‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 843 sur 881 · FINETTE · texte numérisé non relu

FINETTE

Oh ! pour moi. je n'ai fait encor que grapiller. Dest.

GOUVERNAIL, TIMON. Pièce de bois attachée à l'arrière d'un navire et qui sert à le ~ diriger; au figuré, ces deux mots s'emploient en parlant de la conduite de certaines choses, de la conduite d'un État, par exemple.

Au propre, point de difficulté : timon est trèsrare dans cette acception, outre qu'il signifie d'ordinaire une partie seulement du gouvernail, celle que les marins appellent la barre.

Mais, au figuré, c'est gouvernail qui, à son tour, paraît le moins usité. On ne l'y emploie guère d'une manière absolue et sans rappeler l'acception propre du mot. « Si on préfère le doux loisir de la ville aux dangers et aux fatigues du camp, qu'on ne s'avise pas de vouloir tenir le gouvernail en demeurant tranquille dans le port. » Roll. « Lorsqu'avec un peu de courage on travaille à détruire ces répugnances, qu'on rame contre le fil de l'eau , on trouve la chose aisée, parce que Jésus nous aide dans notre travail jusqu'à ce qu'il prenne lui-même le gouvernail. » Fén.

Timon, tout métaphorique, et plus indépendant du sens propre, convient particulièrement dans l'acception figurée. Aussi est-il généralement préféré en poésie, a Quelquefois l'imagination enlève le timon au jugement; alors l'homme devient fou. » Bern. Dans sa vme épître, Boileau parle

Deces rois nés valets de leurs propres ministres

Et qui jamais en main ne prenant le timon,

Aux exploits de leur temps ne prêtaient que leur nom

Agrippine dit de Néron dans Britannicus :

Ai-je mis dans sa main le timon de l'État

Pour le conduire au gré du peuple ou du sénat? Rac.

Est-il doux de régner?

Est-il doux de tenir ie timon d'un empire Pour en voir les soutiens toujours se contredire?

Corn.

GRAIN, BRIN. Figurément ces mots signifient, tous deux un peu , une petite quantité : Un grain un brin d'amour ou de raison.

Mais un grain se considère par rapport à autre chose avec quoi il forme un tas ou un mélange, et c'est pour cela qu'on dit bien augmenter ou diminuer d'un grain. « Je ne ferais pas un stade pour aller la voir si son amitié est diminuée d'un grain. » Volt. « Jamais une oraison funèbre n'a ajouté un grain à la réputation de personne. » Thom. a C'est une chose admirable que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science. » Mol. « Mme de Montulé avait dans l'esprit et dans le caractère ce grain d'honnête coquetterie qui, mêlé avec la décence, donne aux agréments d'une femme plus de vivacité. » Marm. — Au contraire, un brin de quelque chose se considère, non pas collectivement, mais absolument, en soi. « Au fond du cœur, j'ai un petit brin d'espérance. » Sëv. « S'il vous reste un brin d'amitié pour moi. » Marm. « Aucun Capouan n'avait porté le moindre brin d'amitié et d'affection à la république romaine. » Brant. « Ils ont la prétention de l'esprit sans en avoir un brin. » Dudeff. —Telle femme est heureusement douée; avec un grain d'imagination

ou de caprice ce serait une personne accomplie : Dans le Mariage de Figaro, le comte dit à la comtesse qu'il prend pour Suzanne: « Toi gue l'amour a faite et si vive et si jolie, avec un grain de caprice, tu seras la plus agaçante maîtresse. » Telle femme est extrêmement bornée ; elle n'a pas un brin d'imagination : « Esprit bouché ! est-il possible que depuis le temps que nous sommes ensemble il ne te soit pas venu le moindre brin d'imagination? » Ham.

D'ailleurs, un. grain, au propre, étant quelque chose de précieux, au lieu qu'un brin est quelque chose de chétif ou de vil, un fétu, il s'ensuit que grain est moins essentiellement familier que son synonyme. Un grain d'amour appartient au style commun et se trouve dans une satire de Voltaire ; un brin d'amour ou de flamme, ne convient guère qu'en badinant comme dans cette chanson de la Pastorale comique de Molière,

Iris charme mon âme ;

Et qui pour elle aura

Le moindre brin de flamme,

Il s'en repentira.

GRAISSER, OINDRE. Frotter d'huile, de pommade ou de quelque autre matière semblable.

Graisser est un mot tout français, formé de celui de graisse. Oindre est pris directement du verbe latin ungere, comme joindre de jungere.

De là dans l'application une différence considérable.

Graisser est l'expression vulgaire, et ne se dit qu'en parlant de ce qui se fait de nos jours. Dans les Précieuses ridicules, Gorgibus dit dé ses filles : « Ces pendardes-là , avec leur pommade, ont, je pense, envie de me ruiner. » Puis, s'adressant à elles-mêmes ; « Il est bien nécessaire, vraiment, de faire tant de dépense pour vous graisser le museau! » Mol. « Le vicaire du Temple étant venu administrer l'extrême-onction à ce vaurien : ah! monsieur l'abbé, lui dit-il, vous venez me graisser les bottes. » Marm. « On fait graisser l'essieu de son carrosse en voyage. » Volt. « On ne peut guère se dispenser d'étriller les bœufs tous les jours, de les laver, de leur graisser la corne des pieds, etc. » Buff. « Un jardinier prend une vieille corde; il la graisse avec une figue et l'enterre dans un sillon; et je vois quelque temps après que tous ces petits grains ont percé la terre. » Mal. « Si Andrée n'entre dans mes vues avec piété, il est impossible qu'elle y fasse bien , car il n'est pas délicieux de passer sa vie à tuer des poux , à graisser de la gale, à faire laver des pieds.... » Maint.

Mais oindre est exclusivement réservé pour rappeler des usages anciens. « Anciennement on avait coutume d'oindre les corps de ceux qui devaient combattre dans les spectacles publics. » Fén. « Marie se mit aux pieds de Jésus, qu'elle oignit d'un parfum exquis. Il est arrivé trois fois au Sauveur d'être oint par de pieuses femmes. » Boss. Quand on embaumait un corps chez les Egyptiens, « on Y oignait pendant plus de trente jours avec de la gomme de cèdre, de la myrrhe, du cinnamome et d'autres parfums. » Buff. « Dans le cinquième siècle de notre ère, les Bourguignons

oignaient leurs cheveux avec du beurre fort. » Volt. « Il est dit dans VExode : Prenez d'excellente myrrhe , du cinnamum , de l'huile d'olive pour oindre le tabernacle ; et on fera mourir quiconque s'oindra d'une pareille composition ou en oindra un étranger. » Id. « Les anciens se faisaient oindre au sortir du bain. » Acad.

Si toutefois oindre s'emploie aussi par exception pour exprimer quelque pratique moderne , c'est quand il est question de choses relevées et d'ordinaire en termes de médecine ou de liturgie. « Oindre une tumeur avec de l'onguent pour l'amollir. » Acad. « On oint les évêques à leur sacre. * Id. « Oindre un malade avec les saintes huiles. » Id. « Voici le temps de la lutte (de la mort) : Église sainte, oignez vos athlètes, afin que le démon soit vaincu. » Boss.

GRAS; — PLEIN, REPLET; — POTELÉ, REBONDI ; — DODU. Qui a de l'embonpoint.

Gras est le terme général; il ne spécifie rien et se trouve parfois suivi de quelqu'un de ses synonymes qui sert alors à le déterminer : gras et replet (Boss., Buff., Did.) ; gras et potelé (SÉv. , Buff.); gras et rebondi (Laf.); gras et dodu (Volt.). Il se rapporte à tout le corps de l'animal et se prend en bonne plutôt qu'en mauvaise part, étant opposé à maigre qui signifie un défaut. «Je suis ravie que vous vous portiez bien, et que vous soyez grasse, c'est-à-dire belle. » Sëv. Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau, Gras, poli.... Laf.

Plein et replet représentent l'embonpoint sous le rapport de la quantité : ils se disent d'un homme qui est gros, bien fourni de graisse et de chair. Quant à la différence de l'un à l'autre, elle est aussi simple qu'incontestable. Plein, qui est rempli, et non pas vide, et non pas décharné ou sec, n'annonce rien que de modéré. « M. le duc d'Orléans était d'une taille médiocre au plus, fort plein, sans être gros. » S. S. « Daguesseau, de taille médiocre, fut gros, avec un visage fort plein et agréable.» id. Mais replet, du latin repletus, rempli et rempli encore, rassasié, gorgé, las, est tout au moins très-propre à marquer un excès. « Guillaume (duc de Normandie) était gros et replet; Philippe (Ier) demandait un jour, en se moquant, quand il accoucherait. » Boss. « Ptolémée Évergète II eut dans la suite le sobriquet de Physcon, qui veut dire gros ventre, parce que ses excès de table l'avaient rendu extrêmement gros et replet. » Roll. « Peut être la constitution lâche, molle et replète étant bien d'un Silène, d'une bacchante et d'autres êtres crapuleux, conviendrait-elle tout-à-fait dans une bacchanale. » Did. Potelé et rebondi représentent l'embonpoint sous le rapport de la forme : ils se disent d'un corps ou d'une partie d'un corps qui est remarquable, non plus par l'abondance de la matière, mais par sa rondeur. Et ce qui les distingue l'un de l'autre, c'est que potelé donne l'idée d'une rondeur complète, et rebondi celle d'une rondeur partielle, d'une demi-rondeur. Ce qu'on qualifie de potelé est comme un cylindre ou un rouleau, comme ce qui est fait au tour ou ce qui sort des mains du potier. « Ce taureau était blanc, fait au tour, potelé. » Volt. « Chère petite main

SUPPLEMENT

rondelette et potelée.» Mariv. Aussi ce mots'emploie-t-il de préférence en parlant des parties du corps qui ont une circonférence et qu'on considère sous ce point de vue : « Un bras rond et potelé, des bras potelés. » Acad. Mais rebondi s'applique ou est relatif aux parties du corps qui sont susceptibles de saillir, de former une éminence seulement, quand elles sont soulevées par la graisse : des joues rebondies (Acad., Volt.); une croupe rebondie (Acad.) ; une face (Volt.), une mine (Chén.) rebondie. « Il y a bien des visages allongés. Que le vôtre devienne plus rebondi ! Nul bonheur n'est pareil au vôtre. »

DUDEFF.

Dodu, quelle qu'en soit l'étymologie, se distingue par un accessoire bien caractéristique. Il a rapport à l'usage qui peut être fait de la personne ou de la cbose ; il la fait concevoir comme fraîche et appétissante. « Passe encore que les pères mangent les enfants qui sont dodus et tendres. » Volt.

Ces pigeons sont dodus, mangez, sur ma parole. Boil. Cette anguille est dodue, et vaut bien un poulet; Au lieu d'en faire un bracelet, Va m'en faire une matelote. Regn.

Un lion fit le goutteux Et publia qu'il était permis A biehes fraîches et dodues

De se rendre à sa cour. Ham.

« Figurez-vous la plus jolie petite mignonne , douce, tendre, accorte et fraîche, agaçant l'appétit, pied furtif, taille adroite, élancée, bras dodus.... » Beau m.

Sculptez -vous quelque beauté nue

De qui la chair blanche et dodue

Séduise l'œil du spectateur,

Et qui dans son âme insinue

Ces doux désirs et cette ardeur

DontPygmalion le sculpteur

Brûla, si la fable en est crue? Volt.

GRATIS, GRATUITEMENT. De pure grâce, sans payement de retour.

C'est ce que gratis signifie en soi, absolument, et ce que gratuitement exprime en rapport avec un sujet d'action.

D'où il suit que gratis convient mieux pour le passif, en parlant d'une chose reçue. « Il reçut tous ses diplômes de grand d'Espagne gratis. » S. S. « Il y a des gens de lettres qui ne sont pas assez riches pour acheter cet ouvrage, et qui le recevront de vous bien volontiers, gratis. » Volt. « Les choses ne sont ni meilleures ni pires, soit qu'on les paye, soit qu'on les ait gratis. » Id. « Il venait chez moi des gens pour m'exciter par des supplications à leur faire obtenir gratis ce qu'ils souhaitaient. » Les. « Laissons ces seigneurs savourer des plaisirs qu'ils achètent si cher, pendant que leurs valets se consolent dans la douce espérance de les avoir gratis. » Id. « Le passage et la nourriture me furent accordés gratis. » Prév. « Vous a-t-on donné ordre d'être servi gratis? » Mariv. « Quoique sa place doive être gratis par le droit du roi, je compte de donner mille livres pour elle le lendemain de sa profession. » Maint. — Gratuitement , au contraire, s'emploie plutôt pour l'actif, quand il est question

de quelqu'un qui agit, et pour indiquer la manière dont il agit. « Ne chercher son salut que par conformité au bon plaisir divin qui nous le promet gratuitement. » Fén. « Comme Polygnote se piquait d'honneur et était plus sensible à la i gloire qu'à l'intérêt, il avait fait ce tableau gratuitement et sans vouloir en tirer aucune récompense. » Roll. « Je n'ai jamais pensé à vous offrir gratuitement l'emploi de mon temps. » J. J. « Il n'y a que l'Europe seule où l'on vende l'hospitalité. Dans toute l'Asie on vous loge gratuitement. » Id. « Elle mettrait dans le plus grand danger celui qui lui rendrait gratuitement service. » Volt. « Profitant de l'amitié qu'un vieux parent avait pour moi, j'acceptai un logement qu'il m'offrit gratuitement avec sa table. » Les. « Une de ces deux personnes est attaquée d'une épilepsie accidentelle, et M. Malouet, médecin charitable, a entrepris la cure gratuitement. » Bach « Nous devons sortir de cette vie comme d'un banquet, en remerciant et bénissant la divinité qui nous y invite gratuitement. » Bern.

Lors même qu'on se sert de gratis avec donner ou tout autre verbe équivalent, on ne doit pas le considérer comme ayant le même. sens que son synonyme, c'est-à-dire comme se rapportant au sujet, comme le qualifiant, comme en faisant connaître les sentiments ou les dispositions. Qui donne gratis ne fait rien payer ; qui donne gratuitement se montre désintéressé et généreux (gratuitus). Des juges rendent la justice gratis, des comédiens jouent gratis certains jours de fête, il n'y a à cela de leur part aucun mérite, ils y sont obligés; mais c'est gratuitement qu'un avocat, non nommé d'office, en use envers ses clients dont il n'exige pour ses services aucun honoraire. Un médecin traite les pauvres gratis quand il leur donne ses soins sans qu'il leur en coûte rien, parce qu'il en a été chargé moyennant rétribution par l'autorité ou par un bureau de bienfaisance. Mais il les traite gratuitement quand il travaille à leur guérison de son propre mouvement, par un pur sentiment d'humanité, et sans indemnité d'aucune sorte.

GREFFER, ENTER. C'est couper une petite branche ou lever un œil à la branche d'un arbre en sève, et l'insérer dans une fente d'un autre arbre, afin que la branche ou l'œil reprenne et que l'arbre sur lequel se fait l'insertion porte le fruit de l'arbre d'où on a tiré la branche ou l'œil à insérer.

Greffer rappelle greffe qui signifie une opération : l'opération de la greffe (Acad.), multiplier par la greffe les arbres les plus précieux (Buff.) . Mais enter, c'est faire des entes, c'est-à-dire des arbres qui ont subi l'opération de la greffe : il y a beaucoup de jeunes entes dans ce jardin (Acad.). On emploie la greffe pour avoir des entes. D'où il suit que greffer a plus de rapport à l'action, et qu'enfer en a davantage au résultat. Qui greffe bien est bon greffeur, habile artiste dans le genre dont il s'agit; qui ente bien se distingue par les produits, par les entes qu'il obtient.

D'ailleurs, greffer désignant spécialement l'action ne se dit guère qu'au propre. Enter, au contraire, tout relatif au résultat, n'éprouve aucune peine à

prendre la signification figurée et même ne prend guère que celle-là, et c'est surtout en le mettant au participe qu'on s'en sert.

« L'art de greffer procure à la plupart de nos fruits les qualités que la nature leur avait refusées. » Barth. « Scipion l'Africain bêchait luimême la terre, plantait et greffait ses arbres. » Roll. a II fait ses délices des jardins : personne mieux que lui ne greffe et ne taille les arbres. » Marm. « C'est un arbre qui n'a porté jusqu'ici que des fruits de mort; cependant nous ne voulons pas qu'on le coupe, mais qu'on le greffe. » Volt. — « C'est une famille entée sur telle autre... ; un financier enté sur un praticien...; il a beaucoup de vices entés sur de bonnes qualités. » Acad. « Nous pouvons bien imaginer distinctement une tête de lion entée sur le corps d'une chèvre. » Desc. « L'anhinga nous offre l'image d'un reptile enté survie corps d'un oiseau. » Buff. « Un visage d'Éthiopienne enté sut un corps de Grecque.» Laf. « Des romans entés sur l'histoire. » Staël. « Le gouvernement de Bonaparte était une tyrannie entée sur une révolution. » Staél. « Se faire des plans de religion, imaginer une morale de bon goût qui réconcilie Jésus-Christ avec Bélial, qui ente sur un fonds chrétien les plus pures maximes du paganisme. » Mass.

Vous faites le plongeon, Petit noble à nasarde, enté sur sauvageon. Regn. Enter de nouveaux mots sur de vieilles idées. Chén.

GRIFFE, SERRE. Pied des oiseaux de proie.

