EFFRAYER, ÉPOUVANTER, EFFAROUCHER
Causer une grande peur.
Effrayer, c'est frapper de frayeur ou d'effroi, jeter dans un état de stupeur et d'immobilité. « Sans rien répliquer et sans rien dire, qu'auronsnous à faire autre chose que de demeurer dans un triste et morne silence, confus, interdits, effrayés? » Bourd. « Quand la colère de Dieu tonnait, qu'elle t'effrayait, qu'elle te consternait, c'était une colère de pardon. » Id. a J'encourageai les matelots effrayés, je leur fis abaisser les voiles. » Fén. « Elle eut une nouvelle joie de les découvrir effrayés du ton absolu que le roi avait pris, découragés et persuadés que ce serait se perdre inutilement que de tenter plus rien. 53 S. S.
Épouvanter et effaroucher annoncent la production d'un tout autre effet, qui est, non pas une disposition passive, un abattement, mais une disposition active, un empressement à fuir.
Mais on épouvante en disposant à fuir plein de trouble, tout éperdu, comme une armée en déroute. « Un sanglier ravageait les campagnes.
Les laboureurs épouvantés se réfugiaient dans leurs villages. » Fén. a Les beaux-arts se réfugiaient autour de Minerve, étant épouvantés des fureurs brutales de Mars qui ravage tout, comme les agneaux bêlants se réfugient sous leurs mères à la vue d'un loup affamé. » Id.
Le flot qui l'apporta recule épouvanté. Rac.
On effarouche en disposant à fuir tout farouche ou furieux comme un bœuf échappé de l'abattoir et mis en furie par la menace du coup mortel. Contenir un peuple effarouché (Volt.) ; un pays mécontent et effarouché d'une domination (Id.); un livre qui effarouche les dévots (J. J.) leur inspire une peur qui les excite, qui les soulève contre l'auteur. « On se laisse effaroucher contre toutes les personnes que les rapporteurs veulent rendre suspectes. » Fén. « Le roi effarouché de la proposition lui avait demandé d'un air sévère et rengorgé ce qu'il lui voulait. » S. S. o Au Japon, des âmes partout effarouchées et rendues plus atroces (par la sévérité des peines) n'ont pu être conduites que par une atrocité plus grande. » Montesq. « Les cris effrayants de l'armée ennemie, joints à une grêle de traits, effarouchaient les éléphants , les mettaient en fureur, et souvent les obligeaient de se tourner contre leurs propres troupes. » Roll.
ÉGAL, INDIFFÉRENT. Qui est de même valeur, et non' pas d'une valeur plus grande.
Égal se dit quand il est question de choses. « Il y avait déjà longtemps que toutes les saisons étaient devenues égales pour les soldats de Charles XII et pour ceux du czar. » Volt. « A l'exception de vous, toute femme m'est égale : brune, blonde, petite ou grande, tout cela revient au même. » Mariv.
Mais indifférent est le terme propre quand on parle d'actions, a II m'est indifférent d'aller là ou ailleurs. » Acad. a Tiens, une bonne fois pour toutes, demeure, va-t'en, reviens, tout cela doit m'être indifférent, et me l'est en effet. » Mariv.
« Je crois qu'entre toutes les choses égales , et dont le choix était indifférent, le Verbe n'a point dirigé la volonté humaine et n'a fait que consentir à son choix. » Fén. a Je sais que tous les lieux sont égaux , et qu'il est fort indifférent de mourir sur les bords de l'Elbe ou du Rhin. » Volt.
Dire qu'un homme est tel, que tout lui est égal, cela signifie que rien ne l'affecte, qu'aucune chose n'est pour lui plus agréable ou plus désagréable qu'une autre : « Birton, à qui tout était égal, montrait une gaieté évaporée. » Volt. Mais si un homme est tel , que tout lui soit indifférent , cela revient à dire qu'il n'est pas plus porté à faire une chose qu'à en faire une autre : a Un bon domestique suit son maître à droite, à gauche, vite et lentement; il descend, il monte; il sort, il rentre : tout lui est indifférent , pourvu qu'il obéisse. » Fén.
