DÉCIDÉ, RÉSOLU, DÉLIBÉRÉ, DÉTERMINÉ
Hardi, qui n'hésite pas.
Décidé regarde les opinions. « M. D'Alembert a l'esprit très-décidé, et c'est beaucoup; car le monde est plein de gens d'esprit qui ne savent comment ils doivent penser. » Volt. «L'incrédule tient bon, et oppose un air mystérieux et décidé à toutes les preuves qn'il ne peut résoudre. » Mass. « N'est-il pas plaisant que moi, qui propose ouvertement mes objections et mes doutes, je sois l'hypocrite, et que tous ces gens si décidés, qui' disent sans cesse croire fermement ceci et cela, si sûrs de tout, soient les gens de bonne foi? » J. J. « Que vos réponses (aux questions des enfants' soient toujours graves, courtes, décidées, et sans jamais paraître hésiter. » Id.
Bésolu regarde la volonté Si le décidé ne doute de rien, le résolu ne craint rien, est ferme dans ce qu'il se propose ou entreprend. Aussi dit-on plutôt l'air résolu, et le ton décidé: « Un air trop résolu, un ton trop décidé. » Marm. Un homme d'action est plus ou moins résolu (Boss., Roll.), un penseur ou un philosophe plus ou moins décidé (Volt.). « C'est aux approches de la mort que l'impiété la plus fière et la plus résolue commence à s'ébranler et à se démentir. » Bourd. « Pelage se cantonna dans les montagnes d'Asturie avec ce qu'il y avait de plus résolu parmi les Goths. » Boss. a Un poste entre des rochers où cent hommes résolus pouvaient arrêter une armée entière. ■ Volt. « Quoique je sentisse frémir la nature, je ne laissai pas d'affecter de paraître résolu. Je pris même un air d'intrépidité. ...» Les.
Délibéré regarde l'extérieur : il le représente libre, dégagé, plein d'aisance, a Giton a l'œil fixe
et assuré, la démarche ferme et délibérée. » Labr. « Le maître du logis me parut -un grand benêt. Il affectait en vain de prendre l'allure des petitsmaîtres; c'était un imbécile qui voulait se donner un air délibéré. » Les. « Elle avait de la taille, quelque chose de fort délibéré dans l'air. *> Ham. «■ Lubin avait une taille leste, une démarche délibérée. » Marm. Avec de la philosophie « on arrive au tombeau d'un pas plus ferme et plus délibéré. » Volt.
Déterminé marque un excès et se prend en mauvaise part : le déterminé s'emporte hors des termes ou des bornes, comme le débordé hors des bords et le déréglé hors des règles. Un déterminé buveur (J. J.), un voleur déterminé (Buff.), un déterminé scélérat (Volt., J. J.). «Ils m'ont tou jours vu le plus déterminé d'entre eux, le plus vif, le plus dévoué au crime. » Mass. « Le duc de Berry trouva une femme haute, altière, emportée, incapable de retour.... Elle était suprêmement fausse et parfaitement déterminée. » S. S. « Les hommes s'étourdissent les uns les autres, et s'encouragent mutuellement à mal faire, toujours plus déterminés en compagnie qu'en particulier. » Boss. « Figurez-vous dans Jérusalem plus de vingtdeux mille hommes de guerre, gens de carnage et de sang, qui s'étaient aguerris par leurs brigandages; au reste, si déterminés, qu'on eût dit que la famine et la peste leur donnaient de nouvelles forces. » Id. « Romulus n'avait pour sujets qu'un assemblage de gens hardis, déterminés, féroces, qui n'espéraient de sûreté pour leur personne que par la force. » Roll.
DÉCOMPOSER, ANALYSER. Résoudre un tout en ses parties, a Décomposer, disait l'Académie dans son avant-dernière édition, est la même chose qu'analyser. »
Décomposer a été formé de deux mots latins, savoir de la particule privative et négative de, et de componere, réunir, rapprocher, composer. Mais analyser a une origine grecque, ayant été fait d'àvâXvcnç, décomposition, résolution, dissolution, venu lui-même du verbe àvaXueiv, détacher, délier, décomposer, expliquer.
C'est pourquoi décomposer n'est pas comme analyser un terme de science. « Tout le monde sent bien, dit Voltaire, qu'il a une intelligence, qu'il reçoit des idées, qu'il en assemble, qu'il en décompose. » On a appelé idéologues des philosophes qui se proposent (¥ analyser les idées et d'en rechercher l'origine.
Loin d'êti une opération scientifique, la décomposition n'est pas même toujours une action volontaire. « Une décomposition fortuite ou déréglée n'est pas une analyse. » Littré. Un corps se décompose en tant de parties ; dire qu'il s'analyse serait une faute grossière. Il y a certaines pierres précieuses , comme le diamant et la topaze, qui décomposent les rayons du soleil (Bern.) ; de savants physiciens sont parvenus à analyser les rayons du soleil (Volt.).
Lorsque les deux verbes sont le plus synonymes, c'est-à-dire lorsqu'ils signifient l'un et l'autre une action faite à dessein par l'homme, décomposer la représente toujours comme moins scientifique ou moins subtile. « Pour décomposer
SUPPLÉMENT
il suffît de séparer les parties, au lieu que pour analyser il faut de plus saisir leurs rapports ; en wi mot analyser c'est décomposer dans un ordre qui montre les principes et la génération de la chose. » Cond. « Newton a décomposé les rayons du soleil par l'extrémité qui arrive jusqu'à la terre; mais qui les analysera par le côté où ils émanent du soleil? » Bern. Ou bien encore décomposer convient mieux à l'égard des sciences pratiques, de celles qui ont des applications utiles pour la vie, et analyser quand il est question de celles qui sont purement théoriques. La chimie s'occupe de notre conservation en décomposant les liqueurs, les minéraux et les plantes; la géométrie analyse les grandeurs (Thom.). En mathématiques décomposition ne se dit pas; analyse est le mot de rigueur.
DÉCONCERTER, DÉMONTER. Ces deux mots sont synonymes en tant qu'ils signifient L'un et l'autre au figuré, mettre dans un tel état, qu'on ne sache plus que faire, que résoudre, à quel moyen recourir.
1 ° Déconcerter, rompre le concert ou l'harmonie, se dit plutôt de plusieurs hommes réunis pour poursuivre un but commun, ou en parlant d'une chose qui implique l'idée d'un concours de lumières et de desseins. « Cette victoire déconcerta les alliés. » Acad. ce La doctrine de la Reforme n'a jamais paru plus déconcertée : tout s'y dément, tout s'y contredit. » Boss. Au contraire, démonter, c'est-à-dire familièrement désarçonner, ôter à quelqu'un sa monture, suppose toujours un seul homme. « Jean-Jacques jouait-il avec un plus faible que lui qu'il croyait plus fort, il était battu : la suffisance des autres l'intimide et le démonte infailliblement. » J. J.
2° On déconcerte les mesures (Acad.), les projets (Id.), on les bouleverse ou on les renverse; on démonte la tête, la cervelle, qui est comme la machine à l'aide de laquelle on prend des mesures et on forme des projets, on la détraque : une tête démontée (Fén.), un cerveau démonté (Mol.). L'homme déconcerté est celui dont les plans se trouvent dérangés; l'homme démonté est celui dont l'esprit est troublé, en désordre.
3° Déconcerter dit moins que démonter. En déconcertant on apporte simplement du désaccord dans le jeu des facultés intellectuelles, on en empêche l'exercice harmonieux, régulier, normal. En démontant on sépare, on désassemble les pièces de la machine, on en supprime par conséquent le jeu ou l'exercice. Gil-Blas a eu la naïveté de déclarer franchement son avis sur le dernier discours de l'archevêque de Grenade. Celui-ci lui dit : « Monsieur Gil-Blas, cette pièce n'est donc pas de votre goût ? Je ne dis pas cela, Monseigneur, interrompis-je tout déconcerté.... Je vous entends, répliqua-t-il. Je vous parais baisser, n'est-ce pas?.... J'ai été furieusement la dupe de votre intelligence bornée. — Quoique démonté, je voulus chercher quelque modification pour rajuster les choses. » Les. « Cela le déconcerte, toutefois il se met à vouloir lire. Il répète : monsieur, il ânonne; bref il se démonte au point qu'il ne peut lire et qu'il demeure absolument court. » S, S.
DÉCRASSER, DÉBARBOUILLE». C'est, en parlant du corps de l'homme, le nettoyer, en ôter ce qui le salit.
Décrasser se dit de toutes les parties du corps, la crasse pouvant s'amasser sur toutes. « Comme c'était l'homme de la cour le plus propre, il passa le reste de la journée à se décrasser, et à se faire toutes les préparations que le temps et le lieu permettaient. » Ham. « On m'en a conté de belles de son peu de propreté.... Comment! jamais ne se laver pour soi-même, et ne décrasser que ce qu'il faut nécessairement que l'on montre, c'est-à-dire la gorge et les mains! » Id. « Je commençai par me raser, peigner, décrasser et poudrer. » Les.— Mais on ne se débarbouille que le visage; car barbouiller, c'est appliquer à un visage imberbe ou rasé une couleur qui lui fait une sorte de barbe ou des moustaches, c'est, par extension, couvrir le visage d'une couleur qui le gâte, et de là vient qu'on dit, suivant Condillac, débarbouiller un tableau, pour, en enlever les couleurs qui l'altèrent. « Pour le visage, le secrétaire se le bar-bouilla de suie, et se fit une moustache avec de l'encre.... Le secrétaire alla se débarbouiller et reprendre ses habits. » Les.
Je lui donne à présent congé d'être Sosie,
Je suis las de porter un visage si laid ;
Et je m'en vais au ciel avec de l'ambroisie M'en débarbouiller tout à fait.
(Mercure, dans Amphitryon). MOL.
Les deux mots prennent l'acception figurée dans le style familier, et y signifient enlever, effacer quelque chose qui ternit ou gâte une personne au point de vue moral.
Mais alors décrasser suppose quelque chose de permanent, d'inné ou d'habituel et de plus inhérent à la personne, la roture et le pédantisme, par exemple. « Le sieur Poinsinet, appelé par dérision, depuis son voyage d'Espagne, don Antonio Poinsinetto, nouvelle dénomination qu'il s'était donnée lui-même, croyant se décrasser par là et acquérir un vernis de noblesse catalane. » Bach. « Il est généalogiste, et il espère que tous ces nouveaux riches auront besoin de lui pour réformer leur nom, décrasser leurs ancêtres, et orner leurs carrosses. » Montesq. « On se décrasse assez en ma compagnie, et tout le monde avoue que je n'ai point la conversation roturière. » Regn. Lafontaine dit d'un certain pédant : Qu'il aille voir la cour tant qu'il voudra, Jamais la cour ne le décrassera.
ce Votre conversation me décrasserait de la rouille que j'ai contractée par trente ans d'absence de Paris. » Volt. — Débarbouiller, au contraire, c'est faire disparaître quelque chose d'accidentel et de superficiel dont quelqu'un a été taché ou noirci, c'est laver quelqu'un d'un reproche, le blanchir. « On m'a mandé qu'on disait que j'avais eu avec le cardinal de Bouillon un très-vif commerce de lettres. Voici la vérité.... Si on peut faire usage de tout ceci, à la bonne heure; mais je ne veux point que des gens de bien nets se barbouillent pour me débarbouiller. » Fén. « Je vous remercie bien de m'avoir débarbouillé dans le conclave. 11 faudrait que votre cardinal fût bien peu de ce monde pour me croire
l'auteur d'un ouvrage dans lequel on loue un homme d'esprit (D'Alenibert) , uniquement pour sa géométrie. » Volt.
DÉDAIGNER, MÉPRISER. Faire peu ou ne point faire de cas.
Dédaigner a rapport au sujet de l'action, lequel est dédaigneux, lequel regarde du haut de sa grandeur ou comme au-dessous de soi. Mépriser, au contraire, se rapporte à la personne ou à la chose qui est l'objet de Faction; elle est méprisable ou jugée telle, mal prise, prise en mauvaise part ou comme étant mauvaise. Le dédain a son fondement dans l'idée qu'on se fait de son mérite, de son excellence ou de sa supériorité, et le mépris dans l'opinion qu'on a du peu de valeur ou de mérite des choses ou des personnes. Qui ne doute de rien pour ce qui regarde ses propres forces dédaigne l'ennemi ; on méprise un ennemi qu'on sait ou qu'on suppose être faible. L'homme plein de confiance en ses lumières dédaigne les conseils; on méprise des conseils qu'on ne trouve pas utiles ou salutaires. Dans l'antiquité, l'homme libre dédaignait le commerce et l'industrie, il se croyait d'une nature trop relevée pour daigner s'y adonner ; chez les Romains, on méprisa d'abord la phi'losophie, parce qu'elle parut pernicieuse ou tout au moins sans utilité pour la morale et les affaires publiques.
Le dédain mortifie , blesse l'amour-propre, on y est très-sensible. Cependant le mépris est d'une nature plus grave. Celui qui vous méprise ne vous rabaisse pas, ne vous humilie pas seulement, il vous flétrit autant qu'il est en lui; ce n'est plus seulement à votre condition, à votre rang ou à votre capacité qu'il s'attaque, c'est à votre moralité et à votre honneur. Aussi mépriser se met-il assez souvent après dédaigner, comme propre à renchérir, sinon pour le degré, du moins pour l'espèce, a Vous m'ôterez mes biens temporels, mais je les dédaigne et je les méprise. » Boss. « C'est à qui se surpassera en dédain et en mépris l'une pour l'autre, et à qui s'en rendra le plus digne. » Dudeff. a Un préambule dédaigneux et méprisant. » Arn.
DÉFENDU, ILLICITE. Qu'on ne doit pas se permettre.
Défendu est le participe du verbe défendre; illicite est un adjectif pur. Ce qui est défendu présuppose une défense, quelque chose de positif qui défend, ordre, ordonnance, prescription, règlement, décision ou loi particulière, a J'ai trouvé Zachi couchée avec une de ses esclaves, chose si défendue ^v les lois du sérail.» Montesq. « L'usage de la chair est défendu aux riches en carême par les saints canons. » Volt. Mais la chose illicite ne présuppose rien : elle est illicite, non pas de fait, mais en soi, absolument; c'est quelque chose de contraire à la loi naturelle, à la vertu, à l'honnêteté, et non pas à ce qui a été établi, réglé par un homme ou par des hommes. « C'est alors (dans l'indigence) qu'une femme et des enfants sont une violente tentation à la fraude, au menspnge et aux gains illicites. » Labr. a Voilà ce qu'on appelle puissance arbitraire. Je ne veux pas examiner si elle est licite ou illicite. » Boss. Franklin avait eu l'idée de composer contre
Locke un livre dans lequel ii se proposait de démontrer que les choses illicites ne sont pas telles parce qu'elles sont défendues, mais que les choses défendues sont d'ordinaire telles parce qu'elles sont illicites.
Illicite, on le voit, enchérit sur défendu : ce qui est illicite est encore plus interdit que ce qui est défendu, puisque c'est quelque chose d'essentiellement mauvais, quelque chose de contraire au bien en soi ou essentiel, a Autant ces hommes convertis se sont procuré de plaisirs défendus et illicites, autant ils doivent s'interdire de plaisirs même permis et innocents. » Bourd.
D'ailleurs, défendu se dit plutôt d'un objet, de quelque chose qui est de nature à être prohibé par les hommes. Illicite convient tout aussi bien pour ce qui est abstrait et inaccessible à la législation humaine, pour les sentiments, par exemple. « Éloignez de vous tous les objets défendus; retranchez tous les désirs illicites. » Fén.
