ENTENDRE (S), ÊTRE D'INTELLIGENCE
Agir de concert.
A proprement parler, s'entendre exprime une action ou un fait, et être d'intelligence un état ou une qualité.
D'où il suit d'abord que s'entendre, mais non pas être d'intelligence, signifie quelquefois entrer en intelligence, former un concert ou se concerter. « J'ai besoin de m'entendre avec vous là-dessus. » Acad. « Comme l'empereur avait répondu avec mépris, le czar pourrait aussi s'entendre avec la France, s'il y trouvait son compte. » S. S.
Il s'ensuit, de plus, que s'entendre convient mieux pour un fait particulier, un coup demain, et être d'intelligence pour quelque chose d'habituel, pour tout un genre de conduite. « Nous résolûmes de nous venger.... Les bourgeois pensaient que les flibustiers espagnols ne s'entendaient point avec nous ; et toutefois ce furent ceux-ci qui nous livrèrent quatre des maris. » Les. « Les décemvirs poussèrent si loin leur fureur, qu'ils contraignirent une grande partie de la noblesse d'abandonner Rome ; de sorte qu'il ne resta plus guère daDs la ville que ceux qui étaient d'intelligence avec les tyrans. » Roll.
D'un autre côté, quoiqu'on dise proverbialement, ils s'entendent comme larrons en foire, s'entendre se prend quelquefois en bonne part. « Faire ce qu'on doit, s'entendre, être attentif l'un à l'autre, être résolu à tout et soumis à Dieu, c'est tout ce que doivent faire de bons généraux. » Boss. A plus forte raison emploie-t-on bien s'entendre quand on ne blâme ni ne loue. « Montgomery eût été en péril si le maréchal Damville et Montluc se fussent entendus. » Boss. Buffon dit en parlant des aigles : « Le mâle et la femelle paraissent s'entendre pour la chasse. » Mais être d'intelligence, comme entretenir des intelligences, suppose essentiellement un sourd dessein, une entreprise funeste, un complot, une perfidie. « Notre raison, prenant parti contre nous-mêmes, commencerait à s'accorder et à être d'intelligence avec la passion. » Bourd. «L'imposture deStair alla jusqu'à avertir les ministres d'Angleterre que le régent était d'intelligence avec les jacobites qui méditaient quelque entreprise. » S. S. « On surprit un transfuge nommé Arion, qu'Acanthe envoyait vers Adraste pour lui assurer qu'il empoisonnerait les principaux rois avec Télémaque. On soupçonna qu'il était d'intelMgence avec Acanthe. » Eén. « Ils étaient accusés d'être d'intelligence avec les ennemis de l'État. » Bern.
Vous ne répondez point. Mon fils, mon propre fils, Est-ii d'intelligence avec mes ennemis?
(Thésée). Rac.
Philippe m'a trahi : cet esclave infidèle Était d'intelligence avec tous les proscrits. Créb. Mais c'est un crime affreux, qui ne peut s'exprimer, D'être d'intelligence avec le meurtrier. Volt.
Dans son commentaire sur YEèraclius de Corneille, Voltaire caractérise la fin d'une des scènes de la pièce en disant : « La fin de cette scène approche un peu trop d'une scène de comédie dans laquelle personne ne s'entend. » La scène entière lui avait paru, suivant ses propres exprès- j sions, «une conspiration dans laquelle personne- j n'est d'intelligence. »
ENTORTILLÉ, CONTOURNÉ. Au figuré, ces j deux mots se disent du style, et servent à lui attribuer un défaut de naturel.
Mais chacun d'eux cependant se distingue par une idée accessoire qui lui est propre.
Le style entortillé ne manque pas seulement de naturel, il est, de plus, enveloppé, embarrassé, obscur. « Pour se mieux cacher, saint Clément affecte de parler sans suite; souvent il embarrasse et il entortille exprès son discours; car, au reste, quand il veut parler nettement, il le sait bien
faire. » Boss. « Dans ces soupers privés un reste de circonspection fait inventer devant les laquais un certain langage entortillé, sous lequel feignant de rendre la satire plus obscure, on la rend seulement plus amère. » J. J. « De là dans l'abbé de Boismont le défaut trop fréquent de justesse dans la pensée et de propriété dans l'expression, l'affectation, l'obscurité, le jargon précieux et entortillé. » Lah.
D'autre part, le style contourné, outre qu'il pèche contre le naturel, sent l'effort et le travail ; c'est ce qui résulte de la valeur attachée à la particule initiale con. Si ce qui est entortillé n'est pas clair, ce qui est contourné n'est pas aisément tourné ou facile. « La versification de Piron est de la mauvaise prose richement rimée et durement contournée.... Ce qui la caractérise, c'est la dureté la plus rebutante.... Aucun, auteur, depuis Chapelain, n'a eu un style plus péniblement martelé. » Lah. ce Du Belloi écrivait ses pièces comme il les avait conçues, avec effort et recherche ; et comme ses combinaisons sont ingénieusement pénibles, le langage de ses personnages est bizarrement contourné. La facilité, l'harmonie, la grâce, l'élégance lui sont partout étrangères. » Id.
ENTREPRENDRE, ATTENTER. Se porter ou chercher à nuire, à faire du mal, à blesser, à commettre une violence.
L'entreprise est moins forte que l'attentat, moins audacieuse, moins criminelle; elle a pour objet quelqu'un ou quelque chose de moins considérable.
