CLITON
Connaît-on à l'habit aujourd'hui la canaille?
Et i.'esi-il point, monsieur, à Paris de tilous
Et de taille et de ruine aussi bonnes que vous? Corn.
— Racaille a peut-être été formé de raca, terme d'injure que Jesus-Christ, dans saint Matthieu, nous défend d'employer contre notre frère, et
SUPPLEMENT
qui veut dire insensé. Le fait est que par racaille on entend à la rigueur, non plus comme par canaille un tas de vauriens, mais un tas de crétins. « J'y ai trouvé seulement un peu à dire qu'il mette les sots poètes si proches d'Apollon. La racaille poétique dont il parle est logée au pied et dans les marais da mont Parnassien. » Boil.
Mais quoi ! puis-je en mes vers, aiguisant un bon mot, Affliger sans raison l'amour-propre d'un sot. Des Colins de mon temps poursuivre la racaille?
Volt.
L'oi-eau chasseur lui Hit: Ton p^u d'entendement 31e rend tout étonné. Vous n'êtes que racaille, Gens grossiers, sans esprit, à qui l'on n'apprend rien.
Lap.
POSSIBLE, FAISABLE, PRATICABLE. Susceptible d'être réduit en acte ou réalisé, de passer à l'état de chose effective. Ce que vous dites est ou n'est pas possible, faisable, praticable.
Possible, qui peut être, du latin posse, pouvoir, est le terme général, et, de plus, il a cela de particulier, qu'il est passif, qu'il n'emporte pas nécessairement l'idée d'un agent, et qu'il se dit seul de ce qui peut arriver. Une chose est possible, quand rien n'ernpêche qu'elle soit. Éprouver tous les malheurs possibles (Acad.) ; établissement possible (Bern.). « Devant les grands toutes les voies du crime s'aplanisent, et tout ce qui plaît est bientôt possible. » Mass. « Il y a dans l'histoire romaine des événements tvès-possibles qui sont très-peu vraisemblables. » Volt.
Faisable, de faire, l'un des verbes français les plus communément usités, a, comme faiseur, un caractère de familiarité par lequel il se distingue suffisamment de ses deux synonymes. « Il faut lui prouver (à la bonne de votre enfant), que la chose est faisable et qu'elle ne l'est que par les moyens que vous proposez. » J. J. « Quand je veux rêver agréablement, c'est la première chose qui se présente à moi que ces jolis châteaux; en reculant un peu celui-ci, il ne sera plus en Espagne -. et le tour que vous me proposez est si joli et si faisable, que je m'en vais emporler cette idée en Bretagne ! » Sév. « La proposition que vous croyez si faisable est la plus grande chimère du monde. »Boss. « Non, madame, je ne saurais; votre commission n'est pas faisable. » Mariv. C'est un avis d'un gain inconcevable,
Et que du premier mot on trouvera faisable. Mol.
Vous destiniez Ariste à votre belle-fille,
Cela n'est plus faisable.... Dest.
De son côté, d'ailleurs, praticable a aussi sa nuance propre et caractéristique. Cela seul est praticable qui peut être mis en pratique ou en usage, c'est-à-dire exécuté ou réalisé, non pas une fois comme ce qui est faisable, mais id'une manière suivie, habituellement. A ce mot est attachée une idée particulière de répétition ou de fréquence. Un mariage ou une affaire estfaisable; un régime, un système de conduite ou d'éducation est praiicable. Ou bien praticable, qui sert spécialement à qualifier un chemin par où on peut passer, convient particulièrement aussi à l'égard de tout ce qui mène à un but, comme voie, moyen, expédient. « Je .veux bien recher-
cher si cet expédient est praticable avec quelque espoir de succès.» J. J.
POTAGE, SOUPE. Ce sont deux noms d'un mets fait de bouillon et de quelque autre substance alimentaire.
Mal définis par l'Académie , ils ont été savamment distingués par Génin dans son livre Des variations du langage français.
Potage, de potus, boisson, donne l'idée d'un mets liquide, porte l'attention sur le bouillon seul, et laisse dans l'ignorance sur la nature de l'autre élément qui peut être du riz, du gruau, du tapioka, de la purée, des légumes ou quelque autre chose semblable. Ducange définit potqgium par potio quœvis, un breuvage quelconque, et potage par jus ou jusculum, bouillon, jus. D'où il suit que potage. exprime un genre de mets dont il peut y avoir bien des espèces en raison des différentes substances qu'on a coutume d'ajouter au bouillon. « Cliton dit les entrées qui ont été servies au dernier repas où il s'est trouvé, il dit combien il y a eu de potages et quels potages. » L\bb,
Soupe, au contraire, fait penser uniquement à la substance ajoutée au liquide, et il indique I toujours la même, savoir du pain ; en sorte que j la soupe est proprement un potage au pain. Cela j est si vrai que , d'un autre côté et même primi- [ tivement soupe, espagnol sopa, signifie la tranche de pain qu'on met dans l'espèce de potage appelée, par suite, du nom de soupe : c'est ce qui fait qu'on dit bien tailler la soupe, tremper | la soupe, trempé, mouillé, ivre comme une soupe. « On nous régala d'une soupe pareille à celle qu'on a coutume de donner aux chiens pour j leur conserver le nez. Le bouillon en était tout ! clair, et l'on y voyait flotter des croûtes de pain 1 moisi. » Les. Rabelais dit de Gargantua enfant que « ses mains lavoyt de potaige, et faisoyt de tel pain souppe. »
Une autre différence, tout aussi généralement observée, tient à ce que le potage au pain est un des plus communs : la soupe n'est pas quelque chose d'aussi délicat et d'aussi relevé que le potage. Une soupe de cabaret (J.J.); soupe économique (Acad.) ; la soupe fait le soldat (Acad.) ; venez manger ma soupe, dit-on familièrement et sans façon à quelqu'un. Un bon potage est exquis ou fait avec talent: une bonne soupe est plantureuse. On vit de bonne soupe; on est habile à faire un bon potage.
Je vis -le b.inne soupe, et non de beau langage. Va gel s n'appremi pointa l'aire un bon potaye. Mol. 1° POUPON, BAMBIN, POPULO ; — 2° GAMIN, GALOPIN, POLISSON; — 3° MARMOT, MOU- TARD. Termes familiers qui servent à désigner différentes sortes d'enfants ou l'enfant considéré sous différents points de vue.
1" Poupon, bambin, populo. — Le poupon, le I bambin et le populo appartiennent au premier I âge ; ils débutent dans la vie et sont encore bien I éloignés du temps où ils mériteront d'être appelés des hommes.
Mais ce caractère est plus remarquable dans le
poupon que dans le bambin et le populo. Le pou-
\pon est nouvellement né; emmaillotté jusqu'au
cou, immobile des bras et des jambes, ou au moins desjambes.il ressemble à ces grosses poupées qui ne sont pour ainsi dire que tête et joues. Il vit dans le berceau, et ne le quitte que pour teter ou pour être porté dans les bras de sa nourrice. « Le roi rit beaucoup de Mme l'abbesse et de son poupon , que, pour se mieux cacher, elle était venue pondre en pleine hôtellerie au milieu de la cour.» S. S. «Ah ! nourrice, je voudrais bien être le petit poupon fortuné qui tetât le lait de vos bonnes grâces. » Mol. « Une charge non moins vraie serait de représenter le cardinal dans le berceau, et le pape caressant le poupon. » Bach.
Vous avez t'ait des poupons le héros.... C> st, ce dit-on, la meilleure cervelle De nourns-on qui s«»ii sous le soleil : Pour bien teier il n'a pas son pareil. Laf.
Ne permet re point qu'une femme
Mt-lte au jour un petit )>oupon
Sans accoucher après madame
D'un petit poëtne avorton. Del.
Il se peut même que le poupon n'ait pas encore vu le jour. Lafontaine écrit à une dame qui avait accouché avant terme :
Dites-nous s'il devait être fille ou garçon, Et si i;'est n'un Amour, ou si c'est d'une Grâce Que vous avez net du l'étoffe et la façon, À quelqu'auire poupon laissant libre la place.
Le bambin, italien bambin o, du grec (3au.6aivetv, bégayer, ne fait encore que bégayer, que, prononcer peu distinctement. Mais enfin il s'essaye déjà à babiller. 11 est par conséquent parvenu à cette époque de l'enfance où on commence à marcher, à se donner divers mouvements, à folâtrer, à se livrer à toutes sortes de jeux bruyants. a Ensuite, le titre de chik, de graf, de seigneur, de comte, a été donné à des enfants, et les Allemands appellent un bambin de quatre ans monsieur le comte, c'est-à-dire monsieur le vieux. » Volt. « Je serais bien plus à mon aise devant un monarque d'Asie que devant un bambin qu'il faut faire babiller. » J. J. « Je ne crois pas que jamais homme ait plus aimé que moi à voir de petits bambins folâtrer et jouer ensemble. » Id.