Griffe est plus général. Il ne se dit pas seulement par rapport aux oiseaux de proie, mais encore en parlant d'autres animaux, même de l'homme et de certaines plantes. « Les bêtes farouches ne sont redoutables pour l'homme que par leurs dents et par leurs griffes. » Fën. « Le terrible créancier! Un château sous la griffe d'un semblable procureur est comme une colombe dans les serres d'un milan. j> Les. « La nature donne des vrilles à la vigne pour s'attacher à l'orme, et des griffes au lierre pour saisir le tronc des chênes. » Bern.

Quand griffe s'entend spécialement des oiseaux de proie, il diffère encore de serre d'une manière assez remarquable.

La griffe, de l'allemand greifen, saisir, gripper , sert à saisir, à prendre, à attaquer, à s'accrocher : donner un coup de griffe. « Si la nature avait fait l'homme méchant, elle lui aurait donné des griffes, une gueule, du venin, quelque arme offensive. » Bern. Dans YOEdipe de Corneille, Iphicrate dit à Œdipe qui lui demande qui il est : Vous êtes

Un enfaut exposé....,

Et de qui par pitié j'ai dérobé les jours

Aux ongles des lions, aux griffes des vautours.

Mais la serre est proprement employée à serrer, à tenir, à avoir ou à emporter en soi. « On vit voler ira vautour; il tenait dans ses serres une colombe. »Fén. «Sur l'étendard d'Othon il y avait un aigle qui tenait un dragon avec ses serres. » Boss. « S'il y avait des races de nains, les oiseaux de proie les enlèveraient dans leurs serres. » Bern. « La serre du malheur me tient. » Staël. « La

souffrance restait au fond de mon âme; sa cruelle serre ne lâchait pas prise. » Staël.

Les martinets voltigent autour d'un trou, et étendent leurs griffes comme pour s'accrocher à la muraille ; on en a vu fort souvent sortir des ni !s d'hirondelles et de moineaux emportant des matériaux dans leurs petites serres (Buff.). — Dans Lafontaine un milan pris par un chasseur et donné à un roi va tout droit poser sa griffe sur le nez de sa majesté. On s'efforce en vain de lui faire quitter prise : de sa serre insolente il tient bon, et il semble vouloir nicher là malgré tout.

GRIMPER, GRAVIR. Monter à quelque endroit en s'aidant des pieds et des mains.

L'étymologie de l'un et de l'autre n'étant pas certaine, on ne saurait prudemment y recourir. Mais il n'en est pas besoin pour arriver à découvrir en quoi ils diffèrent.

Grimper exprime une action ordinaire et par conséquent facile de certains animaux appelés grimpants, tels que chats, singes, écureuils, escargots; de certains oiseaux, des grimpereaux, des pics, des mésanges; et même de certaines plantes, de la vigne et du lierre, par exemple. Mais gravir ne désigne pour aucun animal ni pour aucune plante en particulier une manière d'avancer ou de s'étendre naturelle.

On grimpe donc sans peine, comme un chat ; au lieu qu'on gravit par une façon d'aller extraordinaire, avec effort et difficilement. Les couvreurs grimpent sur les toits de nos maisons (Sév.); les soldats sont souvent obligés de gravir sur des rochers (Volt.) ou contre des montagnes (Roll.). J. J. Rousseau peint l'homme sauvage grimpant légèrement sur les arbres ou grimpant aux arbres comme un singe ; mais Voltaire se représente luimême

Gravissant avec peine à cette double cime

Où la mesure antique a fait place à la rime.... Et Corneille dit en parlant de l'ambitieux :

Pour un malbeureux titre on s'épuise d'baleine,

On gravit sur les monts.

« L'âne lourd et constant se plaît à gravir les rochers où grimpe la chèvre légère et capricieuse. » Bern. Bossuet avait dit dans l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre : « Le juste ne peut pas même obtenir que le monde le laisse en repos dans ce sentier solitaire et rude où il grimpe plutôt qu'il ne marche. » Laharpe le reprend avec raison en remarquant que « le mot propre était gravit, qui est moins familier, et même plus expressif, puisque gravir c'est grimper avec effort. »

Gravir est moins familier que grimper, seconde différence qui tient aussi à ce que gravir ne se dit pas proprement, comme grimper, de certains animaux. On ne dira donc pas gravir, mais grimper un escalier (Dm.), sur une chaise (Sév.), à un cinquième étage (Montesq.), et dans la phrase suivante du Dissipateur de Destouches grimper sera également le seul mot qui convienne : Quand on a de bon vin,

On boit à ses amours : cela grimpe à la tête,

Et le cœur s'attendrit.

GROSSE, ENCEINTE, en parlant d'une femme, signifient en état de gestation, en état d'accoucher dans peu.

Mais grosse exprime un état apparent. Dans les Lettres persanes une actrice de l'Opéra, qui a été séduite, se plaint « d'être si grosse qu'elle n'ose plus se présenter sur le théâtre. » Montesq. « Les parents et les voisins de la femme de Virginius l'avaient vue grosse de la fille dont elle avait accouché. » Vert. « La coupable Marguerite devient grosse, sa honte est publique, tout le quartier qu'elle habite la montre au doigt. » Staël. — Enceinte, au contraire, marque un état qui n'est pas extérieur ou visible. « Mahomet III commença son règne par faire noyer douze femmes de son père, qu'on croyait enceintes. » Volt. « La graine de fougère est contraire aux femmes enceinctes. » Rab. Aussi le mot enceinte s'emploiet-il bien et seul dans une acception abstraite ou figurée. « La venue de Jésus-Christ étant préparée dès l'origine du monde, toute la loi, pour ainsi dire, en étant enceinte et toute prête à l'enfanter, Dieu.... » Boss. « Une nouvelle prophétesse (Mme Guyon) a entrepris de ressusciter la Guide de Molinos, et l'oraison qu'il y enseigne : c'est de

cet esprit qu'elle est pleine : mystérieuse femme de l'Apocalypse, c'est de cet enfant qu'elle est enceinte. » Id.

D'ailleurs grosse est un mot vulgaire, d'où a été formé un verbe plus vulgaire encore pour dire rendre une femme grosse; au lieu qu'enceinte est un terme relevé ou tout au moins plus distingué, précisément parce qu'étant abstrait il désigne sans le représenter l'état quelque peu immodeste dont il s'agit. On soupçonna la reine d'Angleterre, mère d'Edouard III, d'être grosse de son favori (Boss.) ; la vierge Marie chanta un cantique d'allégresse lorsqu'elle se sentit enceinte du Saint-Esprit (Id.). Au moyen âge, une fille devenait-elle grosse sans que l'on connût son amant, c'était, disait-on, le diable qui lui avait fait un enfant (Volt.) ; la reine Marie Stuart était enceinte de cinq mois lorsqu'on tua sous ses yeux le musicien italien Rizzio (Id.), et Marie était enceinte de Jésus lorsqu'Auguste ordonna un dénombrement des peuples de toute la terre

(ID.)

HABITUDE, ROUTINE. Pratique familière à quelqu'un et qu'il a contractée par des actes réitérés. « Le paysan faisant toujours ce qu'on lui commande, ou ce qu'il a vu faire à son père, ou ce qu'il a fait lui-même dès sa jeunesse, ne va jamais que par routine; et, dans sa vie presque automate, Vhabitude et l'obéissance lui tiennent lieu de raison. » J. J.

Mais habitude, du latin lidbitudo, manière d'être, est plus général, et se dit particulièrement bien en termes de morale et en fait de conduite. « Habitude au bien ou au mal. » Acad. « Vhabitude du crime.» Acad. «-Vhabitude dans la piété. » Pasg. « Des vertus d'habitude. » Fén. « Il est charitable : c'est une compassion toute humaine qui le touche, ou Vhabitude qui le conduit. » Bourd. « Celui qui commence à bien vivre, on dit qu'il a de bonnes dispositions pour la vertu; et celui qui vit tout à fait bien, on dit qu'il en a Vhabitude même. » Boss.

Routine, du français route, correspond au mot méthode, tiré du grec, et qui, ainsi que routine, signifie procédé, chemin tracé pour arriver à découvrir ou à opérer quelque chose. Aussi s'emploie-t-il proprement quand il est question de sciences ou d'arts. « Il ne sait point de musique, mais il chante par routine. » Acad. « Il n'a jamais étudié cet art à fond, mais il y a acquis une sorte de routine. » Acad. « Les procédés (pour obtenir les métaux), ainsi que les résultats des routines ou méthodes ordinaires, sont trèsdifférents les uns des autres. » Buff. « Les arts libéraux et mécaniques sont distingués, en ce que les premiers travaillent de l'esprit plutôt que de la main ; et les autres, dont le succès dépend de la routine et de l'usage plutôt que de la science, travaillent plus de la main que de l'esprit. » Boss. 11 est à remarquer, d'ailleurs, que Vhabitude

en elle-même peut être bonne ou mauvaise, au lieu que le mot routine se prend de préférence en mauvaise part. Dire d'une personne qu'elle parle correctement par habitude, c'est lui attribuer une qualité; mais si on veut établir la nécessité des règles de la grammaire, on dira qu'il ne suffit pas de ■ savoir parler correctement par routine. Prendre une habitude est l'expression ordinaire; mais on y substitue quelquefois prendre une routine dans le langage familier et quand il s'agit d'une habitude qu'on désapprouve : « C'est une routine qu'ils ont tous prise de dire que je suis belle; ils m'en importunent. » Sév. Parmi les habitudes on distingue une habitude routinière, c'est-à-dire aveugle et toute machinale.

J'ai rassemblé mes amis les plus chers,... Que chaque soir, dans mon humble réduit, Auprès de moi l'habitude conduit; Non l'habitude routinière Qui, se traînant dans son ornière, Dans la même assemblée et dans les mêmes lieux S'en va porter sa face coutumière Et ses propos fastidieux; Mais l'habitude libre et fière Qui, chez ses bons amis, les mêmes qu'autrefois, S'achemine par goût et s'arrête par choix. Del.

HABITUER, ACCOUTUMER. C'est, par la répétition des mêmes actes ou des mêmes impressions, disposer un homme de manière à lui rendre familière une certaine chose.

Voici la distinction de Condillac. « Nous habituons les autres à vivre comme nous , nous les accoutumons à notre manière de vivre. Nous nous habituons à faire une chose, nous nous accoutumons à la voir faire. Ainsi s'habituer est relatif à nos actions, et marque que nous les faisons facilement , qu'elles ne nous coûtent plus ; s'accoutumer est relatif aux actions des autres,

souffrir ce qu'ils font (les Mol.

et marque qu'elles ne nous choquent plus , qu'elles ne nous surprennent plus. »

Habituer regarde les habitudes actives : qui est habitué n'a plus de peine à faire certaines choses. « On est habitué à juger des autres par soimême. » Boss. « Le prince qui s'habitue à bien connaître les hommes, paraît en tout inspiré d'en haut. » Id. « En étudiant, les enfants s'habituent à barbouiller, à prononcer négligemment. » J. J. « J'habituerais mes élèves, plusieurs fois la semaine, à parler d'abondance sur un sujet donné. » Lah.

Lorsqu'à la bien chercher (la rime) d'abord on s'évertue,

L'esprit à la trouver aisément s'habitue. Boil.

Accoutumer produit une habitude passive : qui est accoutumé n'a plus de peine à sentir, à souffrir, à supporter telle ou telle chose. « L'estomac s'accoutume à la fin aux viandes qui auparavant lui répugnaient. » Boss. « Notre premier aliment est le lait; nous ne nous accoutumons que par degrés aux saveurs fortes. » J. J. « J"admire comme on s'accoutume aux maux et aux incommodités. » SÉV.

l'accoutume mon âme hommes).

« Si vos opinions paraissaient tout à coup dans leur dernier excès, elles causeraient de l'horreur; mais ce progrès lent et insensible y accoutume doucement les hommes. » Pasg. « Mentor dit à Idoménée : Mon dessein a été de vous accoutumer à entendre nommer les choses par leur nom. » Fén.

HACHE, COGNÉE. Noms donnés à un fer tranchant d'une certaine largeur dont on se sert, au moyen d'un manche de bois, pour couper en frappant.

Hache paraît avoir été formé du latin ascia, doloire, hache d'armes au moyen âge. Cognée, ■■ autrefois coignée et coingnie, vient incontestablement de coin, et signifie un coin emmanché.

Hache est plus général. La hache a des usages que n'a pas la cognée; et, par exemple, elle est seule une arme, et elle a été seule un instrument d'immolation et de supplice. Lorsque la ville de Paris était assiégée par les Normands (885), o chaque jour l'évêque Goslin se mettait sur la brèche, le casque en tête et une hache à sa ceinture. » Volt. Jean sans Peur fut assassiné sur le pont de Moctereau; « Tanneguy du Châtel donna le signal, et lui abattit le menton d'un coup de hache. » Boss. « Le roi de Navarre attaque une place importante.... La hache enfonce les portes. » Thom. a Thrasymède se tint près de la victime, la hache à la main, tout prêt à la frapper. » Roll.

Sylla marche en public sans faisceaux et sans haches,

Prêt à rendre raison de tout ce qu'il a fait. Corn.

Et Sirven, au supplice échappé dans tes bras,

Vit par un juste arrêt la hache menaçante

S'écarter à ta voix de sa tête innocente. Chên.

Mais la hache sert aussi à couper du bois, et c'est alors que le mot de hache semble différer très-peu de celui de cognée, car la cognée n'est employée qu'à couper du bois.

Hache se distingue pourtant encore de son synonyme par le caractère de noblesse qu'il tient de

son origine. C'est dans le style soutenu qu'il est à sa place : « Un grand chêne du mont Ida, que la hache a coupé par mille coups dont toute la forêt a retenti, ne fait pas un plus horrible bruit en tombant. » Fén. Mais cognée est vulgaire :

Un bûcheron perdit son gagne-pain,

C'est sa cognée....

Il n'avait pas des outils à revendre. Laf.

D'ailleurs, par rapport au bois , la hache est d'un usage plus relevé ; au lieu que la cognée est un simple outil pour abattre les arbres et les dépecer, la hache est un instrument pour travailler le bois de construction : un bûcheron a une cognée, un charpentier une hache.

Au figuré, si ce n'est qu'il s'agisse de proverbes, tels que jeter le manche après la cognée, et aller au bois sans cognée, hache est le seul mot qui convienne. « La perte des sciences a été la première plaie faite à l'humanité par la hache de la barbarie. » Bupf.

HAILLON, GUENILLE. Étoffe de très-petite ou de nulle valeur.

Les haillons sont toujours des vêtements, et des vêtements en bon état, quoique pauvres et peutêtre usés. « Faites voir à un paysan de riches palais, une cour superbe, il conçoit toute la pauvreté de son village, et ne peut souffrir ses haillons à la vue de tant de magnificence. » Fén. «Les haillons de la vieille tombaient tous d'eux-mêmes pour faire place à des vêtements magnifiques. >* Ham. «Que dites-vous du Taureau blanc P En vérité, Voltaire se moque de nous : il nous débite le fond de sa boutique, il n'y a plus que des hâtions. » Dudeff. Mais les guenilles sont les haillons d'un homme déguenillé, qui est en guenilles, en loques, ou bien ce sont ces loques mêmes, des lambeaux. On dit bien des lambeaux de haillons (Volt.) ; on ne saurait dire des lambeaux de guenilles. « Le ciel (à l'Opéra) est représenté par certaines guenilles bleuâtres, suspendues à des bâtons ou à des cordes, comme l'étendage d'une blanchisseuse. » J. J. « Comment rassembler tous leurs libelles ? Qui peut aller trier tous ces lambeaux, toutes ces guenilles chez les fripiers de Genève ? » id. « Ce sont des guenilles qu'on a cousues à une bonne étoffe. » Volt.

Par conséquent guenille renchérit sur haillon; il signifie quelque chose de plus misérable. «Tous ces grands trésors que ces messieurs (de l'Académie) disent qu'on leur a volés ne sont que des haillons et des guenilles dont la misère ne tentera jamais des voleurs et des plagiaires. » Furetière. On attribuera plutôt des haillons à des gens qui inspirent de l'intérêt et des guenilles à ceux pour lesquels on n'éprouve que du mépris. Dans la Nouvelle-Hélotse, J. J. Rousseau s'apitoie sur « de malheureux paysans exténués déjeunes, excédés de fatigue, et couverts de haillons. » Mais à la fin d'une de ses lettres, représentant « toute la canaille de Paris » qui dansa et se divertit un jour de fête dans les superbes salles de Versailles, il ajoute: « Ils ont tant secoué leurs guenilles , ils ont tellement bu, et se sont si pleinement piffrés que la plupart ont été malades. » Les pauvres ont pour vêtements des haillons, et les gueux des guenilles.

Outre qu'il est plus général et susceptible de se prendre en plus mauvaise part, guenille est aussi plus propre à recevoir l'acception figurée, et il s'emploie de préférence dans le langage familier.

HALEINE, RESPIRATION. Fonction animale qui consiste à attirer l'air dans sa poitrine et à le repousser dehors alternativement.

Mais, à parler proprement, V haleine est la matière de cette fonction, le souffle, l'air qui sort des poumons; la respiration est cette fonction même, ou c'en est l'exercice, le jeu des poumons nécessaire pour que l'air entre et sorte. Avoir Yhaleine douce ou puante (A.cad.) ; avoir la respiration libre (Agad.) ou précipitée (Roll.). Des périodes de peu de longueur suffisent pour épuiser Yhaleine d'un orateur qui a la respiration courte ou difficile (Roll.).