« Il fut dit que Veltius serait mis en prison et que, si quelqu'un l'en tirait, le sénat regarderait cette entreprise comme un attentat contre la république. » Roll. « Le vieux roi Josaphat ne permit pas à ses ministres d'attenter sur les ministres des choses sacrées, ni réciproquement à ceux-ci d'entreprendre sur les droits royaux. » Boss. « Dans la suite le pape entreprendra sur de nouvelles provinces, et il osera même attenter jusque sur les souverains. » Cond. Moi qui ne voudrais pas qu'on entreprît sur le moindre de mes droits, y attente sur le domaine de Dieu en •lui ôtant mon cœur (Bourd.). *
ENTREPRENDRE , PRENDRE A TÂCHE. Se proposer de faire quelque chose de hardi ou de difficile.
Entreprendre, se proposer une entreprise ou comme une entreprise, se dit bien en parlant d'un acte ou d'un fait particulier, qui est simple et non pas suivi. Entreprendre de résoudre une question (Pasc, J. J.). « Les Gaulois, dans Rome, ayant reconnu que le rocher du Capitule n'était pas aussi impraticable qu'on le croyait, entreprirent d'y monter. » Roll. a Essayez d'animer l'indolent, vous n'y parviendrez pas plus que si vous entrepreniez de donner la vue à un aveugle-né. » Volt, <* J'entreprends (dans ce sermon) de vous expliquer deux secrets de la vie chrétienne qu'il vous est important de savoir. » Bourd. — Mais prendre à tâche, se faire une tâche, un objet d'efforts continuels, dorme l'idée de quelque chose de long à l'égard de quoi on se fait tout un système de conduite. « C'est la source des combats des philosophes, dont les uns ont pris à tâche d'élever
SUPPLÉMENT
l'homme, et les autres de l'abaisser. » Pasc. « Mes affaires n'en ont pas une meilleure issue, et il semble au contraire que Dieu prenne à tâche de les arrêter et de les renverser. » Bourd. « Pline semble avoir pris à tâche de décrier les médecins en ramassant tout ce qui est capable de les rendre méprisables. » Roll. « J'avais pris à tâche de l'apprivoiser, et j'y étais parvenu. » S. S. « Le prince de Conti prenait à tâche de plaire au cordonnier, au laquais, au porteur de chaise, comme au ministre d'État, au grand seigneur.... » Id. — « Servius entreprit d'attacher les peuples latins à Rome par des nœuds d'amitié et de religion. Dans ce dessein, il avait pris à tâche de longue main de gagner l'amitié et l'estime des premiers des Latins en les attirant souvent chez lui.... » Roll.
On entreprend de faire ce qu'on travaille à faire, et on prend à tâche de faire ce qu'on travaille à faire d'une manière persévérante et pour ainsi dire acharnée. « On entreprend une chose qu'on se charge d'exécuter ou de faire exécuter. On la prend à tâche avec chaleur, avec passion, de façon qu'on ne paraît pas vouloir s'en désister. » Gond. Ainsi prendre à tâche est spécialement propre à exprimer une poursuite ardente et dont on a particulièrement à cœur le succès, a Vous contestez , et les gens s'élèvent contre vous; ils vous traitent d'esprit opiniâtre; et, pi- • qués de votre obstination, ils prennent à tâche de vous mortifier, de vous rabaisser, de vous humilier. » Bourd. <c II y a peu d'opinions que vous ayez pris si à tâche d'établir, comme il y en avait peu dont vous eussiez tant de besoin. » Pasc. On n'entreprend pas plus ou moins; mais on prend plus ou moins à tâche, comme plus ou moins à cœur, suivant qu'on s'attache plus ou moins vivement à faire réussir une entreprise.
ENVI (A L'), À QUI MIEUX MIEUX. En rivalisant, en cherchant à l'emporter l'un sur l'autre ou les uns sur les autres.
Vaugelas, dans ses Remarques, ayant condamné absolument à qui mieux mieux comme une locution vieille et basse, prétendit qu'il fallait toujours dire à l'envi. Mais l'Académie réclama justement contre cette décision et soutint qu'à qui mieux mieux est fort bon dans le langage familier. Ainsi il y a entre ces deux manières de s'exprimer , qui doivent être également conservées, une distinction, aussi simple qu'inviolable, laquelle est, du reste, pleinement confirmée par l'usage.
A Venvi convient seul dans le discours ordinaire et sérieux, et surtout dans le style élevé. « Les passions et les sens mentent et se trompent à l'envi. » Pasc. « Chacun à Venvi flatte les rois. » Fén. « Tous les gens de lettres de l'Europe louaient à Venvi la générosité de François Ier. » Boss. a La chute prochaine d'Albéroni, à laquelle tous les Espagnols contribueraient à Venvi. » S. S.
Esthera triomphé des filles des Persans : La native et le ciel à l'envi l'ont ornée. Rac. Ses saints, dans les douceurs d'une éternelle paix, D'an torrent i.e plaisirs enivrés à jamais, Pénétrés de sa gloire, et remplis de lui-même, Adorent à l'envi sa majesté suprême.
(La Henriadë). Volt.
La pudeur et la crainte De roses et de lis à l'envi l'avaient peinte. Laf.
