MÉMOIRE, COMMÉMORATION (MENTION
Que l'idée d'une chose ou d'une personne soit rappelée à l'esprit, il y a de cette chose ou de cette personne mémoire ou commémoration.
Mais mémoire signifie l'idée rappelée, et commémoration l'action de la rappeler. On a la mémoire comme on a le souvenir; on fait commémoration comme on fait mention. La messe est un sacrifice de commémoration , lequel est institué pour réveiller, célébrer et faire durer la mémoire de l'immolation de Jésus- Christ sur la croix (Boss.). Bossuet dit en parlant des protestants : « Faut-il que des chrétiens, sous prétexte de célébrer dans la cène la mémoire de la passion de notre Sauveur, ôtent à cette pieuse commémoralion ce qu'elle a de plus efficace et de plus tendre?»
D'ailleurs, mémoire, quoique formé du latin memoria, est un mot tout français ; au lieu que commémoration, du verbe commemorare, qui ne se retrouve pas dans notre langue, est un terme consacré, un terme de liturgie. « Que pouvonsnous employer de plus convenable à la commémoraiiond'un tel mystère (celui de la croix), que...?» Boss. « C'est cette commémoration de la mort de notre Seigneur, dont les apôtres faisaient le fond de la célébration de l'eucharistie. » Id. « L'Église invite tous ses enfants à se recommander aux prières des saints.... En honorant leurs vertus, cette pieuse commémoration nous enflamme à imiter l'exemple de leur bonne vie. » Id. « Quoi ! Cadmus et sa femme avaient été changés en serpents dans la Béoti^, parce que les Béotiens en faisaient commémoration dans leurs cérémonies! » Volt.
Allant ensuite d'un extrême à un autre, comme il arrive assez souvent, l'usage a permis ou voulu
qu'on employât commémoration familièrement, et quelquefois en mauvaise part. « Je vis l'autre jour le bon P. Bapin.... Le P. Bouhours était avec lui.... Je fus bien aise de les voir tous deux. Nous fîmes commémoration de vous comme d'une personne que l'absence ne 'fait point oublier. » Sév. « Je pourrais, dans ma réponse (au roi de Prusse), glisser une commémoration très-convenable de vos services et de vos besoins. » (Lettre à Thiriot). Volt, « Je ferai demain un petit souper, en commémoration des soupei s du petit appartement. » Dudeff. « Dans vos fictions creuses (celles de Boucher) il n'y a qu'une commémoration de vieilles sottises qui, bien loin de valoir la vérité, ne valent pas même les fictions des Grecs. » Lah. '.
Commémoraison, au lieu de commémoration, est une invention peu heureuse publiée pour la première fois par l'Académie en 1740: le mot, appartenantessentiellementau langage de l'Église, doit garder sa forme la plus latine, la seule, du reste, qu'il ait reçue des écrivains qui font autorité.
MÉPRISABLE, CONTEMPTIBLE. Qui n'est pas digne qu'on en fasse eas.
Méprisable, qui mérite le mépris, est un mot très-usité. Contemptible , latin contemptibilis , de contemnere, mépriser, vieillit ou même est vieux. Rabelais, Malherbe et Corneille l'ont employé. On le trouve même encore dans Massillon, mais souligné et comme traduit exactement du latin : « Notre discours paraîtrait vulgaire et contemptible (S. Paul, 2 Cor.). » Voltaire s'en sert aussi quelquefois, mais dans des pamphlets contre l'Église et en affectant, à ce qu'il semble, le langage suranné et un peu pédantesque de ses adversaires : les contemptibks théologiens; une affaire aussi contemptible : les légendes de saint Claude, mensonges si contemptibles aux yeux de tous les savants.
MÉPRISANT, CONTEMPTEUR. L'idée qui leur est commune est celle' du peu de cas qu'on fait d'une personne ou des personnes.
