OUTRE, INDÉPENDAMMENT, PAR-DESSUS
Prépositions qui servent à marquer addition et qui signifient : sans compter telle chose, sans compter ce qui vient d'êïre dit.
Outre, oultre, du latin ultra, au delà, plus loin, en avant, de plus, annonce une addition de choses quelconques, et, par exemple, de choses de même nature. « Outre la beauté singulière, le visage du duc de Rohan avait toutes les grâces possibles. »S.S. « Le czar promit encore des troupes au roi de Pologne, outre les douze mille hommes qu'il avait déjà envoyés. » Volt. « Outre le millet, les jaunes d'œufs...., les jeunes poulets aiment aussi la navette, le chènevis et autres menus grains de ce genre. » Buff. « Il nous faudrait, outre les mots simples et nouveaux, des composés et des phrases où.... » Fén. « Chaque grand homme, outre sa capacité générale, a encore un talent particulier dans lequel il excelle et qui fait sa vertu distinctive. » Montesq. « La police n'a pas été si bien exécutée pour la distribution des billets (pour une représentation à l'Opéra) : outre le tumulte effroyable que l'avidité des curieux occ;isionnait, il a redoublé par la quantité qu'on a distribuée soit de parterres soit d'amphithéâtres.» Bach.
Mais indépendamment , sans dépendance ou sans rapport avec, s'emploie pour exprimer une addition de choses différentes de celles dont il a été question, qui n'en sont pas la suite , qui sont à part. Outre telle chose, il a obtenu telle autre, c'est-à-dire qu'il a obtenu encore ou de plus telle autre chose; indépendamment de telle chose, il a obtenu telle autre, c'est-à-dire qu'il a obtenu d'ailleurs telle autre chose distincte, d'une nature particulière. « C'est rendre l'homme libertin de dire qu'au défaut de la foi il n'a plus d'autre règle de sa conduite que la passion et l'erreur : indépendamment de la foi, nous avons une raison qui nous gouverne. » Bourd. « Les huguenots avaient une espèce de petit parlement à Castres, indépendamment de celui de Toulouse. » Volt. « Tout aspirant marié selon la loi, qui aura quelque fonds en propre, indépendamment de ceux de sa femme, sera inscrit dans la classe des patriotes. >• J. «L
« Indépendamment de ses piquants, Furson a , comme le castor, une double fourrure. » Buff. «Le public même prendra part à nos exercices (de l'Académie) ; la cour et la ville nous fourniront des questions, indépendamment de celles qui se trouvent dans les livres. » Fén. « Je te ferai voir qiïindépendament des causes physiques (de la diminution des peuples) il y en a de morales qui ont produit cet effet. » Montesq. « Indépendamment du beau coup d'œil que présente la salle d'Opéra de Versailles, de sa coupe avantageuse et de la magnificence de son ensemble, le mécanisme de son intérieur offre des détails immenses et admirables à ceux qui s'y connaissent. » Bach.
Par-dessus indique quelque chose de surérogatoire, d'ajouté à la mesure convenue, ordinaire ou suffisante. Par-dessus le marché, a Que gagne Épictète de prévoir que son maître va lui casser la jambe? Il a par-dessus son mal le mal de la prévoyance. » J. J. « Le commandement est de soi plus que suffisant pour nous déterminer à une pratique ; de sorte qu'exiger par-dessus cela une inspiration extraordinaire, c'est nier qu'il y ait un commandement. »Boss. « M. le tabellion, écrivez que par-dessus la dot qui revient à ma fille, je lui donne dès aujourd'hui tout ce que je possède et tout ce que je pourrai jamais posséder. » Flqr.
PAÎTRE, BROUTER. C'est ce que font certains animaux en mangeant sur place et ordinairement sur racine des plantes dont ils se nourrissent.
Paître, du latin pascere, signifie manger de l'herbe dans les prairies (pascua) en se baissant pour la prendre, et, par extension, manger de ce qui est à terre sans tenir au sol, des fruits tombés ou des feuilles détachées des arbres. « Ces rennes paissaient comme des vacbes. » Buff. « Ce sont des chiens qui hurlent contre un beau cheval qui paît dans une verte prairie. » Volt. « Un jeune berger jouait de la flûte auprès de ses moutons paissants. » Fén. « On peut croire qu'il y a des animaux qui paissent sur les feuilles des plantes, comme les bestiaux dans nos prairies. » Bern. « La tortue paît au fond de la mer des herbes vertes. » Id. « Cette grosse macreuse s'abat sur les prairies dont elle paît l'herbe. » Buff. L'âne se mit à paitre :
Il était alors dans un pré Dont l'herbe était fort à son gré. Laf.
a Les cochons paissent le gland, la faîne dans les forêts. » acad.
Brouter, autrefois brouster, veut dire manger du broust, et le broust était la pâture que trouvaient les bêtes fauves dans les jeunes taillis, savoir les bourgeons et les extrémités des pousses nouvelles. Ce n'est donc pas proprement de Therbe, ni des choses tombées à terre, que broutent les animaux, mais bien des ^broutilles, des bouts de branches d'arbres, des feuilles tendres encore attachées aux broussailles, aux arbustes, aux haies, aux buissons vers lesquels il faut que l'animal élève ou tende la gueule pour saisir sa nourriture. La girafe, qui, à cause de l'excessive hauteur de ses jambes, ne peut paître l'herbe qu'avec peine (Buff.\ se nourrit en broutant les feuilles des arbres (Bern.). Le cerf, caché dans la vigne qui l'a mis à couvert des chasseurs , broute sa bienfaitrice (Laf.). « L'âne et la chèvre trouvent partout à vivre, et broutent également les plantes de toute espèce, les herbes grossières, les arbrisseaux chargés d'épines. » Buff. a Au printemps les chevreuils vont dans les taillis plus clairs, et broutent les boutons et les feuilles naissantes de presque tous les arbres. » Id. « On trouve au centre
des bézoards de petits cailloux, des noyaux de prunes, de tamarin, des graines de cassie, et surtout des brins de paille et des boutons d'arbres: ainsi l'on ne peut guère attribuer cette production qu'aux animaux qui broutent les herbes et les feuilles. » Id. — « La vache pesante paît au fond des vallées; la brebis légère sur les flancs des collines; la chèvre grimpante broute les arbrisseaux des rochers. » Bern.
A la vérité, brouter l'herbe se dit aussi; mais c'est moins proprement, ou cela signifie paître la sommité de l'herbe : « Nous ne broutons, dit l'abeille, que des fleurs odoriférantes. » Fén. Ou bien l'herbe broutée est très-courte, consistant toute en pointes à peine saisissables, et c'est pourquoi on dit figurément et familièrement d'un homme industrieux : l'herbe sera bien courte, s'il ne trouve de quoi brouter. Quand l'herbe est grande dans les prairies, les bestiaux y paissent; ils y trouvent à peine de quoi brouter à l'époque où l'herbe commence à sortir de la terre ou après que les prairies ont été rasées par les faucheurs : « Vous voyez un nombreux troupeau qui, répandu sur une colline, paît tranquillement le thym ou le serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a échappé à la faulx des moissonneurs. » Labr.
A l'égard de l'homme, quoiqu'on dise figurément et populairement envoyer paître quelqu'un, pour, le renvoyer avec mépris, le seul terme propre est brouter; car le moyen pour nous de paître, à moins de nous mettre à plat ventre? a La famine fut si grande, que les pauvres étaient réduits à brouter l'herbe. » Acad. « Des hommes créés à l'image de Dieu broutent l'herbe comme des animaux, et dans leur nécessité extrême.... » Mass. « Qui croirait que les Grecs descendissent de sauvages qui ignoraient l'agriculture, et broutaient à la manière des bêtes? » Roll. « J'aimerais mieux aller brouter l'herbe et ronger des racines que d'accepter de lui un morceau de pain. » J. J.
PAIX, SILENCE, CHUT. Sortes d'interjections par lesquelles on invite à se taire.
Paix invite à se taire, c'est-à-dire à ne pas faire de bruit, à rester paisible ou tranquille.
SUPPLEMENT
« A peine furent-ils entrés dans la maison, qu'ils rencontrèrent la dame Chimène, qui leur fit signe de ne point faire de bruit. Paix! paix! leur ditelle d'une voix basse, vous re veilleriez ma nièce.» Les. « Ne faites donc pas tant de bruit; paix, encore une fois! » Volt. « Ainsi plaisantait l'exécuteur de l'infortuné don Carlos. Comme le prince criait et voulait se débattre : Paix, monseigneur, lui disait-il en l'étranglant, tout ce qu'où en fait n'est que pour votre bien. » J. J.
Silence invite à se taire, c'est-à-dire à ne pas parler, à rester muet, afin qu'on puisse entendre autre cbose ou une autre personne. « Belle leçon! s'écria la comtesse.... Fi donc! Madame, dit le chevalier.... Mme la comtesse a toujours raison de blâmer, dit le baron.... Silence! Messieurs, silence! interrompit le curé; voici la lettre d'un académicien : écoutez-la de toutes vos oreilles. » Les. Dans la Princesse cVÊlide, Philis dit à Moron qui veut par ses propos l'empêcher de prêter l'oreille aux chants de Tircis : « Tais-toi, je veux l'entendre.... Silence, dis-je, ou je me mettrai en colère. » Mol.
Chut invite à se taire, c'est-à-dire à ne pas parler hors de propos, à être discret. Si, au moment où vous parlez mal d'une personne ou révélez un secret qu'elle ne doit pas savoir, je la vois qui approche, je vous dirai : chut! la voici (Mol., Uest.). « Chut! n'offensez pas ces messieurs-là. » Mol.
A tout autre qu'à lui ne dites rien surtout:
On vient.... Chut. Gress.
« Une femme âgée de 90 ans disait à M. de Fontenelle âgé de 95 : La mort nous a oubliés.— Chut ! lui répondit M. de Fontenelle, en mettant le doigt sur la bouche. » Chamf.
PANSE, BEDAINE. Mots dont on se sert familièrement en parlant du ventre d'un homme.
Panse, du latin pantex, pantices, les intestins, a rapport à l'intérieur, à la capacité. La panse est essentiellement grande , elle contient beaucoup. Avoir plus grands yeux que grand'panse (Acap.); une large panse (Duc); avoir la panse pleine (Laf.); ne songer qu'à remplir sa panse (Les.).
Bedaine, quelle qu'en soit l'étymologie, et elle est certainement vulgaire, est relatif à l'extérieur, à la forme : la bedaine est quelque chose de proéminent; elle est essentiellement grosse, semblable à un bedon, espèce de tambour gros et
court.
Expresses défenses à tous De plus porter «hausses Suissesses.
Grosses bedaines, grosses fesses, Où diable vous mettrez- vous?
Chap. et BACH.
Du reste, bedaine, étant seul de basse extraction et relatif à la forme, indique plus nécessairement quelque chose de grotesque et de risible, et appartient plus exclusivement au langage de la plaisanterie.
Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer, pour ma
peine, M'aura d'un vilain coup transpercé te bedaine.... (Sganarelle). Mol, L'ami Ronneau court à pied dans la plaine, En maudissant sa pesante bedaine. Volt.
Les matelots luttaient contre le sort, Voulant empêcher la baleine De les nicher dans sa bedaine. Scarr.
PARADOXE, PARADOXAL. Contraire au sentiment commun : opinion paradoxe ou paradoxale.
On a dit d'abord paradoxe seulement, puis concurremment paradoxe et paradoxal, et enfin le crédit de paradoxal, le nouveau venu, est aujourd'hui si grand , qu'on a presque totalement oublié l'adjectif paradoxe , tant nous sommes amoureux des nouveautés. Cependant paradoxe mérite d'être conservé avec paradoxal; car il ne signifie pas exactement la même chose.
Ce qui est paradoxe l'est absolument, c'est-àdire tout à fait et essentiellement : une pensée (D'Al.), une maxime (J. J.) très-parac/o.re : ce qui est paradoxal ne l'est que relativement, c'està-dire en partie ou sous un certain point de vue : proposition qui semble avoir quelque chose d'un peu paradoxal.
Ensuite paradoxe sert à qualifier les choses en elles-mêmes, quant à leur fond ou. à leur nature; au lieu que paradoxal a rapport à l'expression, à la forme des choses. On dira donc proprement une idée paradoxe, et une doctrine paradoxale ; donner au sentiment le moins paradoxe quelque chose de paradoxal par la manière de le présenter; tel philosophe a eu un système paradoxe (P. A.), et tel orateur ou tel écrivain a cherché à réussir par un certain ton paradoxal ou en hasardant des propositions paradoxales. — « La loi chrétienne commande deux choses paradoxes, l'une de haïr ses proches, l'autre d'aimer ses ennemis. » Bourd. « Éblouir un moment la multitude par des pensées hardies, qui ne paraissent nouvelles que parce qu'elles sont hasardées et paradoxales, c'est ce qui est donné à beaucoup d'hommes. » Lah.
PARALYTIQUE , PERCLUS. Atteint d'une maladie ou d'une infirmité qui consiste dans la privation du sentiment et du mouvement volontaire.
Paraly tique , qui a une paralysie , du grec ■jrapaXijeiv, relâcher, dissoudre, est absolu. Perclus, du latin perclusus, fermé, obstrué, empêché, est relatif.