Mais à qui mieux mieux a sa place légitime là où on badine, quand on parle sans façon ou qu'il est question de choses communes tout au moins. « La tourterelle consolée vous embrasse de tout son cœur ; nous vous aimons à qui mieux mieux. » Sév. « Avec des chalumeaux de seigle nous aspirions le vin dans la bouteille , nous piquant de choisir des tuyaux bien larges pour pomper à qui mieux mieux. » J. J. « Dans les soupers des roués on buvait d'autant, on s'échauffait, on disait des ordures à gorge déployée, et des impiétés à qui mieux mieux. » S. S.
Le chat et le renard.... des frais du voyage, Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage,
S'indemnisaient à qui mieux mieux. Laf.
Allons, enfants, à qui mieux mieux;
Jeunes garçons, jeunes fillettes,
Parez cet autel glorieux ; Trémoussez-vous, paresseux que vous êtes.
(Les deux Tonneaux, opéra-comique). Volt.
Chacun travaille à qui mieux mieur,
Autant les jeunes que les vieux. Scarp.
ÉPAIS, TOUFFU. Abondamment chargé ou fourni de certaines choses réunies et pressées, comme, par exemple, d'arbres, de, feuilles, de poils, etc. Des bois, des arbres épais ou touffus; une fourrure épaisse ou touffue.
Épais n'a rapport qu'au rapprochement de ces choses, au lieu que touffu les représente comme formant par leur assemblage des touffes, des bouquets ou des houppes. Ce qui est épais peut être court; mais ce qui est touffu doit avoir un certain développement. On dira plutôt un gazon, un fourré ou un taillis épais, et une forêt touffue, des ormes touffus , la cime ou la tête touffue d'un arbre. « Là le ruisseau s'élargissant faisait une espèce de bassin, bordé d'un gazon vert et épais, ombragé de grands arbres extrêmement touffus. » Ham. Lafontaine ne s'y est pas trompé dans la fable du Paijsan du Danube.
Sous un sourcil épais il avait l'œil caché....
Son menton nourrissait une barbe touffue.
Par conséquent touffu ajoute à épais et se met bien après : ce qui est touffu est épais d'une manière saillante, épais et formant une masse ou des masses. « La terre étant couverte d'herbes grossières, épaisses et touffues, elle ne s'échauffe, ne se sèche jamais. » Buff. «. Le sommet du rocher était couvert de mousse et d'une herbe épaisse et touffue. » Ham. « Ce fut cette forêt que César ordonna d'abattre. Elle restait seule, épaisse et touffue, au milieu des monts d'alentour que le fer avait dépouillés. » Marm.
D'ailleurs, épais est une qualification abstraite qui fait considérer la chose sous le point de vue de son usage, au lieu que touffu est une qualification concrète, pittoresque ou descriptive, qui fait considérer la chose par rapport à son aspect. Un bois épais nous sert pour nous abriter ou nous cacher, a C'est un bois épais qui défend de tous les soleils. » Labr. « Raphaël représenta qu'il fallait penser à notre sûreté, qu'il était d'avis que nous marchassions toute la nuit pour gagner un bois fort épais. » Les.
Il court bien loin, et dans à'épais taillis Va se cacher loin de ses ennemis. Flor.
Un bois touffu fait à l'œil un effet charmant. « On voyait des gazons fleuris.... Des ormes touffus et des tilleuls odoriférants, plantés sans ordre, faisaient une agréable irrégularité. »Fén. « J'ai vu ces arbres porter jusqu'aux nues leur cime touffue et verdoyante. » Bern. « Les poètes du midi mêlent sans cesse l'image de la fraîcheur, des bois touffus, des ruisseaux limpides, à tous les sentiments de la vie. » Staël. — Dans la première églogue de "Virgile l'infortuné Mélibée vient trouver Tityre couché à l'ombre d'un hêtre épais.... C'est un tableau où Virgile, après avoir représenté sur le devant un hêtre bien touffu, met aux environs, des rochers, des prairies, des eaux et de l'air (Bern.). — Une toison ou une fourrure épaisse se distingue par un caractère d'utilité, elle est chaude; mais ce qui frappe dans une toison ou une fourrure touffue, c'est quelque chose de visible, son apparence ou sa forme floconneuse.
ÉPIER, ESPIONNER. Observer secrètement et adroitement quelqu'un afin d'arriver à connaître ses paroles, ses actions, ses démarches ou ses desseins.
Les deux mots ont même origine : épier, anciennement espier, du latin specere ou spicere, voir, regarder, a servi à former espion, d'où le verbe espionner, faire le métier d'espion.
Mais, comme le métier d'espion est une charge, celle d'un agent qui est au service d'une puissance, on espionne pour le compte d'un autre "dont on est le délégué, au lieu que d'ordinaire on épie pour soi-même (Voyez l'article suivant). « Les deux députés de César ne furent pas plus tôt arrivés dans le camp des Germains, qu'Arioviste leur demanda ce qu'ils venaient faire, et s'ils prétendaient espionner ce qui se passait dans son armée. » Roll. « Le jeune Velasquez me parla dans ces termes : Écoute, mon cher, je suis persuadé que mon père t'a chargé de m' espionner; mais prends-y garde, cet emploi n'est pas sans désagrément. » Les. « J'avais soupçonné que ces Juifs qui venaient chez Bertrand étaient chargés d'espionner ce que disaient ou : faisaient les honnêtes gens de la maison de ma sœur. » Beaum. « Mais c'est qu'ous venez un peu tard, noute maîtresse; car je sis retenu pour vous espionner vous-même. » Mariv.
