‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 842 sur 881 · GÊNE, CONTRAINTE, VIOLENCE, NÉCESSITÉ · texte numérisé non relu

GÊNE, CONTRAINTE, VIOLENCE, NÉCESSITÉ

Ce que tous ces mots ont de commun , c'est qu'ils expriment une atteinte à la liberté.

Mais d'abord, pour ce qui concerne la gêne et la contrainte, elles n'attaquent pas la liberté de la même manière. La gêne agit d'une manière négative, en empêchant, c'est une entrave; la contrainte influe d'une manière positive, en forçant d'aller ou de faire, en donnant l'impulsion, c'est un ordre ou quelque chose à quoi il faut obéir. Gêné, on n'agit pas librement, c'est-à-dire à l'aise, sans obstacle, sans rien qui arrête; contraint, on n'agit pas librement, c'est-à-dire volontairement, de son plein gré, on ne se détermine pas de soi-même, on n'a pas l'initiative de son action. La gêne vous met dans la position d'un homme qui est en prison, dans les fers ou tout au moins embarrassé; la contrainte vous oblige à suivre les volontés d'un maître comme fait le cheval à l'égard du cavalier qui le mène. On fait quelque chose malgré la gêne, et par contrainte. La gène est prohibitive et incommode, témoin celle de la rime et celle des bienséances ; la contrainte est impérative et pressante, comme est celle de parents qui forcent leurs enfants à prendre un engagement ou un parti.

La violence, de son côté , consiste en une contrainte violente, qui emploie la force, la force ouverte, les armes. « Un prince, qui est toujours dans cet état dans lequel il force ou il est forcé , ne peut pas se plaindre d'un traité qu'on lui a fait faire par violence. » Montesq. « J'aime à voir dans Racine le bouillant Achille aller presque jussuppl. syn. fp.anç.

qu'à la violence pour sauver Iphigénie malgré elle. » Lah.

La nécessité enfin est une contrainte secrète. « On a imaginé de distinguer entre nécessité et contrainte; mais au fond la contrainte est-elle autre chose qu'une nécessité dont on s'aperçoit? Et la nécessité n'est-elle pas une contrainte dont on ne s'aperçoit point? » Volt.

GÉNÉROSITÉ, LIBÉRALITÉ. Penchant ou disposition à bien faire, à traiter les autres favorablement, à user de nos avantages à leur profit. C'est ce que générosité exprime de la manière la plus' générale. Mais la libéralité, comme le remarque judicieusement Vauvenargues , est une branche de la générosité, savoir l'espèce de générosité qui consiste à donner avec plaisir, à n'être point avare.

Êtes-vous libéral? — Je ne suis point avare. Corn. Après la défaite de Maxence , Constantin se montra libéral, mais non pas généreux : il fit une loi qui ordonnait de prendre sur le trésor public ou sur son domaine de quoi nourrir les enfants lorsque les pères seraient trop pauvres pour les entretenir; mais il fit livrer aux bêtes un grand nombre de prisonniers qu'il avait faits sur les Francs (Cond.). « Auguste était tout généreux, et sa générosité n'a jamais paru avec tant d'éclat que dans les effets de sa clémence et de sa libéralité. » Corn. On le voit par les deux derniers exemples, la générosité ne se borne pas comme la libéralité à faire des dons ou des largesses ; elle a quelquefois pour effet de nous porter à la clémence, au pardon des injures, au sacrifice de nos affections les plus fortes et de nos intérêts les plus chers, quels qu'ils soient, même au sacrifice ae notre vie. « Il n'était parlé que de Postumius (qui avait opiné qu'on devait le livrer aux Samnites et rompre le traité qu'il avait conclu avec eux) : tout le monde le comblait de louanges, et l'on comparait sa générosité à celle de Décius qui s'était dévoué pour la patrie. » Roll.

Mais comment diffère la générosité de la libéralité, quand le premier de ces mots se prend dans le sens particulier au second, quand ils désignent l'un et l'autre une inclination bienfaisante? Là est la vraie difficulté.

La générosité est plus méritoire : elle suppose delà grandeur d'âme, de l'empire sur nous-mêmes, une victoire remportée sur nos instincts de per- | sonnalité; elle implique l'idée de sacrifice et nous ( détermine à donner, quoi qu'il nous en coûte soit j à raison de la modicité de nos moyens soit à cause j de nos sentiments pour la personne à qui nous donnons. « On dit que Molière donna cent louis j à Racine pour l'encourager à entreprendre une tragédie. Cette générosité de la part d'un comédien qui n'était pas riche me touche. » Vauv. « Cette générosité passa de la ville clans le camp. Aucun cavalier, aucun centurion ne voulut recevoir de paye. >» Roll. « Qui pourra se sauver? Ce fidèle généreux qui comble de bienfaits l'ennemi qui a voulu le perdre. » Mass. « Vous êtes bien généreuse de recevoir si bien un ambassadeur qui va vous faire tant de mal. » SÉv.

