui laissa rien à dire; car il ne s'épargna nullement dans la critique dont il s'agit. » Id. Dans une charmante fable, intitulée La vipère et la sangsue Florian établit parfaitement la différence de la sa tire et de la critique, qui piquent l'une et l'autre mais l'une de façon à nuire et l'autre d'une manière bienfaisante.

CROIRE, PENSER, JUGER, ESTIMER. Avoir une certaine opinion.

Croire est le terme général : la croyance équivaut à peu près à l'opinion, étant l'une et l'autre une adhésion de l'esprit, dont l'idée se trouve contenue avec différents accessoires dans les trois verbes penser, juger et estimer. Toutefois croire a aussi une application spéciale : comme il vient du latin credere, croire, se fier, ajouter foi , c'est surtout tenir pour vrai ce qu'on nous dit ou ce qu'on nous a dit. Croyez -moi; si vous ne le croyez pas, allez-y voir. L'homme crédule admet trop facilement ce qu'on lui raconte. En matière de religion, où tout repose sur le témoignage . croire est le mot propre, le seul dont on puisse se servir.

Penser, avoir une pensée, une idée, une image, se figurer, s'imaginer, c'est avoir une croyance ou une opinion à soi, personnelle. — On emploie croire quand il s'agit d'un point de croyance, de quelque chose de général, d'un dogme ; et penser quand il s'agit de questions particulières sur lesquelles on peut avoir une opinion à soi. Malebranche dit au sujet de l'immortalité de l'âme : oc II n'est pas fort utile de savoir ce que Tertullien et Plutarque ont pensé qu'Aristote en croyait. » — Sur tout ce qui nous concerne personnellement nous ne pouvons que penser, c'est-à-dire avoi: une opinion particulière, et non pas croire. « Je crois, et je pense devoir croire que.... » Mal. « Je pense pouvoir assurer que.... » Id.

Le plus sage est celui qui ne pense point l'être. Boil. « Travaillez avec confiance, et n'allez pas vous figurer que vous. manquez de talent; vous eu avez plus que vous ne penses. » J.-J. — Il résulte de là que penser signifie une croyance ou une opinion subjective, faible, peu fondée. « Comme il ne faut pas s'imaginer que Dieu ait la figure humaine, il ne faut pas aussi penser que l'esprit de Dieu ait des pensées humaines. » Mal. Boileau dit en parlant de la raison :

En vain certains rêveurs....

Pensent aller par elle à la félicité. Ailleurs il dit qu'Alexandre :

S'en alla follement et pensant être Dieu,

Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lieu. « Nous prétendons que, parce que Dieu connaît notre fragilité, il soit moins en droit de nous condamner et de nous punir; et à force de le prétendre,nous nous accoutumons à le penser et à le croire. » Botjrd.

Juger, c'est faire comme le juge . c'est-à-dire

SUPPLÉMENT

avoir une croyance ou une opinion motivée et raisonnée, regarder une chose comme vraie d'après des considérations. Ce mot suppose un travail intellectuel qui prépare et détermine la croyance. Qui croit ou pense n'est plus dans le doute, est fixé; qui juge fait l'action de sortir du doute, ou bien en est sorti après délibération, ou bien énonce le résultat de son examen. Avec croire et penser vous n'indiquez pas, mais avec juger vous indiquez le plus souvent ce qui a décidé votre esprit à prendre tel parti : je crois ou je pense que tel homme à un mauvais caractère; à la vue de la physionomie et des actions de cet homme , à la lecture de ses écrits, je juge qu'il a un mauvais caractère.

Tu penses donc, marquis, être fort bien ici?...

Mais qui te fait juger ton bonheur si parfait? Mol.

Estimer, latin œstimare, évaluer, apprécier, c'est juger de la valeur, de la force, du mérite, de la quantité ; c'est faire l'office, non plus d'un juge, mais d'un estimateur ou d'un taxateur : estimer une place imprenable, quelqu'un savant, sage, homme de bien, « Jésus-Christ prend avec lui trois de ses disciples qu'il estimait les plus fidèles. » Boss. « Nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine. » Pasc. « Expédition qu'on estime devoir durer trois ans. » J.-J. t J'estime que cette entreprise doit donner un profit net de cent mille francs. » Id. « Vu la difficulté des chemins, j'estime qu'il faudra dix heures pour faire la route. » Acad. — D'ailleurs, ce verbe se prend plutôt en bonne qu'en mauvaise part, implique quelque chose d'estimable, de précieux, de bon. On se croit malheureux, on s'estime heureux. « Il ne faut presque rien pour être cru fier, incivil , il faut encore moins pour être estimé tout le contraire. » Labr.