ÉPIER, GUETTER. Observer secrètement et adroitement.
Épier, écrit d'abord espier, du latin spècere ou spicere qui a servi à composer aspicere, conspicere, etc., voir, regarder, marque simplement l'intention de connaître, de s'instruire, de constater, de recueillir des faits. Mais guetter, italien guatare, dérivé, ce semble, de captare, tâcher de prendre, ou de catlare, regarder comme le chat {catlus) afin de prendre ou de saisir, implique l'idée d'attraper. L'espion, ou, comme on disait autrefois, Yespie, cherche seulement à savoir; le guet fait comme le chat à l'égard de la souris, il cherche à gripper, à surprendre , à arrêter au moment où on s'y attend le moins. On épie des discours, on guette une proie.
a Vulcain, après avoir dressé le piège, annonça qu'il partait pour Lemnos. Mars, qui l'épiait, crut
légèrement qu'il s'absentait, et court aussitôt chez la belle Cythérée. » Fén. « Pourvu qu'étant faible, vous ne vouliez pas représenter une personne forte. Il est vrai que M. de Coulanges m'a promis de vous épier, de vous observer, et de me dire tout. » Sév.
Je ne sais pas du moins épier ses discours. Rac. « On m'épia, on m'éclaira de si près qu'on s'aperçut que j'avais avec Célie des entretiens nocturnes. » Les. « On ne croyait pas devoir encore épier nos petits entretiens : cependant nous méritions déjà d'être observés. » Id. « On redoutait la compagnie de M. le duc d'Orléans. Les plus avisés épiaient ses tours à Paris pour diner chez Madame sa femme, et s'en tenir quittes après pour]longtemps.» S. S. « Le gouverneur veille le nourrisson , il l'observe, il le suit, il épie avec vigilance la première lueur de son faible entendement , comme aux approches du premier quartier les musulmans épient l'instant du lever de la lune. » J. J. « Je me doutai que mon discours n'avait pas dû lui déplaire, et, dès ce moment-là, je l'épiai pour voir si je pensais juste. » Mariv. — « Un de ses frères, qui se mêlait de faire des convois de faux sel, était guetté par les archers des gabelles, et avait besoin de ses amis pour se mettre à couvert. » Scarr. « J'ai sur ma tête quatre sentences par corps, et il y a vingt archers autour d'ici qui me guettent jour et nuit pour m'enlever. » Dest. « L'arrivée de du Casse avec les galions très-richement chargés qu'il était allé chercher en Amérique fut un extrême chagrin pour les Anglais et Hollandais qui les guettaient depuis si longtemps. » S. S. « Il s'agit de sauver mes papiers, car on les guette avec une grande vigilance et l'on espère bien qu'ils n'échapperont pas. » J. J. « Il y avait longtemps que je guettais ce terne-là; à la fin je l'ai attrapé. » Flor. « L'ardeur avec laquelle mon chien fait la guerre aux taupes, la patience avec laquelle il les guette quelquefois des heures entières. » J. J. « Cet oiseau reste immobile pendant tout le temps que le chasseur le guette. » Buff. « Ces hirondelles se précipitent dans la mer sur le poisson qu'elles guettent. » Id.
Un renard guettait à toute heure
Les poules d'un fermier....
Le voleur tourne tant qu'il entre au lieu guetté. Laf.
Épier dit moins que guetter : il exprime une action toute spéculative ou intellectuelle à l'idée de laquelle guetter ajoute l'idée d'une action effective, l'idée d'une saisie ou d'une capture. On dira donc bien épier et guetter, mais non pas, dans l'ordre inverse, guetter et épier. « Toutes ces espèces (goélands et mouettes) s'épient, se guettent sans cesse pour se piller et se dérober réciproquement la nourriture ou la proie. » Buff.
Le sens d'épier reste toujours le même. Celui de guetter se modifie quelquefois, mais sans perdre ce qui constitue son opposition avec épier. Ainsi on guette une personne qu'on veut, non pas prendre, mais surprendre ou prendre en faute. « Le père de la Tour était guetté avec une application à laquelle rien n'échappait, sans qu'il fit jamais un faux pas. » S. S. Dans le Tartufe, Orgon, impatienté des représentations de Dorine, lui ordonne de se taire, et se dispose, si elle n'obéit, à
SUPPLÉMENT
lui donner un soufflet. La voyant silencieuse, il lui dit :
Que ne te parles-tu? Certes, je t'y guettais. Mol. D'autre part, guetter se dit dans le langage familier en parlant de quelqu'un qu'on prend ou dont on s'empare tout à coup au passage, à qui on se présente inopinément. « A peine eus-je fait avec Tallard que la Vrillière, qui me guettait depuis quelques moments, me prit à part. » S. S. « Comme je revenais, d'Antin, qui s'était tourné pour me guetter au passage, me pria de lui dire ce que c'était que ceci. » Id.
L'occasion qu'on épie n'est pas comme celle qu'on guette une occasion qu'on va saisir, qu'on va saisir à l'instant ; ou bien, ce n'est pas une occasion de surprendre quelqu'un , de le prendre au dépourvu et de lui "nuire en conséquence , ainsi qu'en use le chat avec la souris.
ÉPUISER, TARIR. Mettre à sec, faire qu'il n'y ait plus d'e u à prendre ou qu'il n'en coule plus.
