‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 837 sur 881 · L. RAC · texte numérisé non relu

L. RAC

Vous dites de la colère d'une personne qu'elle s'exhale contre quelqu'un ou en quelque chose de réel, en plaintes, en invectives, en propos injurieux. Mais on doit dire simplement , et sans rien ajouter, qu'elle s'évapore; car cela offre un sens complet et veut dire que ce sentiment se perd dans l'air ou disparaît,

tenuem eranescit in auram.

EXTERMINER , EXTIRPER. Détruire sans retour, sans reproduction possible.

Exterminer, du latin exterminare, envoyer hors des confins ou du territoire, exiler, bannir, ne se dit que des hommes et des animaux sur lesquels on agit, en les tuant de manière à en éteindre l'espèce ou la race. Extirper, latin exstirpare, déraciner, arracher, ne s'emploie proprement qu'en parlant des plantes et de certaines excroissances, de certaines tumeurs qui ont en 'quelque sorte des racines. Exterminer un peuple ; extirper les mauvaises herbes , un cancer, un polype.

Au figuré, on extermine les vices, ce sont alors pour ainsi dire des monstres qu'on massacre; et

SUPPLEMENT

on extermine l'hérésie le fer à la main , en exterminant les hérétiques. On extirpe les vices, ce sont en ce cas comme de mauvaises herbes qui ont jeté des racines plus ou moins profondes, on les extirpe du fond des cœurs; et, quand on extirpe l'bérésie, c'est par des moyens pacifiques, tels que l'instruction , des décisions de conciles, la propagation des saines doctrines. On extermine les crimes (Rac, Montesq.) en punissant de mort les criminels; on extirpe les abus (Acad., Volt., Lah.) en enlevant jusqu'à leurs plus petites ramifications. Autant est forte l'action d'exterminer, autant l'effet de l'extirpation est radical.

EXTRAORDINAIRE, MERVEILLEUX;— ÉTON- NANT, ADMIRABLE. Ces épithètes servent à qualifier quelque chose de supérieur et de distingué dans son genre, comme un talent, un ouvrage, un succès, une invention, une science, une manière de parler ou d'agir. On dit ou on fait des choses extraordinaires, merveilleuses, étonnantes, admirables.

Mais extraordinaire et merveilleux représentent la chose en soi , comme étant telle ou telle ; étonnant et admirable la représentent relativement à l'impression qu'elle produit, comme causant de Véionnement ou de l'admiration. On considère dans ce qui est extraordinaire ou merveilleux l'excellence de sa nature et de ses qualités ; dans ce qui est étonnant et admirable, l'espèce de sentiment qu'éprouvent ceux qui en sont frappés. Il n'y a rien au-dessus de ce qui est extraordinaire ou merveilleux; il n'y a guère de choses qui nous émeuvent plus fortement que ce qui est étonnant ou admirable. Extraordinaire et merveilleux sont des mots de la langue commune; étonnant et admirable appartienent surtout au langage de l'esthétique et de la psychologie.

Extraordinaire, m erveilleux.

V extraordinaire est au-dessus de l'ordinaire, rare, singulier; le merveilleux est surnaturel, divin. Merveilleux renchérit donc sur extraordinaire: la chose extraordinaire n'est pas commune, la chose merveilleuse tient du prodige. Un héros et un homme de génie font des choses extraordinaires; Dieu et les saints ont fait des choses merveilleuses. Le prince de Condé avait une élévation de génie extraordinaire (Bodrd.); on attribue à Moïse des actions merveilleuses (Volt.). « Il y a je ne sais quoi dans l'extraordinaire et le merveilleux qui nous paraît étendre les bornes de notre intelligence. » d'Al.

Étonnant, admirable.

Ce qui est étonnant nous frappe tout à coup, comme le tonnerre, et nous surprend; ce qui est admirable nous ravit par sa beauté et sa perfection. La chose étonnante est inattendue, inexplicable, elle nous passe ; la chose admirable se laisse comprendre et contempler, et, plus nous le faisons, plus elle nous enchante, ail y a deux manières de considérer les effets naturels : la première est de les voir sans faire attention aux causes; la seconde, c'est d'examiner les effets dans la vue de les rapporter à des principes et à des causes. Ces deux points de vue produisent des raisons différentes d'étonnement : l'un cause la sensation de la surprise, et l'autre fait naître le

sentiment de V admiration. » Buff. Véionnement a lieu d'une manière plus brusque, plus impétueuse, plus saisissante ; Vadmirat ion, d'une manière plus calme et plus douce. « Racine est plus savant à faire naître la pitié que la terreur, et l'admiration que l'étonnement. » Vauv. Il entre de la frayeur dans Yétonnement. « Il se trouve des âmes dures et impitoyables, qu'il faut ébranler par des vérités étonnantes. » Mass. Des vérités admirables n'excitent dans l'âme d'autre sentiment que celui qui résulte d'une pleine satisfaction de la raison.

Doués de facultés extraordinaires et presque merveilleuses, Corneille et Racine ont enfanté, le premier d'étonnantes créations, le second, d'admirables chefs-d'œuvre.

EXTRÊME, EXCESSIF, VIOLENT, DÉSOR- DONNÉ. Ces mots se disent des personnes et des affections des personnes que ne conduit pas la raison.

Extrême et excessif conviennent par rapport à toutes les affections, tranquilles ou irascibles et turbulentes : une timidité, une crainte extrême ou excessive. Violent suppose une passion énergique, un emportement de l'âme comme la colère ou la haine. Désordonné n'indique pas un défaut provenant du degré ou de ce qu'on est immodéré, comme les trois mots précédents, mais un défaut qui tient à la direction, un dérèglement.

Extrême mène à excessif : qui dit extrême dit t; ès-grand ; qui dit excessif dit trop grand. Ce qui est extrême ne garde pas le milieu, ce qui est excessif va au delà des bornes, déborde, a Nous savons à quelles extrémités et à quels excès les hérésiarques se sont portés. » Bourd. Une timidité extrême est aussi grande qu'elle peut l'être; une timidité excessive est sotte et nuisible. La chose extrême est au plus haut point; la chose excessive produit des effets fâcheux, des excès. « Lorsque le froid devient extrême , il produit quelques effets semblables à ceux de la chaleur excessive. » Buff.