ÉLOIGNÉ, LOINTAIN, RECULÉ. Qui^est à une grande distance.
Éloigné et lointain, esloingné et loingtain, ont le même radical, loin, du latin longe. Mais le premier est un participe pris adjectivement, et le second un adjectif à terminaison significative. Ce
qui est éloigné a été placé et se trouve loin ; ce qui est lointain, selon le sens de la terminaison ain, vient de loin ou est relatif à ce qui est loin. On dira donc un pays ou un temps élaigné; mais on dira, en employant exclusivement lointain, des boissons lointaines (J. J.), couvrir sa table de charognes lointaines (Id.), un commerce lointain (Sév.), des courses lointaines (Buff.), des entreprises lointaines (Volt., Bern.), des guerres lointaines (Montesq., Lah.).
Et quand lointain se joint aux mêmes substantifs qu'éloigné, quand on s'en sert en parlant des lieux, par exemple, il est plus vague; et c'est pourquoi, à la différence d'éloigné, il se place très-bien avant le substantif comme épithète sans pouvoir se mettre à la fin d'une proposition comme attribut. On dit qu'un pays ou un village est éloigné, éloigné de tant de lieues; mais on dit la lointaine Afrique (Staël), un lointain rivage (Del.), entreprendre un voyage en lointain pays (Laf.), porter quelque cbose dans un lointain village (Regn.). C'est la même distinction qu'entre proche et prochain (Voy.).
Des pays ou des peuples éloignés sont à une grande distance, il est vrai, mais à une distance néanmoins certaine; des pays ou des peuples lointains sont à une distance indéterminée, incertaine, dont on n'a pas d'idée, et par conséquent très-grande. D'uù il suit que lointain renchérit sur éloigné. « Jonas s'embarque à Joppé pour aller à l'autre extrémité du monde; car on convient que Tharsis était extrêmement éloignée du côté de l'Occident. Il ne faut pas se persuader que le saint prophète crût que Dieu ne le verrait plus lorsqu'il irait dans les terres lointaines. » Boss. « La distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations nous apprennent des pays lointains.... Moins rebutés par la barbarie des coutumes de peuples si éloignés, que réjouis par leur nouveauté.... » Labr. « D'où vient que vous ne voyez dans un avenir lointain que le petit marquis (qui doive être en place)? Je ne sais si c'est que j'ai peu de part à cet avenir si éloigné; mais j'avoue que.... » Sév.
Reculé signifie éloigné et retiré, éloigné et mis à l'écart ou hors de la portée, difficilement accessible oupénétrable. « Elle voudrait trouver, dans quelque province reculée, un petit asile. » J. J. a Edwards a pensé que les bécasses allaient toutes dans les contrées les plus reculées du Nord : apparemment il n'était pas informé de leur retraite aux montagnes. » Buff. « 11 n'y aurait point de pays où les bêtes attaquassent les hommes ; on ne trouverait plus d'animaux féroces que dans les forêts reculées. » Fén. « Fuyez, mon bien-aimé.... Je ne puis souffrir la foule; fuyez vite dans des lieux écartés et sur les montagnes les plus reculées. » Bos.
Va chercher un asile en des bords reculés. Del. « Ceux qui vivent loin de vous (Grands de la cour), dans les provinces les plus reculées, conservent encore du moins quelque reste de l'ancienne simplicité. Mais plus les pays se rapprochent de vous, plus l'innocence s'altère. » Mass. On le voit, un pays reculé est un asile, une retraite, un lieu mis à l'abri de certaines choses.
Pareillement, les temps les plus reculés sont ceux jusqu'où s'étendent et pénètrent le plus difficilement les recherches de l'érudition. « Les médailles ont servi souvent à éclaircir ou à constater les faits et les époques des siècles les plus reculés. » Labr.
ÉLOIGNEMENT, LOINTAIN. Ce qu'il y a d'espace devant nous, à une grande distance : apercevoir quelque chose dans V éloignement ou dans le lointain.
Éloignement, état résultant de l'action d'éloigner, marque une distance grande, mais déterminée pourtant et certaine. Lointain, ce qui est lointain, c'est-à-dire relatif à quelque chose d'éloigné, suppose, au contraire, une distance indéfinie et vague.