DÉFENSE, INTERDICTION (DÉFENDRE, IN- TERDIRE) . Ces mots signifient dans la langue commune la même chose que prohibition et inhibition en style de palais ou de chancellerie, à savoir l'ordre de s'abstenir de certaines choses ; ordre émanant, non pas de décrets exprès de l'administration, de la police ou des tribunaux, mais de Dieu, de la nature ou des lois générales. Défendre vient de de, qui marque éloignement, et de fend, rencontre (allemand, fmden, trouver) : c'est donc empêcher de rencontrer , de heurtercontre ; on défend quelque chose de mauvais en soi, quelque chose qui offense ; aussi défendre signifie-t-il dans une autre acception protéger, garantir. Le meurtre est défendu (Labr.) ; au moyen âge, on défendit la lecture des livres d'Aristote (Gond.). On interdit, au contraire, pardivers motifs des choses en soi bonnes ou avantageuses. L'état présent de notre santé peut nous interdire l'usage de mets excellents (J. J.). Pendant le carême, toutes les réjouissances sont interdites (Boss.). « Les avantages que vous pouvez retirer de votre prospérité vous sont presque tous interdits par la loi de Dieu. » Mass.
Ensuite, la défense nous préserve, nous met en garde : elle nous prend avant et nous empêche de commencer. Mais l'interdiction nous prend pendant, nous fait cesser, nous fait laisser là ce que nous tenions déjà; c'est aussi ce que suppose le mot interdire appliqué aux personnes : interdire quelqu'un de ses fonctions, interdire une personne en démence. Le clergé et le tiers état étaient en contestation sous Louis XIII touchant les bornes du pouvoir spirituel : on assembla le conseil du roi (1615) ; le prince de Condé conclut à défendre au parlement la publication de son arrêt , et à interdire toute dispute au clergé et au tiers état (Volt.). On défend les propos de la galanterie à une jeune fille qui débute dans le monde ; on les interdit à une femme qui y est accoutumée. ■
Enfin, interdire semble moins rigoureux ; et c'est peut-être à cause de cela qu'on s interdit et qu'on ne se défend pas certaines choses à soimême. C'est la loi, c'est le devoir qui défend;
SUPPLÉMENT
ce sont plutôt les hommes ou les convenances qui interdisent. « Le saint vieillard Ëléazar ne voulut pas souiller son âme par l'usage des viandes profanes et défendues par la loi : la mère et les sept enfants dans les Machabées ne voulurent pas se permettre des mets que Moïse avait interdits au peuple de Dieu. » Mass. « Une fois rentré dans le monde, je fais mille démarches que mes promesses à Dieu devaient mHnterdire, quand tout ce que je dois à mon état ne me les défendrait pas. » Id. « L'usure est une chose mauvaise de soi et défendue par la loi de Dieu.... Grotius a tort de prétendre que ce n'est qu'aux clercs qu'elle est interdite par les lois de l'Église. » Boss. « La puissance souveraine doit se régler sur les volontés des lois, et se croire interdit tout ce qu'elles défendent. » Roll.
DÉFUNT, FEU. Décédé depuis peu de temps. Le roi défunt, le feu roi; mon défunt mari, feu mon mari.
Défunt, anciennement défunct, du latin defunctus, mort , est du style commun et se dit en parlant de toutes sortes de gens, même des gens qui ont vécu dans une condition médiocre ou pour lesquels on n'a pas ou on ne tient pas à témoigner de la considération dans le moment. « Le maréchal de Florenges avait épousé la fille aînée de la fameuse Diane de Poitiers et de son défunt mari , Louis de Brézé. » S. S. a La princesse des Ursins avait fait venir d'Italie à Madrid le fils de sa défunte sœur de Lanti. « Id. « Mon défunt ami Gauffecourt. » J. J. « Si tu ne me caresses pas, mon défunt mari m'y a tout accoutumée. » Laf. « Cette Monime, qui n'est pas la Monime de Racine, a été confiée à Acasto par le défunt père de la demoiselle. » Volt. « Défunt Legrand, comédien ordinaire, se promenait avec un de ses amis. » Les. « Le capitaine pria les comédiens de boire à la mémoire de défunt Charles Dodo , oncle de la dame accouchée. » Scarr. — Bien plus, il arrive quelquefois qu'en plaisantant on emploie défunt l'égard des choses ou à l'égard de personnes qui ont vécu bien avant nous. « Notre défunte compagnie des Indes. » Volt. « La défunte Année littéraire. » Lah. a Remuer les cendres de notre défunte union. » Dudeff. a Défunt Jean de Nivelle. » Scarr. « Je ne crois pas que défunt Phaéton , de malheureuse mémoire, ait été plus empêché. » Id.
Et quand un gentilhomme, en commençant à vivre, Sait tirer en volant, boire et signer so "om, Il est aussi savant que défunt Cicéron. K^ùN.
Feu, italien fu, dérive comme celui-ci du latin fuit, italien fu, il fut, autrefois il feut, il a été. Étymologie étrange et pourtant démontrée par ce seul fait , qu'en parlant de plusieurs on disait d'abord furent, f eurent : furent vos parents, pour feu vos parents, c'est-à-dire qui fuerunt (ceux qui ont été), vos parents, ou vos parents qui fuerunt (qui ont été , qui ont vécu) . Le feu roi , est pour, le roi qui fuit, qui fut ou a été. Or, ce mot formé d'une manière extraordinaire et recherchée convient d'abord particulièrement en .style de notaire.
Croiriez-vous que, depuis la mort de feu leur père,
Ils m'ont, jusqu'à présent, chicané mon douaire!
Regn.
« La résolution d'aller toucher deux mille écus que feue ma tante me légua par son testament. » Dest. « Ma fortune n'a jamais été dans un si bon état , grâce à feu mon oncle qui m'a laissé par un bon testament de quoi pouvoir me passer de maître le reste de mes jours. » Les. « Le feu roi avait fait un testament qui bornait l'autorité du régent. » Montesq. — Ensuite, et plus généralement, feu s'applique à des personnes distinguées ou dont on veut honorer la mémoire. « Feu M. le cardinal de Richelieu. » Corn, a Feu M. l'archevêque, d'heureuse mémoire. » Boss. « Feu Son Excellence. » Montesq. « Feu Madame la Dauphine. » S. S. « La feue duchesse d'Orléans. » Id. « Celui de tous les Anglais qui a porté plus loin la gloire du théâtre comique est feu M. Congrève. » Volt. « Je tiens ce trait de feu M. le comte de Cromstorm. » Les. 11 est à remarquer qu'on dit sans façon , défunt un tel , ou le défunt sieur un tel , au lieu qu'avec feu on met d'ordinaire Monsieur.
J'étais intime ami de défunt votre père. Dest. « J'étais bien serviteur de feu M. votre père". » Les. Pour désigner le même prélat Bossuet et Fénelon disent , le premier : « le défunt évêque de Genève; » et le second : « feu M. de Genève. » « Feu M. Tristan a renouvelé Marianne et Panthée sur les pas du défunt sieur Hardy. » Corn. Louis XVI étant monté sur le trône , Mme du Deffand, à cette occasion, écrit à un de ses amis : « Après avoir pleuré le défunt roi, je ressens tant soit peu de joie de l'espérance de revoir incessamment les exilés. » Et quatre jours plus tard elle écrit au même que la princesse de Conti étant allée demander au roi le retour de son fils, « la réponse du roi fut que, par respect pour la mémoire du feu roi, il ne devait changer précipitamment ce qu'il avait décidé. » Marivaux dit quelque part : « Vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à défunt Baptiste, que j'ai pensé épouser. » Et ailleurs : « Sa belle-mère la croyait fort au-dessous de l'honneur que feu le marquis lui avait fait de l'épouser. »
DÉGÂT, RAVAGE, DÉVASTATION. Dommage causé par une armée, ou tel que celui qui est causé par une armée.
Dégât est pour ainsi dire le diminutif des deux autres mots : il ne marque ni autant de violence que ravage, ni une si grande étendue d'action que dévastation. A la différence du ravage, le dégât peut se faire doucement et avec lenteur, et, quand il est question de troupes, il se fait quelquefois sans l'emploi des armes, par la maraude, par des larcins particuliers. « Pendant les voyages de la cour, Louis IX envoyait toujours un prélat et un seigneur pour informer des dégâts et les réparer. » Boss. « En Saxe, des inspecteurs allaient tous les quinze jours de maison en maison s'informer si les Suédois n'avaient point commis de dégât. Ils avaient soin de dédommager les hôtes. » Volt. Le dégât est donc un petit ravage, et le ravage un dégât terrible, qui, au lieu de gâter et de détériorer simplement, renverse, détruit, perd.
Plus leur cours (de ces torrents) est borné, plus ils
font de ravage, Et d'horribles dégâts signalent leur passage. Rac.
« Annibal ne manqua pas de piquer et d'irriter la témérité de Flaminius par les dégâts et les ravages qu'il fit faire à sa vue dans toutes les campagnes. » Roll. La nielle dans les blés et certains insectes dans les vignes ne laissent pas de faire des dégâts dont on s'aperçoit à la longue; la grêle, les orages et les inondations y font des ravages qui les abîment tout d'un coup. Et, à la différence de la dévastation, le dégât peut ne pas s'étendre loin, peut porter sur un objet unique et restreint. J. J. Rousseau parle du dégât fait au sein d'une femme par son enfant qu'elle allaite, et du dégât que commit un jeune bomme en déchirant et en jetant au feu ses manchettes. Au travers d'un mien pré certain ânon passa, S'y vautra, non sans faire un notable dommage.
.... Un expert est nommé; A deux bottes de foin le dégât estimé. Rac. — D'ailleurs , on le voit par ce dernier exemple, dégât est un terme abstrait, au lieu que les deux autres mots font image et frappent l'esprit chacun à sa manière.
Ravage a pour idées accessoires celles de fureur et de destruction par le fer, par le feu ou par tout autre moyen expéditif. « Charles le Chauve abandonnait ses peuples à la fureur et au ravage des Normands. » Boss. « L'électeur justetement outré des ravages et des incendies que Turenne commettait dans son pays lui proposa un duel par un trompette. » Volt. Mais la dévastation, suivant l'excellente définition de Condillac, a est le ravage que fait une armée qui rend pour ainsi dire désert un royaume, un empire, une grande étendue de pays. » La dévastation suppose un vaste théâtre, a L'on voit dans les pays méridionaux sortir tout à coup du désert des myriades de fourmis, lesquelles s'emparent de tous les lieux habités, en chassent les animaux et les hommes, et ne se retirent qu'après une dévastation générale. » Buff. « Dans ce recensement de tant d'horreurs mettons surtout les douze millions d'hommes détruits dans le vaste continent du nouveau monde.... Jamais ce malheureux globe n'éprouva une dévastation plus horrible et plus générale. » Volt. « Qu'on se figure la longue dévastation de la Russie entière par les Tartares. » Id. « Dans ses conquêtes Gengis ne fit que détruire : son empire, de la frontière de la Russie jusqu'à celle de la Chine, fut une dévastation. » Id. a L'invasion des barbares en Occident fut l'époque d'une destruction presque générale.... Sur une partie de la terre régnaient la dévastation, le silence, et cet étonnement stupide qui suit les grands malheurs. » Thom.
DÉGÉNÉRER, S'ABÂTARDIR. Se détériorer, devenir pire, perdre les bonnes qualités de sa race ou de son espèce; en parlant des hommes, des animaux et des plantes.
Dégénérer exprime une action s uccessive , relative, qui n'attaque la constitution que peu à peu ou un peu. « Tout est bien, sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme. » J, J. « La cause
essen tiellede la tiédeur, c'est le mépris des petites choses; voilà par où l'on commence à dégénérer. » Bourd. L'action marquée par s'abâtardir est absolue : s'abâtardir , c'est dégénérer tout à fait ou honteusement. « Jamais on n'a vu votre empire si lâche, si efféminé, si abâtardi, si indigne des anciens Romains, qui ressemblaient aux Spartiates. » Solon à Justinien. Fén. « Cette nation (l'espagnole) n'est pas moins jalouse et ombrageuse qu'imbécile et abâtardie. » Id. « Les Gortues s'étaient abâtardis et ne tenaient plus rien de la vertu de leurs ancêtres. » Vaug. « Tel homme que l'impulsion d'un beau génie eût porté à renouveler les chefs-d'œuvre , se fait journaliste, libelliste, ou s'abâtardit dans quelqu'autre métier aussi lucratif que dégradant. » Beaum.
Les animaux dégénèrent dans l'état de domesticité qui affaiblit en eux quelque qualité de leur espèce ou de leur genre. Ils s'abâtardissent quand ils dégénèrent au point qu'ils sont méconnaissables, qu'on ne peut plus légitimement les rapporter à la famille à laquelle ils appartiennent par leur origine. Les Romains de l'empire avaient dégénénéré de ceux de la république; c'était un peuple abâtardi lorsque les barbares fondirent sur l'Occident. La jeunesse dégénère dans l'oisiveté, et s'abâtardit dans la débauche. — « Par quoy, la meilleure partie de moy qui est lame, seroyt dégénérante et abastardye. » Rab. — « Sans cela les grains, les fleurs, les animaux dégénèrent, ou plutôt prennent une si forte teinture du climat , que la matière domine sur la forme et semble Yabâtardir. » Buff.
DÉGOUTTER, DISTILLER. Tomber'doucement, en parlant d'un liquide, la pluie, la sueur, les larmes, le sang, ou autres choses semblables.
Naturellement ces deux verbes diffèrent comme en latin gutta et stilla, d'où ils tirent leur origine. Or gutta signifie la plus petite portion d'un liquide, arrondie ; et stilla, une petite portion de liquide allongée, formant une traînée, coulant. Par conséquent, ce qui dégoutte tombe goutte à goutte, une goutte après l'autre, guttatim; et ce qui distille s'épand ou découle lentement, mais d'une manière continue. La rosée dégoutte sur la terre (Boss.) ; Chardin dit qu'il y a en Perse un bitume précieux qui distille des rochers (Buff.), Quand il a plu, l'eau dégoutte des feuilles des arbres ; l'encre distille d'une plume qui écrit. Le sang dégoutte du nez qui saigne ;i tstille d'une blessure d'où il ruisselle. Dégoutter exclut positivement l'abondance, et se dit bien quand il s'agit de quelques gouttes qui tombent à des intervalles plus ou moins éloignés. « Le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe. » Labr. Corneille dit de l'ombre de Laïus apparaissant à Jocaste : Tout menaçait en elle; et des restes de sang Par un prodige affreux lui dégouttaient du flanc Pour que l'eau dégoutte d'une voûte, il suffit qu'il en tombe en très-petite quantité et de temps en temps.
D'une sueur de sang les marbres dégouttèrent. Duc. Distiller, au contraire, n'implique point du tout l'idée de la rareté du liquide ; il en suppose
SUPPLEMENT
quelquefois et sans difficulté l'abondance, a Marie Madeleine, assise aux pieds de Jésus, boit à longs traits le fleuve de vie qui distille si abondamment de sa boucbe. » Boss.
Nourrissez-moi de pleurs, Seigneur....
Détrempez-en mon pain, mêlez-en mon breuvage, Et de tout mon visage
Jour et nuit à grands flots faites-les distiller. Corn.
Dieu dit à son peuple : Je ferai dégoutter ma fureur sur la terre. Que sera-ce quand il la fera distiller ou tomber comme un torrent sur les réprouvés (Bourd.)?
DEGRÉ, GRADE. Chacun des échelons par lesquels on s'élève dans une hiérarchie.
Quoique les deux mots aient été tirés, l'un et l'autre du latin gradua, qui a le même sens, la ressemblance avec le primitif est moins évidente pour degré que pour grade. Degré a d'abord été seul employé, et grade, qui ne se trouve point dans Nicot, a été ultérieurement emprunté du latin sans changement de forme bien sensible. De là vient que degré est moins noble que grade.
Etant moins noble que grade, degré signifie un moindre poste. Des derniers degrés on s'élève aux premiers grades. Voltaire a dit du duc de Vendôme « qu'il parvint enfin au généralat , après avoir passé par tous les degrés depuis celui de garde du roi , comme un soldat de fortune. » Et dans Zadig on lit : « Zadig envoya chercher le brigand Arbogad, auquel il donna un grade honorable dans son armée. » « De l'état de page, un jeune homme passait à quatorze ans à celui d'écuyer. En remplissant bien les devoirs de son état , il s'élevait ensuite par degrés jusqu'au grade de gendarme , pour être admis quelques années après dans l'ordre des chevaliers. » Cond.