Nous perdons Yhaleine, parce que Yhaleine nous manque, parce que nous ne trouvons plus de quoi respirer, <* Nous volâmes si rapidement, que je perdais presque Yhaleine en fendant le vague de l'air. » Fén. Perdre la respiration, c'est, par oppression ou autrement, perdre l'usage de la fonction de la vie la plus visiblement essentielle. Télémaque dit en parlant de sa lutte avec un Rhodien : « Nous nous serrâmes à perdre la respiration. » Fén.

HARDI, ENTREPRENANT, OSÉ. Qui se comporte résolument, sans hésitation, sans se laisser intimider ou détourner par rien.

Hardi et entreprenant diffèrent d'abord en ce qu'ils se rapportent, l'un à une action particulière, et l'autre à une entreprise, c'est-à-dire à toute une suite d'actions ayant pour objet de s'emparer de quelque chose. Pour un coup de main il faut un homme hardi qui sache affronter le péril; mais pour former des projets ou des plans et tenter for- i tune en conséquence, il faut un homme entrepre- j riant qui ne soit pas aisément rebuté par les difficultes. On est hardi et déterminé, entreprenant et j ambitieux. Un soldat est hardi dans le combat, | aussi Voltaire dit-il de Henri IV a qu'il s'exposait comme le plus hardi soldat; » mais un conquérant est entreprenant, ainsi Démosthènes, suivant Roilin, représentait Philippe « comme un prince inquiet, entreprenant, ambitieux, dont le plan était d'envahir toute la Grèce. » « Romulus n'eut pour sujets qu'un assemblage de gens hardis, déterminés, féroces, qui n'espéraient de sûreté pour leur personne que par la force.... Un des caractères dominants du peuple romain a été d'être belliqueux, entreprenant, conquérant.... » Roll. a Tibérius Gracchus était poussé (à publier la loi agraire) par quelques amis hardis, et d'un naturel entreprenant. » S. R. « Jacques d'Artevelle était un brasseur de bière, factieux et entreprenant, qui ne trouvait rien difficile ; il était fin et de bon conseil, aussi hardi dans l'exécution qu'habile à haranguer le peuple. » Ross. Sans de hardis navigateurs, un ministre ou un négociant d'un génie vaste et entreprenant pour le commerce maritime ne saurait réussir dans ses desseins.

Osé se distingue nettement de ses deux synonymes par son caractère social. Ce que l'homme osé brave, ce ne sont pas les dangers, c'est l'autorité. Avec un degré de plus, le hardi et Ventre-

prenant seraient des téméraires; avec un degré de plus, l'homme osé serait un effronté ou un impudent, a II n'y a point de maladie si osée que de se jouer à la personne d'un médecin. » Mol. a On statua la peine des galères contre quiconque serait assez osé pour être d'un autre avis que le Stagyrite. » Volt. « Clitus continuant avec plus d'insolence irritait toujours davantage Alexandre, même il fut si osé que de défendre Parménion. » Vaug. HAUTEUR, COLLINE, ÉMINENCE. Élévation de terre peu considérable.

La hauteur se considère par rapport à sa hauteur, à la distance qu'il y a de sa base à son sommet. Elle oblige à monter ou à descendre plus ou moins, et, quand on est dessus, on se trouve plus ou moins élevé relativement à ce qu'on a devant soi, on le voit, on en est vu plus aisément, ou bien on est au-dessus de ses atteintes comme il arrive dans une inondation, par exemple.

La colline se considère par rapport à son inclinaison : elle s'étend en pente douce. Ensuite et en conséquence elle est ordinairement cultivée et offre à l'œil des sites agréables, de belles perspectives ; si bien que le mot de colline est, non pas comme celui de hauteur, un terme abstrait et géométrique, mais un mot pittoresque.

L'éminence a cela de tout à fait particulier, qu'elle est isolée, qu'elle ne se développe pas en longueur ; c'est moins une petite montagne qu'un petit mont; c'est une hauteur en forme de butte, quelque chose de semblable sur la surface de la terre à ce qu'est une tumeur sur le corps d'un homme. Quand on descend ou qu'on remonte un fleuve, le Rhône, par exemple, on aperçoit à droite et à gauche des suites de petites montagnes, c'est-àdire des hauteurs et des collines, mais non pas des éminences; ce sont des éminences, au contraire, que les monticules qui se trouvent sur un vaste espace de terre, comme de grandes taupinières, de distance en distance : « Des éminences distribuées dans le milieu des terres arrêtent les vapeurs de l'air, rendent les sources intarissables et toujours nouvelles. » Buff. De dessus une hauteur ou une colline on voit loin en avant; de dessus une éminence on voit loin de tous côtés : « Je m'avance dans la campagne pour aller à la découverte du pays. Je monte sur une éminence, je promène mes yeux de tous côtés, et j'aperçois de loin la fumée qui sortait du palais de Circé. » Fén.

HIATUS, BAILLEMENT. Termes de grammaire relatifs à l'espèce de cacophonie qui résulte de la rencontre, de la succession immédiate de deux voyelles, particulièrement quand elle a lieu sans élision entre un mot qui finit et un mot qui commence : il fut invité alors, invité ensuite à faire telle chose. « Les Italiens ont été obligés de se permettre cet achoppement de sons qui détruisent l'harmonie naturelle, ces hiatus, ces bâillements que les Latins étaient soigneux d'éviter. » Volt.

Voltaire, dans cet exemple, et Dumarsais, dans YEncyclopédie , article Bâillement, semblent regarder ces deux mots comme tout à fait synonymes. Il y a cependant une différence à mettre entre l'un et l'autre.

Hiatus est un mot emprunté du latin tel quel,

sans aucune modification de forme, et bâillement tire certainement son origine d'une langue vulgaire. C'est pourquoi hiatus, tout littéraire, est le mot propre dans cette acception, la seule qu'il ait ; au lieu que bâillement signifie presque toujours, au physique, une ouverture involontaire de la bouche avec grand écartement des mâchoires, et se prend rarement, et seulement par extension, dans le sens dont il s'agit ici. V hiatus est un fait dont il est naturellement question dans une théorie sur l'harmonie des mots et du langage; le bâillement est un phénomène dont l'étude appartient à l'anatomie et à la physiologie. Ce qu'on considère dans Yhiatus c'est le son, et dans le bâillement, c'est l'organe, la bouche. « Il y avait peut-être chez les anciens une espèce de bâillement dans Yhiatus; mais s'il y en a chez nous, il est insensible. » Marm.

Outre cela, bâillement, en conséquence de son origine, est moins noble que son synonyme. Si de bons écrivains s'en servent quelquefois dans la signification étroite d'hiatus, ce ne peut être que dans le discours commun, sinon familier. Ainsi appeler le défaut grammatical en question bâillement, comme l'a fait Dumarsais dans l'article de YEncyclopédie où il en traite, c'est employer l'expression non-seulement la moins propre, mais encore la moins relevée.

HOMICIDE, MEURTRIER, ASSASSIN. Noms donnés à un homme coupable d'en avoir tué un autre.

Homicide a la signification la plus générale. Pour être appelé de ce nom il suffit d'avoir tué un homme même sans le vouloir, par accident, par imprudence ou inattention, en le frappant, par exemple, dans un accès de colère sans avoir l'intention que mort s'ensuivît. Il y a des homicides involontaires, et naturellement ils sont punis d'une manière moins rigoureuse que les meurtriers et les assassins. « L'asile ne regarda d'abord que les homicides involontaires; mais, lorsqu'on y comprit les grands criminels, on tomba dans une contradiction grossière. » Montesq. a Les lois de Moïse furent très-sages. Les homicides involontaires étaient innocents, mais ils devaient être ôtés de devant les yeux des parents du mort : il établit donc un asile pour eux. » Id. « En médecine une bévue, une impéritie, n'exposent pas à moins qu'à commettre un homicide. » Pir. — D'ailleurs, on dit bien être homicide de soi-même (Acad., Bourd.), et il se peut que l'action de Yhomicide dirigée contre autrui ne présente aucun caractère criminel ou qu'elle soit tout au moins excusable.

Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites Qui...,

De leurs plus chers parents saintement homicides, Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides?

Rac.

Qui m'osera punir d'un si juste homicide? Volt.

Le meurtrier est celui qui a commis un meurtre, c'est-à-dire un homicide volontaire, c'est celui qui a tué un homme à dessein, de propos délibéré. « L'Eglise abhorre tellement la calomnie, qu'elle l'a punie de même qu'un homicide volontaire. Car elle a différé aux calomniateurs aussi bien qu'aux

meurtriers la communion jusqu'à la mort. » Pasg. Par conséquent meurtrier enchérit sur homicide. « Je ne puis ne point haïr les Athéniens, auteurs de cette malheureuse guerre, comme les homicides et les meurtriers de mes enfants. » Roll. — Quand les deux mots se prennent adjectivement, homicide marque avec l'action de tuer un rapport moins prochain : on dit un dessein homicide (Acad.), des cris homicides (Lah.), et une arme meurtrière (Acad., Mass.), un combat meurtrier (Acad.). Ce qui est homicide tend à donner la mort; ce qui est meurtrier la donne.

Assassin renchérit sur meurtrier même. « On vengera ses querelles particulières par les meurtres et les assassinats. » Bourd. L'assassin commet un meurtre avec préméditation ou de guet-apens. C'est un méchant qui a longuement ruminé son crime , ou un lâche, un traître qui machine dans l'ombre et use de moyens secrets, afin de ne pas manquer sa victime et de conserver sur elle un avantage tel qu'elle ne puisse ni s'enfuir ni se défendre. « Si ces personnes étaient en danger d'être assassinées, s'offenseraient-elles de ce qu'on les avertirait de l'embûche qu'on leur dresse, et s'amuseraient-elles à se plaindre du peu de charité qu'on aurait de découvrir le dessein criminel de ces assassins? » Pasc. « Cet assassinat de la part d'un lâche qui veut faire périr l'objet de sa haine, et qui n'ose le faire ouvertement, était bien digne de la cour de Byzance. » Thom.

Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie, Et, malgré la fureur de ton lâche dessein, Jeté la donne encor comme à mon assassin.

(Auguste à Cinna). Corn.

Exécrable assassin d'un héros que j'adore ! Va, tu l'as pris en traître .

(Chimène à don Sanche, dans le Cid). Id. L'autre a fui lâchement, tel qu'un vil assassin. Volt.

D'indignes assassins Des pièges de la mort ont semé les chemins. Id.

On dit figurément et familièrement des yeux assassins en parlant d'yeux qui tendent des embûches, qui attendent les gens au passage pour les blesser tout à coup, à l'improviste. De même on appelle assassinats des outrages ou des discours d'une méchanceté noire contre lesquels il n'y a point de défense. « Ils l'ont attendu au coin d'une rue, et l'ont chargé de coups : c'est un assassinat. » Acad. « Cette calomnie est un véritable assassinat. » Acad.

Ces distinctions ont été consacrées par la loi pénale française, qui gradue les peines, applicables à un attentat contre la vie d'une personne, suivant que cet attentat peut être qualifié d'homicide, de meurtre ou d'assassinat. L'homicide est excusé, et puni seulement d'un emprisonnement avec dommages-intérêts des parties lésées; mais le meurtrier est condamné aux travaux forcés à perpétuité, et pour Y assassin la punition est la mort.

Les nuances d'idées attachées à ces trois termes sont trop importantes au point de vue du droit pour n'avoir pas d'expressions correspondantes dans toutes les langues. En allemand elles sont désignées avec non moins de précision qu'en français par les mots Todtschlag, Mord et Meuchelmord.

SUPPLÉMENT

HOMME DE MÉRITE, HOMME D'ESPRIT, HABILE HOMME. Homme au-dessus du commun ou qui se distingue par quelque qualité personnelle éminente.

L'homme de mérite diffère bien des deux autres. Ce qu'on considère en lui, c'est ce qu'il a fait et ce qui lui est dû en conséquence; au lieu que l'idée qui domine dans Yhomme d'esprit et dans l'habile homme est celle de leur capacité, de ce qu'ils savent faire. — Vhomme de mérite a mérité, c'est-à-dire qu'il a fait des choses dignes d'estime et de récompenses ; c'est un homme de valeur, de considération, noble et honorable par ses œuvres , tout le contraire d'un faquin ou d'un homme de néant. « Un homme à la mode dure peu : s'il est par hasard homme de mérite, il subsiste encore par quelque endroit; également estimable, il est seulement moins estimé. » Labr. « Tout le monde s'élève contre un homme qui entre en réputation. ....L'on ne se rend qu'à l'extrémité, et après que le prince s'est déclaré par des récompenses; de ce jour-là seulement il prend son rang d'homme de mérite. » Id. « Le comte dé Bassevitz était un homme de mérite, et qui a laissé en Allemagne une mémoire précieuse. » Volt. ce Vous trouverez à pied une infinité de gens de mérite, et la plupart des carrosses pleins de faquins.» Montesq. «N'avezvous point trop répandu de bienfaits sur vos ministres, sur vos favoris, pendant que vous avez laissé languir dans le besoin des personnes de mérite qui ont longtemps servi? » Fën.

Vhomme d'esprit et Yhabile homme sont fous deux des gens de talent, de ressource, des gens qui excellent à faire certaines choses; ressemblance qui ne les empêche pas néanmoins d'avoir chacun sa nuance particulière.

Vhomme d'esprit est spirituel, et l'habile homme adroit. Un trait d'homme d'esprit est un trait d'esprit, une saillie ou un bon mot; un trait d'habile homme est un tour, une manière d'agir pleine de dextérité.

Vhomme d'esprit brille dans la conversation, dans les lettres, en matière de sciences ou de goût, dans les arts où l'imagination joue le principal rôle. « Appellerai-je homme d'esprit celui qui, borné ou renfermé dans quelque art ou même dans une certaine science qu'il exerce dans une grande perfection, ne montre hors de là ni jugement, ni mémoire, ni vivacité ? » Labr. a Le public a jugé et applaudi vos écrits, et y a reconnu avec plaisir l'homme d'esprit et de goût. » J. J. « Quand on s'est attendu que je brillerais dans une conversation, je ne l'ai jamais fait; j'aimais mieux avoir un homme d'esprit pour m'appuyer que des sots pour m'approuver. » Montesq. a Les maximes de Larochefoucauld sont les proverbes des gens d'esprit. » Id. « Vous croyez avoir dit une belle chose. De bonne foi, pensez-vous que ce discours soit d'un homme d'esprit ou d'un mauvais plaisant ? » Dest. a J'avais, dit Denys le Tyran, des gens d'esprit pour m'entretenir et pour me louer. » Fën. « Un défaut de Molière, que beaucoup de gens d'esprit lui pardonnent, est qu'il a donné un tour gracieux au vice. » Id.

Vhabile homme est tout pratique, il se signale par sa conduite ou par des qualités de l'esprit relatives à la conduite, l'entendement, le sens, la prudence, là sagesse. « Vhabile homme est celui qui cache ses passions, qui entend ses intérêts, qui y sacrifie beaucoup de choses, qui a su acquérir du bien ou en conserver. » Labr. « Je me tirai d'affaire en habile homme. » Fén. ce II faut avouer que les pères de Bâle agirent quelquefois comme des imprudents, ef qu'Eugène se conduisit comme un homme habile. » Volt. « Comme Platon avait lui-même profité des avis et des exemples de Socrate son maître, le plus habile homme qu'ait eu le paganisme pour faire goûter la vérité, il eut soin de manier l'esprit du jeune Denys avec une adresse merveilleuse. » Roll. ce Voici un avis d'un habile homme. » Boss. ce On vient me consulter (comme médecin) ainsi qu'un habile homme. »Mol.

IMAGE, DESCRIPTION, TABLEAU. Représentation vive et sensible des choses de la nature par le discours.

Beauzée et Marmontel ont très-bien caractérisé l'image en disant qu'elle est courte, sans développement, passagère, un simple crayon et comme une apparition instantanée. Un orateur ou un écrivain trace quelque image des choses (Boss.) ; il en fait des descriptions ou des tableaux. Les fables de la Fontaine sont pleines d'images qui font presque l'effet des descriptions les plus détaillées et des tableaux les plus accomplis. «Cette pompe (du triomphe) était magnifique ; j'en donnerai bientôt une description étendue et détaillée; ici je ne songe qu'à en tracer une légère image.» Roll. — Distinction tellement vraie, que parfois même image signifie dans un discours, et par conséquent dans une description ou un tableau, quelque chose qui en fait partie, qui en est un

élément, c'est-à-dire une phrase composée de quelques mots, une espèce de métaphore. La mort de Laocoon dans l'Enéide est une description ou un tableau ; Laocoon ardens est une image, ce Les descriptions (dans le panégyrique de Trajan) sont vives, naturelles, circonstanciées, pleines d'images naïves. » Roll. « La conjuration de Rùtly, telle qu'elle est racontée dans l'histoire de Mùller..., quel tableau ! Les images seules y font naître les pensées. » Staël.

Entre la description et le tableau il n'y a pas non plus identité ou parfaite ressemblance.