« Jusqu'ici nous n'avons considéré Dieu que dans une espèce de lointain qui nous présentait un grand spectacle, mais dont Vèloignement confondait un peu la perspective. » P. A. Le lointain est toujours un éloignement tel, que la perspective y est confuse ou confondue.
Ce qu'on aperçoit dans Vèloignement se voit et se reconnaît sans peine, ce Ils eurent soin de me placer dans un. endroit d'où je pouvais aisément avoir le spectacle de toutes les courses et celui de la rivière, avec la vue de Londres dans Vèloignement. » Volt. « Qu'on regarde des prés couverts de gens qui fanent et chantent, et des troupeaux épars dans Vèloignement; insensiblement on se sent attendrir. » J. J. ce Quel spectacle! quel moment que celui où le jeune Egisthe paraît dans Vèloignement levant au ciel ses mains chargées de chaînes! » Lah. « Les Athéniens et les Spartiates prévoyaient l'orage qui se préparait dans Vèloignement. » Cond. « Je vois la mer dans Vèloignement. » Thom. « Cet arbrisseau exhale dans Vèloignement une odeur agréable. »Bern. — Mais ce qu'on aperçoit dans le lointain se voit à peine, se perd dans les nues ou est incertain. « Je ne peux me lasser de vingt lieues de ce beau lac, de cent jardins, des campagnes de la Savoie, et des Alpes qui les couronnent dans le lointain. » Volt. ce Je regarde fort loin par un petit trou un homme posté sur un toit; le lointain ^t le peu de rayons m'empêchent d'abord de distinguer si c'est un homme. » Id. a Vous voyez les choses de près, et je les vois dans un lointain qui les défigure. » Id. « Sédaine indique plus qu'il ne développe. Tel est ici l'amour de ce jeune homme et de Victorine, qui n'est aperçu que dans le lointain. » Lah. « Une récompense promise en argent est trèspuissante, mais la moitié de sa force se perd dans le lointain de l'avenir. » J. J. ce Le duc de Noailles voyait derrière moi M. le duc d'Orléans, M. de Beauvilliers, peut-être Monseigneur le Dauphin dans le lointain, et à tout hasard il avait envie de me ramasser par le chemin. » S. S. « Ces ténèbres qui bordent l'horizon dans le lointain semblent donner l'idée d'un espace inconnu. » Staël. « La mort de l'orateur (Bossuet) jetée par luimême dans le lointain, et comme aperçue par les spectateurs,.... » Thom.
En termes de peinture lointain est l'expression consacrée, parce que dans les tableaux les objets éloignés sont représentés d'une manière
SUPPLÉMENT
indécise et indistincte, environnés d'une lumière vaporeuse. « Le Titien peint des montagnes escarpées et des lointains qui s'enfuient dans l'horizon. » Fén. « Les lointains de Vernet sont vaporeux. » Did.
ÉLOQUENCE, ÉLOCUTION. Don de la parole, talent de s'exprimer.
Véloquence est d'un homme éloquent, qui est éloquent; Vélocution est d'un homme qui parle éloquemment, qui se montre éloquent. Avec de Véloquence on est puissant, et avec de Vélocution on brille : ce qu'on considère dans l'une, c'est la force, et dans l'autre c'est la forme ou l'éclat. « C'est aux écueils que rencontre Véloquence, qu'elle heurte et qu'elle franchit, c'est au détroit où ses flots se resserrent et redoublent de force et d'impétuosité, c'est là qu'elle se fait connaître, et perd le nom d'élocution pour prendre celui d'éloquence. » Marm. « Parmi les causes de l'illusion on compte les prestiges de Véloquence, la pompe et l'élégance de Vélocution. » Id.
Vélocution est donc une partie de Véloquence, celle qui regarde l'expression, la manifestation des pensées, ou c'est une éloquence toute apparente, qui consiste presque toute dans les paroles, comme est celle d'Isocrate et de Fléchier. « On peut être éloquent en quelque langue et en quelque style que ce soit, parce que Vélocution n'est que l'écorce de Véloquence. » D'Al. Dans un projet de l'Académie française, lequel devait servir de préface à ses statuts, M.. Faret disait que « Vélocution n'était pas à la vérité toute Véloquence, mais qu'elle en faisait une fort bonne et fort considérable partie. » Pell.