Le populo a déjà quelques années comme le bambin. Sous ce rapport ils se ressemblent tout à fait. Mais le populo semble être d'une classe plus commune : c'est moins par son babil et la gentillesse de ses manières qu'il se distingue que par son embonpoint, que par une grosse face joufflue et réjouie. En outre, populo ne se dit presque pas, même parmi le peuple, et il s'écrit encore moins, on le trouverait difficilement ailleurs que dans les dictionnaires.
2° Gam-m, galopin, polisson. — Le gamin, le galopin et le polisson sont déjà grands; ils touchent à l'adolescence ; ce sont, ou peu s'en faut, des jeunes gens , mais des jeunes gens conçus et représentés sous un jour peu favorable.
Le gamin, du verbe anglais game, jouer, a la passion du jeu. Le galopin, du verbe français galoper, court les rues, bat le pavé du matin au soir. Autant le premier a de répugnance pour le travail, autant l'autre se déplaît à la maison. Rieur, léger, original , insouciant, s'amusant de tout et amusant les autres par les niches et les farces qu'il
fait, le yam'n est proprement l'enfant espiègle. 11 a d'ailleurs le cœur bon et généreux ; il reconnaît aisément ses torts, et rend volontiers service. Aussi excuse-t-on ordinairement ses étourderies qui se corrigeront avec le temps et par l'éducation. De son côté, le galopin est l'enfant des rues. 11 semble se multiplier : on le rencontre partout, dans les places et les promenades, arrêté devant les boutiques ou regardant les bateleurs; il assiste aux courses, aux parades, aux revues, aux exécutions. C'est parmi les enfants d'un certain âge le flâneur par excellence.
Quant au polisson, il diffère encore plus du gamin et du galopin que ceux-ci ne diffèrent entre eux. Polisson, gibier de police, ou bien impertinent, impudent, libertin, comme on l'est à la ville (ttÔ'iç), se prend en bien plus mauvaise part. Le polisson n'est pas seulement un espiègle ou un vagabond; c'est un petit bandit, un petit mauvais sujet, malpropre, mal vêtu, mal peigné, encore plus mal-appris, indisciplinable, insolent, apostrophant les passants, leur disant des sottises ou leur jetant des pierres, hargneux, toujours prêt à en venir aux mains. 11 prend plaisir à faire le mal pour le mal ; les niches ou les farces qu'il fait ne sont pas des malices^ mais des méchancetés. C'est tout au moins un enfant dangereux dont il faut surveiller les instincts et réformer les habitudes.
3° Marmot, moutard. — Le marmot et le moutard n'ont rien qui les distingue sous le rapport de l'âge. Ce qui les distingue, c'est le peu de cas qu'on fait d'eux, c'est l'air de supériorité et de dérision que prennent à leur égard ceux qui les appellent ainsi.
Pour le marmot ce caractère est évident et résulte de l'étymologie du mot. Marmot de u.opu.w, masque, désigne primitivement une certaine espèce de singe, puis un marmouset, une petite figure bizarre et grotesque. Quand on s'en sert en parlant d'un enfant, on représente celui-ci comme ayant une vilaine mine , comme quelque chose de risible, ou, par extension, comme quelque chose de chétif , qui n'a point de valeur ou d'importance, et à quoi il ne faut faire aucune attention. Aussi de mai mot a-t-on formé marmaille, terme de dédain. « Quand tu aurais planté là pour huit jours ton mari, ton ménage et tes marmots, ne dirait-on pas que tout eût été perdu ? » J. J.
Il n'est hnber- au qui ne fasse Contre nous (1 ups) tels bans publier; Il n'est marmot osant crier Que du loup aussitôt sa mère ne menace. Laf. Que vous jouez au monde un p^tit personnage De vous claquemurer aux choses du mén-ge, Et de n'entrevoir point de plaisirs plus touchants Qu'un idole dépoux et des marmots d'entants! Mol.
Moutard, d'une origine incertaine, est un terme populaire et de création toute récente , qui ne figure point encore dans le dictionnaire de l'Académie. Cela seul suffit pour empêcher qu'on ne le confonde avec marmot, dont le sens paraît être exactement le même, mais qui est consacré par l'usage dans la meilleure littérature, et qui convient dans toutes les bouches.
PRÉDICATEUR , PRÊCHEUR. Celui qui prêche, qui annonce en chaire la parole de Dieu
SUPPLEMENT
Prédicateur est le latin prœdicator, de même signification; mais prêcheur a été formé du verbe français prêcher. D'où il suit que prêcheur, d'une origine vulgaire, est familier et désigne une espèce de prédicateur, s'applique à quelqu'un dont on dit en riant ou par moquerie qu'il prêche, qu'il fait ou qu'il a fait un sermon, un discours ennuyeux et importun. Christine de Suède passant par Vienne fut haranguée par M. de Boissat qui lui fit un sermon au lieu d'un compliment, et la reine dit en se retirant : « Ce n'est point là ce Boissat que je connais; c'est un prêcheur qui emprunte son nom. » d'Ol. Dans sa satire contre les philosophes du dix-huitième siècle, le poète Gilbert leur donne le nom de prêcheurs :
Mais de l'humanité maudits missionnaires, Pour leurs tristes lecteurs ces prêcheurs n'en ont guères.
Pareillement, dans Lafontaine, le pêcheur répond aux représentations du petit poisson, qu'il vient de prendre, en disant :
Poisson, mon bel ami, qui faites le prêcheur,
Vous irez dans la poêle.
PRÉFACE , DISCOURS PRÉLIMINAIRE , AVANT-PROPOS, PRÉAMBULE ; —AVERTISSE- MENT, AVIS; — PROLOGUE, PROLÉGOMÈNES.
C'est quelque chose qui est mis à la tête d'un écrit pour y préparer le lecteur.
Préface, latin prœfatio, ce qui se dit d'abord, est de tous ces mots celui qui exprime l'idée commune de la manière la plus générale et la plus simple. Il n'est d'aucun style en particulier et ne se prend essentiellement ni en bonne ni en mauvaise part. Il signifie quelque chose qui peut être long ou court, d'un ordre relevé ou vulgaire, quelque chose qui peut se trouver placé à la tête de toutes sortes d'écrits et avoir avec la matière qui y est traitée toutes sortes de rapports. C'est le terme dont on se sert quand on parle en général de l'habitude où sont les auteurs de commencer leurs livres par ces espèces de horsd'ceuvre. Quant aux choses dont il peut être question dans les préfaces, elles sont d'une grande variété : on s'y occupe de tout ce qui regarde l'écrit oul'écrivain, le sujet, son importance, la manière dont il a été ou dont il doit être envisagé, le dessein de l'auteur, les difficultés qu'il a eues à vaincre et les attaques dont il a été l'objet. Pour l'ordinaire on y parle trop de soi; c'estlà l'écueil.
Le discours préliminaire, discours tenu devant le seuil {prœ limen), est une préface étendue, considérable, contenant des notions ou des explications nécessaires pour passer outre et qui servent comme d'initiation au lecteur. C'est quelque chose à quoi nous donnons aujourd'hui le nom un peu moins solennel d'introduction. L'Essai sv/r les mœurs, de Voltaire, est précédé de considérations générales dont l'ensemble est appelé par l'auteur luimême tantôt introduction, tantôt discours préliminaire. Le plus célèbre des discours préliminaires est celui de Y Encyclopédie par d'Alembert. C'est aussi par des discours préliminaires que commencent le Traité des études de Rollin,
SUPPL. SYN. FRANC
Y Histoire des révolutions romaines de Vertot, et l'ouvrage de Mme de Staël intitulé De la littérature. En soi discours préliminaire est une expression distinguée et qui ne se prend guère qu'en bonne part. « Le discours préliminaire qui est à la tête des Institutions de physique de Mme du Châtelet est un chef-d'œuvre de raison et d'éloquence. » Volt. « Les discours préliminaires des annales de la Suisse (par Mùller) sont des chefs-d'œuvre d'éloquence. » Staël.
