‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 844 sur 881 · SÔ · texte numérisé non relu

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peler rend une sentence ;une cour souveraine dont on ne peut pas appeler donne un arrêt. La sentence est une simple déclaration d'avis, et est quelquefois susceptible d'être modifiée ; Y arrêt est invariable et d'une valeur absolue. La sentence d'un arbitre; Y arrêt du Destin. « Jésus-Christ dit que les Juifs mourront dans l'impénitence. Est-ce un arrêt définitif qu'il portait contre eux? Saint Chrysostome estime que ce fut seulement comme une sentence comminatoire, qui leur déclarait ce qu'ils avaient à craindre, s'ils demeuraient plus longtemps dans leur idfidélité. » Bourd. « On vous condamne, ô mon Sauveur! Mais dans cette sentence sacrilège vous adorez Y arrêt que votre Père prononce alors contre vous. » Mass. La sentence se rapporte à des affaires de moindre importance : on obtient une sentence contre un débiteur; Y arrêt concerne des intérêts plus graves, la vie, par exemple. « Si cette malheureuse sen-

tence du bailliage (dans un procès civil) subsistait, notre nation en devrait peut-être autant rougir que des arrêts qu'un aveuglement barbare dicta contre les Calas. » Volt. Enfin il semble que sentence convient mieux pour désigner un jugement favorable ou peu fâcheux, et arrêt pour exprimer une condamnation ou une condamnation terrible. « Ce sont des criminels tremblants , à qui l'on va prononcer ou une sentence de grâce ou un arrêt de mort éternelle. » Mass.

L'affaire de M. de Morangiès fut portée au parlement. «Les chambres assemblées travaillèrent à ce jugement le 3 du mois de septembre, depuis cinq heures et demie du matin jusqu'à six heures et demie du soir. M. Linguet seul avait résisté à la sentence d'un bailliage prévenu et partial. Le parlement débrouilla ce chaos. La raison et l'équité ont dicté son arrêt. » Volt.

LAID, VILAIN. Qui n'est pas beau.

Laid, italien laido , vient de l'allemand Leid, peine, d'où leidig, désagréable, dépourvu d'agrément. Vilain a été fait de villanus, villageois, pays m, et par suite roturier, bas, grossier, sale, malpropre, déshonnête.

Laid e^t le mot propre, celui de l'esthétique, le seul qui exprime d'une manière nette l'impression fâcheuse produite sur nous par la vue des choses défectueuses sous le rapport des formes, des proportions, de la couleur. Vilain mêle à cette idée celle d'une qualité mauvaise ou nuisible : il se dit de ce qui n'est pas bel et bon. L'objet laid déplaît au goût, blesse le sentiment du beau; l'objet vilain joint à cela qu'il est gênant, à charge, insupportable , même dangereux , qu'on ne peut en tirer ni service ni utilité. Laide figure, vilain chemin. Quand le temps est laid il fait sombre et rien ne sourit aux yeux; par un vilain temps on ne peut ni voyager ni travailler aisément dans la campagne. L'hiver est une laide saison, c'est-àdire une saison pâle, décolorée, attristante; c'est une vilaine saison, c'est-à-dire une saison pendant laquelle on n'est pas bien. Une laide maison est mal bâtie, irrégulière, répréhensible au point de vue de l'art; une vilaine maison est de plus incommode. Dans une mauvaise situation, un homme est dans de vilains draps ou jette un vilain coton.

Une personne laide est contrefaite, présente quelque vice de conformation, ou bien les traits de son visage sont incorrects et repoussants; une vilaine personne est sotte, déshonnête ou méchante. Buffcn dit des oiseaux qu'il appelle tamatias « qu'ils sont assez laids et fort mal faits; » et des goélands : « Ce sont de sots et vilains oiseaux qui se battent et se mordent, en s'arrachant l'un l'autre les morceaux. » Par conséquent vilain se met très-bien après laid comme y ajoutant. « Le prince de Berghes était un très-Zatd et vilain petit homme, de corps et d'esprit, dont il avait fort peu. » S. S. « La Reynie, l'un des

présidents de la chambre ardente, fut assez malavisé pour demander à la duchesse de Bouillon si elle avait vu le diable; elle répondit qu'elle le voyait en ce moment, qu'il était fort laid et fort vilain, et qu'il était déguisé en conseiller d'État. » Volt.

Laid est restreint et précis, parce qu'il répond à un défaut unique et distinct; par la raison contraire, vilain est plus indéterminé. On dira donc bien des monuments d'une ville, choses proprement appréciables sous le rapport esthétique ou du beau, qu'ils sont laids, et de la ville elle-même, qu'elle est vilaine. « 11 me semble que Paris est une belle ville, où il y a des choses plus laides ; Londres, une vilaine ville, où il y a de très-belles choses. » Montesq.

Comme laid qualifie les choses sous un aspect spécial, qui ne se confond avec aucun autre, il se prend au moral bien plus rarement que vilain. Il s'applique seulement aux actions non conformes à lidée du beau moral, à la bienséance, au devoir; on ne le trouve guère que dans des phrases générales du style élevé : il n'y a rien de plus laid que le vice; le mensonge est le plus laid des vices. Vilain est plutôt d'un style voisin du familier et se dit continuellement des paroles ou des actions grossières, honteuses, et presque toujours déshonnètes, sales, obscènes : un vilain ingrat (Fen.) , un vilain vieux avare (J. J.), de vilaines coureuses (Id.) ; jouer à quelqu'un un vilain tour (A.CAD.), des paroles sales et vilaines (Acad.).

LANCE, PIQUE; — HALLEBARDE, PEB.TUI- SANE. Armes de longueur ou pour attaquer de loin, lesquelles consistent en un fer pointu porté au bout d'un bâton ou d'un morceau de bois.

La lance et la pique diffèrent beaucoup de la hallebarde et de la pertuisane: elles sont plus simples; leur fer s'étend en longueur seulement, et on ne s'en sert que d'estoc, c'est-à-dire pour percer. La hallebarde et la pertuisane sont un composé d'une lance ou d'une pique et d'une hache,

SUPPLÉMENT

ce sont des armes d'estoc et de taille : leur fer ou leur lame, vers le milieu de sa hauteur, s'étend de travers en forme de hache ou de croissant tranchant à pointes aiguës. D'ailleurs, la lance et la pique ont été d'un usage plus général, et c'est pourquoi les mots qui les désignent dans notre langue ont tous deux des acceptions figurées : parmi les armes offensives des anciens et des sauvages on trouve des lances et des piques. Les hallebardes et les pertuisanes, au contraire, n'ont été employées dans les armées que pendant deux siècles environ, de louis XI à Louis XIV.

Lance, pique. — Lance, du latin lanc^a, est plus noble que pique qui ne dérive pas d'une langue savante, au moins d'une manière immédiate et certaine. Par conséquent la lance est une arme plus distinguée que la. pique. Dans l'antiquité les chefs ont des lances, et les soldats des piques : Télémaque tenait sa lance d'une main, de l'autre il montrait les divers postes qu'il fallait occuper; on voyait de dessus les murs de Salente les piques hérissées qui couvraient la terre comme elle est couverte par une abondante moisson (Fén.). Les poètes représentaient Minerve armée d'une lance:

Prends, ô Pallas, ton égide et ta lance. Chén. Les soldats romains portaient des piques :

J'ai vu des légions les aigles renversées,

Des vétérans en pleurs les piques abaissées. Chén. Au moyen âge, la lance était l'arme propre de la chevalerie ; les capitulaires en défendaient l'emploi au vilain. Plus tard, quand la chevalerie eut disparu, la lance passa aux mains de la cavalerie, au lieu que la pique fut exclusivement une arme de fantassin comme aujourd'hui la baïonnette qui Ta remplacée: lancier indique toujours un soldat à cheval, et piquier un soldat à pied. Sous Charles IX, par exemple, la cavalerie française ne combattait guère qu'avec la lance, et l'infanterie allemande et suisse ne se servait que de longues piques (Volt.).

Hallebarde, pertuisane.— Hallebarde, allemand hellebarte, primitivement hëlmebarte, signifie une hache ou une lance, barte, propre à fendre le heaume ou le casque, helm. Après la bataille de Nancy, Charles le Téméraire fut trouvé parmi les morts, ayant la tête fendue depuis l'oreille jusqu'aux dents du taillant d'une hallebarde. Pertuisane, mot tout français formé de pertuis, trou, ouverture, du latin pertusus, percé, est le nom d'une grande hallebarde, propre à faire des pertuis ou de larges blessures.

La pertuisane étant destinée à percer (pertundere) plutôt qu'à couper ou à fendre, son fer transversal est peu développé et paraît n'être qu'une extension du bas de la lame qui se distingue, du reste, par sa longueur et sa largeur. Aujourd'hui que les armes à hampe sont totalement abandonnées , les hallebardes ne paraissent plus que dans les mains des suisses d'églises, qui ne porteraient pas de pertuisanes sans exciter le rire, tant elles sont longues et peu maniables.

Les pertuisanes étaient surtout employées, à ce qu'il paraît, dans les assauts. On s'en servait encore au siège de Namur dont Racine rend compte à Boileau dans une de ses lettres. « M de Maupertuis marchait à la, tête des mousquetaires (à cet

assaut). L'un d'eux ayant osé passer devant lui, il le porta par terre de deux coups de sa pertuisane. » De même Rollin, transportant à l'antiquité un terme qui ne convient qu'à l'époque des temps modernes marquée plus haut, dit qu'au siège de Tyr par Alexandre Admète, le chef des assaillants, « fut tué d'un coup de pertuisane. »

LEÇON, ENSEIGNEMENT, INSTRUCTION. Ces mots signifient d'abord ce que des personnes nous apprennent ou ce qu'elles nous disent pour nous apprendre , pour nous communiquer certaines choses.

Mais la leçon porte sur un point particulier de doctrine: l'enseignement est l'ensemble de toutes les leçons; et Vinstruction est le résultat obtenu par le disciple qui a suivi ou reçu avec plus ou moins de fruit les leçons et Y enseignement .-les leçons et Renseignement sont faits pour Y instruction de l'élève; tout homme qui a pissé par les écoles a plus ou moins d'instruction. — Outre cela , leçon et enseignement, suffisamment distingués l'un de l'autre par la différence qui vient d'être indiquée, ont cela de tout à fait particulier à l'égard d'mstruction, qu'ils sont dogmatiques et théoriques, qu'ils supposent toujours un maître s'adressant dans une école à des élèves. « Le moins qu'on peut faire de leçons en forme, c'est le meilleur. On peut insinuer une infinité d'instructions plus utiles que les leçons même, dans des conversations gaies. » Fén. « Cambyse voulut accompagner son fils jusqu'aux frontières de la Perse. Dans le chemin, il lui donna d'excellentes instructions sur les devoirs d'un général d'armée. Cyrus croyait n'ignorer rien de tout ce qui regarde le métier de la guerre après les longues leçons qu'il en avait reçues des maîtres les plus habiles. » Roll. « Alexandre ne fut pas moins redevable de ses conquêtes aux leçons d'Aristote qu'aux instructions de Philippe, son père. » Id.

Ces trois mots expriment aussi des avertissements que nous recevons des choses comme des personnes et dont nous devons tirer des règles de conduite. Grâce aux leçons, aux enseignements et aux instructions, nous évitons de commettre des erreurs ou des fautes.

La leçon frappe et fait craindre ; l'enseignement exhorte et fait réfléchir; Vinstruction éclaire et donne à connaître.

La leçon frappe : une leçon frappante (Mass., Volt.). C'est une invitation pressante de ne pas se mettre dans un cas donné de peur d'encourir un malheur qui y a déjà été éprouvé. Elle laisse une impression forte, énergique; elle a un sens précis, saisissable directement; elle est d'une application restreinte et convient tout particulièrement à l'individu qui la reçoit et qu'elle fait surle-champ rentrer en lui-même. « Dieu est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. » Boss. « J'ai été instruit par mon malheur. De telles leçons sont rudes; mais elles sont bonnes. » Fén. « Ah ! qu'une femme demoiselle est une étrange affaire! et que mon mariage est une leçon bien parlante à tous les paysans qui veulent s'éfever au-dessus de leur condition ! » Georges Dandin. Mol. « La fin tragique de César

fut une leçon pour ce tyran (Auguste), qui eût continué d'être cruel s'il n'eût pas craint pour sa vie. » Cond.

V enseignement exhorte, c'est quelque chose de plus général, quelque chose qui consiste plus en préceptes qu'en exemples, qui ne suppose point' de malheur arrivé, de faute commise, qui fait sur l'esprit une impression moins forte et s'adresse plus au jugement, à la raison, qu'à l'imagination et à la sensibilité.

Cette fable contient plus d'un enseignement: Nous y voyons premièrement.... Laf.