Violent se rapporte, non pas à des sentiments, à de simples goûts, ou à des passions qui abattent, comme la tristesse, la crainte, mais à des passions qui excitent, soulèvent, transportent, telles que l'amour, la haine, l'indignation, l'enthousiasme, a Madame d'Épinay, violente, mais réfléchie, possède le secret de cacher sa fureur. » J. J. «De quelque violente passion que j'aie brûlé pour elle.... » m. — « Les craintes des grands sont plus excessives, leurs haines plus violentes. » Mass.

L'affection désordonnée n'est peut-être pas portée à un très-haut point ; mais elle est mal appliquée , développée dans un mauvais sens , hors de la bonne voie. Un désir désordonné de plaire (Bourd.), l'amour désordonné des plaisirs (Boss.). « Lâcher la bride à ses appétits les plus injustes et les plus désordonnés. • Bourd. « Combien de pères et de mères réprouvés par l'amour désordonné qu'ils ont eu pour leurs enfants ? » id. « Autant que la face de la république paraissait belle au dehors par les conquêtes, autant était-elle défigurée par l'ambition désordonnée de ses citoyens et par ses guerres intestines. » Boss. « Le

désir excessif d'amasser et l'amour désordonné du gain étaient parmi les Carthaginois une source ordinaire d'injustices. » Roll. — Buffon dit, en parlant du singe, dont on connaît la pétulance et la lubricité : « Toutes ses passions nous paraissent aussi violentes que désordonnées. »

EXTRÉMITÉ, AGONIE. Quand une personne est tellement malade, qu'elle paraît sur le point de mourir, on dit qu'elle est à Vextrémité ou à Y agonie.

Al 'extrémité la fait concevoir comme étant à son dernier moment, au bout de sa carrière, pro-, che de sa fin, en sorte qn'elle ne peut plus aller loin, et qu'il ne faut plus attendre si on veut obtenir d'elle quelque chose ou appeler le prêtre pour qu'elle se confesse. « Je sors de chez le pauvre M. Hessein que j'ai laissé à Vextrémité. Je doute qu'à moins d'un miracle je le retrouve demain en vie. » Rac. « Le maréchal de Boufflers avait de moi un mémoire fort important dans sa; cassette, lorsque je fus averti de son extrémité^ telle qu'il mourut le lendemain.... je courus chez lui dans la frayeur du scellé et de l'inventaire..... Il appela sa femme, la pria d'aller chercher sa cassette, l'ouvrit, y prit le papier et me le rendit.»

S. S. « Ils laissèrent le chevalier de La Rocbefoucauld à Vextrémité, \ et il mourut le même jour qu'ils partirent de Montrond. » Laroch. «M.d'Argenson arriva ici le 12 juillet, à demi mort.... Le 22 du mois dernier on s'aperçut qu'il était à Vextrémité, on envoya chercher le curé qui resta avec lui jusqu'à cinq heures du soir qu'il mourut. » Dudeff. .

Agonie est un terme expressif qui vient du grec àywv, lutte : il représente le malade en lutte ou aux prises avec la mort, se débattant contre elle. « Enfin, ne parlant plus, et déjà dans les combats de V agonie, elle....» J. J. « Il est injuste d'exiger d'une àme atterrée et vaincue par les secousses d'un mal redoutable, qu'elle conserve la même vigueur.... Oserons-nous assurer que cet homme n'a jamais eu de courage pendant sa santé, parce qu'il en a manqué à- V agonie ? » Vaut. « Cette pauvre Madame est toujours à V agonie; c'est une chose étrange que l'état où elle est. » Sév. « M. de Vardes est retombé, et depuis quatre jours il se défend contre la mort, tantôt à Vagonie , tantôt prenant du quinquina, puis retombant en telle sorte que.... C'est à trois heures qu'il a passé avec beaucoup de peine. » Sév.

FABLE, APOLOGUE. Histoire presque toujours feinte par laquelle on se propose de présenter d'une manière indirecte une moralité ou quelque vérité. instructive. « Les fictions qui ont un objet moral s'appellent apologues ou fables. » j: J.

Fable, latin fabula, qui vient de fari, parler, et qui a servi à former fabulari, causer, converser, conter, a rapport à l'histoire elle-même, au récit, à la mise en scène des personnages : on dit, on conte,, on raconte ou on récite une fable, on publie un recueil de fables, un fabuliste est un' auteur qui a écrit des fables.

Apologue, grec à7i6Xoyo<;, d'où dérive à7roXoYt,<y^o;, compte rendu, explication, défense, fait considérer plutôt la nature de la chose, le sens, le but, l'effet, la leçon qui résulte de cette sorte d'allégorie, indépendamment de la forme ou de l'expression : On a recours à un apologue, on comprend le sens d'un apologue, un apologue fait ou ne fait pas son effet ; Vapologue est si peu relatif au récit, que quelquefois il n'en suppose aucun : « L'inquiète vigilance du Hollandais qui travaille à ses digues est un apologue pour nous. » Marm.

En disant qu'une fable est belle, vous la qualifiez au point de vue de l'art ou du style. Mais un bel apologue est ingénieux, se distingue par l'invention.

« On doute que les fables d'Esope, telles que nous les avons, soient toutes de lui- du moins pour l'expression.... Ésope est regardé comme l'auteur et l'inventeur de cette manière simple et naturelle d'instruire par des apologues et des fictions. » Roll. « Tout est historique (dans ce passage de la Genèse). Quand l'Esprit-Saint daigne

se servir d'un apologue, il a soin de nous en avertir. Joathan, dans le livre des Juges , assemble le peuple, et lui conte la fable des arbres qui voulurent se choisir un roi. » Volt. « J'avais dessein de lui dire quelque fable pour l'amuser.... Je vis la difficulté de lui faire sentir bien nettement la différence. de Vapologuea.u mensonge. » J. J.. «Ce dernier vers (d'une fable de Florian) , qui est admirable, fait voir que la fable peut quelquefois s'élever jusqu'au style sublime.... Ce n'est guère que dans les idées morales que l'on peut aller jusque-là, parce que la morale est l'essence de Vapologue. » Lah. « Dans Vapologue les animaux sont quelquefois les précepteurs des hommes; mais ce n'est que dans les exemples où la fable les représente meilleurs et plus sages que nous. » Marm. « Le duc de Lerme me demanda quelle impression cet apologue avait faite sur l'esprit d'Atalmuc... La fable dit, lui répondis-je, qu'il le combla de bienfaits. » Les. « Les fables, où l'on fait parler les animaux , -ont servi d'abord comme un apologue dont le peuple saisissait plus facilement le sens. » Staël.