LJ avant-propos, propos tenu avant, diffère naturellement du discours préliminaire comme le propos du discours. D'abord il est moins long : ce n'est pas une espèce de harangue, il ne consiste qu'en quelques mots comme ce qui se dit en conversation. Le livre de Mme de Staël qui a pour titre De l'influence des passions commence par un très-court avant-propos que suit une longue introduction. Après le discours préliminaire qui est très-étendu et divisé en deux parties, le Traité des études présente à Ja tête du premier livre un avant-propos composé de quelques phrases seulement. 11 faut que Y avant-propos soit susceptib!e d'une bien grande brièveté pour que Marmontel ait pu dire : « L'épigramme a un avant-propos qui excite l'attention, et une solution imprévue qui décide l'incertitude. » Mais le caractère le plus distinctif d'avan t-propos, qui signifie proprement une préface de ou en conversation, c'est qu'il se prend assez souvent en mauvaise part, auquel cas, loin d'exclure la longueur, il peut supposer une longueur excessive. « Entrons d'abord en notre matière ; elle est si haute et si importante, qu'elle ne me permet pas de perdre le temps à vous faire des aram -propos superflus. » Boss. Dans une petite préface qui précède la Mort de Pompée, Corneille s'adressaDt au lecteur lui dit en commençant : « Si ,^e voulais te donner le texte ou l'abrégé des auteurs dont cette histoire est tirée, je ferais un avantpropos dix fois plus long que mon poëme. »
Le préambule, de prœ ambulare, marcher devant, aller avant les autres pour disposer à les bien recevoir, a cela de propre, que son but est toujours de se rendre le lecteur favorable, de le gagner, et non de l'instruire. En cela il ressemble tout à fait à l'exorde. « Les jésuites ont bien vu que l'acte de protestation de nullité que M. Arnauld avait fait de leur censure, dès avant qu'elle fût conclue, serait un mauvais préambule pour la faire recevoir favorablement . » Pasc. Préambule se dit surtout en parlant de lois, d'édits et d'ordonnances et désigne une courte préface dont on les fait précéder et dans laquelle on s'efforce de les faire paraître justes. « Platon regarde comme une p récaution très-importante de mettre tou ours à la tète des édits un préambule raisonné qui en montre la justice et l'utilité.» J. J. « Les préambules des édits de Louis XIV furent plus insupportables aux peuples que les édits mêmes. » Montesq. « Dans le préambule de la charte, il était dit que l'autorité tout entière résidait dans la personne du roi, mais que souvent l'exercice en avait été modifié par les monarques prédécesseurs de Louis XVIII. » Staël.
Les avertissements et les avis sont de petites
préfaces relatives à des points particuliers qu'on signale spécialement à l'attention du lecteur. Au commencement de V Esprit des lois se trouve une préface qui se rapporte à tout l'ouvrage, puis un avertissement sur ce qu'il faut observer pour bien entendre les quatre premiers livres. De même, outre une longue préface et un avant-propos moins long mais également consacré à des généralités, V Histoire ancienne de Rollin présente d'abord plusieurs avertissements que l'auteur avait mis à la tête de divers tomes de l'édition primitive à mesure qu'il les publiait. Un autre caractère bien remarquable de l'avertissement et de Yavis, c'est qu'ils peuvent être de l'éditeur, et non pas de l'auteur lui-même.
Du reste, ils diffèrent aussi l'un de l'autre. V avertissement avertit, invite à réfléchir sur quelque partie du sujet auquel il se rapporte toujours. « Je pardonnerais à l'auteur de la Recherche de la vérité qu'il ait pris le mot d'idée dans des sens très-différents, pourvu au moins que, dans les avertissements qu'il y a joints à la quatrième édition, il eût pris soin de les bien marquer, et d'en donner des notions bien distinctes. » Arn. Mais l'avis donne avis, donne des détails purement bibliographiques, étrangers au sujet, apprend des faits. L'avis placé au commencement de la Logique de Port-Royal fait connaître à quelle occasion elle a été composée. Dans l'avis des éditeurs qui a été fait par Voltaire luimême pour son Essai sur les mœurs il parle surtout des fautes typographiques dont l'introduction a été purgée dans la dernière édition et des lacunes qui y ont été remplies d'après le manuscrit original. Les Considérations sur les principaux événements de la révolution française par Mme de Staël sont précédées d'un avis et d'un avertissement : dans Yavis les éditeurs rendent compte de l'état où ils ont trouvé le manuscrit remis à leurs soins ; et dans l'avertissement l'auteur prévient que, malgré la généralité du titre, le livre se rapporte particulièrement aux actes et aux écrits politiques de son père.
Prologue et prolégomènes sont grecs. Aussi n'appartiennent-ils pas à la langue commune.
Prologue se dit d'abord à l'égard de certains traités théologiques ou de codes publiés dans les premiers siècles du christianisme ou tout au moins avant la Renaissance. « Saint Jérôme dans ses prologues sur les livres de la Bible ; le prologue de la loi salique. ». Agad. « Le prologue d'un des opuscules de saint Thomas contre les erreurs des Grecs. » Boss. « Le prologue de la loi de Gondebaud. » Montesq. Mais en ce sens prologue est un archaïsme; il signifie plus ordinairement la même chose que le grec ïcpôXoyoç, savoir une courte préface qui sert comme de prélude à une pièce dramatique : les prologues de Térence (Rac), les prologues de Quinault (Volt.), le prologue de l'Amphitryon de Molière (MaRm.), le prologue de Tarare de Beaumarchais (Staël). Les Eléments de littérature de Marmontel contiennent un article sur le prologue. 11 y est dit, entre autres choses, que dans nos anciens théâtres français le prologue était fort en usage , et que l'emploi du mot a été étendu à d'autres poèmes ;
que Lucrèce a orné de prologues le frontispice de tous ses livres; que l'Arioste en a égayé ses chants; et que Lafontaine a joint de petits prologues h quelques-uns de ses contes.
Prolégomènes est didactique , et non pas littéraire ou même poétique comme prologue. On appelle de ce nom une réunion ou suite de notions préliminaires par lesquelles on débute dans l'enseignement d'une science. « 11 ne reste plus qu'à rendre raison pourquoi on a omis grand nombre de questions qu'on trouve dans les logiques ordinaires, comme celles qu'on traite dons les prolégomènes, l'universel à parterei, les relations.... » P. R. «C'est à quoi je réduis l'étude des préliminaires, ou, si vous le voulez, des prolégomènes de la jurisprudence. » d'Ag. « Les prolégomènes du livre que Grotius a fait sur le droit. » Id. « Les deux premiers livres des Institutions oratoires de Quintilien sont comme les prolégomènes de l'ouvrage. » Lah.
Le prologue est plus ou moins beau, ou plus ou moins spirituel ; les prolégomènes sont plus ou moins instructifs, plus ou moins savants.
PRÉMUNIR (SE), SE PRECAUTIONNER. Se mettre en mesure contre quelque Chose de mauvais ou de dangereux dont on est menacé.
Se prémunir, du latin prœ munire, fortifier d'avance, se dit proprement en termes de guerre, et, par extension, en parlant de quelque chose à l'égard de quoi il faut être fort, affermi, et pour ainsi dire inexpugnable. « Je voudrais prendre des mesures justes pour garder les côtes d'Espagne, et pour se prémunir du côté du Portugal, où il pourrait y avoir des changements et des surprises. » Fén. « Je vous gardais moi-même, et je n'avais pas besoin de vous prémunir contre les persécutions qui vous devaient arriver après ma retraite. » Boss. « Elles doivent bien consulter leurs confesseurs sur leurs inclinations naturelles les plus dangereuses et sur les occasions les plus funestes auxquelles elles peuvent être exposées, afin de se prémunir et de se fortifier contre tant d'assauts qu'elles auront à soutenir. » Maint.
Se précautionner, de prœ cavere, être, se mettre ou se tenir en garde, suppose plutôt quelque chose qui demande qu'on emploie , pour y échapper, une prudence habile ou de la finesse. Au lieu qu'on se prémunit contre des attaques, c'est contre des pièges qu'on se précautionne. « Quoique Pygmalion parut si rempli de confiance pour Astarbé , il ne laissait pas de se précautionner contre elle; il la faisait toujours manger et boire avant lui de tout ce qui devait servir à son repas. » Fén. « Je pourrais me garantir de la séduction des méchants....; je pourrais m'en donner de garde et me précautionner contre leurs artifices. » Mass. « 11 est étrange de voir le soin avec lequel nous nous précautionnons contre la mauvaise foi des hommes à notre égard.... Nous sommes vigilants et attentifs pour empêcher que ceux qui traitent avec nous ne nous fassent le moindre tort. » Bourd.
PRESTIGE, ILLUSION. L'Académie définit prestige par illusion, et l'illusion, suivant elle, est une apparence trompeuse. Y a-t-il donc égalité de sens entre les deux mots ?
SUPPLÉMENT
Non, tant s'en faut. Prestige est objectif et représente la chose artificieusement disposée ou son apparence; illusion est subjectif et exprime l'effet produit dans l'àme du spectateur par cette disposition ou cette apparence. De là .vient que prestige est synonyme de sortilège, de charme, de faux prodige, et illusion synonyme d'erreur. « L'erreur de Villusion a plusieurs causes : les prestiges de l'éloquence, la pompe ou l'élégance de Félocution.... » Marm. « Au théâtre où le prestige poétique a tant de force et de charmes, non-seulement l'illusion n'est pas entière, mais elle ne doit pas l'être. » Id. « C'est par les prestiges de cette espèce de magie, que les peintres font illusion aux sens. » Roll. « Racine sentit qu'il ferait illusion par le prestige de son art admirable. » Volt. Quand le prestige disparaît, l'illusion cesse (J. J.). « Le moment où l'on perd les illusions, les passions de la jeunesse, laisse souvent des regrets; mais quelquefois on hait le prestige qui nous a trompé : c'est Armide qui brûle et détruit le palais où elle fut enchantée. » Chamf.