La description, résultat de l'action de décrire, de reproduire, est plutôt d'un savant, d'un naturaliste ; au lieu que le tableau est une peinture ou comme une peinture, une œuvre d'artiste, c'està-dire ici de poète, ce II ne manque à l'autre partie du monde que des Théocrites et des Virgiles pour que nous en ayons des tableaux au moins

aussi intéressants que ceux de notre pays. Je sais que des voyageurs pleins de goût ont donné des descriptions enchantées de plusieurs îles de la mer du Sud. » Bern. « On peut voir par les tableaux poétiques de Pindare, de Virgile, et par les descriptions des autres auteurs anciens et modernes combien, en dix-huit ou dix-neuf cents ans, la face entière de l'Etna a subi d'altération. » Buff. Il suit de là que, si on peut à la rigueur se servir des deux mots dans quelque genre de littérature que ce soit, il faut au moins prendre garde que la description est de sa nature plus détaillée ou plus exacte, et le tableau plus pittoresque, plus animé, ou plus original. En parlant des choses physiques, comme il n'y a qu'à copier, on emploie de préférence description ; mais tableau convient mieux à l'égard des choses morales, parce que l'écrivain a plus à y mettre du sien. Dans le poëme des Saisons, S. Lambert a associé aux descriptions physiques des tableaux, c'est-à-dire une philosophie et des idées morales (Thom.). « Lucrèce et Virgile sont lus à cause de leurs belles descriptions, de leur saine morale, de leurs tableaux admirables de la vie humaine. » Volt. « Si j'avais peint souvent les campagnes des climats étrangers, il aurait fallu trop enchâsser des descriptions dans des descriptions; j'ai préféré pour épisodes les tableaux des mœurs et quelques actions susceptibles d'intérêt. » S. Lamb. — D'autre part , description et tableau expriment proprement, celui-là une action, quelque chose qui se fait, celui-ci un objet, quelque chose qui est. Une description de tel écrivain ; un tableau de la vie champêtre. « Qu'on change quelques mots dans la description de Cicéron (dépeignant Verres) , et qu'on en dérange d'autres, cet excellent tableau perdra une partie de sa vivacité et de ses couleurs. » Roll. « Quels tableaux nous offriraient les descriptions de ces pays décorés d'une pompe magnifique ! » Bern. « Les descriptions exigent non-seulement une imagination vive, forte, étendue pour saisir à la fois l'ensemble et les détails d'un tableau vaste, mais encore un goût délicat et sûr pour choisir les tableaux et dans chaque tableau des circonstances et des détails dignes du poëme héroïque. » Marm. Ce qu'on considère surtout dans la description, c'est l'action et celui qui la fait; dans le tableau,

aussi à sa ressemblance. » Boss. « Voici le trait le plus admirable de cette divine ressemblance. Dieu se connaît et se contemple ; sa vie, c'est de se connaître; et, parce que l'homme est son image, il veut aussi qu'il le connaisse. » Id.

Vimage est plutôt quelque chose d'absolu, d'achevé, et la ressemblance quelque chose de partiel, un trait, un commencement, une ébauche. Aussi le mot image se met-il volontiers après celui de ressemblance comme y ajoutant. « Dieu a des soins particuliers de ceux qu'il porte sur le trône. Ce sont ses créatures les plus nobles, et faites proprement à sa ressemblance et à son image. » Fléch.

D'où vient toutefois qu'on dit ordinairement, d'après la Genèse, que l'homme a été fait à Vimage et à la ressemblance de Dieu (Boss., Fén., Arn.)? Bossuet l'explique de la manière suivante qui s'accorde sans difficulté avec la distinction ci-dessus indiquée : l'homme a été fait à Vimage de Dieu quant au fond de sa nature , à son essence, et fait à la ressemblance de Dieu quant à ses opérations, à ce qu'il y a en lui de contingent et d'accidentel.

Bessemblance, rappelant ressembler, a un caractère verbal, c'est-à-dire qu'il se rapporte à l'action et non à la nature et qu'il exprime, non pas, comme image , quelque chose qui est, mais quelque chose qui se fait, quelque chose par conséquent d'imparfait, d'inachevé, de relatif.

IMAGINATION, CHIMÈRE, VISION. Idées qui ne sont que de simples fictions de notre esprit, auxquelles ne correspond rien d'existant : c'est une pure imagination , une pure chimère, une pure vision.

L'imagination est le fait de celui qui s'fmogine, qui a une fausse idée des choses, et le mot s'emploie principalement bien en matière de science. « Les atomistes se sont persuadés qu'en subtilisant la matière ils la rendraient moins matérielle et qu'enfin elle deviendrait capable de penser; ce qui est une imagination ridicule. » P. R. « Le système de Descartes est un tissu (V imaginations erronées et ridicules. » Volt. a Cette fausse notion d'un firmament n'est qu'une imagination des anciens Grecs. » Id. a Quand la lune et les autres planètes et les étoiles fixes paraissent faire un tour sur notre tête en vingt-

c'est la chose faite ou ce d'après quoi elle a été j quatre heures, c'est donc aussi une imagina-

faite IMAGE

RESSEMBLANCE. Ces mots ont pour

j tion? y> Font. « Si je disais qu'une fontaine est ' empoisonnée, comme on pourrait croire que c'est

idée commune celle d'un rapport tel entre deux j une pure imagination de ma part, je serais obligé personnes ou deux choses, que l'une porte les traits ' de l'autre, en est la représentation.

Mais image, substantif concret, désigne la personne même ou la chose qui est la copie de l'autre, au lieu que ressemblance, substantif abstrait, signifie la qualité par laquelle cette personne ou cette chose se rapporte, est conforme à celle qui est son modèle ou son original. L'homme est l'image de Dieu, et il a été fait à sa ressemblance, il a avec Dieu de la ressemblance, des traits de ressemblance. « Dieu, dans les premiers âges du monde, ne put souffrir qu'une créature formée à sa ressemblance défigurât son image par de 'honteux excès. » Bourd. « Nous sommes les images de notre auteur, et celui qui nous a faits nous a faits

de nommer celui qui l'a empoisonnée. » Pasc.

Chimère se distingue d'abord par quelque chose de bien particulier. Comme la Chimère était un monstre fabuleux, chimère signifie proprement un être, un objet, et non pas, comme imagination et vision, un fait ou un événement. On se forme, on se crée, on poursuit, on a dans la tête des chimères, et non des imaginations et des visions; des chimères sont quelque chose de subsistant (dans l'entendement seulement), des êtres de raison. « Voilà ce qu'on appelle êtres de raison, êtres qui ne sont que dans la pensée. On les appelle aussi en notre langue des chimères. » Boss. « Ne pensons pas qu'un homme aimable et vertueux ne soit qu'une chimère. » J. J. « Les impies

SUPPLÉMENT

désireraient qu'il n'y eût point de Dieu, que cet Être si grand et si nécessaire fût une chimère. » Mass. — Ensuite, la chimère a pour second caractère d'être l'objet de nos espérances , de nos désirs, c'est quelque chose qui n'a rien de solide, qui trompe notre attente, sur quoi on a tort de compter ; et de là vient que chimère est synonyme d'illusion.

Espérances en l'air : chimères en un mot;

Pour compter là-dessus, il faut être bien sot. Dest. « Je regarde ce projet comme une belle chimère. » J. J. << Sur quelles chimères, dis-moi, pourrais-tu bâtir quelque espoir? » Mol. « Si le citoyen obscur forme quelquefois des projets d'élévation, ce sont de ces chimères agréables qui amusent le loisir d'un esprit oiseux. » Mass.

La vision suppose un esprit dérangé, troublé par quelque cause, semblable à celui qui tire de son imagination et place au dehors des êtres qu'il croit voir, entendre, toucher. Elle est le fruit du délire, elle naît dans un cerveau malade ; et c'est parce que le mot vision se rapporte au sujet et à son état, qu'on dit bien un homme à visions. « Quelle vision, quel délire au sage Antonin de dire que....! » Labr. «Rien n'est si insensé que cette vision. » Fén. Amphitryon soutenant qu'il est Amphitryon, Mercure lui dit :

Ah ! quelle vision !

Dis-nous un peu quel est le cabaret honnête

Où tu t'es coiffé le cerveau? Mol.

De quelle vision sa cervelle est frappée? Id. Quel vertigo l'agite (Isabelle) et l'a conduite ici? Toujours de plus en plus son cerveau se démonte.... Ah ! monsieur, pour ma sœur et pour sa vision, Il faut, ma fille et moi, vous demander pardon. Regn.

a Je n'ai jamais ouï parler de la lune habitée que comme d'une folie et d'une vision. » Font.

Un homme se croit aimé d'une femme qui ne l'aime point. C'est une imagination, dira-t-on, si on veut faire entendre simplement qu'il se trompe, qu'il est dans l'erreur; c'est une chimère, si on veut exprimer qu'il s'abuse, qu'il se flatte, qu'il se repaît d'illusions, que son espérance est mal fondée ; c'est une vision, si on se propose de marquer que c'est une rêverie, le produit d'un cerveau creux, d'un esprit égaré, une hallucination.

L'imagination se considère logiquement ou par rapporta la vérité; la chimère objectivement ou par rapport à la réalité; la vision subjectivement ou par rapport à l'état de l'esprit qui la conçoit. Vimagination est erronée; la chimère vaine; la vision folle. On 'lit proprement : ce n'est pas une imagination, mais une vérité (Bourd.); donner la chimère au lieu de la réalité (Buff.) ; et les sottes visions d'un extravagant (Mol.).

IMPORTANCE, CONSÉQUENCE. Ce qui fait qu'une chose est d'un grand intérêt et mérite de n'être ni dédaignée ni négligée.

Une chose qui est d'importance importe ou a de la valeur en soi ; une chose qui est de conséquence est considérable par ses conséquences ou par ses suites. Vous appelez affaire d'importance une affaire d'une nature grave; une affaire de conséquence peut être de sa nature presque indifférente, mais elle est de celles qui doivent avoir

pour résultat quelque chose de très-avantageux ou de funeste.

En général d'importance sert plutôt à qualifier ce qui est, les objets et les hommes, choses non susceptibles d'avoir des effets ou des suites.

Vous me fîtes d'abord ce présent d'importance. Mol. « Voyez un peu l'homme d'importance ! » Id. « Un médecin d'importance. » Id.

Faites, faites entrer ce héros d'importance. Corn. a Jamais des personnes de tant d'importance n'ont été conduites en prison par un si petit nombre de gens. » Laroch. « Cet homme a un nombre infini d'amis d'importance. » Sév. « Il est clair que l'homme au masque de fer était un prisonnier de la plus grande importance. » Volt. — De conséquence, au contraire, est particulièrement propre à qualifier ce qui se fait, événements, actions, doctrines. « Je vous prie de suivre ces réflexions, qui me paraissent être d'une extrême conséquence et renfermer toutes les règles des mœurs. » Mass. « Et il ne sera pas permis de réfuter une erreur d'une telle conséquence? » Pasg. Je sais bien qu'un bienfait de cette conséquence Ne saurait demander trop de reconnaissance, Et qu'on doit toute chose à l'exploit immortel Qui replace mon frère au trône paternel. Mol.

a Ce procès m'est d'une conséquence tout à fait grande. Je suis ruinée, si je le perds. » Id. a Ce changement, qui parut d'abord de si petite conséquence, eut insensiblement des suites terribles. » Montesq. « Comme les rois de Macédoine ne pouvaient pas entretenir un grand nombre de troupes, le moindre échec était de conséquence. » Id. « Elle commençait à sentirtoute la conséquence d'un signe parti sans doute avant la réflexion. » J. J. Un avis (Vaug.), une faute (Corn., Maint.) de conséquence. — « Quoique l'hôtellerie fût pleine de cavaliers d'importance, mon valet me fit avoir une des plus belles chambres: il fit accroire à l'hôte que je venais à Florence de la part de l'ambassadeur pour une affaire de conséquence et que probablement j'y ferais un assez long séjour. » Les. Un secret est d'une grande importance; la révélation en est d'une grande conséquence. Dans les emplois d'importance ou de grande importance (S. R.) , il faut prendre garde à ce qu'on dit, tous les mots sont de conséquence ou de grande conséquence (Gress.).

IMPOSANT, AUGUSTE, MAJESTUEUX. Marqué d'un caractère de grandeur devant lequel on s'incline.

Ce qui est imposant nous inspire de la considération ou de la crainte ; ce qui est auguste ou majestueux, du respect. — Un grand nom, un air de dignité ou de noblesse sont imposants; il n'y a d'auguste, on de majestueux que ce qui tient ou ressemble à Dieu, que ce qui est sacré ou comme sacré, que ce devant quoi nous faisons plus que nous incliner, nous nous prosternons. « Tout ce que les plus grands noms ont d'imposant, tout ce que l'ancienne religion a de plus auguste. » Volt. —Et d'autre part, ce qui prouve qu'il entre de la crainte, parfois au moins, dans l'impression que produit l'objet imposant, c'est qu'on dit des forces imposantes, et non pas des forces augustes ni des forces majestueuses.

Si mon œil aperçoit ces Alpes menaçantes Qui portent jusqu'aux cieux leurs cimes imposantes.

Del.

Auguste et majestueux diffèrent aussi l'un de l'autre.

Auguste est pour l'intérieur et l'abstrait, majestueux pour l'extérieur et le concret : un sacrement auguste, Y auguste sacrifice de nos autels, les sentiments augustes de la religion, Vauguste vérité, Yauguste raison, d'augustes souvenirs, Vauguste lien du mariage, d'augustes lois ; un spectacle, un air, un port, un style majestueux, une contenance, une démarche majestueuse, des arbres majestueux. « On ne peut rien penser de plus grand ni de plus auguste que la noble alliance de la puissance et de la raison.... Dans le vieux Testament Dieu se plaisant à se faire voir avec un appareil majestueux, il était convenable que la synagogue eût des marques de grandeur extérieure. » Boss. a- Ramassez ensemble les choses si grandes et si augustes que nous avons dites sur l'autorité royale.... Il n'y a rien de plus majestueux que la bonté répandue.... » Id. « L'exorde de l'oraison funèbre de Turenne (par Fléchier) sera éternellement cité pour son harmonie, pour son caractère majestueux et sombre, et pour l'espèce de douleur auguste qui y règne. » Thom. « On ne rencontre presque jamais en Italie, dans Yauguste fonction de la chaire, un accent vrai ni une parole naturelle.... Un culte éclatant et majestueux dans les formes extérieures est certainement très-propre à remplir l'âme des sentiments les plus élevés ; mais il faut prendre garde que les cérémonies ne dégénèrent en un spectacle. .» Staél.

L'homme seul eut de toi ce front majestueux,

Ce regard noble et doux, fier et voluptueux.

Mais ton chef-d'œuvre auguste est une âme sublime.

Del.

IMPRESSION, ÉDITION. Mots qui expriment ou qui concernent le travail nécessaire pour mettre au jour un écrit.

Impression est plus relatif à ce travail même, à l'action de la presse, au fait de mettre sous la presse; éditioji, du latin edere, produire, enfanter, l'est davantage à ce qui résulte de ce travail, au produit de cette opération. On conduit Yimpression d'un ouvrage; Yédition s'en écoule en quelques mois. Il a fallu tant de temps pour terminer Y impression d'un livre, et tant de temps pour épuiser une édition de ce même livre. L'autorité, apprenant Yimpress io n d'un pamphlet qu'elle juge dangereux, fait saisir toute Yédition. Or, comme Yimpression se rapporte essentiellement au travail, et non à l'ouvrage, on ne dit pas qu'un ouvrage plusieurs fois imprimé ait eu plusieurs impressions, mais bien qu'il a eu plusieurs éditions. Les frais d'impression d'un livre réimprimé seront nécessairement plus grands, si Yédition qu'on en donne est considérablement augmentée.

Mais il n'y a pas toujours une aussi notable différence entre les deux mots.

Car d'abord édition se prend bien dans le sens particulier d'impression : commencer, achever, suspendre, retarder Yédition ou Yimpression d'un écrit. L'impression alors se réduit à l'œuvre de Yimprimeur, à la composition et au tirage; au

lieu coédition désigne l'action de celui qui re voit le texte, qui le châtie, l'éclaircit, l'étend ou le resserre. L'impression peut être retardée par le manque de caractères, et Yédition par le manque de copie. L'impression marche plus ou moins vite; Yédition se fait avec plus ou moins d'attention à être complet et à ne rien laisser dans le texte d'obscur, d'apocryphe ou de blâmable. En 1767 on entreprit de réimprimer à Paris les Œuvres de Bossuet. L'archevêque, craignant qu'on n'y mêlât des productions étrangères favorables au jansénisme, alla trouver le lieutenant général de police, M. de Sartine, « et le pria de suspendre Yimpression de cet ouvrage. » M. de Sartine s'y refusa ; mais il nomma un nouveau censeur, le syndic Riballier, « pour suivre Yédition avec le plus grand soin et ne rien laisser passer qui ne fût reconnu pour être de l'auteur. » Bach.

De son côté, impression a quelquefois rapport au résultat de même qu'édition. Car, quoiqu'on n'appelle jamais impression, mais seulement édition, les exemplaires tirés d'un ouvrage, on dit une impression comme on dit une édition belle, correcte, ou le contraire. Mais les qualités de Yimpression regardent uniquement l'exécution typographique , et celles de Yédition font connaître le livre à tous les autres points de vue. Une belle impression fait honneur aux presses de l'imprimeur et suppose des caractères d'une forme et d'une régularité parfaites; une belle édition se recommande par le papier, le format, les figures, les notes, etc. Une impression fautive présente des fautes d'impression; mais ce sont des fautes d'une autre sorte ou d'autres sortes qu'on remarque dans une édition fautive.

INCLINER, PENCHER. N'être pas droit ou d'aplomb , être porté ou tendre d'un côté ou d'un autre.

Incliner marque déclinaison; il est relatif au point de départ, à la perpendiculaire, d'où s'éloigne la chose. Pencher, de pandus, courbe, plié, ou de pendere, pendre, descendre, aller vers la terre, être près de tomber, est relatif au point vers lequel la chose se dirige ou est dirigée; c'est pourquoi on dit bien qu'un État penche (et non pas incline) vers sa ruine ou vers sa chute. « Pencher, c'est incliner vers une chose qui est en bas. » Cond. On s'incline en donnant à son corps un mouvement qui le fait sortir de la situation verticale ; on se penche sur le bord d'une fontaine pour regarder ou pour se mirer dedans.