CUISSON, COCT10N. Opération ou résultat de l'opération produite par la chaleur ou à l'aide de la chaleur sur certaines substances.

Cuisson, du verbe français cuire, est de ces deux mots le plus usité, sans comparaison, celui qui est dans la bouche de tout le monde, parce qu'il exprime surtout l'opération la plus commune, celle de cuire, de préparer par le feu les

aliments pour les rendre propres à être mangés. » a Ces écrevisses étaient toutes grises avant la cuisson, et sont devenues toutes rouges dans la chaudière. » Volt. « il n'y- a là pour tout logement qu'une salle basse, au milieu de laquelle ces Indiennes font du feu pour la cuisson de leurs viandes. » Les. « Ils ne seront pas plus de douze à table; mais chaque chose doit être servie dans une certaine fleur de cuisson qu'un instant est capable de flétrir. » Roll. « Le succulent petit dîner ! voilà ce qu'on appelle du potage, sans parler d'un petit plat de rôt d'une finesse, d'une cuisson si parfaite!.... » Mariv.

De deux perdrix du Mans d'un excellent fumet,

Une couple admirable a décoré la fête.

Cornus sur la cuisson avait eu l'œil au guet. Pir.

« La chair du lamantin a le goût de celle du bœuf; seulement elle est moins tendre et exige une plus longue cuisson. » Buff. « La cuisson du bois de chêne en charbon ne lui enlève pas l'acide dont il est chargé. » Id.

Mais coction, latin coctio, de coquere, faire cuire, digérer, est un terme scientifique, spécialement employé dans quelques locutions de médecine, de physiologie et d'histoire naturelle. « Ces parties du sang vont en plus grande abondance dans l'estomac, où elles aident à la coction des viandes. » Desc. « Le miel, transporté par la trompe dans la bouche (des abeilles , passe dans le premier estomac où il essuie une espèce d'analyse et de coction. » Del. « Dans l'estomac les aliments, changés par une prompte coction, se confondent tous en une liqueur douce. » Fén. a Le médecin de l'âme fait comme ceux des corps, qui n'osent purger qu'après que les humeurs qui causent la maladie sont parvenues à ce qu'ils nomment une coction. » Id. « Hippocrate , par le mot d'orgasme , n'entend pas la fougue; il entend plutôt la coction des humeurs.» Les. « La condensation ou la coction des planètes n'a-t-elle pas quelque rapport avec la quantité de la chaleur du soleil dans chaque planète ? » Buff. « En minéralogie, coction des métaux se dit en parlant de la manière dont les métaux se perfectionnent dans le sein de la terre (Acad.).

DAMOISEAU, GODELUREAU, FRELUQUET, FRIQUET, MUGUET. Termes familiers et ironiques dont on se sert pour désigner un homme qui cherche à plaire aux femmes par des empressements, qui les courtise.

Damoiseau, autrefois damoisel, a signifié primitivement un jeune gentilhomme qui n'était pas encore reçu chevalier. Dans l'acception dont il s'agit ici, il a quelque chose de relevé qui le rend spécialement applicable à un adorateur des dames ou d'une dame, à un homme d'une classe distinguée ou du beau monde, à un élégant, à un dandy.

Mais ouvrons le poulet du damoiseau Timante. L F. .... Et chez vous iront les damoiseaux?

.... Quijouerout, donneront des cadeaux?

.... Et votre femme entendra les fleurettes ? Mol.

a Est-ce ce jeune courtisan qui demeure....? — Oui. — C'est pour cela que depuis peu ce damoiseau poli s'est venu loger contre moi. » Id.

Godelureau, au contraire, indique un homme du commun, un galant, un coureur de filles, un débauché. C'est ce qui résulte de son étymologie : un lureau ou un luron, qui gaudet, qui s'amuse ou se réjouit, un garçon de joie ou de plaisir, quelque chose d'analogue à ce qu'est une fille de joie parmi les femmas. « En Aragon, le temple de Dieu sert de rendez- vous aux godelureaux et aux coquettes.... On y devrait établir des chisse-g odelureauxet des chasse-coquettes comme des chasse-

chiens et des chasse-chiennes. » Sgapr. « La chambre des comédiennes était déjà pleine des plus échauffés godelureaux de la ville.... Pour se délivrer de ces galants à outrance...., pour chasser

tous ces cajoleurs » lu. a Je venais pour

vous dire que je ne voulais point de la fille d'un fou, et qui passe toutes les nuits avec des godelureaux. Fi ! la vilaine ! » Regn. « Voilà de belles drogues que des jeunes gens pour les aimer! Ce sont de beaux morveux, de beaux godelureaux pour donner envie de leur peau! » (Frosine dans V Avare). Mol.