Ou bien encore, le prestige, étant objectif, est toujours extérieur, dépend toujours des choses et de leur arrangement , au lieu que l'illusion, subjective de sa nature, est quelquefois volontaire, ou tout au moins admet et suppose l'intervention du sujet, de l'imagination, des sens, des passions. Aussi dit-on mon illusion et non pas mon prestige. « Je ne vis plus qu'erreur et folie dans la doctrine de nos sages , qu'oppression et misère dans notre ordre social. Dans l'illusion de mon sot orgueil, je me crus fait pour dissiper tous ces prestiges. » J. J. Il faut également nous mettre en garde contre les prestiges de magie par lesquels l'optique et la mécanique abusent nos sens, et contre les illusions qui résultent de nos inductions fausses (Id.).
PRESTIGE, SORTILÈGE. Faux miracle, opération qui semble tenir du prodige. Croire aux prestiges et aux sortilèges (Volt.). « Il est impossible aux sens humains de discerner un prestige d'un miracle. » J. J. « Il n'y a de faux miracles, de sortilèges, que parce qu'il y en a de vrais. » Pasc.
Les prestiges sont proprement des artifices ou des tours de passe-passe , selon la signification du mot latin prœstigiœ , d'où prœstigiator, escamoteur. Les sortilèges sont des actes de sorcellerie, des effets d'une puissance occulte et mystérieuse employée à nuire, des maléfices.
En attribuant des prestiges aux magiciens de Pharaon, vous les représentez comme des charlatans et des imposteurs qui avaient l'art de faire illusion, de faire voir les choses tout autrement qu'elles n'étaient; en leur attribuant des sortilèges, vous donnez à entendre qu'ils étaient en relation avec les malins esprits et qu'ils tenaient d'eux la faculté de mal faire par sorcellerie ou en jetant des sorts.
En général , l'idée d'une grande habileté , sans rien pourtant qui sorte de l'ordre naturel , et sans rien de méchant ou de funeste, s'attache au mot prestige. « Le prestige de l'art, c'est de cacher l'art même. » Marm. « Cela nous apprend quelle était (chez les Grecs) la force des prestiges de
l'harmonie du style. » Cond. « Ces prestiges de magie par lesquels l'optique et la mécanique abusent nos sens. » J. J. « Livrés aux attraits séducteurs de la poésie, nous nous munirons de force et de raison contre ses prestiges. » Id. « Racine sentit qu'il ferait illusion par le prestige de son art admirable. » Volt. — Au contraire, lesortilége, comme le sorcier, est ou suppose quelque chose qui est toujours surnaturel et d'ordinaire malfaisant. « La prétendue église chinoise n'est qu'un amas confus d'athéisme, de politique et d'irréligion , d'idolâtrie , de magie , de divination et de sortilège. » Boss. « Les Anglais condamnèrent la princesse de Glocester à faire une amende honorable, et une de ses amies à être brûlée vive, sous prétexte de je ne sais quel sortilège employé contre la vie du roi. » Volt. « M. de Luxembourg fut arrêté sur des soupçons de poison et de sortilèges. » Bupsy.
PRÊTRE, ECCLÉSIASTIQUE, CURÉ. Homme qui par état est chargé de l'exercice du culte public.
Prêtre et ecclésiastique se distinguent chacun par une sorte particulière de généralité. Prêtre est général en ce sens qu'il se dit aussi bien par rapport aux religions de l'antiquité , soit juive, soit païenne, qu'en parlant du christianisme. De son côté, ecclésiastique, dans son application à la religion chrétienne, la seule dont il soit susceptible, est général en ce sens qu'il s'étend à tous les hommes qui sont attachés à l'Église, qui font partie du clergé, haut ou bas, aux prélats, aux abbés , aux moines , aux religieux et religieuses de tous les ordres et aux simples séminaristes, tout comme aux prêtres proprement dits, à ceux des membres du clergé séculier qui disent la messe. Curé, au contraire, se fait remarquer par la grande spécialité de sa signification : le curé est un prêtre chrétien préposé à la direction spirituelle d'une paroisse comme un pasteur à la garde de son troupeau.
Mais , dans le langage ordinaire , on rapproche à tel point ces trois mots, qu'on semble les confondre : on s'en sert également pour désigner les ministres de Dieu dans la religion catholique en particulier. Cependant ils diffèrent même alors, et il faut en les employant avoir égard à la nuance caractéristique de chacun d'eux.
Comme les prêtres de l'antiquité formaient une classe, une tribu ou une caste considérable, sinon la plus considérable, et qu'ils avaient pour fonction essentielle celle de sacrificateur, aujourd'hui encore le nom de prêtre est un titre honorable, et ce qu'on regarde surtout dans le prêtre, c'est le pouvoir qu'il' a d'offrir le saint sacrifice, de dire la messe , c'est qu'il est ministre de l'autel. « M. Necker leur recommandait le respect des propriétés, les égaras pour les prêtres et les nobles. » Staël. « Tous les fidèles, sans porter ce sacré caractère , comme le prêtre spécialement député de Dieu pour présenter le sacrifice, lui sont néanmoins associés dans cette importante fonction. » Bourd. A cette attribution principale du prêtre s'en joint une autre qui consiste à pouvoir ouïr les pénitents en confession et les absoudre. <c Cette humble princesse se sentait dans son
Ikk
état naturel quand elle était comme pécheresse aux pieds d'un prêre, y attendant la miséricorde et la sentence de Jésus-Christ. » Boss.— Ecclésiastique, homme d'Église, est relatif au point de vue extérieur de la condition : l'ecclésiastique appartient à une certaine classe sociale qui occupe tel ou tel rang, qui a ou doit avoir telles ou telles mœurs. On peut lire dans Massillon un discours « sur la manière dont les ecclésiastiques doivent converser avec les personnes du monde. » « Faut-il s'étonner si toutes les conditions du monde sont si avilies, si l'on voit tant d'ecclésiastiques scandaleux, tant déjuges corrompus? » Bourd. « Contribuez, non pas à vêtir les ministres de Jésus- Christ, à les meublereneccZe.nflstiqfw.es mondains, mais en ecclésiastiques sages , humbles , retenus , ennemis d'une propreté affectée. »Id.— Curé, attaché à une cwre (de cura, soin), emporte pour idée accessoire celle du soin avec lequel le chef d'une paroisse doit pourvoir aux besoins de son troupeau. « Je sens déchirer mes entrailles quand on vient m'annoncer que quelques malades dans une paroisse sont morts sans secours par la faute et la négligence du cwre. » Mass. D'ailleurs, cwre, qui est déjà le moins vague de ces trois mots, a encore cela de propre qu'on l'emploie de préférence quand on parle du clergé de la campagne, de celui qui est en rapport avec le peuple. « Ces fêtes féroces se donnent dans les avenues des châteaux ou auprès des églises ; sans que le seigneur ou le curé se mette en peine de s'y opposer : souvent celui-ci défend les danses aux jeunes filles, et il permet aux garçons de supplicier des oiseaux innocents. C'est ainsi que dans nos villes des prêtres chassent des églises les femmes qui s'y présentent en chapeaux.... » Behn. « On veut sans cesse confondre' la richesse du haut clergé avec l'ascendant simple et naturel des cwre's sur les gens du peuple. » Staël.
PRÉVALOIR, L'EMPORTER. Avoir l'avantage, être supérieur.
Prévaloir, c'est valoir plus; l'emporter, c'est peser plus.
Une chose prévaut sur une autre sans avoir à lui disputer l'avantage qu'elle a sur elle. « Philoclès était sans empressement et laissait Protésilas prévaloir. » Fén. Prévaloir suppose si peu concurrence et combat, qu'il se dit bien quelquefois sans comparaison et absolument. « Cette opinion loin de prévaloir parmi les Juifs y a été détestée. » Boss. « L'ordre prévaut en tous les hommes. » Fén. « Monsieur, frère de Louis XIV, ne ht appeler tant qu'il put l'aînée de ses filles que Mademoiselle tout court. Mais jamais cela ne prévalut. » S. S. Mais une chose ne peut l'emporter sur une autre sans vaincre une résistance de la part de celle-ci, de même qu'un corps pour peser plus qu'un autre doit surmonter la résistance que lui oppose ce dernier; c'est-à-dire que l'emporter annonce un avantage remporté. « A la fin la patience romaine l'emporte : Annibal est vaincu ...» Boss. « Le seul Philoctète, dit Ulysse, me surpassait quand nous nous exercions sous les murs de Troie; mais je crois l'emporter sur tous les autres hommes qui sont aujourd'hui sur la terre. » Fén. « Nous sommes le plus grand
nombre (dans cette dispute); et, s'il est besoin, nous ferons venir tant de cordeliers, que nous l'emporterons. » Pasc. « Il l'a, emporté sur ses concurrents. » Acad. — « Si la faction de la Ligue avait prévalu, Henri IV ne serait connu aujourd'hui que comme un petit prince de Béarn.... Si Arius Savait emporté sur Athanase, Athanase ne passerait aujourd'hui que pour un hérétique. » Volt.
Ainsi on prévaut sans résistance, sans lutte, d'emblée; ce n'est qu'à la fin qu'on l'emporte, après avoir triomphé d'une opposition plus ou moins forte. Qiand on prend un parti, la considération déterminante a prévalu, si on s'y est arrêté de prime abord, si elle a été faiblement combattue elle l'a. emporté dans le cas contraire. Des raisons prévalent sans difficulté et du premier coup; elles l'emportent enfin ou à la longue.