Pencher renchérit donc sur incliner : incliner, c'est pencher légèrement, s'écarter si peu que ce soit de la perpendiculaire; et pencher, c'est incliner beaucoup, de façon à s'approcher de terre, à être près de tomber. « Il faut fort peu de chose pour déterminer cette glande à s'incliner et se' pencher plus ou moins tantôt d'un côté tantôt d'un autre. » Desc.

Il en est de même au figuré. « On incline, on penche vers un sentiment, vers un parti, lorsqu'on commence à s'y sentir porté. Mais pencher marque une plus grande disposition à le suivre. » Cond. On lisait autrefois dans le Dictionnaire de l'Académie que, en parlant d'une bataille où la vie-

le

le

SUPPLÉMENT

toire commence à pencher d'un. côté, on dit que la victoire incline de ce côté-là.

INCRÉDULE, MÉCRÉANT. Sceptique en matière de religion.

C'est ce que signifie ni plus ni moins incrédule, incredulus, qui ne croit point; mais mécréant veut dire, àlarigueur, qui croit mal, qui a une mauvaise croyance, qui suit une fausse religion. Incrédule est purement négatif; au lieu que mécréant emporte l'idée positive de quelque chose de mauvais.

L'incrédule n'a point de religion, ou il est de la bonne, mais il n'y croit point, c'est un esprit fort, et, comme on disait autrefois, un libertin. « Poussons à bout le raisonnement des incrédules et des libertins. » Boss. « Ces prétendus esprits forts, ces incrédules. » Mass. « Pourquoi répéter si souvent contre les incrédules cette objection triviale, que c'est le libertinage du cœur qui les mène à la licence de penser? » D'Al. « Il n'y aura d'incrédules punis que ceux dont le cœur se ferme à la vérité. » J. J. Mais le mécréant a un culte différent du vrai ; c'est un païen ou un infidèle. « Planter et installer la chrétiensté en un peuple mescréant et infidèle, comme maintenant en la Chine. » Charr. « Les peuples de cette côte (de Gênes), dès qu'ils reconnurent les Sarrasins, descendirent des montagnes en criant : Amis, donnons sur ces Barbares , sur ces mécréants. » Les. « Les Turcs sont des mécréants qui n'ont point été baptisés. » Volt.

Un esclave qui sort des mains des mécréants....

N'a pas le demi-quart tant de plaisir que j'ai

En recevant de vous ce bienheureux congé. Regn.

Dans un conte de Thomas , intitulé la Française, au sérail, un Turc dit au sultan en parlant d'une femme :

Elle naquit parmi les mécréants ;

Elle est Française.

Un prédicateur en chaire , un controversiste dans un ouvrage, travaille à convaincre les incrédules; saint François Xavier se rendit aux Indes pour travailler à convertir les mécréants.

Quelquefois on appelle mécréant un hérétique ou un sectaire, un homme qui est, non pas d'une religion, mais d'une communion ou d'un parti religieux qu'on désapprouve. « S'ensuit-il des inepties que débite un inspiré que ce soit un catholique, et de celles que réfute un raisonneur que ce soit un mécréant? » J. J. « La Constitution changea tout à coup de situation avec ce parti de mécréants (les jansénistes), de révoltés, de schismatiques, d'hérétiques, proscrits, persécutés.... » S. S. « Je n'ai pu m'empêcher de vous dire combien j'estime la probité de mon huguenot. Je ne suis point suspect de favoriser les mécréants, puisque je viens de faire bâtir une église. » Volt. « L'abbé de Prades est enfin arrivé à Potsdam.... ' Je me remercie d'avoir servi un pareil mécréant- C'est le plus drôle d'hérésiarque qui ait jamais été excommunié. » Id.

On se sert aussi de mécréant pour désigner un simple incrédule; mais c'est une expression de dénigrement ou d'injure qui suppose dans le sujet qualifié quelque chose de méchant. « Bonneval déserta aux ennemis de la tête de son régiment en Italie...., fort débauché, fort mécréant. »

S. S. « Il accuse le vieux abbé Bazin d'avoir dit que la Providence envoie la famine et la peste sur la terre. Quoi! mécréant, tu oses le nier! » Volt. Qu'on soit incrédule, c'est l'effet d'une disposition de l'esprit ; mais c'est parfois un défaut del'âme,une sorte de perversité qui rend mécréant. Dans le Festin de Pierre, Sganarelle dit à don Juan : « Comment! vous êtes aussi impie en médecine!.,. Vous avez l'âme bien mécréante. Cependant vous voyez que le vin émétique fait bruire ses fuseaux : ses miracles ont converti les plus incrédules esprits. » Mol.

Il est à remarquer enfin qu'incrédule est de tous les styles, et que mécréant ne se dit guère qu'en plaisantant ou. dans un langage voisin du familier. INDÉTERMINÉ, INDÉCIS. Qui a été laissé vague, qu'on n'a pas rendu fixe ou distinct.

Indéterminé, à quoi on n'a pas assigné de termes ou de limites, est le mot qui convient quand on considère les choses au point de vue mathématique, quant à l'étendue et au nombre: espace ou nombre indéterminé.

Mais indécis, qui n'est pas décidément ceci ou cela, à l'égard de quoi on ne s'est pas décidé ou on n'a pas décidé si c'est quelque chose de tel ou tel, regarde plutôt le côté physique ou esthétique des choses : une lumière indécise, les traits indécis d'une figure, des expressions, des formes de style indécises.

INDIRECT, DÉTOURNÉ, OBLIQUE. Qui ne va pas droit.

Indirect, non direct, exprime l'idée commune de la manière la plus simple ; car il n'a rapport qu'à la direction. Détourné, c'est-à-dire écarté, éloigné, a pour accessoire l'idée d'éloignement, de mise hors de la vue. Le chemin indirect est opposé au droit chemin, c'est le plus long ; mais le chemin détourné est opposé au chemin commun ou battu, il est à l'écart ou reculé, c'est le moins connu et celui où on est le moins exposé aux regards. « Les Liégeois (assiégés) sortirent de nuit, et par des chemins détournés ils approchèrent fort près du quartier des princes. » Boss.

Ces deux premiers mots diffèrent de même et plus sensiblement encore au figuré. Des voies indirectes ne sont considérées que relativement à leur direction : en les suivant on ne va pas en droite ligne ou droit au but. « Ces voies, tout indirectes qu'elles sont, conduisent néanmoins au terme et plus sûrement et plus vite. » Bourd. a Albéroni disait qu'il regarderait comme offenses toutes démarches indirectes, toutes instances faites (auprès du roi d'Espagne) par d'autres voies que par lui. » S. S. « Tout ce que le czar obtint par des voies indirectes fut que le régent interposât ses bons offices pour l'élargissement du baron de Goërtz. » Volt. Mais des voies détournées sont non-seulement en ligne courbe, mais encore secrètes ou même cachées, dérobées à la vue avec soin. « Nous qui sommes si éloquents sur les voies secrètes et détournées que les gens de bien savent prendre pour parvenir. » Mass. « Albéroni avait communiqué ces propositions à Cellamare sous un grand secret et par des voies détournées. » S. S. « Dans le temps même que Tissapherne se déclarait ouvertement pour les Lacédémoniens, il ne

laissait pas d'assister sous main et par mille voies détournées les Athéniens. » Holl. Il en est de même d'une louange indirecte à l'égard d'une louange détournée : celle-ci est plus fine, plus délicate, plus habilement tournée et déguisée.

Oblique, de travers, de biais, est relatif à la qualité de la direction : il marque essentiellement un défaut, Vobliquité, le manque de droiture. « C'est notre propre obliquité qui nous instruit à la défiance; on est moins en garde contre la fraude et l'artifice quand on n'a jamais fait usage que de la droiture et de la simplicité. » Mass. « La prudence du pécheur est corrompue et criminelle; il ne compte pour rien les crimes ou les démarches obliques qui lui répondent du succès. » Id. a II se pousse par brigue et par intrigue là où il se défie que son mérite le puisse élever, et se plaint de l'injustice du siècle quand par les voies les plus

feu de cet âge rend la jeunesse indisciplinable.... Mais est-il étraDge que l'élève se mutine? » J. J.

A un professeur il faut des élèves qui ne soient point indociles, mais attentifs à l'enseignement; à un maître d'études il faut des élèves qui ne soient point indisciplinables , qui se laissent gouverner.

INDUCTION, ANALOGIE. Procédé à l'aide duquel l'esprit humain supplée à l'observation, se sert de ce qu'il a vu ou remarqué pour entrevoir, conjecturer ou découvrir ce qu'il n'aperçoit point.

Vinduction , inductio (in ducere , conduire dans, introduire) , mène dans ce qu'on ne connaît pas, au-delà de ce qu'on connaît, introduit au sein des choses. L'analogie se fonde sur des analogies ou des ressemblances entre différentes choses, pour juger des unes par les autres. L'induction s'attache à un même objet, ou à un même ordre de faits, et étend l'idée que la vue nous en donne directement. Vanalogie, au contraire, est comparative : elle nous fait conclure d'un objet

obliques il désespère d'y parvenir.» Bourd. « J'ad

mirais comment d'aussi nobles motifs pouvaient j ou d'un ordre de faits à un autre.

dicter des pratiques aussi basses; comment tant de J On a observé qu'une personne

marches obliques pouvaient s'allier avec la droiture. 5> J. J. « Je ne suivrai point tous ces critiques (de Voltaire) dans leur marche oblique et tortueuse. » Lah.

Et vous, qui, près des rois, adulateurs obliques,

Laissez mourir le cri des misères publiques.... Del.

INDOCILE, INDISCIPLINABLE. Difficile ou peu maniable à l'autorité.

L'indocile, en latin indocilis (in, non, ne pas, docere, instruire) , n'est pas susceptible d'instruction ou de conseils, il ferme l'oreille. L 'indisciplinable est incapable de discipline, il secoue le joug, il méconnaît la loi ou la règle. Des enfants, des soldats, des animaux indociles n'écoutent pas, ne profitent pas des leçons du maître, ou ne suivent pas les ordres du chef; des enfants, des soldats indisciplinables contreviennent à l'ordre établi, se licencient.

Sourd à la voix qui l'instruit, qui le guide ou qui lui commande, Yindocile oppose proprement une résistance passive. « Gui d'Arezze rendit un fort mauvais service à la musique, et il est fâcheux qu'il n'ait pas trouvé en son chemin des musiciens aussi indociles que ceux d'aujourd'hui. » J. J. « Les pics verts n'apprennent pas à parler : leur caractère sauvage et indocile les rend peu susceptibles d'éducation. » Buff.

0 cervelle indocile!

Faut-il qu'avec les soins qu'on prend incessamment On ne puisse t'apprendre à parler congrûment! Mol. La superbe Vaslhi . . . . , Et que l'orgueil du trône a rendue indocile, Rejette avec mépris l'ordre qu'elle reçoit. Corn.

Sous vos coups le baudet imbécile Conserve obstinément sa paresse indocile. Del.

Mais Y indisciplinable résiste activement, il est insubordonné, il s'insurge et commet des excès. « Ces troupes indisciplinables commirent les plus grands désordres. » Boss. « Les domestiques du duc de Créqui commettaient dans Rome les mêmes désordres que la jeunesse indisciplinable de Paris, qui se faisait alors un honneur d'attaquer toutes les nuits le guet qui veille à la garde de la ville. » Volt. « Les maîtres se plaignent que le

s'est toujours

comportée d'une certaine manière dans certaines circonstances ; on en infère par induction qu'elle se conduira de même dans les mêmes circonstances. C'est par induction qu'on juge des qualités cachées d'une persoune ou d'une chose sur son air. a Rien n'est plus chimérique que les inductions que les physionomistes ont voulu tirer de leurs prétendues observations métoposcopiques. » Buff. a Quand on juge de la chose par l'apparence, on établit par induction des rapports qu'on n'aperçoit pas. » J. J. C'est par induction qu'on remonte de la connaissance directe de l'état actuel de la terre à la connaissance probable de son état primitif et des révolutions qu'elle a dû subir. C'est par induction que les phénomènes électriques, soigneusement recueillis, considérés et analysés, ont conduit les savants à l'explication de la foudre. C'est par induction qu'on se persuade qu'une personne qui a dit ou fait certaines choses a dû en dire ou en faire d'autres du même genre. « On se trompe en tirant des inductions. Pierre le Grand abolit le patriarcat. Hubner ajoute qu'il se déclara patriarche lui-même. Des anecdotes prétendues de Russie vont plus loin, et disent qu'il officia pontificalement ; ainsi, d'un fait avéré on tire des conclusions erronées. » Volt. Mais l'analogie nous transporte d'un objet à un autre, nous éclaire sur l'un par l'autre. C'est par analogie que nous nous autorisons de certains rapports constatés entre la terre et les planètes, entre l'homme et les animaux entre un genre de plantes et un autre, etc., pour penser que, l'une des deux choses ayant une qualité ou étant dans un état, l'autre a aussi cette qualité ou se trouve aussi dans cet état. « L'analogie pourrait attribuer un satellite à Mars, qui est beaucoup plus éloigné du soleil que nous. » Volt. « L'analogie m'apprend que les bêtes étant faites comme moi, ayant du sentiment comme moi, des idées comme moi, pourraient bien être ce que je suis. »1d. « Nous ne pouvons pas assurer que cet animal qui ressemble un peu au morse par la tête et les défenses, ait comme lui quatre pieds; nous ne le présumons que par analogie. » Buff. « C'est à

force d'analyser des fleurs en croix qu'on a trouvé que ces glandes appartenaient au plus grand nombre des genres, et qu'on les suppose par analogie dans ceux même où on ne les distingue pas. » J. J. Parmi les sciences naturelles, l'anatomie comparée n'a d'autre instrument quel'analogie. Les philosophes ont commis nombre d'erreurs en expliquant par analogie ce qui se passe dans lame, de la même manière que ce qui se passe dans le corps.

Lorsque les deux mots ont la signification qui est plus particulièrement propre à analogie, lorsqu'ils désignent tous deux cette sorte de raisonnement, qui consiste àaller d'unechose à une autre, àjuger de l'une par l'autre, induction est subjectif, c'est-à dire qu'il rappelle l'action du verbe induire, un travail ou une opération de l'esprit, et analogie est objectif, c'est-à-dire qu'il exprime la matière du raisonnement, les rapports qu'il présuppose, ou bien le principe sur lequel il se fonde. «Je me contenterai de vousdire que, sur des questions si fort au-dessusde l'homme, il ne peut juger des choses qu'il ne voit pas que par induction sur celles qu'il voit, et que toutes les analogies sont pour ces lois générales que vous semblez rejeter. » J. J. « Doit-on admettre en physique une supposition qui n'est fondée sur aucune observation, aucune analogie, et qui ne s'accorde avec aucune des inductions que nous pouvons tirer d'ailleurs? » Buff. « Les bons chiens chassent de race : Yinduction est assez fondée et sur Yanalogie et sur la vraisemblance , pour établir entre les hommes des distinctions sociales. » Marm. « Croire que les animaux sont des machines, c'est la plus captieuse induction que l'esprit de système ait jamais pu tirer d'un principe d'analogie. » Id. — Une bonne induction est bien faite; une bonne analogie a beaucoup de force ou de valeur.

INDULGENT, CLÉMENT. Disposé à pardonner.

Indulgent, du latin indulgere, être complaisant, permettre, marque une qualité, une douceur naturelle, une facilité à excuser, qui peut dégénérer en faiblesse. Clément, du latin deviens, calme, qui tient son àme en paix, qui ne se fâche point, indique une vertu, la douceur d'un homme qui se possède j se contient et remet une offense sans écouter la colère ni la vengeance. L'homme indulgent s'abandonne à son humeur, cède au penchant qui l'entraîne ; mais pour être clément il faut de l'empire sur soi-même , il faut réprimer les mouvements de son âme et sacrifier ses ressentiments.

On est indulgent envers tous les hommes, surtout envers ceux qu'on aime, et Y indulgence consiste à n'être pas sévère, à atténuer les fautes et les défauts, à condamner difficilement. « Se représenter la vertu sous l'idée d'un zèle amer et imprudent qui condamne sans indulgence. » Mass. « Le zèle est miséricordieux, et les fautes d'autrui le trouvent toujours aussi indulgent que ses propres fautes le trouvent sévère. » Id. « Ne trouvant pas pour autrui des confesseurs assez sévères, nous en formons pour nous-mêmes des plus indulgents et des plus accommodants. » Bourd. « David eut trop d'indulgence pour les entreprises d'Adonias... . Ce père trop indulgent ne le reprit pas en lui disant : Pourquoi faites-vous ainsi ? Et son exces-

SUPPL. SYNON. FRANC.