EMBRASSER, ÉPOUSER. Pris au figuré, ces deux verbes signifient également s'attacher par choix à quelque chose; en sorte qu'il semble qu'on puisse dire indifféremment, par exemple, embrasser et épouser un parti, des intérêts, des sentiments, des opinions, une secte. Cependant ils n'équivalent pas tout à fait l'un à l'autre.
Embrasser marque plutôt le choix, et épouser l'attachement, le premier la détermination du sujet, et le second l'état qui s'ensuit. En effet, qu'un jeune homme embrasse une jeune fille, c'est un commencement, une déclaration, un témoignage de préférence ; mais qu'il Vépouse, c'est le comble de l'union, c'est, en fait d'engagement, quelque chose d'achevé. Embrasser l'intérêt ou les intérêts de quelqu'un, c'est donc se déclarer pour lui. Esther dit à Dieu :
J'attendais le moment marqué dans ton arrêt
Pour oser de ton peuple embrasser l'intérêt;
Ce moment est venu. Rag.
Mais épouser l'intérêt ou les intérêts de quelqu'un, c'est soutenir constamment sa cause ou être disposé à le faire. « Il m'a fait une fatigante lecture de toutes les méchantes plaisanteries de la gazette de Hollande, dont il épouse les intérêts. » Mol. On embrasse, c'est-à-dire qu'on entreprend, la défense de quelqu'un; épouser la défense de quelqu'un est une façon de parler inusitée.
Ensuite, embrasser exprime une action réfléchie, faite avec discernement et calme, et de là vient qu'on dit embrasser une doctrine, une maxime, un avis, une religion, un état, un cer-
tain genre d'études. Au contraire, on n'épouse qu'avec une ardeur passionnée, et ce qui le prouve c'est qu'épouser s'emploie seul pour signifier partager la passion ou les passions de quelqu'un. « Sans la probité, l'orateur épouse la passion et les haines de ceux pour qui il parle. » Labr.
Tl fallut épouser les passions du frère. Corn.
Il y va d'épouser sa haine jusqu'au bout,
D'en suivre la furie. Id.
Je deviens parricide, assassin, sacrilège;
Pour qui? Pour une ingrate à qui je le promets,
Dont yépouse la rage.
(Oreste, dans Andromaque). Rac.
Vous qui de l'hérésie épousant les fureurs.... L. Rac.
On embrasse proprement un parti (J. J., S. S., Cond., Roll.), et on épouse une faction (Volt.) ou une querelle (Bourd., S. S., Cond.). « Il ne restait à Philippe de Macédoine qu'à embrasser le parti des Thébains.... Il résolut d'épouser la querelle de Thèbes contre les Phocéens. » Roll. Que si toutefois on peut dire épouser un parti, c'est quand on s'y attache avec la même chaleur que si c'était une faction. Et réciproquement, ce ne sera pas absolument une faute de dire embrasser une querelle, pourvu qu'il soit question d'y entrer après examen et avec modération, et non pas d'une manière emportée.
ÉMINENCE, MONTICULE, TERTRE. Élévation peu considérable et isolée.