Une autre différence provient de ce que les deux mots, abstraction faite de leur sens étymologique, tirent1 leur origine, l'un du latin, l'autre du grec : fable est moins noble qu'apologue et signifie quelque chose de moins relevé. « Lafontaine était persuadé, comme il le dit, que Vapologue était un art divin. Jamais peut-être de véritablement grands hommes ne se sont amusés à tourner des fables. » Vaut.

Le commune s'allait séparer du sénat... , Quand JMénénius leur fit voir Qu'ils étaient aux membres semblables,

SUPPLÉMENT

Et par cet apologue, insigne entre les fables, Les ramena dans leur devoir. Laf.

FABLIER, FABULISTE auteur de fables.

1er marque l'habitude de faire certaines choses, ou la profession : manufacturier, épicier, chaudronnier, teinturier. C'est aussi le sens de la terminaison iste : ébéniste, bandagiste, modiste, herboriste.

La différence consiste en ce que ier seul termine aussi les noms des arbres, ceux-ci étant considérés comme ayant l'habitude ou pour métier de porter tels ou tels fruits : pommier, qui porte des pommes, cerisier des cerises, prunier des prunes. Or, comme les arbres remplissent leurs fonctions, produisent leurs fruits naturellement et sans effort, Mme de la Sablière appelait Lafontaine son fablier, pour exprimer la facilité et le naturel de ses compositions. « Un fabuliste fait des fables ; le fablier en produit comme sans le savoir. » Ch. Nodier.

Le mot a fait fortune et se dit communément en parlant de Lafontaine, toutes les fois qu'on veut rappeler les qualités qui lui ont valu cette dénomination applicable à lui seul parmi les fabulistes. « Sans doute Lafontaine dut beaucoup à la nature; sans doute le fablier était né pour porter des fables. » Chamf. « L'Homme métamorphosé en coucou de Passerat est digne de Lafontaine. L'auteur a eu dans cette pièce le naturel charmant et les grâces de notre fablier. » Lah.

FAÇADE, FRONTISPICE. Devant ou face principale d'un édifice, d'un bâtiment considérable,,

Façade, suivant la valeur attachée à la terminaison ade, signifie face ornée et se dit en parlant d'un édifice moins grand, moins magnifique. Le frontispice, de frontem inspicere, voir le front, est une façade faite pour être regardée, la façade de ce qui a ou ressemble à ce qui a un fronton, un ornement d'architecture tel qu'on n'en met qu'aux monuments. La façade d'une église, le frontispice d'un temple.

Sur la façade d'un magasin public de Genève on lisait cette inscription : Alit et ditat (J. J.). Chez les Égyptiens, Dieu était désigné par une sphère posée sur le frontispice de leurs principaux temples (Volt.).

« L'empereur Alexandre Sévère ne se contentait pas d'être pénétré de cette belle sentence, il ordonna qu'elle fût gravée sur la façade de tous les édifices publics. » Les. « Je me suis arrêté quelquefois dans les rues de Paris à considérer avec plaisir de petites vignes tapisser de leurs grappes toute la façade d'un corps de garde. » Bern. — Le frontispice d'un palais (Bon..), le frontispice de l'église de Saint-Pierre de Rome (Agad.). «Il s'agit de faire la dédicace du Capitole : cérémonie fort honorable pour celui qui en était le ministre, dont on gravait le nom sur le frontispice du temple. » Roll.

FACILE, ACCOMMODANT. Deux termes dont on se sert pour caractériser un homme qu'on gagne aisément, qu'on amène sans beaucoup d'effort et de peine à vouloir ce qu'on veut.

L'homme facile laisse faire ou se laisse aller,

SUPPL. SYN. FRANC

il cède, il n'a pas la force de résister ; un peu plus, e serait faiblesse. L'homme accommodant entre en accommodement, a de la mesure ou de la modération (modus) à l'égard de ceux avec qui il traite; il relâche de ses droits, de ses prétentions ou de la rigueur de la règle. Un père est facile quand il ne sait rien refuser à ses enfants; un marchand et un moraliste sont accommodants quand ils font des concessions, l'un en rabattant du prix de la chose à vendre, l'autre en mitigeant la loi , en adoucissant les exigences du devoir.

Dans Rome sauvée, Aurélie dit à Catilina , son époux :

Je vais trouver mon père, il faudra que j'obtienne Qu'il m'arrache la vie, ou qu'il sauve la tienne. Il m'aime, il est facile. Volt.

Jamais le ciel ne fut aux humains si facile Que quand Jupiter même était de simple bois. Laf.

« N'avez-vous point été trop facile pour des courtisans qui, sous prétexte d'épargner vos finances dans les récompenses qu'ils vous ont demandées, vous ont proposé ce qu'on appelle des affaires? » Fén. a Gontran eut en sa puissance Frédégonde avec son fils ; mais cette princesse sut bientôt gagner par ses caresses ce vieillard facile. » Boss. « Le facile Claude se laissait gouverner par Agrippine. » Volt.