SUPPLÉMENT

sive facilité eut les suites

qu on sait assez. » Boss « Henri IV fut indulgent h ses amis, à ses serviteurs, à ses maîtresses. » Volt. « Vous ferez des présents de ces Mariamnes à ceux de nos amis qui ont le plus d'indulgence pour mes vers >, jD Une longue indulgence est l'équité d'un père Chén' Mais c'est toujours envers nos ennemis envers les hommes qui nous ont nui ou qui nous ont personnellement offensés que nous sommes cléments, et la clémence consiste toujours à ne point user de rigueur, à épargner, à faire grâce. « La clémence est une bonté envers nos ennemis » Vauv. « Auguste eut besoin d'un extraordinaire effort de clémence pour pardonner à Cinna. » Corn. « Vous n'êtes pas, Seigneur, un Dieu semblable à l'homme, à qui il en coûte toujours de pardonner et d'oublier les outrages d'un ennemi • la clémence est le premier caractère de votre être suprême. » Mass. « Le comte de Bretagne méritait de perdre ses Etats et la vie même, pour s'être révolté contre son seigneur; il osa néanmoins compter sur la clémence du roi. » Cond. « La philosophie avait bien montré qu'il était quelquefois honorable de pardonner à ses ennemis : elle avait mis la clémence parmi les vertus; mais ce n'était pas une vertu populaire, elle n'appartenait qu'aux victorieux.» Boss. — « Dans cette fragilité on fait aisément des fautes; il faut donc se porter à Yindulgence, et excuser les faiblesses du genre humain.... Un prince ne se montre jamais plus grand à ses ennemis que lorsqu'il use avec eux de générosité et de clémence. » Id.

INGAMBE, ALLÈGRE. Mots familiers dont on se sert pour attribuer à quelqu'un de l'agilité ou de la légèreté.

Ils sont peu usités l'un et l'autre, le second surtout. Il n'y a peut-être de celui-ci qu'un seul exemple dans tous les écrivains du dix-septième siècle ; il se trouve dans les Plaideurs de Racine. Petit-Jean dit de Perrin-Dandin :

11 nous le faut garder jour et nuit et de près;

Autrement, serviteur, et notre homme est aux plaids.

Pour s'échapper de nous Dieu sait s'il est allègre.

Uingambe, de l'italien gamba, jambe, est bien en jambes ou enjambé, pour ainsi dire : il a les jambes bonnes et fortes, et par conséquent il est léger pour marcher, pour aller et venir. « Je vieillis, je ne suis plus ingambe pour herboriser. » J. J. « Si j'étais un peu ingambe, si je n'avais pas tout à fait 82 ans , je ferais le voyage de Paris pour la reine et pour vous. » Volt.

Allègre, de même famille qiï allégresse, joint à l'idée de la légèreté celle de la joie, comme le latin alacer d'où il dérive probablement. « Ce malheur nous rendit plus gais qu'auparavant, et nous rîmes beaucoup de notre étourderie.... Nous continuâmes notre voyage aussi allègrement que nous l'avions commencé. » J. J.

INOCCUPÉ, DÉSOCCUPÉ. Sans occupation, désœuvré.

On est habituellement inoccupé, et actuellement désoccupé. Un homme est inoccupé quand par état il demeure sans occupation; un homme est désoccupé, quand, ayant perdu l'emploi qu'il remplissait, il se trouve pour le moment sans occupation. Les princes d'Orient enfermé dans

leur sérail et laissant à des ministres' le soin de toutes les affaires mènent une vie inoccupée. Un ministre d'État qui par une cause quelconque cesse de prendre part à l'administration de son pays pour passer ses jours dans la retraite mène désormais une vie désoccup°e. Inoccupé est peu usité en comparaison de son synonyme : c'est qu'il y a bien peu d'hommes qui soient absolument et constamment sans occupation, tandis qu'il arrive assez souvent qu'une personne renonce de gré ou de force au genre d'occupation auquel elle était adonnée jusque-là.

Distinguez de même inusité et désusité. Ce qui est inusité n'est point en usage; absolument; ce qui est désusité a été en usage , mais n'y est plus. « Le confesseur de Louis XIV l'avait assujetti à cette pratique peu convenable et aujourd'hui désusitée de porter sur soi des reliques. »

« Inanimé se dit de ce qui ne jouit pas d'existence réfléchie, de sensibilité. Désanimé se dirait de ce qui l'a perdue. » Ch. Nodier.

De sorte qu'à présent deux corps désanimés

Termineront l'exploit de tant de jrens armés. Corn.

INONDER, NOYER, SUBMERGER. Couvrir d'eau. Le déluge a inondé, noyé, submergé toute la terre.

Inonder ', inundare, undare in, couler à flots vers ou sur quelque chose, y faire aller de l'eau, exprime ridée commune simplement et sans aucun accessoire. •

Noyer, du latin necare, tuer, mettre à mort, éteindre, signifie au propre faire périr un être vivant dans l'eau ou dans tout autre liquide. « Melon dit que la Syrie avait été autrefois inondée dans toutes les plaines.... En 1095 il y eut un déluge en Syrie qui noya une infinité d'hommes. » Buff. « Les Hollandais firent percer les digues.... Les maisons de campagne, les villages, les villes furent inondées. Le paysan ne murmura pas de voir ses troupeaux noyés dans les campagnes. » Volt. — Mais noyer se prend ensuite par extension dans le sens général d'inonder. Ce <;u.i l'en distingue alors, c'est qu'il suppose dans les lieux envahis par les eaux des habitants qui y perdent la vie. Ou bien il a cela au moins de particulier qu'il implique une idée de destruction étrangère ou moins essentielle à inonder. Une campagne inondée peut être fertilisée par là-même; une campagne noyée est dévastée, perdue. « Toutes les rivières sont débordées; tous les grands chemins sont noyés. » Sév. « Il y a quatre jours qu'il fait un orage continuel; toutes nos allées sont noyées, on ne s'y promène plus. » Id. « Vos rivières sont débordées, vos champs noyés et abîmés. » Id. « Vous y aurez vu cette femme, un flambeau et une cruche en main pour éteindre l'enfer et pour noyer le paradis. « Fén.

Que les eaux roulent à grand bruit, Que leur fureur éclaieà l'égal du tonnerre, Que les champs s-oient noys, les campagnes parterre, Que l'univers en soit détruit. Corn.

On est inondé de délices, et noyé de dettes.

Submerger, submergere, mergere sub, plonger, enfoncer, coulej? à fond, faire aller sous l'eau,

se dit des choses comme inonder et des êtres vi rants comme noyer. Il diffère néanmoins de l'un et de l'autre.

1° Submerger dit plus qu'inonder : c'est nonseulement couvrir d'eau , mais couvrir de beaucoup d'eau et partout. Four inonder il suffit quelquefois d'arroser abondamment, comme fait une grande pluie, comme font des larmes qui coulent en grande quantité et qui mouillent ou baignent un visage ; mais pour sub erg^r il faut ensevelir sous l'eau. Un pays submergé est plus qu'inondé, c'est-à-dire plus que couvert ou rempli d'eau çà et là ; il est sous les eaux tout entier et ne laisse plus rien paraître « Tous les jours on dessèche des marais, on cultive des terres abandonnées par la mer, on navigue sur des pays submergés. » Buff. — D'ailleurs, submerger ajoute aussi à inonder sous le rapport de la durée. 11 se peut que l'eau ne fasse que passer dans le lieu qu'elle inonde ; elle séjourne quelque temps dans celui qu'elle 'submerge. « Les déluges de Deucalion et d'Ogygès n'ont été produits que par une cause particulière et passagère; quelques secousses d'un tremblement de terre ont pu soulever les eaux des mers voisines et les faire refluer sur les terres, qui auront été inondées pendant un petit temps sans être submergées à demeure. » Buff. «Si la mer a submergé la Touraine si longtemps (pendant quarante ou cinquante mille siècles) , elle a couvert, à plus forte raison , les pays qui sont au delà. »

2° Submerger enchérit aussi sur noyer : c'est noyer en engloutissant, en faisant aller au fin fond d'une grande masse d'eau. « Les plus distingués d'entre les officiers de Pharaon ont été submergés dans la mer Rouge. Ils ont été ensevelis dans les abîmes.... Ils sont couverts, abîmés, disparus pour toujours. » Roll. — Outre cela, au lieu qu'on noie en jetant à l'eau, on submerge d'ordinaire en plongeant, en faisant aller sous l'eau celui qui est dessus. « On croirait peut-être qu'en se confiant en Dieu on marcherait sur les eaux sans se submerger. » Mal. « Les Égyptiens se précipitant du côté du Nil allèrent s'y noyer. Le roi qui se sauvait sur une barque fut submergé lui-même. » Marm.

INSISTER, APPUYER. S'arrêter principalement ou avec force sur quelque chose, sur un point particulier, en parlant.

Insister, comme résister, est, pour ainsi dire, militant, il suppose une lutte engagée : on insiste afin d'emporter quelque chose ou de l'emporter sur quelqu'un. A] payer n'a point du tout ce caractère : on appuie pour approfondir, pour bien sentir ou faire bien sentir les choses. Qui n'insiste pas se désiste, lâche prise ; qui n'appuie pas glisse, passe rapidement, sans poser le pied, en quelque sorte. On insiste dans une poursuite ou dans une discussion ; on appuie dans une explication, une exposition, une instruction, dans un récit ou dans un témoignage. Un avocat, un dialecticien insiste sur telle ou telle raison; tout homme qui de vive voix ou par écrit représente, rapporte ou recommande certaines choses appuie sur telle ou telle circonstance, sur tel ou tel détail. Il y a dans les controverses des articles qui

SUPPLEMENT

demandent qu'on y insiste; dans l'histoire il y a des faits sur lesquels il convient d'appuyer.

On lit dans un des écrits polémiques de Bossuet contre le ministre Claude : « Mais ne pressons pas tant M. Claude, et sans insister rigoureusement sur le concile de Trente, prions-le seulement de nous marquer le temps où.... » Le même écrivain dit dans une lettre à Louis XIV où il ne s'agit nullement de disputes ou de combats d'opinions : « Votre Majesté me pardonnera si l'appuie tant sur ce sujet-là, qui est le plus important de tous. »

INSTANT (A L'), TOUT A L'HEURE, AU PLUS VITE. Sans faire beaucoup attendre.

A l'instant, d'abord, sur-le-champ, aussitôt, tout de suite, est plus fort que tout à l'heure, et signifie sans faire aucunement attendre, sans le moindre délai. A une personne qui vous dit de venir à Vinstant vous répondez : tout à l'heure; c'est-à-dire dans un moment. Dans Mithridate le héros de ce nom dit à Pharnace :

Je vous ai commandé de partir tout à l'heure.

Mais après ce moment... Prince, vous m'entendez.

Rac.

Au plus vite, le plus promptement possible, est subjectif, fait penser à une personne qui se hâte ou doit se hâter. Ce qui arrive, ce qui se fait à l'instant ou tout à l'heure n'est pas long; quand on fait une chose au plus vite, on n'est pas lent. Se retirer au p'us rite (Laf., Roll ). « Fagon m'a chargé de vous écrire au plus vite de ne point vous baigner. » Rac. à Boil. « Abraham ayant levé les yeux vit trois hommes à côté de lui, et les ayant vus il courut au plus vite et les salua jusqu'à terre. » Volt.

INTÉRÊT, PART. Sensibilité à ce qui regarde quelqu'un, à ce qui lui arrive d'agréable ou de fâcheux : prendre intérêt, prendre part à ce qui touche une personne.

On prend intérêt aux personnes mêmes, ainsi qu'aux choses qui les touchent; on ne prend part qu'à ces choses. « Les domestiques, les voisins t'adorent de concert et prennent à toi le plus tendre intérêt. » J. J. « Cela me tient en peine et pour vous et pour nombre d'honnêtes gens auxquels je prends intérêt. » Id.

Prendre intérêt à une chose, c'est n'y être pas indifférent; y prendre part, c'est n'y être pas étranger. Intérêt marque attrait ou sympathie seulement; part, participation. Qui prend intérêt à vos malheurs y fait attention , y a égard ; qui prend part à vos peines souffre et pleure avec vous. Prendre intérêt à vos affaires, c'est y être favorable; y prendre part, c'est y travailler. C'est plutôt par l'esprit que nous prenons intérêt, par le cœur ou par l'action que nous prenons part. Dans le Menteur, « on ne sait qui Dorante aime; c'est une intrigue où le cœur n'a aucune part. Dorante, Lucrèce et Clarice prennent si peu de par t à cet amour, que le spectateur n'y prend aucun intérêt. » Volt.

Par conséquent prendre part dit plus que prendre intérêt, comme bienfaisance et partage de sentiments disent plus que simple bienveillance. « En vérité, vous avez raison de dire que je ne suis pas indifférente pour cet enfant ni pour vos

affaires : ce n'est pas même s'y intéresser, ni les partager, c'est y être tout entière pir dessus la tête. » Sév. « Nous devons garantir les choses où nous sommes obligés de nous intéresser et de: prendre part. » Bourd.

INTERRUPTION, INTERMITTENCE, INTER- MISSION. Cessation d'une chose qui reprend ou continue ensuite.

Entre interruption et intermittence, d'abord la différence est assez grande.

Interruption, d'un usage beaucoup plus fréquent, s'emploie bien en parlant des choses' qui sont, c'est-à-dire relativement à l'espace, auquel cas il désigne proprement une solution de continuité : « Ces lits de pierre ont souvent plusieurs lieues d'étendue sans interruption. » Buff. Intermittence se dit uniquement des choses qui agissent ou se font, qui, en un mot, ont rapport à la durée. — En outre, l'interruption, l'action de rompre ou l'état de ce qui est rompu au milieu {inter rump ère) , est quelque chose de brusque ou d'accidentel, qui n'a rien de régulier ou de périodique; au lieu que l'intermittence (inter mittere, mettre entre), l'action de mettre de l'intervalle ou l'intervalle mis entre le commencement et la suiie, est. une cessation naturelle, qui se reproduit par intervalles. L'interruption d'un travail, d'un discours; l'intermittence du pouls, de la fièvre. L'interruption dune fontiine (Acad.) est un fait qui a lieu une fois, dans un certain cas, en vertu dune cause particulière; l'intermittence d'une fontaine est, comme le flux et reflux, un phénomène qui revient de temps en temps : « Cet effet ressemble à l'intermittence de certaines fontaines qui coulent des montagnes à glaces et fluent plus abondamment le soir que le matin. » Bern.

Intermittence est nécessairement moins facile à distinguer d' intermission dont la racine est la même, llsn'équivalent cependant pas l'un à l'autre.

L'intermittence est un état d'une certaine durée. « Je veux lire vos ouvrages au plus vite, à présent que je suis dans Y intermittence de mes fluxions. » Volt. L' intermission, au contraire, n'est qu'une suspension d'un instant; en sorte que sans intermission signifie sans la moindre intermittence. « Un géomètre est nuit et jour occupé à cette science; mais il n'y pense pas sans intermis^ sion à toute rigueur. » Boss. — D'ailleurs, intermission étant , non pas seulement tiré du latin comme intermittence , mais calqué sur un mot latin, intermissio, est encore plus rarement usité que son synonyme dans le discours ordinaire. On dit les intermittences (M^rm.) et non les intermis* sions du génie; la femme doit avoir une égalité de tendresse sans accès, sans intermittence (In.), et non sans intermission Mais intermission peut trouver place soit dans le langage spécial de la médecine comme le veut l'Académie, soit dans une version très-fidèle, où on se borne à tourner le latin en français, à lui donner une terminaison ou une forme française. « Priez sans intermission, » dit Fénélon traduisant une phrase de saint- Paul d'après le texte latin et ayant soin de souligner les trois mots comme pour avertir qu'ils sont à moitié étrangers.

INTOLÉRABLE, INSUPPORTABLE. Qu'on ne peut souffrir.

Intolérable, qui ne peut être toléré, c'est-à-dire permis; insupportable, qui ne peut être supporté, c'est-à-dire enduré. La chose intolérable est considérée du point de vue moral, elle est illicite et révolte notre conscience; la chose insupportable est ainsi qualifiée à raison de la douleur qu'elle nous cause, elle est accablante et révolte notre sensibilité. Vintolérable nous répugne comme digne de blâme et contraire aubien. Abus (Bourd.), calomnie (Boss.) intolérable; zèle intolérable et odieux (Bourd.). « Les magistrats qui sont établis pour maintenir l'ordre dans cet État devraient mourir de honte en souffrant un scandale aussi intolérable. » Mol. Mais Y insupportable nous répugne comme pénible , comme contraire à notre bien-être. Puanteur insupportable (Mass.); la pauvreté m'est insupportable (Boss.). « Cette manne, autrefois si délicieuse, nous est maintenant insupportable. » Bourd.— Ainsi, on peut dire d'une manière générale qu'intolérable convient mieux pour le moral, et insupportable pour le physique. « Ce ne sont pas les besoins du corps qui sont les plus insupportables; ce sont les peines de l'âme qui sont intolérables, c'est le mépris, c'est l'abandon. » Bern.

Si les deux mots étaient toujours à cette distance l'un de l'autre, il ne serait guère à craindre qu'on les confondît. Mais, après n'avoir attribué jusqu'en 1835 à intolérable que la signification morale qui le distingue si nettement d'insupportable, le dictionnaire de l'Académie aujourd'hui rapproche davantage les deux mots en constatant un fait qui est certain, savoir qu'intolérable veut dire aussi très-désagréable, très-déplaisant : douleurs intolérables.

Intolérable, même alors, n'équivaut point a insupportable. Au lieu qu'insupportable se dit des personnes aussi bien que des choses, intolérable ne se dit que des choses. Outre cela, ce qui est intolérable fait plus souffrir.