Paralytique représente en soi, comme étant, indépendamment de quoi que ce soit, l'état qu'il signifie; perclus, au contraire, fait concevoir ce même état comme un effet. On dit paralytique, simplement; mais on dit perclus de goutte (S. S.) ou de rhumatismes (J. J.). Il se peut qu'on soit paralytique de naissance : Thibaud le Jeune, fils de 'Ihéodebert, était né paralytique (Vert.), et Bernardin de Saint-Pierre parle d'un homme qui avait un fils de dix -huit ans, né paralytique et imbécile. Mais on n'est jamais perclus que par accident, que parce qu'on l'est devenu; en sorte que perclus, dérivé d'un participe et qui a encore la forme d'un participe, ressemble plus à paralysé qu'à paralytique.
Mais il reste toujours entre paralysé ou parar lytique, d'une part, et perclus, de l'autre, une sensible différence Paralytique et paralysé marquent un état plus grave, une affection arrivée
au point qu'elle mérite d'être appelée de son nom scientifique et rigoureux, une paralysie. « J'ai chez moi un parent de vingt-trois ans : il tombe un jour de cheval à la chasse, et le voilà paralytique pour le reste de ses jours. » Volt. « Le bon homme Gil Perez est devenu paralytique de la moitié du corps, et n'ira pas loin. » Les. Il n'en est pas ainsi de perclus : c'est un mot vague qui exprime une sorte de paralysie, une quasi-paralysie. Voltaire, dans sa vieillesse, avait la manie d'exagérer ses maux. Il a écrit quelque part, n'osant employer le mot paralytique, qui eût été trop fort : « Me voilà à l'âge de quatre-vingts ans, un peu perclus, un peu sourd, un peu aveugle; » et ailleurs : « Il ne reste à moi , pauvre perclus, que la liberté de la main droite pour remercier Votre Altesse. » De même Lafontaine applique Pépithète de perclus à un serpent qui n'était qu'engourdi par le froid. — ■ On trouve beaucoup de gens paralytiques dans les hospices et beaucoup de gens perclus dans les établissements d'eaux thermales. Ce sont des paralytiques que guérit Jésus-Christ et non pas seulement des gens perclus.
1° PARCE QUE, A CAUSE QUE; — 2° CAR, EN EFFET, PUISQUE; —3° VU QUE, ATTENDU QUE. Conjonctions et locutions conjonctives également employées dans le discours pour rendre raison de quelque chose.
Parce que et à cause que ont rapport aux idées, et leur objet est de faire concevoir, de répondre à un pourquoi. Un corps tombe, quand il n'est pas soutenu, parce qu'il est pesant, ou à cause qu'il est pesant; une personne est fière parce qu'elle est riche ou à cause qu'elle est riche ; nous haïssons quelqu'un parce qu'il ou à cause qu'il nous a fait du mal. Partout où il s'agit de faits à expliquer, en histoire, dans les sciences naturelles, à l'égard de tout ce qui arrive, parce que et à cause que sont de rigueur, leurs synonymes seraient impropres.
Car, en effet et puisque ont rapport aux jugements, aux propositions, et servent, non pas à faire concevoir, mais à faire croire ou admettre, à convaincre : ils annoncent la raison, non pas d'un fait, mais d'une assertion, non pas une explication, mais, une preuve. Toutes les fois qu'on raisonne , à proprement parler, on doit préférer car en effet, puisque aux deux premières conjonctions : Dieu est bon, car, en effet, puisque....
Que si pourtant parce que et à cause que se
prennent quelquefois par extension pour signifier la confirmation de ce qui a été avancé, une cause logique, ils la supposent faible ou apparente, ils indiquent sou\ent un simple prétexte. « Est-ce donc bien raisonner de dire que vous avez droit de retenir votre superflu, parce que les temps sont mauvais, puisque c'est justement pour cela même que vous ne le pouvez retenir sans crime ? » Bourd.
Vu que et attendu que, ayant ou étant considéré que , désignent une cause intellectuelle , c'est-à-dire un motif, quelque chose qui a agi ou est propre à agir sur un être capable de voir, de faire attention : J'ai pris telle résolution, j'ai décidé telle chose vu que ou attendu que.... Ce sont
d'ailleurs deux locutions communes , du langage de la procédure ou d'un langage approchant, dont on fait surtout usage quand on expose des considérants, quand on rend compte d'une délibération.
1° Parce que , à cause que. Conjonctions causatives explicatives.
Parce que, par cela que, est beaucoup plus usité que son synonyme à cause que, qui a tout à fait le même sens , mais qui est moins scientifique ou plus simple, qui ne convient guère que dans le langage familier. Pascal dit, d'une part: « Nous sommes redevables aux anciens de l'ascendant que nous avons sur eux, parce que s' étant élevés jusqu'à un certain degré où ils nous ont portés, le moindre effort nous a fait monter plus haut. » Et d'un autre côté : « D'où vient qu'un boiteux ne nous irrite pas et qu'un esprit boiteux nous irrite? c'est à cause qu'un boiteux dit que nous allons droit et qu'un esprit boiteux dit que nous boitons. » — De même Fénelon, dans l'Abrégé de la vie des anciens philosophes : « Heraclite tenait que la raison des différentes phases de la lune était parce que sa barque ne se tournait que peu à peu. » Et dans un autre endroit du même livre : « Aristippe vit une fois un jeune homme qui était fort glorieux à cause qu'il savait bien nager. » — Pareillement, Malebranche a écrit quelque part : « Je sais que je suis , que je pense, que je veux, parce que je me sens. » Et ailleurs : « Les termes les plus communs sont les plus confus , quoiqu'on s'imagine les bien entendre, à cause qu'ils sont familiers. »
2° Car, en effet, puisque. Conjonctions causatives démonstratives.
Car est bref, décisif, se met devant une preuve courte , sententieuse , contenue en une seule phrase, et dont la vérité s'aperçoit d'abord. Il s'emploie volontiers dans la conversation où l'on a très-rarement besoin de tirer des conclusions en forme et où l'on ne raisonne guère que par enthy mêmes. « Vous ne le trouverez pas chez lui, car je viens de le voir dans la rue. » Acad. « Vous le prendriez pour un stupide, car il n'écoute point, et il parle encore moins. » Labr. « Je n'en suis pas bien assuré (que Socrate soit homme) ; j'en doute quelquefois, car il ne ressemble guère aux autres. » Fén.
En effet , au contraire , commence une preuve développée, qui consiste à reprendre l'assertion pour faire voir par la déduction qu'elle dérive de principes certains. Ainsi, en géométrie, après avoir énoncé la proposition à démontrer, on continue en disant, en effet, et on la démontre. Naturellement cette locution sent l'école; dans une simple conversation elle a un air de prétention et d'étalage, quelque chose de pédantesque. « Les victoires de Marius ne sont pas une suffisante compensation pour les horreurs dont il s'est rendu coupable.... En effet, il eut tous les vices des grands scélérats : il fut sans foi, sans honneur, etc.... » Roll.
Puisque a cela de tout à fait propre, qu'il rappelle pour confirmer une assertion quelque chose d'admis ou de convenu, quelque chose au moins qu'on suppose ne pouvoir pas être désavoué ou
SUPPLEMENT
contesté. Il n'est pas brusque et tranchant comme car, ni étendu et spécialement scientifique comme en effet. Il dispose comme par degrés et sans apparat à la persuasion, à recevoir une proposition impliquée dans la vérité admise. « Me voilà résolu à croire que je pense puisque je doute, et que je suis puisque je pense. » Fén. « Adam ne connaissait pas toutes les propriétés des corps, puisqu'il est constant que ces propriétés sont infinies. » Mal. « Comment donc, dira-t-on, et par quelle idée connaissons-nous qu'une chose existe actuellement? Car, puisque nous la connaissons, il faut bien qu'il y en ait quelque idée. » Boss.
3° Vu que, attendu que. Conjonctions causatives destinées à exprimer, dans le style du palais ou dans un style analogue à celui-là, les considérations qui ont déterminé un être intelligent.
Vu que, ayant ou ayant été vu que, emporte l'idée d'une considération moins sérieuse, moins approfondie qu'attendu que, du verbe latin attendere, faire attention; aussi est-il plus usité dans la langue ordinaire, hors du barreau. « Je m'étonne qu'il ait entrepris cela, vu qu'il n'est pas très-hardi. » Acad. « Ils auraient de la peine à concevoir qu'un espace ait une infinité de divisibles, vu qu'çn les parcourt en si peu de temps. » Pasg. « La difficulté fut de trouver un libraire qui voulût se charger de mon manuscrit, vu qu'il y avait quelque dépense à faire pour les nouveaux caractères. » J. J. — Attendu fjiie suppose un plus grand examen, et c'est surtout un terme de contrats, d'à flaires , de plaidoiries, d'administration. « Crokius Dubius, après un long examen, crut que cette invitation (de la Bible) s'adressait aussi aux Juifs (et non pas seulement aux oiseaux), attendu qu'il y est parlé de tab'e. » Volt. « L'auteur prouve que la procédure faite contre Jean Morelli n'était point un exemple à suivre à mon égard; attendu, premièrement, que...; que d'à Heurs mon crime devait être traité plus sévèrement. » J. J. « Il conviendra que ledit premier emprunteur paie cet intérêt sans préjudice du reste, attendu que ce n'est que pour l'obliger que ledit prêteur s'engage à cet emprunt. » Mol.
. Vaugelas s'est trompé quand il a dit qu'attendu que, autrefois relégué dans le pays d'icelui et d'à icelle fin, commençait à se rendre fort commun dans le beau style : le beau style l'a repoussé encore plus que son synonyme.
PAREIL, ÉGAL. Termes d'estimation comparative, servant à marquer q le des choses ont même grandeur ou sont au même degré, qu'elles se valent, qu'elles ne l'emportent pas l'une sur l'autre , qu'elles ne le cèdent pas l'une à l'autre.
Pareil est un mot commun, qui exprime moins de rigueur. Égal est, au contraire, un terme spécial, plus particulièrement relatif à ce qui peut être précisément et mathématiquement déterminé. « On combattit de part et d'autre à forces égales, et avec un courage et un succès pareils. » Roll. On dit dans le langage ordinaire, une étoffe pareille à une autre; Nous ne concevions point de mal pareil au nôtre.
Corn.
Mais en géométrie on emploie exclusivement le
mot d'égal .-des lignes égales; deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles. Nos parei's sont des hommes qui S0"t à notre niveau pour la fortune, la condition, b talent; nos égaux sont des hommes qui ont les même; droits, chose qui se mesure légalement, avec une parfaite exactitude. Vous direz des doctrines pareilles (Pasc), de pareilles horreurs (Volt.), et des parts ou des sommes égales; il n'est rien de pareil au génie d'Homère, et il n'est rii n d'égal à la force de la vapeur, à la vitesse de la lumière.
Amsi quand le soleil t'ait naître un parélie, La splendeur qu'il lui urèteà la sienne s'allie; Leur hauteur est égale, et leur éelbt pareil. Corn.
SE PARER, FAIRE PARADE. Montrer avec
ostentation.
Séparer, parer soi, mettre sur soi une parure, un ornement, annonce quelque chose d'étranger, d'emprunté, dont on se revêt; ce mot emporte les idées d'usurpation et de déguisement. Se parer des plumes du paon, des plumes d'autrui (Acad.). « La naissance n'est rien, c'est le mérite de nos ancêtres; c'est séparer du bien d'autrui. » Boss. « Il y a de la fausseté dans le cœur, quand on s'est accoutumé à flatter et à se parer des sentiments qu on n'a pas. » Volt. « J'ai le cœur trop bon pour me parer de quelque chose qui ne soit point à moi, et tout Naples peut rendre témoignage de ma naissance. » Mol. On fait plutôt parade, c'est-à-dire montre, de ce qui est à soi, et la seule idée accessoire distinctive de cette expression est celle de vanité. « Tirpr parade et vanité du mépris qu'on a pour le monde. » Boss, « Faire parade de ses bonnes œuvres. » Bourd. « Un religieux qui fait parada de si vertu met du faste jusque dans l'humilité même. » Volt.
Ensuite, se parer est abstrait : on se pare de sentiments (Volt.), de fermeté (Id.), de douceur (Buss.), de modestie (D'Aï..), de zèle (Roll.), de dévoeument (Hkn.) , de vertus, de titres (Acad.) , etc. Au contraire, faire parade, selon le sens de la terminaison ade, est concret, et se dit en parlant de choses extérieures. « Que peut dire une dame chrétienne qui fait parade de ce que la nature et la religion l'obligent de cacher? » Bolrd. « On fait parade du luxe jus |ue dans l'Église. » Boss. « Ils font parade de leur bonne (Jière , ils se vantent de leurs bons morceaux, ils font retentir tout le vois' nage et de leurs cris confus et de leur joie dissolue. » Id. « Fier de sa noblesse, jaloux de sa beauté le cygne semble faire parade de tous ses avantages. » Buff. « Les petits esprits, dont tout le mérite consiste dans leurs richesses, font consister leur gloire à en faire parade et à les donner en spectacle au peuple. » Roll.
PARTAGE LOT. Ce que quelqu'un obtient ou a obtenu dans la distribution d'un tout qui a été. divisé.
Partage, de partem agere, faire part, et par extension part faite, est un mot tout verbal, relatif au fait de la division ou à celui de la distribution; au lieu que lot, anciennement los, de l'allemand loos, tudesque hloz, hluz, sort, portion échue par le sort, est tout objectif, signifie l'objet même qui échoit. Vous avez telle chose en partage, et cette chose est votre lot.
