PREMIÈRE PARTIE
aucun mal ; mais dès la seconde année il commit tant d'excès qu'il fallut le condamner à la mort. » Buff. Dieu nous a tous condamnés à la mort. — I A mort indique quelque chose d'accoutumé , de réglé , et laisse l'idée de mort dans l'ombre , pour ainsi dire ; à la mort annonce un fait dans des circonstances toutes spéciales et met en relief l'idée de la mort. De même , des instruments de mort sont tels par leur nature , par leur destina- ; tion : telles sont l'épée et les armes à feu ; mais l'instrument de la mort se dira d'un objet parti- ; culier , d'un bâton , par exemple , qui aura servi ' à donner la mort dans un cas particulier. De même ! aussi haïr à mort se dit plutôt en général que haïr à la mort , et est dans une circonstance donnée une expression moins énergique. — Enfin, pour ce qui concerne condamner à mort et condamner à la mort , on peut être condamné à mort sans que la mort s'ensuive , soit parce qu'on ne se ! trouve pas dans le pays , soit parce qu'on s'évade , j soit parce qu'on obtient une commutation de peine ; mais quiconque est condamné à la mort ne peut manquer de mourir.
AVOIR DROIT, AVOIR LE DROIT. Avoir la permission , la faculté de faire quelque chose , pou- ' voir la faire comme chose juste, y être autorisé.
Il s'agit dans la première expression d'un droit vague, mal défini, commun, d'une application éventuelle et incertaine , dont on ne peut pas se prévaloir en toute rigueur, et, dans la seconde, ' d'un droit précis et rigoureux. Une preuve que ce double sens résulte bien de l'absence de l'article dans l'une , et de sa présence dans l'autre , c'est qu'on dit avec à , préposition qui marque généralité et indétermination , avoir droit à réclamer quelque chose , et avec de , préposition qui ex- ! prime des rapports précis et particuliers , avoir le j droit de réclamer quelque chose. On a droit à des égards , à la reconnaissance de quelqu'un ; on a le droit de commander , de voter , de vendre une propriété. L'enfant qui se conduit bien a droit à demander des récompenses; à la fin du jour, le journalier a le droit de demander son salaire. — ! On distinguerait d'une manière semblable , avoir tort et avoir le tort , prendre soin et prendre le soin.
AVOIR COUTUME , AVOIR LA COUTUME de faire j quelque chose. La faire fréquemment , d'ordinaire, j
Avoir la coutume se dit en parlant d'une ma- ! nière d'agir , non pas générale et commune , mais singulière, et remarquable par cela même, sur la- I quelle on veut arrêter particulièrement l'attention. | De sorte qu'ici l'article le. la, joue le même rôle j que son primitif latin , ille \illa , celui-ci , celle-ci; ! il est démonstratif, il sert à faire remarquer telle ou telle chose en particulier : ille Homerus , le fa- ; meux Homère. On a coutume de mentir , de se le- ! ver matin , de faire des promenades à cheval. ! « Les Anglais , dit Voltaire , ont la coutume de finir presque tous leurs actes par une comparaison. » « Il y a des pays où les femmes ont la cou- ' tume de se percer le nez pour y pendre des joyaux. » (Hist. des Voyages.)
AVOIR. TROUVER, DONNER, FOURNIR OCCA- SION; AVOIR, TROUVER, DONNER, FOURNIR L'OCCASION. C'est, d'une part, être ou venir,:
de l'autre, mettre à portée de faire quelque chose.
On a souvent et facilement occasion , rarement et difficilement Yoccasion de faire quelque chose. Un médecin de village a presque tous les jours occasion d'observer les phénomènes de la fièvre , et a peine trois ou quatre fois dans sa vie Voccasion d'observer ceux de l'aliénation mentale. D'autre part , on trouve occasion quand l'occasion a lieu par hasard , se présente d'elle-même , et on trouve V occasion quand on cherche l'occasion, qu'on la désire. On trouve occasion de faire ce qu'on a intention de faire , et V occasion de faire ce qu'on a l'intention de faire. Un écolier trouvant occasion de vendre ses livres , est tenté par l'appât du gain. Je suis obligé de retarder la vente de ces livres , jusqu'à ce que j e trouve V occasion de le faire avantageusement. Il en est de même de donner ou fournir occasion à l'égard de donner ou fournir Voccasion. Dans le premier cas , l'occasion n'est pas , et , dans le second , elle est déterminée du côté de celui qui la donne ou la fournit comme du côté de celui à qui elle est donnée ou fournie , c'est-à-dire que , dans le premier cas , celui qui la donne le fait involontairement , par hasard , sans le savoir , et que celui à qui elle est donnée ne la voulait pas , ne la désirait ni ne la cherchait , n'y pensait même pas ; tandis que la seconde expression emporte des accessoires tout contraires. Votre étourderie m'a donné occasion de remarquer votre défaut principal. Vous recevrez plus souvent de mes lettres , si les vôtres , devenant plus fréquentes , me donnent plus souvent Voccasion de vous écrire.