Par la même raison on se servira plutôt de degré en parlant d'une hiérarchie peu considérée, quand il est question, par exemple, des grades qu'on prend ou qu'on reçoit dans les universités et dans les ordres religieux.
Mais quoi! j'entends déjà plus d'un fier scholastique Qui, me voyant ici sur un ton dogmatique En vers audacieux traiter ces points sacrés, Curieux, me demande où j'ai pris mes degrés. Boil.
« Le Tasse étudia le droit à Padoue. Il y réussit il reçut même ses degrés en philosophie et en théologie. » Volt. « Les évêques, pour ordonner patriarche Photius, le firent passer en six jours par tous les degrés. Le premier jour on le fit moine : le second jour il fut lecteur, le troisième sous-diacre, puis diacre, prêtre, et enfin patriarche, le jour de Noël, en 858. » Id. « Le P. Tellier avait passé par tous les degrés de la compagnie (des jésuites), professeur, théologien, recteur, provincial, écrivain. » S. S. — Que s'il s'agit d'une profession plus haut placée dans l'estime du monde, et, par exemple, de la carrière des armes ou de celle de la diplomatie, c'est en général le mot grade qui méritera la préférence. « Marius passa par tous les degrés de la milice ; et ces différents grades furent toujours la récompense d'autant d'actions où il s'était signalé. » Vert. « J'exigerais que le ministre de la guerre eût été lui-même officier;, qu'il eût passé par tous les grades, qu'il fût au moins
lieutenant général des armées. » Volt, « Prié passa au service de l'empereur. Il y parvint aux premiers grades..... Il obtint de la cour de Vienne cet emploi de plénipotentiaire. » S. S.
DÉLAYER, FONDRE, LIQUÉFIER, DISSOU DRE. C'est produire dans les corps solides un effet contraire à celui de l'attraction, c'est en séparer les parties.
Le délayement se fait toujours par l'intermède de l'eau ou d'un autre liquide : délayer de la farine, des jaunes d'oeufs; délayer une couleur dans de l'eau. Mais c'est toujours par le moyen du feu ou de la chaleur que la fusion et la liquéfaction se produisent. L'état primitif de fluidité du globe terrestre n'ayant pu s'opérer par le délayement dans l'eau, il est nécessaire que cette fluidité ait été une liquéfaction causée par le feu (Buff.). Des matières minérales proviennent de la décomposition des matières primitives que l'eau aura délayées, d'autres ont été fondues par le feu des volcans (Id.).
Entre fondre et liquéfier la différence, quoique peu considérable, est néanmoins certaine et digne d'attention. Fondre, du latin fundere, est le mot le plus généralement emplo yé ; liquéfier, du latin liquefacere, est comme putréfier par rapport à pourrir, il rappelle davantage son origine savante, et convient surtout dans le didactique ou pour exprimer quelque chose d'extraordinaire. « L'élément du feu agit toujours en sens contraire de la puissance attractive, et seul peut séparer ce qu'elle a réuni, résoudre ce qu'elle a combiné, liquéfier ce qu'elle a rendu solide. » Buff. « Mon Espagnol, saisi d'un enthousiasme poétique de son pays, s'écria que Mme la Dauphine était un soleil dont la présence avait liquéfié tout l'or du royaume, dont s'était fait un fleuve immense au milieu duquel nageait toute la cour. » J. J. « A Naples , le sang de saint Janvier, de saint Jean- Baptiste et de saint Etienne , conservé dans des bouteilles, se liquéfie étant approché de leurs têtes. » Volt. Dans les arts, où on parle la langue commune, on dit fondre; mais en termes de science, et, par exemple, dans une théorie sur les opérations de la nature, l'usage veut qu'on préfère liquéfier. « Les rayons du soleil animent toute la nature ; ils dilatent les airs , liquéfient les eaux.... Archimède les rassemble avec un miroir ardent, et en tire un feu capable de fondre les plus durs métaux. » Bern.
Dissoudre ressemble beaucoup à délayer; car pour l'ordinaire il signifie aussi séparer les parties d'un corps au moyen d'un liquide. Mais il dit plus. Ce qui est délayé est seulement rendu moins consistant, et ce qui est dissous perd toute consistance : de la chaux se délaye dans de l'eau ; du sucre s'y dissout. <*■ La terre est une matière que l'eau pénètre, étend et rend ductile, qui s'y délaye et ne se dissout pas comme le sel. » Buff. « L'eau a saisi toutes les matières qu'elle pouvait délayer et dissoudre. » Id. — Relativement à fondre et à liquéfier dissoudre a cela de propre, quand il suppose comme eux l'emploi du feu comme moyen de décomposition, qu'il sert à exprimer que le corps est réduit , non pas en quelque chose de liquide ou de fluide, mais en quel-
que chose de solide, en cendre, «j Supposé que l'altération que cause le feu dans ma main soit une grande agitation de toutes les parties, qui irait enfin à les dissoudre et à les réduire en cendres.... » Boss. « Un chêne se dissout et tombe en un tas de cendre après que le feu l'a consumé.» J. J.
DÉLICAT, DÉLICIEUX. Adjectifs propres à qualifier ce qu'il y a de meilleur à manger et à boire.
Mais délicat désigne une qualité factice, qui a été mise dans la chose, et délicieux une qualité, peut-être naturelle, portée au plus haut degré. On ne dirait pas, un fruit délicat, comme on dit, un fruit délicieux, parce que l'excellence d'un fruit dépend de la nature seule; mais on dit proprement une chère ou une table délicate. Un mets est délicat ou délicatement préparé ; quand on a bien soif7 on trouve l'eau délicieuse, on en boit délicieusement.
Ou bien la délicatesse est une qualité relative à nos idées, à notre manière toute de convention d'estimer les choses; au lieu que délicieux marque une qualité dont l'appréciation appartient au goût tel qu'il est naturellement dans tous les hommes. En sorte que les aliments délicats supposent doublement de l'art : ils sont non-seulement bien apprêtés, mais encore très-prises, recherchés et réputés fins. Délicat fait l'éloge de la personne qui a accommodé la chose ou de celle qui l'a choisie et qui sait la goûter; délicieux fait l'éloge de la chose même. « Tout ce que le goût peut inventer de délicat et d'exquis pour flatter tous les sens à la fois, semblait concourir, dans ce souper délicieux , à l'enchantement d'Alcibiade. » Marm. Il faut un gourmet pour reconnaître et apprécier un vin délicat; le gourmand savoure un vin délicieux. Les mets délicats sont des mets de choix, rares, tendres, légers; les mets délicieux peuvent être très-ordinaires et même grossiers, mais ils sont savoureux et succulents. Les personnes d'une santé faible sont obligées de se réduire aux viandes délicates, quoique peut-être un peu fades, et de s'interdire les viandes délicieuses, qui*leur seraient plus agréables. Il faut un manger délicat au voluptueux, à l'homme qui mange avec esprit et discernement ; il faut un manger délicieux à l'homme sensuel, à l'épicurien ordinaire qui ne regarde qu'à la somme du plaisir.
DÉMENER (SE) , SE DÉBATTRE. S'agiter beaucoup, faire ou se donner beaucoup de mouvement. Se démener, se mener ou se porter de côté et d'autre, est absolu : il représente le sujet solitairement, sans rapport avec qui que ce soit, gesticulant, se trémoussant, se tournant à droite et à gauche avec vivacité. « Quand un acteur s'agite, on dit qu'il se démène comme un prédicateur; car, en effet, il y a beaucoup plus de mouvement dans la chaire que sur le théâtre. » Staël. «Pour faire passer ce discours, joignez-y quelques petites gesticulations : démenez-vous un peu. » Dest. « Il n'y a que les Européens qui gesticulent en parlant.... Quand un Franc s'est bien démené, bien tourmenté le corps à dire beaucoup de paroles, un Turc dit deux mots à demi-voix et l'écrase d'une sentence. » J. J. « Je me démène comme un
possédé, et vous êtes tranquille comme un élu. » Volt. « A le voir s'agiter et se démener comme il fait en se promenant, je juge qu'il compose quelque ouvrage d'importance. » Les. « Le furibond chevalier ne revenait point de sa frénésie : il se démenait dans la chambre comme un possédé, faisant le moulinet de son épée autour de sa tête. » Id. Tu sais que, quand tu bois, Toute la nuit tu cours, tu te démènes. Laf. Mais se débattre, s'agiter en se battant, ou se battre en se remuant beaucoup, est relatif : il suppose que le sujet est aux prises avec quelqu'un ou avec quelque chose. Aussi, au lieu qu'on dit, se démener, simplement, on dit se débattre avec, contre, sous, entre les bras de quelqu'un. « On aime à voir (dans la tragédie) comment la créature semblable à nous se débat avec la souffrance, y succombe, en triomphe, s'abat et se relève sous la puissance du sort. » Staël. « Il se débattait avec un homme dont l'aspect était effrayant. » Flor. « Je souffre, je me débats contre mon existence que je maudis et que j'aime. » Volt. « La superstition ne se débattrait pas encore comme elle fait sous la vérité qui l'écrase. •» Id.
Je le vois, l'œil farouche et les cheveux épars, Se débattre longtemps sous le dieu qui l'accable.
Créb.
a La déesse se débat, et veut échapper des bras qui la tiennent. » Montesq. « Ce cavalier emportait avec violence une femme qui se débattait entre ses bras, et criait en implorant du secours. » Les. « Des archers avaient mis la main sur un homme arrêté pour dettes , et qui se débattait, en criant au secours. » Ducl. « H se débat violemment dans son agonie. » Sév. Dans une des fables de Lafontaine, une grenouille ayant attaché un rat à son pied s'efforce de le tirer au fond de l'eau pour en faire sa proie.
Il résiste; elle tire. En ce combat nouveau, Un milan, qui dans l'air planait, faisait la ronde, Voit d'en haut le pauvret se débattant sur l'onde.
Ensuite, outre que se démener n'est guère que du style familier, il prend seul l'acception figurée : il signifie quelquefois se remuer beaucoup pour faire ou pour empêcher quelque chose. « Il y eut un jésuite à Bordeaux, qui se démena fort pour empêcher l'université de cette ville de recevoir les six articles. •» Rac. « Les jeunes gens sont actifs, ils se démènent pour rendre service. » Volt. a Vous pouvez assurer mon neveu de ma malédiction, s'il ne se démène pas dans cette affaire. » Id.
DÉMENTIR (SE) , SE CONTREDIRE. N'être pas d'accord avec soi-même ou l'un avec l'autre.
Un témoin se dément; un savant ou un docteur se contredit.
Se démentir se dit proprement quand il est question de faits rapportés. « Les apôtres ont soutenu ces miracles sans se démentir jamais. » Bourd. « Si ce que disait Faveugle guéri par Jésus-Christ eût été une imposture, il se serait coupé dans ses réponses. Mais parce qu'il confesse la vérité et que la vérité est toujours la même, il ne se dément point, et n'a qu'un témoignage toujours uniforme. » Id. — Se contredire convient mieux en matière d'opinion. « Les pyrrhoniens se cou-
SUPPLEMENT
iredisent souvent en parlant de leur opinion. » P. R. « J'ai prêché cette morale comme les autres, et je suis bien éloigné de la contredire, puisque ce serait me contredire moi-même. » Bourd.
Toutes les fois qu'on raconte quelque chose d'incroyable ou de controuvé, on est exposé à se démentir. Il est rare que celui qui a avancé quelque chose de paradoxal ou d'erroné ne se contredise pas ensuite.
Même distinction quand les actions de se démentir et de se contredire sont attribuées à des choses. Des bruits se démentent (Acad.), et des propositions se contredisent (Acad.).
DÉNOMBREMENT, ÉNUMÉRATION, CENS, RECENSEMENT. Action ou résultat de l'action de faire le compte ou le détail des individus d'une classe ou des parties d'un tout.
Dénombrement et énumération ont même radical, d'une part le français nombre, de l'autre le latin numerus d'où vient nombre. Toute la différence tient aux terminaisons des deux mots. Dénombrement est objectif, relatif aux choses, significatif du résultat; énumération est subjectif, se rapporte à la forme, à l'action, à la manière. Telle chose est ou n'est pas comprise dans un dénombrement : « Il manque au dénombrement de ses qualités celle de mauvais prédicateur. » Labr. On fait une énumération emphatique ou terrible : « Il a fallu nommer mon maître; et je l'ai fait avec une énumération pompeuse de toutes les sciences qu'il voulait bien m'enseigner. » J. J. — Dénombrement est un terme tout logique, qui n'a de rapport qu'à la réalité et à la quantité ; aussi y a-t-il en logique un sophisme qu'on appelle dénombrement imparfait. Énumération est un mot littéraire, oratoire et qu'on emploie dans les descriptions où on veut rendre les choses plus sensibles, plus frappantes; aussi y a-t-il en rhétorique un lieu commun nommé énumération des parties. « Laissons à la rhétorique cette longue et scrupuleuse énumération (des prodiges de l'industrie). » Boss. «La tristesse évangélique est suppléée (dans le discours chrétien) par le choix des mots, et par de longues énumérations. » Labr. « Cette unique figure qu'on appelle description ou énumération, employée avec tant de succès dans les vingt-huit chapitres des Caractères de Théophraste. » Id. — Un dénombrement, par exemple, celui d'un peuple (Boss., Fén.), celui des fêtes de l'année (Boss.), celui des erreurs d'un auteur (le), celui des vertus (Volt.), est exact ou instructif. « On voit Jésus- Christ aller àCapharnaùm, lui, sa mère, ses frères et ses disciples; Joseph ne paraît pas dans un dénombrement si exact. » Boss. Une énumération, par exemple celle de certains plaisirs (Laf.), de certains crimes (J. J.), de certains dangers (Id.), des peines des scélérats (Volt.), est touchante ou pathétique, produit un grand effet. «Les députés, se voyant écoutés, échauffaient les esprits par V énumération des mécontentements donnés à l'armée. » J. J. « On frémit en lisant Y énumération de ces dangers. » Id. « Le cardinal Duperron faisait une longue énumération des absurdités de l'Écriture, en termes si peu ménagés, que le mi-
nistre Jurieu ne craignit point de dire qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais rien lu de si scandaleux. » Volt. « Voltaire fait dans ce livre une énumération très-édifiantede ses bonnes-œuvres. » Grimm. — Linnée, simple classificateur ou nomenclateur, donne un dénombrement des oiseaux de la Suède (Buff.); Buffon, peintre de la nature, fait ïénumération des différentes races d'hommes et d'animaux (Id.) .
Cens, latin census, est exclusivement un terme d'histoire ancienne. Le cens, de censere, compter, estimer, était chez les Romains le dénombrement des citoyens, la déclaration authentique qu'ils faisaient tous les cinq ans aux censeurs, de leurs noms, âge, biens, profession, résidence, etc. Le mot français recensement en vient, et se dit bien d'abord des choses qui s'estiment ou s'évaluent, des fortunes, par exemple : « Après la ruine du système de Law on fit un recensement de toutes les fortunes des citoyens : ce fut l'opération de finances et de justice la plus grande et la plus difficile qu'on ait jamais faite. » Volt. D'autre part, recensement, en vertu de sa préfixe, indique parfois ou un nouveau dénombrement ou un dénombrement fait avec attention, insistance, avec le soin de passer les choses en revue [recenser e), de n'en point omettre. « Je n'étendrai pas davantage ce recensement des royaumes du Nord au seizième siècle. » Volt. « Le premier dénombrement circonstancié est celui qu'on voit dans les Nombres. Par le recensement que Moïse et Aaron firent du peuple dans le désert, on trouva 603 550 hommes en état de porter les armes. » Id. « Jamais il n'y eut sous le règne d'Auguste un recensement entier des citoyens romains. » Id. Dans un article où il expose tout au long les conspirations contre les peuples, Voltaire dit : « Dans ce recensement de tant d'horreurs mettons surtout les douze millions d'hommes détruits dans le vaste continent du nouveau monde. »
DÉNOÛMENT, SOLUTION, RÉSOLUTION. Ce qui sert à faire comprendre quelque chose de difficile, d'obscur, de douteux, d'énigmatique. On dit également le dénoûment, la solution et la résolution d'une difficulté, d'une question et d'un doute.