La générosité est une vertu, puisqu'elle ne s'exerce pas sans efforts sur nous-mêmes ; le latin

generosus (de genus, race) s'est dit primitivement des animaux de nonne race, chevaux, chiens, lions, etc., qui ont la force de surmonter l'instinct de conservation en s'exposant au péril. Il n'en est pas de même de la libéralité : le libéral donne abondamment et sans y être obligé (libère) ; mais il n'a pas à lutter contre lui-même et à se vaincre ; c'est un bienfaiteur opulent et bienveillant , dont les ressources sont très-grandes et qui en dispose en faveur de personnes à l'égard desquelles il n'est retenu par aucun motif de haine , qui sont à plaindre peut-être, mais dont il n'a pas à se plaindre. « Un homme livré à l'ambition se refond, se métamorphose, il force son naturel.... D'une humeur serrée et épargnante, il devient libéral, prodigue même, tout est inondé de ses dons. » Mass. « Jésus-Christ sera un roi libéral qui comblera notre âme de faveurs. » Id. « Dans l'inégalité de ce qu'on donne par une pure libéralité il n'y a point d'injustice. » Boss. « Clitandre fait de la dépense, parce qu'il est amoureux,- l'amour rend libéral. » Regn. « La libéralité paraissait à Cyrus une vertu véritablement royale; mais il faisait encore plus de cas de la bonté.... D'aimer plus que les autres à donner, quand on est infiniment plus riche qu'eux, est une chose moins surprenante que de descendre du trône pour s'égaler à ses sujets. » Roll. « La bonne Péquigny est la seule personne que j'aie vue qui exerce sans contrainte la vertu de libéralité : elle donne, elle jette, elle habille, elle nourrit les pauvres.... Il est vrai qu'elle a vingt-cinq mille écus de rente, et qu'à Paris elle n'en dépense pas dix mille. » Sév. — Bien loin de demander qu'on se prive ou qu'on se contraigne, condition essentielle de la vertu proprement dite, il se peut que la libéralité soit un défaut, celui d'un homme prodigue, d'un homme qui s'abandonne à son goût pour les profusions. « La libéralité de Charles XII, dégénérant en profusion, a ruiné la Suède. » Volt. « Antoine aimait à donner 3 la libéralité était même un vice en lui, parce qu'il la portait jusqu'à la prodigalité. » Cond. « La libéralité de l'indigent est nommée prodigalité. » Vaut.

« Imitons la reconnaissance et la générosité des enfants du siècle. Quand le prince les a honorés de ses bienfaits et élevés à des postes brillants, ils sacrifient leur vie pour lui en marquer leur reconnaissance : ils ne comptent pour rien les fatigues et les périls : ils emploient généreusement, pour la gloire du prince les biens qu'ils tiennent de sa libéralité. » Mass. « Avez-vous (pour Dieu) cet amour généreux à qui rien ne coûte, dès qu'il y va de sa gloire ; cet amour libéral qui ne ménage rien, dès qu'il est question de ses intérêts? » BouBn.

a La générosité a quelque chose de plus que la libéralité, et est bien au-dessus ; on aime naturellement à donner, mais il ne se trouve guère de personnes vraiment généreuses; celles qui le sont ont l'âme grande ; c'est une des plus belles qualités qu'on puisse avoir; elle rend incapable d'intérêt et fait réussir en ce qu'on entreprend, parce qu'elle donne le courage de surmonter les obstacles. » Maint.

GERME, SEMENCE. Au figuré et au moral ces

mots signifient tous deux un principe d'où naît quelque chose.

Mais le germe se considère comme étant dans la personne ou dans la chose et la semence comme y ayant été jetée ou apportée. On aperçoit dans un enfant des germes de vertus (Cond.); le but de l'éducation est de jeter des semences de vertus dans les cœurs de la jeunesse (J. J.). Des doutes que vous concevez sur un sujet deviennent pour vous le germe de certaines réflexions (Volt.) ; le socianisme est une doctrine dont Fauste Socin surtout répandit les semences en Europe (Id.). Le czar Pierre avait en lui les germes du génie et de la grandeur (Thom.) ; c'est le même prince qui a porté en Russie les semences de tous les arts.(lD.).

Germe annonce un principe plus éloigné, et semence un principe plus prochain. En effet la semence est un germe non pas seulement fécondé, mais encore semé, c'est-à-dire déposé dans un terrain propre pour le développer et le faire pousser. « La paix d'Aix-la-Chapelle semblait avoir pacifié l'Europe; mais le germe de toutes les guerres, l'ambition et l'intérêt, subsistait encore.... L'Angleterre cherchait, dans l'exécution même du traité de paix, de nouvelles semences de guerre. » Thom. « Ce n'était pas assez pour Henri IV d'avoir arraché toute semence de guerre civile ; il avait encore besoin de n'être pas troublé par des dissensions domestiques. Car les petites tracasseries, d'abord concentrées dans le palais, sont le germe des factions qui tôt ou tard déchirent un royaume. » Cond. — Si on veut exprimer une origine d'une manière de plus en plus vague et indéterminée, on se servira de germe après avoir employé semence sur lequel il enchérira : « Voilà le culte que je cherche : il n'était chez les Juifs qu'en figure, on n'y en trouvait que la semence, qu'un germe, qu'une ombre. » Fén. Ce sera, au contraire, semence qu'on mettra après germe quand il s'agira de représenter une cause qui approche de plus en plus de son effet : « César regardait alors tout trouble et toute faction dans l'État comme un germe et une semence de ce qu'il prétendait faire lui-même. » Roll.