« Il me semble, dit Condillac, que ces deux mots ne diffèrent qu'en ce que le second représente l'effet, et que le premier représente l'effet et la manière dont il se produit. Une source se tarit lorsqu'elle cesse de couler; on V épuise lorsqu'on enlève toute 1 eau qu'elle fournit. On épuise ses ressources, son esprit par le trop grand usage, la patience de quelqu'un par l'abus qu'on en fait; on taritla. source des maux, des pleurs, des grâces, parce qu'il ne s'en produit plus. »
Telle est en effet la vraie distinciion. On épuise en puisant : épuiser une fontaine à force d'en tirer de l'eau (Acad.) . Mais on tarit de quelque autre façon que ce soit : une fontaine est quelquefois tarie par une grande sécheresse (Acad.), par un ouragan ou un tremblement de terre (Buff.) . Dans une des expéditions de Charlemagne contre les Saxons , les eaux manquèrent dans son armée, « soit que les fontaines eussent été épuisées par les troupes, soit qu'elles se fussent taries par quelque autre accident. » Boss. Ce qui est inépuisable a beau être exploité ou mis à contribution, il reste touj urs quelque chose à en tirer : mine inépuisable. La chose intarissable a beau couler et couler encore, elle n'a jamais fini de couler : larmes intarissables, babil intarissable.
D'autre part, épuiser est d'une applicaticnplus étendue. Tarir, formé du latin arere, être desséché, ne se dit guère que d'une source et de ce qui en sort, au propre et au figuré; au lieu que épuiser, comme puiser, auquel il correspond exactement sous ce rapport, s'emploie encore en parlant d'autres choses. « Les fonds des finances étaient tous épuisés, et leurs sources presque taries. » Marm:. « Les sources du commerce étaient taries, les finances épuisées. » Thom.
ÉQUIPÉE, ESCAPADE, ÉCHAPPÉE. L'idée commune à ces trois mots est celle d'une sortie qu'on ne devra t pas ou qu'on n'aurait pas dû faire.
L'équipée est primitivement la sortie d'un esquif, d'un vaisseau, qui quitte le port pour prendre le large ou pour attaquer l'ennemi. Vescapade et Véchappée sont la sortie d'un homme qui échappe, ou qui s'échappe, qui se dérobe, qui se
sauve des mains de quelqu'un au pouvoir duquel il était. U équipée a cela de particulier, qu'elle est faite par une personne qui est libre. « Je fus avant-hier toute seule à Livry, me promener délicieusement avec la lune...; et je me suis trouvée fort bien de cette petite équipée. » Sév. L 'escapade et Véchappée, au contraire , sont des coups de tête d'une personne qui est dans la dépendance. « Je m'accommode assez mal de la contrainte que me donne M. de Grignan : il a une attention perpéluelle à mes actions; il craint que je ne lui donne un beau-père : cette captivité me fera faire une escapade. » Sév. — Equipée signifie, par extension, une folle entreprise. « On entendit* sept ou huit coups de canon.... C'était Schwartz, qui, sorti des bois avec très-peu de monde, était venu voir s'il ne pourrait point profiter de notre désordre; mais il s'en était avisé trop tard. Gobert rechassa fort brusquement ce peu de monde dans les b As. Le prince Louis blâma fort cette équipée que Schwariz avait hasardée de lui-même. » S S. a Une telle entreprise si fort à contre temps ne pouvait mériter que le nom d'une folle équipée. » Id. « Je doutai si j'irais au rendez-vous la nuit suivante. Je n'avais pas meilleure opinion de cette seconde équipée que de l'autre. » Les. «Que pense votre majesté de la belle équipée que nous venons de faire devant Gibraltar, de ces batteries flottantes qui menaçaient de tout abîmer, et qui se flattaient que les boulets rouges ne les brûleraient pas? Jamais il n'y a eu un plus triste exemple de la jactance et de la légèreté françaises. » D'Al. « Le beau coup d'État! la belle équipée! Oui, pleurez à cette heure; quelle tête à l'envers! » Mariv. Mais, de leur côté, escapade et échappée se disent, par extension, d'une entreprise contre l'autorité ou contre le devoir; ils désignent un attentat ou un écart, et non pas en général une folie ou une imprudence.
Escapade et échappée ont évidemment pour radical commun l'italien scappare, échapper, formé d'ex compare, décamper, laisser le champ libre, déloger. Mais comme ils n'ont pas la même terminaison, c'est de là qu'ils tirent leur différence. — Escapade est plutôt concret, narratif, et il se dit de préférence au propre, dans le sens de fuite. Après l'enlèvement du maréchal de Villeroy, M. de Fréjus avait disparu, et on ne savait ce qu'il était devenu.... « Pézé, étant lié à Fréjus, était outré de cette escapade. » S. S. « Mon frère prit le train du libertinage. On le mit chez un autre maître, d'où il faisait des escapades comme il en avait fait de la maison paternelle.... Enfin il tourna si mal, qu'il s'enfuit et disparut tout à fait. » J. J. « La cause de mon évasion n'était plus un mystère.... Voilà une belle conduite! me dit l'abbé; vous vous échappez comme un voleur, sans dire un mot d'adieu!... Mme Denis se plaignit de l'inquiétude que mon escapade lui avait causée. » Marm. — Echappée est abstrait, caractéristique, et il ne s'emploie guère qu'au figuré pour exprimer un manquement ou une faute envers un supérieur ou une autorité dont on dépend. « J'étais piqué de la mollesse du régent à son propre égard , et de l'autorité du roi dans les diverses échappées du parlement à ces égards. »
S. S. « On m'a objecté que Dircé (dans Œdipe) | manque de respect envers sa mère- mais cette princ sse con idère encore tellement ces de oirs de la nature, qu'elle demande pardon à sa mère de ce te échappée. » Corn.