Solution rappelle l'action du verbe latin solvere, résoudre, qui s'emploie dans la même acception; dénoûment ne rappelle l'action d'aucun verbe, car dénouer ne se prend pas dans ce sens.
Le dénoûment est un éclaircissement, une explication; la solution est un dénoûment trouvé et donné par quelqu'un. Le dénoûment n'est considéré que par rapport à l'effet qu'il produit, qui est de rendre intelligible , de dissiper l'obscurité ou la confusion; c'est une clef, comme on dit métaphoriquement : « J'appelle la clef et le dénoûment de la prophétie les versets qui.... » Boss. La solution indique un travail aussi bien que le dénoûment qui en résulte. C'est pourquoi Bossuet dit, en parlant de certaines explications qu'il vient de donner : « Ces solutions générales servent de dénoûment à tous les passages de saint Clément d'Alexandrie. »
Le dénoûment explique telle chose : le dénoû-
ment d'une difficulté, d'un mystère, d'un passage. « La volonté de Dieu est le seul dénoùment de tous les doutes de Marie. » Mass. « La divinité paraissait alors le dénoùment naturel de tout ce qu'on ne comprenait pas. » Gond. Mais, de plus, la solution est de tel auteur qui l'a cherchée de telle façon, qui l'a proposée pour se tirer d'affaire, ou hien elle a lieu dans telle circonstance. La solution de tel docteur, de tel savant. « La solution que nous donnons à cette difficulté est la même que celle de saint Augustin. » Boss. « Les solutions des saints docteurs. » Id. « C'est la solution de ce grand cardinal. » Id. « Il ne se tire pas mieux d'affaire par cette solution » Id. « A cela les Pélagiens ne trouvèrent d'abord de solution qu'en disant que, etc. » Id. « Le lendemain, jour pris pour la solution de cet important problème.... » Roll.
Dénoùment se dit en toutes sortes de matières et relativement à toutes sortes de difficultés à éclaircir. a Nous sentons en nous un mélange étonnant de bassesse et de grandeur, de faiblesse et de force, d'amour pour la vérité et de crédulité pour l'erreur. Les saintes Écritures seules nous donnent le dénoùment de ces difficultés en nous apprenant la chute du premier homme. » Roll. « Les tableaux , les estampes, les tapfsseries, les statues sont autant d'énigmes pour ceux qui ignorent la mythologie, qui souvent en est l'explication et le dénoùment. » Id. « Voilà le dénoùment du mystère. » Mal. « A la fin, je crus avoir trouvé le dénoùment de ce mystère. » Prév. « Peut-être que cette parole : ce n'est pas à vous à entendre les temps et les moments que le Père a mis en sa puissance , est le dénoùment de celle où Jésus-Christ a dit : pour ce jour et cette heure-là , nul ne la sait que le Père , et le Fils même ne la sait pas. » Boss. « Chaque dogme de la religion a sa difficulté et son dénoùment. » Id.
Solution est surtout d'usage dans les sciences, et quand il s'agit d'une question, d'une objection, d'un argument à résoudre. « Proposer aux élèves des difficultés, et tâcher de leur en faire trouver à eux-mêmes la solution. » Roll. « Dans une analyse d'un ouvrage philosophique on met les difficultés et les objections dans tout leur jour et on y joint les solutions qu'on en apporte. » Id. « C'était ce qui se pouvait objecter de plus fort; et la solution de ce doute me parut claire. » Boss « Vous trouvez dans saint Thomas une solution précise à votre grand argument. » Id. « Je ne dois pas m'attacher ici à réfuter ses solutions. » Id. « Nos savants seront obligés à chercher avec moi des solutions aux objections qu'ils proposent contre le droit de l'Église. » Id.
Résolution diffère de dénoùment de la même manière que solution. Mais il exprime une solution trouvée avec effort ou compliquée. Ce mot fait songer à un travail plus ou moins long et à toute une suite de raisonnements ; au lieu que solution indique simplement ce qui satisfait à l'énoncé d'une question. On dira : la solution de ce problème se présente naturellement; ce problème comporte plusieurs solutions. Mais on travaille depuis longtemps à sa résolution; l'algèbre
est consacrée à la résolution des équations, lesquelles ne peuvent jamais être résolues sans effort et sans un long travail, a Un géomètre roule toujours quelque théorème dans sa tête; il trouve jusque dans ses songes la résolution d'un problème dont il aura été occupé durant tout le jour. » Boss. « Par ce moyen, la résolution de la question sera faite en forme démonstrative. » Id. « Voilà par où il commence la résolution de la question, en établissant quatre principes : le premier, que, etc. » Id.
DÉPENSE, FRAIS, DÉPENS. Idée commune, celle de l'usage ou de l'emploi qu'on fait de son argent ou de son bien. Chez les Romains, les clients s'engageaient envers leurs patrons à entrer dans toutes les dépenses que ceux-ci étaient obligés de faire dans leurs charges et dans leurs emplois; à les racheter à leurs frais, s'il arrivait qu'ils fussent pris par les ennemis; et à payer les dépens des procès qu'ils auraient perdus
La dépense et les frais d'abord diffèrent en ce que la dépense est indéterminée et quant à l'objet et quant à la personne. — Quant à l'objet, on dit absolument, aimer la dépense, faire de la dépense, il ne faut pas que la dépense excède la recette; toutes phrases dans lesquelles frais serait impropre, parce qu'il est essentiellement précis et qu'il marque quelque chose de réglé. Frais vient de fredum, fred, mot de la langue franque qui a signifié une sorte d'amende à laquelle un coupable était condamné par le juge. Un État est obligé à une foule de dépenses parmi lesquelles il faut compter les frais des guerres et ceux du culte. « Il faut pour cet aîné tel office. Y a-t-il de quoi en faire les frais?... Cette avance une fois faite, restera-t-il assez de fonds pour toutes les autres dépenses? » Bourd. « La plus considérable de toutes les dépenses est celle des frais de voyage. » Staël. — Quant aux personnes, bien qu'on dise ma dépense, votre dépense, on dit qu'une chose se fait, non pas à la dépense ou aux dépenses de quelqu'un, mais à ses frais. De là entre dépense et frais une nouvelle opposition, « Les édiles avaient refusé de donner les grands jeux, dont ils avaient peine à faire la. dépense à. leurs frais. » Roll. « Il ne me paraît pas juste que, comme ministre, vous vouliez en votre nom et aux frais de l'ambassadeur, faire la même dépense qu'il eût faite lui-même. » J. J.
Mais ce qui met le plus de distance entre ces deux premiers mots, c'est que les dépenses sont plutôt en* pure perte, d'un dépensier : le latin dispendium veut dire non-seulement dépense, mais encore perte ou dommage. Les frais, au contraire, sont des dépenses ou des mises utiles, des conditions de succès, des moyens pour arriver à quelque chose de bon. a Les dépouilles remportées sur les ennemis fournissaient sans doute une grande partie des frais nécessaires pour la construction de ces superbes bâtiments (de Tarquin); mais le prince en trouvait une source féconde dans son attention à ne faire pour lui-même aucune dépense inutile. » Roll. Qui fait trop de dépenses est un dissipateur ; qui fait trop de frais emploie trop d'argent, d'efforts
SUPPLÉMENT
ou de moyens pour atteindre le but particulier qu1 il poursuit. On dit les dépenses de la table, et les frais d'une exploitation : les unes sont, non pas inutiles, mais au moins improductives, au lieu que les autres tendent à fournir des biens, des objets d'une certaine valeur.
Pour dépens, il diffère de dépense de la même façon que frais, par sa précision, par son caractère relatif et déterminé. On ne s'en sert, d'une part que pour exprimer, en termes de procédure, les dépenses que la poursuite d'un procès occasionne, et d'autre part que pour indiquer, dans le langage commun, à la charge de quelle personne se trouve une dépense : être condamné aux dépens ; vivre aux dépens de quelqu'un.
Or, dans les deux acceptions, dépens se distingue aussi de' frais, mais moins sensiblement. — Quand il est question d'un procès, d'une affaire litigieuse, les dépens sont ceux des frais que la partie qui succombe est ordinairement condamnée à payer. En sorte que le mot frais est plus général que celui de dépens : il y a presque toujours, outre les dépens, des frais accessoires, de faux frais, des frais de justice, qui échappent à la sentence du juge; et d'ailleurs, quand il n'y a pas de jugement, quand l'instance n'est pas poursuivie jusqu'au bout, ou que le jugement n'emporte pas condamnation d'une partie à payer ce qu'a déboursé l'autre, il n'y a pas de dépens, mais des frais, et c'est absolument tout ce qui a été dépensé afin d'arriver à obtenir gain de cause. « Montrez aux jeunes filles les détours pernicieux de la procédure, les frais immenses qu'elle attire, la misère de ceux qui plaident, l'industrie des avocats, des procureurs, et des greffiers pour s'enrichir bientôt.... Enfin remarquez la différence qu'on trouve souvent entre les avocats et les juges sur la même affaire ; dans la consultation vous avez gain de cause, et votre arrêt vous condamne aux dépens. » ,Fén. — Mais dans les locutions de la langue ordinaire, aux dépens de quelqu'un, aux frais de quelqu'un, les rôles changent : C'est dépens qui a la signification la plus étendue, en cela semblable à dépense, qui a même étymologie et dont il semble tenir la place dans ce seul cas particulier. Ce qu'on fait aux dépens de quelqu'un lui impose une dépense indéfinie, illimitée, et ce qu'on fait à ses frais ne l'oblige qu'à une dépense fixe et bornée, comme est celle qu'il faut pour une entreprise. Vous vivez aux dépens d'un ami; vous faites à ses frais un repas ou un voyage. « Alors chacun faisait la guerre à ses frais, et ce n'était point encore la coutume que les soldats romains fussent entretenus aux dépens du public. » Roll. D'ailleurs, aux dépens convient seul au figuré : devenir sage à ses dépens; rire aux dépens de quelqu'un; sauver quelqu'un aux dépens de sa propre vie.
DEPUIS PEU, RÉCEMMENT, NOUVELLE- MENT, FRAÎCHEMENT, NAGUÈRE. 11 n'y a pas longtemps.
Depuis peu est une expression générale, propre à servir de terme de comparaison pour expliquer d'une manière précise les mots suivants.
Récemment marque un temps plus éloigné que depuis peu. Depuis peu veut dire il n'y a qu'un moment, ou tout au moins il indique un trèscourt intervalle. « D'où vient que cet homme qui a perdu depuis peu son fils unique, et qui, accablé de procès et de querelles, était ce matin si troublé, n'y pense plus maintenant? » Pasc. « La foi n'est pas encore éteinte.... : c'est un cadavre, à la vérité, mais qui, depuis peu expiré, conserve je ne sais quelles impressions de chaleur. » Mass. Mais récemment signifie il n'y a pas très-longtemps, il annonce simplement une époque qui n'est pas éloignée, le contraire d'autrefois : en latin recentiores désigne les modernes par opposition aux anciens, antiqui. « Voilà le Dieu qu'Adam avait montré à ses descendants comme celui des mains duquel il s'était vu récemment sorti. r> Boss. « Il n'y a aucune des propositions que j'attaque qui n'ait été plus d'une fois condamnée, et tout récemment encore par deux des plus grands papes. » Boil.
Nouvellement ajoute à depuis peu une idée tout à fait caractéristique, savoir que la chose dont il s'agit est nouvelle, vient de paraître pour la première fois : île (Bern.) ou vérité (Pasc.) nouvellement découverte; des vaisseaux nouvellement construits (Volt.) ; un livre nouvellement imprimé (Acad.); une pratique nouvellement établie (Boss.); des hommes nouvellement créés (Mass.); des enfants nouvellement nés (Boss.). Une maison est réparée depuis peu ou a été récemment réparée; une maison est nouvellement bâtie. Des arbres ont été depuis peu ou récemment élagués ; des arbres sont nouvellement plantés. Une personne est revenue chez elle depuis peu ou récemment , et elle est nouvellement arrivée dans un pays qu'elle n'a jamais habité, qui est nouveau pour elle , où c'est une nouveauté que de la voir.
Fraîchement se distingue aussi par une idée accessoire qui lui est propre, celle de fraîcheur. Un appartement fraîchement décoré l'a été depuis peu, et il est encore tout frais. « Ce bois (une sorte d'ébène), fraîchement employé, sent les excréments humains. » Bern. « Nos plus doux mets étaient les fruits fraîchement cueillis de nos propres mains. » Fén. — Toutefois on se sert aussi de fraîchement d'une façon générale et sans avoir égard à la nuance qui vient d'être signalée. Mais ce n'est que dans le style familier, et cela seul suffit pour en faire un terme à part. « Un homme fraîchement sorti du parlement ne s'effrayera pas de l'humiliation des prêtres. » Volt.
Naguère, ellipse pour il n'y a guère (de temps), est une expression synthétique , principalement usitée dans le style soutenu et dans la poésie. « Voyez ce père.... Il vient du palais où il a prononcé des arrêts , où il a fait retentir tout le barreau du bruit de son éloquence : retourné dans son domestique, ce visage naguère si grave, a pris tout à coup un air enfantin. » Boss. Pharnace trouve les travaux infinis que veut affronter son père Mithridate
Dignes plutôt d'un chef de malheureux bannis
Que d'un roi qui, naguère, avec quelque apparence
De l'aurore au couchant portait son espérance. Rac.
Félix est mort, madame, et naguère en mourant '
Il remit ce dépôt à son plus cher parent. Corn. A Nevers donc, chez les Visitandines, Vivait naguère un perroquet fameux. Gress.
DÉRANGEMENT, DÉRÈGLEMENT, DÉSOR- DRE. Écart, manière d'agir qui s'éloigne de ce qui est bien ou sage.
Le dérangement n'est qu'un mal relatif ou particulier, qui consiste à manquer de prudence, à faire le contraire de ce qui est bien pour nous , à compromettre notre repos, notre santé, le succès de nos affaires, notre fortune, en un mot nos intérêts. Il n'en résulte que des incommodités ou des inconvénients. « N'éprouvez-vous pas de plus grandes incommodités dans les excès de la table et du jeu, dans le dérangement d'une vie toute profane? » Mass. « L'ennui ne se trouve que dans le dérangement et dans une agitation où jamais rien n'est à sa place. » Id. « Malgré le dépérissement d'un corps qui se refuse à vos dérangements, vous êtes de tout. » Id. « Ces États emploient pour se ruiner des moyens si extraordinaires que le fils de famille le plus dérangé les imagine à peine. <c Montesq. — Que si dérangement se prend aussi abusivement dans l'acception plus générale et absolument mauvaise de ses deux synonymes, il est à leur égard comme un diminutif, il exprime quelque chose de plus léger ou de moins grave. « S'il y a eu quelque dérangement dans les premières années de ce prince, l'âge y eut plus de part que le cœur : l'occasion put le trouver faible, elle ne le rendit jamais vicieux.... L'égarement n'avait été qu'un oubli. » Mass. « Les dérangements de la jeunesse ne doivent pas faire désespérer d'un jeune homme, surtout lorsqu'on y remarque un fonds d'esprit, un bon cœur, des inclinations droites. » Roll.
Le dérèglement et le désordre impliquent l'idée d'un mal général et absolu, de celui qui consiste à faire le contraire du bien en soi, le contraire de ce qui en soi convient, et non pas le contraire de ce qui convient à tel ou tel. Ce ne sont pas seulement des imprudences, et tout au plus des faiblesses, ce sont des violations du devoir, des excès criminels et honteux, des vices, des débordements, des infamies.
Mais le dérèglement attaque la règle, ce qui guide l'esprit ; il peut ne se faire sentir que dans les pensées, dans les résolutions ou dans les doctrines; au lieu que le désordre, attentat contre Vordre, se rapporte toujours à la conduite. Pascal reproche aux jésuites « le dérèglement de leur doctrine dans la morale ; » et Massillon dit aux grands que leur rang « donne de l'éclat à leurs désordres et à leurs scandales. » « Ne croyez jamais rien de bon de ceux qui outrent la vertu. Le dérèglement de leur esprit, qui mêle tant d'excès dans leurs discours, introduit mille désordres dans leur vie. » Boss. « M. le comte de Montvallat est un homme qui tient un rang assez honorable.... Tout ce qui paraît au public de reprochable, c'est le désordre de son domestique, qui vient plutôt de la mauvaise humeur de sa femme que de son dérèglement. » Flëgh. « Ses joies alors étaient pures, ses désirs réglés et tranquilles , ses mœurs ordonnées et douces. » Mass. « Qui vous
a fait perdre la foi? N'est-ce pas le dérèglemen des passions?... La foi était devenue incommode à vos désordres. » Id.