A TRAVERS, AU TRAVERS. Au milieu, par le milieu.
A travers est une locution générale , dans laquelle le mot travers sl perdu de sa valeur et n'attire plus l'attention. Dans au travers on insiste , pour ainsi dire , sur le travers dont on parle , on le tire de l'indétermination , on le fait remarquer. Si bien qu'à travers s'emploie quand on veut simplement marquer l'action d'aller au delà en passant par un milieu , et au travers quand on veut appeler l'attention sur ce milieu lui-même. A travers votre porte vous apercevrez quelqu'un venir vers vous; mais vous aurez bien de la peine à distinguer une personne au travers des ténèbres de la nuit. Ce qui frappe en général l'esprit dans le milieu traversé , c'est la résistance qu'il oppose ou le danger qu'on court en le traversant. De là vient que presque toujours ce à travers quoi on passe laisse un passage, une ouverture, un jour; tandis qu'il faut se faire un passage , une ouverture , un jour dans ce au travers de quoi on passe. On passe à travers les champs , on passe son épée au travers du corps. Le fil passe à travers l'aiguille qui est percée; l'aiguille passe au travers de l'étoffe ou de la peau qu'elle perce. Certains grains passent à travers un crible (Boss.) ; un soldat perce au travers d'un bataillon (Acad.). Les objets s'aperçoivent à travers un verre (Boss. , J. J.) , à travers des vitres (Fén. S. S.); mais des impuretés empêchent la lumière de pénétrer au travers d'un verre fort épais (Desc). — « L'eau des rivières
ne s'étend pas loin, en filtrant à travers les terres. » Buff. ce II est aisé de concevoir qu'étant si subtils et si agités , les esprits animaux passent à travers les pores. » Boss. « A travers les arbres j'ai entrevu un palais d'où il sortait de la fumée. » Fén. « H était aisé, à travers ses beaux discours, de découvrir ce qu'il pensait. » Roll. Au travers des périls un grand cœur se fait jour. Rac. a Se faire jour au travers de tous les obstacles. » Bourd. «Nous passâmes au travers des écueils.» Fén. « Sa mère avait passé au travers de la flamme et s'était sauvée. » Sév. a C'est au travers de toutes ces épines que j'espère parvenir à la joie de vous recevoir. j> Id.« Je vois au travers de tant de nuages quelque rayon de la grandeur divine. » Boss. « J'ai cru apercevoir, au travers de ces nuages, qu'on vous estime comme on le doit. y> Volt.
A DÉFAUT, AU DÉFAUT. Telle personne ou telle chose manquant , à la place de telle personne ou de telle chose.
Au défaut est plus précis. C'est pourquoi il convient mieux en parlant des personnes, a Aristote aurait rapporté cet oiseau au genre verdier; c'est ce qu'a fait M. Brisson au défaut d'Arfstote. y> Buff. a Au défaut des auteurs connus, Perrin produit pour toutes preuves quelques vieux livres des Vaudois. » Boss. C'est encore à cause de ce caractère de précision qu'au défaut se dit de préférence par rapport au passé et au présent , qui sont déterminés et certains, ce Expressions brutales, qu'au défaut de l'équité et de la raison une bonne éducation aurait supprimées. » Boss. ce Au juge de l'honneur a été remis le droit de la justice éclatante , au défaut de la justice personnelle et sanglante que la loi proscrit. » Beaum. A défaut, an. contraire , est plutôt de mise quand il s'agit des choses de l'avenir, ce Ce roi de Castille rappela ses petits-fils aînés à leurs droits , et à défaut de leur race , appela à sa couronne celle de saint Louis. » S. S. « Si , à défaut de payer les annates , le^pape refuse des bulles, Duaren conseille à l'Église gallicane d'imiter celle de l'Espagne. » Volt, ce Si la poule n'a pas ses propres œufs , elle couvera ceux d'une autre poule , et , à défaut de ceux-là, ceux d'une femelle d'une autre espèce. » Buff. ce A défaut d'autre crime, on veut vous faire passer pour émigré. » Beaum. Ainsi au défaut signifie telle personne ou telle chose ayant manqué ou manquant ; et à défaut , si par hasard une chose vient ou venait à manquer. — Toutefois au défaut se dirait bien aussi relativement au futur , mais relativement à un futur fixe et indubitable , et non pas vague ou douteux : à défaut de vin, nous boirons de l'eau, voilà l'expression ordinaire ; mais si on est sûr que le vin fera défaut , on dira mieux : au défaut de vin , nous boirons de l'eau.