D'autre part, prévaloir, c'est proprement être supérieur en valeur, en prix, en considération, en vogue, en crédit, en estime ; et remporter, c'est être supérieur en force, avoir le dessus. Une opinion prévaut sur une autre, les méchants prévalent sur les bons auprès des rois; Charles- Quint l'emporta sur François Ier son compétiteur à l'empire, il faut que la vertu prévale sur le vice, c'est-à-dire soit plus en honneur; il faut que la raison l'emporte sur les passions, c'est-àdire soit plus puissante : à l'époque du déluge le vice prévalait sur la vertu, et le plaisir des sens l'emportait sur l'attrait du bien (Boss.).
Enfin, comme la valeur dépend de l'estime des hommes et est arbitraire par conséquent, prévaloir est propre à marquer un avantage d'opinion; au lieu que l'emporter, par la raison contraire, signifiera plutôt un avantage réel. « Pourquoi son sentiment prévaudra-t-\l au nôtre, puisque nous sommes deux contre lui seul, et que constamment du moins nous l'emportons par le nombre? » Boss. Labruyère dit du fleuriste : « Il ne livrerait pas pour mille écus l'oignon de sa tulipe, et il le donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. » Ailleurs, parlant du vieux mot français moult, il avoue « qu'il ne voit pas par où beaucoup l'emporte sur lui. » En disant que Racine l'emporte sur Pradon, Voltaire sur Crébillon, ce n'est pas un simple fait qu'on prétend exprimer, une mode, quelque chose de contingent, mais bien quelque chose d'essentiel et de vrai en soi.
PRÉVOYANCE, PRÉCAUTION. Qualités de l'homme prudent relatives à l'avenir. Si on manque de prévoyance et de précaution, on est exposé à être pris au dépourvu, on n'est pas sur ses gardes et préparé contre les événements.
Mais la prévoyance prévoit simplement, voit d'avance les dangers, les chances à courir; et la précaution, de prœ cavere, prendre d'avance des mesures ou ses sûretés, prémunit, met en état de faire, quand le temps sera veou, ce qu'il faudra.
La prévoyance est purement spéculative : par elle on pressent, on découvre ce qu'on peut espérer ou craindre. La précaution est pratique : par elle on dresse ses batteries, on prend les moyens nécessaires pour faire arriver ce qu'on espère ou pour être à l'abri de ce qu'on redoute
SUPPLEMENT
La prévoyance précède la précaution, dont elle est la condition essentielle : il faut avoir prévu pour se précautionner. « Je n'avais pris cette ■précaution que par un excès d'inquiétude et de prévoyance. » Pbév. Il y a des maux à l'égard desquels il peut y avoir prévoyance, et non pas précaution; ce sont ceux qui sont sans remèdes ou inévitables. On ne peut que perdre à les prévoir, puisque aucune précaution n'est capable de les prévenir.
PRIÈRE, ORAISON. Acte de religion par lequel on s'adresse à Dieu.
Prière (de precari, prier) vient du latin aussi bien que oraison (oratio). Cependant sa dérivation latine est moins apparente; on ne l'aperçoit pas, comme celle d'oraison, au premier coup d'œil et sans avoir besoin d'y réfléchir. C'est pourquoi prière est le mot ordinaire, et oraison l'expression consacrée. Prière se dit dans la langue commune, au lieu que oraison convient particulièrement au style de l'Écriture, de l'Eglise et de la dévotion, de la dévotion mystique surtout.
Et l'abbé Courtin, qui pleurait En voyant votre beure dernière, Adressait à Dieu sa prière, Et pour vous tout bas murmurait Quelque oraison de son bréviaire, Qu'alors, contre son ordinaire, Dévotement il fredonnait. Volt.
« En élevant le pain et le calice on prie Dieu d'en avoir l'offrande agréable.... Cette prière se fait souvent et en termes exprès dans l'oraison qu'on appelle secrète. » Boss. « Ce nom salutaire de Médiateur conclut toutes les oraisons de l'Église. . . . Il n'y a que Jésus qui prie, parce que c'est son Esprit saint qui forme en nos cœurs toutes nos prières. » Id. « Les autres sujets de prières sont marqués dans les oraisons de l'Eglise. » Id. « S'ensuit-il de là que la prière soit inutile 9 A Dieu ne plaise que je m'ôte cette ressource!... Mais si l'on abuse de Y oraison et qu'on devienne mystique, on se perd à force de s'élever. » J. J. Pour faire cesser ou pour détourner des fléaux on a recours à des prières publiques, et l'Eglise a soin de prescrire les oraisons qui doivent être récitées alors par les prêtres au nom des fidèles ou en commun avec les fidèles.
Une autre différence tout aussi importante pour le moins consiste en ce que la prière et l'oraison ont plus de rapport, la prière à l'intérieur, au fond, au sentiment, et l'oraison à l'extérieur, à la forme, à l'expression. La prière est plus ou moins fervente, l'oraison plus ou moins longue. « Que n'aurais-je point à dire de ces ferventes prières {de la reine), de ces longues oraisons dans le secret de l'oratoire? » Boukd. « Pour conserver cet esprit de prière, qui doit nous unir à Dieu, il faut le nourrir. Ce qui peut le nourrir, c'est la lecture réglée, l'oraison actuelle en certains temps. » Fën. « L'évèque se mit à genoux (à l'occasion d'un incendie) , et commença à prononcer des oraisons avec cette ferveur qui était inséparable de ses prières. »^J. J. « Nous l'avons vu (M. de Montausier), frappé de ces murmures importuns qui interrompent les oraisons des fidèles, se lever avec indignation et ordonner qu'on flé-
chît les genoux.... Avec quelle effusion de cœur exprimait-il à Dieu ses nécessités spirituelles dans ces prières pures et tendres qu'il avait composées lui-même pour implorer ses miséricordes ou pour lui offrir ses vœux et ses reconnoissances ! » Flêch. On dit que Dieu exauce une prière, et non pas une oraison; mais on dit une méthode d'oraison (Boubd.), et non pas une méthode de prière.
PRINCIPAL, CAPITAL. Somme d'argent' plus forte qu'une autre, par rapport à laquelle on la considère d'une manière plus ou moins explicite : le principal et les intérêts ; le capital et les intérêts.
Principal, l'opposé d'accessoire, est plus général que capital, qui est toujours et exclusivement opposé à intérêts. Ainsi dans ce qu'une femme apporte en mariage on distingue très-bien le principal, qui est la dot, de ce qui n'est que secondaire, le trousseau, les bagues et joyaux, etc.... Pareillement, dans un héritage le fonds est le principal, et on l'oppose aux fruits, qui ne sont proprement qu'un accessoire ou une dépendance.
Quand les deux mots sont en opposition avec celui d'intérêts, exprimé ou sous-entendu, ils diffèrent encore.
Le principal est une somme promise ou due, qui, n'étant pas livrée d'abord ou à temps, occasionne des intérêts. « On paya au marchand (du diamant le Régent) l'intérêt des deux millionsjusqu'à ce qu'on lui pût donner le principal , et, en attendant, pour deux millions de pierreries en gage. » S. S. « François Ier acheta des chanoines la grille d'argent de Saint-Martin, et il devait en payer l'intérêt et le principal sur ses domaines.» Volt. « Je vis que ses dettes se montaient alors, tant en principaux qu'en intérêts, à plus de 1,120,000 livres. » Id.
Mais le capital est une somme prêtée afin qu'elle produise des intérêts, et qui , dans un temps donné, doit faire retour au propriétaire. « Pour payer au roi un don gratuit de plusieurs millions pour quelques années, le clergé de France emprunte; et, après en avoir payé les intérêts, il rembourse le capital aux créanciers. » Volt. «Rainuce, duc de Parme, emprunta de grosses sommes.... Son fils Odoard devait les intérêts avec le capital, et ne pouvait s'acquitter que difficilement. » Id.
PRINCIPAL, CAPITAL. De grande importance. Intérêt, article principal ou capital; affaire, raison principale ou capitale.
Principal, deprinceps, qui est au premier rang ou en première ligne, dit moins que capital (de eaput, tête) , qui est à la tête ou la tête elle-même. Ce qui est principal importe beaucoup, et ce qui est capital importe plus que toute autre chose. Aussi dira-t-on plutôt, quand il s'agit d'explication à donner, qu'on expose quelques-unes des raisons principales (Agad.) et la raison capitale (Boubd.). « Il y a dans toutes les affaires des points principaux, qu'il ne faut pas perdre de vue, et un point capital dont il ne faut jamais s'écarter. » Leroy.
Il en est de même quand ces mots sont pris substantivement pour désigner ce qu'il y a de plus considérable dans quelque chose ou pour quelqu'un. Capital renchérit sur principal. Suivant une maxime de Labruyère, le principal pour une
femme pieuse est d'avoir un bon directeur, mais le capital est de vivre si uniment qu'elle s'en puisse passer. « Les mondains attachés aux biens terrestres en font leur principal et leur capital. » Bourd.