Méprisant est un adjectif. Air, regard, ton méprisant; manières, e\pressions méprisantes, tr Le monde est moqueur, il est méprisant. » Mass. «Oh! oh! vous êtes bien méprisant.» Fén. «Il ne faut presque rien pour être cru fier, incivil, méprisant. » Labr. « J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine : cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant. » Laroch. « Il est toujours assidu, et elle toujours dure, méprisante et amère. » Sév. — Mais contempteur est un substantif. « Une seule raillerie d'un contempteur de la piété vous arrache des complaisances criminelles. » Mass. « Toute société dans le monde avec les amateur-' publics du vice et les contempteurs de la vertu est interdite aux ecclésiastiques. » Id.
S'il en était toujours ainsi, il ne serait guère à craindre qu'on ne confondît les deux mots. Mais, comme contempteur se prend quelquefois adjecti-
1. C'est aussi par son caractère tantôt religieux, tantôt ;arjjilierou ironique, eue commémoration se distingue de mention, auquel il ressemble réellement plus qu'à mémoire.
SUPPLEMENT
veinent , il y a lieu alors à hésitation, et il importe de savoir comment en sortir.
Méprisant fait au féminin méprisante; contempteur ne s'emploie qu'au masculin. De plus, méprisant est un mot commun et de tout temps usité; au lieu que contempteur, quoiqu'il se trouve déjà dans Charron, avait été d'abord condamné par Vaugelas et rejeté par l'Académie, et ce ne fut qu'au dix-huitième siècle qu'il prit quelque faveur. Aujourd'hui même contempteur est rare en comparaison de son synonyme, et comme, à la différence de celui-ci, il est pour ainsi dire calqué sur un mot latin de même signification, contemptor, il convient surtout, sinon uniquement, au style soutenu. Dans un de ses contes, Hamilton parle de « gens d'un caractère un peu méprisant. » Et dans le Cours de littérature de Laharpe on lit : « L'esprit philosophique, dont le caractère impérieux, jaloux et contempteur s'annonçait dès sa naissance, déclara la guerre à la poésie. » Il semhle enfin résulter du rapprochement de ces deux exemples que contempteur renchérit sur méprisant, qu'il exprime un plus grand dédain.
MER, OCÉAN. La vaste étendue d'eau salée qui baigne toutes les parties de la terre. C'est la définition donnée de ces deux mots par le dictionnaire de l'Académie (1835), qui ajoute, sans les distinguer davantage dans cette nouvelle acception, qu'ils désignent aussi l'un et l'autre quelque grande portion de cette masse d'eau. Sont-ils donc de tout point synonymes ?
Mer, latin n\are, allemand meer, se retrouve dans tous les idiomes du Nord, tant anciens que modernes. C'est le mot commun. Océan, latin Oceanus, grec àr/.eavo:, est, au contraire, un terme choisi qui signifie quelque chose de plus grand sous tous les rapports.
Mer s'emploie plutôt au pluriel et distributivement pour représenter des. parties de cette énorme quantité d'eau salée qui couvre plus des deux tiers de notre globe et qu'on oppose à la terre ferme ; mais Océan, qui a été chez les anciens le nom d'un personnage, le nom de l'époux de Téthys, et qui s'écrit encore avec une majuscule initiale, s'emploie presque toujours au singulier et collectivement pour exprimer la totalité de cette même eau. « L'Océan environne de tous côtés les continents; il pénètre en plusieurs endroits dans l'intérieur des terres, et il forme des mers méditerranées. » Buff. En disant une mer, les mers ou des mers, on indique quelque chose qui fait partie de Y Océan, et par conséquent quelque chose de plus petit; et, de son côié, l'Océan, la mer océane, est la mer universelle. « Les nations qui composent le genre humain sont en équilibre entre elles comme les différentes mers qui composent Y Océan sous diverses latitudes. » Bern. « La grande mer où nagent pour ainsi dire les quatre parties du monde s'appelle Océan. » J. J. « Les déserts de l'Arabie, les vastes mers de YOcéan, qui te paraissent être l'effet du hasard, sont des suites nécessaires des lois naturelles. » Mal. « Certes, la cour est bien Y Océan où se font les grandes tempêtes; mais les provinces, comme petites mers, ont des agitations qui ne laissent pas voyager sans inquiétude. » Malh.
