‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 83 sur 881 · DEMANDER RAISON, DEMANDER LA RAISON · texte numérisé non relu

DEMANDER RAISON, DEMANDER LA RAISON

Demander qu'on explique quelque chose.

Demander raison est une expression faite et consacrée , dans laquelle le mot raison exprime vaguement et confondue avec d'autres , l'idée qui , grâce à l'article , se trouve définie et déterminée dans demander la raison. Demander la raison, c'est demander la cause pourquoi : on demande la raison d'un phénomène. Demander raison , c'est vouloir qu'on rende compte d'un procédé ou d'un propos , qu'on en dise le pourquoi et le comment , qu'on les expose de manière qu'ils paraissent raisonnables , faute de quoi on encourra une punition, ou l'on aura tout au moins à se repentir. Le confesseur demande au pénitent la raison de ses fautes , afin de s'éclairer sur l'état de son

âme ; un homme qui se prétend outragé demande raison de ses discours à celui dont il croit avoir à se plaindre.

PAR FORCE, PAR LA FORCE. C'est-à-dire , nonseulement de force , mais , ce qui est beaucoup plus énergique et beaucoup plus expressif, de vive force ; non-seulement contre son gré , involontairement , invitus , mais absolument contraint.

Par force se prend plutôt au moral, parce qu'il fait moins ressortir l'idée de force ; et par la force ne se prend qu'au physique , grâce à l'article qui donne à cette même idée sa valeur stricte et rigoureuse. « Le mariage est une chaîne où l'on ne doit jamais soumettre un cœurpar force. » Mol. On soumet un ennemi par la force , c'est-àdire par les armes et en employant la violence proprement dite. — « Par là le Saint-Esprit veut nous faire entendre qu'il y a un règne de fer , et c'est le règne de la justice rigoureuse qui assujettit par force les esprits rebelles , en les contraignant de porter le poids d'une impitoyable vengeance. » Boss. « Un prince justement irrité se jette vers les terres de son ennemi , et se les assujettit par la force. » Id.

ON,- L'ON. Expressions presque équivalentes, employées dans les phrases générales. Toutes deux viennent du latin homo, homme.

Mais la première étant privée de l'article, a moins de précision que la seconde. On dit, homme dit, signifie il y en a qui disent , sans aucune détermination de nombre. L'on dit , l'homme dit , signifie positivement les hommes , les hommes en général, tous les hommes disent. On dit que vous avez été chez lui hier donne à entendre que ce n'est pas tout le monde qui le dit , mais quelqu'un qui ne doit pas être nommé. L'on dit se dit à propos d'un bruit généralement répandu. On commence une proposition particulière indéfinie , et l'onune proposition générale définie. Aussi le premier est souvent employé lorsqu'il s'agit d'une ou de plusieurs personnes dont on a l'idée dans l'esprit et qu'on ne veut pas nommer. Une personne en colère dit à une autre : Il faudra bien qu'on m'obéisse, c'est-à-dire, que vous m'obéissiez. Un domestique vient-il annoncer à son maître qu'une ou plusieurs personnes désirent lui parler , il dira : On demande à vous parler. Certains écrivains religieux , tels que ceux de Port-Royal et Malebranche, évitant par esprit de piété l'emploi du mot je ou moi , qui est toujours haïssable , suivant Pascal , se servent du mot on , en parlant d'eux-mêmes. On n'est pas des esclaves pour endurer de si durs traitements (Acad.) , est bien une proposition particulière indéfinie , et l'on y serait tout à fait impropre ; de même que si , en vous adressant à une femme , au lieu de lui dire, on n'est pas plus jolie, vous lui disiez , l'on n'est pas plus jolie. Le mot on convient seul dans tous ces cas , parce qu'il s'agit d'indiquer vaguement et en termes indirects une ou plusieurs personnes. Le mot l'on convient seul quand il s'agit d'exprimer rigoureusement la généralité des hommes : nous devons croire que nous mourrons , parce que l'on est mort jusqu'ici. Cependant , comme il est rarement besoin de marquer expressément si on pense à un nombre in-

SYNONYMES QUI ONT LE MEME RADICAL

défini de personnes ou au genre humain tout entier , au mot on , qui signifie proprement quelqu'un ou des hommes , on fait signifier presque toujours les hommes , et , dans les phrases mêmes de la plus grande généralité , on se met à la place de Von. C'est un abus; il faudrait n'employer que Von quand on veut marquer strictement la généralité des hommes.

A VRAI DIRE ou A DIRE VRAI, A DIRE LE VBAI. Sans mentir , à ne rien celer ; espèces de locutions adverbiales dont on se sert pour attirer l'attention et obtenir créance.