La chose iusupportable nous pèse, nous esta charge ; elle peut n'être que gênante, incommode ou ennuyeuse. « Dès qu'il n'y aura point d'humilité, l'autorité sera onéreuse et insupportable.» Bourd. « Quelle vie, dit-on, sera la nôtre, quand nous aurons retranché ces doux commerces, ces jeux, ces plaisirs? Tout sera triste, ennuyeux, insupportable. » Boss. « Si la vie chrétienne nous offre maintenant des devoirs tristes et ennuyeux , ils nous paraîtront plus insupportables à mesure que nous vieillirons dans le monde. » Mass. «Cette prolixité fastidieuse en soi est ici doublement insupportable. » Lah. « La moindre contrainte est (alors) insupportable. » J. J.— Mais la chose intolérable cause une douleur atroce, horrible, telle qu'il semble qu'elle ne doive pas être permise. « Ce corps immortel au milieu des flammes (de l'enfer) n'en recevra point d'autre impression que les douleurs cuisantes et intolérables qu'elles lui causeront. » Bourd. « 0 justice terrible pour ceux qui mériteront par leur dureté ses intolérables rigueurs ! » Boss. «Les réprouvés seront non moins accablés des miséricordes de Dieu que de l'excès intolérable de ses vengeances. » Id. «Les passions

peuvent devenir un supplice intolérable. » Id. « L'incertitude seule doit suffire pour causer le plus intolérable tourment quand il s'agit d'une décision telle que celle du salut éternel. » Fën. « Le marquis de Beauveau reçut une blessure mortelle qui lui causa les douleurs les plus vives. Il mourut dans des tourments intolérables. » Volt. — Un séjour nous est insupportable, quand il nous déplaît beaucoup ; mais pour l'homme d'honneur l'ignominie est intolérable, elle fait plus que lui déplaire, elle le navre. « Vous concevez que cette ignominie intolérable au cœur d'un homme d'honneur rend au mien le séjour de l'Angleterre insupportable. » J. J.

INTRODUIRE, INSÉRER, FOURRER. Faire entrer.

Introduire, du latin introducere, ducere intro, conduire dans ou dedans-, se dit proprement des personnes ; on ne l'emploie que par extension en parlant des choses.

Insérer, latin inserere, mettre dans, ne s'applique jamais qu'aux choses et encore à des choses bien déterminées à l'égard desquelles introduire est inusité ; en sorte que les deux verbes se distinguent aisément l'un de l'autre. — D'une part, insérer, conformément à une acception principale du verbe latin inserere (semer ou planter dans) veut dire enter, mettre un œil, un bourgeon dans la fente d'une greffe.

Là d'un arbre fertile on insère un bouton, De l'arbre qui l'adopte utile nourrisson. Del. On dit d'une manière et dans un cas analogues insérer le virus vaccin sous la peau (Acad.). — D'autre part, n'étant pas seulement formé du latin comme introduire, mais calqué sur un mot latin, insérer est tout littéraire, spécialement employé quand il est question de livres ou d'écrits. On insère un cahier, un feuillet dans un livre, et, par extension, des mots, des faits, des pièces, des articles, dans des ouvrages d'esprit, dans des publications, des recueils, des contrats, ou dans le Bulletin des lois.

Fourrer, dont l'origine est certainement basse ou barbare, et non pas noble ou savante, a pour caractère bien distinctif sa vulgarité. C'est un terme commun, familier, quelquefois même trivial. On s'en sert en parlant de choses peu relevées, telles que les différentes parties du corps, les doigts, la main, le bras, le nez. Quand il se rapporte à des personnes comme introduire, ou à des écrits comme insérer, il se prend en mauvaise part ou c'est tout au moins une expression peu distinguée. Je ne sais qui l'a fourré dans cette coterie; où. me suis-je fourré? fourrer quelqu'un dans un cachot. « Il faut que je vide mes livres dans lesquels j'ai la mauvaise habitude de fourrer, en arrivant, les plantes que j'apporte. » J. J. « Elle me gronde fort de ce que j'ai gâté sa lettre par cette gazette de nouvelles frivoles que j'y ai fourrées en son absence. » Ham. « On prouvera, par une fine critique, au magistrat de la réforme qu'un passage et puis un autre ont été fourrés dans l'Évangile. Il ne saura où cela va; et il est clair que cela va à tout. » Boss.

INUSITÉ, INSOLITE. Non conforme à ce qui se fait, se pratique ou se dit d'ordinaire.

SUPPLÉMENT

Inusité signifie proprement contraire à l'usage, à quelque chose de particulier ; et insolite (in solitus, non accoutumé), contraire à la coutume, à quelque chose de général. Une chose est inusitée à quelqu'un qui n'a pas l'habitude de la faire ou de l'éprouver. « Louis XIV n'aurait jamais voulu ouïr parler de ce choix, bien qu'arrêté, ce qui lui était entièrement inusité. » S. S. « Le roi d'Espagne parla à la reine avec tant de hauteur, qu'elle fut étourdie d'un langage si inusité pour elle. » Id. « Ce m'était un pays inusité. » Id. « C'était la coutume des apôtres, après que Jésus- Christ avait parlé, de l'interroger en particulier.... Mais cette fois ils appréhendaient de l'interroger. D'où leur vient ce sentiment inusité? » Boss. Mais une chose n'est pas insolite à quelqu'un; ce qui est insolite l'est en général, pour tout le monde, ou au moins pour tout un pays. « Le duc de Berwick prit le parti de céder à son fils sa grandesse suivant le privilège insolite que le roi d'Espagne lui en avait accordé. » S. S. « Cette grâce n'est pas une grâce extraordinaire, insolite, ni qui soit particulière parmi les saints et les élus à quelques personnes distinguées. » Boss. — C'est une faveur inusitée que celle qu'on obtient d'un roi qui n'en accorde jamais de telle ; c'est une faveur insolite que celle qu'on obtient d'un roi, contre la coutume qui est de n'en accorder de semblable à personne.

Inusité, contraire à la coutume de quelqu'un, n'implique ni louange ni blâme. Mais insolite, contraire à la coutume, à ce qui est généralement usité et par conséquent établi comme une règle ou comme une loi, emporte assez souvent l'idée défavorable de quelque chose d'étrange ou d'inique. Procédé bizarre et insolite (Acad.); démarche insolite et irrégulière (Roll.) ; demande insolite et injuste (Id.). « Cette conduite de l'administration ne paraîtrait pas moins extraordinaire et insolite, et ne ferait qu'augmenter le murmure. » S. S.

Inusité, qui rappelle usité, usage, user, se dit communément ; au lieu qu'insolite se trouvant dans notre langue seul, sans famille, s'emploie iarement et ne.- convient guère qu'en termes de science et de pratique. « Ces idées ne se réveillent pas de même au son d'un mot étranger, et, si j'osais le dire, insolite à mon oreille et à mon âme. » Marm. « Dans l'un de ces livres de l'analogie César recommandait particulièrement d'éviter comme un écueil les expressions nouvelles et insolites. » Roll. « Saturnin avait ajouté à la loi une clause tout à fait insolite. » Id. « La prétendue justice cléricale a continué ses procédures.... Ces démarches illégales et insolentes autant qu'msolites rebutent ceux qui travaillent pour moi. » Volt.

INUTILE, VAIN, SUPERFLU. Qui ne sert à rien ou de rien.

Inutile, inutilis , non utile, utile et utilis venant d'uti, se servir, user, employer, signifie littéralement qui ne peut être employé ou dont on ne peut se servir efficacement. Il se dit primitivement et particulièrement bien des outils (même racine, uti) , des instruments, des machines, des meubles et des hommes considérés comme des

serviteurs et des moyens. De ces trois mots c'est le plus général : il n'est relatif qu'à l'effet, et il en marque l'impossibilité par les choses employées pour le produire.

Vain, latin vanus, vide, solide en apparence et creux en réalité, qualifie les choses qu'on a eu tort ou qu'on aurait tort de regarder comme capables d'amener un certain effet dont il s'agit. Ce mot implique proprement une idée de déception. Des efforts inutiles échouent; de vains efforts échouent et trompent l'attente ou causent du désappointement. Les flots de la mer font d'inutiles efforts pour rompre une digue; un homme présomptueux fait de vains efforts pour atteindre un but qui est au-dessus de sa portée. Dans une famine générale, quand il ne reste plus d'aliments à acheter, les trésors sont inutiles; en disant de vains trésors nous faisons entendre combien sont peu fondées les espérances de bonheur qu'on y attache. Contre une force supérieure la résistance est inutile ; le chêne a beau défier la tempête et vanter sa force sur laquelle il compte, sa résistance est vaine. Le marronnier d'Inde est un arbre inutile (J. J.) ; les Pyrrhoniens opposent à la foi du genre humain de vaines raisons (Pasc).

A cette première différence s'en joint une autre qui y est analogue. Inutile convient en parlant des choses d'application ou considérées quant à l'application; et vain a moins de rapport à l'action qu'à l'acte, regarde surtout l'âme, ses dispositions, ses sentiments. On dit des démarches, des pas, des courses, des cris inutiles; et des prétentions, des pensées, des craintes vaines. On dît un raisonnement inutile, et de vaines raisons; un art inutile, et un vain savoir. « Je n'ai pas la vaine curiosité d'éclaircir des questions inutiles. » J. J. « Crois-tu que tous les coups (donnés dans la bataille) seront perdus, toute la prudence vaine, et tout le courage inutile? » Montesq. « Ce sévère jugement où la vérité condamnera Yinutilitc de leur vie et la vanité de leurs travaux. » Boss.

Superflu, de superfluere, couler au-dessus , pardessus, déborder et se perdre, se dit des choses qui sont de trop pour produire un effet, soit parce que cet effet se produira bien sans elles, soit parce qu'il est déjà produit. Le précepte de céder à la force est superflu, c'est un soin superflu de chercher à corriger dans l'enfant des défauts qui se corrigeront d'eux-mêmes; prêcher un converti, raconter à quelqu'un ce qu'il sait déjà, pleurer une personne morte, sont choses superflues. — Ce mot contraste d'une manière frappante avec inutile : la chose inutile est impuissante, la chose superflue surabondante. J. J. Rousseau condamne ainsi les livres de morale : « S'ils soutiennent les maximes du monde, ils sont superflus, et, s'ils les combattent, ils sont inutiles. » Ailleurs il prétend que « l'ouvrage de l'abbé de Saint-Pierre sur la paix perpétuelle paraît inutile pour la produire et superflu pour la conserver; » ce qu'il explique en disant que les princes s'opposeront à ce qu'on l'établisse, eux qui la défendraient de toute leur force si elle existait. Le duc de Villeroi prenait mille précautions pour préserver le jeune roi Louis XV des prétendus mauvais desseins du ré-

gent : « Ces précautions auraient été bien inutiles, si elles n'avaient pas été superflues. » Marm.

Ainsi, ce qui est inutile est pour une certaine fin de nul effet, de nul usage, sans pouvoir, infructueux; ce qui est vain inspire une confiance chimérique ; ce qui est superflu ne fait pas ou ne fait plus besoin, on s'en passera bien ou on s'en est passé. Des efforts, des soins, des conseils inutiles ne peuvent rien, ne mènent à rien ; des efforts, des soins, des conseils vains sont trompeurs, on ne doit pas ou on n'aurait pas dû s'y fier; des efforts, des soins, des conseils superflus sont en pure perte, sans eux la chose se fera, se ferait ou est déjà faite.

Armes inutiles; vaines promesses; regrets superflus.

INVENTER, CONTROUVER; — FORGER, FA- BRIQUER. Ces mots expriment l'action de l'esprit qui imagine ou produit quelque chose de faux.

On invente quelque chose de nouveau; on controuve ce qu'on cherche, ce qu'on cherche attentivement, avec soin, selon la force de la préfixe cum. Ce qui est inventé est arbitraire, gratuit, n'a pas le moindre fondement; ce qui est controuvé est composé, arrangé à dessein. Un fait inventé est un fait en l'air, de pure invention, dont il n'y a ni preuve ni trace. « Cela fit inventer des contes inouïs sur l'origine du peuple juif. » Boss. « Scaliger fait peu de cas de ce petit conte, dont il demande des preuves et un meilleur témoignage; on se tourmenterait en vain à le chercher, c'est un fait inventé en l'air. » Id. « Ils me font décréter d'accusation sur des dilcPpidations inventées, dont il n'y a pas de vestiges.» Beaum. Un fait controuvé est un fait médité, concerté, imaginé exprès pour arriver à un but. « Des calomnies controuvées pour noircir la vertu. » P. A. « Toute espèce de demande des quinze louis n'était donc qu'une histoire controuvée, une infamie. » Beaum. Les voyageurs croient se dédommager de leurs travaux pénibles en exagérant, en rendant plus merveilleuses les choses qu'ils ont vues; « mais un esprit attentif reconnaît aisément les faits purement controuvés. » Buff. — L'historien qui invente, le fait quelquefois à son insu; celui qui controuvé, jamais. D'autre part, ce qu'on controuvé peut être connu ou déjà existant; seulement on l'exagère ou on rapplique mal à propos : « Voyez le peuple, il controuvé, il augmente, il charge... » Labr. Mais ce qu'on invente ne contient rien de réel ou de véritable.

Forger et fabriquer, dans l'acception figurée où ils sont pris ici, ne se disent que familièrement, sans compter qu'ils désignent, non pas seulement, comme inventer et controuver, l'action de faire des choses abstraites, des mensonges, des histoires, des faits, mais aussi l'action de produire des choses concrètes, des o'b,ets, tels que des livres et des testaments.

Forger a plus de rapport à l'invention : ce qui est forgé est une création, une fiolion toute pure. « Les étrangers qui ont besoin d'assistance forgent des mensonges pour se rendre agréables.... Peut-être que vous-même vous inventeriez de pareilks fables si l'on vous donnait de meilleurs habits à la place de ces haillons. » Fën. Fabri-

quer se rapporte davantage à la façon. « Ces philosophes prennent plaisir à se fabriquer des dieux à leur fantaisie. » Mal. On se forge des chimères ou des monstres; on ne s'en fabrique pas, parce que relativement à ces choses l'action, la manière, le travail importent peu. Mais fabriquer se dit de préférence quand on veut marquer le temps, le mode ou l'auteur de la fabrication. Les cinq dogmes fameux fabriqués par la main de l'Equivoque (Bon..). « Dans ce temps une bulle ridicule (la bulle Unigenitus) était fabriquée à Paris dans un collège de jésuites. » Volt. — Ensuite, forger ne s'emploie pas aussi essentiellement et aussi constamment en mauvaise part : Un forgeur de contes (Acad.), un fabricateur de faux actes (Id.). On forge des mots (Id.) par besoin ou par caprice ; on fabrique des passages (Pasc, J. J.) pour triompher artificieusement d'un adversaire.

INVESTIR, ASSIÉGER. Entourer avec des troupes une place dont on veut se rendre maître.

C'est ce que signifie simplement investir, du latin investire, revêtir, garnir, entourer. Se propose-t-on, par exemple, de réduire une ville par la famine, on Yinvestit, on l'enveloppe d'un cordon de soldats qui empêchent qu'il n'y entre des vivres. On investit de même une maison dans laquelle s'est réfugié un homme qu'on veut prendre et qu'on craint de laisser échapper.

Que s'il s'agit d'une ville ou d'une place dont on cherche à s'emparer de force, investir, par rapport à assiéger, marque un préliminaire, une première mesure. De là vient que assiéger se met bien après investir comme y ajoutant, comme exprimant quelque chose de plus, une continuation. « Philométor battit Physcon, et l'obligea à se renfermer dans la ville de Lapitho, où il fut bientôt investi, assiégé, et enfin pris et mis entre les mains de son frère. » Roll. « Bruxelles est étonnée de se voir presque en même temps investie, assiégée et prise au milieu des glaces de l'hiver. » Thom. « Ces iniquités sont les monstres qui investiront le réprouvé, qui Vassiégeront, qui le saisiront des plus vives frayeurs. » Bourd.

V investis sèment cerne ou bloque les ennemis; il les enferme de manière qu'ils ne peuvent ni sortir ni être secourus. Mais assiéger, d'assidere, s'asseoir ou s'installer auprès, c'est s'établir comme il faut et établir tout ce qu'il faut pour préparer l'action décisive ; c'est disposer les approches et ouvrir la tranchée pour battre en brèche et donner l'assaut. « Jésus-Christ a distingué trèsnettement les deux sièges (de Jérusalem) : l'un où la ville serait entourée de fossés et de forts,; l'autre où elle serait seulement enceinte de l'armée, et plutôt investie qu'assiégée dans les formes. » Boss.

INVÉTÉRÉ, ENVIEILLI. Fortifié par l'âge ou par le temps, en parlant d'un mal ou de quelque chose de mauvais.

Invétéré, inveteroMs, des mots in, en, et vêtus,

vieux, correspond exactement pour la composition

à envieilli, en vieilli. Seulement le premier est

tout latin, et le second tout français. De là vient

j qvxhnvétéré est plus noble et préféré par l'usage.

J Envieilli, qui n'a jamais été très-usité, qui ne se

SUPPLÉMENT

trouve même pas dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie, tend de plus en plus à disparaître de la langue. Molière le met dans la bouche d'un médecin qui parle un langage suranné : « Laquelle maladie (procédante du vice des hypocondres), par laps de temps naturalisée, envieillie, habituée, et ayant pris droit de bourgeoisie chez lui (M. de Pourceaugnac) , pourrait bien dégénérer en manie.... » Mais on lit dans un des sermons de Massillon que Jésus-Christ va choisir pour le guérir un paralytique de trente-huit ans, « tandis qu'il se refuse à des infirmités plus communes et moins invétérées. »

Pécheur envieilli est une expression qui se rencontre encore dans les Provinciales ; aujourd'hui nous dirions plutôt, avec Massillon, pécheur invétéré. Une erreur est proprement invétérée, suivant la manière dont on s'exprime à présent; mais Lafontaine a dit, en parlant de Louis XIV et de ses efforts pour détruire le protestantisme : Vient-il pas d'attirer, et par divers chemins, La dureté du cœur et l'erreur envieillie? IRRÉPROCHABLE, IRRÉPRÉHENSIBLE. A l'abr i de la censure ; contre qui ou contre quoi il n'y a rien à dire.