TOUT, TOUT LE. Ces deux expressions marquent une totalité.
^Mais cette totalité n'est pas la même, tant s'en faut , comme on peut le voir par les deux phrases : tout homme est mortel , et , tout l'homme est mortel. Tout sans l'article le indique la totalité des individus de l'espèce, mais ne désigne
| pas en particulier celui-ci ou celui-là. Tout le exprime la totalité, non des individus de l'espèce , mais des parties» intégrantes qui consti- I tuent l'individu , pris pour type du genre. Dans j tout homme , le mot homme est vague , manque de précision; c'est un homme quelconque. Tout homme est capable d'un pareil effort. La vérité , tout homme est mortel , parce qu'elle ne concerne en particulier , ni celui-ci , ni celui-là , donne à réfléchir à chacun, et peut avoir sur la conduite des homme une influence utile. Dans tout l'homme , le mot homme a un sens précis et bien défini ; c'est l'homme distinct de tout ce qui n'est pas lui , tel que nous le concevons en lui-même ; et , s'il était vrai que tout l'homme fût mortel , il n'y aurait, vu la parfaite détermination de l'être dont il s'agit , aucun doute sur le sort de toutes les parties de nous-mêmes après cette vie , quel que dût être celui des autres créatures. Ainsi, dans l'une de ces expressions, le mot homme n'est pas défini , dans l'autre il l'est : dans la première , il est indéterminément distributif , c'est-à-dire relatif aux individus qu'il ne détermine pas \ dans la seconde , il est générique défini , c'est-à-dire significatif d'un genre parfaitement circonscrit et délimité.
2° Synonymie des noms sans article avec ces même{ noms. précédés de l'article composé, du, de le, d* la, des.
Les derniers , outre qu'ils sont plus précis et plus déterminés , ont toujours et essentiellement moins de généralité que les premiers.
AVOIR PEINE, PITIÉ, HORREUR, HONTE; AVOIR DE LA PEINE, DE LA PITIÉ, DE L'HOR- REUR, DE LA HONTE. Éprouver des sentiments exprimés par les mots peine , pitié , etc.
Les mêmes distinctions devant s'appliquer à tous ces synonymes, nous nous bornerons à traiter avoir peine , et avoir de lapeine. Ils signifient trouver des difficultés , des obstacles à faire et à dire quelque chose , ou bien y répugner. Avoir peine est une expression générale indéfinie , une formule toute faite ; le mot peine n'y a qu'un sens vague et indécis sur lequel l'esprit ne se porte point ; il s'est en quelque sorte fondu avec le verbe avoir , ce qui lui a ôté une partie de sa force. Vous marchez d'un tel pas, qu'on apeineà vous suivre.
Mol.
Avoir de la peine implique deux idées accessoires qui lui viennent de l'article et de la préposition de. D'abord, il indique une peine réelle, une difficulté, ou une répugnance plus expressément marquée, sur laquelle il arrête davantage l'esprit, ce J'aurai de la peine à vaincre l'amour que j'ai pour vous. » Mol. Dans cette phrase : deux aruspices, disait Cicéron, ont peine à se regarder sans rire , le mot peine n'a pas , à beaucoup près , la même précision que dans cette autre , avoir de la peine à parler , à respirer , à marcher. Avoir peine signifie que ce n'est pas sans peine , que ce n'est pas aisément qu'on fait une chose ; et avoir de la peine , que c'est avec une véritable peine , avec une véritable difficulté , en souffrant ou en s'efforçant. On a peine à reconnaître une personne (Mol. , Regn.)-