Et le désordre étant essentiellement relatif à la pratique, allant jusqu'à produire des effets extérieurs, jusqu'à troubler ce qui a été fixé ou arrêté par la Providence, par la société ou par l'Etat, le désordre renchérit naturellement sur le dérèglement comme ils enchérissent l'un et l'autre sur le dérangement. « Ils ne connaissent point d'autre règle de leurs mœurs que les passions mêmes qui en font tout le dérèglement et tout le désordre. » Mass. « S'il y a moins de gloire et de mérite à servir Dieu quand on y trouve son intérêt, il y a sans doute plus de dérèglement et de désordre à ne le pas servir quand on se prive en même temps de ce que l'intérêt même nous porte à désirer. » Nie.
DÉRORER, SOUSTRAIRE. Faire que quelqu'un ou quelque chose échappe à quelqu'un ou à quelque chose.
On dérobe en agissant à la dérobée, en cachant; on soustrait en retirant de dessous (sub trahendo), en affranchissant. Joas enfant fut dérobé à la fureur d'Athalie par Josabeth qui le mit et le tint en un lieu secret. Soustraire un homme à la fureur d'un autre emporte qu'on met le premier, non pas hors de la vue du second, mais hors de son pouvoir, et cela, non pas d'une manière furtive, mais ouvertement et quelquefois avec violence : c'est ainsi que Junie fut soustraite par le peuple à la fureur de Néron, de force et en présence de Néron même. On dérobe aux regards (Mass., Staël), on soustrait à l'obéissance (Bourd.), à l'empire (Mass., Bourd.). La loi de l'Eglise défend de rien dérober en confession à la connaissance des ministres de Dieu ; le devoir nous commande de soustraire nos cœurs à la tyrannie de nos penchants.
En me dérobant, je m'évade, je m'éclipse, je disparais secrètement. « Ils me chercheront, et je me déroberai à leur vue. » Bourd. « Loin de s'interposer entre les événements et les lecteurs, Thucydide se dérobe. » J. J. En me soustrayant, je secoue le joug, je fais acte d'indépendance. « L'homme, dit Dieu, a voulu se rendre indépendant de mon secours; il s'est soustrait à ma domination. » Pasc. « Mme de Maintenon n'aimait guère mieux Torcy, qui s'était toujours dextrement soustrait à sa dépendance. » S. S.
Il se peut que les cÈoses auxquelles on se dérobe soient agréables : se dérober à certains honneurs, aux applaudissements du public, à la reconnaissance de quelqu'un, aux hommages d'une cour empressée : « Si j'avais pu me dérober à mon bonheur avec bienséance, je l'aurais fait de tout mon cœur. » J. J. Mais on ne se soustrait qu'à des choses qui pèsent, qui sont à charge, onéreuses ou pénibles, à un joug, à l'esclavage, à un châtiment, à la médisance, à des importunités, à un mal ou à un malheur quelconque.
DÉSERT, SOLITUDE. Lieu inhabité, lieu où il ne se trouve pas d'hommes.
Désert, latin desertum ou déserta, de deserere, abandonner, a rapport à la nature du lieu; il le représente comme abandonné, sans culture et
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n'offrant aucune ressource pour Jes êtres vivants. Un désert affreux (Fén.), « Nous avons peint les déserts arides de l'Arabie Pétrée, ces solitudes nues où l'homme n'a jamais respiré sous l'ombrage, où la terre sans verdure n'offre aucune subsistance aux animaux. » Buff. « La campagne fertile, comme les déserts abandonnés, la mer, comme les étoiles, sont soumises aux mêmes lois.» Staël. Solitude, de solus, seul, se rapporte à l'état de la personne qui est ou vit dans le lieu ; elle y est seule, isolée, loin du monde, ce qui peut être pour elle un avantage ou un agrément. Une solitude charmante (Agad.). ce Les éléphants cherchent les bois les plus épais ; ils gagnent les solitudes les plus profondes, pour se livrer sans témoins, sans trouble et sans réserve à toutes les impulsions de la nature. » Buff.
Soit naturel, soit habitude, Je chéris les mortels -, je meurs si je n'en voi ; Et la plus belle solitude Est un affreux désert pour moi. Piron.
Dans les déserts les anachorètes allaient chercher une vie austère au milieu d'une nature rude, aride, nue; dans les solitudes ils trouvaient un asile contre le tumulte et les importunités du monde.
A désert s'attache toujours l'idée de stérilité et de dénûment; en sorte que le désert est un lieu inhabité et inhabitable. Mais solitude signifie quelquefois simplement un lieu inhabité sans aucune idée accessoire, un lieu vide d'habitants et comme un contenant sans contenu. Des ennemis font d'un pays un désert en le ravageant, en y détruisant toutes les ressources de la terre; ils en font une solitude en le dépeuplant. Les Persans ont défendu leurs frontières contre les Turcs par des déserts, ils ont dévasté et frappé de stérilité trente lieues de leur propre pays (Volt.) ; lorsque Noé sortit de l'arche avec sa famille, l'espèce humaine avait entièrement disparu, toute la terre n'était qu'une solitude (Boss.).
11 semble, d'un autre côté, que le désert peut être petit : tel était, par exemple, celui de la Oalabre dans lequel se retira saint François de Paule dès l'âge de treize ans (Bourd.). Solitude, au contraire, plus approchant du mot latin vastitas, étendue vaste, immense, est particulièrement propre à exprimer quelque> chose de grand, même d'immensément grand. Dans Alexandre, Cléofile dit au héros :
Qu'espérez-vous combattre en des climats si rudes?
Ils vous opposeront de vastes solitudes,
Des déserts que le ciel refuse d'éclairer,
Où la nature semble elle-même expirer. Rac.
« Avoir pénétré dans ces vastes déserts, dans ces solitudes immenses, où l'on trouve à peine quelques vestiges de l'homme. » Buff. « Les soldats d'Alexandre croyaient qu'ils ne voyaient plus que des déserts et des solitudes. » Vaug. M. de La Condamine visite, en Amérique, « les débris de ces nations jadis si florissantes, épars dans les déserts qui furent des empires, et tant, d'objets nouveaux exposés à ses yeux dans ces immenses solitudes où la philosophie voyageait pour la première fois. » Del.
DESTINEE, GARDER, RÉSERVER. Ces trois
verbes se disent également en parlant des choses et des personnes déterminées d'avance comme devant avoir, celles-là certains usages, celles-ci certains emplois. On destine, on garde, on réserve quelque chose à quelqu'un; on destina, on garde , on réserve quelqu'un pour une fonction, une place, une démarche.
Destiner, de de, particule déterminative, et de stare, se tenir debout, fixe, être arrêté, ou bien de tenere, tenir, retenir, c'est fixer, arrêter, retenir ou lier une chose ou une personne. On destine une chose à un usage, une personne à un emploi, en décidant qu'elle l'aura; de telle façon qu'on la fixe, qu'on la lie en quelque sorte/ — Garder, de l'allemand warten, garder, soigner, veiller à, attendre, c'est tenir intact et prêt pour une fin, mettre en lieu sûr en attendant que le besoin se fasse sentir, comme on garde une poire pour la soif. — Réserver, de re, qui marque retour, et de servare, conserver, c'est conserver pour y revenir, c'est ne point consacrer à un usage, ne point attacher à un emploi pour consacrer ou attacher ensuite à un autre.
Ainsi, l'idée caractéristique de destiner, c'est la fixation, l'application. « Richelieu destinait des pensions aux gens de lettres. » Labr. « Les plus illustres (familles) étaient les familles destinées aux armes. » Boss. — L'idée propre de garder est celle du soin qu'on met à ne pas laisser échapper ou dépérir, à faire en sorte de continuer à avoir jusqu'au moment où il faudra user des choses, employer les personnes. « Annibal se fit apporter le poison qu'il gardait depuis longtemps pour s'en servir dans l'occasion. » Roll.
Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas, Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas? (Mardochée à Esther). Rac.
— L'idée parfaitement distinctive de réserver est celle de l'exclusion d'un certain usage actuel de la chose ou d'un certain emploi de la personne. La jeune souris attrapée par le vieux chat qui va la croquer lui dit :
A présent je suis maigre....:
Réservez ce repas à messieurs vos enfants. Laf.
<c Ils égorgent tous mes compagnons ; ils ne réservent que Mentor et moi pour nous présenter à Aceste. » Fén.
Ce qu'on voqs destine sera vôtre ; ce qu'on vous garde ne court pas de risque et ne vous manquera pas au moment nécessaire; ce qu'on vous réserve est mis en réserve, à part, pour vous, on n'en dispose pas en faveur d'un autre, ou c'est votre part, ce qui vous revient par rapport aux autres.
Idoménée, distribuant les terres vacantes, a réserva pour les maçons les terres qu'il leur avait destinées. » Fén. On pourrait dire qu'il les leur garda, si on voulait moins faire sentir l'attention qu'il eut de ne les point donner à d'autres, que celle de veiller à leur conservation jusqu'au moment de les livrer à leurs propriétaires désignés.
On destine une personne à un emploi en arrêtant, en fixant qu'elle l'exercera; on la garde pour un emploi pour lequel on en aura besoin et en prenant garde qu elle ne fasse défaut quand besoin
sera; on la réserve pour un emploi en s'abstenant de lui en assigner un autre.
DESTITUER, DÉMETTRE, RÉVOQUER, CAS- SER, DÉPOSER. Ôter à quelqu'un d'autorité et par des motifs de mécontentement la place qu'il occupe.
Destituer, de de, hors de, et de status, état, c'est priver une personne de son état, de son emploi. La destitution a pour effet de déposséder, de dépouiller, de troubler les existences. C'est le mot ordinaire de l'administration, et il s'applique à des fonctionnaires de toute sorte, tels que magistrats, employés, professeurs, conseillers d'Etat, préfets.
Démettre, mettre hors de, loin de, veut toujours un régime après lui : démettre un bomme de sa charge, de son emploi, a On ne dit rien moins à Leyde sinon que M. Leroy est déjà démis de sa profession. » Desg. Encore s'en sert-on très-rarement même de cette manière. Mais en revanche il est le seul de tous ces verbes qui s'emploie avec le pronom personnel, apparemment parce quïl exprime l'action la plus douce, une simple séparation entre l'homme et sa place : se démettre de sa charge, de l'empire, etc.
Révoquer, de revocare, rappeler, faire revenir, a cela de bien distinct relativement aux deux premiers verbes, qu'il suppose une charge passagère, et non pas durable. On révoque, non pas en enlevant à quelqu'un son état, mais en retirant une mission ou une commission qu'on lui avait donnée. Un souverain révoque son ambassadeur, révoque un général ou un amiral délégué ou préposé par lui pour une expédition; un plaideur révoque son avoué.
Casser, de quassare, secouer, ébranler, briser, emporte une idée de force, de rigueur et de promptitude dans l'action. « Se fait-il une émeute dans une province de la Chine, le gouverneur est cassé. » J. J. « Les gens du peuple (de Florence) prirent pour gonfalonnier Michel de Lando.... Il commença par arrêter les désordres, cassa tous les magistrats. » Cond. « Le roi de France lui-même ne peut destituer un magistrat qu'en lui faisant son procès.... Il n'est pas plus permis de casser un magistrat par caprice que d'emprisonner un citoyen par fantaisie. » Volt. Par conséquent casser se dit surtout en parlant des militaires ; à leur égard la discipline exige qu'on agisse énergiquement, qu'on punisse les fautes sans ménagement et sans délai. Un prince casse sa garde (Vert., Roll.). « La punition qui cassait les soldats (chez les Romains) s'appelait exauctoratio. » Roll. Chez nous, nous disons casser un sergent, un caporal, ce qui signifie les priver de leur grade et les réduire à la condition de simples soldats.
Déposer, de deponere, abaisser, faire descendre, c'est renverser d'un haut poste, dépouiller d'une grande dignité. Maître de l'univers, je règle sa fortune; Je puis faire les rois, je puis les déposer.
(Titus). Rac.
« Autrefois le pape déposait les princes aussi facilement que nos magnifiques sultans déposent les rois d'Irimette et de Géorgie. » Montesq. «Les électeurs déposent juridiquement l'empereur
(Venceslas).... Ayant seuls le droit d'élire, ils en tiraient la conclusion nécessaire qu'ils avaient seuls le droit de destituer. » Volt. « Laisser aux évêques liberté pour visiter, corriger, interdire, destituer les curés et tous ecclésiastiques... Faire accepter la bulle par tous les évêques. Faire déposer ceux qui refuseront. » Fén. Les conciles ont déposé des papes. Des papes ont prétendu avoir le droit de déposer les rois et les empereurs. Aux papes seuls appartient de déposer les évêques.
DÉTAILLÉ , CIRCONSTANCES , PARTICULA- RISÉ. Exposé ou présenté, non pas en gros, succinctement, mais d'une manière développée ou explicite.
Détaillé et circonstancié d'abord différent en ce que l'un se rapporte au nombre, et l'autre à la manière : une liste détaillée, un compte détaillé; une relation circonstanciée, un récit circonstancié. Un mémoire détaillé, celui d'un médecin ou d'un tailleur, par exemple, est complet, n'omet aucun article,- un mémoire circonstancié, tel que celui d'un témoin, est explicatif, il rapporte comment, où, quand et dans quelle conjoncture un événement s'est passé. On fait l'histoire détaillée des minéraux, et l'histoire circonstanciée d'une guerre. — Détaillé convient donc à d'autres choses que des événements : des descriptions (Lah., Roll.), des propositions (Bach.), des lois (Volt.) détailfées, c'est-à-dire, non pas abrégées, mais, au contraire , amplement exprimées , étendues. Circonstancié ne se dit absolument que des faits, que de ce qui arrive. <c II faut dans un tribunal des faits avérés, des chefs d'accusation précis et circonstanciés. » Volt. « L'abbé de Caveirac, soupçonné d'être auteur de différents libelles, vient d'être recherché très-sévèrement. La police a fait chez lui une descente des plus circonstanciées. » Bach.
Particularisé a la plus grande analogie avec circonstancié, étant corme lui exclusivement relatif aux choses qui arrivent et au témoignage. « Moïse ne conte point aux Israélites des choses qui se soient passées dans des retraites impénétrables, et dans des antres profonds; il ne parle point en l'air : il particularise et circonstancié toutes choses, comme un homme qui ne craint point d'être démenti. » Boss. Mais ce qui est particularisé est déterminé intrinsèquement, quant à ses appartenances ; et ce qui est circonstancié, l'est extrinsèquement , quant à ses dépendances. La chose particularisée est précise en elle-même, représentée avec ses caractères essentiels ; la chose circonstanciée apparaît dans son milieu véritable, environnée de tout ce qui en a accompagné la production.
DÉTERMINÉMENT , PRÉCISÉMENT , JUSTE- MENT , POSITIVEMENT, EXPRESSÉMENT, FORMELLEMENT. D'une manière telle qu'on sait à quoi s'en tenir.
Déterminément , d'une manière déterminée , fixe, définie, exclut le vague. « Saint Paul noas apprend que cette parole regardait le fils de Dieu; c'est pourquoi il la lui applique déterminément. » Boss. « Ces termes particuliers signifient quelque homme, à la vérité ; mais ce n'est
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point indéfiniment, un individu vague; c'est quelque homme déterminément, c'est-à-dire un tel et un tel. » Id. « Je ne dirais plus que ce grand changement fût arrivé déterminément dans deux jours, mais peu à peu, et dans un espace de temps indéfini. » Vàug.