« Veillez, vigilate, parole dont le fils de Dieu a fait la conclusion presque universelle des divins enseignements qu'il nous a donnés, et parole dont la pratique est comme le précis et l'abrégé de toute la sagesse chrétienne. » Bourd. « Tout l'Évangile de notre Sauveur est plein d'enseignements salutaires, que la sagesse éternelle du Père nous a bien voulu apporter du ciel pour la sanctification de nos âmes. » Boss. « Commode , indigne d'avoir un tel père ( Marc-Aurèle), en oublia les enseignements et les exemples. » Id.

L'instruction éclaire, non pas seulement en morale comme Venseignement , non pas seulement d'une manière vive, soudaine, exemplaire, comme la leçon , mais sous quelque rapport que ce soit et d'une façon quelconque. On entend par ce mot toute connaissance sur des objets inconnus, sur des choses qu'on ignore. L'instruction nous donne des lumières, et nous forme, nous dresse, nous met en état d'agir. « L'éclaircissement qu'on voudrait en faire (par la définition) apporterait plus d'obscurité que d'instruction. » Pasc. « Toute l'Egypte a profité de leurs lumières (des deux Mercures) : Thèbes doit à leurs instructions d'avoir eu peu de mauvais princes. » Boss. « Priez les plus habiles capitaines de vous instruire, et n'ayez point de honte d'attribuer à leurs instructions tout ce que vous ferez de meilleur. » Mentor à Télémaque. Fën. « Vous chassez tous ceux qui représentent des tragédies, si l'instruction n'est mêlée au plaisir. » Id. « Les gens de guerre, les courtisans, les magistrats y peuvent trouver (dans la Vie cVAgricola par Tacite) d'excellentes instructions. » Roll. « L'un et l'autre de ces deux ouvrages (sur la botanique) peut donner des instructions utiles, dont je profite de mon mieux. » J. J.

LECTEUR, LISEUR. Celui qui fait l'action de lire, l'action de parcourir des yeux en le comprenant quelque chose d'écrit ou d'imprimé.

Lecteur est évidemment le même mot que le latin lector. Aussi n'a-t-il rien de vulgaire. Liseur, au contraire, formé d'un verbe français, lire, ne s'emploie que familièrement, et se prend volontiers en mauvaise part pour désigner un homme qui ne fait que lire, qui lit trop, ou qui lit des choses dont on fait peu de cas. « Nous avons encore mon fils; nous craignons ces tristes ordres pour aller en Basse-Bretagne, sans autre profit que de nous ôter notre compagnie , notre liseur infatigable. » Sév. « Nous donnions à la lecture des romans la plus grande partie du temps que nous avions pour nous divertir. Pour Saint-Far,

il nous appelait les liseurs. » Scarr. On lit dans une pièce badine de Lafontaine :

Dieu me garde....

D'avoir rencontres importunes

De liseurs de vers sans répit.

Voltaire écrit à l'auteur d'une histoire de Bretagne : <c Vous avez rempli cet objet à la satisfaction de vos lecteurs : les liseurs de brochures n'en sentiront peut-être pas tout le mérite ; mais votre ouvrage intéressera toujours les vrais amateurs de l'histoire. » Sur ce vers de la 3e satire de Boileau, Deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans,

il est à remarquer que le mot propre était liseurs. et non pas lecteurs.

LÉGAT, NONCE. Ministre du pape à l'étranger.

Légat, du latin legatus, député, ambassadeur, est plus ancien. Il s'est dit seul de tout envoyé de la cour de Rome à l'époque où les ambassadeurs en général s'appelaient legati, et où les souverains n'entretenaient pas encore auprès des souverains étrangers d'agents diplomatiques à résidence. Par conséquent le légat, quel que soit le temps relativement auquel on le considère, n'a reçu qu'une commission , n'a été nommé que pour négocier une affaire, porter un ordre ou tenir la place du saint-père dans un cas particulier. Au contraire, nonce, du latin niwtius, messager, tiers, intermédiaire, désigne un ministre résident, un prélat établi et accrédité par le pape près d'une puissance étrangère pour y prendre soin de tous les intérêts du saint-siége pendant un temps assez long ou même illimité. On dit proprement que le pape envoie un légat , et qu'il a un nonce dans tel ou tel pays.

Le duc de Créqui, notre ambassadeur à Rome, y ayant été insulté, le pape Alexandre VII fut forcé d'envoyer son neveu, le cardinal Chigi, en qualité de légat, faire satisfaction au roi Louis XIV. « Ce fut, ajoute Voltaire, le premier légat de la cour romaine qui fut jamais envoyé pour demander pardon. Les légats, auparavant, venaient donner des lois, et imposer des décimes. » Mais, outre cet agent de circonstance , Rome avait auprès de Louis XIV un agent à poste fixe, un nonce : ce fut par les mains du nonce que fut remise au roi la condamnation prononcée par les cardinaux de la congrégation contre Fénelon dans l'affaire du quiétisme (S. S.).

Les choses n'ont pas- changé sous ce rapport. Parmi les ambassadeurs qui sont en résidence auprès de la cour de France, il y a un nonce; néanmoins le saint-père envoya à Paris, en 1856, un légat, le cardinal Patrizzi, pour le représenter au baptême du prince impérial.

Présider les conciles (Pasc, Boss., Cond.), rendre la justice (Volt. , Cond.) , lever de l'argent sur les peuples (Volt.), telles sont quelques-unes des missions qu'allaient remplir autrefois les légats. Mais la nonciature n'a pas d'objet spécial comme la légation ; ce qui la distingue , c'est sa durée, la continuité ou la longueur de séjour de celui qui en est chargé dans le lieu où il l'exerce : ce qui révolta le plus les Anglais contre le roi Jacques II, « c'est qu'il avait publiquement à sa

SUPPLÉMENT des jésuites, des capu

cour un nonce du pape, cins.» Volt.

LENT, LAMBIN. Qui manque de promptitude dans ses mouvements ou dans ses actions.

Plusieurs synonymistes, sur la recommandation de Girard, ont cherché à séparer ces deux mots. C'était chose facile.

Lent est toujours adjectif, et lambin presque toujours substantif : vous êtes bien lent; vous êtes un lambin.

Quand il se prend comme lent dans le sens adjectif, lambin en diffère encore d'une manière très-remarquable, en ce qu'il ne convient que dans le discours familier. « Frère Thiriot, tout paresseux qu'il est, tout dormeur, tout lambin, pourra vous faire avoir une Tolérance, pourvu que vous vouliez le réveiller. » Volt.

Enfin, ce qui est en défaut dans l'homme lent, c'est la nature , et dans le lambin la volonté. Le premier n'est pas expéditif, parce qu'il n'a pas beaucoup de ressort ou d'énergie , et quoique peut-être incessamment occupé; le second est un musard, il ne va pas vite en besogne par légèreté ou inapplication, parce qu'à chaque instant il se dérange pour s'amuser, en un mot parce qu'il lambine.

LENTEMENT , PEU A PEU , INSENSIBLE- MENT. Expressions dont on se sert pour marquer que quelque chose se fait progressivement, en plusieurs fois, et non tout d'un coup.

Lentement est verbal et subjectif : il se rapporte à une action ou à un agent, qui tarde, qui ne va pas vite, qui emploie beaucoup de temps, au lieu de se hâter. « Le Seigneur se hâte de visiter ses élus; le Seigneur, au contraire, n'ouvre que lentement les portes de la mort aux pécheurs pour les attendre plus longtemps à pénitence. » Mass. « La saine raison pénétrait partout , mais lentement et avec difficulté. » Volt. « Voilà la Julie : je travaille à la première partie, mais lentement, selon mes forces. » J. J.

Peu à peu est objectif ou relatif à la chose, dont les parties reçoivent différentes modifications, changent, augmentent, diminuent. « Les eaux s'écoulent peu à peu. » Acad. « L'armée se fondit peu à peu. » Volt. « La maison de Charlemagne tomba peu à peu dans les règnes suivants. » Boss.

Insensiblement, d'une manière qui n'est pas sensible, regarde le spectateur à qui échappe ce qui se passe, qui ne le remarque pas. « Un nouveau monde s'est élevé insensiblement, et sans que vous vous en soyez aperçu, sur les débris du premier. » Mass. « C'est ainsi que les Etats libres se font des monarques absolus, et deviennent insensiblement, mais que dis-je? ils deviennent manifestement l'annexe d'une monarchie étrangère.» Boss. « Le passage des bagatelles aux points les plus importants est imperceptible comme les nuances des couleurs qui passent insensiblement du blanc au noir, sans qu'on puisse marquer l'endroit précis où commence ce grand changement.» Maint. « Antoine, par un discours artificieux, ramène insensiblement ces esprits superbes. » Volt.

Des ouvriers travaillent lentement; un ouvrage

avance peu à peu; des ouvriers travaillent et un ouvrage avance insensiblement quand le travail des ouvriers ou le progrès de l'ouvrage a lieu sans qu'on s'en aperçoive.

Dans telle opération, il faut procéder lentement; •on perd peu à peu certaines choses, et, par exemple, son crédit, il s'en va pièce à pièce en quelque sorte; à mesure qu'on vieillit, le corps s'affaiblit insensiblement, sans qu'on s'en doute, il est si naturel de se faire illusion sur ce point.

LETTRE (A LA) , AU PIED DE LA LETTRE. Selon le sens intrinsèque et essentiel du discours.

A la lettre, suivant la lettre, se rapporte à l'existence ou à la réalité des choses, et au pied de la lettre, suivant la mesure^de la lettre, à leur degré. Dans le Misanthrope, Alceste, si on en croit J. J. Rousseau, n'est pas misanthrope à la lettre, mais en apparence; un homme qui n'est que bizarre n'est pas fou au pied de la lettre (S. S.), mais approchant, presque fou. A prendre les choses à la lettre, suis-je réellement coupable? à prendre les choses au pied de la lettre, suis-je aussi coupable qu'on le prétend? Une chose est arrivée à la lettre, c'est-à-dire effectivement, elle n'est pas fabuleuse ou controuvée; telle louange doit être entendue au pied de la lettre, c'est-àdire à la rigueur, elle n'est pas outrée. Une prédiction s'accomplit à la lettre, véritablement; si sévère que soit telle ou telle loi, elle demande à être accomplie au pied de la lettre, sans qu'on en rabatte rien. N'allez pas prendre à la lettre mille offres apparentes qui ne vous sont faites dans le monde que pour être refusées, ni au pied de la lettre mille compliments flatteurs par lesquels on vante outre mesure votre mérite. Qui dit les choses à la lettre ne feint ni ne ment; qui dit les choses au pied de la lettre n'exagère pas.

LIBÉRATEUR, SAUVEUR. Qui a secouru quelqu'un efficacement, qui l'a tiré ou dégagé d'une position fâcheuse.

L'Académie semble ne mettre entre ces deux mots aucune différence; car elle définit sauveur par « celui qui sauve, libérateur. » Ils sont loin cependant d'équivaloir l'un à l'autre

Le libérateur, liber ator , de liber, libre, procure proprement la liberté; et le sauveur, salvator, de salvus, sain et sauf, le salut. Au libérateur on doit d'être délivré, au sauveur de ne pas périr. Moïse fut le libérateur des Hébreux qu'il affranchit du joug des Égyptiens; il fut leur sauveur lorsque leur ouvrant un passage à travers la mer Rouge il les empêcha d'être exterminés par leurs ennemis. Nous sommes les libérateurs des âmes que nous retirons, par nos prières, du purgatoire où elles sont captives; Jésus- Christ* est le sauveur de nos âmes, leur perte sans lui serait certaine. Harmodius et Aristogiton, en détruisant la tyrannie, furent les libérateurs d'Athènes ; Joseph, vendu par ses frères, devint leur sauveur et celui des Égyptiens en les préservant de la famine.

Libérateur dit moins que sauveur; car le libérateur délivre de toutes sortes de maux, même de ceux qui ne font que gêner ou embarrasser, au lieu que le sauveur soustrait ou arrache unique-

ment aux plus grands maux, à ceux qui font courir risque de la vie. Aussi met-on bien sauveur après libérateur par gradation. « Lorsque Pompée revenait d'Espagne , tout le peuple l'attendait comme son libérateur et son sauveur. » Rqll.

LIBERTÉ, LIBRE ARBITRE. L'idée commune à ces deux mots est celle d'une certaine exemption de contrainte ou d'empêchement.

Mais cette idée conserve la plus grande étendue dans liberté, au lieu que dans libre arbitre elle se restreint à une application particulière.