Freluquet, peut-être pour fanfreluquet, de fanfreluche, annonce dans celui qu'on appelle de ce nom un caractère de légèreté et de frivolité, de peu de mérite, qui le distingue parfaitement. « Tu veux faire épouser à ma famille ce blanc-bec ; tu veux faire tomber ma famille en quenouille.... Et j'irais me promener avec ce freluquet!» Staël. « Dame ! vous l'avez appelé petit monsieur; et un petit monsieur, c'est justement et à point un freluquet. y> Mariv.

Une tête éventée, un petit freluquet, Qui s'admire lui seul et n'a que du caquet. Regn. Car qu'est-ce qu'un jeune homme? Un jaseur importun, Un petit freluquet vide de sens commun, Distrait, fat, étourdi...., Qui de la bagatelle est toujours occupé. Dest. Au lieu de ces héros, de ces grands magistrats, D'un essaim freluquet vénérables ancêtres, La France ne vit plus que gauches petits-maîtres.

Del.

Friquet est à peu près totalement désusité. L'Académie a même cessé depuis longtemps de lui donner place dans son dictionnaire. Ceppndant il est marqué d'une nuance particulière qui aurait dû, ce semble, le maintenir en faveur. Le friquet est un petit homme vif et sémillant, semblable à l'oiseau qui porte ce nom et qui l'a reçu, suivant Bufîon, parce que, «. lorsqu'il est posé, il ne cesse de se remuer, de se tourner, de frétiller. » Dans la Coquette de Regnard, le capitaine dit à Colombine en parlant d'un homme de robe : « Vous voyez entre autres un certain... Trigaudin..., Nigaudin; un petit friquet de chicane. »

Il en est de même de muguet. Il ne se dit plus guère aujourd'hui, quoique pourtant il se recommande aussi par une idée accessoire assez importante. Le muguet, comme la fleur ainsi nommée, est remarquable par la bonne odeur, par l'odeur de musc, qu'il exhale : il est touj ours parfumé et paré avec soin. On lit dans une ode de Joachin du Bellay :

Tu fuiras la vaine troppe

Et les bains accoustumés

De ces muguets parfumés,

Poursuivants de Pénélope.

DÉBILE, DÉFAILLANT. Mots qualificatifs d'une personne qu'on considère par rapport à la perte de ses forces.

L'homme débile les a perdues ; l'homme défaillant est en train de les perdre. La débilité est un état achevé, amené par l'âge ou de longues maladies; la défaillance est un changement qui s'opère actuellement. Le vieux Priam, de sa main

débile , lance 'vainement un trait contre son ennemi ; on dit la main défaillante d'une personne que ses forces abandonnent dans le moment, qui se trouve mal ou qui se meurt.

D'ailleurs, ce qui frappe dans débile, c'est l'incapacité de service. Ce mot n'est autre que le latin debilis, formé de de et de habilis, et signifie qui a perdu son habileté, son aptitude. Les Invalides ont été appelés justement des guerriers débiles (Montesq.); un cerveau ou un estomac débile n'est plus apte ou propre à remplir ses fonctions. Mais l'idée distinctive de défaillaJit (qui va faillant ou tombant) est celle de décadence, de fin prochaine, probable ou à craindre. « Laisser l'âme défaillante et prête à expirer faute de soutien. » Fén. « Ces deux pains sont quotidiens, parce qu'il faut sans cesse soutenir l'homme fragile et défaillant. » Id.

Vous en croirez les triits qu'une mère expirante

A tracés devant moi d'une main défaillante. Volt.

DÉBORDEMENT, INONDATION. L'idée commune à ces deux mots est celle d'eaux qui se répandent hors de leur lit.

Mais le débordement, exundatio, précède l'inondation, inundatio. Le débordement est l'extravasation, la sortie hors du contenant, le fait de franchir les bords, après quoi a lieu Yinondation, c'est-à-dire la dispersion des eaux. « Le débordement se dit de l'eau qui sort de son lit, et 1' nondation de l'eau qui étant débordée se répand partout à une certaine hauteur. » Cond. « Le débordement une fois commencé, il s'ensuit toujours une inondation qui dure plusieurs jours; car, quand même il arriverait une moindre quantité d'eau après le débordement qu'il n'en arrivait auparavant, Yinondation ne laisserait pas de se faire, parce qu'elle dépend beaucoup plus de la diminution de la vitesse de l'eau que de la quantité de l'eau qui arrive.... L'inondation dure toujours pendant quelques jours, parce que le débordement a diminué la vitesse. » Buff.