Ce dieu même aujourd'hui force tous mes désirs A te faire un larcin de deux ou trois soupirs. A mon égarement souffre cette échappée, Sans craindre que ta place en demeure usurpée. In..
ERMITE, SOLITAIRE. Saint personnage qui vit dans la retraite. Dans les fables de Lafontaine, le Rat qui s'est retiré du monde est appelé également des noms d'ermite et de solitaire.
Cependant l'un n'équivaut point à l'autre.
Ermite, grec èpriu-itric, formé d'&pïjptoç, désert, solitaire, inculte, se dit d'une manière absolue et stricte. Solitaire, du latin solitarvus, isolé, retiré, séparé, est une expression de la même idée, relative et moins rigoureuse.
V ermite habite au désert dans une grotte ou une cabane éloignée de toute autre habitation, n'ayant autour de lui âme qui vive et sans communication avec qui que ce soit. Il n'en est pas de même du simple solitaire : il n'est séparé du monde que par des murs, et dans le cloître qu'il habite il a des compagnons de ■•solitude auxquels il se réunit au moins quelquefois. L'ermite est un être toutii fait à part ; il y a des sociétés de solitaires. Les anachorètes de la Thébaïde étaient proprement des ermites (Gond.); mais c'étaient des solitaires que renfermait le monastère de Port-Royal (Lah.), et c'est en solitaire, et non en ermite, que Charles-Quint alla mourir au monastère de Saint-Just (Volt.)
Qui dit ermite fait entendre la plus parfaite solitude; il suffit de vivre dans la solitude pour être solitaire. Un homme qui ne voit point le monde vit comme un ermite; un homme qui voit peu le monde est un solitaire.
ERRER, FAILLIR ; — SE TROMPER, S'ABU- SER, SE MÉCOMPTER, SE MÉPRENDRE, PR <NDRE LE CHANGE, SE BLOUSER. Tomber dans le faux, se faire une idée inexacte des choses, en mal juger.
Errer et faillir ont cela de commun, qu'ils sont d'un usage très-borné -.ils ne se disent que d'une manière absolue, à l'infinitif, et quelquefois au participe avec avoir. Mais errer, errare, c'est vaguer, aller à l'aventure , et faillir, de fallere, être infidèle, manquer à, exprime un défaut» Ge peut être un malheur ou un accident d'errer; faillir est une infirmité ou une imperfection. « En ce cas les jansénistes n'auront point le malheur d'avoir erré dans la foi. » Pasg. « La sagesse infinie ne peut jamais faillir, et c'est à. elle à régler toutes choses. » Boss. Il nous arrive d'errer, faute d'un hon guide, par exemple; c'est une des misères de notre nature ou un dérèglement de notre volonté de faillir. Dieu ne peut errer, ses décisions sont nécessairement droites; « il conduit l'Église dans la détermination des points de la foi par l'assistance de son esprit qui ne peut errer. » Pasg. Dieu ne peut faillir, parce qu'il est parfait.
Autant errer et faillir sont rarement employés, autant se tromper l'est souvent : il marque, à
vrai dire, le genre dont les verbes suivants désignent les espèces.
S'abuser, c'est se tromper par trop de confiance en soi-même, ou faute de régler, non pas son intelligence , mais la partie sensible ou appétitive de son être, ses désirs, son imagination, ses espérances. « Il s'abuse jusques à croire qu'il parviendra à supplanter son rival. » àcad. « Le long usage du monde et des plaisirs ne vous permet plus de vous abuser sur le faux bonheur qu'on se promet dans le crime. » Mass. « Ne vous abusez point. » Mol. C'est-à-dire , n'ayez pas la présomption de croire que vous êtes aimé de cette personne. Nul n'aime à se tromper, on ne se trompe qu'involontairement; on prend quelquefois plaisir à s'abuser, comme à se faire illusion, à se persuader une chose. L'ignorance et l'inattention se trompent, ; l'amour-propre s'abuse.
Se mécompter, c'est se tromper en comptant, mal compter. On se mécompte proprement en arithmétique (Volt.) « Je me suis mécompte de tant. » Agau. — Figurément, se mécompter signifie mal calculer, mal conjecturer. « Qn ne trouve point dans les hommes ni les vertus ni les talents qu'on y cherche. On a beau les étudier et les approfondir, on s'y mécompte, tous les jours. » Fén. « Il s'est mécompte dans ses conjectures. » Acad.
Se méprendre et prendre le change veulent dire également se tromper dans un choix entre deux choses , prendre l'une pour l'autre, martre pour renard. Mais prendre le change est plus commun, parce qu'il est emprunté du langage de la vénerie, où il se dit des chiens qui quittent la bête qui a été lancée, pour courir la nouvelle. « [Je vous assure, dit San'cho, que ce n'est point là du tout le bouclier que vous dites ; c'est plutôt une vieille platine rouilleé.... Les chevaliers, répondit don Quichotte, ne prennent jamais le change. » Les.