Éminence vient du latin eminere, sortir de, être proéminent, saillant, s'élever au-dessus, surpasser. C'est pourquoi V éminence est relative; elle fait penser à la plaine du milieu de laquelle elle sort ou surgit comme une saillie, comme un relief dirigé de bas en haut. «Le flot avait déjà couvert toute la campagne qui était autour du fleuve, et il ne paraissait plus que quelques éminences, comme de petites îles. » Vaug. « La terre et la mer y sont mêlées (en Chine) de façon qu'il paraît évidemment que c'est un pays inondé duquel on ne voit plus que les éminences et les terres élevées. » Buff. « De cette façon, le sommet des montagnes se sera trouvé à découvert. C'est ce que nous appelons des pics ou des cornes de montagnes, et ce qui a formé toutes ces éminences pointues qu'on voit en tant d'endroits. » Id. Toutes les élévations du globe, considérées comme des aspérités qui en diversifient la surface, s'appellent des éminences : « On peut dire qu'en général les plus grandes éminences du globe sont disposées du nord au sud. » Buff. — Véminence est aussi relative aux objets environnants; elle les surmonte, les domine ou les menace. « Épipole était une hauteur hors de la ville (de Syracuse) et qui la commandait... Au bas de cette éminence était une célèbre prison appelée les Carrières. » Roll. « 11 aperçut un château magnifique situé sur une petite éminence qui régnait dans la plaine. » Les. «Le prince de Condé attaqua le camp de Merci, retranché sur deux éminences. » Volt. « Ces gendarmes se couchaient sur le ventre, sans éviter le canon qui les voyait d'une éminence. » Boss. « Valère fut soupçonné d'affecter la tyrannie à cause d'une maison qu'il faisait bâtir sur une éminence. » Id.
Le monticule et le tertre sont absolus, et non pas relatifs.
Mais le monticule est composé de toutes sortes de matières. « Si la mer, par son flux, avait d'abord fait un petit monticule de quelques pieds de sable, j'ai grand'peur que le reflux n'eût détruit ce que le flux aurait formé. » Volt. « M. le chevalier Hamilton m'a dit avoir vu plusieurs monticules composés de grosses masses de pierres calcaires, qui ont été évidemment, soulevées par diverses explosions causées par des vents souterrains. » Buff. « Elle paraît s'étendre (cette mine de charbon) dans toute la base du monticule qui la renferme. » Id.
Le tertre est toujours de terre comme la terrasse. « Les taupes élèvent ensuite un tertre pardessus (la voûte de leur souterrain) .... Leurs petits se trouvent à couvert de la pluie par la voûte qui recouvre le tertre sur lequel ils reposent. Ce tertre est percé tout autour de plusieurs trous en pente.-» Buff. « Je m'asseyais sur les terrasses et les tertres pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses rivages. » J. J. « Il fallait élever autour de cette vaste enceinte des tertres de gazon. » Staël.
EMPIÉTER, ANTICIPER. S'étendre au delà de ce qu'on a, pour prendre davantage.
a On empiète sur les choses des autres , on anticipe sur celles qui sont à soi. » Cond.
On empiète dans le sens de l'espace , en prenant à côté, en mettant le pied en, dans ou sur une propriété voisine, en usurpant. « Ces cités étant voisines, elles cherchent l'occasion d'empiéter les unes sur les autres. » Cond. a Les grammairiens empiétaient quelquefois sur ce qui appartenait à la rhétorique. » Roll. « Donner à l'Angleterre une longue occupation domestique, qui la mît hors d'état de songer au dehors et d'empiéter encore sur le commerce d'Espagne^ et le nôtre. » S. S. — On anticipe (ante cap ère, prendre avant ou d'avance) dans le sens du temps , en prenant d'avance sur ce qu'on doit avoir. « L'homme prévoit la durée et la suite de la douleur; il anticipe sur le mal à venir. » Marm. a Un jeune homme trouve à Paris la pernicieuse facilité d'anticiper sur sa fortune. » In. « Les revenus paraissaient toujours engagés d'avance ; et pour le courant d'une année on anticipait sur une autre. » Cond.
Il se logea, meubla comme un riche homme ; Anticipant tous les jours sur la somme Qu'il ne devait consumer qu'en dix ans. Laf. Et, la bêche à la main, la pénitence en deuil Anticipe la mort, et creuse son cercueil. Del.
Que si toutefois anticiper, contre son étymologie, signifie aussi prendre à côté, au dehors, chez autrui, c'est abusivement, et ce mot alors semble conserver au moins ceci de particulier, qu'il n'emporte aucune idée d'injustice, de dommage causé à quelqu'un, a Si la mer anticipe sur les plages de l'Occident, elle laisse à découvert celles de l'Orient. » Buff. « La justice (de Dieu) ne prend jamais rien sur les droits de la bonté. La bonté , au contraire , anticipe quelquefois sur ceux de la justice; car par le pardon elle s'étend même sur les péchés. » Boss.