Sans doute, on dit aussi d'une manière générale la mer; mais c'est quand on n'a pas égard à son étendue ou qu'on ne considère pas cette étendue comme très-grande ou comme immense : l'eau de la mer, craindre la mer, courir la mer, les îles qui sont dans la mer. Océan est le mot propre si on veut faire concevoir la mer comme extrêmement grande : « L'ancre fait trouver au vaisseau une espèce de port assuré dans l'immensité et dans le tumulte de l'Océan. » Boss. On dit proverbialement et figurément, c'est une goutte d eau dans la mer ; mais à mer on substitue Océan toutes les fois qu'on se propose de renchérir, de donner l'idée d'un contraste aussi grand que possible. « Les stoïciens croyaient que tous les biens extérieurs, joints ensemble, n'ajoutaient pas plus à la vertu qu'une goutte d'eau à la vaste étendue de YOcéan. » Roll. « Les hommes ne paraissent tous ensemble devant Dieu que comme une goutte d'eau comparée à un océan infini, selon l'expression d'un prophète. » Nie.
Que si, d'un autre côté, le nom d'océan s'applique aussi, comme l'observe l'Académie, à des portions de YOcéan, c'est seulement aux plus grandes : Y océan Atlantique, Yocéan Pacifique; on ne saurait dire l'océan Méditerranée, Yocéan Baltique, l'océan d'Azof.
Au figuré, mer ne convient que dans les proverbes, comme, par exemple, c'est ou ce n'est pas la mer à boire. Mais partout ailleurs océan doit être préféré à cause de la noblesse de son origine. « 0 Dieu! mon esprit se confond; je me perds, je m'abîme dans cet océan. » Boss. « L'âme de Nélée se trouve noyée dans un océan de plaisirs. » Fén. « J'admets que l'attraction émane du soleil, et qu'elle attire à lui tout ce qui flotte dans Yocéan immense de ses rayons. » Bern.
Quand de tout mon visage un océan de larmes
Pourrait à gros torrents incessamment couler,...
Corn.
MERCURE, VIF-ARGENT. Deux noms d'une même substance métallique, qui, lorsqu'elle n'est mêlée à aucune autre matière, est toujours fluide à notre température.
Mercure est le nom scientifique et technique. Il vient des anciens chimistes ou des alchimistes qui, dans leur langage mystérieux, empruntaient les noms des planètes pour les appliquer aux métaux. Ils appelèrent mercure le métal dont il est question comme ils appelaient le plomb saturne et l'argent tune ou diane.
Vif-argent, latin vivum argentum, est l'expression vulgaire, celle qui indique l'objet en le dénommant, en le représentant sous sa forme essentielle : le mercure est en effet semblable à de l'argent liquide ou liquéfié, à de l'argent qui coule, qui a l'air d'être vivant ou animé.