C'est une chose étrange
Comme dans ce pays on prend toujours le change.
Regn.
« Ne soyez pas étonné que j'aie pris le change '(sur la personne que vous voulez épouser). La plaisante équivoque ! » Dest.
Se blousef, usité d'abord en termes du jeu de billard, est familier, sans être restreint, comme prendre le change , au cas d'une alternative, au cas où il s'agit de prendre une chose ou une autre.
Un esprit de travers assez souvent se blouse. Dest. « L'ami des hommes , ce M. de Mirabeau , qui parle, qui parle, qui décide, qui fait tant d'écarts, qui se blouse si souvent, n'est mon fait que quand il dit : Aimez l'agriculture. » Volt.
ESCARPÉ, ROIDE. Adjectifs qualificatifs d'une hauteur qui va presque perpendiculairement en pente.
Escarpé, de la préposition ex, et de carpere, couper, paraît signifier en un seul mot ce qu'on exprime en plusieurs par coupé à pic. Roide, du latin rïgidùs, dur, rude, rigoureux, annonce quelque chose de pénible à monter ou à descendre ; ou c'est un mot qui désigne quelque chose sur quoi on est emporté roide, rapidement.
Escarpé représente la chose en soi, quant à sa
SUPPLÉMENT
forme et à son aspect ; roide la fait considérer sous le point de vue de l'usage que nous en faisons ou que nous en pouvons faire, de la difficulté qu'il y a d'y monter ou d'en descendre, œ Ce ravin est une espèce d'escalier tres-roide, rempli de sable et de roches roulées. Nous le grimpâmes.... Nous parvînmes sur la Table. Le soleil se levait de dessus la mer, et ses rayons blanchissaient les sommets escarpés du Tigre et de quatre autres chaînes de montagnes. » Bern.
Escarpé s'emploie de préférence à l'égard de l'objet entier, la montagne, au lieu que roide s'applique mieux à la partie unique où on marche, à un sentier de la montagne. Les mulets marchent sans broncher dans les sentiers les plus roides des montagnes escarpées. « Les chevaux de Norvège ont le pied extrêmement sûr; ils marchent avec précaution dans les sentiers des montagnes escarpées, et se laissent glisser en mettant sous le ventre les pieds de derrière lorsqu'ils descendent un terrain roide et uni. » Buff. Escarpé se dit bien de tout un pays (Buff.), de toute une région (Roll.) ; roide convient davantage pour quelque chose de restreint : un défilé fort étroit et roide (Roll.).
Escarpé ne rappelle ni l'homme ni rien de l'homme. « Les sauvages entreprennent et achèvent de longs voyages à pied dans les montagnes les plus escarpées, dans les pays les plus difficiles où il n'y a aucun chemin battu, aucun sentier tracé. » Buff.
Le peu de nos amis dont nos murs sont gardés, Sur ces bords escarpés qu'a formés la nature, Et qui de ce palais entourent la structure, En défendront l'approche. Volt.
Ce qui est roide, au contraire, se rapporte essentiellement à l'homme, est disposé par lui ou pour lui, comme, par exemple, un escalier et un chemin. « Pontius Cominius gagna la porte Carmentaie du côté de laquelle le Capitule était le plus roide et le rocher qui l'environne le plus escarpé.» Roll.
Que si parfois escarpé se prend abusivement dans l'acception relative et particulière de roide, il en diffère alors en ce qu'il dit plus, et il doit se mettre après : une chose, une montagne , escarpée est plus près d'être droite ou perpendiculaire que celle qui est simplement roide. « Croyant qu'on ne pouvait laisser monter trop haut les ennemis, afin de les faire fuir ensuite par une descente roide et escarpée, Euclidas resta sur le sommet. » Roll. « Démosthène prononçait ainsi plusieurs vers de suite, à haute voix, sans s'interrompre, et cela même en marchant et en montant par des endroits fort roides et fort escarpés. » Id.
1° ESPACE , INTERVALLE; — 2° DISTANCE , ÉLOIGNEMENT. L'étendue qu'il y a entre les objets ou les événements qui ne se touchent pas. Quand vous écrivez à une personne auprès de laquelle vous ne vous trouvez pas, qui n'habite pas au même endroit que vous, vous lui parlez de l'espace, de l'intervalle, de la distance ou de Yéloignement qui vous sépare.
Mais d'abord espace et intervalle diffèrent beaucoup de distance et d' éloigneraient. Les deux premiers expriment quelque chose de concret; les
deux derniers signifient quelque chose d'abstrait. On traverse V espace ou l'intervalle; on le remplit de telle ou telle matière ; dans Vespace et dans l'intervalle on met , on fait ceci ou cela. Rien de semblable ne peut se dire de la distance et de l'éloignement; on les mesure, voilà tout; cène sont ni des choses ni quoi que ce soit de physique dans les choses, ce sont des rapports, quelque chose de purement idéal. En parcourant Vespace ou l'intervalle qui est entre nous et les objets, nous prenons une idée de la distance ou de l'éloignement de ceux-ci. Une armée s'approche d'une ville pour en faire le siège : Vespace ou Vintervalle entre les assiégeants et les assiégés est bientôt couvert de morts et de débris; la distance ou l'éloignement diminue ou augmente suivant que les assiégeants avancent ou reculent. Un fou a des intervalles lucides, des espaces de temps pendant lesquels la raison lui revient. Il n'a pas de distances ou d'éloignements , la distance et l'éloignement n'étant pas des choses, n'étant pas de la nature de ce qu'on peut avoir ou posséder; mais il y a plus ou moins de distance ou d'éloignement entre les accès auxquels un fou est sujet.