PRINCIPE, MAXIME, RÈGLE. Vérité générale. Principe est pour la théorie, maxime pour la pratique. Le principe est une vérité qui éclaire; la maxime, une vérité qui guide. Ce qui est un principe quand on raisonne sur la morale devient une maxime quand il faut agir. On pose des principes, on prêche des maximes. En faisant un argument, on part de tel ou tel principe; en faisant une démarche, on suit telle ou telle maxime. Un principe mène à telles ou telles conséquences; une maxime, à telle ou telle conduite. « Les auteurs de notre droit public ont supposé dans les conquérants le droit de tuer : ce qui leur a fait tirer des conséquences terribles comme le principe, et établir des maximes que les conquérants eux-mêmes, lorsqu'ils ont eu le moindre sens, n'ont jamais prises. » Montesq. « De maximes, ! les Pamphiles ne s'en chargent pas; de principes j encore moins : ils vivent à l'aventure , et n'ont point d'opinion qui soit à eux. » Labr.
La règle ressemble à la maxime, en ce qu'elle se rapporte aussi à la pratique. Elle en diffère en ce qu'elle s'y rapporte plus immédiatement. On prend ou on ne prend pas telle maxime pour règle. « L'homme de lettres doit suivre la maxime dont Fontenelle a fait la règle de sa conduite....» d'Al. Un prince peut, en lisant l'histoire , extraire des maximes dont il se servira ensuite comme de règles pour le gouvernement de ses États. — La règle est obligatoire, et obligatoire pour tout le monde dans les mêmes circonstances ; la maxime n'a pas cette force absolue et universelle : c'est moins un précepte qui commande à tous que la manière de voir de quelqu'un, celle qu'il suit habituellement et en particulier dans ses actions. « Condé avait pour maxime (écoutez, c'est la maxime qui fait les grands hommes), que dans les grandes actions il faut uniquement songer à bien faire, et laisser venir la gloire après la vertu. » Boss. La prudence a ses règles qu'il faut suivre ; un homme prudent a ses maximes qu'il suit. Chaque art a ses règles; chaque homme a ses maximes. — Il suit de là que les règles ont une valeur moins arbitraire et plus constante que les maximes : « Maintenir les règles de l'Évangile contre les maximes du monde. » Mass.
PRODIGALITÉ, PROFUSION. Excès de libéralité ou de dépense.
La prodigalité est dans le caractère, c'est le défaut contraire à l'avarice. La profusion est dans la manière d'agir, c'est un trait de prodigalité. « Dans le jeu on voit régner et les dernières profusions de la prodigalité et les empressements de l'avarice la plus honteuse. » Boss. « Quand Madeleine répandit des parfums sur les pieds du Sauveur du monde, ce fut par un mouvement de piété, et les apôtres l'accusèrent de prodigalité.... Tout agréable qu'était à Jésus-Christ l'action de Madeleine, les apôtres en murmurèrent et la traitèrent de profusion. » Bourd.
Lors même que prodigalité signifie aussi uneaction, il reste caractéristique, il rappelle l'idée d'une personne qu'il représente comme prodigue. En citant les prodigalités d'un prince, vous le faites connaître lui-même. « On a regardé comme une prodigalité insensée la fantaisie qu'eut Héliogabale de nourrir de faisandeaux les lions de sa ménagerie. » Bcjff. En rapportant les profusions d'un prince , vous ne faites connaître que l'énormUé de ses dépenses, et ce qui en a été la suite, l'épuisement de ses trésors. « On attribuait l'affaiblissement des sources de l'abondance aux profusions de Louis XIV. » Volt. — « La prodigalité du régent et la profusion de Law avaient jeté autour d'eux, pour acheter des partisans, une quantité énorme de billets. » Marm. — « Les saints ont été riches sans injustice, sans dureté, sans luxe, sans prodigalité. » Bourd. « Là règne l'abondance sans profusion. » J. J.
Enfin, la prodigalité tenant au naturel même, ce mot dit plus que celui de profusion, qui exprime un fait , quelque chose d'accidentel et de passager. « Que l'on compare la profusion, la prodigalité du luxe , ses dissipations, ses dégâts , avec l'économie et la frugalité rustique....» Marm. «Le prési lent nous voulut faire voir dans un dîner jusqu'où peut aller la profusion et la prodigalité. » Chap. et Bach. Jamais la prodigalité n'est permise, la profusion l'est quelquefois : « Philippe de Macédoine recevait chez lui ce qu'il y avait pour lors de plus illustre dans le monde : la profusion est ordinaire et paraît pardonnable dans ces occasions. » Roll.
PROJETER, MÉDITER. En parlant d'un dessein, d'un ouvrage, d'un voyage, d'une guerre, d'une expédition, d'un siège ou de quelque autre chose semblable, c'est penser à les faire.
Mais les projeter, c'est en avoir l'idée; et les méditer, c'est en rouler l'idée dans son esprit. Qui projette une chose se la propose, y vise ; qui la médite y réfléchit, l'examine, en considère la portée, les avantages et les inconvénients, les facilités et les obstacles. Projeter marque simplement la détermination de la volonté vers un objet; méditer implique de plus un travail de l'esprit sérieux et approfondi relativement aux conséquences et aux moyens d'exécution.
Vous projetez un testament , quand vous avez l'intention d'en faire un ; vous le méditez, quand vous en raisonnez en vous-même, quand vous vous appliquez à en développer au dedans de vous les motifs, les convenances, les clauses. On projette une chose, on en médite les moyens. Pour faire réussir ce qu'on projette, disait Pittacus, il faut le méditer à loisir et l'exécuter promptement (Fén.).
PRONONCER, DÉCLAMER, RÉCITER, DÉ- BITER. Tous ces verbes se disent en parlant d'un discours et signifient le rendre par la parole.
On prononce haut et en public toutes sortes de discours, même ceux qu'on improvise ou qu'on a seulement préparés plus ou moins. D'ordinaire on • déclame, et toujours on récite ceux qu'on a appris par cœur : on les déclame avec action, avec véhémence, en joignant à la parole un ton et des gestes animés ; on les récite, au contraire, comme on
récite des prières, c'est-à-dire sans mouvement bien marqué, et, sinon à voix basse, au moins en élevant peu et en variant peu la voix. « L'acteur Baron disait qu'on ne doit pas déclamer la tragédie, qu'on doit la réciter. » Acad. « Le duc de Villars possédait , dans un degré éminent, le talent de la déclamation théâtrale; talent que le préjugé et la sottise ont avili, comme s'il pouvait y avoir de la honte à réciter avec sentiment, avec force et avec grâce les chefs-d'œuvre de la scène française. » D'Al.
Débiter emporte l'idée de rapidité ou de fréquence : on débite vite, ou on débite en répandant çà et là, comme le marchand qui se défait promptement de sa marchandise etlasèmede tous côtés. « Quel effet prodigieux font les contrastes, les inflexions de voix, les passages du débit rapide à la déclamation douloureuse! » Volt. « Quand le discours, rapide dans sa marche, doit être simplement débité, c'est le cas de s'y livrer uniquement à l'accent de la déclamation.... Voilà le récitatif simple. » J. J. « Il faut mettre dans le récitatif français la rapidité et le débit nécessaires à une bonne déclamation. » D'Al. « Les apôtres se répandront dans tout l'univers, comme des désespérés, pour débiter un fait qu'ils croient faux? » Mass. — De plus, on le voit par*ce dernier exemple, débiter se prend volontiers en mauvaise part, à cause de son origine vulgaire; les discours débités sont une sorte de marchandise qu'on colporte : débiter des mensonges (Acad.) , des maximes pernicieuses (1d.),' des obscénités (Mass.), des choses étranges (Volt.). « Mnupertuis assure qu'il est aussi facile de voir l'avenir que de se représenter le passé, et nous nous attendons que dans quelques jours il débitera des prophéties. » Volt. « L auteur d'une tragédie est forcé de mettre dans la bouche des méchants leurs maximes et leurs principes, revêtus de tout l'éclat des beaux vers et débités d'un ton imposant et sentencieux, pour l'instruction du parterre » J. J.
PROPORTION", MESURE. On dit également, pour exprimer un rapport de convenance, à proportion de et à mesure de, à proportion que et à mesure que. L'esprit devient plus pur, plus fort à proportion que s'augmente l'union qu'il a avec Dieu; au contraire, il se corrompt, il s'affaiblit à mesure que l'union qu'il a avec son corps s'augmente et se fortifie (Mal.).
La différence a été indiquée ainsi qu'il suit par Condillac : « On vous paiera à proportion que vous travaillerez, c'est-à-dire, on vous paiera plus ou moins suivant que vous travaillerez plus ou moins, le paiement sera en proportion avec le travail ; on vous paiera à mesure que vous travaillerez, c'est-à-dire, on ne vous paiera pas tout à la fois, mais à différentes reprises dans le cours de votre travail. »
Nul doute que ce ne soit là la vraie distinction. Mais elle demande à être généralisée en même temps que confirmée par des exemples empruntés de nos meilleurs écrivains.