Mercure, ayant été pris des sciences occultes, ne s'est introduit dans notre langue qu'avec peine et à la longue. On ne s'en est servi d'abord qu'avec réserve. Descartes , par exemple , ne l'emploie guère qu'en parlant des chimistes. « Je souscris en tout au jugement que Votre Excellence fait des chimistes.... Selon mon opinion, leur sel, leur soufre et leur mercure ne diffèrent pas plus entre eux que les quatre éléments des philosophes, ni
guère plus que l'eau diffère de la glace, de l'écume et de la neige. » « Vous nommez le sel, l'huile et le soufre pour les principes des chimistes, où vous mettez l'huile au lieu du mercure, car ils prennent l'huile et le soufre pour une même chose, comme aussi l'eau et le mercure. » Mais quand Descartes expose ses propres théories, au mot de mercure il préfère celui de vif-argent. « Il suffit de dire que les parties du vif-argent et d'autres métaux ont moins de tels pores, pour faire entendre pourquoi ces métaux sont plus pesants. » «Le vif-argent résout l'or, l'étain et le plomb, bien qu'il ne se puisse presque pas attacher aux autres métaux. » Montesquieu lui-même a imité cet exemple, comme on peut s'en convaincre en comparant les deux passages qui suivent. « Un chimiste ou un rose-croix, croyant trouver dans son mercure tous les principes des qualités des corps, les odeurs, les saveurs, et autres, y a vu jusqu'àla pesanteur. » « Les travaux des mines où l'on occupe sans cesse (en Amérique) et les naturels du pays et les étrangers, les exhalaisons malignes qui en sortent, le vif-argent dont il faut faire un continuel usage, les détruisent sans ressource. » D'autres écrivains paraissent avoir éprouvé la même répugnance à adopter mercure même en termes de sciences, « Dans l'expérience célèbre que l'on fait du. vif -argent, qui demeure suspendu à la hauteur de deux pieds trois pouces et demi dans les tuyaux qui sont plus longs que cela, et laisse en haut un espace qui paraît vide. » P. R. « Torricelli fit faire un tuyau de verre de trois ou quatre pieds, fermé hermétiquement par un bout. Il le remplit de vif-argent, et le renversa. Le vifargent descendit.... » Roll.
Mais aujourd'hui que l'origine du mot mercure est totalement oubliée, et que des termes appartenant au vocabulaire des sciences font continuellement invasion dans la langue commune, mercure est devenu d'un usage tellementgénéral, qu'il est difficile d'assigner les cas dans lesquels il y a possibilité, sinon obligation, d'y substituer l'expression primitive, vif-argent.
Vif-argent se dira bien, au lieu de mercure, quand on voudra marquer expressément qu'on entend parler du métal à l'état fluide, ou bien quand il s'agira de le faire considérer comme un agent, comme une cause énergique qui opère certains effets. Au commencement d'un article de Buffon, intitulé Concrétions du mercure, on lit : « Le cinabre est la mine primordiale du mercure, et l'on peut regarder le vif-argent coulant comme le premier produit de la décomposition du cinabre. » « C'est ce fluide qui forme le grand abîme sur lequel la terre porterait comme le liège sur le vif-argent. » Buff. « Les Espagnols du Potosi ont trouvé la manière d'affiner l'argent avec le vifargent, qui est l'ennemi mortel de tous les autres métaux , qu'il détruit, excepté l'or et l'argent , qu'il sépare de tout ce qu'ils ont de terrestre pour s'unir entièrement à eux. On trouve du mercure dans cette mine ; et ce métal est peut-être un des plus rares effets de la nature. » Regn. — En composition, en minerai ou en amalgame, quand il n'est pas encore ou qu'il n'est plus fluide, le minéral dont il s'agit ici prend nécessairement le
nom de mercure, et non pas celui de vif-argent.
MÉSESTIMER, DÉPRISER. Ce sont des diminutifs de mépriser : ils signifient faire peu de cas des personnes ou des choses parce qu'on leur trouve peu de mérite ou de valeur. Au lieu que nous méprisons ce qui est au plus has dans notre opinion, nous ne faisons que mésestimer on dëj riser ce qui dans notre opinion a seulement diminué ou baissé.
Mais on mésestime, comme on improuve, intérieurement, à part soi, sans le témoigner par des paroles ni d'aucune autre manière. Aussi J. J. Rousseau a-t-il reconnu un sentiment de mésestime, quoique le mot manque dans les dictionnaires. « Le lecteur juge qu elle se dégradait à mes yeux en se partageant, et qu'un sentiment de mésestime attiédissait ceux quelle m'avait inspires. » J. J. « Cette moralité sentimentale fait un devoir de la sensibilité, et porte à mésestimer ceux qui n'en ont pas. » Staël.
Votre bon astre en ces mêmes esprits Souffre ensemble pour vous l'amour et le mépris. Par le secret pouvoir d'un charme que j'ignore, Quoiqu'on vous mésestime, on vous chérit encore.