L'homme seul a, dis- tu, la raison en partage. Il est vrai, de tout temps la raison fut son lot. Boil. Tel lot tombe en partage à quelqu'un ou est le partage de quelqu'un. « Rarement les trappistes deviennent vieux, et les rel gieux à qui ce lot échoit en partage, le considèrent comme une punition du ciel. » Staël. « Le troisième lot fut le partage de l'aîné. » Les.
Une autre différence, de grande conséquence pour l'application, surtout au figuré, consiste en ce que partage, venu du latin, est plus noble que lot, qui a une origine vulgaire ou barbare. Partage convient dans tous les genres de styles, même dans les plus relevés, et. lot ne s'emploie guère que dans le plus commun ; témoin partagé comparé à loti. D'un autre côté, partage se doit dire de préférence en bonne part, et lot en moins bonne ou en mauvaise. Dans les monarchies, suivant Montesquieu, la gloire 'et l'honneur sont le partage de la noblesse, et les richesses sont le lot de ceux qui lèvent les tributs. Il y a une grande inégalité entre les hommes : le partage des uns est de jouir d'un bonheur presque parfait; le lot des autres est de souffrir.
Travailler est le loi et l'honneur d'un mortel. Le repos est, dit-on. le pa'taje du ciel. Volt. PARTICULIER, PRIVÉ. L'Académie donne avec raison chacun de ces deux mots comme étant opposé à public. On dit également et sans différence apparente un homme particulier et un homme privé, une personne particulière et une personne privée, des relations ou des affaires particulières et des relations ou des affaires privées.
Mais particulier a rapport à la .quantité ou au nombre, et privé à la condition. Un homme particulier ou une personne particulière n'est qu'une partie, et non pas le tout, ce n'est qu'un membre, et non le corps entier; un homme prive, une personne privée, mène une vie privée, n'est pas dans les emplois, appartient à la classe des gouvernés et non à celle des gouvernants. — Parle-ton d'un seul citoyen en opposition à tous, à la masse, à tout le peuple, c'est du mot parti eu 1er qu'il faut se servir. « 11 y a des lois qui violent la liberté contre un seul pour la garder à tous. Tels sont en Angleterre les bills appelés d'atteindre.... Ils se rapportent à ces lois qu'on faisait à Rome contre des citoyens particuliers. » Montesq. « Le prêtre ne fait pas les oblations sacrées comme personne particulière , mais comme représentant tout le peuple assemblé. » Bourd. « Le prince, en tant que prince, n'est pas regardé comme un homme particulier : c'est un personnage public, tout l'Etat est en lui; la volonté de tout le peuple est renfermée dans la sienne. » Boss. «Ces miracles sensibles qui ont été faits par Jésus -Christ sur des personnes particulières et pendant un temps limité étaient les signes sacrés d'autres miracles spirituels qui n'ont point de bornes semblables, puisqu'ils regardent tous les hommes et tous les siècles. » Id. — Mais s'il est question d'un homme qui n'exerce aucune fonction dans l'État, en opposition aux souverains, aux princes, aux magistrats de tout ordre, on l'appellera proprement une personne privée.
« Octave envia même à Lépidus la consolation de mener une vie obscure, et le força de se trouver, comme homme privé, dans les assemblées du peuple. » Montesq. « Que le rôle de l'homme privé ne fasse point de tort à celui de l'homme public; car dans quel trouble d'esprit un juge ne jettet-il point les parties lorsqu'elles lui voient les mêmes passions?.... » Id. « Nous voyons même les enfants des souverains venir ici comme des hommes privés. » Mass. « Les personnes privées, les magistrats mêmes, se permettaient de.... » S. S. « La plupart des souverains d'alors étaient de fort honnêtes gens comme hommes privés. » Staël.
Des relations, des affaires, des qualités particulières se rapportent à l'individu, à chaque individu ou à des individus. < Les Italiens ont dans le caractère quelque chose de prudent et de dissimulé qui leur conseille peut-être de ne pas mettre en dehors, par les comédies, ce qui leur sert à se guider dans les relations pa ticulières. » Staël. Mais des relations, des affaires, des qualités privées sont celles d*hommes étrangers au gouvernement ou celles d'hommes du gouvernement considérés indépendamment de leur état ou de leur position. « Il y a, dans la révolution, des hommes dont la conduite publique est détestable, et qui, dans les relations privées, s'étaient montrés pleins de vertus. » Staël. Beaucoup de fortunes particulières se sont faites aux dépens de la fortune publique; il est rare qu'on quitte volontiers, comme Sylla, les fonctions publiques pour rentrer dans la vie ou dans une condition privée.
PARTICULIER, SINGULIER; — SPÉCIAL. Ces mots se disent de ce qui se distingue ou de ce qui distingue un être des autres individus de la même classe.
Un chapitre de la Logique de Port-Royal, le 6e de la ire partie, a pour titre : Des idées considérées selon leur généralité, partieuhrite et singularité. Et on y vo't que la particularisé est plus étendue que la singularité ; en sorte que ce qui est particulier convient à une partie de la classe, et ce qui est singulier, à un seul individu. C'est conformément à cela que Buffon a dit en parlant des Albinos : « Ces nègres blancs ne sont pas une espèce d'hommes particulière et constante, ce sont des individus singuliers qui ne font qu'une variété accidentelle. »
Particulier dit moins que singulier. Ce qui vous est particuler est votre part, vous met à part, vous sépare des autres; ce qui en vous est iingulier vous rend unique, l'ait de vous un phénomène, quelque chose de remarquable, a Ce qui gagne le respect des hommes, ce sont les dignités qui tirent du pair, qui donnent un rang particulier, qui sont uniques et s ngulières. » Bo?s. ai1mer particulièrement une personne, c'est l'aimer d'un amour qu'on n'a pas pour les autres; l'aimer singulièrement, c'est l'aimer d'un amour dont il n'y a pas d'exemple.
Particulier distingue, rien de plus; singulier distingue et qualifie. La chose particulière n'est pas commune ; la chose singulière est extraordinaire, nouvelle, rare, curieuse. L'homme particu-
lier se tient à part, n'aime pas à voir le monde, et cela ne se prend ni en Lien ni en mal; l'homme singulier est original, sans pair, soit en bien soit en mal, c'est-à-dire ou merveilleux ou étrange. Des vues particulières sont propres à quelqu un ou à quelques-uns, et non communes à tous; des vues singulières sont surprenantes ou bizarres. L'idée de qualité est tellement impliquée dans celle de singulier, et non dans celle de particulier qu'on dit bien la singularité des particularités: « Le développement et les divers intérêts des personnes et des cabales, la singularité de plusieurs particularités m'ont paru des curiosités assez instructives pour n'en rien oublier. » S. S.
Part culier, à part, est préférable à l'égard des choses qui sont, qui occupent un lieu dans l'espace, qui peuvent être ici ou là; singulier, au contraire , s'emploie mieux quand il est question de phénomènes, d'événements, de faits. Un homme particulier est renfermé : « On dit que vous êtes trop particulier, trop renfermé, trop borné à un petit nombre de gens. » Fén. Un homme singulier Tait ou dit des singularités, des choses étonnantes : « Courcillon était un homme très-singulier qu'une cuisse de moins n'avait pu attrister, qui s'était mis sur le pied de tout dire et de tout faire, et qui en faisait d inouïes avec beaucoup d'esprit. >< S. S. On dit une chambre particulière, et un exemple ou un combat singulier; l'intérêt particulier, et urne aventure singulière. Une raison particulière (Acad.) est une considération à part; J. J. Rousseau est un homme dont la raison singulière, c'est-à-dire l'esprit faisant l'action de raisonner, n'a pas toujours été d'accord avec la raison des autres hommes (Volt.). Une plante possède une vertu particulière ; une plante développe une vertu singulière: la propriété se considère, là dans la plante qu'elle sépare des autres, ici dans l'effet que. le produit. « Je sais qu'il y a eu de tout temps dans le monde des esprits singuliers qui ont porté cette perfection de la loi chrétienne bien au delà des ses bornes...; et pour descendre aux espèces particulières; je sais que dès \i naissance de l'Église il s'éleva des sectes de parfaits et d'illuminés. » Bourd.
Quant à spé< ial, il a pour nuance bien caractéristique d'emporter l'idée d'une application ou détermination à quelque chose. Un homme spécial s'est entièrement consacré à l'étude d'une science ou à la pratique d'un art ; une grâce, une faveur, une autorisation spéciale n'est accordée qu'à un seul, par privilège. Un soin particulier ou singulier est incomparable; on charge quelqu'un du soin spécial de veiller à la conservation d'une chose, au silut d'une personne. Vous avez des idées particulières ou singulières, et sur une "branche d'administration des connaissances spéciales. Une plante a une vertu particulière ou singulière; un pupil e est sous la protection spéciale de son tuteur. Un enfint est aimé particulièrement ou singulièrement de ses parents; un religieux est spécialement à Dieu à qui il s'est voué.
PAS, PRÉSÉANCE. Premier rang. Deux mots entre lesquels la ressemblance doit être grande, à
en juger par cet exemple de Labruyère : « J'en-
tends dire de quelques particuliers ou de quelques compagnies : Tels et tels corps se contestent l'un à l'autre la préséance ; le mortier et la pairie se disputent le pas. »
Cependant pas, mouvement qu'on fait avec le pied pour passer, pour aller ou avancer, se dit plutôt en parlant de gens qui sont en marche, et préséance, de prœ sedere, être assis devant, à la tête, être président, convient mieux quand il est question d'une assemblée, d'une réunion d'hommes assis. « Les descendants de Jeanne Hachette ont été exemptés de la taille. Les femmes' et les filles de Beauvais sont plus flattées d'avoir le pas sur les hommes à la procession le jour de l'anniversaire. » Volt. « En Pologne la pourpre romaine ne donnant aucune préséance dans le sénat, un évêque qui serait cardinal serait obligé de s'asseoir à son rang de sénateur. » Id.
D'un autre côté, pas est plus propre à exprimer un fait, et préséance un droit. On prend le pas, on réclame la préséance ou on s'en désiste. A la réception de Pierre le Grand à Paris, le maréchal de Vdleroi voulut faire prendre le pas au roi de France (Volt.); une contestation s'étant élevée à Venise entre les ambassadeurs de France et d'Espagne sur le droit de précéder, « le sénat consulta ses registres, où la préséance des rois trèschrétiens était' établie sans aucun doute. » Boss. — On cède le pas de fait ou effectivement, un jour, dans une certaine circonstance; on cède la préséance pour l'ordinaire, règlement, selon un cérémonial établi. Pareillement, on raconte une dispute qui eut lieu sur le pas une fois, dans telle occasion : « Le parlement et la chambre des j comptes s'étaient battus pour le pas dans l'église j de Notre-Dame le jour que Louis XIII mit son ■ royaume sous la protection de la vierge Marie. » i Volt. Mais dans un traité général on s'occupe ; théoriquement et non plus historiquement de ce | qui regarde les disputes sur la préséance : « Les j Chinois ne connaissaient pas le droit des gens, ! les formules des traités, les disputes sur la pré- I séance et le point d'honneur. » Volt.
Pas, relatif à un fait, à quelque chose de par- J ticulier, se dit au singulier seulement. Préséanne, au contraire et par la raison contraire, s'emploie bien au pluriel et d'une manière toute générale : « Croire qu'on ne peut soutenir son ministère que par le faste du monde, que par les disputes éternelles sur les préséances, sur les prérogatives, sur la dignité. » Bourd.
PASSER, TRAVERSER. On passe et on traverse une rivière, une forêt ou quelque autre chose semblable , par laquelle on va , on se rend d'un lieu à un autre.
Mais passer, porter ses pas (au delà), n'annonce rien que d'ordinaire et de facile; au lieu que traverser, aller par ou malgré ce qui est en travers, suppose des difficultés ou un espace intermédiaire de grande étendue.
« On ne sait si les Français ont passé le Rhin , ni si les Russes ont passé la Vistule. Jamais les fleuves n'ont été si difficiles à traverser que cette année. » Volt. « Vendôme souffre que le prince Eugène passe l'Adige ! il lui laisse traverser le canal Blanc, enfin le Pô même, fleuve plus large
et en quelques endroits plus difficile que le Rhône. » Volt. « Alexandre dit à Parménion que l'Hellespont rougirait de honte si, après l'avoir traversé, on hésitait de passer (le Granique) un petit ruisseau.» Vaug. «Il avait résolu dépasser la rivière (Hypasis) , quoique très-malaisée à travers-r. » 1d. « Darius tira vers, la rivière de Lyce, et l'ayant passée, fut en doute s'il romprait le pont.... Après avoir traversé une longue étendue de pays toujours en fuyant, il arriva sur le minuit à Arbelle. » 1d.
Il semble aussi que , toutes choses égales d'ailleurs, passer se dit mieux en parlant d'une montagne ou d'un espace solide , et traverser par rapport à une rivière ou à un espace liquide quelconque. « On passe les montagnes et les précipices- on traverse les fleuves et enfin les mers.» Boss. « Les soldats d'Annibal avaient passé les Pyrénées, au milieu des nations les plus féroces, ils avaient traversé le Rhône et dompté les flots impétueux d'un fleuve si rapide, » Roll. « Nous qui avons passé tant de neiges et traversé tant de rivières. » Vaug. « Charles XII, après avoir traversé la rivière, passa encore le marais à pied. » Volt.