A proportion de ou que est l'expression propre en parlant de ce qui est, des choses proprement dites, et se rapporte à la quantité. « Ces deux factions (des bleus et des verts) étaient plus ou
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moins furieuses à proportion de la grandeur des villes. » Montesq. « Les vierges ne doivent-elles pas donnera Dieu à proportion de ce qu'elles reçoivent de lui? » Boss. « Les œufs des petites bé* cassines sont plus petits que ceux de la grande à proportion de l'oiseau, qui n'est pas plus gros qu'une alouette. » Buff. « Aimer tous les biens selon l'ordre , à proportion qu'ils sont aimables. » Mal. « On trouve des mœurs plus pures dans les divers États d'Orient, à proportion que la clôture des femmes y est plus exacte. » Montesq. « A cet argument chacun donne plus ou moins de force à proportion qu'il a plus ou moins d'humanité. » j. J. — Mais à mesure de ou que s'emploie quand il est question de choses qui se font, d'événements ou d'actions, et il est relatif au temps. « Les Bomains augmentaient toujours leurs prétentions à mesure de leurs défaites. » Montesq. « Ces peuples ont, pour commercer entre eux, un fonds dans les productions dont chacun d'eux surabonde ; et, à mesure du progrès des arts , ils ont un autre fonds dans leur industrie. » Cond. Ecrire des mémoires au jour le jour, à mesure des faits ou des événements (Hén.). « Il faudra dans une seconde lecture examiner ces remarques, à mesure qu'on trouvera que la marge y renvoie. » Mal. « A mesure que j'entrais dans les pays de ces profanes, il me semblait que je devenais profane moi-même. » Montesq. « Vous avez changé leur hérésie selon le temps; car, à mesure qu'ils se justifiaient de l'une, vos pères en substituaient une autre, afin qu'ils n'en fussent jamais exempts. » Pasc. — On paie à proportion de l'ouvrage, et à mesure du travail. Fournir de l'argent à quelqu'un à proportion du besoin (Cond.), c'est lui en donner autant qu'il faut, ni trop ni trop peu; lui fournir de l'argent à mesure de ses besoins (Beaum.), c'est lui en donner quand il faut, c'est-à-dire, non pas tout d'un coup, mais successivement, à diverses époques où il est nécessaire qu'il en ait.
PROPOS (MAL A), HORS DE PROPOS, A CONTRE TEMPS. Locutions adverbiales qui marquent inopportunité.
F.ntre mal à propos et hors de propos il y a d'abord une différence sensible du moins au plus. Ce qu'on dit ou ce qu'on fait mal à propos n'est pas bien à propos . est simplement mal placé ; mais ce qui est dit ou fait hors de propos est en dehors de ce qui est à propos, n'est nullement à propos, est déplacé. Qui se tourmente mal à propos le fait sans raison suffisante ; qui se tourmente hors de propos n'a pour se tourmenter aucune raison. Vous direz plutôt un peu mal à propos, et entièrement hors de propos. « De son dard, qu'elle lui a lancé un peu mal à propos, la princesse a fait au sanglier une assez petite blessure. » Mol. « Cette sorte de machine (dans l'Oreste d'Euripide) est entièrement hors de propos, n'ayant aucun fondement sur le reste de la pièce. » Corn.
A contre temps, de son côté, se distingue de ses synonymes, non pas par le degré, mais par l'espèce. La chose dite ou faite mal à propos ou hors de propos est dite ou faite à tort, ne convient point sous quelque rapport que ce soit, sous
le rapport du lieu, par exemple; mais c'est toujours eu égard au temps que la chose dite ou faite à contre temps ne convient pas, elle est proprement hors de saison. On a reproché à Montesquieu d'avoir été plaisant mal à propos ou hors de propos dans V Esprit des lois (Volt.), c'est mal à propos ou hors de propos qu'on donne des avis à des personnes plus éclairées que soi (Fén.); mais c'est à contre temps qu'un maître d'école s'avise de tancer un enfant qui se noie et crie au secours (Laf.), à contre temps qu'un importun survient au moment où nous sommes le plus occupés (Fén.), à contre temps que Louis XIV persécuta les protestants, non plus rebelles comme ceux de Jarnac, de Montcontour et de Coutras, mais soumis (Volt.).
PROUVER, DÉMONTRER, MONTRER, ÉTA- BLIR. Faire voir qu'une chose est vraie ou certaine.
Prouver est l'expression générale. On prouve de toutes les manières. Mais démontrer et montrer c'est prouver clairement, puisque c'est mettre sous les yeux, exposer aux regards.
On démontre en prouvant clairement et rigoureusement, de manière à produire l'évidence; ce qui suppose qu'on emploie pour cela, non pas des faits ou des témoignages, mais des raisons, des arguments. « Une vérité n'est démontrée que lorsqu'on fait voir clairement qu'elle a un rapport nécessaire à son principe. » Mal. « Démontrer, c'est prouver avec évidence. » Arn. Démontrer dit donc plus que prouver : c'est prouver démonstrativement, c'est-à-dire d'une manière tout à fait convaincante. « Ce qui, selon saint Justin, n'est pas seulement une preuve, mais encore la plus grande et la plus forte de toutes les preuves, une véritable démonstration. » Boss. « Ces interprètes tiennent que.... Ils en rapportent quantité de preuves dont quelques-unes me paraissent des démonstrations. » Rac. « Cet art est la science la plus essentielle à tout homme qui ne parle que pour prouver, et, s'il se peut, pour démontrer. » D'Ag. « On a dû remarquer comment, passant de l'évidence à une évidence plus forte, des preuves aux démonstrations , j'ai forcé tout le monde à à avouer que.... » Beaum.
Montrer signifie, comme démontrer, prouver clairement, mais sans joindre à l'idée de clarté celle de rigueur. Ce mot n'a aucun caractère scientifique, et ne suppose aucun travail de ♦raisonnement, aucun appareil de déduction. Par sa contenance on montre, c'est-à-dire qu'on indique d'une manière non équivoque, manifestement, qu'on ne craint rien; « on ne démontre qu'une proposition de mathématiques. » Volt.
Et toi, pour te montrer que tu m'es à mépris,
Voilà ton demi-cent d'épingles de Paris. Mol.
Établir, c'est prouver solidement, de manière à rendre la chose inébranlable, à l'affermir, à la mettre à l'abri des attaques ou des objections. « Non contents de leur faire voir que cette inégale dispensation des biens et des maux du monde ne nuit en rien à la Providence, montrons au contraire qu'elle Vétablit. » Boss. « Saint Augustin, selon M. Simon, a affaibli le libre arbitre. Qu'il montre donc un seul endroit où il l'affaiblisse! Il
n'a osé; car il sait bien qu'il l'a établi partout. » Id.
PUIS, ENSUITE, APRÈS. Ces adverbes servent à marquer entre les choses, les actions, les événements, un rapport de postériorité ou de succession.
Puis, italien poi, latin post, semble d'abord simplement additif et équivaut à peu près aux conjonctions et, plus. Comme elles, et à la différence ^ensuite et d'après, il n'est jamais le dernier mot de la phrase ; mais il se place toujours à la tête d'un membre précédé d'un autre. « Il leur dit quelques mots,pm'sil sortit. » Acad. « Elle y portait la main, puis Yen retirait. » Laf. Cependant il aune légère relation au temps, sans quoi il ne serait pas synonyme d'ensuite et d'après : L'incendie dévora telle maison et ou plus telle autre, peut laisser croire qu'il les consuma simultanément; puis telle autre, fait bien entendre qu'il y eut succession. Du reste, cette relation au temps est si faible, que, quand on veut la marquer expressément, on met ensuite ou après même à la suite de puis. « Ne sommes-nous pas ici-bas pour être utiles d'abord, et puis heureux ensuite? » Staël.
Jadis mon œil te vit toute petite Dans ton berceau me rire, et puis ensuite, En t'essayant, former tes première pas. Duc. « Il faut premièrement que vous ayez le fouet puis après nous verrons au reste. » Mol. Du bain interne elle le régala, Puis dit adieu, puis après s'en alla. Laf. — En général, puis, synonyme d'ensuite et d'après, indique succession des circonstances trèsrapprochées d'un même fait ou une suite non interrompue de petits événements semblables, ou encore la répétition fréquente d'un même fait. Aussi se répète-t-il lui-même volontiers, surtout dans le langage commun ou de la conversation.
Trop bien croyait qu'il en pourrait croquer
Une en passant, Et puis une autre, et puis toute la troupe. Laf. D'abord il s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien, Puis enfin il n'y manqua rien. Id.
« Après dînée, me revoilà sur le poing de M. de Marseille, avoir la citadelle : et pim à l'arsenal voir tous les magasins et l'hôpital , et puis sur le port, et puis souper chez ce prélat. » Sév. « Abadie, jésuite, puis janséniste, puis protestant, voulut faire enfin une secte. » Volt.
Ensuite et après diffèrent aussi sensiblement l'un de l'autre.