Un pendule se meut avec liberté ; un ressort a ou n'a pas assez de liberté. En pareil cas on ne saurait employer libre arbitre. — Relativement aux plantes, les animaux jouissent d'une sorte de liberté, en tant que, n'étant pas fixés au sol, ils ont la locomotion, la faculté de changer de place, d'aller et de venir. Ce n'est point encore là le libre arbitre. — Le libre arbitre ne doit pas être non plus confondu avec la liberté sociale ou politique, avec celle qui consiste à n'être pas en servitude ou assujetti aux volontés d'un despote. — Le libre arbitre enfin se distingue de cette espèce de liberté qu'on a définie le pouvoir de faire ou d'agir, de cette liberté dont sont privés les prisonniers et les paralytiques, et qui, pour chaque homme, se mesure sur ses forces et sur ses moyens.

Quelle est donc la liberté signifiée par libre arbitre? C'est celle de la volonté, la liberté morale attestée par la conscience, celle qui fait que nos actions nous sont imputables, la faculté de nous déterminer à notre gré entre plusieurs partis : libre arbitre, liberum arbitrium, c'est-à-dire libre décision. C'est une expression consacrée en métaphysique et d'une grande utilité pour prévenir ou corriger de funestes malentendus. Ainsi on peut s'en servir pour réfuter le fatalisme de Locke, qui supprime le libre arbitre en ne reconnaissant d'autre liberté à l'homme que celle de pouvoir, de pouvoir sortir quand on n'est pas enfermé, mouvoir ses membres quand on n'est pas enchaîné ou paralysé, produire tel ou tel effet quand on en a la force et qu'on est en état de vaincre la résistance des forces extérieures de la nature. De même Bossu et reproche aux calvinistes de méconnaître le libre arbitre et d'expliquer bassement la liberté de l'homme en disant que c'est le pouvoir de faire et ne faire pas certaines choses, comme de parler et de se taire, de sortir de la maison et d'y demeurer.

Le libre arbitre, ou, comme on disait aussi autrefois, le franc arbitre (Vaug., Desc, Bomrd., Boss., Pasc.) regarde nos actes et non pas nos actions : c'est le pouvoir qu'a la volonté de choisir une chose à faire préférablement à une autre, « ce pouvoir pour ainsi dire à deux tranchants, cette vertu élective entre deux partis qui sont immédiatement comme sous notre main. » Fén. Sans dout^ liberté se dit également dans cette acception, mais ce n'est pas d'une manière aussi précise, parce que ce n'est pas d'une manière exclusive. Si le Traité du libre arbitre de Bossuet changeait son titre en celui de Traité de la liberté, l'idée en deviendrait singulièrement vague et ambiguë. C'est le libre arbitre (Bourd., Boss. ,

Pasc, Dm), et non la liberté en général, qui a été un objet de controverse pour les théologiens dans leurs disputes sur la prescience ou sur la grâce et la prédestination.

Accessoirement, d'ailleurs, il est à remarquer qu'on peut considérer la liberté comme une qualité et le libre arbitie comme un objet auquel cette qualité convient. On dit bien la liberté du libre arbitre. « Je passe à la difficulté que Votre Altesse propose touchant le libre arbitre, duquel je tâcherai d'expliquer la dépendance et la liberté par une comparaison. » Desc. «Pourvu que nous pensions que c'est un bien de témoigner par là la liberté de notre franc arbitre. » Id.

LIEN, NOEUD. L'idée commune à ces deux mots, pris au figuré, est celle d'une attache, ou d'une société entre deux ou plusieurs personnes. Mais d'abord , comme au propre le nœud est ce à l'aide de quoi on.serre et on arrête le lien, de même au figuré on dit particulièrement bien défaire ou resserrer les nœuds des liens. « Les Mens donj nos passions nous enlacent ne peuvent être brisés sans effort; les nœuds en sont trop serrés et trop délicats pour pouvoir être défaits doucement. » Boss. « Vous avez brisé mes liens, ô mon Dieu ! On ne me verra plus en resserrer les funestes nœuds. » Mass.

Ensuite, quand , prenant la partie pour le tout, on considère nœud comme signifiant un lien tout entier, il lui reste cela de distinctif, qu'il désigne en fait de liens quelque chose d'étroit. Le lien de l'amitié, de la reconnaissance, un lien d'intérêt; le nœud du mariage. Quand deux amants tiennent l'un à l'autre par les Mens du cœur ou du sang, on les unit par les nœuds de l'hyménêe (Les., Staël).

0 Raguel, dit-il, notre loi l'est connue : Tu sais qu'elle prescrit des nœuds encor plus douxi Aux liens que le sang a formés entre nous. Floh»

On opposera également bien à un lien entre associés, à une simple alliance, les nœuds de la parenté : « Dans la fureur des guerres civiles les nœuds que forme la nature sont des Mens trop faibles pour réunir ceux que l'ambiàon et l'intérêt ont séparés. » Vert. D'un premier effort de la grâce Madeleine brisa tous ses Mens, Madeleine, cette femme pécheresse que tant de nœuds attachaient si fortement au monde (Bourd.). «De ces affections prolongées, multipliées, perpétuées par l'habitude, naissent toutes les affections morales, et les nœuds du sang forment de proche en proche les Mens et la chaîne de la société. » Marm. Même opposition entre les liens qui attachent les hommes en tant qu'hommes les uns aux autres, et les nœuds qui unissent les hommes d'un même État, qui en font de concitoyens.

L'Anglais est citoyen ; et sa raison suprême Veut qu'une nation se chérisse elle-même : Le lien fraternel qui joint tous les humains Se strre en chaque Etat, par d'autres nœuds plus saints. De Belloi.

On dit, les Mens de l'amitié (Acad. ), simplement; mais on dit, les nœuds d'une forte ou d'une tendre amitié (Les.) . « Qu'est-ce que l'amour du Père et du Fils si ce n'est cette troisième personne, et le Dieu amour, le don commun et ré-

ciproqae du Père et du Fils, leur lien, leur nœud, leur mutuelle union? » Boss.

LIEU, ENDROIT, PASSAGE. C'est une partie d'un livre spécialement citée.

Lieu est vague ; endroit, précis. On dit d'une manière générale et absolue : pour rapporter fidèlement quelque chose de bon ou de mauvais d'un livre, il faut indiquer le lieu. Mais vous direz d'une manière particulière et relative : cette proposition est dans tel endroit du livre, dans Yendroit déjà marqué, dans Y endroit le plus ou le moins connu.

L'Evangile au chrétien ne dit en aucun lieu :

Sois dévot. BoiL.

L'Evangile, dans Y endroit où il parle des béatitudes, est incomparable. — Lieu signifie quelque chose d'abstrait, et ne se prend jamais comme endroit pour désigner un morceau ou un fragment. La Bruyère a dit que les commentafeui s sont fertiles et abondants dans les endroits clairs; il n'aurait pas dit dans les lieux clairs. « Voyant bien que tous les endroits de Jansénius que vous alléguez quelquefois ne sont point les propositions condamnées, vous nous présentez des constitutions qui déclarent qu'elles en sont extraites, sans marquer le lieu. » Pasc.

Dans cette acception concrète en quelque sorte, quand il veut dire un morceau, endroit a pour synonyme passage , dont néanmoins il diffère encore quelque peu. Il est relatif par rapport à passage comme il l'est par rapport à lieu.

Quand on veut tirer d'un livre des autorités, il faut choisir les endroits où il est question de ce dont il s'agit et les passages les plus clairs et les plus concluants. « Il semble que c'est assez de considérer les endroits où il s'agit expressément de la chose même dont il s'agit; car pour les autres passages que l'auteur a tirés d'ailleurs contre nous, je ne sais comment il ne veut pas voir qu'ils ne font rien à la question. » Boss. « Est-il juste de nous contraindre à chercher cette présence de Jésus-Christ autre part que dans les endroits ù il est parlé de l'Eucharistie?... Si l'anonyme y trouve quelque difficulté, il ne s'ensuit pas pour cela qu'il faille aussitôt recourir à d'autres passages. » Id. On dit, des endroits où..., des endroits de tel ou tel livre ; mais on dit simplement et sans aucune addition, des passages. « Quelque endroit de mes écrits que je défende, ils diront que ce n'est pas celui-là qu'ils ont condamné. Si cette accusation portait sur quelque passage particulier, on l'aurait cité sans doute. » J. J. Un écrit dans lequel il y a beaucoup de citations est chargé de passages, et non pas d'endroits.

1°LIEU, OCCASION, SUJET;— 2° CAUSE, MO- TIF, RAISON. Tous ces mots sont synonymes en tant qu'ils signifient le principe d'un fait, d'une action, d'une conduite, ce qui les fait être ou arriver.

Mais ils se divisent d'abord en deux classes. Le lieu, Y occasion et le sujet donnent ce qu'il faut pour que la chose soit faite, rendent sa production possible. La cause, le motif et la raison la produisent effectivement ou poussent à la produire, changent la possibilité en réalité. On dit

SUPPLÉMENT. 191

donner lieu, occasion ou sujet, et c'est ne contribuer encore qu'indirectement à l'existence de quelque chose; mais la cause, le motif et la raison indiquent une puissance, un agent qui effectue ou exécute. On dit dans quel lieu, dans quelle occasion et pour quel sujet ; on dit par quelle cause, par quel motif, par quelle raison. Ce qui donne lieu, occasion ou sujet à une guerre en fournit les conditions; mais la cause, le motif et la raison d'une guerre sont ce qui en détermine l'événement.

1° Lieu, occasion, sujet. Un homme donne lieu, occasion, sujet à la raillerie, à la critique, aux reproches; on a lieu, occasion, sujet de se plaindre.

De ces trois mots lieu est le plus général. Donner lieu à une chose, c'est faire qu'elle ait ou prenne place, qu'elle puisse exister : il n'a rapport qu'à la simple possibilité. Dire, j'ai lieu de, c'est comme si on disait je puis, il m'est permis de. A l'égard de ce qui tombe sous les sens ou sous le raisonnement, la raison seule a lieu d'en connaître (Pasç..), c'est à-dire qu'il n'y a pas lieu ou place pour une autre autorité. « Ce seiait faire présumer à ces bonnes gens que cette libéralité vient de moi, idée à laquelle il ne me convient pas de donner lieu. » J. J. Donner lieu à la raillerie, c'est donc, sans accessoire et de quelque façon que ce soit la rendre possible.

Occasion est relatif au temps, et non à l'espace comme lieu : il marque à propos de quoi une chose arrive. Donner occasion à la raillerie, c'est y fournir une circonstance propre, faire qu'elle ait lieu en un certain moment. « Ce discours donna occasion à une autre personne de répondre que.... » P. R. « Des théologiens emploient si souvent des raisonnements humains pour prouver les mystères qu'ils donnent souvent occasion aux hérétiques de demeurer obstinément attachés à leurs erreurs. » Mal.

Le sujet fait qu'une chose a lieu parce qu'il en fournit la matière ou ce sur quoi porte cette chose. On donne sujet à la raillerie quand on fait des actions qui sont l'objet de la raillerie. « Ce que j'ai dit a donné sujet à quelques personnes de s'imaginer que.... » J. J.

Laissez-moi vite, en m'eloigoant d'ici,

Leur ôter tout sujet de m'attaquer ainsi.

(Tartufe). Mol.

Lieu est à part, à cause de son caractère absolu qui le rend impropre à être employé dans cette acception avec l'article. On ne dit point le lieu d'une guerre, comme on dit Yoccasion ou le sujet d'une guerre. — Et quant à occasion par rapport à sujet, il exprime quelque chose de moins direct, de moins essentiel, une circonstance, et non l'objet ou le fond. La mort de Virginie ne fut que Yoccasion de la révolution qui arriva après sa mort ; ce qui y donna sujet, ce fut la tyrannie des décemvirs. D'ailleurs, occasion est temporel et relatif aux choses qui se passent; au lieu que sujet est quantitatif et relatif aux choses qui sont : on a occasion tel jour, dans tel moment ; on a quelque sujet, tout sujet, assez de sujet de.... On prend occasion du départ d'une personne pour lui dire telle chose; on prend sujet

des défauts d'une personne pour la réprimander '.

2° Cause, motif, raison. Ces mots donnent l'idée de quelque chose qui opère, qui produit un effet.

La cause fait naître, elle est proprement efficiente. Le motif meut, pousse à vouloir, sollicite une cause libre à agir. Les philosophes recherchent les causes de nos idées, de nos sentiments, et les motifs de nos volontés. Je sais la cause de votre affliction et le motif de votre démarche. Vous êtes la cause de mon malheur, il émane de vous; le motif de vos persécutions a été l'animosité.