« Ce marchand est fort accommodant. » Acad. « Si vous ajoutez à toutes ces affaires domestiques que Constantin exposa ces rois aux bêtes pour son divertissement , vous pourrez inférer de tout cela que ce n'était pas l'homme du monde le plus accommodant. » Volt. « Le 'monde se fait une autre vertu à sa mode , plus accommodante et plus douce. » Boss. « L'exposition de la doctrine de l'Église catholique a semblé plus accommodante et plus adoucie aux prétendus réformés. » Id. « L'une des maximes des Jésuites étaii, si la vérité simple ne convenait pas à leurs vues, d'y employer un mélange de mensonge et de vérité; et cette méthode accommodante , leurs missionnaires à la Chine et dans l'Inde l'avaient appliquée aux cérémonies religieuses. » Marm. « C'est l'erreur de certaines personnes accommodantes qui font une espèce de partage dans la vie des hommes, et s'imaginent avoir par là trouvé l'art de concilier toutes choses; qui, dans les affaires de Dieu et du salut, disent qu'il faut agir selon les maximes du salut et de la sagesse de Dieu ; mais que dans les affaires du monde il n'y a point d'autres règles à prendre que les maximes et les principes du monde. » Bourd. « Ce n'est point à. des avocats qu'il faut aller ; car ils sont d'ordinaire sévères là-dessus et s'imaginent que c'est un grand crime que de disposer en fraude de la loi. Ce sont gens de difficultés et qui sont ignorants des détours de la conscience. 11 y a d'autres personnes à consulter, qui sont bien plus accommodantes, qui ont des expédients pour passer doucement par-dessus la loi, et rendre juste ce qui n'est pas permis. » Mol.

FAIBLE, INFIRME. Qui manque de force.

Faible regarde l'offensive, et infirme la défensive. Le faible se considère comme agent, et Vinfirme comme patient. La faiblesse rend im-

puissant , incapable de faire ; Vinfirmité rend chancelant, incapable de se tenir debout ou de résister. On ne peut rien attendre des efforts d'un homme faible ; un homme infirme a beaucoup de peine à se tenir ou à se soutenir. Les animaux faibles sont ceux qui ne peuvent vaincre les autres; les animaux infirmes (Boss.) sont ceux qui n'ont pas de défenses ou d'autres armes, comme des cornes , à opposer aux attaques de l'ennemi. Le lion n'est pas un faible ennemi , il s'en faut ; cependant il devient infirme quand la vieillesse et les maladies le mettent hors d'état de repousser les atteintes de l'âne même.

C'est la même différence qu'entre faible et fragile. Seulement fragile se dit proprement des objets, et infirme des êtres vivants. C'est pourquoi, au lieu que ce qui est fragile est menacé de rupture , ce qui est infirme est d'ordinaire menacé de mort. L'infirme est généralement un malade qu'on considère par rapport à la force qui •lui reste, et de là vient qu'on appelle infirmerie un lieu destiné à recevoir les malades. Jésus- Christ allait de ville en ville rendant la santé aux infirmes (Pasc). « Pour guérir cette volonté infirme. » Id. « Dire merveilles de sa santé devant des infirmes. » Labr. « Je naquis infirme et malade. » J. J. « Catherine donna à Pierre le Grand un fils, dont l'enfance infirme était menacée d'une mort prochaine, et qui mourut en effet bientôt après. » Volt. « Quant au duc d'Orléans, qui voyait le roi (Charles VIII) devenir infirme par ses excès, il reculait autant qu'il pouvait sa sortie du royaume, dont la succession le regardait. » Boss.

Je dis qu'il était vieux pour son peu de santé :

Il se plaignait toujours de quelque infirmité. Regn.

FAIBLIR , MOLLIR. Perdre de sa force.

Faiblir est d'abord plus général que mollir. Il se dit bien, par exemple, en parlant du vin (Acad.), du talent d'un auteur (Staël) , d'une partie d'un poëme ou d'un écrit quelconque comparée aux autres (Lah.) .

Quand faiblir se rapporte particulièrement comme mollir à la force de l'âme, et qu'il exprime un défaut de résolution ou de courage, il en diffère d'une manière qui a été parfaitement saisie et nettement indiquée par Condillac : « On faiblit, dit-il, parce qu'on ne sait pas insister; on mollit, parce qu'on ne sait pas résister. »

Ainsi, faiblir signifie qu'on se relâche, qu'on se dément, qu'on ne se soutient pas, qu'on manque de persévérance. « Aucun de ces ducs ne se démentit, aucun ne faiblit, tous agirent et firent merveilles. » S. S. « On aurait peine à rendre le courage avec lequel cet amour si durable de la femme de Cavoye pour son mari la soutint pour l'assister..., et la sépulture à laquelle elle se condamna à sa mort, et qu'elle garda fidèlement jusqu'à la sienne.... Elle se consuma ainsi en peu d'années, sans avoir jamais faibli, ni reculé d'une ligne. » Id. — Mais mollir, c'est proprement fléchir, céder, ne pas tenir bon, manquer de fermeté ou de constance. Ce verbe emporte l'idée d'une lutte. Aussi dit-on bien mollir contre (Acad.) . « On se flattait que le cardinal Albéroni deviendrait plus docile ; on disait qu'il commençait à mollir. » S. S.

De leur audace en vain les vrais chrétiens gémissent; Prêts à la repousser les plus hardis mollissent. Boil. FAIT (EN) DE, EN MATIÈRE DE. Quand il

s'agit de.

En fait de se dit en parlant de choses de fait, effectives ou réelles, qui arrivent ou qui sont. En fait de guerre (Volt., Roll.), de nouvelles (Volt., Montesq.) , de pénitence (Bourd.) . « En fait de réputation comme en fait de maladies, c'est toujours l'impatience qui nous perd. » D'Al. « Les Allemands voudraient que tout leur fût tracé d'avance en fait de conduite. » Staël. « Un homme qui n'aurait vu, en fait de chiens, que des barbets ou des épagneuls. » Volt. — Mais en matière de convient spécialement à l'égard des choses de spéculation, des choses qui sont des matières ou des sujets dont on traite. En matière de physique (Volt.), de littérature (Roll.), de style (J. J.), de goût (Chén.), de raisonnement (S. S.), de calcul (Staël) . « En matière de sciences exactes, quelques ouvrages lus et médités profondément suffisent; en matière d'érudition, la lecture des originaux anciens dispense de celle de tous les modernes. » D'Al.