PASTORALE, BERGERIE; — IDYLLE, ÉGLO GUE. Compositions littéraires d'un goût champêtre, lesquelles ont pour sujets la vie, les mœurs et les plaisirs des habitants de la campagne, de ceux surtout qui s'occupent par état du soin des troupeaux.
Pastorale et bergerie désignent des pièces de théâtre. Avant qu'on eût en France l'idée de la bonne comédie, on donnait au théâtre, sous le nom de pastorales, des drames d'une espèce nouvelle qui avaient pour personnages des pasteurs ou des bergers. Les Italiens s'y étaient essayés les premiers, et ils y avaient réussi, témoin VAminie du Tasse et le Pastor fido du Guarini. La Mélicerte de Molière n'est pas autre chose qu'une pastorale. — Quant à bergeries, au pluriel . c'est spécialement le titre d'une pastorale de Racan appelée d'abord Artenice.
Pastorale et bergerie se distinguent encore d'idylle et d'r'glogue d'une autre manière. Ils ont une signification plus étendue : ils expriment un genre qui compte parmi ses espèces les idylles et les églogues, et qui comprend de plus les romans champêtres, par exemple. « Les anciens ont composé quelques pastorales , sous la forme de romans.» Staèl. Bernardin de Saint- Pierre donne le nom de pastorale à Paul et Virginie. C'est aussi celui qui convient à Daphnis et Chloé de Longin , à la Galatée de Cervantes, à YEstelle de Florian, etc. — Quant à la différence entre pastorale et bergerie dans cette acception large et que ne connaissent point les dictionnaires, elle consiste en ce que bergerie, formé du mot berger, moins noble que pasteur, latin pastor, d'où pastorale, se prend pour l'ordinaire en mauvaise part. « Nous ne parlerons plus des crapauds en style de bergerie. » Volt. « M. de Thiard, pour exprimer l'insipidité des bergeries de M. de Florian, disait : Je les aimerais assez s'il y mettait des lojps. »*Chamf.
Feu Céladon, je crois, vous a légué son âme :
Il faudrait des six mois pour aimer une femme.... Laissez la bergerie.... Gress.
L'idylle et Véglogue n'ont aucun rapport au théâtre. Ce sont, selon le sens général du mot pastorale, des pastorales courtes, presque toujours en vers, de petits poëmes par conséquent. Aussi Boileau en a-t-il assigné les règles dans son Art poétique. L'idylle, d'ailleurs, n'est pas exactement la même chose que Véglogue. C'est ce que Marmontel a si habilement établi dans l'Encyclopédie, que Voltaire n'a trouvé rien de mieux à j dire sur le même sujet.
j On connaît et on dit surtout les idylles de iThéocrite, et les églogues de Virgile. Les unes sont en grec, -les autres en latin. Cela seul, à défaut de l'étymologie qui ne peut ici servir de rien, paraît avoir déterminé dans l'idée précise qu'on s'est faite de l'idylle et de Véglogue.
L'idylle l'emporte sur Véglogue en noblesse et en élégance. « Une simplicité élégante fait le caractère de Vidylle; et c'est par cette élégance i ennoblie qu'elle se distingue de Véglogue. » Marm. « Les idylles de Pétrarque, de Sannazar, de Garcilasso, de Pope, offrent des beautés dignes des anciens; Ségrais et Mme Deshoulières ont mis dans leurs églogues de la grâce et quelquefois du naturel. » Flok. Les <d'jllcs de Gessner les plus remarquables par les qualités du sujet et du style sont en effet des idy'les; celles qui n'ont que de la vérité sont de simples églogues. En peinture, le Poussin a fait des idylles, et Berghem des églogues. Lafontaine a composé un poëme intitulé Adonis. Il l'appelle lui-même une idylle à cause de sa brièveté; mais, sans ce défaut, il l'aurait appelé, dit-il, un potme héroïque, « genre de poésie le plus beau de tous, le plus fleuri, le plus susceptible d'ornements et de ces figures nobles et hardies qui font une langue à part. » L'églogue, au contraire, exclut la parure et l'éclat; elle ne se recommande que par la simplicité et par l'agrément qui en résulte. « Véglogue est l'imitation des mœurs champêtres dans leur plus agréable simplicité. » Marm. « L'histoire de Ruth, à ne la considérer que comme une pastorale, serait encore la plus aimable et la plus intéressante églogue que l'antiquité nous ait laissée. » Lah.
PATRIE, PAYS. Partie de la terre à laquelle on appartient ou d'où on est.
A en croire le dictionnaire de l'Académie , il y aurait parfaite synonymie entre ces deux mots, qu'il définit de même : lieu de naissance.
Mais d'abord sa définition est inexacte : le lieu de la naissance s'appelle pays natal, et, pour qu'un lieu puisse être dit la patrie ou le pays de quelqu'un, il n'est pas absolument nécessaire que cette personne y soit née. « On n'a point vu d'affranchi qui n'ait préféré sa nouvelle patrie à son pays natal et à sa famille. » Roll.
Ensuite patrie, latin patria, du grec uarpià, famille, emporte pour accessoire une idée morale d'attachement qui est étrangère à pays, dérivé de pagus, bourg, village, canton. Vous direz plutôt, ma chère patrie , et simplement, mon pays. « Nous sommes de pauvres bannis, relégués loin de notre chère patrie. .. . Dieu a envoyé son Fils
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sur la terre pour nous apporter ici-bas des nouvelles de notre pays. » Boss. « Je fais mon compliment à ma chère patrie du privilège exclusif qu'on a donné à Fréron de vilipender son pays. » Volt. — Kn général la patrie se considère moralement, comme un objet d'affection, et le p y s physiquement, comme un lieu qu'on quitte ou vers lequel on retourne, ou comme une contrée, une étendue de terre grande ou petite, propre à telle ou telle chose. « Anaxagoras se retira de son patjs, et ne-songea plus qu'à la recherche de la vérité. Quelqu'un lui reprocha l'indifférence qu'il avait pour sa patrie; il répondit, en montrant le ciel du bout du doigt : au contraire, je l'estime infiniment. » Fén. « Beaucoup de familles étrangères, qui meurent de regret hors de leur patrie, se naturaliseraient dans la nôtre au milieu des plantes et des animaux de leur pays. » Bern. « Oh! que ne puis-je voir dans cet asile du genre humain quelques-uns des infortunés que j'ai rencontrés hors de leur patrie.... L'intendant reconnut cet esclave pour Chinois et le renvoya dans son pays. » Id. « Le Vésuve est pour les Napolitains la gloire et la patrie; leur pays -est signalé par cette merveille. » Staël. — On se dévoue pour sa patrie; on prend les armes pour défendre lès frontières de son pays. « Les hommes marchent tous au secours de leur pays , quand les circonstances l'exigent; mais s'ils sont inspirés par l'enthousiasme de leur partrie, de quel beau mouvement ne se sentent-ils pas saisis! » Staël. On gémit sur les maux de sa patrie; on couvre son pays de monuments, on le sillonne de canaux, on le soumet à telle ou, telle sorte de culture. L'amour de la patrie, le patriotisme, est le zèle dont nous sommes animés pour la gloire de notre nation; les intérêts matériels de notre nation ou même les lieux qu'elle habite et où nous vivons habituellement sont ce à quoi se rapporte l'amour du pays.
D'un autre côté, patrie, emprunté du latin et du grec, est plus noble que pays, formé d'un primitif latin dont il diffère pour le sens et plus encore pour la forme. C'est un mot qui convient principalement au style élevé, à l'art oratoire, à la poésie et qui ne consent pas ainsi que pays à entrer dans des locutions familières ou populaires telles que, le mal du pays, écrire au pays, cet homme est bien de son pays. Mais quelquefois aussi c'est un terme purement emphatique, et de là vient la répugnance qu'on éprouve aujourd'hui à l'employer en politique, ou, du reste, il en avait été fait un étrange abus et où on doit préférer au langage du sentiment le langage des affaires.
PEAU, CUIR. Membrane qui enveloppe et couvre extérieurement le corps des animaux.
La peau, en latin pellis, est comme la toison et la chair, elle se considère par rapport à l'animal ; mais le cuir, du latin corium, d'où ont été formés aussi corroyer et courroie, est comme la laine et la viande, quelque chose de séparé de l'animal et d'approprié aux usages de l'homme. C'est avec des peiux de divers animaux que le tanneur et le corroyeur font des cuirs, et, par exemple, le cuir de nos souliers. « C'est avec
cette peau des onagres qu'on fait dans le Levant le cuir ferme et grenu qu'on appelle chagrin, et que nous employons à différents usages. » Buff. « La peau du rhinocéros fait le cuir le meilleur et le plus dur qu'il y ait au monde. » Id. « 11 y avait aussi sur cet enfant des taches sans poil, et la peau, dans ces endroits nus, ressemblait à du cuir tanné. » Id.
Mais cette première distinction ne suffit pas; car, d'un côté, cuir se prend quelquefois dans le sens particulier de peau, et, d'autre part, peau a quelquefois la signification spécialement attachée'à cuir.
Dans le premier cas, c'est-à-dire quand les deux mots désignent l'enveloppe naturelle du corps animal en tant qu'elle est encore sur l'animal, cuir indique quelque chose de plus coriace, de plus épais et de plus dur : en latin, corium différait de même de pellis, et se disait en particulier de l'écorce des arbres. « La peau du lamentin est une espèce de cuir d'un pouce d'épaisseur, plus ressemblant, à l'extérieur, à l'écorce rude d'un arbre qu'à la peau d'un animal. » Buff. « Le pied de l'éléphant est partagé' en cinq doigts, qui tous sont recouverts par la peau.... La plante du pied est revêtue d'une semelle de cuir dur comme de la corne et qui déborde tout autour. » Id. — A l'égard de l'homme le seul mot usité est celui de peau. On dit toutefois le cuir chevelu, parce que sous les cheveux la peau est plus dure qu'ailleurs : « Ces avares ont la tête rasée jusqu'au cuir. » Labr. On donne même le nom de cuir à la peau entière d'un homme quand elle est naturellement dure ou qu'elle a été endurcie par une cause quelconque : « Ces onctions, en rendant le cuir des lutteurs trop glissant, leur ôtaient la -facilité de se colle- 'ter et de se prendre au corps avec succès. » Roll.
Dans le second cas, c'est-à-dire quand peau et cuir servent à exprimer la dépouille d'un animal préparée pour les besoins de l'homme, peau la représente comme plus fine, plus douce, plus souple, ou comme moins travaillée, comme s'éloignant moins de l'état naturel, comme entière ou comme ayant encore ses poils ou ses plumes : des gants de p^au, peau de vélin, un tablier de peau; des fourrures en peaux de martre, de petit-gris, de cygne, etc.; il y a des sauvages qui sont vêtus ou qui se font des tentes avec des peaux de bêtes sauvages. « Laërte portait de vieilles bottines de cuir, avait aux mains des gants fort épais, et sur la tête un casque de peau de chèvre. » FÉs. « Les paysans russes sont vêtus d'une robe courte de peau de mouton dont la laine est en dedans ; cet habit ne vient guère audessous du genou : ils le ferment d'une ceinture de cuir. » Bern. De ces derniers exemples il résulte qu'on dit du cuir ou des cuirs simplement, au lieu qu'avec peau on met ordinairement le nom de l'animal d'où a été tiré l'objet signifié par ce terme; tant il est vrai que la peau, à la différence du cuir, conserve avec l'animal qui l'a fournie, et dont elle est cependant détachée, un certain rapport.
PÉDANT, PÉDAGOGUE. Formé du grec TtotTç,
iraiSoç, enfant, chacun de ces mots désigne un maître qui enseigne un enfant ou des enfants. Ils ODt d'ailleurs cela de particulier, qu'ils ne se prennent qu'en mauvaise part.
Mais pédant, avec sa- forme de participe présent, fait concevoir le maître comme enseignant, sai&supv, comme pédantant, comme parlant actuellement du haut de la chaire, plein de confiance en lui-même, d'un ton magistral et d'un air capable; en sorte que ce qui caractérise le pédant c'est la suffisance. « Toute autre qu'elle aurait beau jeu à berner l'inepte suffisance de ce lourd pédant. » Làii. « Je n'ai jamais vu de face de pédant où la présomption fût mieux peinte qu'elle l'était sur le visage de ce licencié, m Les. « Quand j'aurai tout dit sur...., j'aurai fait l'étalage d'un vrai pédant. » J. J. « La plupart des maîtres, les pédants surtout, regardent l'acquisition et l'entassement des sciences comme l'unique objet d'une belle éducation. » In.
Le pédagogue (natç, àyw), celui qui dirige ou gouverne un enfant, se considère plutôt comme conducteur que comme instituteur. Il se distingue, non plus par la su'fisance, mais par une affectation d'autorité ou d'empire. « Il me semble que c'est vouloir un peu trop faire le pédagogue et le censeur, que de.... » Desc. « On représenta Dion et Platon à Denys comme d'incommodes censeurs et d'impérieux pédagogues, qui prenaient sur lui une autorité qui ne convenait ni à son âge ni à son rang. » Rull. « Welches, votre extrême ignorance vous livra à ces maîtres comme des enfants que des pédagogues gouvernent et corrigent à leur gré. » Volt. « Kn«agez nos frères les journalistes à renoncer à ce ton pédagogue et magistral avec lequel ils gourmandent les fils d'Apollon. » Beaum.
Qui de nous, sous les lois d'un pédagogue austère,
Sujet obéissant et docile écolier,
De bonne heure apprit à plier
Au joug d'une règle sévère
Son caractère moutonnier? Del.