Outre cela, comme, au propre, germe se dit particulièrement des animaux, et semence des plantes, et que les plantes sont placées au-dessous des animaux dans l'échelle des êtres, germe se prend plus volontiers en bonne et semence en mauvaise part. « On se demande comment un Dieu, qui est la bonté même, a laissé dans le cœur de l'homme tant de semences de malice ; et comment il a permis que le principe, que le germe de la bonté y fût si corruptible? » Marm. - « Semer, voir éclore, cultiver soi-même dans l'esprit et dans l'âme de ses enfants les premiers germes des vertus, et en extirper les semences du vice. » Id.

GLACÉ, GLACIAL. Très-froid, au figuré.

Glacé dit plus que glacial; car il signifie gelé ou réduit en glace, au lieu que glacial marque seulement un rapport de ressemblance ou de convenance à la glace.

Ensuite glacé sert à qualifier quelque chose d'accidentel ou qui arrive dans un certain cas, et

SUPPLEMENT

glacial est pour l'habituel, pour ce qui arrive toujours : un homme a l'abord glacial, et dans l'occasion il fait ou on fait à quelqu'un un accueil glacé (Les.) ; un acteur a constamment le jeu glacial, et dans une circonstance particulière on lui trouve le jeu glacé.

En outre, glacé regarde plutôt le fond des choses, et glacial la forme : réponse glacée (Agad.) , silence glacé (Les.), trouver à quelqu'un quelque chose de froid et de glacé (Delaf.) ; air ou style glacial (Acad.), une pièce de théâtre glaciale (Lah.).

GLANER, GRAPILLER. Pris au figuré, ces deux mots veulent dire l'un et l'autre recueillir encore ou trouver encore à recueillir quelque chose de bon.

Mais glaner n'exprime rien que de louable. «Le vieux Caderousse s'était ruiné à ne rien faire, son fils et sa fille avaient achevé à jouer. Il y avait encore à glaner en mettant quelque ordre à leurs biens. » S. S. — De plus, la principale application de ce mot est toute littéraire : glaner, c'est pour l'ordinaire savoir tirer encore quelque chose d'une matière qui semblait épuisée. « Il n'y a pas de quoi glaner après ma fille; elle a en vérité tout dit, et mieux que je n'eusse pu faire. » Sév. « Après les quatre pièces (lyriques) qui viennent de nous occuper, on n'en trouve plus dans les écrivains morts une seule qui mérite une place; et l'on ne peut plus, en parcourant les recueils, glaner que quelques strophes éparses. » Lah. « Depuis le temps qu'on écrit, presque toutes les idées premières ont été saisies; or, que la moisson ait été faite par des hommes de génie et de goût, l'on s'en console en glanant après eux et en jouissant de leurs richesses. » Marm. « On ne pouvait plus (au temps de Virgile) que glaner dans la Grèce; il y avait à moissonner en Italie. » Del.

Les temps sont durs, même pour un génie.... On peut encor glaner dans ia satire; Mais pour la scène il n'est plus temps d'écrire. On a tout dit.... Chén.

Grapiller est d'une tout autre sorte. Il n'a rien de littéraire, et il se prend en mauvaise part pour signifier, faire de petits profits illicites ou blâmables. « C'est ce qui prit fin par la parade que Voysin fit au feu roi de retrancher ce qu'il traita d'abus au profit de ses finances. C'était à cette sage et savante pratique de Louvois qu'il fallait revenir, au lieu de tirer et de grapiller incessamment sur les troupes dans le faux objet de soulager les finances à leurs dépens. » S. S. a Avec cela (ses gages et une gratification) et ce que je pouvais avoir grapillé dans les petites commissions dont on avait chargé mon intégrité, je fus en état de me mettre proprement. » Les. «Notre politique ne songe qu'à escamoter et grapiller ce qu'elle trouve sous sa main. Plus ces expressions sont basses, plus elles sont propres à rendre ma pensée et le sentiment dont je suis affecté. » Cond. pasquin.

Ne devrait-elle pas empêcher que Cléon

N'achève de ses biens la dissipation?

Mais bien loin de sauver son amant du pillage,

C'est elle qui s'y porte avec plus de courage....

Hé! tu suis son allure avec assez d'adresse....

De même que Julie, ardente à nous piller....

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