« Par la nature de l'entendement humain nous aimons, en fait de religion, tout ce qui suppose un effort (le célibat, par exemple), comme, en matière de morale, nous aimons spéculativement tout ce qui porte le caractère de la sévérité. » Montesq.

En fait de religion est dans cet exemple l'expression propre, parce qu'il y est question de ce qui se fait en religion, de ce qui s'y pratique. Mais on doit préférer en matière de religion quand on considère la religion dogmatiquement, sous le point de vue théorique. Ignorant en matière de religion (Bourd.). « Il ne s'est jamais informé d'aucun homme comment il pensait en matière de religion. » J. J. Pareillement, en fait de politique et en matière de politique s'emploient pour exprimer, le premier une manière de se conduire et le second une manière de penser en poli:ique. «Donner la plu- légère atteinte à l'affection des peuples, c'est, en fait de politique, la faute la plus capitale.... Cicéron regarde comme une vérité incontestable, et comme la base de toutes les règles qu'on peut donner en matière de politique, qu'on ne peut bien gouvenrr un État sans garder en tout une exacte justice. » Roll.

« L'esprit d'examen en matière de religion conduit nécessairement au gouvernement représentatif en fait d'institutions politiques. » Staël.

FAMILIARITÉ, PRIVAUTÉ. Manière de parler ou d'en user avec les gens qui exclut toute gêne et toute façon.

Familiarité, familiaritas, est, à la terminaison près, le mot même qui servait à exprimer cette idée en latin. C'est bien aussi d'un mot latin, privatus, qu'a été formé privauté, ainsi que privé signifiant apprivoisé > non sauvage; mais en bonne latinité privatus ne veut pas dire familier, il n'a pris cette acception qu'au moyen âge.

De là toute la différence.

Familiarité appartient à tous les styles, même au plus noble, et il ne maTque rien que de permis. « Nos premiers pères se présentaient au com-

SUPPLEMENT

mencernent devant Dieu avec une sainte familiarité. » Boss. « Sésostris savait bien choisir ies plus honnêtes gens pour les admettre dans sa familiarité. » Fén. « Vous ouvrirez simplement à Dieu votre cœur avec une entière familiarité. » Id. « Les vrais épanchements du cœur veulent non-seulement l'amitié, mais la familiarité. » J. J. On lit dans l'EncycJopédie : « La familiarité est le charme le plus séduisant et le lien le plus doux de l'amitié. »

Mais privauté ne se dit guère que familièrement, ou bien il fait concevoir quelque chose d'illicite, une liberté qu'on ne doit pas prendre.

Si vous vouliez madame caresser,

Un peu plus loin vous pouviez aller rire....

.... Attendez à tantôt ; Ces privautés en seront plus friandes. Laf. Vous avez pris céans certaines privautés Qui ne me plaisent point. Mol.

« Il voulut passer par degrés aux privautés les plus choquantes. » J. J. « Tous ces chefs d'accusation ne roulaient que sur quelques tendres 'privautés, ou tout au plus sur ce qu'on appelle les menus plaisirs d'un commerce. » Ham. « Agrippine vit avec plaisir son fils Néron tomber tout à coup de cette fierté impérieuse à une douceur excessive, et que, passant de la colère à l'enjouement et de l'enjouement à un entretien plus libre, il se laissait insensiblement conduire aux privautés les plus tendres ; elle s'imagina qu'elle pourrait enfin pousser ce cœur déréglé aux derniers excès de l'aveuglement. » S. Real. « Entretenir avec de mortelles créatures des liaisons dont la privauté pervertirait un ange, s'il avait des sens. » Bodrd. « Ce goût du cœur, joint à la diversité des sexes, à la familiarité des entretiens, à leur durée et à leur privauté, mène insensiblement au vice. » Id.

FANFARONNADE, RODOMONTADE, FOR- FANTERIE. Affectation de valeur.

La fanfaronnade est d'un fanfaron ou sonneur de fanfares, d'un homme qui est toujours à célébrer ses prouesses. « M. de Vendôme avec ses fanfaronnades repaissait le roi. » S. S. « On accuse le duc d'Enghien de fanfaronnade pour avoir ouvert la tranchée (au siège de Lerida) avec des violons. » Volt. La rodomontade est une fanfaronnade extravagante, celle d'un rongemontagne {roder e montes) , d'un avaleur de charrettes ferrées, d'un pourfendeur de géants; c'est, dit Condillac, la fanfaronnade qui se vante des plus grands exploits et qui veut paraître braver les plus grands dangers. « Villars paya d'effronterie et ne parlait que de manger l'armée ennemie avec ses rodomontades usées. » S. S. « Les poètes français empruntaient des poètes espagnols leurs rodomontades et leurs extravagances. »

M ARM

La forfanterie est d'un forfant, d'un homme qui forfait, qui fait mal, qui trompe, qui fourbe. Ce mot, à la différence .des deux premiers, n'a certainement aucun rapport à la bravoure : il exprime une affectation de valeur morale, de vertu, ou bien d"un talent étranger à la guerre. Dans le Tartufe, Dorine dit du héros delà pièce :

Que d'affectation et de forfanterie! Mol.

« Les actes de vertu où je ne vois ni forfanterie ni ostentation me font toujours tressaillir de joie. » J. J. « Ce ton ampoulé ressemblait au sublime comme la forfanterie révolutionnaire ressemble à la grandeur romaine. » Lah. On impute, non pas de la fanfaronnerie ou des fanfaronnades, mais de la forfanterie aux médecins (Mol., Sév.) et aux avocats (Rac.); et c'est ce qu'on appelle de la charlatanerie , quand on considère que c'est un moyen d'attirer des dupes pour les exploiter, pour leur débiter sa marchandise.

FASCINER, ÉBLOUIR. Altérer la vue, causer des illusions, surprendre l'esprit.