En outre, pédant signifie ordinairement' un maître de pédanterie ou qui pédante, c'est-à-dire qui enseigne dans les collèges ou dans les classes : c'est un maître de classe, un maître qui a des écoiierb, comme le dit fort bien Lafontaine dans la fable intitulée VÉcolier, le pédant et le maître d'un jardin « Cet homme n'a pas l'honneur d'être pédant de l'université. » Volt. Mais péda- I gogue convient mieux quand il est question d'un : maître qui n'a qu'un élève , qui fait une éduca- I tion particulière. Aussi dit-on bien, en parlant' du précepteur d'un grand, son pédagogue. Caton j reproche à Scipion l'A'ricain, dans un des dialogues des morts de Fénélon, qu'il fit donner un , commandement d'armée à son frère Lucius qui en était incapable ; qu'il promit de le suivre et de servir sous lui ; et qu'il était son pédagogue. En dépit de son fier pédagogue, Le jeune a'iu:ni se réjoui à r-ster. Rach.
PEINDRE, DÉPEINDRE, DÉCRIRE. Exprimer ou représenter par le discours.
Peindre diffère bien nettement des deux autres verbes, ainsi qu'il se voit par l'exemple suivant : « La philosophie décrit et dépeint la nature ; la
poésie la peint et l'embellit. » Buff. C'est-à-dire que peindre est le mot propre pour les choses feintes ou imaginées, et que ses synonymes s'emploient spécialement quand il est question de réalités. Fénelon, dans le Télémaque, peint les mœurs des habitants de Salente. « Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez ; ce sont des portraits à plaisir. » Mol. « Ni Cinna ni Maxime n'ont dû être tels que Corneille les a, peints. » Volt.
Mais y a-t-il ensuite parfaite ressemblance entre dépeindre et décrire, et peut-on toujours se servir indistinctement de l'un ou de l'autre pour faire connaître par la parole les choses qui sont, et non celles qu'on conçoit, qui n'ont d'existence que dans l'esprit ? Nullement.
Quoiqu'on ne dé feigne pas, comme on peint , des imaginations ou des fictions, c'est néanmoins à l'imagination ou pour l'imagination qu'on dépeint. Dépeindre, c'est peindre d'après nature, faire un portrait, représenter d'une manière colorée, sensible, vive. Décrire, au contraire, n'appartient point au langage de l'imagination. Terme abstrait, tel que celui de définir, par exemple, il s'adresse proprement à l'esprit. Saint-Simon dépeint Louis XIV et les divers personnages qui ont vécu à sa cour; la physiologie et la psychologie décrivent l'homme, l'analysent, en expliquent la nature, les fonctions et les facultés. Buffon depe;?it:Daubenton décrit. «Saint Jérôme, dit Fénelon, dépeint les honneurs qu'on rendait alors aux reliques, si semblables à ceux qu'on leur rend de nos jours, qu'en les lisant on croit voir nos châsses et nos processions. » Ces mêmes honneurs seraient simplement décrits par un érudit qui en donnerait une idée exacte, mais inanimée, et qui ne frapperait en rien l'imagination.
PENSÉE INGÉNIEUSE, RON MOT SAILLIE ", TRAIT, POINTE, QUOLIBET. Condillac a réuni tous ces mots dans un même article et les a comparés ensemble. Chacun d'eux signifie quelque chose par quoi on montre qu'on a de l'esprit.
Mais d'abord pensée ingénieuse a cela de propre, qu'il regarde plutôt la pensée et le génie que l'expression : il est plus relatif au fond qu'à la forme. Les pensées ingénieuses d'une personne caractérisent son talent; ses bons mots, ses saillies, ses traits, ses pointes et ses quolibets la font connaître sous le rapport de sa conversation ou de son style. « Ses yeux, ses gestes, les traits de son visage, tout en elle annonce des pensées ingénieuses, qui, pour éclore, n'attendent que des mots. » Mabm. 11 y a d'ailleurs dans les pensée's ingénieuses plus d'invention et de solidité. C'est quelque chose de moins superficiel et qui sent moins le badinage. « Les saints n'avaient besoin pour adorer Dieu ni d'un génie sublime , ni d'un travail assidu, ni de curieuses recherches, ni de pensées ingénieuses et subtiles.» Bourd. « 11 y a des beautés dans Sénèque le tragique. On y remarque àespensces ingénieuses et fortes. » Lah.
Le bon mot est un mot qui est bon en ce sens qu'il réjouit, qu'il plaît, qu'il est plaisant : c'est d'ordinaire un mot pour rire ou une plai^an-
SUPPLEMENT
terie. « On ne se paie point de plaisanterie ni de gentillesse; on ne se tire point d'affaire par de bons mots. » J. J. « Le bouffon emploie les bons mots en tout temps et sans sujet; au lieu que l'orateur ne le fait que rarement, toujours pour quelque raison essentielle à sa cause, et jamais simplement pour faire rire. » Roll. « Il faisait le bel-esprit et s'efforçait par de bons mots de réjouir la compagnie qui éclatait de rire. » Les. « Quoiqu'on ne marque pas -expressément au médisant qui parle le plaisir qu'on a de l'entendre, il le voit assez par les ris et les éclats qu'excitent ses bons mots. » Bourd.
La saillie, de solive, sauter, est quelque cbose qu'on dit tout à coup; brusquement, une sorte d'impromptu, quelque chose qui coule comme de source. Avoir des saillies, dit Vauvenargues, c'est par des transitions soudaines et inattendues qui causent tou ours une grande surprise saisir les rapports des choses les plus éloignées. « M. Narquois définit l'esprit, saillie aimable et raisonnée.... Saillie raisonnée offre deux mots incohérents. » Lah. « Leur esprit, toujours présent et pénétrant, leur fournit sans cesse des pensées neuves, des saillies, des- réponses heureuses....; ils étonnent par la promptitude et le sel de leurs reparties. » J. J. « Le duc d'Orléans s'amusait fort des saillies du duc de Brancas, qui était un homme d'une imagination vive, singulière . plaisante , plein de traits auxquels on ne pouvait s'attendre. » S. S. « Les saillies qui nous échappaient. » Les.
Le trait, fliche lancée contre quelqu'un qu'on immole à la risée, est un bon mot piquant, une plaisanterie maligne, une raillerie. « Point de traits railleurs et piquants. » Bocrd. «Ce comte de Lemos avait de l'esprit, et se faisait craindre par la liberté de ses traits. » S. S.-« Les armes du monde sont dans ses traits piquants, dans ses railleries. » Boss. Des traits malins, mordants (Acad.); les traits de la satire, de la haine, de la calomnie (Acad.). — Toutefois Ira it, dans une de ses acceptions, se prend aussi pour quelque chose d'innocent, qui se distingue moins par le sel que par la vivacité, auquel cas le trait se rapproche beaucoup de la saillie. Le trait ainsi entendu est prompt comme la saillie, mais d'une promptitude qui se considère plutôt pendant la course qu'au moment du départ. Et c'est par cette dernière circonstance que les deux termes diffèrent. La. saillie échappe, le trait vole. On est surpris de la saillie, on ne s'y attendait pas; on a à peine le temps de saisir le trait, il fuit et disparait à l'instant comme une étincelle. Aussi dit-on bien d'un ouvrage qu'il pétille de traits (Acad.).
La pointe est un jeu de mots, quelque chose qui ressemble à ce que nous nommons aujourd'hui un calembour. « Les Pères sont pleins de jeux de mots, d'antithèses et de pointes. » Fén. « Je ne relève pas dans ces auteurs les pointes et les jeux de mots dont on sent le faux aisément.» Volt. « Boileau, en proscrivant les pointes, ne défend pas à la gaieté d'en faire quelquefois usage.... Voici un des calembours de Plaute. » Lah. « Quelqu'un jeta au feu les satires de Perse
j peut-être pour faire cette mauvaise pointe : Brûlons-les pour les rendre claires. » Id.
Quolibet vient de la théologie scolastique où on appelait questions quodlibétaires des problèmes sur lesquels on pouvait soutenir le pour et le contre, et qui étaient impertinents et ridicules comme celui de savoir si c'est l'œuf qui a précédé la poule ou la poule l'œuf. 11 se prend toujours en mauvaise part. C'est là son caractère propre. Quolibet froid (Volt.) , licencieux (Id.) , plat (Lah.), libertin (Id.) , burlesque (Id.). « On dit que le goût des mauvaises pointes et des quolibets est la seule chose qui soit aujourd'hui à la mode. » Volt. « Piron n'est qu'un bouffon tout farci de quolibets en équivoques triviales. » Lah. « Benserade dit que dans le déluge Dieu lava bien la tête à son image. Peut-on dire rien de plus petit ni de plus ridicule que ce quolibet?» Boil. « On admirera un vieux rébus, un mauvais quolibet dans la bouche d'un grand seigneur, et l'on ne fera point de cas d'un bon mot qui échappera à un homme ordinaire. » Les. « Le capucin leur prêche la modération et la justice dans un langage plein de quolibets et de calembours. » Staël. Boileau dit de l'Équivoque, qu'elle fit Goûter comme bops mots ses quolibets frivoles. De froids bons mot*, des équivoques fades, Des quolibets et des turlupinades. Volt. Les quolibets que j<> hasarde Sentent nu peu le corps de garde. Laf.
PERCER, TRANSPIRER. Ces deux verbes expriment de la part des choses l'action de se manifester, de se faire jour, d'arriver à être connues.
Percer, pénétrer, se faire ouverture, emporte pour idée accessoire celle du milieu par lequel passent les choses. On dit presque toujours percer à travers. « L'excellence de la nature de l'homme perce à travers les organes matériels. » Buff. « Le contentement perce à travers son embarras. » J. J. « Son intention perce à travers son silence. » Acad. Mais transpirer, dont le sens primitif est s'exhaler, sortir du corps par les pores, est relatif à l'opposition du dedans au dehors; en sorte que ce qui transpire passe à l'extérieur, se découvre et se répand ici ou là, dans tel ou tel endroit. On dit transpirer au dehors (Dest.) , parmi telles ou telles gens (Id.), dans le public ([.es., Volt.). « L'édition d'Allemagne (de la tragédie (YOlympie) n'est bonne que pour les pays étrangers ; et il eût été bon qu'elle n'eût point transpiré à Paris. » Volt.
La vérité perce tôt ou tard malgré les obstacles. Le secret qui a transpiré parmi les domestiques d'une maison aura bientôt transpiré dans le public.
PÉRISSABLE, FRAGILE. Susceptible de destruction, d'anéantissement.
« Les choses sont périssables, parce qu'elles doivent finir; elles sont fragiles, parce qu'elles peuvent finir à chaque instant et tomber sous les premiers coups qui les frappent.» Gond. Les choses périssables sont de nature à perdre l'être; et les choses fragiles, de nature à le perdre aisément. Les premières ne sont pas immortelles ou incorruptibles; les autres, solides.
Périssable, rappelant par opposition ce qui est éternel, ce qui ne passe point, est proprement un terme religieux ou de théologie; au lieu que fragile, cassant, aisé à rompre, à briser, exprime un fait de l'ordre commun et appartient au discours ordinaire. Sur ce vers de Denys le Tyran, tragédie de Marmontel,
Vous que je méprisai*, périssables attraits, Laharpe fait la remarque suivante : « Dans les convenances du style, il y a de la différence entre des attraits fragiles et des attraits périssables: celui-ci est proprement du style chrétien, tel que celui de Pauline; l'autre peut se mettre partout, et convenait ici. »
Périssable se dira plutôt des êtres, et fragile des manières d'être, des qualités. Ce monde est périssable, et sa gloire fragi e. Le corps de l'homme est périssable (Vo~t.), et sa beauté fragile (Boss.). « Plus l'existence est, pour un animal, fragile et passagère, plus il s'empresse de suppléer à sa destruction par sa fécondité ; les plus périssables sont ceux dont l'espèce se régénère avec le plus de promptitude et d'abondance. » Mabm.
PERPENDICULAIRE, VEBTÏCAL. Qui aboutit à une chose de manière à n'incliner par rapport à elle ni d'un côté ni de l'autre.
11 y a d'abord entre ces deux termes une différence considérable et bien connue. Perpendiculaire, litin perpendicularis ou perpendùularius, de perpendicuium, fil à plomb, cordeau, est plus général. Il se dit, quel que soit le sens dans lequel se trouve placée relativement à la terre la chose que rencontre celle dont il est question. Vertical, du latin verlex, sommet, point culminant du ciel, zénith, n'est applicable qu'à ce qui descend pour ainsi dire du point le plus élevé du ciel sur la terre, qu'à ce qui est perpendiculaire au plan de l'horizon, « Tous les fers étant posés dans une situation perpendiculaire à l'horizon prendront quelque portion de vertu magnéti |ue. M. le chevalier de Lamanon, ayant examiné les fers employés dans tous les vaisseaux qu'il a vus dans le port de Brest, .en 1785, a trouvé que tous ceux qui étaient pk.cés verticalement avaient acquis la vertu magnétique. » Buff.
Mais il ne sui'fic pas de cette distinction; car, si vertical ne se prend jamais dans le sens étendu de perpendiculaire, l'usige permet d'employer perpendiculaire dnns l'accepiion étroite de vertical.
Dans ce dernier cas, quand il s'agit de qualifier une chose eu égard à. sa situation droite sur le plan de l'horizon, perpendiculaire, transporté à peu près tel quel du latin en français, est plus abstrait ou plus noble que vertical, qui a été seulement formé du latin.