Précisément, d'une manière précise, distincte, non équivoque, exclut la confusion. C'est un mot essentiellement relatif ou comparatif, et non pas absolu comme le premier. « Nous connaissons si bien l'infini que nous le distinguons précisément de tout ce qu'il n'est pas. » Fén « L'esprit du paysan s'adresse précisément à ceux des nerfs ou des muscles dont il a besoin, et il ne prend point les uns pour les autres. » Id. « Toutes les fois qu'on parle du nombre pair, entendre précisément que c'est celui qui est divisible en deux parties égales. •» Pasc. « De déterminer précisément qui des trois le doit emporter, je ne le crois pas possible. » Laf.
Justement , d'une manière juste , exacte , et , pour ainsi dire, coïncidente, ressemble beaucoup à précisément. Il en diffère cependant en ce qu'il est objectif. Au lieu d'indiquer, comme précisément, la manière dont les hommes entendent, disent ou font les choses, il sert à marquer comment les choses sont ou arrivent, « En France, par un bonheur admirable, la capitale se trouve plus près des différentes frontières, justement à proportion de leur faiblesse. »
MONTESQ.
La tortue enlevée, on s'étonne partout
De voir aller en cette guise
L'animal lent et sa maison, Justement au milieu de l'un et l'autre oison Laf,
« Je sentais bien que je vous étais quelque chose de plus qu'à l'ordinaire depuis que je suis ici: je ne savais pas bien précisément ce que c'était, mais vous me le dites; c'est justement que je suis votre voisine. » Sév. On dira qu'un homme vient à un rendez-vous précisément à l'heure indiquée quand on voudra donner une idée dé sa manière d'agir, de sa ponctualité ; mais si c'est par rencontre qu'il survient, on dira : le voici justement.
Positivement, d'une manière positive, assurée, et non pas négative, hypothétique, incertaine, exclut le doute, <* Si j'entends dire à trois ou quatre personnes seulement que Gand est pris, je commence à croire la chose, mais en doutant. Que si la nouvelle se confirme, et que tout le monde le mande positivement, je m'en tiens assuré.» Boss. « Ce serait donner un trop cruel démenti au docte Servius, qui assure positivement le contraire. » Boil. « Conjectures qu'il est impossible de prouver positivement.» P. R. « Voilà tout ce que je puis dire sur cet article; je. ne tarderai pas à vous parler plus positivement; mais jusqu'à présent cet arrangement est trèsdouteux. » J. J.
Expressément et formellement, d'une manière expresse ou formelle, c'est-à-dire explicite et non tacite, excluent le silence, les réticences, les sous-entendus. On déclare, on défend quelque chose expressément on formellement. Mais expressément, exprès, à dessein, se dit bien pour signi-
fier la manière d'agir d'un particulier. « Vous m'avez défendu expressément de me charger d'aucune affaire auprès de vous. » Mol. Formellement, en forme ou dans les formes, convient mieux pour un acte public, pour ce qui émane de l'autorité. « Tout ce qui n'est pas formellement défendu par l'Eglise n'est pas pour cela permis. » Bourd. D'ailleurs expressément se rapporte plutôt à l'intention, et formellement au résultat. Tel auteur traite expressément d'une science (P. R.), et telles ou telles opinions se trouvent formellement dans son livre (Pasc). Pour savoir si un pape a expressément approuvé une doctrine (Boss.), il faut voir s'il s'en est formellement expliqué (Bourd.).
DÉTOUR, BIAIS. Moyen adroit dont on se sert pour arriver indirectement à un but.
Une première différence résulte de ce que l'un de ces mots est noble d'origine, et l'autre non. Détour, tiré du latin lornus , tour , instrument du tourneur, convient dans tout genre de discours, particulièrement dans le style relevé; au lieu que biais, dérivé d'une langue vulgaire, probablement du gaulois, ne s'emploie que familièrement.
— Dans la tragédie de Phèdre se trouve le mot détour.
Ciel! comme il m'écoutait! par combien de détours L'insensible a longtemps éludé mes discours S Rac. Mais dans la comédie des Plaideurs, c'est biais qui devait être et qui a été préféré par Racine. Je ne sais quel biais ils ont imaginé, Ni tout ce qu'ils ont fait; mais on leur a donné Un arrêt par lequel, moi vêtue et nourrie, On me défend, monsieur, de plaider de ma vie.
— De même Voltaire. Dans sa tragédie de Brutus, Arons dit de Titus :
Un regard de Tullie, un seul mot de sa bouche Peut plus pour amollir cette vertu farouche Que les subtils détours et tout l'art séducteur D'un chef de conjurés et d'un ambassadeur.
Et, d'autre part, on lit dans une des lettres familières de ce même écrivain : « 11 ne serait pas mal que l'on trouvât un jour quelque biais pour que le fond l'emportât sur la forme. » — Dans la haute comédie un personnage distingué, Alcmène dans Amphitryon, par exemple, emploiera détour. Si vous cherchez, dans ces transports confus, Un prétexte à briser les nœuds d'un hyménée Qui me tient à vous enchaînée, Tous ces détours sont superflus. Mol.
Mais biais sera mieux placé dans la bouche d'un valet.
Il faut voir maintenant quel biais je prendrai. (Mascarille, dans l'Étourdi). Id.
Ensuite, le détour est plus subjectif, a plus de Rapport aux personnes : on dit bien les détours de quelqu'un; Ulysse était un homme inépuisable en détours et en -finesse (Fén.); être sans détour, c'est-à-dire loyal, franc; un habile détour (S. S.). Mais le biais est plutôt objectif, relatif aux choses, c'en est une face ou un côté : on ne dit pas les biais de quelqu un, mais bien les biais d'une affaire, les affaires compliquées ont mille biais par où on les peut prendre (Cond.). Trouver un détour ressemble plus à trouver une ruse, et trouver un biais à trouver un joint ou le joint. Un
bon détour est bien inventé ; un bon biais est juste, celui qu'il faut. Dans le Misanthrope, Célimène ayant supposé que le billet dont se plaint Alceste était pour une femme, Alceste reprend :
Ah ! le détour est bon, et l'excuse admirable!...
Osez-vous recourir à ces ruses grossières?...
Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air,
Vous voulez soutenir un mensonge si clair. Mol.
Enfin, suivant l'unique distinction de Condillac, le détour est plus ordinairement négatif, et le liais positif. On prend des détours pour se détourner, pour éluder, pour échapper, pour s'excuser. « Songez à chercher dans votre tête quelque nouveau détour pour vous tirer de cette affaire. » Mol. « Le dictateur repartit à Manlius qu'il ne prendrait pas le change, qu'il lui commandait de parler sans tant de détours , et de nommer précisément ceux qu'il accusait d'avoir profité des dépouilles des Gaulois. » Vert. Ne cherche point d'excuses; Je connais tes détours, et devine tes ruses. Corn. Mais on prend des biais pour rendre des obstacles inutiles et en général pour réussir dans ce qu'on entreprend. « On se mortifie en secret; mais on fait si bien que ce secret cesse bientôt d'être secret, et l'on a cent biais pour le rendre public. » Bourd. « M. de Péréfixe chercha des biais pour satisfaire les uns et les autres. » Rac. 'ai donc cherché longtemps un biais de vous donner La beauté que les ans ne peuvent moissonner. Mol. Ce sont, à dire vrai, de très- fâcheux obstacles ;,., Mais je vais employer mes efforts plus puissants Pour tâcher de trouver un biais salutaire. Id.
DEVANCER, PRÉVENIR. Ces verbes expriment une antériorité d'arrivée, d'occupation ou d'événement.
Mais devancer implique une idée de concurrence tout à fait étrangère à prévenir. On devance en prenant V avance, en dépassant, en gagnant de vitesse; on prévient en venant prœ , avant, avant une personne qui n'est peut-être pas partie ou même qui n'y pense pas. Un écolier devance ses condisciples avec lesquels il lutte; l'ami d'un ministre prévient les solliciteurs en se faisant donner une place au moment où on ne sait pas encore qu'elle est vacante. Un courrier devance l'autre, c'est à qui arrivera le premier; mais une nouvelle prévient le courrier, elle n'a pas pris à tâche de rivaliser avec lui, de l'emporter sur lui. La sagesse devance l'âge dans une personne chez laquelle le progrès de la sagesse est plus grand que celui de l'âge ; la sagesse prévient l'âge dans une personne qui se montre sage avant le temps, chez laquelle la sagesse contraste beaucoup avec l'âge.
Prévenir signifie quelquefois venir le premier, d'abord, aller à une personne avant qu'elle vienne elle-même, et par conséquent l'empêcher de venir. On prévient un malheur ou une objection en allant au-devant. Qui prévient vos désirs n'attend pas même qu'ils se forment ou au moins qu'ils s'expriment; qui les devance les satisfait seulement plus tôt que vous ne l'espériez. Au lieu de devancer la critique en commençant par signaler soi-même ses propres fautes, il vaut mieux pour un écrivain songer à la prévenir en se rendant irréprochable (Lah.).
DEVENIR, SE RENDRE illustre, ridicule, importun, etc., c'est-à-dire arriver à l'être, ne l'ayant pas été j usque-là.
« En pareil cas , devenir marque seulement qu'on est ce qu'on n'était .pas, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause; et se rendre marque qu'on le devient par sa conduite. » Cond.
Devenir exprime une modification subie par le sujet, et se rendre une modification produite dans le sujet par lui-même. L'homme qui devient malheureux est fait tel; celui qui se rend malheureux se fait tel, c'est sa faute. On devient citoyen d'un Etat ou esclave ; on se rend digne ou maître de quelque chose. « L'Évangile rend les hommes d'autant plus propres à être bons citoyens sur la terre, qu'il leur apprend par là à se rendre dignes de devenir citoyens du ciel. » Boss. « Que peuton refuser à la volupté, lorsque une fois elle «'est rendue maîtresse d'un cœur, et qu'on en est devenu l'esclave. » Mass.
DIABLE, SATAN. C'est, dans la religion chrétienne, le génie du mal, le malin esprit, Fange déchu qui a l'enfer pour séjour.
Diable en est le nom commun, et il ne s'emploie jamais sans l'article; Satan en est le nom propre; aussi ne prend-il pas l'article et commence-t-il par une majuscule.
Diable, du grec StàêoXoç, calomniateur, formé de ôiaêdDlsiv, décrier, tromper, représente l'ange des ténèbres en rapport avec l'homme qu'il cherche à tromper, à séduire. Une tentation du diable (Acad.). « Judas n'a pas été poussé au crime, si ce n'est par le diable et par sa propre malice. » Boss. « Et le monde et les maîtres du monde, le diable les tenait captifs et tremblants sous de serviles religions. » Id. « On conserve une certaine région dans son esprit , qui ne paraît point troublée par les impressions du diable. » Nie. Mais Satan, d'un mot hébreu, qui veut dire adversaire, désigne plutôt l'adversaire, l'antagoniste de Dieu. « Le péché de Satan a été une insupportable arrogance. » Boss. « Tu t'es élevé, ô Satan, tu t'es élevé contre Dieu de toute ta force. » Id. C'est proprement Satan qui a été le tentateur de Jésus-Christ. « Ne nous persuadons pas qu'il eût été permis à Satan de tenter le Sauveur sans quelque haut conseil de la Providence divine. » Boss. a II était donné à Bonaparte de voir les empires à ses pieds, comme Satan les offrit à Notre-Seigneur. » Staël.
En général, d'ailleurs, diable, plus susceptible de se mettre au pluriel, est moins distingué que Satan, moins propre à signifier un chef, le prince des mauvais anges, le souverain de l'enfer. Pauvre diable ! dit-on en parlant d'un misérable, et non pauvre Satan ! Dans les exemples suivants, Satan est, au contraire, le seul mot qui convienne. « Jésus-Christ a donné son sang pour rendre le paradis à cette partie de sa famille qui est damnée avec Satan et avec ses anges. »Boss. Un jour Satan, monarque des enfers, Faisait passer ses sujets en revue. Laf. Dans la fable intitulée YIvrogne et sa femme, celle-ci dit à son mari qu'elle est la cellérière du royaume de Satan. — a Parmi les pièces de marionnettes, il y en a une intitulée le Docteur
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Faust.... C'est un chaos intellectuel.... Le diable est le héros de cette pièce.... Milton a fait Satan plus grand que l'homme. » Staël.
Quant au sens, diable le cède encore à Satan. C'est de ce dernier mot qu'on se sert par préférence pour exprimer le comble de l'artifice ou de la méchanceté, ce qui provient ou ce qu'on peut attendre d'un maître diable ou du maître des diables. « Trop instruit des profondeurs de Satan pour ignorer que.... » Boss. « Cela donna beau jeu aux langues de Satan. » S. S. « J'ai ouï parler de ce petit abominable dictionnaire; c'est un ouvrage de Satan. » Volt.
Cette ruse d'enfer confond mon j ugement ; , ' Et je ne pense pas que Satan en personne Puisse être si méchant qu'une telle friponne.... Je renonce à jamais à ce sexe trompeur, Et je le donne tout au diable de bon cœur. Mol. De tous ces damoiseaux on sait trop les coutumes.... Mais ce sont vrais satans dont la gueule altérée De l'honneur féminin cherche à faire curée. Id.
DIABOLIQUE, INFERNAL. D'une grande méchanceté.
Diabolique a pour accessoire la finesse, et infernal la noirceur ; en effet, rien de plus rusé que le diable, et l'enfer est un lieu souterrain, le royaume des ténèbres. Des maximes diaboliques (Mass.) sont artificieuses et captieuses; des maximes infernales (Fén., Volt.) ont été conçues et répandues dans l'ombre, d'une manière souterraine, elles sont affreuses. On invente des artifices diaboliques (Bourd.) ; la conspiration des poudres était une entreprise infernale (Volt.), et qu'est-ce qu'une machine infernale, sinon un instrument de conspirateur? Le Tartuffe a été traité de comédie diabolique (Mol.), tant l'auteur, disait-on, s'y montre habile dans ses attaques ouvertes contre la piété; mais Saint-Simon dit du duc de Noailles : « Ses complots, ses pratiques sous terre, ses noires impostures et ses infernales machinations étaient ses armes véritablement à redouter. »
Il y a plutôt de la malice dans ce qui est diabolique et de la malignité dans ce qui est infernal. On dit, un esprit diabolique, ce qui ne suppose quelquefois que de la vivacité et de la pénétration : « Leur Jean -Jacques est un esprit diabolique, aigu, pénétrant; le mien, ne pensant qu'avec beaucoup de lenteur et d'efforts, peut à peine passer pour un homme d'esprit. » J. J. Mais on dit, une âme infernale, pour signifier une âme profondément et odieusement méchante : a Supposez que Jean-Jacques, au lieu d'être l'âme infernale et le monstre que vous voyez en lui, se trouvât au contraire un homme simple, sensible et bon.... v J. J.
DIEU, DIVINITÉ, DÉITÉ. Puissance surnaturelle qui préside aux phénomènes et aux événements du monde.
Dieu est la cause première, créatrice et ordonnatrice de toutes choses, en tant que personne ou quant à son action. La divinité en est l'essence, ou c'est Dieu relativement à sa nature, Dieu considéré d'une manière idéale et abstraite. « Vive l'Éternel, ô grandeur humaine, de quelque côté que je t'envisage; sinon en tant que tu viens de Dieu, et que tu dois être rapportée à Dieu, suppl. syn. franc.
car en cette sorte je découvre en toi un rayon dé la divinité, qui attire justement mes respects ; mais en tant que.... » Boss. « Tout ce que les païens entendaient dire de leurs dieux ne devait pas leur inspirer un grand respect pour de telles divinités. » Roll. « Les Romains reçurent dans leur ville les dieux des autres pays.... Ils donnaient aux divinités étrangères les noms de celles des leurs qui y avaient le plus de rapport. » Montesq. « L'idée qu'on prend de la divinité dans le paganisme ne convient nullement au vrai Dieu. » Font. « Brumoi conjecture que la pièce des Bacchantes fut composée pour les fêtes de Bacchus. Ce dieu vient pour établir à Thèbes sa divinité et son culte. » Lah.
Ne doutez point de ma divinité.