Les raisons sont des motifs éclairés, des considérations; et la raison diffère de la cause de la même manière que le motif : « Il n'est pas possible à l'homme de comprendre toutes les raisons de la volonté de Dieu, ni toutes les causes de ses ouvrages. » Boss. Au lieu que les motifs peuvent n'être que des impulsions instinctives, obscures et secrètes même pour celui qui agit, les raisons consistent en réflexions, en idées que l'esprit aperçoit, et qui influent, non sur la partie sensible, mais sur la partie raisonnable de notre être. La force des motifs s'estime par la véhémence et la rapidité avec laquelle ils entraînent la détermination; celle des raisons s'estime par le plus ou moins de raison ou de plausibilité des réflexions qui ont décidé à agir. « 'Outre les raisons publiques, Cassius avait de longue main contre César des motifs personnels de ressentiment. » Roll. — Ou bien la raison est la cause ou le motif servant à expliquer la conduite, à en rendre raison, ou à la justifier. « Cet ordre surprit Zelmis; il n'en pouvait deviner la cause, et Méhémet ne lui en dit point la raison quoiqu'il la sût. » Regn. « Je ne vois point de nécessité de raisonner avec la mère sur les causes de votre retraite. La véritable raison, c'est qu'il faut faire un changement de conduite. » Boss. « La raison de vous approcher de moi, poussée trop avant, et donnée pour seul motif de votre retraite aurait un ridicule qui ne convient point. » Id.

La guerre de Troie eutpour cause Paris et l'enlèvement d'Hélène, c'est ce qui l'a causée, excitée; allumée. Elle a eu pour motif le désir de la vengeance, c'est ce qui a porté les Grecs à l'entreprendre. Elle a eu pour raison la nécessité de punir la violation de l'hospitalité, c'est ce qui a paru à l'esprit des Grecs une considération suffisante pour la faire; ou bien cette raison, c'est tout ce qu'on allègue ou tout ce qu'on peut alléguer pour rendre compte de cette guerre, pour en développer les causes et les motifs.

LIGNE, TRAIT, RAIE, BARRE. Noms de choses qui n'ont qu'une seule dimension, qui ne

f. Matière, synonyme de sujet, signifie quelque chose de multiple, de plus étendu, de moins restreint, de moins précis. Une seule action blâmable donne sujet et une conduite en plusieurs points blâmable donne matière à la critique. « La passion de Jésus-Christ, sa mort, son sang répandu, sont la matière de l'ingratitude de se3 disciples.... Les crimes s'augmentent par les gvâces ; c'est la grande douleur du Sauveur, c'est ce qui est le véritable sujet de cette profonde tristesse. » Boss.

s'étendent qu'en longueur; et, dans une acception particulière, noms de ce qu'on trace de long avec une plume, un crayon, un pinceau ou tout autre instrument.

Ligne, latin linea, de linum, lin, fil, ligne de pêcheur, est principalement usité en mathématiques. Pour l'abstrait et l'idéal c'est le seul mot qui convienne; hors delà, il signifie quelque chose de régulier ou d'uniforme dans toute sa longueur. C'est quelque chose d'imaginaire que ce qu'on appelle la ligne équinoxiale, ou simplement la ligne; la ligne du devoir ou de l'honneur est un être de raison, une conception de l'esprit, et elle est d'une rectitude parfaite, ne s'écartant ni d'un côté ni de l'autre; les lignes d'un papier de musique ont la même perfection, aussi se font-elles avec une règle.

Le trait, latin tractus, de trahere, tirer, n'est point mathématique, mais graphique ou représentatif, c'est un signe. Une chose est coupée, traversée ou croisée par une ligne; elle est marquée d'un trait. On mène une ligne parallèle à une autre ; on peint à grands traits. On suit telle ou telle ligne dans sa conduite ; on annonce telle ou telle qualité par les traits de son visage. — D'ailleurs, le trait n'est pas d'une aussi grande étendue que la ligne : dans une ligne d'écriture il y a quelquefois des traits d'union, et chaque lettre est formée de différentes sortes de traits. Le trait, résultat d'un trait ou d'un seul coup de plume , est nécessairement quelque chose de court.

Raie et barre, d'où les verbes rayer et barrer, indiquent, non pas des opérations de savants ou d'artistes comme ligne et trait, mais des actions communes : on tire proprement des lignes ou des traits; on fait des raies ou des barres, et c'est quelque chose de moins fin, de moins relevé.

Quant à la différence de raie et de barre, raie est préférable en industrie, et en parlant de la façon dont sont faites les choses qui sortent des mains de l'homme ou de celles de Dieu. L'Académie définit cardbiner : « creuser des raies en dedans du canon d'une arme à feu portative. » « Étoffe à grandes raies. » Acad. « Elle avait une robe de chambre de taffetas blanc à raies noires. » Les. œ Le scarabée vert à raies d'or. » Bern. « L'écureuil de la Nouvelle-Espagne à raies blanches. » Buff. — Mais ce qui distingue encore mieux ces deux mots, c'est que la raie ne se fait pas de la même manière que la barre. On creuse un raie, comme le dit fort bien l'Académie, et on met une barre : on fait une raie sur le papier avec l'ongle; on y fait une barre en y étendant de l'encre avec une plume. La raie demande une incision ou une sorte d'incision, un écartement et quelquefois même un enlèvement de matière : l'entre-deux des sillons s'appelle une raie, de même que certaine séparation des cheveux sur la tête; Buffon parle d'un porc-épic dont les piquants sont sillonnés sur leur longueur d'une raie en gouttière. La barre, au contraire, est ^omme une pièce de bois ou de fer, c'est une matière nouvelle qu'on apporte et qu'on met sur les choses. Vous faites une raie sur le sable avec le doigt ou un bâton, et des barres sur un mur en y appliquant

SUPPLEMENT

et en y laissant des parcelles de charbon ou de craie. De là vient qu'au verbe rayer est attachée une idée négative d'ablation ou de retranchement, totalement étrangère à barrer : rayez cela, et non barrez cela, de vos papiers; en rayant un t vous l'effacez, vous le faites disparaître, mais en le barrant, loin de l'effacer, vous le complétez par l'addition d'une partie essentielle.

LITTÉRATEUR, HOMME DE LETTRES. Expressions propres à désigner quelqu'un qui est adonné aux lettres ou à la culture des lettres, qui en fait son étude, qui s'occupe habituellement de littérature, d'ouvrages de sentiment et de goût, de poésie, d'éloquence, d'histoire, de grammaire et de philosophie.

Littérateur, avec sa terminaison active, représente le personnage en action, comme ouvrier, comme faisant quelque chose, comme composant lui-même, ou bien comme recherchant ou goûtant les productions des autres. <r Fontenelle n'avait été qu'un littérateur agréable et un écrivain médiocre. » Lah. « On doit placer l'auteur de ce recueil (l'abbé Manry) parmi les bons écrivains et nos vrais littérateurs. » Id. « Cette collection (des Mémoires de l'Académie des belles-lettres) est trop négligée par les littérateurs. »Id. a Ces longues raies (faites par une plume essuyée sur une robe de chambre) annonçaient le littérateur, l'écrivain, l'homme qui travaille. » Dm. « En Allemagne, un homme supérieur se borne rarement à une seule carrière : Goethe fait des découvertes dans les sciences, Schelling est un excellent littérateur. » Staël. « J'ai été toujours étonné qu'aucun littérateur, aucun poëte du temps de Louis XIII et de Louis XIV n'eût rien fait à la gloire de Henri IV. » Volt. « Un chapitre de Cicéron, un chapitre de Locke, une Lettre provinciale, une bonne fable de Lafontaine, des vers de Boileau et de Racine, voilà ce qui doit occuper un vrai littérateur. » Id. « M. Lantin, auteur de plusieurs poëmes singuliers, qui n'ont pas été imprimés, mais que les littérateurs conservent dans leurs portefeuilles. » Id.

Homme de lettres, ainsi qu'homme de guerre, homme d'Église, homme de robe, indique le personnage comme étant de telle condition, appartenant à telle classe. « Si La Monnaye eût été le maître de suivre son goût dans le choix d'un état, il n'en aurait point eu d'autre que celui d'homme de lettres. » D'Al. « 11 (l'abbé d'Olivet qui avait refusé d'être précepteur du prince des Asturies) préféra à l'humble métier de courtisan l'état noble d'homme de lettres. » Id. « J'ai laissé à ma femme ma quittance pour recevoir ma pension d'homme de lettres. » R\c. « Dans tous les temps, les gens de lettres ont été de tous les hommes les plus généralement étrangers aux révolutions des Etats. » Lah. « Les goûts et les habitudes de d'Alembert le concentraient tout entier dans la société des gens de lettres. » Id. « Saint Luc était un Grec d'Alexandrie, homme de lettres, puisqu'il était médecin. » Volt. « Louis XIV répandit des bienfaits sur les gens de lettres jusqu'aux extrémités de l'Europe. » Id. « Combien l'état d'homme de lettres, jadis si honorable, est avili aux yeux du peuple! » J. J. « Il est difficile de rencontrer, dans aucun pays, suppl. synon. franc.

un homme de lettres d'une nature plus distinguée que celle de Jacobi. » Staël. « L'attache à l'argent est un défaut qui déshonore infiniment les gens de lettres. » Roll.

Littérateur annonce ce que fait un hommehomme de lettres ce qu'il est. Le littérateur, comme Vacteur et l'ouvrier, reçoit des qualifications relatives à la manière dont il exerce son art ou développe son goût; Yhomme de lettres, comme le comédien et V artisan, est considéré socialement, quant à l'ordre dont il fait partie, qui a telles mœurs, tel état ou tel moyen de fortune, etc. « On a de Valincourt quelques petits ouvrages : il était hon littérateur. Il fit une assez grande fortune, qu'il n'eût pas faite s'il n'eût été qu'homme de lettres. » Volt. '.

LIVRE, OUVRAGE, ÉCRIT. Chacun de ces mots signifie un imprimé d'une certaine étendue. « Pouvez-vous croire que le livre qui porte le titre d'Emile soit un vrai traité d'éducation? C'est un ouvrage assez philosophique sur ce principe avancé par l'auteur dans d'autres écrits, que l'homme est naturellement bon. » J. J.

Livre, latin liber, nom d'une pellicule qui existe entre l'écorce et le bois de certains arbres, et sur laquelle on écrivit d'abord, se prend et est le seul de ces trois mots qui se prenne matériellement, pour désigner la papier même, la chose considérée comme un objet et sans rapport au contenu et à l'auteur. Catalogue de livres, ballot de livres; des livres brochés, reliés, dorés sur tranche. Quand on parle des livres de quelqu'un, cela s'entend de quelque chose qu'il possède; mais quand on parle de ses ouvrages ou de ses écrits, cela indique ses productions, quelque chose dont il est l'auteur. Les livres, objets de librairie, sont plus ou moins gros, en plus ou moins grand nombre, portent tels ou tels titres, ont paru à telle ou telle époque; les ouvrages et les écrits ont telles ou telles qualités de pensée ou de style, ou il s sont de tel ou tel auteur. «Dacier s'était rendu recommandable par ses ouvrages et par son érudition. Il était garde des livres du cabinet du roi. » S. S. « On en vint jusqu'à faire du titre d'un livre un long panégyrique de l'ouvrage et le détail de tous ses avantages sur ceux qui ont paru sur le même sujet. » Lah. « Voici donc ce que nous lisons dans le livre d'Origène contre Celse, qui est sans doute le plus exact et le plus savant de ses ouvrages. » Boss. M. Arnauld écrit aujourd'hui contre un livre qui parut il y a plus de dix ans , contre un ouvrage dont il a parlé autrefois avec trop d'estime (Mal.). « J'ai jeté sur le papier quelques idées sur l'éducation. Cette impoi tante matière s'est étendue sous ma plume au point de faire un assez et trop gros livre, mais qui m'était cher comme le plus utile, le meilleur et le dernier de mes écrits. » J. J. — Ensuite, livre présentant la chose du côté le moins relevé se prend en moins bonne part ou plus volontiers en mauvaise part que ses synonymes. « Les livres sur

l. L'homme lettré est moins adonné aux lettres que le littérateur et Yhomme de lettres : il n'a qu'une teinture des lettres, il les a quelque peu étudiées, outre que lui-même il n'écrit rien et ne produii pas d'œuvre littéraire, Voy. Lettré {Homme), homme de lettres.

les affaires du temps meurent avec les affaires; les ouvrages d'une utilité générale subsistent. » Volt. « Attaché surtout aux écrits du grand saint Augustin, saint Thomas d'Aquin en exprima, pour ainsi dire, le suc... Puisse-t-il servir à tous les prêtres de modèle, puisse-t-il leur apprendre à se précautionner contre le venin dangereux de tant de livres dont la lecture les dégoûte de la simplicité de la parole de Dieu! » Mass.