On appliquera de préférence l'épithète de perpendiculaire à une ligne, à une hauteur, à un mouvement . choses qui ne sont pas matérielles. « Les dimensions pures et abstraites de la matière ne sont pas sans quelque expression. La ligne p^rpendicu aire, image de la stabilité, mesure de la profondeur, frappe plus que la ligne oblique. » Dm. « Dans cinquante ou soixante p'eds de hauteur perpendiculaire, on \ oit souvent tous les degrés de plus ou moins de solidité de la craie. »
Buff. « On distingue les mouvements primordiaux par les mots de perpendiculaire , d'horizontal, de circulaire, d'elliptique et de parabolique. » Bern. — Mais vertical se dira plutôt en parlant d'objets, de choses concrètes, d'un mur, d'une boussole, des feux du soleil. « Contre le mur vertical qui forme le derrière de la fontaine, debout, le dos appuyé contre ce mur, deux figures charmantes ... » Dm. « Les aiguilles des boussoles verticales doivent être faites et placées de manière que leur centre de gravité coïncide avec leur centre de mouvement, au lieu que, dans les boussoles horizontales.... » Buff. « Le soleil, au milieu de sa carrière, embrase les campagnes de ses feux verticaux. » Bern.
D'un autre côté, c'est apparemment en raison du caractère de noblesse reconnu à perpendiculaire et non à vertical qu'on attribue à l'homme une situation perpendiculaire, et aux plantes une direction verticale. « L'homme est le seul (des animaux) qui se soutienne dans une situation droite et perpendiculaire. » Buff. « Telle est l'habitude des plantes dont on gêne la direction verticale..,. Si la plante (qu'on a inclinée) continue à végéter, son prolongement redevient vertical. » J. J.
PERSÉVÉRANCE, CONSTANCE. Idée commune, celle d'une conduite soutenue ou qui ne se dément pas.
Dœderlein distingue perseverantia de constantia en disant qu'ils expriment, le premier l'état ou la qualité de l'âme qui fait tenir une telle conduite, et le second cette conduite même, la manière d'agir. Le même rapport existe évidemment entre les deux mots français. La persévérance est une qualité ou une vertu : la persévérance filiale (Acad.); Bourdaloue a fait un sermon sur la persévérance chrétienne. Mais on appellera plutôt du nom de constance un acte ou un trait de persévérance : «11, de Feins eut la constance de passer plusieurs jours à Motiers. » J. J. Persévérance appelle l'attention sur la personne, et constance sur ce qui s'y rapporte : « La constance de leur.oi, la persévérance généreuse avec laquelle ils en conservent la pureté. » Mass. Un homme est persévérant dans le bien, et il refuse constamment de s'associer à une entreprise criminelle : persévéramment est un barbarisme, quoi qu'en dise l'Académie depuis 1835.
Ce n'est pas là pourtant la seule ni la principale différence. La principale, déjà indiquée par Condillac, consiste en ce que la persévérance est absolue, et la constance relative. La persévérance ne se lasse pas, continue sans relâche jusqu'à la fin ; la constance ne cède pas, va toujours malgré les obstacles et les oppositions. Si la persévérance est infatigable, la constance est inébranlable. En un mot, la persévérance n'emporte pas l'idée de lutte contre quelque chose qui empêche. « Ce que vous dites des arbres qui changent est admirable; la persévérance de ceux de Provence est triste et ennuyeuse ; il vaut mieux reverdir que d'être toujours vert. » Sév. « La plupart des hommes pour arriver à leurs fins, sont plus capables d'un grand effort que d'une longue persévérance. »
SUPPLÉMENT
Labr. Mais la constance suppose nécessairement des assauts ou des résistances. On connaît la constance du sénat de Home, que les défaites et les calamités n'empêchaient pas de suivre invariablement ses desseins (Boss., Montesq., R ll.). « Dieu voyant l'homme appliqué à se maintenir dans la grâce, et pour cela se faire violence à lui-même, mortifier ses passions, résister et combattre, il se sent réciproquement ému, en vue d'une telle cqnstance, à le gratifier de ses plus singulières faveurs, et en particulier du don de la persévérance finale. » Bourd.
Que si parfois la pers< vérance s'exerce contre quelquun, se manifeste par un combat, elle a pour lors cela de distinctif , qu'elle prend l'offensive, au lieu que la constance se conçoit toujours comme étant sur la défensive. La persévérance poursuit avec acharnement; la constance tient bon. « Il y a de la persévérance à persécuter, et de la constance à résister à la persécution. » Cond. Persévérance est donc le mot propre, le mot indispensable, dans cette exclamation d'Oreste si connue :
Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance!
Oui, jrfte loue ô <;iel, de tu persévérance. Rac. Mais ce que nous fait admirer Bossuet dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, c'est « sa constance, par laquelle n'ayant pu vaincre la violence de la destinée, elle en a si noblement soutenu l'effort. » uuand la persévérance du sort contre nous est tellement grande, qu'il ne nous reste plus assez de constance pour soutenir l'épreuve de la vie , les Romains prétendaient que nous avons le droit de mettre fin à nos jours. C'est ce que dit Titus dans Bérénice :
Lorsque irob de malheurs ont hissé leur constance,
Ils ont tous expliqué cette persévérance
Dont le sort s'aitachait à les persécuter
Comme un ordre secret de n'y plus résister. Rac.
PESTILENTIEL, CONTAGIEUX. Propre à infecter, à corrompre dans 1 homme les principes de la vie.
Pestilentiel, qui peut causer la peste {pestis\ de perdere ou de perire), mal capable de perdre ou de faire périr, est relatif au danger et au grand nombre d hommes qu'il menace. « Le péché est un mal plus grand et plus dangereux que les maladies du corps les plus pestilentielles. » Boss. <c La raison commence à détruire ce germe pestilentiel (de l'opinion religieuse) qui avait si longtemps infecté la terre. » Volt. Mais contagieux, qui agit par contact, en touchant, annonce un mal qui se gagne. « Quand les maladies sont incurables et contagieuses, c'est s'exposer à les gagner que d'entreprendre de les guérir. » D'Al. « 11 y a des folies qui se prennent comme les maladies contagie ises. » Larochhf. « Vos tristesses sont si contagieuses qu'elles ont gagné jusqua votre valet. » Mariv.
Ce qui est pestilentiel répand de tous côtés un mal meurtrier ou funeste, un mal mortel pour l'ordinaire et épidémique : ce qui est cntagieux répand d'un homme à un autre un mal qui se prend, c'est-à-dire qui est de nature à se communiquer, à se propager par le contact.
PEU A PEU, PETIT A PETIT. Locutions ad-
verbiales dont on se sert pour exprimer que des choses éprouvent des modifications, surtout en plus ou en moins, augmentent ou diminuent, successivement, et non tout d'un coup.
Mais peu à peu paraît mieux convenir pour l'abstrait, et ? etit à petit pour le concret. L'un signifie par degrés, l'autre par parties. L'ardeur, la vertu de quelqu'un croît j.eu à peu; l'eau d'une citerne augmente petit à petit par les pluies. Après Charlemagne, sa maison tomba peu à peu (Bo^s.) ; le château de Versailles qui ne devait être d'abord qu'un rendez-vous de chasse devint petit à petit un palais immense (Volt.) . Peu à peu on vient à bout de comprendre une énigme; petit à petit l'oiseau fait son nid.
PHILOSOPHE, PHILOSOPHIQUE. Où il y a de la philosophie : esprit, siècle, vie philosophe ou philosophique.
Philosophe, qui possède, qui a en partage la philosophie, se dit d'abord des personnes, puis d'une réunion de personnes, comme une nation (Volt.), un auditoire (Id.), un parterre (lu.), et enfin de ce qui compose ou représente en quelque sorte une personne : une âme (Volt.) ou une tête (d'Al.) philosophe. Philosophique, qui tient à la philosophie, marque avec la philosophie un rapport moins étroit, et ne convient qu'aux choses : traité, discours, raisonnement philosophique. « Vous savez quel bruit ont fait des gens peu philosophes au sujet d'une tragédie un peu philosophique. » Volt. Un esprit philosophe est une personne philosophe; l'esprit philosophique est un genre d'esprit marqué de philosophie : « Il n'y a que les cœurs sensibles et les esprits philosophes qui rendent justice aux vrais talents; puisse cet esprit philosophique germer dans la nation! » Volt.
Ensuite, il y a plus de philosophie dans ce qui est philosophe que dans ce qui est philosophique. Voltaire et Vauvenargues appellent le dix-huitième siècle un siècle philosophe; mais quand le premier de ces deux écrivains veut affaiblir cette qualification, il emploie le mot philosophique : « On me cita plusieurs exemples dans ce siècle même, dans ce siècle phil sophique, déjeunes gens appliqués à la torture, mutilés, brûlés, rompus vifs, pour n'avoir pas révéré les portraits de la sainte Vier ve. »
Enfin, philosophe, qui est philosophe ou appartient au philosophe, c'est-à-dire à celui qui sait la philosophie et qui en observe les préceptes, regarde plutôt la pratique, au lieu que philosophique, relatif à la philosophie, à la science seule, convient uniquement pour la théorie. On dira donc une mort philosophe (Sév.), un chagrin philosophe (Mol.).
Oh ! que peu phdosophe est ce qu'il vient de faire ! Id. « La partie la plus philosophe de la vie de Platon et d'Aristote était de vivre simplement et tranquillement. » Pasc. Une vie philosophe est une vie sage, employée à vivre conformément à la philosophie; une vie philosophique se passe à étudier la science, les systèmes de la philosophie. Même différence entre un esprit philosophe et un esprit philosophique. « La moitié de Genève va à Lyon pour voir passer des rois ; cela est
peu philosophe.... J'aurais voulu dans votre écrit quelque chose d'un peu plus piquant et dont le sujet eût donné plus d'exercice à votre esprit philosophique. » Volt.
Croirait-on que l'Académie ne cite l'adjectif philosophe que depuis 1835?
PIN, SAPIN. Noms de deux arbres aussi communs dans le nord qu ils sont rares vers l'équateur, et qui présentent les ressemblances suivantes : l'un et l'autre sont conifères, résineux, toujours verts, ont des feuilles longues ej trèseffilées, et fournissent un bois propre aux mêmes usages.
On croirait au premier coup d'œil, vu surtout le peu de différence des deux arbres, que le mot sapin n'est autre chose celui de pin, devant lequel on a mis, pour préfixe, sa. Il n'en est rien cependant. Pin est le latin pinus, en grec, tutuç. Sapin correspond au latin abies, venu lui-même du grec aëiv. Or de ce mot radical àêiv les Latins ne s'étaient pas contentés de tirer abies, mais ils avaient formé aussi sapinvs; ce qui est conforme aux lois de dérivation du latin par rapport au grec. Car, par exemple, les mots latins sal, satis, saltus, qui commencent par uns, dérivent incontestablement des mots grecs àX;, ocXtç, akaoc,, qui commencent par un a. Et rien n'est plus commun que le changement de h en p. Donc, pin et sapin, pour l'étymologie, comme pour le sens, reviennent à pinus et à abies, et j dans sa; in, la syllabe initiale sa n'est pas ajoutée à pin en guise de préfixe.
Comment distinguer maintenant pin de sapin, pinus à' abies? En général, le pin est moins élevé et moins droit. Le sapin est le rival du chêne et du cèdre; il partage avec eux la royauté j dans l'ordre des végétaux. « Hercule déracinait j ' sans peine d'une main les hauts sapins et les vieux chênes, qui, depuis plusieurs siècles, avaient méprisé les vents et les tempêtes. » Fên.
C'est ainsi que la terre avec plaisir rassemble
Ces chêne-, ces sapins, qui s'élèvent en5en.b!e :
Leur pied touche aux enfers, leur cime est dans les cieux. Volt.
« Ce n'est qu'au pied des neiges éternelles du mont Liban que le cèdre, le roi des -végétaux, s'élève dans toute sa majesté. Le sapin, qui est après lui l'arbre le plus grand de nos forêts, ne vient à une hauteur prodigieuse <|ue dans les montagnes à glaces. » Behn. « Les pms sont très-beaux dans un jardin, les sapins au sommet d'une haute montagne. » Id. — Ensuite, les branches du pin ne commencent qu'à une certaine hauteur, et se réunissent toutes au sommet, de manier» à composer la plupart du temps une espèce ée voûte ou de parasol. Le sapin n'a pas cette forme ramassée et arrondie : ses branches partent du tronc comme des bras, à peu de distance du sol, s'étendent horizontalement à droite et à gauche, ou même s'abaissent au lieu de s'élever, et se disposant par étages en diminuant de longueur font de cet arbre svelte et élancé une sorte de pyramide. « Des plantes inclinent leurs branches vers la terre, comme les sapins; d'autres les arrondissent en tête de champignon, comme leçpms. » Bern. — Le bois du pin est supérieur à celui du sa-
pin pour la dureté et la solidité; et d'ailleurs le pin a l'avantage de croître sur le sol. le plus ingrat, dans les terrains les plus arides, les plus stériles, et dans des lieux qui, sans sa présence, n'offriraient aucune image de végétation. — Quant aux caractères scientifiquement et strictement essentiels, le sapin diffère du pin par la disposition des feuilles qui ne sont jamais réunies par faisceaux dans des gaines, et par les cônes composés d'écaillés coriaces, mais non ligneuses, amincies au sommet et non épaisses, inadhérentes et non entregreffées.