C'est donc avec raison que Girard s'était proposé d'examiner dans un article la synonymie d'espace et d'intervalle, et dans un autre celle de distance et d'éloignement : entre ces deux couples de mots le rapport de signification est peu étroit. Encore était-il bon de le marquer nettement. *
1° Espace, intervalle.
Espace est abolu; intervalle, relatif.
Espace est absolu non-seulement en ce qu'il se dit bien de l'étendue infinie ou indéfinie, mais encore en ce que, quand il signifie une étendue bornée, il ne fait point penser aux limites dans lesquelles cette étendue est contenue. Si vous faites bâtir, et que vous soyez économe, ménagez Vespace. Une personne pressée d'arriver dévore l'espace.
Intervalle, intervallnm, inter vallos, ce qu'il y a (d'espace) entre les pieux (d'une palissade), est relatif : il a toujours rapport aux termes entre lesquels s'étend la portion d'espace qu'il exprime. « Il n'y a que quatre pieds d'intervalle entre ces deux colonnes. » Acad. « Les côtes laissent entre elles un intervalle à l'endroit précis où j'en ai besoin pour faciliter l'élargissement ou le resserrement de toutes ces parties internes. » Fén.
Avec les bateaux à vapeur nous franchissons plus rapidement qu'autrefois Vespace des mers; l'intervalle de mer qui est entre la France et l'Angleterre s'appelle la Manche. C'est un espace bien court que celui que nous avons à vivre (Mass.) ; le plus dangereux intervalle de la vie est de la naissance à l'âge de douze ans (J. J.).
De ces exemples et de tout ce qui précède il résulte qu'espace marque plutôt une totalité, et intervalle une partie. Un bataillon carré occupe un certain espace; il reçoit de l'artillerie dans les intervalles. Dans l'espace d'un jour chaque heure est un intervalle qui nous paraît plus ou moins long suivant ce qui nous affecte dans le moment.
2° Distance, éloignement.
Distance ne correspond à aucun verbe français; éloignement dérive du verbe éloigner ou s'éloigner.
Par conséquent la distance est plutôt quelque chose de fixe et de constant; et V éloignement , résultat de l'action d'éloigner ou de s'éloigner, quelque chose d'accidentel. Il y a telle distance ou tant de distance d'une ville à une autre. Mais si une personne vous a quitté, vous parlez de son éloignement. « J'ai assez de besoin de cette dévotion pour me faire supporter avec patience V éloignement d'une aimable enfant que j'aime si passionnément. » Sév.
Lorsque l'on aime comme il faut, Le moindre éloignement nous tue; Et ce dont on chérit la vue Ne revient jamais assez tôt. Mol.
« De l'homme à Dieu, dit Bourdaloue, il y a une distance infinie. » Mais, dans Pascal, Dieu dit de l'homme , qui l'a abandonné : « Aujourd'hui l'homme est semblable aux bêtes , et dans un tel éloignement de moi, qu'à peine lui reste-t-il quelque lumière confuse de son auteur. »
D'ailleurs, comme substantif pur, distance est objectif; et éloignement, comme substantif verbal , subjectif. L'un est simplement significatif d'une quantité géométrique; l'autre a pour accessoire de se rapporter à un sujet et à ce qu'il éprouve. Une distance est de tant de lieues; un éloignement fait jouir ou souffrir, ou empêche de voir les objets tels qu'ils sont. Distinction confirmée par l'emploi de ces deux mots au figuré : distance y exprime quelque chose d'étranger au moi , une différence, et éloignement quelque chose d'affectif , une disposition de l'âme, un sentiment d'aversion.
Car d'un dévot souvent au chrétien véritable La distance est deux fois plus longue, à mon avis, Que du pôle antarctique au détroit de Davis. Boil.
a Les planètes tournent autour du soleil en plus ou moins de temps, mais non pas tout à fait dans la proportion de leur distance. » Mal. oc On n'a aucune méthode pour déterminer cette distance. » Lab.— « Dieu pourra dire à un réprouvé : Je serai ton supplice en t'éloignant de moi, car je n'ai rien dans les trésors de ma colère de plus formidable que cet éloignement. » Bourd. « Voilà (des montagnes de glaces éternelles) ce qui fait ma perspective vis-à-vis mes fenêtres. Il est vrai que Yéloignement est assez grand pour que le froid en soit diminué. » Volt, « Soit que les objets soient en effet très-petits, soit qu'ils nous paraissent être tels à cause de leur éloignement. » Buff.
Une autre différence, tirée de l'étymologie, n'est pas à négliger. La distance (de disstare, sejternr séparément ou d'un autre côté) peut être petite, au moins relativement ; éloignement, au contraire, ne se dit proprement qu'en parlant de choses lointaines, qui sont loin ou à une grande distance. Ce qui est à distance peut être encore assez près de nous, mais non pas ce qui est dans Yéloignement. « Une étoile paraît assise sur une autre. Si cependant tout l'art des astronomes est inutile pour en marquer la distance, que doit-on penser
de Yéloignement de deux étoiles qui en effet paraissent éloignées l'une de l'autre, et à plus forte raison des deux polaires ? » Labr.