L'ouvrage et V écrit diffèrent aussi l'un de l'autre. V ouvrage est d'une plus grande étendue : il y a des ouvrages appelés mélanges où se trouvent recueillis en plus ou moins grand nombre des écrits, c'est-à-dire des pièces ou des opuscules. Fénelon donne à son traité de Y Éducation des filles tantôt le nom de petit ouvrage, tantôt celui à? écrit. L'Encyclopédie est un ouvrage composé de plusieurs livres ou de plusieurs volumes : une brochure de quelques pages, un mémoire, des articles de revues ou de journaux sont des écrits. Pascal reproche aux jésuites les égarements contenus dans leurs ouvrages approuvés, et il leur porte le défi suivant : « Prouvez par mes écrits que je ne reçois pas la constitution : ils ne sont pas en si grand nombre ; il n'y a que seize lettres à examiner. » Les écrits sont assez souvent quelque chose d'accessoire ou de secondaire par rapport aux ouvrages qu'ils ont pour but d'attaquer ou de défendre. Bossuet dit dans un de ses écrits polémiques contre Fénélon : « Pour moi, je n'ai jamais prétendu que mes écrits fussent nécessaires à autre fin qu'à prévenir dans le peuple le mauvais effet des ouvrages très-séduisants de ce prélat. »

LOCUTION, EXPRESSION. Manière particulière de s'énoncer, de faire connaître sa pensée par le langage.

La locution est une manière de parler (loqui) ; ses qualités et ses défauts s'estiment par rapport à l'usage. — Lexpression est une manière de rendre (exprimere, faire sortir en pressant) ; ses qualités et ses défauts s'estiment par rapport aux pensées qu'elle est destinée à traduire, à faire ressortir.

La locution est une manière de dire commune, qui a cours. « Les locutions dont on se sert dans la liturgie. » Boss. « C. Gracchus, pour marquer les milles, fit planter de grands piliers de pierre, des colonnes, sur lesquelles était inscrit le nombre des milles : de là cette locution si fréquente dans les auteurs, tertio, quarto, quinto lapide ab Urbe. » Roll. « Fais-moi bailler cédule est une vieille locution, mais que tout le monde entend.» Lah. a Je laisse de côté quelques inélégances, comme en droiture pour directement, que je ne remarque même que parce que cette locution familière est répétée. » Id. — Lexpression est une peinture ; elle appartient davantage à l'écrivain qui l'emploie, et doit convenir au sujet. « C'est une Rome persécutrice des saints dont saint Jean a montré la chute avec des expressions si terribles et si magnifiques. » Boss. « Les expressions d'un homme qui n'apprend point par cœur sont vives et pleines de mouvement. » Fén. « Moïse, Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et par leurs images. » Làbr. « Le style de T. Grac-

chus était pur, ses termes choisis, ses expressions simples, mais toujours nobles, et si touchantes qu'il enlevait les suffrages de tous ceux quil'écoutaient.» Vert.

La locution est correcte, permise, autorisée, nouvelle, ou bien surannée, vieillie, usée, et tout cela indépendamment des pensées qu'elle énonce et de la place qu'elle occupe dans le discours. Lexpression est forte, belle, noble, choisie, vive, hardie, mais eu égard à ce qu'elle exprime et dans l'endroit du discours où elle est placée.

Une mauvaise locution est illégitime, irrégulière et vicieuse; elle n'est pas du bon usage ou elle est passée de mode. Une mauvaise expression est impropre ou faible; elle ne s'applique pas avec justesse à la chose et ne rend pas bien ce qu'elle doit rendre.

Locution est plutôt un terme didactique. Les grammairiens distinguent des locutions prépositives comme à l'égard de, des locutions adverbiales comme à contre-temps, etc. Expression est de tous les styles et du langage commun.

La locution se compose toujours 'de plusieurs mots auxquels elle donne un certain tour; pour l'ordinaire V expression consiste en un seul. Tenir bon, se rendre à discrétion, sont des locutions; horripilation est une expression très-pittoresque, et nonpareil une expression qui a vieilli. On appelle idiotismes les locutions particulières à une langue, c'est-à-dire les manières de parler, les tours de phrase qui ne se retrouvent point dans les autres langues; mais entre les langues les plus étrangères l'une à l'autre il y a toujours des locutions communes, quoiqu'il n'y ait rien de semblable pour les expressions.

LONG, LENT. Idée commune, celle de beaucoup de temps mis à faire quelque chose.

Long, longus, se dit primitivement des objets : long bâton, longue allée. Lent, de lentus, souple, indolent, calme, sert à qualifier proprement un agent ou une action : un animal lent et pesant, un pécheur lent et tardif à revenir à Dieu, un remède lent, une parole lente.

Dans l'acception où ces deux mots semblent synonymes, long diffère encore de lent en ce qu'il est objectif, passif, relatif à l'effet, et non pas, comme lent, subjectif, applicable aux personnes, aux causes et à leur action. De là vient qu'on dit la longueur d'une entreprise, et la lenteur de quelqu'un. « A la fin je dis au duc d'Orléans l'état où ces deux chanoinesses étaient réduites par la longueur de leur séjour à Paris et la lenteur sans fin de leur rendre justice. » S. S. Une maladie, une agonie, chose subie ou soufferte, est longue: un poison, chose active, est lent : « Il semble que nous avons sucé dans les entrailles de nos mères un poison lent, qui nous fait languir ici-bas.... Toute notre vie n'est qu'une longue et pénible agonie. » Mass. Une guerre est longue quand les opérations en sont lentes. «Parce que ces puissances se trouvent affaiblies, les progrès (de leurs armes) seront lents et la guerre sera longue. » Cond. « Je ne vous dis rien de la députation; tout a été trottent, trop long. » Sév. «Le progrès (de sa convalescence) est continuel, mais lent, et je crains que ceci ne soit encore long. » J. J.

SUPPLEMENT

En disant d'une personne qu'elle est longue, on considère les choses faites ou dites par elle; mais quand on la traite de lente, c'est elle-même qu'on prétend caractériser par cette épithète. Parler longuement, c'est faire un long discours; parler lentement, c'est avoir le défaut de ne parler pas assez vite. La longueur regarde le résultat de l'action j sa lenteur, la manière d'agir. Dans le maniement des affaires, qui se laisse entraîner et absorber par les détails est long; qui agit avec trop de mollesse, avec trop peu d'activité est lent. Fénelon écrit au duc de Chevreuse : « Vous suivez trop votre esprit d'anatomie et d'exactitude en chaque chose. Vous n'êtes point lent, mais vous êtes long. Vous employez beaucoup de temps à chaque chose, non par la lenteur de vos opérations (car au contraire elles sont précipitées), mais parla multitude excessive des choses que vous y faites entrer.»

Si nous sommes longs., ce peut être la faute des circonstances ou des choses, qui sont compliquées et "difficiles ; si nous sommes lents, c'est à nous seuls qu'on doit s'en prendre. Nous cherchons des longueurs (Boss.) ; par nos lenteurs nous modérons la trop grande ardeur des autres (Montesq.) .

De ce qui précède il résulte enfin qu'on est long par circonstance , par accident, dans l'occasion. a II continua ainsi : Mais en voilà assez pour les prêtres; je serais trop long; venons aux religieux.» Pasc. « Si je vous contais toutes les bontés dont votre cher oncle m'honore, je serais encore ennuyeux par mes longueurs. » J. J. Au contraire, la lenteur est une disposition naturelle et permanente, caractéristique du sujet. «Il est lent dans tout ce qu'il fait. » Acad. «Pardonnez la lenteur aux vieillards, c'est leur apanage. » Volt.

LOUER, BÉNIR, GLORIFIER. Ces trois verbes se disent en parlant de Dieu , et signifient des actes de culte, des manifestations des sentiments de Fhomnie envers la Divinité. « Dieu n'a tiré du néant des créatures raisonnables qu'afin qu'elles le louent, le bénissent, le glorifient.» Mass. «Vous nous sauvez de mille dangers, ô mon Dieu; soyezen loué, béni, glorifié. » Bourd.

Louer, le contraire de blâmer, c'est-à-dire honorer, témoigner de l'estime, est de ces trois mots le plus simple et le moins significatif. Louer Dieu, c'est lui rendre un hommage quelconque, et les choses mêmes en sont capables. « Par ces signes (les cérémonies) on s'excite mutuellement à prier Dieu, à le louer, à espérer en lui. » Fén. « C'est entre tous les chanoines à qui ne louera pas Dieu : l'émulation de ne se point rendre aux offices divins ne saurait être plus ardente. » Labr. « Que vos œuvres vous louent, ô Seigneur, et que vos saints vous bénissent ! » Boss.

Bénir, de benedicere, bien dire, en réponse à bien faire, est remarquable par sa précision : c'est louer pour un bienfait, rendre grâces ou témoigner de la reconnaissance.- «Dieu nous bénit lorsqu'il nous comble de biens : nous le bénissons lorsque nous reconnaissons que tout le bien que nous avons vient de sa bonté. » Boss. « Bénie soit votre bonté, ô Père céleste!» Id. «.Bénir le ciel de si rares présents qui en sont venus.» La.br. «Nous bénissons Dieu et nous le remercions. » Bourd. « Ils béniront Dieu pour tous ses bienfaits. » Fén.

Glorifier, rendre gloire, se distingue par le degré. Pour glorifier Dieu, il faut lui rendre un hommage éclatant, il faut, non pas seulement le louer, mais l'exalter. « Que vos œuvres sont grandes et admirables, ô Seigneur, Dieu Tout-Puissant! Seigneur, qui ne vous craindrait, et qui ne glorifierait votre nom? » Boss. « Notre Seigneur soit loué et glorifié de tout. » Acad.

Faites-en éclater une pleine allégresse.

Glorifiez sans cesse

L'auteur de votre joie. Corn.

Mais je t'onV, ô mon Dieu, ces ardeurs, ces lumières, Pour nous unir ensemble et nous sacrifier A te leuer sans cesse et te glorifier. Id.

LOURD, BALOURD; LOURDISE, BALOUR- DISE. Ces mots expriment, relativement à l'esprit, savoir les deux premiers à peu près un même défaut, et les deux derniers à peu près une même faute.

Il ne suffit pas de dire, pour les distinguer, que lourd est un adjectif et balourd un substantif : esprit ou homme lourd; un balourd; et que, d'autre part, lourdise est vieux, tandis que balourdise est très-fréquemment usité. Car d'abord balourd se prend bien, comme lourd, dans le sens adjectif : « Un valet balourd. » Lah. « On prétend que vous êtes Anglais: Ah! monsieur, vous êtes Anglais comme Arlequin est Italien ; il n'en est pas moins balourd. » Volt. Ensuite, quand même on n'emploierait plus présentement lourdise et lourderie, il serait toujours curieux de savoir pourquoi, et si on a eu raison de les abandonner.

Ba, dans balance, vient incontestablement de bis, deux fois : balance est le latin bilanx (bis lanx), c'est-à-dire balance à deux bassins, paropposition à la romaine qui n'en a qu'un. En est-il de même dans balourd, de sorte que ce mot signifierait deux fois ou doublement lourd, comme très-lourd veut dire trois fois (ter) ou triplement lourd? Cette opinion nous paraît moins probable que la suivante. L'initiale ba représente la première articulation et le premier mouvement des lèvres de l'enfance : aussi se trouve-t-elle au commencement et dans la composition de plusieurs mots qui rappellent l'enfance et ce qui tient de l'enfance, ce qui est enfantin ou puéril, et, par suite, niais. Exemples : bayer ou béier, regarder longtemps la bouche ouverte et avec une admiration stupide, provençal, bada, d'où badin et badaud ; ébahi, qui reste bouche béante ; batifoler, babiller, balivernes et plusieurs autres.

En conséquence, balourd, italien balordo, a une particule initiale dont l'origine est certainement commune et non pas savante, et cette particule marque la bêtise, mais la bêtise comique d'un grand enfant, d'un homme novice et prompt à admirer. Le personnage de la comédie italienne, appelé Arlequin, était dit le balourd, par excellence. Lourd est du style sérieux et relevé ; il exprime un défaut qui excite la commisération plutôt que l'hilarité ; balourd est un mot familier, vulgaire et presque trivial, désignant un défaut relatif à de plus petites choses et qui fait rire.

Cependant le défaut de l'homme lourd, quoique plus grave eu égard aux choses auxquelles il se

rapporte, est à un moindre degré que celui du balourd. L'homme lourd est .pesant, lent à concevoir, sans légèreté, sans facilité, sans grâce; le balourd est bête ou stupide, incapable de concevoir. Le lourd Crévier (Volt.)' n'était pas un balourd. Les pédants, les traducteurs sont souvent lourds; les badauds, les benêts, les nigauds, les mauvais plaisants, tous personnages à mettre sur la scène, sont balourds. Une lourdise est une gaucherie ou une maladresse ; une balourdise est une sottise, et, conformément à la première distinction, une sottise risible, une bévue plaisante. Balourdise est aujourd'hui à peu près seul usité, parceque toutes les maladresses, même les plus sérieuses, nous excitent à rire, et qu'en général, enclins à exagérer, nous préférons toujours volontiers les expressions les plus fortes.