PIRATE, CORSAIRE. Écumeur de mer, homme qui va sur mer attaquer et piller les vaisseaux marchands.
Malgré leur synonymie apparente, ces deux mots doivent différer notablement; car Voltaire reproche quelque part à un écrivain comme une faute grossière d'avoir pris pirate pour corsaire.
Pirate, latin pirata, grec msiparfe, exprime l'idée commune dans toute sa force et dans toute sa plénitude. Le pirate a pour métier de pirater, d'exercer la piraterie, c'est-à-dire des brigandages sur mer. « Il y a cent ans qu'un Maratte, nommé Conogé Angria, se fit pirate; et s'étant retranché vers Bombai, il pilla indifféremment ses compatriotes , ses voisins et tous les commerçants qui naviguaient dans cette mer.... Son fils et son petit-fils continuèrent le même métier.... Mille vagabonds marattes, indiens, renégats chrétiens, nègres, étaient venus , augmenter cette république de brigands, presque semblable à celle d'Alger. » Volt.
Corsaire dit moins que pirate, qui se met volontiers après, comme propre à enchérir : « Nicias ne fit aucun compte de l'approche de Gylippe, depuis qu'il eut appris qu'il avait fort peu de vaisseaux avec lui ; et il le traitait de corsaireet de pirate. » Roll. Le corsaire, de l'italien corso, course, va en course, c'est-à-dire qu'avec des lettres de marque, avec une autorisation du gouvernement, il court sur les navires marchands ennemis; c'est moins un brigand, un bandit, un homme sans aveu, qu'un soldat qui est régulièrement au service d'un État ou d'un prince. « On déclara la guerre à l'Espagne dans les formes à la fin de l'année 1739. La mer fut d'abord le théâtre de cette guerre, dans laquelle les corsaires des deux nations, pourvus de lettres patentes, allaient en Europe et en Amérique ruiner réciproquement le commerce pour lequel ils combattaient. » Volt.
Mais, si pirate ne se prend jamais dans la signification affaiblie et légale de corsaire, il arrive assez souvent à corsaire de recevoir le sens absolu et odieux de pirate. Chacun d'eux a pourtant même alors une nuance qui lui est propre.
Le corsaire est le pirate en exercice, en course, actuellement occupé à courir les mers : on est pris par les corsaires, on tombe entre les mains des corsaires, une anse est propre à mettre les barques à l'abri des corsaires. Mais le pirate se considère comme étant ailleurs que sur mer ou comme ne faisant pas dans le moment ce oui est de son métier : on est prisonnier en-
SUPPLÉMENT
tre les mains des pirates, vendu par des pirates, tel lieu est un repaire de pirates; Alexandre demandait un jour à un pirate qu'il avait pris quel droit il oroyait avoir d'infester les mers. — Jean-Jacques Rousseau termine son Emile par une lettre dans laquelle Emile raconte comment il fut pris sur la Méditerranée par des corsaires et quelle vie il mena à Alger chez les pirates. .
Au figuré reparaît la différence du plus au moins. Le pirate est un brigand qui vous pille, qui vous vole sans l'ombre d'un droit. « Denys (tyran de Syracuse) était cruel, avide, pirate, brigand. » Cond. Mais le corsaire n'est qu'un homme dur qui abuse de son droit pour vous rançonner. « Pour ce qui est de cette coutume de faire des conventions avec les parties et de les rançonner à proportion du danger qu'elles courrent, c'est, dit Quintilien, un trafic abominable, plus digne d'un corsaire que d'un orateur. » Roll.
Endurcis- toi le cœur : suis arab -, corsaire.
Ne va poini sottement faire le généreux. Roil.
PISSER, URINER. C'est, comme dit Molière dans une de ses comédies, expulser le superflu de la boisson. 11 serait difficile d'exprimer la chose d'une manière tout à la fois plus exacte et aussi décente.
Pisser, quoi que prétendent certains étymologîstes, ne vient assurément ni du grec ni du latin ; il doit avoir une origine vulgaire ; car il est lui-même, non pas vulgaire seulement, mais populaire. On se le permet à peine dans la conversation d'où la gêne est bannie. Voltaire le compte expressément parmi les gros mots de Shakespeare qu'on ne peut faire entendre sur la scène française. Cependant, dans les Plaideurs de Racine, Dandin, à qui on a présenté les petits chiens pour le supplier et l'attendrir, s'écrie :
Tirez donc. Quels vacarmes!
Ils ont pissé uarioui.
On en trouve aussi des exemples supportables dans des livres qui ne manquent pas totalement de décence. « La plus belle fontaine de Bruxelles est un enfant de bronze... ; il pisse continuellement de l'eau. » Volt. « Voilà M. de Metz à s'impatienter, à gloser sur l'inutilité de ce qui se débattait, à frétiller, et finalement à dire qu'il crevait d'envie de pisser. » S. S. « Celui qui supprime un mauvais livre ou qui détruit une statue voluptueuse ressemble à un idiot qui craindrait de pisser dans un fleuve, de peur qu'un homme ne s'y noyât, » Did. J. J. Rousseau fait dire à un symphoniste qui écrit à ses camarades de l'orchestre : « Au bout d'une ligne ou deux, ne sachant plus ou j'en étais, je feignais de compter des pauses, ou bien je me tirais d'affaire en sortant pour aller pisser. »
Mais uriner, formé du latin urina, urine, est le mot usité en termes de science. « Les mouches cantharides portent à la vessie, l'excorient et font ur>ner du sang. » Volt. « Les cochons d'Inde no boivent jamais, et cependant ils urinent à tout moment. » Buff. « Ce lama que je décris urine en arrière. » Id. « Voltaire tomba très-sérieusement malade pour avoir pris dans un moment de travail plusieurs tasses de café qui augmentè-
rent la strangurie ou difficulté d'uriner à laquelle il était sujet. » d'Al. « Mon premier soin, quand je me suis vu en sûreté, a été d'uriner bien vite. Une expérience bien des fois réitérée m'a appris qu'après une grande émotion c'est un des plus sûrs calmants qu'on puisse employer. » Beaum.
Mme de Sévigné, écrivant familièrement à sa fille, emploie pisser dans la même circonstance absolument où Buffon , dans son histoire naturelle de l'homme, se sert d'uriner. « Ce fut une joie si parfaite pour moi que celle de votre heureux accouchement.... Vous avez eu la colique, vous avez eu la fièvre de votre lait... ; votre fils a été trois heures sans pisser, à ce que m'a dit le coadjuteur ; vous étiez déjà tout épouvantée. » SÉv. « Quelques instants après sa naissance, l'enfant urine , c'est ordinairement lorsqu'il sent la chaleur du feu. » Buff.
PLACE, POSTE. Lieu occupé par une personne: au figuré, lieu occupé par une personne dans le monde ou dans l'État, à la cour, dans l'armée, l'Église, la magistrature, etc.
Place (du latin platea, place publjque) exprime le genre, et poste (du latin posilus, posé, préposé) désigne une espèce. Poste est primitivement un terme de guerre qui signifie une place assignée par un chef à un militaire, soldat ou officier, ou à des troupes ; mais il se prend aussi dans l'acception générale de place, sans quoi il n'y aurait entre ces deux mots aucune synonymie.
Or, même alors, même quand poste semble le plus équivaloir à place, il garde quelque chose de sa signification spéciale primitive , et c'est de là que se tire son caractère distinctif. L'idée de gloire et d'éclat étant inséparable de celle de guerre, le poste est une place importante, éminente, supérieure ou des plus honorables. «Je n'appris pas sans peine que quelqu'un pouvait vivre avec Mme de Warens dans une plus grande intimité que moi. Je n'avais pas songé même à désirer pour moi cette place.... Sans affecter avec moi l'autorité que son poste le mettait en droit de prendre, Claude Anet prit naturellement celle que son jugement lui donnait sur le mien. » J. J. « Content de la place où Dieu m'a mis, je ne vois rien, après lui, de meilleur que mon espèce.... Puis-je me voir ainsi distingué sans me féliciter ,de remplir ce poste honorable?» In. « Estce une bonne maxime qu'un citoyen puisse être obligé d'accepter, dans l'armée, une place inférieure à celle qu'il a occupée?.... Dans les gouvernements despotiques, où l'on abuse également de l'honneur, des postes et des rangs, on fait indifféremment d'un prince un goujat, ou d'un goujat un prince. » Montesq. On dit un poste brillant (Mass.) plutôt qu'une place bi.#ante. Poste périlleux (Acad., Mass., J. J.) est aussi une locution préférable à place périlleuse (qui peut-être ne se dit point du tout) , et c'est aussi parce que le mot poste a été employé d'abord en termes de guerre et que le souvenir en reste.
Ce n'est pas que la place , de son côté , ne puisse être considérable; mais elle l'est moins essentiellement; et d'ailleurs, elle est plus pro-
prement grande et le poste élevé. « On se persuade que, dans une grande place, il faut soutenir l'éclat d'une dignité publique; que l'honneur du maître demande qu'on ne laisse pas avilir, par des dehors obscurs et rampants , le poste élevé qu'il nous a confié. » Mass. Ajoutez que la place est plus particulièrement hiérarchique, comparative, relative à d'autres places: les dernières, les premières places, une place inférieure. « Il reste encore aux palatins un assez grand nombre d'années pour jouir, dans les premières places de l'État, du respect et des honneurs qu'ils auront si bien mérités.... On n'arrivera guère à ce poste éminent avant la quarantaine. » J. J. « Tous les postes que l'homme public remplit en Pologne ne doivent être considérés que comme des places d'épreuve et des degrés pour monter plus haut après lavoir mérité. » In.
Enfin, on a ou on remplit une place; on est, on ,se rend ou on meurt à son poste. C'est-à-dire que pour l'ordinaire le poste est une place, obtenue par délégation et ou on a des ordres et comme une consigne à observer. On postule une place à l'Académie française (La.br.),- un ambassadeur s'empresse d'aller à son poste aussitôt que le service l'exige.
PLAISANT, RISIBLE, COMIQUE. Qui divertit, qui excite un sentiment de gaieté ou de bonne humeur.
Pour ce qui concerne d'abord plaisant et visible, la chose p aisance plaît, et la chose visible fait rire. Or, pour plaire, une chose doit, en général, être spirituelle; et pour faire rire elle doit présenter l'image d'un défaut ou d'un travers que le spectateur n'a pas ou croit ne pas avoir. Un bon mot est plaisant; une maladresse ou une étourderie est visible. — D'ailleurs, plaisant étant actif et visible passif, il s'ensait que le pla sant suppose une iniention et un effort, et que le visible n'en suppose point. On cherche à être plaisant ; on est ou on n'est pas visible. Un des plus grands défauts de La Motte dans ses fables, c'est de viser à être plaisant ou fin; le bon La Fontaine est risible, il nous charme par ses naïvetés qui lui donnent l'air à nos yeux de n'être qu'un enfant en comparaisonde nous.
Comique annonce quelque chose de plaisant ou de visible dans la comédie, au point de vue de la comédie, quelque chose qui réjouit ou qui est semblable à ce qui réjouit au théâtre. « La folie du bourgeois (qui veut être un homme de qualité) est la seule qui soit comique, et qui puisse faire' rire au théâtre. » Volt. « Théodote a un visage comique, et d'un homme qui entre sur la scène. » Labr. Ce qui dans un ouvrage dramatique est plaisant ou visible peut néanmoins se trouver très-peu comique à la représentation. Il se- peut de même qu'un écrivain possède le talent des choses plaisantes ou visibles sans avoir celui des choses comiques. Tel fut Voltaire. « Voltaire, qui a porté si loin le talent de la bonne plaisanterie, n'a point eu celui de la plaisanterie comique. C'est que le comique et le plaidant, quoique ce dernier puisse et doive servir à l'autre, ne sont point essentiellement la même chose. Dans une satire, dans une épître, dans un badina ge quel-
conque, la gaieté naturelle et l'esprit peuvent vous suffire. Mais au théâtre il faut d'abord être comique par les situations et les caractères, et Voltaire n'a jamais su être ni l'un ni l'autre. Lah. Boileau disait que Regnard n'était pas médiocrement plaisant, eu égard sans doute aux traits d'esprit de ses personnages, de son Crispin, par exemple; mais il ne reconnaissait de vrai comique que Molière, parce que ses pièces sont intriguées et les caractères de ses personnages développés d'une manière parfaitement conforme aux règles de l'art.
PLANTE, VÉGÉTAL. Corps organisé et doué de vie, mais privé de sentiment et de mouvement volontaire.
Plante, du latin planta, et d'où ont été formés planter et transplanter, est relatif au lieu occupé par le corps ou plutôt au fait ou au mode de son transport ou du transport de sa semence en ce lieu. Végétal, ce qui végète, ce qui croît et se développe, a rapport à la croissance du corps, à son action de s'entretenir, de se fortifier et de vivre à sa manière. « Les vents ont été créés pour transporter et répandre les germes des plantes, pour fortifier les végétaux par d'utiles secousses. » Thom. « Il n'y a pas un grand nombre de siècles que les végétaux croissent sur la montagne de la Table (à l'île de France).... Les semences des plantes y auront été longtemps portées par les vents avant d'y pouvoir germer. » Bern.