Ce qui fascine est mystérieux, magique, un charme , ou bien c'est quelque chose d artificieux. « Ils sont fascinés par le charme de son hypocrisie. » Bourd. « Que n'ai-je pu apercevoir plus tôt ce bien à travers les charmes trompeurs et les frivoles enchantements qui me fascinaient les yeux! » Id. « Cette fascination (du régent par rapport au cardinal Dubois) ne peut paraître qu'un prodige du premier degré. » S. S. « On voit combien le charme du merveilleux peut fasciner les esprits. » Buff. « Étrange illusion dont l'ennemi au genre humain nous fascine!» Boss. « Je ne laisserai aucun lieu aux équivoques dont les hérétiques fascinent le monde. » Id. « Le premier qui osa faire parler Dieu était un composé de fanatisme et de fourberie. La fraude seule ne suffirait pas, elle fascine, et le fanatisme subjugue. »

Mais ce qui éblouit est éclatant, spécieux, propre à imposer. Éblouir les yeux par sa richesse (Boss.), le vulgaire par un superbe appareil (Id.). « Le nom spécieux de Réforme éblouit les peuples. » Id. « C'est vouloir éblouir le lecteur par des paroles trompeuses et vides de sens, que de parler ainsi. » Fén.

Dieu des Juifs, tu l'emportes !

C'est toi qui, me flattant d'une vengeance aisée, M'as vingt fois en un jour à moi-même opposée; Tantôt pour un enfant excitant mes remords, Tantôt m7 éblouissant de tes riches trésors.... (Athalie) Rac.

« La multitude se laisse éblouir par un faux éclat. » J. J.

FAUSSETÉ, DUPLICITÉ, PATELINAGE. Caractère d'un homme qui n'est pas vrai, qui trompe.

Pour ce qui concerne d'abord fausseté et duplicité, la duplicité est une espèce de fausseté qui consiste à jouer deux rôles, à parler d'une manière et à agir d'une autre (Cond.), à louer quelqu'un en face et à le déchirer en secret (Mass.) . Qu'une femme simule de l'amour, n'en ayant pas , ou qu'elle cache l!amour qu'elle a, elle n'est que fausse. Mais une femme est double, si elle fait accroire qu'elle aime un homme tandis qu'elle en aime un autre. Ainsi, dans les Ménechmes de Regnard, Araminte accuse le chevalier de duplicité, parce qu'elle croit qu'il est infidèle, qu'il joue un double jeu, qu'il en conte à deux. Pareillement, l'hypocrite n'est pas proprement faux, mais double; les sentiments qu'il affecte sont en contradiction avec ceux qu'il a : « Ce n'est pas l'hypocrisie et la duplicité qui fait la grande plaie de

la religion. » Mass. Nous apprenons aux enfants, suivant J. J. Rousseau, à devenir faux, c'est-àdire, comme il l'explique fort bien; menteurs ou dissimulés, pour extorquer des récompenses ou se dérober aux châtiments. Mais il dit ailleurs que l'éducation du monde n'est propre qu'à faire des hommes doubles, qui paraissent toujours rapporter tout aux autres, mais qui en réalité ne rapportent jamais rien qu'à eux seuls. — Il suit de là que duplicité renchérit sur fausseté : la duplicité est une fausseté odieuse, par laquelle un homme se met sciemment en opposition avec lui-même , avec ce qu'il a dit ou fait, aVec ce qu'il fait ou éprouve. « Ce prince se trouvait dès lors en état de confondre le faux et le double, et de porter une lumière aussi pénétrante qu'inconnue dans l'épaisseur de ces ténèbres. » S. S. « Ils le connaissaient ouvert et franc, détestant le mystère et la fausseté; ils l'ont entouré de trahisons, de mensonges, de ténèbres, de duplicité. » J. J.

Patelin âge annonce par sa terminaison un défaut plus relatif encore à la conduite qu'au caractère. C'est la fausseté d'un homme qui par des manières doucereuses et câlines cherche à s'insinuer auprès des gens, ou à les faire venir à ses fins. <( Ces moyens (d'accès) sont de s'insinuer à force d'adresse, de patelinage, d'opiniâtre importunité, de le cajoler sans cesse, de lui parler avec transport de ses talents.... » J. J. « La façon dont se présentent ceux qui cherchent à s'insinuer dans sa confiance, les fades louanges qu'ils lui donnent, le patelinage qu'ils y joignent.... » Id.

FAUSSETÉ, MENSONGE, IMPOSTURE, TROM- PERIE. Ces mots expriment quelque chose de contraire à la bonne foi, quelque chose par quoi on fait accroire ce qui n'est pas, ou on représente ce qui est autrement qu'il n'est.

La fausseté est proprement contraire à la vérité ou à la réalité; le mensonge, à la véracité; l'imposture, à la sincérité; la tromperie, à la probité. Ce qui est faux n'est pas vrai ou réel; ce qui est menteur ou mensonger n'est pas véritable; ce qui est imposteur ment par les apparences, au public ou en public; ce qui est trompeur met dedans, fait tomber dans le piège.

La fausseté est objective, elle controuve; le mensonge est subjectif, il parle contre sa pensée; l'imposture est spécieuse, elle éblouit ou jette de la poudre aux yeux; la tromperie est frauduleuse, elle attrape, abuse, joue des tours.

C'est une fausseté, a rapport à la chose dite ou inventée. C'est un mensonge, regarde la personne qui a parlé ou dit la chose. C'est une imposture, est relatif aux apparences ou au masque dont on se sert pour en faire accroire, ou bien à l'éclat, à la publicité de ce qui est dit ou fait pour égarer l'opinion. C'est une tromperie , indique une manière d'agir destinée ou propre à faire une dupe.

On dit, les faussetés d'un témoin ou d'un historien ignorant ou corrompu, d'un fabricateur d'actes, de faits ou de nouvelles; les mensonges d'un hâbleur ou d'un enfant pris en faute; les impostures d'un charlatan, d'un hypocrite, d'un calomniateur; les tromperies d'un fripon.

Les rapports, les allégations, les faits, doivent

être exempts de fausseté; les discours, les aveux, de mensonge; l'air, d'imposture; les pratiques, de tromperie.