A vrai dire est général , vague , indéterminé ; c'est une sorte de remplissage , une expression peu rigoureuse qu'on emploie fréquemment par manière de parler , sans beaucoup de conséquence , sans bien peser la valeur des termes; mais à dire le vrai est plus expressif, plus fort, moins commun; on ne s'en sert qu'à bon escient ; il marque l'intention bien arrêtée de ne pas tromper et l'attention qu'on fait à ses paroles. A vrai dire se trouve à chaque instant dans nos conversations ; un témoin devant le juge dira plutôt à dire le vrai , pour donner de la force ou de l'autorité à sa déposition.— Avec ces caractères, à vrai dire se place naturellement au commencement de la phrase , comme certes , en guise de simple formule affirmative ; au lieu que à dire le vrai convient au milieu d'une phrase pour marquer une correction ou une modification dans ce qu'on vient de dire , modification importante et qu'on ne hasarde pas sans y avoir bien réfléchi. « A dire vrai , l'art n'est jamais plus parfait que lorsqu'il ressemble si fort à la nature, qu'on le prend pour la nature même. » Boil. a Les étrangers viendraient dans notre ville...; quoique , à dire le vrai , sur beaucoup de fortes raisons , je regarde ce concours comme un inconvénient bien plus que comme un avantage. » J. J. — Du reste , cette différence qui provient de l'absence de l'article dans une des deux phrases et de sa présence dans l'autre est plus considérable et plus frappante quand, non content de retrancher l'article dans la première, on place vrai avant dire ( à vrai dire ) , et non dire avant vrai {à dire vrai) , comme le fait Boileau. Aussi nous disons généralement aujourd'hui à vrai dire plutôt qu'à dire vrai.

ENTENDRE RAILLERIE , ENTENDRE LA RAIL- LERIE. Ces deux expressions désignent la manière d'être , la disposition de quelqu'un par rapport à la raillerie.

Dans la première , le mot raillerie marque quelque chose d'indéterminé : entendre raillerie , c'est entendre sans s'offenser une ou des railleries auxquelles on est en butte , quel qu'en soit le sujet , dans quelques circonstances qu'elles aient lieu.

Hé ! mon Dieu ! tout cela n'a rien dont il s'offense. Il entend raillerie autant qu'homme de France ; Et de bien d'autres traits il s'est senti piquer, Sans que jamais sa gloire ait fait que s'en moquer.

Mol.

«Le duc de Veragua entendait raillerie, jusquelà que ses amis l'appelaient familièrement don Puerco.... Tout cela se passait en plaisanterie qu'il recevait le mieux du monde. » S. S. Dans entendre la raillerie , dont le sens est , s'entendre

à railler, être entendu dans l'art de railler, le mot raillerie a perdu toute indétermination ; il ne s'agit plus d'une ou de plusieurs railleries quelconques , mais de la raillerie , art particulier d'amusement qui diffère de tout autre : on entend la raillerie , comme on entend la poésie ou le métier des armes. « Vous n'avez pas le talent d^ntendre la plaisanterie. » Dudeff. Voltaire écrit au roi de Prusse : « Vous savez vous moquer des gens mieux que personne ; le neveu de Constantin , qui a ri et fait rire aux dépens des Césars, n'entendait pas la raillerie aussi bien que vous. » La première expression fait songer aux cas particuliers , mais ne les détermine pas; la seconde marque le genre et le détermine.

AVOIR INTENTION, DESSEIN, ENVIE; AVOIR L'INTENTION, LE DESSEIN, L'ENVIE. Vouloir faire, se proposer de faire quelque chose et y tendre.

Les expressions sans l'article forment des locutions générales dans lesquelles les substantifs s'effacent en quelque sorte , perdent ce qu'ils ont de saillant et ne se font plus remarquer ; elles signifient toutes une disposition incertaine , chancelante et molle , une simple velléité. Ces mêmes expressions avec l'article présentent les substantifs avec un caractère de détermination qui les signale et les met en relief : elles signifient ' une résolution bien arrêtée, pour l'exécution de laquelle , le lieu , le temps , les moyens , sont fixés , et pour l'exécution de laquelle on est près d'agir , et prêt à agir , dût-on avoir des obstacles à braver. On a intention , etc. , de voyager , longtemps à l'avance , sans qu'on y ait réfléchi , sans qu'on sache si on changera d'avis , ni quelle direction on prendra. Lorsqu'on a Vintention , etc. , de voyager , le voyage est prochain , la résolution ferme , la direction certaine. On a intention , etc. , de nuire à quelqu'un sitôt que l'occasion s'en présentera ; on a Vintention , etc. , de lui nuire , quand on en a formé expressément le projet et qu'on cherche à le réaliser.

CONDAMNER A MORT, CONDAMNER A LA MORT. Condamner à mourir.

Condamner à la mort est une expression faite et consacrée pour désigner une manière ordinaire ou habituelle de condamner à mourir , c'est-àdire celle dont les tribunaux font usage en général contre certaines espèces de grands criminels : les assassins , les infanticides et les incendiaires sont condamnés à mort. Condamner à la mort se dit quand il est question d'un fait , d'une application de la loi ou de la coutume à un cas particulier : les juges , après avoir longtemps délibéré sur la peine à infliger à cet accusé, l'ont enfin condamné à la mort. Ou bien même condamner à la mort n'emporte l'idée d'aucune formalité légale et signifie une action unique , singulière , sans aucune analogie avec celle des tribunaux : un général , qui vient de prendre une ville d'assaut , condamne à la mort les hommes en état de porter les armes; une conspiration venant à manquer , on condamne à la mort tous les conjurés. « J'avais élevé un jeune loup qui jusqu'à l'âge d'un an n'avait fait

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