, Plante est le mot ordinaire, parce qu'il fait considérer la chose à un point de vue commun, celui de planter ou de semer, de porter çà ou là et de mettre en terre ou pour mettre en terre. Végétal, au contraire, est plutôt un terme scientifique, parce qu'il donne l'idée d'un phénomène tout intérieur, objet de l'étude de la physiologie et de la chimie. Plante a toujours été très-usité; mais l'Académie, dans la première édition de son dictionnaire, paraît regarder végétaux (elle ne cite le mot qu'au pluriel) comme une expression consacrée parmi les savants; car elle donne pour seul exemple : ce chimiste ne travaille que sur les v'g taux. Le fait est que tout le monde dit plante, et que végétal n'est employé que dans les sciences ou par des personnes qui considèrent les plantes théoriquement comme on le fait dans les sciences. « Le froment, l'orge, le seigle, ont, comme les autres plantes, des années qui leur sont très-favorables.... Nous avons conçu le dessein d'examiner les végétaux, les écorces, et une in ni té de choses qu'on ne soupçonnerait pas par rapport à leur qualité nutritive. » Mont ■ sq. « Les plantes paraissent être réduites à recevoir la nourriture que la terre veut bien leur. fournir.... Cependant si l'on fait attention à l'organisation et à l'action des racines et des feuilles, on reconnaîtra bientôt que ce sont là les organes extérieurs dont les végétaux se servent pour pomper la nourriture. » Buff. « Les plantes sont utiles à la vie; la médecine en conclut qu'en se nourrissant de végétaux on doit vivre des siècles. » Bern.
Plante a encore cela de particulier, qu'il se prend quelquefois dans une acception étroite, au lieu que végétal s'étend toujours à tout ce qui est
SUPPLEMENT
compris dans le règne végétal, à tout ce qui dans la nature n'appartient ni à la classe des minéraux ni à celle des animaux. On entend alors par plantes ceux des végétaux qu'on plante ou qui ressemblent à ceux qu'on plante, qui se développent en racines dans la terre, en branches et en feuilles au-dessus. « Les p'antes sont des végétaux disséminés sur la surface de la terre, pour la vêtir et la parer. » J. J. Parmi les végétaux qui ne sont pas des plantes dans ce sens restreint on compte surtout les algues, les champignons et les truffes.
PLIABLE , PLIANT. Qui plie, qui se laisse modifier de façon que ses extrémités se joignent ou tendent à se joindre. Au figuré, qui cède ou se prête aux désirs, aux volontés d'autrui.
L'Académie définit également pliable et pliant par flexible, facile ou aisé à plier. Cela n'est pas exact.
Pliable exprime simplement la possibilité : <c La raison est pliable à tous sens. » Pasc. Mais la facilité n'est indiquée que par pliant, car ce dernier mot signifie seul, qui plie, qui plie effectivement, qu'on voit plier, à qui il arrive.de plier, et par conséquent souple. « Il faut que la main de Dieu te manie pour te rendre souple et pliant. » F en. « Lysandre était souple, pliant, plein de complaisance pour les grands, toujours disposé à leur faire sa cour. » Roll. « Les herbes sont d'une substance pliante et molle. » Bern.
PLIER, PLOYER, COURBER, FLÉCHIR. Agir sur un corps droit ei le modifier de façon qu'il ne reste pas tel.
Plier marque la plus grande modification ; car c'est mettre en pli, par plis ou en double, c'est, en joignant les deux bouts de la chose, faire de cette cbose deux parties, non séparées pourtant, qu'on rabat et qu'on applique l'une sur l'autre : plier du linge, plier une lettre. Ployer, dont le radical est le même, ne diffère souvent de plier qu'en ce qu'il se dit plutôt en poésie et dans le style élevé. 11 paraît toutefois, à la rigueur, avoir par rapport h plier une signification diminutive; en sorte qu'on rapproche seulement . au lieu de les joindre , les bouts de la chose qu'on ploie. En marchant vous ployez le genou; vous ne le pliez que dans une génuflexion profonde.
Courber ne saurait être confondu avec plier, pas plus que la courbure avec le pli : on plie à plat et jusqu'à application, on courbe en arc, en voûte , et sans aller jusqu'à faire toucher les extrémités. Mais courber semble étroitement synonyme de p'oyer. Il y a cependant encore à choisir entre l'un et l'autre.
D'abord ployer s'emploie seul dans le sens neutre, au moins pour l'ordinaire : on dit d'une personne, qu'elle ploie, et non pas qu'elle courbe sous le faix. Ensuite on ploie des choses susceptibles d'être pliées mais qu'on ne plie pas tout à fait, comme le genou, ou qu'on met en rond pour les arranger , comme une serviette ou des voiles. On courbe des choses qui ne sont pas de nature à être jdiées, comme le dos, les épaules, et dans aucun cas ce qu'on courbe ne va jusqu'à former un rond ou un cercle entier.
FL'chir, à son tour, dit moins que courber Luimême et ne convient qu'à l'égard des choses très-
roides. « La plupart des os sont d'une substance sèche et dure, incapable de se courber, et qui peut être cassée plutôt que fléchie. » Boss. Fléchie, c'est-à-dire courbée tant soit peu. Une poutre qui fléchit commence à se courber. D'ailleurs, fléchir, du latin flectere, ne s'emploie guère au propre dans le sens actif qu'en termes de sciences, d'anatomie particulièrement. « Cela doit changer la position des pôles magnétiques sur le globe et fléchir en même temps la direction de l'aimant. » Biff. Le muscle qui fléchi!; la première phalange du petit doigt (Acad.); les muscles fléchisseurs du bras (Ac d.). Son plus grand usage est au figuré. Ainsi fléchir les genoux emporte toujours l'idée morale de témoigner à quelqu'un, en pliant les genoux devant lui, et, par extension, de toute autre manière, du respect ou de l'adoration. «Fléchir le genou est chez nous un signe de culte bien plus fort que de baiser simplement la main pour saluer. » Fén. Corneille dit en parlant de la conduite de Mardochée à l'égard d'Aman :
Un Juif voit tant d'orgueil sans fléchir les genoux. Séi'at, au no n du souverain, Tu proc'an^s la république.
L<s rois flécliirent les genoux. Chén.
POIGNARD, DAGUE. L'Académie dit de la dague que c'est une espèce de poignard, et elle définit le poignard : une sorte d'arme destinée à frapper de la pointe et beaucoup plus courte qu'une épée. Lesage, dans l'endroit du Diable boiteux où il raconte l'histoire de doîia Emerenciana, emploie les deux mots comme synonymes. Rollin en use de même en parlant des gladiateurs, auxquels il donne pour armes « une espèce de dague, de poignard, avec une rondache. »
Qu'il y ait, ou plutôt qu'il y ait eu, entre la dague et le poignard, des diffcrences de forme ou de grosseur, qui, du reste, ont pu varier suivant les temps et les lieux, ce n'est pas ce qu'il importe le plus de savoir quand on se place, comme ici, au point de vue général de la langue commune.
La dague est une arme depuis longtemps abandonnée; mais on fait encore usage du po gnard. Il en est de même des mots qui les désignent. Tandis que poignard, comme poignarder, se dit continuellement, dague, comme daguer, est un mot, sinon totalement désusité, au moins extrêmement rare, même dans le style comique, où il paraît avoir été relégué. Il se trouve dans le Ragotin de Lafontaine. Molière l'a aussi employé dans V Étourdi; mais, en le mettant avec les mots de mousquet et de flèche, il indique clairement que c'est le nom d'une arme dont on ne se sert plus aujourd'hui, il représente entre deux vieilles femmes égyptiennes un combat furieux,
Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flpclies
Ne faisait voir en l'air que quatre griffes sèches.
Mais si la dague est vieille et son nom à peu près hors d'usage, elle n'est pas odieuse comme le poignard, arme clandestine, instrument de vengeance et de trahison avec lequel on attaque dans les ténèbres une personne qui ne peut se défendre. C'est pour cela que Beaumarchais, dans ses Mémoires, se représente armé contre Goëz-
man non-seulement d'une épée pour se défendre, mais encore d'une dague (et non d'un poignard) pour attaquer. « Et dans ce combat à outrance, où il faut qu'un des deux périsse, des gens légers me blâment d'oser unir la dague à l'épée contre un ennemi sans pudeur qui me poursuit avec la flamme et le fer. » La dague n'a jamais été une arme qu'on cachât; les chevaliers et les gens d'armes la portaient à la ceinture. C'était, dit Feydel, et d'après l'exemple cité de Beaumarchais, une arme de secours dans le combat à l'épée, comme l'épée était une arme de secours dans le combat à la lance.
POINTU, AIGU. Qui va en s'apetissant jusqu'à S l'extrémité ou vers l'extrémité.
Pointu, qui se termine en pointe, dit moins. Pour qu'une chose soit pointue il suffit qu'elle se termine par une cime arrondie, en pain de sucre ou en pyramide : chapeau pointu, menton ou nez pointu, souliers pointus. Mais pour qu'une chose soit aiguë, il faut qu'elle soit très-pomme et par conséquent propre à pénétrer : une flèche aiguë. « La taupe naît avec un museau si pointu et si aiguisé, qu'elle perce en un moment le terrain le plus dur pour se faire une retraite souterraine. » Fén.
Toutefois pointu s'emploie aussi le plus souvent dans l'acception d'aigu, pour qualifier quelque chose qui pénètre ou s'insinue aisément. Mais il reste alors entre les deux mots une différence encore assez notable.
La chose pointue perce, fait un trou, entre par un seul point, comme une épine ou une alêne. La chose aiguë entre par plusieurs points, coupe au lieu de percer ou en même temps qu'elle perce. « Nous disons que d'être aigu dans un couteau est la cause de ce qu'il coupe. » Boss. « Devenus plus industrieux, on peut croire que les premiers hommes avec des pierres aiguës et des bâtons pointus commencèrent par cultiver quelques légumes. » J. J. Les dents des animaux carnivores sont pointues, ce sont des espèces de tarières (J. J.); mais les dents du requin sont « tranchantes sur les côtés, aiguës et taillées comme des lancettes. » Bern. De même la plupart des oiseaux ont le bec pointu; mais les perroquets l'ont aigu, tranchant sur les côtes et courbé comme les mordants d'une tenaille (In.). — A proprement parler, un clou et un dard sont pointus; mais une lame de couteau est aiguë, des ongles, des coins de fer sont aigus.
POPULACE, CANAILLE, RACAILLE. Termes de mépris dont on se sert pour désigner la dernière classe ou une partie de la dernière classe de la société.
Il y a de l'un à l'autre une gradation sensible : populace est moins injurieux que canaille, qui , de son côté , Test moins encore que racaille.
La populace est le bas peuple, ce qu'il y a dans la société de moins distingué, de moins considéré ou de plus obscur, ce qu'on oppose aux grands. « 11 y a le peuple qui est opposé aux grands, c'est la pojulace et la multitude. »• Iabr. « La religion n'ordonne pas aux princes la pauvreté et la simplicité de ceux qui vivent au fond des champs et de la plus obscure populace. » Mass.
— La canaille est une vile populace, une populace sans probité et sans honneur; aussi opposet-on d'ordinaire la canaille aux honnêtes gens. « Le danger de Milon était réel, à ne considérer même que la canaille attachée à la mémoire de Clodius.... Pendant que M. Marcellus interrogeait..., il s'éleva de la part de cette vile populace une clameur effroyable. » Boll. « Un coupable puni est un exemple pour la canaille; un innocent condamné est l'affaire de tous les honnêtes gens. » Labr. « L'égalité de Londres est l'égalité des honnêtes gens, en quoi elle diffère de la liberté de la Hollande, qui est la liberté de. la canai le. » Montesq. —Racaille signifie quelque chose de plus abject encore, la lie de la société, ce qui sort de ses égouts,- ce qu'elle a de plus méprisable. On lit dans une traduction du Jules César de Shakespeare par Voltaire : « A ce dernier refus (de César de prendre la couronne) , la canaille a poussé de si hauts cris, et a b'attu de ses vilaines mains avec tant de fracas, et a tant jeté en l'air ses sales bonnets, et a laissé échapper tant de bouffées de sa puante haleine, que César en a été presque étouffé ; et, pour ma part, je n'osais rire, de peur qu'en ouvrant ma bouche, je ne reçusse le mauvais air infecté par la racaille. »
D'ailleurs, la populace, la canaille et la racaille se distinguent chacune par un défaut particulier.
La populace, de popûlus, peuple, et de la terminaison ace, imitée du latin ax (vorax, rapax, loquax), qui marque passion acharnement, paraît être surtout le peuple en fureur.
Quand .1 f. liait c lmer toute une populace,
Le sénat n'épargnait promesse ni meuai-e. Corn. « On eut bien de la peine à empêcher qu'Astarbé ne fût déchirée par le peuple en fureur.... Mais iNarbal la tira des mains de la populace. » Fén. « Dans les séditions populaires un homme qui saura ménager avec art les esprits de .la populace irritée lui fera aisément tourner sa fureur contre ceux auxquels on pensait le moins. » Boss. « Quelque reste de populace mutinée. » Laroch. « Dans la crainte que la populace de Paris ne le massacrât dans sa fureur. » Staël. — L'idée propre de canaille (de canis, chien), c'est l'impudence, l'infamie, le manque de respect pour tout ce qui est honnête ou bien. « Suivant Xénophon, pour conserver la démocratie dans toute sa perfection , il est prudent d'aimer le désordre, et de ne pas réprimer l'insolence des affranchis et de la canaille. » Cond. Jésus-CLrist fut livré aux insultes d'une soldatesque insolente, et « présenta sa face droite et immobile aux crachats de cette canaille. » Boss. « 11 fut insulté par la canaille. » Acad.