LUEUR, RAYON. Ces deux mots servent également à exprimer un peu de certaines choses dont on dit figurément qu'elles brillent : une lueur ou un rayon d'espérance, d'intelligence ou d'esprit, de fortune, de faveur, etc.

Mais lueur, lumière affaiblie, se dit plutôt de quelque chose qui finit, qui s'éteint, et marque un reste. « Les Arabes ont conservé une lueur de connaissances dans des siècles où d'épaisses ténèbres se répandaient partout. » Cond. « C'est ici (dans Sertorius) que finit le grand Corneille : tout le reste n'offre que des lueurs passagères d'un génie éteint. » Lah. Rayon, au contraire, rappelle le soleil levant, l'aurore, et s'emploie de préférence pour indiquer un commencement. « 11 faut laisser voir un rayon de politesse naissante sous l'empire de Charlemagne. » Fén. « J'ai cru entrevoir chez elle de beaux rayons de philosophie ; il faut qu'elle devienne absolument philosophe. » Volt. Une dernière lueur, un premier rayon, d'espérance.

D'ailleurs, comme, au propre, la lueur est une lumière faible, sombre, mourante, et le rayon un simple trait de lumière, mais un trait éclatant, lueur se prend en moins bonne part que son synonyme : ou il se rapporte à des choses de moindre valeur, ou il ne signifie des choses qu'une vaine apparence. On dit une lueur de gain (Roll.), et un rayon de gloire (Acad.), même un grand rayon de gloire (Larochef.) ; on ne peut refuser aux animaux une lueur d'intelligence (Buff.) ; la raison est un rayon de la sagesse divine qui semble éclairer nos âmes (Acad.). D'autre part, une lueur d'espérance ou de fortune est ou suppose quelque chose de très-faible ou même de vain. « Ce qui me tourmente encore plus est une lueur de vaine espérance dont je vois l'illusion. » J. J. « Si quelque lueur de fortune le flattait de loin,... » Vauv. Mais un rayon d'espérance ou de fortune paut être ou annoncer quelque chose de solide. « Un rayon d'espérance . si bas que l'on soit, relève aussi haut qu'on était auparavant. » Pasc. « Ce petit rayon de fortune lui en fit entrevoir une plus grande. » Regn. Fausse lueur est une expression très-commune, mais non pas faux rayon.

LUIRE, RELUIRE, BRILLER, ÉCLATER RESPLENDIR. Jeter, répandre de la lumière. Entre luire et reluire d'abord existent deux

différences assez importantes. Dans reluire re

marque réaction, réflexion r ou bien retour. — » D'une part, au lieu que ce qui luit est lumineux par soi-même, ce qui reluit n'a qu'une lumière d'emprunt : le soleil luit; toutes les surfaces extrêmement polies reluisent, renvoient la lumière. De même au figuré. « Où a-t-on pris qu'il n'y ait pas en Dieu une justice dont celle qui reluit en nous ne soit qu'une étincelle? » Boss. « On croyait voir reluire en Télémaque la sagesse de Minerve qui l'inspirait. » Fén. — D'autre part, reluire exprime quelquefois un retour à un état antérieur de clarté. Le soleil luit pendant le jour; il disparaît pendant la nuit; il reluit au matin, après quelques heures d'absence et d'obscurité. Le même rapport se retrouve entre ces deux mots dans l'acception figurée. L'espérance, un rayon d'espérance, luit dans tous ceux qui espèrent: l'espérance. reluit dans une âme où elle renaît, où elle revient après un temps de désespoir : «On me fit sortir de la tour; et l'espérance commença à reluire au fond de mon cœur. » Fén.

Briller, de béryl, latin beryllus, grec ^p\jXXo;, sorte d'émeraude , de pierre brillante , suppose une vive lumière. Aussi se met il bien après luire comme y ajoutant. « Ceux qui s'abandonnent à ces sentiments déréglés peuvent bien luire et briller dans le monde par des dignités éminentes; mais ils ne luisent que par le scandale. » Boss.

La charge sonne...

Le fer luit, l'éclair brille et les tonnerres grondent.

Del.

Ce qui luit simplement répand une lumière douce, égale et continue, et même quelquefois une lueur ou des lueurs seulement. Mais l'objet qui brille fait plus qu'éclairer ; il lance la lumière, il frappe la vue et parfois l'éblouit.

Éclater, jeter des éclats, des traits de lumière, ressemble singulièrement à briller et peut être aussi regardé comme un augmentatif de luire. Pour découvrir la différence, il faut remonter jusqu'à l'application primitive des deux mots. Or, briller se dit d'abord des pierreries, de choses petites; et éclater, de toutes les autres choses, même des plus grandes. « Il se fit, par le ministère de ces puissances invisibles, un palais où les choses même du plus vil usage éclataient par l'or, ou brillaient par les pierreries. » Ham. Par conséquent, ce qui brille est d'ordinaire plus petit que ce qui éclate, de moindre valeur ou de moindre solidité. L'esprit d'une personne brille dans sa conversation ; le génie dun grand artiste, la sagesse de Dieu, éclate dans son ouvrage. D'ailleurs, briller s'emploie bien en parlant des personnes, au lieu qu 'éclater ne peut se dire que des choses.

La reine, votre épouse, à votre droite assise,

Brillera d'une auguste et douce majesté....

Mais écoute, ma tille, écoute, et considère

Combien en sa personne éclatent de trésors. Corn.

Aujourd'hui que ta gloire éclate à notre vue,

Que ta religion est partout répandue,

De superbes e-priis, ivres d'un faux savoir,

Quand tu brilles sur eux, refusent de te voir. L. Rac.

Resplendir signifie aussi luire beaucoup. Mais il a moins rapport à l'intensité et à la force comme briller et éclater, qu'à l'étendue et à la plénitude. C'est répandre de tous les côtés une lumière

SUPPLÉMENT

abondante. Ce mot, du reste, n'est guère usité qu'en poésie et dans le style soutenu. « Les terres lointaines apparaissent sombres; ce sont les eaux et les sommets des monts couverts de neiges et de glaces qui resplendissent. » Bern. La divinité de Jésus-Christ.

Devant les trois témoins qu'accable sa lumière, Libre, au haut du Thabor, resplendit tout entière.

Duc.

Soudain, de tous les points au loin rejaillissante, Eclate et resplendit la flamme éblouissante. Del.

MAGICIEN, SORCIER, NÉCROMANCIEN. Personnages auxquels on attribuait autrefois une puissance surnaturelle, sans que pourtant on la crut émanée de Dieu comme celle des prophètes ou des saints thaumaturges.

La puissance du magicien est merveilleuse, ainsi que l'était la science des mages de la Chaldée ou de la Perse. La puissance du sorcier est diabolique ou infernale : en relation avec les esprits de ténèbres, il tient d'eux la faculté de jeter des sorts, ou d'influer sur le sort des hommes d'une manière funeste. La magie est inoffensive, si non toujours bienfaisante; la sorcellerie est noire, impie, méchante, redoutable. Dans les gracieuses fictions auxquelles ont donné lieu les exploits de la chevalerie il est souvent question des prodiges opérés par des magiciens; dans la jurisprudence barbare du moyen âge les plus terribles peines sont prononcées contre les prétendus crimes des sorciers. Le mogicien fait la pluie et le beau temps, dispose des éléments, des ven's, des tempêtes, des astres, ainsi que des âmes ou des ombres; il opère des métamorphoses, prend lui-même toutes sortes de formes, guérit, rend invulnérable ou invisible, donne des secrets pour se faire aimer, se transporte en un instant à des distances^ prodigieuses, et produit d'un coup de baguette des palais ou des jardins d'une beauté admirable. Le sorcier se rend coupable de maléfices : il nuit ou donne la mort soit aux hommes soit aux bestiaux, et il se livre à des pratiques occultes et odieuses pour mettre l'enfer au service de ses passions.

« Dans le Latium, l'art des prodiges ou la magie était de deux espèces : l'une théurgique, l'autre goétique. La théurgie était l'évocation des démons bienfaisants, dans le dessein de produire quelque bien : la goétie était l'évocation des démons malfaisants dans le dessein de nuire; nous la nommons sorcellerie. » Cond. « Pendant l'absence du prophète Zoroastre, on jeta parmi ses livres des os de chiens et de chats, des ongles et des cheveux de morts, toutes drogues, comme on sait, avec lesquelles les magiciens ont opéré de tout temps ; puis on alla accuser le prophète d'être un sorcier et un empoisonneur. » Volt. « Il y a dans l'Omphale de La Motte une certaine magicienne, nommée Argine, qui ne peut souffrir Omphale, et qui poursuit partout Hercule pour troubler ses nouvelles amours. Cette terrible femme est plutôt une vraie sorcière qu'une magicienne, et son rôle est aussi désagréable que sa situation. » Lah. « Serène a une sœur qui s'appelle Dentue, presque aussi savante qu'elle ; mais comme son art ne lui sert qu'à nuire, elle n'est que sorcière, au lieu

que l'autre est une honnête magicienne. » Ham. Charles VI étant tombé en démence, on fit venir un magicien pour le guérir de cette maladie, qu'on regarda comme l'effet d'un ensorcellement ou comme ayant été causée par un sorcier (Boss., Volt.).

Au figuré, outre que magicien est plus noble que sorcier, le magicien possède une grande puissance dont il use pour produire des effets essentiellement agréables, enchanteurs, séduisants, au lieu que le sorcier se distingue par une qualité qui peut être tournée à mal comme à bien, c'està-dire par une grande habileté, surtout par la finesse avec laquelle il devine. Ce peintre, ce musicien, ce poëte est un magicien (Acad.). « Il n'avait pas besoin d'être un grand sorcier pour deviner ce que cette grimace voulait dire. » Les.

Le nécromancien a une partie de l'art du magicien , celte qui consiste a évoquer les morts, pour apprendre d'eux quelque chose de futur ou de caché, ou bien ce qui concerne l'autre monde. Nécromancie est le grec vexpouavreia, de v£y.poçr mort, et de [j-avreia, divination. « L'évocation des morts était un des plus sublimes mystères de la magie. Tantôt on faisait passer aux yeux du curieux quelque grande figure noire qui se mouvait par des ressorts dans un lieu un peu obscur; tantôt le sorcier ou la sorcière se contentait de dire qu'elle voyait l'ombre. Cela s'appelle la nécromancie. » Volt. « Saint Clément, agité par un doute sur l'immortalité de l'âme , et voulant savoir si le monde était éternel, ou s'il avait été créé, s'il y avait un Tartare et un Phlégéton, un Ixion et un Tantale, etc., voulut aller en Egypte apprendre la nécromancie. » Id.

MAITRE, PROPRIÉTAIRE. On appelle ainsi un homme par rapport auquel on peut dire en parlant d'une chose qu'elle est exclusivement sienne.

Le maître d'une chose en fait ce qu'il veut, en use à son gré , elle est à lui ; le propriétaire d'une chose a -ur elle un droit absolu, elle lui appartient en propre. Quand vous louez un appartement garni pour si peu de temps que ce soit, vous êtes maître mais non propriétaire dés meubles qui s'y trouvent; et, de son côté, le propriétaire de ces mêmes meubles, l'homme de qui vous les tenez, cesse d'en être le maître du moment qu'il vous a mis en possession. Des sokhts se rendent maîtres et non propriétaires du butin qu'ils enlèvent.

Je suis maître de ce dont je dispose, et c'est à cause de cela qu'on dit bien être maître de faire une chose; je suis propriétaire de l'objet dont j'ai l'entier et absolu domaine, qui est mien essen-

tiellement ou pour le fonds. On est maître d'élever sa maison tant qu'on veut quand on est propriétaire du sol (Acad.).

Le maître D'étant proprement que possesseur ou usufruitier, le mot dit moins que celui de propriétaire qui désigne un seigneur foncier, un maître souverain. « Ce partage de biens s'étant fait d'un commun consentement de' toutes les nations, vous êtes les maîtres et les propriétaires de la portion qui vous est échue. » Boss. « J'ai du bien; mais Dieu en est le premier maître, le premier propriétaire, et je n'en suis proprement que l'économe et le dispensateur. » Bourd. Mme de Maintenon écrit aux religieuses de Saint-Cyr : « Vous ne devez jamais vous regarder comme maîtresses et propriétaires des grands biens attachés à cette maison. »

MAL, MALADIE. Désordre organique ou corporel , ce qu'on cherche à guérir à l'aide des remèdes.