Disant ces mots la déesse bénit
Les deux amants, et le peuple applaudit. Volt. Nous recevons tout de la main de Dieu (Acad.)j le sublime en tout genre est un reflet de la divinité (Staël). — Quand on parle le langage du paganisme, on donne de préférence le nom concret de dieu à un être d'imagination, et le nom abstrait de divinité à un être de raison. Lafontaine dit au duc de Bourgogne au commencement de sa première fable du XIIe livre :
Les Ris et les Amours Ne sont pas soupçonnés d'aimer les longs discours. De ces sortes de dieux votre cour se compose. Ils ne vous quittent point. Ce n'est pas qu'après tout D'autres divinités n'y tiennent le haut bout : Le Sens et la Raison y règlent toute chose.
Déité , de deitas, mot de la basse latinité, est un terme de poésie mythologique, qui s'applique particulièrement bien aux divinités infernales. Les pâles dèitès (Chén.) , les Euménides. Pluton et Proserpine sont des déités dont les lois
Traitent également les bergers et les rois. Laf. On lit dans V Or este de Voltaire :
Les déités du Styx marchaient à ses côtés. D'ailleurs, en prose comme en vers, déité se prend volontiers en mauvaise part. « Les Grecs et les Latins ensuite ont fait régner les fausses déités. » Pasc. a Ceux qui veulent avoir une déité visible et perceptible par les sens, lequel erreur vilain et grossier a trompé presque tout le monde. » Charr.
Elle traite l'amour de déité de rien. Mol.
Les malheurs de l'Indien, sa haine, son amour,
Font, défont et refont ses déités d'un jour. Del.
Tu chéris la Raison....;
Non pas cette pédante et lourde déité
Que l'on nomme Raison chez la stupidité.... Chén.
DIFFÉRENT, DISTINCT ( DIFFÉRENCIER, DISTINGUER). Deux objets différents ou distincts ne sont pas un seul et même objet.
Mais différent exprime une qualité absolue, essentielle; et distinct une qualité relative. Les choses différentes sont telles en soi, par leur nature; les choses distinctes sont telles par leur place ou par rapport à notre intelligence. Des choses égales, comme des pièces de monnaie ou les étamines d'une fleur, sont néanmoins distinctes, par cela seul qu'elles sont séparées. « Les hommes ont commencé par donner différents noms aux choses qui leur ont paru distinctement différentes. » Buff. Des choses ne sont pas dis-
tinctement différentes ou sont différentes sans être distinctes quand leurs différences nous sont inappréciables. Et, d'autre part, des choses peu différentes, au moins pour nous, peuvent être distinctes. « Le rat, la souris, le mulot, etc., forment autant d'espèces distinctes et séparées, mais assez peu différentes- pour pouvoir en quelque sorte se suppléer. » Buff. — Les choses différentes sont autres; les choses distinctes ne sont pas ou ne doivent pas être confondues par nous, soit parce qu'elles sont plus ou moins différentes, soit parce que nous les percevons isolément.
Entre différencier et distinguer même rapport. Ce sont les propriétés des choses qui les différencient; c'est nous qui les distinguons. « La robe du doue, variée de toutes couleurs, semble différencier son espèce.... Il est fort aisé à distinguer des autres singes. » Buff. On ne dit pas que les choses se différencient, mais bien qu'elles se distinguent, c'est-à-dire qu'on les distingue. — Que si distinguer s'emploie aussi dans le sens de différencier pour marquer l'effet d'une propriété qui caractérise une chose par rapport à d'autres et l'en sépare, il ne suppose pas comme lui que cette propriété est naturelle ou essentielle, « Les yeux des Lapons, leurs oreilles, leur nez les différencient de tous les peuples qui entourent leur désert. » Volt. Ce qui distingue un peuple d'un autre, ce peut être une irfetitution, une mode, une simple circonstance. — Différencier n'est guère usité qu'en termes d'histoire naturelle; distinguer se dit partout.
DIFFICILEMENT, AVEC PEINE. Ce qui se fait difficilement ou avec peine ne se fait pas d'abord, d'emblée et comme de soi-même.
Mais difficilement, avec difficulté, est objectif: il suppose quelque chose d'extérieur qui résiste ou fait opposition. On s'avance difficilemeiit par un chemin montant, sablonneux, malaisé. Au contraire, avec peine, avec douleur, effort ou fatigue, est subjectif : il annonce une cause de retard, un empêchement provenant du sujet luimême, auquel il attribue pour l'ordinaire de la faiblesse ou de la répugnance. On s'avance ou on fait quelque chose avec peine quand on est malade ou blessé. « J'écris avec peine; je suis malade. » Volt.
Mais d'où vient que vers nous il se traîne avec peine ? Est- il blessé? Id.
A proprement parler, on obtient difficilement, et on accorde avec peine. « Dommages et intérêts, qu'il obtiendra difficilement. » Volt. Les confesseurs sont quelquefois obligés de suspendre la grâce du sacrement, et, après bien des délais, de ne l'accorder qu'avec peine (Bourd.).
Le débiteur dont les moyens sont bornés s'acquitte difficilement ; celui qui a mauvaise volonté ou qui est avare s'acquitte avec peine.
On n'arrache que difficilement ce qui tient fort; on n'arrache qu'avec peine ce qu'on n'arrache qu'avec beaucoup d'efforts ou qu'à regret. DIFFICULTDEUX (DIFFICILE), ÉPINEUX.
L'Académie a défini épineux, dans le cas où on l'applique aux hommes, comme elle avait défini difficultueux : qui fait des difficultés sur tout.
Les deux mots sont-ils donc de tout point synonymes? Assurément non.
L'homme ou l'esprit difficultueux est plein de difficultés, fait beaucoup de difficultés; l'homme ou l'esprit épineux est plein d'épines, c'est-à-dire de petites difficultés, de vétilles , de misères, il fait des difficultés pour ou sur des riens. Fénelon a dit en parlant des religieux intéressés et processifs : « Oe ne voit pas de gens plus ombrageux, plus difficultueux, plus tenaces, plus ardents dans les procès que ces personnes qui ne devraient pas même • avoir des affaires. » Mais Labruyère a peint d'après Théophraste une des plus petites manies des gens rustiques en disant : « Ces gens épineux dans les payements qu'on leur fait rebutent un grand nombre de pièces qu'ils croient légères , ou qui ne brillent pas assez à leurs yeux, et qu'on est obligé de leur changer. » — La même différence existe et a été marquée par Massillon entre difficile et épineux servant à qualifier les choses. « Que d'expédients la passion ne fournit-elle pas pour sortir des embarras les plus épineux?... Que de ressources dans les occasions les plus difficiles ! »
D'ailleurs, difficultueux regarde plutôt le fond, et épineux la forme. On a de la peine à gagner l'homme difficultueux, et à manier l'homme épineux. Avec les difficultueux, on est tenté de désespérer du succès, tant on les trouve peu disposés à céder ou à se rendre, tant ils opposent de résistance aux efforts 'qu'on fait pour les amener à vouloir ce qu'on veut. « Mais le moyen de convaincre là-dessus certains esprits difficultueux qui ne veulent se rendre qu'à des preuves démonstratives? » P. A. « Elle me dit que la mère avait bien fait la difficultueuse . J'ai longtemps, dit-elle , désespéré de lui faire accepter la proposition; néanmoins j'en suis venue à bout. » Les. Les gens épineux sont comme des fagots d'épines : on n'aime point à avoir affaire à eux, à traiter avec eux; ce n'est pas de facilité qu'ils manquent proprement ou principalement, mais de douceur. « Par les traitements que l'on reçoit, l'on est jeté hors de son naturel; l'on a des chagrins et une bile que l'on ne se connaissait point ; Ton se voit une autre complexion, l'on est enfin étonné de se trouver dur et épineux. » Labr. a On n'est ni sauvage, ni épineux, ni scrupuleux; mais on a au dedans de soi un principe d'amour qui élargit le cœur, qui adoucit toutes choses. » Fén. — Difficile et épineux, en parlant des choses, diffèrent de même. Une question difficile n'est pas aisée à résoudre, on a de la peine à en venir à bout; une question épineuse présente des épines, est de celles qui sont abstraites, subtiles, délicates, peu agréables à traiter, rebutantes.
DIFFORME, CONTREFAIT, MAL FAIT, MAL BATI. Dont le corps* a quelque défaut apparent. Difforme, défiguré, dont la forme est défectueuse, irrégulière, disproportionnée, est le mot général. Outre qu'il a seul un substantif correspondant et une acception figurée, il se dit seul en parlant du visage ou de quelqu'une de ses parties. « Sans le nez, posé dans le milieu, tout le visage serait plat et difforme. » Fén. Un homme qui n'a qu'un œil est difforme (Roll.) . Et même
SUPPLÉMENT
pour avoir quelque chose de difforme, il suffit d'être louche : «Les regards ainsi partagés (quand on est louche) rendent l'abord d'un homme choquant et difforme. » Boss.
Contrefait, fait contre les règles, contrairement à ce qui est bien, annonce un défaut de tout le corps, du corps pris dans son ensemble, considéré par rapport à sa structure; il suppose une difformité qui consiste a être mal taillé ou mal tourné. Une taille contrefaite (Acad.) ; un nain contrefait (Laf., Volt., d'Al.). « Pope était un petit homme contrefait, bossu par devant et par derrière. » Volt. « Sans être bossue ni contrefaite, Mme la duchesse d'Orléans avait un côté plus gros que l'autre, une marche de côté. » S. S. « Les pays où l'on emmaillotte les enfants sont ceux qui fourmillent de bossus, de boiteux, de cagneux, de noués, de rachitiques, de gens contrefaits de toute espèce. » J. J.
Mal fait est évidemment le diminutif de contrefait. Le défaut du mal fait n'est qu'une imperfection, au lieu d'être, comme celui du contrefait, un vice, quelque chose de monstrueux; sans être tout à fait conforme aux règles du beau, il ne les viole pas ouvertement. « On ne se repent pas d'être mal fait ou d'être mal sain; mais on se repent d'avoir mal fait. ». Boss. « A Sparte, si un enfant était bien formé, fort, vigoureux, on le nourrissait. S'il était mal fait, délicat, faible, on le condamnait à périr. » Roll. « Les jeunes gens épuisés de bonne heure restent petits, faibles, mal faits, et vieillissent au lieu de grandir. » J. J. « Eux bossus ! disait le médecin Procope ; vous vous moquez; ils ne sont que mal faits. » Dm.
Mal bâti, quelque équivalent à mal fait qu'il paraisse pour le sens, en diffère cependant en ce qu'il est familier. On s'en sert quelquefois en opposition à bien fait, uniquement afin d'éviter la répétition du mot fait. Dans Turcaret, Lisette s'écrie en voyant le chevalier pour la première fois : «Ah! qu'il est bienfait!» Et Frontin lui répond : « Il ne faut pas être mal bâti pour donner de l'amour à une coquette. »
Qu'il soit beau, qu'il soit laid, bien fait ou mal bâti, Il ne me plaira point, car j'ai pris mon parti. Dest. Ne semble-t-il pas d'ailleurs que mal bâti convient mieux que mal fait, quand il est question d'un homme de haute taille, qui ressemble en quelque sorte à un bâtiment? « Mais quel est ce grand mal bâti de Romain qui vient après ce chaud amoureux?» Boil. Dans V Enéide travestie, Acestès dit à Entelle à propos deDarès, vainqueur au combat du ceste :
Si peu de courage il te reste,
Que ce grand vilain mal bâti
A tes yeux du prix est nanti?
Eh ! n'as- tu pas quelque vergogne? Scarr.
DIMINUER, AMOINDRIR, ACCOURCIR, ARRÉ- GER, APETISSER, RESSERRER. Ces verbes se rapportent tous à la quantité et signifient la rendre moins grande , opérer dans les choses un changement en moins.
Diminuer, de dis qui marque séparation, et de minus, moins, c'est proprement réduire à moins par séparation; par l'ablation ou le retranchement
d'une partie. De tous ces verbes c'est le plus usité et le seul qui se dise en termes de sciences : diminuer un nombre, une fraction, les impôts, etc.
Amoindrir, rendre moindre ou moins considérable, est un mot rare qui veut dire diminuer la valeur ou l'intensité, avilir ou affaiblir, faire perdre quelque chose du prix ou de la force : amoindrir le revenu, les forces de quelqu'un. « L'imagination grossit souvent les plus petits objets par une estimation fantastique jusqu'à en remplir notre âme ; et , par une insolence téméraire, elle amoindrit les plus grands jusqu'à notre mesure. » Pasc. « Cette espèce de pintades aura éprouvé l'influence naturelle de ce climat (d'Amérique), laquelle tend à affaiblir, amoindrir, détériorer les espèces. » Buff. « Ce mal n'est pas tellemsnt inhérent à cette place, qu'on ne pût l'en détacher, ou du moins Vamoindrir considérablement. » J. J. « On 'm'impute d'avoir voulu m'emparer de la grande affaire des Quinze-Vingts, de l'avoir amoindrie, dénigrée , pour l'obtenir à . meilleur compte. » Beaum. Dans la Mère coupable le comte dit à Suzanne : « Eh ! laisse là ton monseigneur! » A quoi elle répond : « Je trouve que cela nous amoindrit. » 1d.
Accourcir, rendre plus court, c'est diminuer en longueur, faire le contraire d'allonger ou d'étendre. On accourcit une robe, une jupe, un manteau, un bâton, un sabre, un fil, une ligne, une phrase, un article; un mémoire, un détail.
Abréger, rendre plus bref, c'est diminuer en durée. Abréger le temps des études (Acad.) , des prospérités (Montesq.). « Ainsi l'Eglise de Corinthe adoucit la peine de ce pénitent : non-seulement elle en abrégea le temps, mais encore elle en diminua le poids. » Boss. Abréger des formalités (Regn.), les procès (Volt.), des prières (Boss.), des longueurs (Id.), un supplice (Rac). — Dans le même sens accourcir garde toujours un certain rapport à l'espace. On accourcit un écrit, on abrège un récit; on accourcit une préface, on en abrégé les idées. On accourcit son chemin d'une lieue en prenant une route de traverse; on Y abrège d'une heure de quelque façon que ce soit, en causant, par exemple : « La conversation abrège le chemin. » Acad. D'ailleurs, abréger avec chemin s'entend plutôt dans un sens abstrait et tout idéal : des voies abrégées (P. R.).
Nous autres, gens de cour,
Nous savons abréger le chemin de l'amour. Regn.
Apetisser> rendre plus petit, c'est diminuer dans tous les sens de l'espace, et non pas seulement en longueur, c'est faire le contraire d'agrandir, et non pas le contraire d'allonger ou d'étendre. Les forgerons apetissent une barre de fer, lorsque, loin de raccourcir, ils retendent. On apetisse une figure, un chapeau; l'éloignement apetisse les objets. Ce mot se dit particulièrement bien de l'homme, de son corps, des différentes parties de son corps, et figurément en parlant de son âme. « Jean-Jacques n'est assurément pas un bel homme; il est petit, et Rapetisse encore en baissant la tête. » J. J. « Dans la systole le cœur
Rapetisse et s'allonge. » Boss. « Son œil malade s'était considérablement apetissé. » Rac. « Laissez-vous apetisser par vos propres défauts, autant que l'occupation des défauts d'autrui vous avait agrandie. » Fén.
Resserrer, c'est diminuer le volume, et cela d'une façon bien distincte de toute autre, savoir par contraction. « Loin de resserrer sa main , Dieu l'étend avec une parfaite libéralité. » Boss. En parlant des ouvrages d'esprit, ce verbe ne doit être confondu ni avec accourcir ni avec abréger. Ceux-ci marquent plutôt un retranchement, un choix; resserrer exprime une condensation, un rapprochement de parties. Au lieu d'ajouter, un écrivain doit souvent accourcir ou abréger, sous peine d'être prolixe; au lieu de développer, il doit souvent resserrer, sous peine d'être lâche. Il y a tels 'historiens qui n'en finissent pas dans leurs narrations et qui auraient dû accourcir ou abréger; c'est en resserrant leurs pensées plutôt qu'en les délayant ou en les amplifiant que Larochefoucauld et Labruyère sont parvenus à être des modèles dans l'art d'écrire.