On fait des reproches au sujet de la conduite, afin de faire rougir et d'humilier; c'est une punition qu'on inflige, et cela suppose toujours une faute commise. Un juge, un témoin, un administrateur sont irréprochables, quand on ne peut élever contre eux aucune réclamation, accusation ou plainte. On reprend, non pas d'une faute, mais d'un défaut ou d'une erreur, et la répréhension peut avoir pour objet toute autre chose que la conduite, une œuvre de science ou d'imagination, par exemple. « La doctrine de Jésus-Christ était absolument irrépréhensible, puisque ses plus grands ennemis demeuraient muets devant lui. » Boss. Des vers irrépréhensibles (Volt., Laii.), d'une correction irrépréhensible (Marm.).

Irréprochable est une qualification pratique et relative à une conduite tenue envers les autres; irrépréhensible, une qualification idéale ou tout au plus relative à la manière de vivre considérée solitairement et sans rapport avec autrui. Ce qui est irréprochable n'est pas coupable; ce qui est irrépréhensible est sans défaut, accompli. On est irréprochable dans sa conduite, et irrépréhensible dans ses mœurs. « Les libertins du siècle voudraient être instruits par des hommes qui pratiquassent ce qu'ils prêchent aux autres, par des hommes irréprochables dans leur conduite, et irrépréhensibles dans leurs mœurs. » Bourd.

Cependant ces deux adjectifs s'emploient quelquefois l'un et l'autre en parlant de la conduite ou de toute la manière de vivre. Alors irrépréhensible signifie beaucoup plus qu'irréprochable. L'homme irrépréhensible n'est pas seulement à l'abri de tout reproche, de toute accusation, pur de tout crime, mais parfait, exemplaire, à l'épreuve de la plus rigide censure. Un militaire, qui n'enfreint jamais la discipline et ne commet jamais de fautes graves, est irréprochable; un saint prêtre, modèle de toutes les vertus, est irrépréhensible. « La vie du prêtre oisif, irréprochable aux yeux des hommes, peut-elle le rassurer sur la longue

inutilité de ses fonctions? » Mass. « Le christianisme devait être l'idée de la plus irrépréhensible sainteté. » Bourd. « Dieu a élu les religieux, afin qu'ils soient saints, afin qu'ils soient irrépréhensibles, afin qu'ils servent d'exemples aux chrétiens du siècle. » Id. « Après la descente du Saint- Esprit les apôtres devinrent des hommes saints d'une sainteté consommée, des hommes parfaits et irrépréhensibles. » Id. « Il n'y a pas le plus petit reproche à faire au pieux Ënée : il est, d'un bout du- poëme à l'autre, absolument irrépréhensible. » Laii.

Irréprochable marque donc en ce sens une qualité relative, parfois même purement extérieure, tandis que irrépréhensible désigne une qualité absolue et réelle.

IRRITABLE, IRASCIBLE. D'une grande sensibilité.

Irritable est passif et se dit des choses aussi bien que des personnes ; mais irascible est actif, et de là vient qu'il sert à qualifier les personnes seulement. La personne ou la chose irritable est susceptible, accessible aux impressions, aisément affectée ; l'homme irascible est prompt à se mettre en colère ou à s'emporter. ,

Que si parfois irrhable implique aussi l'idée d'un mouvement de l'âme, et non pas seulement d'une affection, il suppose au moins que ce mouvement est une pure réaction, qu'il a été déterminé par quelque chose d'extérieur :l'amour-propre est irritable (J. J.), tout l'offense et l'excite. Irascible, au contraire, donne l'idée d'un mouvement de l'âme spontané: les gens irascibles n'ont pas besoin d'excitation pour prendre feu.

L'émotion exprimée par irritable est immanente, c'est-à-dire renfermée ou concentrée dans le sujet; c'est un sentiment de mécontentement ou de fâcherie dont il a seul à souffrir. Mais irascible fait concevoir une passion qui éclate, qui inspire aux autres et doit leur inspirer de la crainte. Aussi dit-on irritable, simplement ; et irascible contre quelqu'un (Lah.). La pitié commande de ménager les personnes irritables; et la prudence, d'éviter les personnes irascibles.

ISSUE, SORTIE. Lieu de passage pour aller de l'intérieur de quelque chose, de l'intérieur d'une maison, par exemple, au dehors.

Issue est objectif, tout relatif au local. Sortie, au contraire, est subjectif : comme il signifie primitivement l'action de sortir, il en rappelle toujours l'idée ainsi que celle des personnes qui sortent ou ont à sortir. Pour l'ordinaire, on dit l'issue d'un lieu, et la sortie d'une personne : à Vissue de la caverne (Marm.); à la sortie des juges (Acad.). Or, même quand sortie se prend dans le sens particulier d'issue, c'est-à-dire quand il s'emploie en parlant des lieux, il conserve avec les personnes un certain rapport.

A proprement parler, le labyrinthe était sans issue, et il ne laissait pas de sortie. « C'est un labyrinthe sans issue, » dit Laharpe d'une tragédie qui manque de plan. Mais dans la description du labyrinthe d'Égvpte, donnée par Bossuet, on lit : « Quinze cents chambres s'arrangeaient autour de douze salles, et ne laissaient point desortie à ceux qui s'engageaient à les visiter. »

Une maison qui a deux issues est construite de telle façon qu'on y a pratiqué deux portes ; des issues sont quelque chose de matériel, on en ouvre ouonenbouche. Unemaison qui a deux sorties permet qu'on passe au dehors par deux côtés différents ; les sorties sont des choses qui se considèrent immatériellement par rapport aux personnes, ce sont des facultés ou quelque chose qui implique essentiellement l'idée de faculté. En fermant toute issue, on ôte nécessairement toute sortie : « Manlius entra dans le camp, mit des corps de garde à toutes les portes, et, de cette manière, ferma toute issue et toute sortie aux ennemis. » Roll.

A Y issue de la messe, n'a point du tout rapport aux personnes; il est entièrement relatif à une chose, à la messe qui vient de finir. Mais à la sortie delà messe, représente à l'esprit le mouvement des personnes à l'entrée du saint lieu qu'elles quittent pour se rendre chez elles. Même distinction entre à Y issue du sénat et à la sortie du sénat. « Marius, à Y issue du sénat, retourna à l'assemblée du peuple où il fit confirmer sa loi. » Vert. « Les

tribuns se firent suivre par une troupe des plus mutins d'entre les plébéiens, et ils furent attendre Coriolan à la sortie du sénat pour l'arrêter. » Id. Une autre différence résulte de l'étymologie probable d'issue. Il vient d'issir, formé, dit-on, du latin exire, se tirer de, s'échapper; au lieu que sortir, d'où dérive sortie, paraît être pour fortir, foras ire, aller dehors. Par conséquent, Yissue est une ouverture pour se sauver, pour se dérober, pour mettre le pied hors d'un lieu d'où il est difficile de se tirer. « Rien n'est plus ordinaire que de le voir s'offrir à servir de guide dans un chemin détourné qu'il ne connaît pas, et dont il ne peut ensuite trouver Yissue. » Labr. « Elle n'avait pu sauver sa propre vie qu'en fuyant dans l'appartement du roi par une issue dérobée. » Staël. Issues secrètes (Ac ad.), issues cachées (Roll.), issue de derrière (Dest.). Au figuré, on appelle mue plutôt que sortie un expédient, un moyen de sortir d'un mauvais pas, d'une affaire embarrassante. « Je ne vois point, je ne trouve point d'issue à cette affaire; se ménager des issues. » Acad.

JOIE , AISE , HILARITÉ , RÉJOUISSANCE , ALLÉGRESSE, JUBILATION. Etat passif, épanouissement d'une âme agréablement affectée.

C'est ce que joie exprime simplement et sans aucun accessoire.

Aise désigne une petite joie, une joie causée par un petit plaisir, ou par un plaisir d'une espèce peu grave, peu importante. Ce mot, presque familier, se trouve surtout dans Molière et dans les Lettres de Mme de Sévigné. J. J. Rousseau s'en sert aussi volontiers dans sa correspondance et dans ses Confessions. La guérison inespérée d'un fils nous comble de joie; Amphitryon de retour, après une assez courte absence, témoigne a Alcmène l'aise de la revoir (Mol.).

Hilarité, terme renouvelé des Latins à la fin du dix-huitième siècle seulement, signifie, comme en latin, une joie calme et sereine, répandue sur le visage et peinte dans le regard. « Une physionomie pleine d'hilarité.» Acad. Le chevalier de Chatelux avait été le premier à faire sur lui-même l'épreuve alors redoutée de l'inoculation. Buffon le lui rappela en pleine Académie : « Souvenezvous de cet instant (où vous revîntes de la campagne après votre guérison) ! L'hilarité peinte sur votre visage en couleurs plus vives que celles du mal, vous me dîtes : Je suis sauvé, et mon exemple en sauvera bien d'autres. » « Cet ancien militaire nous reçut avec cette hilarité gasconne à laquelle contribuait l'aisance d'une fortunehonnête, l'état d'une âme libre et calme, le goût de la lecture et un peu de la philosophie antique.» Marm. Réjouissance et allégresse veulent dire une grande joie, une joie qui se répand au dehors et est partagée par une multitude d'hommes. Mais la réjouissance est plus longue et se témoigne de plus de manières ; ce que prouvent et la terminaison du mot et son aptitude à être employé

au pluriel. V allégresse se distingue parla vivacité seulement. Un jour de réjouissance; des- cris d'allégresse. « On ne savait quelle fête me faire ; et tous les jours que nous passions ensemble étaient des jours de réjouissance. » Marm. « Pendant le sacre de Louis XVI, la reine soutenait son émotion; mais au moment du grand éclat de Y allégresse universelle, l'impression a été trop forte , elle n'a pu y résister. » Id.

Jubilation marque aussi une grande joie. « Un air de jubilation et de réjouissance était répandu dans la maison d'Aman, au seul spectacle des malheurs et du supplice de Mardochée. » Mass. « Mon cher ange est donc dans Y allégresse et la jubilation. » Volt. — Mais, outre que jubilation est généralement familier, il renchérit sur les deux autres mots, il indique une extrême joie. « Possédant votre Dieu, ô Marie, quels ont été vos transports, vos joies, vos jubilations, votre exultation! » Boss. « M. du Maine crevait de joie. Son salut aux présidents eut un air de jubilation.» S. S.

JOUISSANCE. POSSESSION, PROPRIÉTÉ. Le maître d'un bien en a la jouissance, la possession, la propriété. « L'homme actif, intelligent, habile, économe des biens produits par son travail, a sur ces biens un droit de possession, de jouissance, de propriété, que n'a pas le fainéant qui les lui envie. » Marm.

Entre la jouissance et la possession d'abord existe une grande différence. Nous jouissons de ce dont nous usons ; nous possédons ce que nous avons, ce qui nous appartient. La jouissance fait notre bonheur; la possession notre richesse. Nos jouissances sont nos plaisirs; nos possessions sont nos biens mêmes, qui peuvent devenir pour nous, mais à la condition que nous en usions, une source de plaisirs ou de jouissances. —Nous avons-

SUPPLEMENT

la. jouissance, et non la, possession, d:un jardin où il nous est seulement permis de nous promener, d'un service de table dans un hôtel où nous ne faisons que nous arrêter pour prendre un repas en passant, d'une place que nous louons au théâtre pour assister à une représentation. Quelquefois la jouissance a lieu, non plus sans la possession, mais avant. « Ce bonheur (qu'on trouve dans le mariage) est cent fois plus doux à espérer qu'à obtenir; on en jouit mieux quand on l'a-tend que quand on le goûte. 0 bon Emile, aime et sois aimé! Jouis longtemps avant que de posséder. » J. J. — Réciproquement, il peut y avoir possession sans qu'il y ait jouissance. Je puis, par exemple, posséder une promenade, en avoir la possession ; mais si je suis impotent, et que je ne puisse pas faire usage de mes jambes pour me promener, je n'en ai pas la jouissance. « Pourquoi l'avarice insatiable aspire-t-elle à ces biens? Est-ce pour en jouir? Est-ce pour en goûter les douceurs? C'est seulement et précisément pour les posséder; car pour en jouir il faudrait en user, et l'usage les diminuerait. Or c'est ce qu'une âme intéressée ne veut point. » Bourd.

La possession et la propriété, d'autre part, se ressemblent beaucoup. Seulement la possession est de fait, et la propriété de droit. La possession est plus ou moins ancienne ou paisible ; la propriété est plus ou moins bien fondée. « Il faut bien distinguer la possession, qui n'est que l'effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété, qui ne peut être fondée que sur un titre positif. » J. J. « Cela faisant une possession continue se transforme aisément en propriété. » lu. Auguste distribua à ses vétérans des possessions qui étaient les propriétés des bergers dont Virgile a exprimé les plaintes dans sa première églogue. Une terre est censée appartenir à celui qui en est eapossession , jusqu'à ce quïl soit prouvé qu'elle ne lui appartient pas en propre ou qu'il n'en a pas la propriété (Marm.). Le possesseur d'un champ peut n'en être que le fermier; le propriétaire d'un champ est celui à qui le fonds appartient d'une manière absolue et qui peut en disposer à son gré souverainement. La ville de Mitylène dans l'île de Lesbos ayant été prise par les Athéniens, « l'île fut distribuée au sort à des habitants d'Athènes à qui ceux du pays donnèrent deux mines de revenu pour chaque part, moyennant quoi ils demeurèrent possesseurs de l'île, quoiqu'ils n'en fussent plus les propriétaires. » Roll.

JOUG, FARDEAU. Au figuré, « ces termes de joug et de fardeau marquent de la difficulté et de la pesanteur. » Bourd. Un joug et unfardeau sont quelque chose qu'on porte avec peine.

Joug implique l'idée d'un développement d'activité, par analogie au bœuf qui tire ou laboure, attelé sous le joug : le joug suppose un maître auquel on est assujetti. Mais fardeau fait concevoir un état purement passif : le fardeau est un poids ou comme un poids dont on est chargé. Un joug trop pesant nous asservit; un fardeau trop pesant nous accable. On secoue le joug, on se délivre d'un joug , et cela signifie s'affranchir, se mettre hors de dépendance ; on se soulage d'un fardeau en rejetant ou en déposant quoi que ce

soit d'onéreux. Un prédicateur engage ceux qui l'écoutent à subir le jougàe Jésus-Christ et à se décharger du fardeau de leurs péchés par la confession (Mass.). On dit le joug de la tyrannie et des passions, et le fardeau des ans ou de l'existence. Il faut dans le monde se soumettre au joug de l'étiquette; personne, dans l'État, ne doit se refuser à porter une partie du fardeau des impôts. La loi est un joug et un fardeau (Bourd.) : un joug, parce qu'elle nons oblige à faire certaines choses, à tenir une certaine conduite, en restreignant notre liberté ou plutôt notre indépendance; un fardeau pour ceux à qui elle pèse, qu'elle fatigue, qui la portent sur leurs épaules, comme on dit. Il en est de même du corps par rapport à l'âme (Boss.) : c'est un joug, s'il la domine, s'il s'en rend le maître, s'il la subjugue ; c'est un fardeau, parce que, suivant Platon, au lieu de servir l'âme et de l'aider, il l'embarrasse, et qu'une partie de la puissance de l'âme s'use à remuer son instrument incommode.

Les personnes seules peuvent être dites porter un joug. Mais on attribue aussi des fardeaux aux choses.

Voudrais-je, de la terre inutile fardeau,

Attendre chez mon père une obscure vieillesse? Rac.

Comme on met toujours le même joug aux mêmes bœufs, ce mot ne s'emploie qu'au singulier; fardeau, au contraire, prend souvent le pluriel, parce que, au propre, rien n'est plus ordinaire que de changer de fardeaux, que d'en recevoir et d'en porter successivement de différentes sortes. « La règle et la constitution (dans une communauté religieuse) ne sont point des fardeaux ajoutés au joug de l'Évangile ; ce n'est que l'Evangile expliqué en détail. » Fén.

JUGEMENT, SENTENCE, ARRÊT. Actes qui émanent du pouvoir de décider, de prononcer sur les choses ou sur les personnes.

Jugement , action de juger, action d'un juge, est le terme général, et se dit dans tous les cas où il n'est pas besoin d'une grande précision. De plus, il a cela de particulier, qu'il exprime quelquefois, non pas l'acte proprement, mais l'action, l'événement d'où résulte la sentence ou Yarrêt. « Faites, Seigneur, que je m'examine moi-même avant votre jugement, et que je prévienne la rigueur de votre sentence. » Pasg. « Il est dit que, après le jugement, l'empereur Antonin commit à différents juges le soin de faire exécuter l'arrêt contre sainte Félicité. » Volt. Le jugement est un fait, il a de la relation au temps : demander un prompt jugement (Fén.). La sentence et Y arrêt sont des choses.

Sentence, sententia, sentiment, opinion, marque ce qu'on pense, ce qu'on résout. Arrêt, c'est ce qu'on arrête, ce qu'on ordonne, ce qu'on pense ou résout d'une manière définitive, irrévocable. « Par cette première sentence, les juges déclaraient simplement que Socrate était coupable, sans rien statuer sur la peine qu'il devait souffrir, car, lorsqu'elle n'était pas déterminée par la loi; on laissait au coupable le choix de la peine qu'il croyait mériter. Sur sa réponse, on opinait une seconde fois, et ensuite il recevait son dernier arrêt. » Roll. Une cour inférieure dont on peut ap-

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