Mal, substantif masculin, signifie quelque chose de restreint et de local : mal de tète ou à la tête, de dents ou aux dents, d'oreilles ou aux oreilles, de jambe ou à la jambe. Maladie, substantif féminin, désigne quelque chose de général qui occupe tout le corps, comme une courbature, la fièvre, la peste, etc. Le mal est donc moins grave que la maladie :il peut être fort douloureux, faire tres-mal, mais il est de moindre conséquence pour la santé, il ne l'altère pas autant. « On aime à parler des maladies dont on est guéri, parce qu'on se représente à soi-même comme ayant beaucoup de force pour résister aux grands maux.» P. R.

Le mal est un objet : on a mal, on prend mal, le remède enlève le mal. La maladie est un état: relever de maladie, pendant sa maladie, le remède fait cesser la maladie. « On m'assure qu'avec beaucoup de souffrances vous ne laissez pas de sentir que la nature surmonte le mal. C'est ce qu'on peut souhaiter de mieux pour vous dans la maladie. » FÉN.

Le mal se considère en soi, solitairement, dans le sujet qu'il fait souffrir, et la maladie par rapport aux circonstances, à tout ce qu elle occasionne de démarches pour arriver à la guérison; maladie est le terme de la médecine.

Si dom coursier voulait Ne point celer sa maladie, Lui 1 iup, gratis, le guérirait; Car le voir en cette prairie Paître ainsi, sans être lié, Témoignait quelque mal, selon la médecine. Laf.

« La maladie dont elle est menacée n'étant point équivoque, elle s'est mise entre les mains de Carette qui lui fait prendre des médecines et des eaux de Saint-Méon.... Vous ne sauriez croire combien son mal me donne de chagrin. » Sév.

MAL, MALHEUR. L'idée commune à ces deux mots est celle d'une situation douloureuse, pénible, triste ou fâcheuse.

Le mal est subjectif, quelque chose d'inhérent à une personne ou de considéré par rapport à elle ■ lemalheur est objeetif, quel ue chose d'extérieur et de fortuit, qui vient assaillir une personne ou tomber sur elle. On est en proie au mal, en butte

au malheur. Les maux d'un homme tourmenté dans son corps ou dévoré de chagrin excitent la compassion; on entend ou on fait le récit des malheurs d'un infortuné. Mes maux sont ce qui m'affecte désagréablement, au physique ou au moral; mes malheurs sont ce qui m'arrive et ce que j'essuie de désagréable. « Je suis aussi malade de l'esprit que du corps. Peut-être est-ce un avantage pour ma situation. Mes maux me rendent mes malheurs peu sensibles. » J. J.

MALADE , INFIRME, - INCOMMODÉ, INDIS- POSÉ; — MALINGRE. Mal portant, qui n'est pas en santé.

Malade et infirme expriment une altération de la santé grave; incommodé et indisposé, une altération légère; malingre est familier.

Malade, infirme. — Lemalade est mal, dans un état de souffrance ou en danger; Yinfirme, du latin in firmus, non ferme, est faible. Quand on est malade, on garde le lit et on prend des remèdes ; quand on est infirme, on manque de force, on est impuissant ou débile, on n'a pas l'usage entier de ses membres ou de ses sens. D'ailleurs la maladie est plutôt un accident^ et Y infirmité un état continuel : le malade succombe ou guérit; Yinfirme traîne une vie languissante.

Incommodé , indisposé. — L'homme incommodé n'est pas commodément ou à l'aise; l'homme indisposé n'est pas disposé ou prêt à. L'incommodité cause un peu de peine, du déplaisir ou du malaise; Y indisposition empêche d'aller quelque part ou de faire quelque chose. « Z non vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix-huit ans, sans avoir jamais eu aucune incommodité. » F n. « Mon indisposition a retardé cet écrit. » Id. On est incommodé d'un mal gênant plutôt que douloureux ; on s'excuse d'avoir manqué à un rendez-vous ou à une obligation en disant qu'on a été indisposé. « Elle vint hier pour me voir ; mais j'étais indisposée et ne recevais personne, » Mariv.

Malingre est familier; e'est tout ce qu'on peut en affirmer de certain. 11 représente un homme qui est chétif et dans un piteux état sous le rapport de la santé. «Après avoir été 'ongtemps bien j malingre, je compte tenter aujourd'hui l'analyse j de quelques troncs d'arbres. » J. J . « Je suis actuellement si malingre que, si j'arrivais à Paris dans cet état, on me demanderait mon billet de confession aux barrières. » Volt. « C'est une physionomie qui promet une longue vie (celle du Saint-Père) ; si notre comtat eût été sur cette vie, il nous aurait duré longtemps; mais ce malingre mourir au bout de l'an ! » Sév.

MALCONTENT, MAL SATISFAIT. A qui ce qui est ou se fait, ce qui a été ou s'est fait , ne plaît ou ne convient que médiocrement.

Malcontent indique un contentement incomplet ;

c'est un mot tout subjectif, c'est-à-dire relatif à

l'état du sujet ou dp l'àme qu'il représente comme

n'ayant pas encore tout ce qu'elle voudrait, comme

désirant ou pouvant désirer encore. « La prudence

vous envoyé tousiours malcontent et craintif, là

! où l'opiniastrelé et la témérité remplissent leurs

j ' hostes d'esiouïssance et d'asseurance. » Montai-

; gne. « La propre volonté ne se satisfait jamais,

quand elle aurait tout ce qu'elle souhaite; mais

SUPPLÉMENT

on est satisfait dès l'instant qu'on y renonce. Avec elle on ne peut être que malcontent; sans elle on ne peut être que content. » Pasc. « On trouve quelquefois de ces personnes malcontentes et chagrines, à qui tout déplaît dans leur profession. » Bourd. « Le duc de Rohan sortant malcontent de l'audience du premier président, vif et brusque comme il était, descend le degré, disant rage et injure de lui. » S. S. « Bayard voyant que son refus affligeait son hôtesse d'une manière sensible, et ne voulant pas la laisser malcontente de lui, consentit à recevoir son présent. »

ROLL

Mal satisfait a un tout autre caractère : il est objectif, il marque, non pas l'insuffisance de l'effet, de la joie, un reste de désir dans l'âme, mais l'insuffisance de la cause, de l'objet, qui n'est pas encore comme il faudrait ou n'a pas encore été comme il aurait fallu, pour ne plus laisser lieu à aucun désir. Le malcontent est désagréablement affecté; il n'a pas été fait assez (salis factum) pour le mal satifait, il lui reste encore à se plaindre. Quand on est malcontent de soi (S. S.), ou de quelqu'un ou de quelque chose, on souffre; quand un maître est mal satisfait de ses élèves (J. J.), le travail de ceux-ci ne répond pas pleinement à l'attente de celui-là. C'est plutôt la sensibilité ou l'âme qui est malcontente, et l'esprit ou le goût qui est mal satisfait. « On a vu l'opinion que Mélanchthon avait des docteurs du parti, et combien il en était mal satisfait. » Boss. « Elle eut envie de voir Damon.... Elle l'avait invité à souper comme bel esprit avec une demi-douzaine de gens.... Il les tro pa fort par son silence; et la dame fut aussi mal satisfaite de lui que je le fus d'elle. » Mol. « Le czar dit qu'il ferait dire au régent qu'étant mal satisfait des Autrichiens et du roi d'Angleterre, il était résolu d'appuyer les intérêts du roi d'Espagne. » S. S. «Monseigneur m'interrogea d'abord sur les humanités.... Voyons présentement votre écriture, me dit-il. J'en tirai de ma poche une feuille que j'avais apportée exprès. Mon prélat n'en fut pas mal satisfait. » Les.

Tu pourras à toute heure être mal satisfait

Des inégalités dont la vie est semée;

Tous les proj-ts d'un autre auront leur plein effet,

Tandis que tous les tiens s'en iront en fumée. Corn.

S'il est vrai que malcontent soit vieux , comme le prétend l'Académie depuis 1835 seulement, il peut être heureusement rajeuni. Quant à l'opinion de Voltaire qui regarde mal satisfait comme un barbarisme, elle se réfute par les exemples qu'on vient de voir et par d'autres de Nicole, de Larochefoucauld, de Lafontaine et de Destouches qui auraient pu y être ajoutés.

MALHEUR, GUIGNON. Espèce de fatalité ou de sort qui nous poursuit et nous empêche de réussir. Avoir du malheur ou du guignon; être en malheur ou en guignon; jouer de malheur ou de guignon; porter malheur ou guignon à quelqu'un.

Malheur, maie heure, latin m alahora, mauvaise heure, mauvais moment de la naissance, comme qui dirait mauvaise étoile, est un mot très-commun en français; il convient à tous les genres de style, au plus relevé comme au plus vulgaire et

s'emploie en parlant de toutes sortes de choses, des plus grandes comme des plus petites.

Pylade, où sommes-nous? En quels lieux t'a conduit

Le malheur obstiné du destin qui me suit?

(Oresle.) Volt.

Guignon, de guigner, signifie l'effet de l'action de quelqu'un qui en nous guignant, en nous regardant du coin de l'œil, nous a jeté un sort, suivant un préjugé déjà répandu au temps de Virgile :

Nesi-io quis teneros oculus mihi fascinât agnos. Mais d'où vient guigner? Apparemment de l'allemand winken, cligner l'œil;- Wink, clin d'œil. Aussi guignon appartient-il exclusivement au discours familier et ne se dit-il ordinairement que quand il est question de choses peu importantes, de simples contrariétés. « Ma foi, si j'étais dans votre place, je ne jouerais plus; le cœur me dit que votre guignon ne changera pas. » Hàm. « Je crois que d'Hacqueville nous louera l'hôtel de Carnavalet, à moins que Mme de Lillebonne ne se ravise et n'en veuille point sortir : je reconnaîtrais bien notre guignon à cela. » Sév. « Oh! j'ai toujours eu du guignon dans les rencontres.» Makiv.

Quant aux locutions porter malheur et porter guignon , la première peut servir à exprimer l'action des choses aussi bien que celle des personnes, mais la seconde convient plus particulièrement pour indiquer une influence exercée par des personnes, les personnes seules étant capables de jeter un sort. « Tant de bonnes volontés seront-elles toujours inutiles à ce pauvre homme (Corbinelli)? Pour moi, je crois que c'est son mérite qui leur porte malheur; Segrais porte aussi guignon...; on donne des pensions aux beaux esprits...; on ne peut rien obtenir pour lui. » Sév.

MALPROPRE, SALE. Dont l'aspect choque et inspire du dégoût.

Malpropre, d'abord, dit moins que sale. La personne ou la chose malpropre n'est pas bien propre, est imparfaitement propre; la personne ou la chose sale n'est point propre du tout. « On reprochait un jour à Diogène qu'il logeait dans des lieux malpropres : Le soleil, dit-il, entre bien dans des endroits qui sont encore beaucoup plus sales, et cependant il ne se gâte pas. » Fén. Vous me voyez sur le pavé En désordre, malpropre et sale.

Chap. el Bach.

Un vieillard malpropre est malséant, mal plaisant, incommode : «C'est un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant..., mouchant, toussant, crachant toujours. » Mul. Mais pour qu'un vieillard soit sale il faut que sa malpropreté aille jusqu'à être repoussante, jusqu'à faire mal au cœur : « Cette reine si vieille, si vieille, était sale, hideuse et puante. » Fén.

Ensuite, la malpropreté consiste précisément à être mal approprié, mal arrangé, mal habillé, mal peigné, en un mot négligé. «Soyez assez bien pour ne vous faire point critiquer comme une personne sans goût, malpropre et trop négligée. » Fén. « La plupart de ces manants étaient mal peignés et fort malpropres. »» J. J. « Elle m'a paru mal-

propre et fort mal habillée. » Les. Saint-Simon dit d'une femme malpropre « qu'elle avait des cheveux de niasse toujours sortants et traînants comme tout son habillement. »

La malpropre fur soi, de peu d'attraits chargée, Est mise sous le nom de beauté négligée. Mol. Mais la saleté consiste à n'être pas net, à être couvert de taches, d'ordures ou de crasse. « Ce sanglier était sale et couvert de la boue de sa bauge où il s*était vautré. » Fén. « L'avare porte un manteau usé, sale et tout couvert de taches. » Labr. « Un homme effroyablement barbu, sale et crasseux. » Scarr. — Une rue malpropre est mal entretenue, mal disposée pour l'usage qui doit en être fait : « Les rues de Londres sont trèsmalpropres ; le pavé y est si mal entretenu qu'il est presque impossible d'y aller en carrosse. » Montesq. Une rue sale est pleine d'immondices et demande à être nettoyée : « Le châtiment eût été plus exemplaire si on avait vu Dodd nettoyer de ses mains sacerdotales le milieu très-sale des rues de Londres. » Volt. — Pareillement, dans une chambre malpropre tout est en désordre, mal rangé, peu soigné, au lieu que dans une chambre sale on ne voit que crasse, vilenie et ordures.