Quant à la gravité , la fausseté en a plus que le mensonge, car c'est dans les personnes une qualité permanente, et elle consiste à donner aux choses une valeur, une existence, objective; au lieu que le mensonge est passager, et se réduit quelquefois à un mot qui échappe dans une situation critique, ou bien à un conte fait pour amuser, à une fiction, à une fable, telles que les poètes en imaginent. « Jamais la fausseté ne dicta mes mensonges; ils sont tous venus de faiblesse.» J. J. « La fausseté d'un acte est un crime plus grand que le simple mensonge : elle désigne une imposture juridique, un larcin fait avec la plume.» Volt. L'imposture, à son tour, est encore plus sérieuse et plus criminelle que la fausseté, parce qu'elle est plus audacieuse, plus effrontée, plus noire, plus incapable de rougir et de lâcher prise. «En voilà assez pour des faussetés si vaines. Ce ne sont là que des coups d'essai de vos novices.... Je viens à cette calomnie, l'une des plus noires qui soient sorties de votre esprit. Je parle de cette audace insupportable avec laquelle vous avez osé imputer à de saintes religieuses de ne pas croire la présence réelle. Voilà une imposture digne de vous, voilà un crime que Dieu seul est capable de punir. » Pasc. — La tromperie a seul un caractère pratique : elle ne consiste pas à dire, mais à faire. Un ennemi, pour vous décrier, emploie la fausseté, le mensonge et l'imposture; votre domestique, pour vous dérober, ou un concurrent, pour nuire au succès de vos affaires, use de tromperies, c'est-à-dire de manœuvres.

FAUX, POSTICHE. On qualifie de faux ou de postiches certains objets qui ne sont point naturels ou véritables : cheveux faux ou postiches, barbe fausse ou postiche, dents fausses ou postiches.

Ce qui est faux trompe l'œil; ce qui est postiche est ajouté. Postiche vient de postes, ornement d'architecture de peu de relief, qu'on place ordinairement sur les plinthes. On s'aperçoit ou on ne s'aperçoit point que la barbe d'un homme déguisé est fausse; dans une querelle ilperdou on lui arrache sa barbe postiche. Une personne âgée et édentée, qui veut se faire passer pour jeune, porte défausses dents; elle ôte ses dents postiches en se couchant ou pour manger.

Ce qui est faux choque la vérité; ce qui est postiche offense presque toujours le goût. C'est, d'une part, une falsification, une dissimulation, un déguisement; et, de l'autre, une beauté d'emprunt et déplacée. Or faux (Acad.), ornement postiche (Marm.), agréments postiches (J. J.). Avec de fausses dents on ment, on en impose; dents postiches signifie d'ordinaire des dents artificielles mal posées, mal assorties, ou qui donnent un drôle d'air.

FEINT, SIMULÉ, CONTREFAIT. Ces épithètes servent à qualifier une chose affectée , une chose à laquelle on donne l'air d'être ce qu'elle n'est pas, ou quoiqu'elle ne soit pas.

Feint s'emploie bien en parlant de choses abstraites, comme les qualités, et ne suppose que

SUPPLEMENT

de l'invention; mal feint, feinte probité, feinte modération. Simulé, au contraire, s'applique aux choses concrètes, aux actions, et marque le semblant, une démonstration extérieure : attaque simulée, querelle simulée, les tournois étaient des combats simulés (Cond.). On dira donc, une raison feinte, et une démarche simulée; une joie feinte, et un enjouement simulé; un zèle feint, et un empressement simulé; une amitié feinte, et une réconciliation simulée. Une personne qui s'est fait ou à qui on a fait, n'importe comment, une réputation de piété, peut n'avoir qu'une piété feinte; une personne de beaucoup de dévotion peut n'avoir qu'une piété simulée.

Ce qui est contrefait est une mauvaise imitation. Les hérétiques ont une piété contrefaite (Boss.), c'est-à-dire réelle, mais défectueuse ou de mauvais aloi. Une douceur feinte est d'un homme qui n'est point doux; une douceur contrefaite (J. J.) est une douceur bâtarde, forcée, qui n'est point naturelle. Ce qui est feint ou simulé vous fait croire ce qui n'est point, vous trompe sur l'existence ; ce qui est contrefait vous trompa sur la qualité. C'est, d'une part, une ombre, une apparence vaine, et, de l'autre, une contrefaçon et comme du chrysocale.

FERMER, BOUCHER. Mettre sur ou dans une ouverture un objet qui empêche que quelqu'un ou quelque chose n'y passe.

Ce avec quoi on ferme fait partie de la chose ou y est adapté ; c'est, au contraire, avec un corps étranger qu'on bouche. On ferme une malle au moyen d'un couvercle ; on bouche un trou comme on bouche une bouteille, en y apportant et en y introduisant quelque matière qui forme bouchon ou tampon, du mortier, du plâtre, des pierres, de la paille, etc. On ferme les yeux eb fermant ou en baissant les paupières, qui sont pour eux comme des portes; Ulysse, dans la crainte des syrènes, boucha avec de la cire les oreilles de ses compagnons, et pour éviter de sentir de mauvaises odeurs on se bouche le nez avec son mouchoir. « Dès les premiers accords de ce prélude, mon chameau se mit à deux genoux, tremblant comme la feuille, et ferma les yeux, ne pouvant se boucher les oreilles. » Ham. Nous fermons nos maisons à l'aide de choses qui y tiennent et sont destinées à cela, portes, fenêtres, verrous, etc.; mais Polyphème bouchait sa caverne avec un énorme rocher qu'il joulait à l'entrée. Des écluses ferment le passage à l'eau d'un canal, et des matières ou des immondices qui s'y sont amassées lui bouchent le passage.

D'ailleurs, fermer est plus propre pour marquer la suspension et boucher pour exprimer la suppression de l'entrée ou de l'usage de la chose. On ferme une porte ou une fenêtre, pour l'ouvrir ensuite, un peu plus tôt, un peu plus tard; mais on la bouche quand on la condamne, quand on la ferme de telle sorte qu'elle ne puisse plus s'ouvrir. Il en est de même de fermer une fontaine par rapport à boucher une source. Au figuré, qui a les yeux fermés n'y voit pas, et qui a les yeux bouchés est aveugle pour jamais.

FERMETÉ, RÉSOLUTION;— COURAGE, ÉNER- GIE. Force de volonté.