Débordement est relatif au point de départ : le débordement d'un fleuve. Inondation, au contraire, appelle l'attention vers les points où se portent les eaux : l'inondation d'un pays, pays sujet à des inondations, faciliter Yinondation des terres. Pline recherche la cause des débordements du Nil, et il fait remarquer combien l'Egypte serait stérile si elle n'avait des inondations périodiques.

Ainsi fait le bonheur de l'Egypte inondée Du Nil impétueux la fureur débordée. Corn.

Que si toutefois on emploie aussi cébordement dans le sens particulier d'inondation, c'est en lui faisant exprimer quelque chose de moins fort, un commencement d'inondation ou une inondation médiocre. « La juste grandeur du débordement (du Nil), selon Pline, est de seize coudées; et quand l'inondation passe les seize, elle devient dangereuse. » Roll. « Nous avons des exemples de pays récemment submergés (par la mer) et de débordements réguliers ; l'histoire nous parle d'inondations encore plus grandes et de déluges. » Buff. « Les inondations du Nil durent écarter tous les colons d'une terre submergée quatre mois de l'année.... Il n'en est pas ainsi

SUPPLEMENT

des bords de l'Euphrate, du Tigre et d'autres rivières qui se débordent aussi chaque année. Leurs débordements ne sont pas si grands, etc. » Volt. Le lac Mœris avait pour objet de préserver l'Egypte des ravages qu'auraient pu causer les inondations du Nil et de suppléer à l'insuffisance des débordements de ce même fleuve. Débordement ne se dit pas comme inondation d'une manière absolue pour signifier un fléau.

Même différence au figuré. Débordement représente une multitude de gens ou de choses sortant d'un endroit tout à coup et comme par explosion. Un débordement de louanges, de compliments, d'injures. « La maladie (du roi) ne fut pas longue et la convalescence fut prompte, qui causa un débordement de Te Deum et de réjouissances. » S. S. « Od voit descendre des montagnes du nord des rats en multitude innombrable, qui, comme un débordement de substance vivante, viennent inonder les plaines, se répandent.... » Buff. « Combien n'a-t-on pas vu de ces débordements d'animaux à face humaine, toujours venant du nord ravager les terres du midi! » Id. Mais l'inondation fait concevoir une multitude de gens ou de choses qui s'étant débordées s'étendent de côté et d'autre et envahissent tout. « Comment vous serez-vous tirée de ses pattes et de ces inondations de paroles où l'on se trouve noyée, abymée? » Sév. Une foule de prêtres s'étant enfuis de Sicile à Rome,« Rome ne fut pas peu embarrassée de Vinondation de tant de peuple sacré. » S. S. « C'est seulement après Vinondation des barbares que s'achève entièrement la victoire de Jésus- Christ sur les dieux romains. » Boss.

DÉCAPITER, DÉCOLLER. Trancher la tête ou couper le cou.

Décapiter est un verbe tout français, bien que composé de deux mots latins, de qui marque ablation, et capite (de caput) qui signifie tête. C'est l'expression commune. « Les deux Hotham père et fils devaient rendre au roi cette place ; mais ils furent prévenus et décapités. » Boss. a Dans un seul parlement le roi Edouard fit prendre vingtdeux barons (suspects d'avoir conspiré) , et les fit tous décapiter sans connaissance de cause. » Id. « La reine fit faire à Spenser son procès, et ce vieillard décrépit fut décapité à la porte du château. » Id. a Le parlement de Toulouse vient de condamner un ministre de mes amis à être pendu, trois gentilshommes à être décapités, et cinq ou six bourgeois aux galères. » Volt. « Le duc de Bourgogne, irrité contre Juvéna. les Ursins, veut le faire décapiter dans les halles. » Id. « Je me souvenais très-bien d'avoir vu revenir des têtes aux limaces incoques que j'avais décapitées.-» Id. « Les Romains songèrent à punir le crime de leurs citoyens qui s'étaient établis à Rhège. Ils prirent la ville et tuèrent la plus grande partie des habitants. Il n'en resta que trois cents qui furent conduits à Rome et tous décapités. » Roll. « Eutrope fut pris et banni en Cypre, d'où on le tira dans la suite pour lui faire son procès à Calcédoine, et il y fut décapité. » Id.