Malpropre, comme propre, convient mieux pour un ensemble, pour une chose composée, ou pour tout l'extérieur; et sale, comme net, pour une chose simple ou pour un détail. « Les maîtres doivent prendre soin que leurs disciples n'aient rien dans leur extérieur de malpropre, de rebutant ni de grossier ; qu'on ne leur voie point des habits déchirés, des cheveux mal peignés, des mains sales. » Roll. — On it d'une manière générale, la malpropreté, et d'une manière particulière et distributive, des saletés. « Le caractère d'un vilain homme suppose toujours dans un homme une extrême malpropreté et une négligence pour sa p°rsonne qui passe dans l'excès et

qui blesse ceux qui s'en aperçoivent On lui

voit aux mains des poireaux et d'autres saletés qu'il néglige de faire guérir. » Labr.

Malpropre, qui a de la malpropreté, indique plutôt une qualité constante et caractéristique : « Les Juifs étaient un peuple si malpropre, que ses législateurs furent obligés de lui faire une loi de se laver les mains. » Volt. Sale, qui a des salet s, quia été sali, est préférable pour expri-

l'avantage malmène son adversaire lorsqu'il profite de toute sa supériorité. » Cond.

On ne critique guère un ouvrage sans maltraiter V 'auteur ; qui réprimande malmène.

MANTEAU, MASQUE, VOILE. Dans l'acception figurée ces mots signifient des prétextes, des moyens dont on se sert pour cacher quelque chose.

Sous le manteau on cache primitivement un poignard , un instrument pour accomplir un dessein, et, par extension, ce qu'on se propose de faire, généralement en mal. « On cache doucement le poignard sous le manteau de l'amitié, et l'on sait égorger en feignant de plaindre. » J. J. « Jamais homme ne couvrit plus ses crimes du manteau de la religion que le P. Letellier. » Volt. « Sachant bien qu'il n'y a pas de meilleur moyen pour fomenter une guerre que le manteau de la religion, Sigismond chassa tous les prêtres et introduisit en leur place les luthériens. »Regn. «La maison d'Autriche, qui se pique si fort d'être catholique zélée, et qui couvre tant de desseins et d'exécutions de ce manteau.... » S. S. « J'eus avis d'une cabale du duc du Maine pour déclarer le roi majeur.... Le manteau du bien public par rapport aux cboses de finance, l'audace....; tout cela me parut ^pouvoir donner de la solidité à ce qui n'en pouvait avoir par nature. » Id.

Sous le masque on cache son visage, c'est-àdire ce qu'on est, et non plus ce qu'on se propose de faire ; ses vices , et non plus ses mauvais desseins. « L'hypocrisie est le masque du vice déguisé en vertu. » Marm. « La vanité n'a jamais eu que le masque de la grandeur. » Mass. « Une vertu ajustée est la vertu de ceux qui n'en ont point, ou plutôt c'est le masque spécieux sous lequel ils cachent leurs vices. » Boss. « Des âmes qu'on voit, sous un beau masque de dévotion, orgueilleuses et hautaines. » Bourd.

Au travers de sun masque on voit à plein le traître,

Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être. Mol.

Le voile ressemble beaucoup au masque; et cela doit être, puisqu'au propre le voile et le masque sont employés tous deux à couvrir le visage. Mais, comme au propre le voile sert d'ornement aux femmes qui le portent, cette même nuance convient particulièrement à voile pris au figuré. On dit un voile pompeux (Mol.)* honorable (Volt.). « Ces avarices sordides sont couvertes d'un voile

mer une qualité accidentelle : a Pythagore s'en- j de désintéressement dont on se pare. » Bourd.

ferma dans sa caverne, et après y avoir demeuré un-' année entière, il en sortit sale, maigre et hideux à faire peur. » Fén.

MALTRAITER , MALMENER. En user durement avec quelqu'un en actions ou en paroles.

On maltraite tout le monde, particulièrement ses égaux. Un mari maltraite sa femme (Acad.); un domestique, son camarade (Boss.). On ne malmène qu'un inférieur, qu'une personne au-dessus de laquelle on est placé ou sur laquelle on a quelque avantage; en effet, mener, c'est conduire par la main, eu enfant, comme un petit garçon, d'autorité. Un confesseur malmène sa pénitente (Laf.) ; à la guerre, des troupes sont malmenées quand elles ont le dessous; « un joueur qui a

De plus, voile se prend de préférence ou même seul en bonne part, ce qui vient sans doute de ce qu'au moyen du voile certaines femmes, et, par exemple, les religieuses , se dérobent aux regards par modestie et par humilité, « Cet extérieur qui nous choque est peut-être un voile d'humilité sous lequel il a plu à Dieu de tenir cachés les plus excellents dons. » Boubd. « Il ne faut pas juger des hommes sur une seule et première vue; il y a un intérieur et un cœur qu'il faut approfondir : le voile delà modestie couvre le mérite, et le masque de l'hypocrisie cache la malignité. » Labr.

MARBRE, JASPÉ. Termes que Girard a indiqués comme synonymes, mais qui n'ont été distingués ni par lui ni par aucun de ses imitateurs.

SUPPLEMENT

Ils sont synonymes, car ils se disent également de la surface des livres en tant qu'elle a reçu par la peinture l'apparence de certaines pierres polies. Livre marbré ou iaspé sur tranche, livre relié en veau marbré ou jaspé; la marbrure ou la jaspure d'un livre.

Ils diffèrent cependant comme diffèrent à l'œil le marbre et le jaspe. Ce qui est marbré est tacheté d'une couleur qui se projette et s'étend en forme de traînées, de veines ou d'ondes. Buffon dit très-bien que « les œufs de la bécasse sont plus gros que ceux du pigeon, qu'ils sont marbrés a'ondes plus foncées et noirâtres. » Mais ce qui est jaspé est proprement pointillé ou piqueté; ce ne sont point des ondes qu'on croit y voir, mais des gouttes ou des gouttelettes : telles sont des poules jaspées, des tulipes jaspr'es.

En général, les livres aujourd'hui sont reliés de façon que la couverture en est marbrée et la tranche jaspée. On ne voit plus guère de marbrés sur tranche que d'anciens livres ou des livres d'apparat, comme sont assez souvent ceux qu'on donne en prix.

MARIAGE, UNION, ALLIANCE. Société d'un homme et d'une femme attachés l'un à l'autre par le nœud conjugal : contracter un mariage, une union ou une alliance.

Mariage est un mot spécialement et exclusivement consacré à exprimer cette idée. Il est le seul des trois qui s'emploie bien d'une façon générale et absolue : Les liens, les devoirs du mariage, le sacrement de mariage, V union du mariage (Staël). Union et alliance, au contraire, ont d'autres acceptions, et quand ils prennent celle qui est propre à mariage, ils joignent chacun à l'idée de celui-ci un accessoire particulier.

Union a pour accessoire de se rapporter à la manière d'être des conjoints l'un avec l'autre sous le point de vue de l'union, de la paix, du bonheur en conséquence de leur caractère, de leurs qualités respectives. C'est au notaire à dresser le contrat de mariage; mais les parents des futurs doivent avoir soin de les bien assortir afin que leur union soit parfaite, <* Je crois qu'à la fin vous me ferez venir au mariage, dont je me suis tant éloignée.... Il faut des deux parts bien des qualités pour vivre heureusement ensemble; et les deux plus raisonnables personnes du monde ont souvent peine à composer une union dont ils soient satisfaits. » Mol. •

Alliance a pour accessoire de se rapporter, non plus aux convenances personnelles des conjoints, mais à leurs convenances extérieures en ruelque sorte, c'est-à-dire à leurs convenances de famille ou de condition. Marie de Bourgogne , fille et héritière de Charles le Téméraire, accomplit àGand son mariage avec Maximilien d'Autriche; elle avait dû épouser le comte de Bivière , frère de la reine d'Angleterre, mais, ne voulant pas regarder un si petit comte, elle avait méprisé une alliance si peu sortable (Bo-s.). « Ce mariage est très-approuvé, la maison est fort bonne, Valiance agréable, tous les Lamoignon , deux cent mille francs. » Sév. a On avait fa;t part au roi de France de ce^ mariage (du roi d'Espagne, Philippe V, avec Elisa-

beth de Parme) ; l'obscurité de cette alliance ne réveilla point la politique de ce prince. » Hén.

Telle statistique indique combien il s'est fait de mariages en un certain pays pendant un certain temps. Dans les Femmes savantes, Henriette vante les douceurs d'une union entre un homme et une femme qui s'aiment. A Borne les lois des douze tables interdisaient toute alliance entre les patriciens et les plébéiens.

MÉCONNAISSANT, INGRAT. L'idée de l'oubli d'un bienfait ou de plusieurs est exprimée par chacun de ces deux mots.

Mais ce qui oublie dans le méconnaissant, c'est la partie connaissante de notre être, savoir l'esprit; dans Vingrat, dans celui qui ne sait pas gré, qui manque de gratitude, c'est le cœur. La méconnaissance est un défaut qui consiste à n'avoir pas ou à perdre l'idée d'un service qu'on a reçu, faute d'attention ou par étuurderie ; l'ingratitude est un vice oui consiste à n'aimer pas, à repousser volontairement l'idée d'un service qu'on a reçu, ce qui suppose toujours une nature perverse et des sentiments odieux. « La méconnaissance, dit l'Académie dans ses dernières éditions, marque plus de légèreté et moins de vice que l'ingratitude. »

Par conséquent, méconnaissant dit moins que ingrat, ou, ce qui revient au même, ingrat renchérit sur méconnaissant. « Puis-je ne pas penser aux faveurs et aux miséricordes de Dieu sans être le plus méconnaissant et le plus ingrat de tous les hommes? » Bourd. « Partout cecy est aysé à voir combien est lasche et vilain vice la mescognoissance et ingratitude. » Charr. Or, comme un penchant à l'exagération nous porte à préférer les expressions les plus fortes, il en est résulté que méconnaissant et méconnaissance ont toujours été peu usités en comparaison de leurs synonymes.

Ils méritent néanmoins d'être conservés comme des diminutifs, comme signifiant une faiblesse ou une impolitesse plutôt qu'une scélératesse ou une noirceur. « Voyons ce qu'il faut attendre des amis qui semblent les plus assurés : faiblesse, méconnaissance, secours en paroles, abandonneront en effet. » Boss. « Vous faites une grande aumône, vous obligez le public par quelque service considérable : ne vouloir pas qu'on vous loue de cette action, c'est vouloir qu'on soit aveugle ou méconnaissant. » Id. « Que penserez-vous de moi de me contenter de répondre à vos louanges par une simple/lettre de compliment? Ne m'accuserez-vous point d'être méconnaissant ou grossier ? » Boil. « Je me consolai de ne rien devoir à l'abbé de Bernis, parce que bientôt je le vis malhonnête et méconnaissant envers sa créatrice.» Marm. <c II y a un peu de méconnaissance dans son procédé. » Acad., lre édition.

MÉDIOCRE, MODIQUE. Peu considérable. En latin mediocris et modicus.

Mediocris vient de médius, moyen ou mitoyen, intermédiaire, qui est au milieu, entre le grand et le petit, l'admirable et le détestable. Modicus a été formé de modus, mesure ou quantité.

En qualifiant une chose de médiocre, on la considère sous quelque rapport que ce soit, particu-

lièrement sous celui de la qualité. Mais c'est toujours à la quantité qu'on a égard quand on dit d'une chose qu'elle est modique.

Un homme médiocre, une beauté médiocre, un vin, un mérite, un esprit, un style médiocre sont de qualité inférieure, manquent d'excellence; un revenu, un tribut, une somme, une dose, une pension modique, des ressources ou des largesses modiques sont de petite quantité, sont quelque chose qui n'est pas copieux ou abondant. On se procure des denrées de médiocre qualité (Acad.) à un prix modique (Acad., Fén.).

Médiocre se tient entre bon et mauvais, modique entre beaucoup et peu. Une nourriture médiocre est frugale; une nourriture modique est sobre. Fortune médiocre indique une condition qui n'est guère brillante ; fortune modique annonce un modeste avoir, un bien borné.

D'ailleurs, médiocre se prend plutôt en mauvaise et modique en bonne part. Médiocre, c'est-àdire peu distingué, sans qualité éminente ou remarquable : « La langue fournit un babil facile aux sentiments médiocres. » J. J. Modique, c'està-dire mesuré, non immodéré, non excessif : «Le sénat pensait que des peines immodérées jetteraient bien la terreur dans les esprits, mais qu'elles auraient cet effet, qu'on ne trouverait plus personne pour accuser ni pour condamner; au lieu qu'en proposant des peines modiques on aurait des juges et des accusateurs. » Montesq.

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