La fermeté et la résolution se rapportent à une action qui doit se faire ; le courage et Yénergie, à une action qui se fait; aussi ne dit-on point une action ferme ou une action résolue, mais bien une action courageuse ou énergique. L'homme ferme ou résolu est considéré en tant qu'il entreprend, il veut bien ce qu'il veut; l'homme courageux ou énergique est considéré en tant qu'il exécute, il brave les périls et la mort en homme de cœur, il se comporte vaillamment, d'une manière vigoureuse, héroïque. Sans fermeté et sans résolution on hésite, on ne s'arrête à aucun parti, on flotte; sans courage et sans énergie on est lâche et mon, on plie, on cède, on se laisse vaincre.

Fermeté, résolution.

La fermeté est invariable; la résolution, hardie. L'une implique plutôt l'idée de défensive, l'autre celle d'offensive. Avec de la fermeté on reste le même, on résiste aux causes de changement, on est très-difficile à ébranler; avec de la résolution on ose, on se décide avec assurance. Régulus est un modèle de fermeté, quand il continue à vouloir retourner à Carthage, malgré les prières et les pleurs de sa famille ; on sait avec quelle résolution César se décida à passer le Rubicon, prêt à marcher contre Rome et à attaquer Pompée. Portées à l'excès, la fermeté dégénère en opiniâtreté, et la résolution en témérité. — D'ailleurs, la fermeté est une qualité, quelque chose de permanent, d'inhérent au caractère. On cite parmi les qualités de Fabius Maximus une grande fermeté à se tenir au parti qu'il avait pris sur de bonnes raisons, à persister toujours dans ses premiers desseins, sans que rien fût capable de l'ébranler (Roll.). « Cette roideur de caractère, cette mutinerie ou cette fermeté n'est pas si rare parmi les enfants élevés ainsi. » J. J. « La fermeté qui fait votre caractère. » Bourd. Fermeté de caractère (Acad.). La résolution, au contraire, est plutôt un fait, quelque chose d'accidentel, de passager ou d'extérieur. « Cependant onze jours après, ô résolution étonnante! la reine à peine sortie d'une tourmente si épouvantable ose encore se commettre à la furie de l'océan. » Boss. « Turenne court à la défense d'un pont, et tient ferme contre une armée; et soit la hardiesse de l'entreprise, soit..., il étonna par sa résolution ceux qu'il ne pouvait arrêter par la force, et releva par cette prudente et heureuse témérité l'Etat penchant vers sa ruine. » Fléch. Avoir un air de résolution (Acad.).

Courage, énergie.

Le courage est une force morale, Vénergie une grande force. Le courage ne peut être attribué qu'aux agents intelligents et libres dont il fait des héros; Vénergie est une vertu singulière qui rend capable de grands efforts et de grands effets un agent quelconque : Vénergie d'un remède, d'un acide , Vénergie des passions. Ce qui frappe le plus dans le courage, c'est le mérite de celui qui le développe, car le courage est une des quatre vertus cardinales; ce qu'il y a de plus remarquable dans Vénergie, c'est son intensité, son haut degré de puissance. Se conduire avec courage est une partie de la sagesse; se conduire avec énergie c'est montrer beaucoup de vigueur. Dans tous les

temps on admirera le courage de Socrate devant ses juges, et V énergie que déploya Cicéron contre Catilina et ses complices.

FERTILE, ABONDANT. Chacun de ces mots sert à qualifier une chose en tant qu'elle en produit d'autres en grande quantité : des terres fertiles ou abondantes, fertiles ou abondantes en telles ou telles denrées. La Bruyère dit des commentateurs qu'ils sont fertiles et abondants dans les#endroits clairs.

Fertile est plus relatif à la chose produisante, et abondant aux choses produites. C'est pourquoi, bien qu 'abondant s'applique aussi aux terres, par exemple, il s'applique mieux encore à ce qui en naïf, aux récoltes. « La Pologne est la partie de l'Europe la plus fertile; elle produit d'abondantes moissons. » Bern. « Obtenir un temps favorable pour rendre nos campagnes fertiles et nos moissons abondantes. » Bourd. Que si quelquefois on appelle aussi fertiles les moissons elles-mêmes, c'est par métonymie, en appliquant à l'effet ce qui convient à la cause, et sans aucun égard à l'usage ou à l'utilité de l'objet, en le considérant comme une production plutôt que comme un produit : «Dieu n'avait promis à ces anciens Juifs que la fertilité de leurs moissons, que l'abondance du blé et du vin. » Bourd.

La fertilité, de ferre, porter, fait qu'une chose porte, rapporte, produit ; Y abondance envient, c'est une copieuse provision, une richesse, a A Sybaris on abuse de la fertilité du terroir, qui y produit une abondance éternelle. » Montesq. « Les fleuves arrosent la terre et répandent dans les diverses contrées la fertilité et Vabondance. » Labr. « La province de Satrapène est un pays fertile et abondant en toutes sortes de biens. » Vaug. Si un esprit est fertile, ses pensées sont abondantes. Fertiles, les commentateurs sont babillards; quand on les qualifie d'abondants , on fait penser à la vaine érudition dont sont chargés leurs écrits. Les pays fertiles se montrent couverts de moissons sur pied et d'arbres portant des fruits; les pays abondants ont de grandes ressources, beaucoup de moyens de bonheur et de succès , qui proviennent le plus souvent, mais non pas toujours, de la fertilité des terres : «Pourquoi les Chinois n'auraientils pas découvert, avant les Européens, une infinité d'îles abondantes et de terres fertiles dont ils sont voisins? » Buff.

Fertile se dit uniquement de la terre , et, sur la terre, de ce qui porte ou donne des fruits; mais abondant, dérivé du latin unda, eau, est aussi employé en parlant d'autres choses, particulièrement de la mer et des rivières : un pays est fertile en blé et en vin; il est abondant en gibier et en poisson. «Les Lapons prennent des brochets en quantité; et la nature, comme une bonne mère, leur refusant la fertilité de la terre, leur accorde Vabondance des eaux. » Regn. « Ces pêches abondantes (dans les rivières et les lacs du Nord) n'approchent pas encore de celles de ces mers. » Bern.

Page 1