Mais décoller est un mot tout latin, decollare, transporté tel quel, sauf la terminaison, dans la langue française. Aussi est-ce un terme consacré

dans le style de l'Église et des Écritures. « Je les ai vues, dit saint Jean , ces âmes de ceux qui ont été tués, décollés pour le témoignage de Jésus- Christ. » Fén. « Là paraissent les âmes de ceux qui ont été décollés pour le témoignage de Jésus. » Boss. « Saint Jean fait revivre en même temps tous les décollés, c'est-à-dire, comme on a vu, tous les martyrs. » Id. « Entendant les miracles de Jésus : Jean, que j'ai décollé, dit Hérode, revit en lui. » Id. « Saint Paul fut décollé dans la voie d'Ostie. » Volt. « Quand commença-t-on à condamner en forme juridique des docteurs, des prêtres et "des séculiers, à être étranglés ou décollés, ou brûlés en place publique, pour des opinions que personne n'entendait?» Id. — Que si toutefois on a aussi employé décoller dans la langue ordinaire, ce n'a jamais été qu'en plaisantant. Ainsi dans la traduction de Y Apocolokintosis de Sénèque par J. J. Rousseau on lit : « Claude fit signe qu'on arrêtât la Fièvre; et, du geste dont il faisait décoller les gens, il ordonna qu'on lui coupât la tête. » Dans Voltaire une poularde dit à un chapon : « Moi qui suis si paisible, moi qui ai même nourri ces monstres en leur donnant mes ceufs, être aveuglée, décollée et rôtie ! » Car dès ce jour, où son bras meurtrier A dans son lit décollé Martinguerre, Elle se plaît tout à fait à la guerre. (La Pucelle). Id.

DÉCHIRER, LACÉRER. Mettre en pièces un papier ou un écrit .

Que déchirer vienne du latin dilacerare, comme le prétend Ménage , il est tout au moins permis d'en douter; mais il n'est personne qui ne reconnaisse dans lacérer le verbe latin lacerare. De là une différence assez importante.

Déchirer est le mot vulgaire , au lieu que lacérer ne convient que dans le style du palais. Dans les Plaideurs, Léandre, déguisé en commissaire, parle la langue commune quand il interroge ainsi Isabelle :

Avez -vous déchiré ce papier sans le lire? Mais c'est en se servant de termes de jurisprudence que l'Intimé verbalise contre Ghicanneau :

Outre plus, le susdit serait venu, de rage,

Pour lacérer le dit présent procès-verbal.

Le déchirement est produit par une personne ou par une autorité quelconque. « Alors, déchirant mon manuscrit: Dieu des siffleurs, m'écriaije, il te faut du sang; bois mon 4e acte, et que ta fureur s'apaise ! » Beaum. a Polyeucte prend l'édit de l'empereur, crache dessus, et le déchire en morceaux qu'il jette au vent. » Corn. « Quelque injuste que puisse paraître à un particulier un édit de son souverain, il est criminel de lèsemajesté quand il le déchire et le foule aux pieds publiquement. » Volt. a. Un des premiers soins de Henri IV fut de charger le chancelier Chiverni d'arracher et de déchirer au greffe du parlement toutes les délibérations et- tous les arrêts attentatoires à l'autorité royale. » Id. «■ Le roi (Louis XIII) exila trois membres du parlement : il leur interdit pour cinq ans l'exercice de leurcharge, et déchira lui-même l'arrêt de partage, dont il jeta les morceaux par terre. » Id. — Mais,

outre que lacérer et lacération sont des termes consacrés dans la langue particulière du droit, ils impliquent ou supposent pour l'ordinaire un acte de l'autorité judiciaire qui a condamné l'écrit en question à être détruit, t Saint Louis poursuivit à Rome la condamnation de ce libelle schismatique, et le fit publiquement lacérer. » Bourd. « Le P. Tellier mande le premier président et le parquet pour imposer à leur zèle, qui n'allait à rien moins qu'à flétrir la personne de Jouvency, à faire lacérer et brûler son livre par la main du bourreau, » S. S. « M. de la Monnaye fit des recherches sur les livres proscrits et condamnés au feu.... A l'occasion de ces malheureux livres lacérés et incendiés dans tous les siècles.... » D'Al. « J'ai vulacérer et brûler par la main d'un bourreau mes défenses légitimes, comme des écrits infâmes ou séditieux. » Beaum. « Ces livres ont été lacérés et brûlés par l'exéeuteur de la haute justice, lors de l'exécution des coupables. » Bach. « Maître Joly de Fleury (procureur général) assemblerait les chambres contre tout autre (écrivain) , et on lacérerait récrit scandaleux. » Volt, a Deux chimistes publièrent des thèses contre les opinions d'Aristote. L'Université cria à l'hérésie; elle présenta requête au parlement. La rumeur fut si grande que les nouveaux docteurs furent mis en prison et leurs thèses lacérées en leur présence par un huissier. » Id.

Page 1