EMPOISONNER , ENVENIMER. Ces verbes désignent une action par laquelle on altère grave-
ment certaines choses , une plaie , des discours , etc.
Empoisonner dit plus qu'envenimer; car ils signifient donner ou mettre , savoir empoisonner du poison, c'est-à-dire quelque chose qui tue, et envenimer du venin, c'est-à-dire quelque chose qui est propre à tuer. On empoisonne une plaie en la rendant mortelle; on V envenime en l'excitant , en l'irritant , en la rendant simplement plus vive et plus difficile à guérir.
Empoisonner n'est pas seulement plus fort quant à l'effet , mais aussi quant à la cause. Des discours empoisonnés supposent de la part de celui qui les défigure en les rapportant plus d'art et d'invention que des discours envenimés. Fénelon écrit à Bossuet : « Qu'est-ce donc qui sera secret, si vous refusez ce nom à un écrit où je parle si naïvement sur des choses que vous emvoisonnez avec tant d'art? » Et, d'un autre côté, Voltaire dit, dans une lettre à Mme du Deffant : a Si on vous lit devant du monde ces petites pièces innocentes et gaies, est-il bien sûr que ce monde ne les envenimera pas? La société de Paris a-t-elle d'autres aliments que la médisance, la plaisanterie et la malignité? » S'il suffit d'être médisant pour envenimer les choses et les paroles, on ne les empoisonne guère sans aller jusqu'à la calomnie.
EMPOISONNER, INFECTER. Figurément, au sens moral, ces deux verbes signifient corrompre.
On empoisonne par des conseils, en enseignant des idées, des doctrines dont on n'est pas soimême pénétré, en faisant naître des sentiments qu'on n'éprouve pas soi-même, a Ses maîtres avaient empoisonné par la flatterie son beau naturel. » FÉN.
Qu'entends-je? Quels conseils ose-tu me donner! Ainsi donc jusqu'au bout tu veux m1 empoisonner? (Phèdre à OEnone). Rac.
Mais on infecte en communiquant par une sorte de contagion le mal dont on est soi-même atteint.
Dans tout ce qu'il dit (Joas) De vous et de Joad je reconnais l'esprit. Voilà comme, infectant cette simple jeunesse, Vous.... (Âthalie à Josabet). Rac.
Un tas de faux docteurs Infecta les esprits d'exécrables maximes. Boil.
a La prévention est un mal jdésespéré qui infecte tous ceux qui s'approchent du malade. » Labr.
Infecter les esprits de ses préventions. Chén.
Ce qui empoisonne ne s'étend pas au delà d'une personne.
Pallas de ses conseils empoisonne ma mère. Rac. « La trop grande autorité empoisonne les rois. » Fén. « Fallait- il empoisonner son cœur? » Id. Mais ce qui infecte est une sorte de (mal épidémique, qui se répand, qui a une sphère d'action beaucoup plus vaste. « Le dogme de la tolérance infecte aujourd'hui tous les esprits. » Volt.
Jusqu'à quand souffre-t-on que ce peuple respire
Et d'un culte profane infecte votre empire? Rac.
Mais la corruption, à son comble portée,
Dans le cercle des grands ne s'est point arrêtée;
Elle infecte l'empire....
Gilb.
SUPPLEMENT
a Ce double inconvénient infecte également les démocraties et les aristocraties. » Monstesq.
Empoisonner se prend toujours en matière de mœurs. Infecter, inficere, qui, au propre, joint à l'idée de corruption celle de puanteur et de saleté, se prend bien aussi, au figuré, en matière de goût. Boileau dit au sujet du burlesque qui fit parler au Parnasse le langage des halles :
Cette contagion infecta les provinces.
« L'air précieux n'a pas seulement infecté Paris; il est aussi répandu dans les provinces. » Mol. — Montesquieu appelle l'air de Sybaris « un air empoisonné; » mais Chrysale, dans les Femmes savantes, se plaignant de ce que tout le monde chez lui prétend à la science, ajoute :
Une pauvre servante, au moins, m'était restée, Qui de ce mauvais air n'était point infectée. Mol.
On empoisonne le cœur (Fén., Volt.); on infecte l'esprit (Boil., Mal., Volt.).