DISCONTINUER, INTERROMPRE. Faire qu'une action ou un ouvrage cesse pour un temps.
On discontinue ce qu'on fait soi-même; on mterrompt ce que font les autres. « De tel verset à tel autre, Jésus-Christ a parlé seul sans discontinuation, et sans être interrompu par ses disciples. » Boss.
Mais on interrompt aussi ce qu'on fait soimême, ses études, ses travaux, le siège d'une place, etc. Alors la différence consiste en ce qu'on discontinue de soi-même, au lieu qu'on interrompt, parce qu'on est interrompu, c'est-àdire contraint par quelque chose. Un enfant discontinue ses études, faute de persévérance; un autre interrompt ses études, à cause d'une maladie. J. J. Rousseau parle d'un « recueil transcrit de lettres, qu'il avait discontinué depuis longtemps, » apparemment par lassitude ou par négligence; et l'Académie donne pour exemple d'interrompre dans cette acception : a II se vit obligé d'interrompre son travail, ses études. »
DISCOURS, ORAISON. Énonciation des pensées par la parole. « Lorsqu'on exprime la proposition au dehors, cela s'appelle oraison ou discours. » Boss.
Discours vient du latin discursus, de discurrere, courir çà et là, de côté et d'autre : c'est que l'esprit de celui qui parle semble courir d'une idée à une autre. Cependant discours appartient au langage commun, dans cette acception comme dans toutes les autres, parce que discursus n'a pas le même sens en latin. Oraison, au contraire, traduit d'un mot latin, oratio, qui signifie la même chose, est un terme technique, employé seulement par quelques grammairiens qui ont parlé latin avec leurs modèles et leurs guides. Oraison est totalement tombé en désuétude. Quand il se disait concurremment avec discours, il ne figurait que dans un petit nombre de locutions; il était purement grammatical, et n'avait rapport qu'au matériel de renonciation, aux mots, au lieu que discours était plus intellectuel, se rapportait davantage aux idées, et était plutôt
du ressort de la logique. Les parties de V oraison; un vice d'oraison. « 11 y avait à gagner de dire, je sais que c'est un mal, plutôt que je sais ce que c'est qu'un mal, par l'avantage qu'il y a souvent à avoir un mot de moins à placer dans l'oraison. » Labr. Mais il y a souvent désavantage ou inconvénient à placer un mot de moins dans le discours, parce qu'on s'expose ainsi à n'être pas clair. Dans ses Remarques, Vaugelas dit que la netteté du raisonnement est la partie essentielle du discours, et que l'adverbe est une partie de l'oraison qui veut toujours être proche du verbe. — Quelquefois nous nous servons encore d'oraison, uniquement pour éviter la répétition de discours. « Les conjugaisons et les déclinaisons sont les parties de l'oraison qui reviennent le plus souvent dans le discours. » Cond.
DISCOURS, PROPOS. Suite de paroles, de mots ou de phrases qu'on emploie pour exprimer ce qu'on pense.
C'est ce que signifie exactement discours, de discursus , action de courir ou de s'étendre çà et là. Mais propos, ce qu'on propose, indique plutôt ce qu'on met en avant pour donner lieu à un discours , une thèse , en latin propositum. On dit proprement tenir un discours, et ouvrir un propos, jeter des propos, mettre un propos sur le tapis. * Je dis au régent (pour ce qui regardait le parlement) que, lorsqu'il m'en avait ouvert le propos, j'en avais toujours changé et évité d'entrer en aucun discours là-dessus. » S. S.
Le discours est l'action ou le fait de discourir. Le propos a particulièrement rapport au sujet, dont on discourt; aussi dit-on bien et presque indifféremment : à quel propos? et à quel sujet? sur quel propos et sur quel sujet en étiez-vous? De propos en propos ou de sujet en sujet, nous sommes tombés sur telle ou telle chose. Le mot latin propositum signifie thèse et sujet. Reprendre son discours, c'est reprendre la parole pour continuer de parler; reprendre son propos, c'est revenir à son objet, à ce qu'on s'était proposé de traiter en parlant. Ce qu'on considère dans le discours, c'est surtout la forme, et dans le propos la matière. Chez les Romains , le repas est appelé convivium, une assemblée de personnes qui conversent entre elles , qui tiennent des discours spirituels et agréables ; à la table de Caton, les propos les plus ordinaires étaient les éloges des bons citoyens (Roll.).
Charles le Grand, Roland le très-sensé,
A ce discours ne savaient que répondre;
Mais, du propos se croyant offensé,
Olivier dit.... Chën.
Les mauvais discours sont souvent qualifiés ainsi parce qu'ils pèchent contre le goût ou la logique; mais c'est toujours contre la morale ou la charité que pèchent les mauvais propos. Un discours est parlé ou écrit, long ou court, direct ou indirect ; un propos est sage ou imprudent , doux ou dur, décent ou malhonnête.
Mais la différence la plus sensible et la plus importante pour l'application, c'est que discours est moins vulgaire que son synonyme et qu'il se prend moins volontiers en mauvaise part, a Quelques discours échappés à mon père dans sa colère et
SUPPLÉMENT
des propos de valets m'ont fait soupçonner cette raison. » Did. « Cette réponse partait d'une. femme aussi modeste dans ses discours que dans ses manières, mais qui savait au besoin fouler aux pieds la fausse crainte du blâme et les vains propos des plaisants. » .1. J.
Lettres, billets, chansons, menus-propos, Discours pieux.... Chén.
Selon Delille, le discoureur aimable sait éviter également les discours ambitieux et les propos vulgaires. On tient des discours à Dieu lui-même (Pasc), et Jésus-Cbrist nous en a laissé dans l'évangile dont nous admirons la profonde sagesse (J. J.); mais c'est en conversation, avec familiarité, sans façon et sans gêne que nous tenons des propos.
On entend par discours employé absolument des paroles, en opposition à des effets ou à des réalités.
Nos vœux sur des discours ont peine à s'assurer....
Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, madame,
Par des réalités su convaincre ma flamme. Mol.
Mais on appelle absolument propos de mauvais propos, des cancans, des caquets, des discours médisants : se permettre des propos, se mettre audessus des propos, on a tenu des propos sur son compte (Acad.).
DISSERTATION, MÉMOIRE. Ouvrages de l'esprit peu étendus ou portant sur un point, sur une partie de ce qui fait la matière ordinaire d'un traité (Voy. Traité, dissertation).
La dissertation, latin dissertatio, est principalement érudite. Le mémoire n'a point du tout ce caractère. Mémoire, dans l'acception où il est considéré ici, est un mot du dix-buitième siècle, qui emporte pour idée accessoire que l'œuvre qu'il signifie contient des choses mémorables, dont on doit se souvenir, que c'est une œuvre à consulter, destinée à l'avenir, « Le principal but de nos Éloges est d'en faire un objet d'instruction pour nos lecteurs, et un recueil de mémoires sur l'état présent de la philosophie parmi nous. » D'Al.
Les mémoires des académies sont des opuscules recommandés par leur nom même à l'attention de la postérité. Mais ce sont proprement des dissertations qui composent les mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, a L'Académie des belles-lettres s'est proposé de présenter au public un recueil de Mémoires remplis de recherches et de critiques curieuses.... On se serait fort bien passé de je ne sais quelle dissertation sur les prérogatives de la main droite sur la main gauche. » Volt. « Avant que d'entrer en matière, je me crois obligé d'avertir que, surtout dans ce qui regarde la poésie, je ferai grand usage de plusieurs dissertations contenues dans les mémoires de l'Académie des inscriptions et belleslettres. » Roll. Les doctes font des dissertations; les savants, les hommes instruits ou versés dans une matière font des mémoires. « Il ne faut, pour décider cette question, ni mémoire ministériel, ni dissertation académique. » Bern.
DISSIMULÉ, SOURNOIS. Qui ne laisse pas apercevoir ce qu'il a dans l'âme, ses sentiments, ses desseins.
Dissimulé a été pris immédiatement du latin dissimulatus . Mais sournois tire-t-il aussi son ori-
gine du latin? Cela n'est pas vraisemblable ou tout au moins manifeste. De là la différence mise par l'usage et qu'il faut observer dans l'emploi de ces deux mots.
Dissimulé n'a rien que de relevé et pour le style et pour les personnages auxquels il convient. Sournois, au contraire, ne se dit bien qu'en conversation et en parlant de gens du commun ou même d'animaux. — Un courtisan dissimulé (Vert.); une servante sournoise (Mol.). —Dans la Henriade, Voltaire représente le pape Sixte- Quint comme
Violent, mais adroit, dissimulé, trompeur. Et dans une épître familière du même écrivain au duc de Richelieu on lit :
Arrive Isis, dévote au maintien triste, A l'air sournois.
— Suivant Labruyère, le plénipotentiaire est profond et dissimulé. Et suivant Delille, le chat et le renard sont sournois.
Et sournois dans son air, rusé dans son regard,
Qu'un projet d'embuscade occupe le renard.
Le dissimulé est proprement habile; le sournois, rusé. Dissimulé emporte les idées de profondeur et de tromperie ; c'est plutôt de la malice et de la moquerie qu'on attribue au sournois.
En outre, dissimulé se prend toujours au sérieux, au lieu que sournois est parfois un terme de badinage ou de plaisanterie, a Les premières impressions qu'on donne aux enfants dans la plupart des maisons sont presque toutes vicieuses ; on les voit arriver (dans celle-ci) menteuses, voleuses, dissimulées.... Vous avez raison, ma chère fille, de trouver bon que je vous appelle sournoise (ma chère sournoise), car ces sortes d'injures sont en moi de si véritables marques d'amitié, d'inclination et de confiance, qu'on trouve bon ce que je dis. » Maint.
DIVIN, CÉLESTE. Relatif à la puissance d'en haut, à la puissance souveraine de laquelle tout dépend dans le monde, et les hommes et les choses.
Divin, de la divinité, exprime une relation à cette puissance elle-même ; mais céleste, cœlestis, de cœlum, ciel, marque mr rapport au lieu où cette puissance, suivant l'opinion commune, réside avec les bienheureux, a Que de divines consolations vont se répandre alors dans votre âme ! Les cantiques célestes des esprits qui sont autour du trône de Dieu solenniseront ce jour heureux. » Mass. a Conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix! » J. J.
Cette âme en crut ainsi la divine bonté....
Une céleste voix, d'elle seule entendue,
A sa douleur secrète aussitôt répondit. Corn.
Divin fait toujours penser à Dieu lui-même : le divin Platon ressemble à Dieu, est comme un dieu; Mais céleste ne rappelle quelquefois que les habitants du ciel en général, à savoir les anges : « Les Hilarion et les Antoine, ces hommes tout célestes et comme les anges de la terre, & Bourd.
11 s'ensuit que, quand les deux mots s'emploient hyperboliquement pour signifier quelque chose d'excellent ou de parfait, divin renchérit sur céleste : « Au lieu de ces plaisirs infâmes et criminels que le monde présentait aux saints, Dieu,
dès cette vie, leur en a préparé d'autres tout célestes et tout divins. ■» Bourd.
D'ailleurs, divin est un terme positif et abstrait, au lieu que céleste, qui ne donne l'idée de la divinité que par figure, à l'aide de quelque chose de sensible, est plutôt une expression poétique et concrète. La colère divine, le céleste courroux. En prose nous disons d'ordinaire, la puissance divine. Mais les poètes parlent autrement : Reconnaissons, amis, la céleste puissance; Allons lui rendre hommage. Corn.
On admire la beauté divine de l'Évangile : « Il y a dans les vérités de notre religion une beauté divine qui les rend aimables. » Mass. Beauté céleste se dira mieux d'une beauté physique, apparente, de celle d'une femme, par exemple : a Ces femmes étaient deux monstres, in puris naturalibus, et j'en faisais (au moyen de ma pommade) des beautés célestes. » Les. Ce sont de divines lumières que les vérités du christianisme (Mass.), mais c'était une lumière céleste que la colonne de feu qui précédait les Israélites dans le désert.
DOGUE, MÂTIN. Noms de deux espèces de chien d'un naturel méchant, qui mordent et qu'on a coutume par conséquent d'employer à garder les maisons. « On demanda à Diogène quelle espèce de chien il était : Quand j'ai faim, dit-il, je tiens de la nature du lévrier, je caresse tout le monde; mais lorsque je suis saoul, je tiens du dogue, je mords tous ceux que je rencontre. » Fén. « Un amant! c'est une espèce d'animal soumis qui s'insinue auprès des filles en chien couchant, les mord en mâtin, et s'enfuit en lévrier. » Regn.
Le dogue, de l'anglais dog, chien, vient d'Angleterre comme son nom. C'est le chien le plus fort, le plus puissant, le plus féroce et le plus propre au combat. D'ordinaire on l'enchaîne à la porte de la maison qu'il garde ; quelquefois on le fait combattre contre un animal de la même ou d'une autre espèce ; les Espagnols l'ont fait servir à la destruction des premiers Américains qu'ils avaient découverts.
Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau..-. Attaché 1 dit le loup: vous ne courez donc pas Où vous voulez? Laf.
a Près de la chambre où couchait Alexandre, tyran de Phères, était posté un gros dogue enchaîné pour y faire la garde. » Roll. a On voit à ses pieds un gros dogue d'Angleterre, les yeux enflammés, la gueule ouverte, les poils hérissés, dans . l'attitude d'une rage prête à dévorer les actionnaires. » Bach. « On voit les ecclésiastiques s'attaquer et se battre, comme des dogues anglais, jusqu'à la mort, >» Montesq. « L'ennemi de la maison de Tchao veut d'abord en faire périr le chef en lâchant contre lui un gros dogue. » Volt. « En Amérique, on allait à la chasse des hommes avec des chiens.... Ces malheureux sauvages étaient dévorés par des dogues et tués à coups de fusil. » Id. « Le dogue espagnol Bérécillo dévorait les Indiens de Saint-Domingue et avait la paye de trois soldats. » Chamf.
Mâtin, en provençal et en vieux français mastin, désigne le chien d'un mas, c'est-à-dire d'une maison des champs, un chien de ferme ou de
basse-cour, un chien de village, canis villaticus, rustre, mal bâti, vilain et de peu de prix. » On voit revenir le centaure accompagné de deux autres garçons de la ferme, tous trois armés de longs bâtons, et suivis de leurs mâtins. » Les. « Les chiens naturels du Canada ressemblent aux mâtins de moyenne grandeur de nos villageois. » Buff. Un gros mâtin de basse-cour (Bach.). Sous le rapport du cas qu'on en fait et quant à la beauté de la forme l'opposition entre le dogue et le mâtin est frappante : le mâtin est le dernier des chiens. Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins, Au dire de chacun, étaient de petits saints. Laf. « Il ne faut pas chasser le sanglier avec les bons chiens courants destinés pour le cerf et le chevreuil; cette chasse leur gâterait le nez : des matins un peu dressés suffisent pour la chasse du sanglier. » Buff. « Le grand danois, le mâtin et le lévrier ne font que le même chien : le grand danois n'est qu'un mâtin plus fourni, plus étoffé ; le lévrier, un mâtin plus délié, plus effitë, et tous deux plus soignés. » Id. Au reste, le mâtin sert à tout dans les champs ou dans les campagnes ; il ne garde pas seulement les maisons, mais aussi les terres et les troupeaux. « Après avoir passé le jour à cultiver leurs terres, il faudra que mes vassaux passent la nuit à les garder ; ils auront des mâtins. » J. J.
Ce berger n'avait vu d'autres gens qu'un ermite, Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c'est tout.
Quand on applique ces mots à des hommes, dogue les suppose d'un haut rang et féroces, au lieu que mâtin ne se dit que de ceux qui sont de bas étage, vilains et méprisés. « Le vieux duc d'Albe, exilé depuis deux ans, fut rappelé comme un dogue enchaîné qu'on lâche encore pour aller à la chasse. » Volt. « Il n'y a jamais eu dans le sérail de sultane si orgueilleuse de sa beauté que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l'est de la blancheur olivâtre de son teint, lorsqu'il est dans une ville du Mexique, assis sur sa porte, les bras croisés. » Montesq.