Ensuite, à la suite, faisant suite, en latin ex ordine, se rapporte primitivement à l'espace, et fait concevoir ur.e rangée de choses placées les unes à côté des autres. Lafontaine dit au milieu de la description d'un jardin :
Deux parterres ensuite entretiennent la vue. Et il n'y a là aucune succession de temps. C'est, au contraire, une succession purement temporelle qui est désignée par après : aussitôt, bientôt, long-temps après : une heure, une semaine, une année après.
Par conséquent , ensuite pris dans l'acception d'après, c'est-à-dire comme adverbe de temps, conserve une idée d'ordre : il se dit en parlant
SUPPLÉMENT
de choses qui se tiennent, forment un ensemble, font partie d'un même plan ou d'un même récit. « Les Romains ne prétei dirent à rien moins qu'à mettre premièrement leurs voisins, et ensuite tout l'univers sous leurs lois. » Boss. « Expliqueznous premièrement si votre guerre est juste, ensuite contre qui vous la faites , et enfin quelles sont- vos forces. » Fé\. « Leurs instructions portaient qu'ils iraient trouver premièrement Antiochus et ensuite Ptolémée. » Hou,. « Les Achéens parlèrent les premiers, et les autres ensuite, chacun à leur tour. » Id. « Quand l'exorde est beau, il rend supportables toutes les sottises qui viennent ensuite. » M* ntesq. Après, au contraire, s'emploie quand il s'agit de deux événements bien distincts, dont le second, sans doute, succède immédiatement (a proximo) au premier , mais sans avoir avec lui de connexion, sans s'y rattacher comme en étant une suite ou une dépendance. « Aussitôt que l'Église a paru sur la terre , l'infidélité s'est élevée, et elle a excité les persécuteurs; après, la curiosité s'est émue, et elle a fait naître les hérésies. » Boss. « Quintilien demandait à ses élèves ce qu'ils trouvaient à louer ou à blâmer dms ce qui venait d'être lu. Lui-même, après, marquait le jugement qu'il en fallait porter. » Boll. « Voilà bien parler de la Bretagne....; nous parlerons après de la Provence. » Sév. « Parlez, lui dit-il, vous pleurerez après. »
M ARM
Lorsque je m'en allai, fut-elle triste après? Mol.
« Descartes donne assez de connaissance pour découvrir les choses après, de soi-même, par la méditation. » Mal. — Il en est de même lorsque les deux adverbes sont interrogatifs. On se sert d'ensuite lorsqu'il est question des différentes parties d'un tout : par exemple, un enfant s'arrête au milieu de la leçon qu'il récite ; pour le faire continuer , le maître doit lui dire : Ensuite ? On se servirait (ïanrès , si l'enfant racontait des choses qui ne font pas suite les unes aux autres.
Un confesseur engagera son pénitent à poursuivre l'aveu de ses fautes en lui disant : Après ? Dans le Malade imaginaire , la petite Louison est convenue qu'elle a vu sa sœur avec un homme qui lui a déclaré son amour. Argan, qui veut savoir encore autre chose lui dit par trois fois : « Et puis après P » Mol.
PURETÉ, INTÉGRITÉ. Exemption d'altération, au moral La pureté, Y intégrité des mœurs, de la foi, de la raison, de la conscience, d'une âme, d'une personne.
Pureté, du latin purus, pur, simple, net, exclut l'idée d'une altération par addition et mélange ; intégrité, integritas, à'integer, non touché, non endommagé, entier, marque une non altération par retranchement. La pureté consiste à ne rien prendre, à ne rien contracter qui puisse souiller, gâter ou corrompre ; et Vintégrité, à ne rien perdre, à rester intact, à n'être pas par conséquent amoindri , mutilé ou affaibli. « D'où vient un si grand désordre si ce n'est que les vérités sont diminuées ; diminuées dans leur pureté, parce qu'on les falsifie et on les mêle; diminuées dans leur intégrité, parce qu'on les tronque et on les retranche, r BOSS.
D'autre part, la pureté se considère en soi, comme quelque chose de parfait, de saint, de vénérable; au lieu que Vintégrité est relative aux attaques qu'elle a à essuyer. On dit Impureté d'une doctrine, qui est exacte; et Vintégrité d'un juge, dont la probité ne saurait être entamée, résiste aux sollicitations. « Apprenez, à l'exemple de la sainte Vierge, l'estime que vous devez faire de la pureté.... Avec quel ravissement embrassait-elle son fils, qu'elle reconnaissait pour son fils, sans que son intégrité en fut offensée! » Boss. « Déjà, Seigneur, vous avez inspiré à saint Bernard un généreux amour de la, pureté....; déjà votre grâce lui a fait chercher un bain et un rafraîchissement salutaire dans les neiges et les étangs glacés où son intégrité attaquée s'est fait un rempart contré lés molles délices du siècle. » Id.
QUALITÉ, PROPRIÉTÉ, ATTRIBUT, MANIÈRE D'ÊTRE, MODE, MODIFICATION. Ce que nous saisissons dans les objets par l'observation et ce qui suppose pour sujet ou soutien quelque chose qu'on nomme une substance ; ou bien encore, suivant la définition de Port-Royal, c'est ce qui étant conçu dans la chose, et comme ne pouvant subsister sans elle, la détermine à être d'une certaine façon.
Qualité est de tous ces mots le plus commun, et il fait considérer les choses sous leur point de vue le plus commun, comme bonnes ou mauvaises, utiles ou nuisibles, excellentes ou détestables. On parlera donc la langue de tout le monde en disant avec Voltaire : « Je ne puis connaître aucune substance, parce que je ne puis avoir d'idées que des qualités. » Et on vantera ou on dépréciera la qualité ou les qualités d'un aliment, d'un objet d'art ou d'autres choses semblables.
Ce caractère pratique ou d'application delà qualité manque à la propriété ainsi qu'à Y attribut, à la manière d'être , au mode et à la modification. D'ailleurs les propriétés en particulier sont tellement propres aux choses où elles se trouvent qu'elles ne sauraient convenir à d'autres : elles sont ce qu'on appelle spécifiques. « Être terminé par trois côtés est une propriété du triangle. » Cond. « Jésus-Christ, sortant du tombeau, donne à sa chair d'admirables qualités : impassibilité, subtilité, agilité, lumière et splendeur; mais après tout ces qualités n'ont rien qui surpasse l'ordre de la créature, au lieu que dans l'eucharistie la chair du Sauveur est élevée à un ordre tout divin, elle y prend un être, elle y acquiert des propriétés, elle y fait ce que Dieu seul peut faire. » Bourd. « Toutes les qualités comprises dans la définition ne sont pas des propriétés. Il
y en a de communes, ou à plusieurs espèces, ou < fût-ce qu'une fois, n'est pas sans exemple. «< Qu'y à l'espèce entière de l'individu défini ou à plu- j a-t-il de plus faux que tous leurs raisonnements 1 sieurs individus de la même espèce. » Marm. I Ils concluent qu'on peut toujours ce qu'on peut
Attribut, ce qui a été assigné ou donné en partage (attributum) , exprime une propriété inhérente à un être, une propriété qui est pour lui primitive et essentielle. « Chaque espèce est distinguée de son genre par un attribut essentiel qui la caractérise, et qui se nomme différence. » Barth. « Lorsqu'il est question d'un oiseau ou d'un poisson, les plumes et les écailles s'offrent à l'imagination et paraissent être des attributs inséparables de ces êtres. » Buff. « L'attraction est une force générale, une propriété primitive, un attribut essentiel de toute matière. »Id. « Les deux attributs qui caractérisent le feu étant de brûler et d'éclairer, d'où lui viennent ces deux attributs, et quelles autres propriétés en résultent*? » Volt. L'homme est capable de science; c'est une de ses propriétés, et elle naît de ce qui est son attribut essentiel , la raison.
La manière d'être est quelque cbose de passif, qui se rapporte à la forme et à l'état plutôt qu'à la puissance. Au lieu que les qualités, les propriétés et les attributs rendent quelquefois la chose ou la personne capable de certains effets, la manière d'être la constitue telle ou telle. Nos facultés, ainsi que les vertus des objets ou des agents naturels, peuvent être appelées des qualités, des propriétés ou des attributs, mais non pas des manières d'être. L'action est Vattribut de Dieu (Volt.) ; dire que c'est sa manière d'être serait d'une impropriété choquante. ««Le faux est susceptible d'une infinité de combinaisons; mais la vérité n'a qu'une manière d'être. » J. J.
Mode, du latin modus , manière, semble équivaloir tout à fait à manière d'être , mais c'est un terme de logique ou de philosophie inusité hors de l'école. « A l'accident appartiennent toutes ces différentes façons d'être qu'on appelle modes. » P. R. « Ce que nous appelons si hardiment la substance, disent les philosophes sceptiques, n'est que l'assemblage des modes, et les modes sont nos perceptions. » Volt.
Modification, action ou résultat de l'action de modifier, 'se distingue sans peine de tous les mots précédents en ce qu'il signifie un effet, une manière d'être qui a été amenée ou causée par quelque chose. Mon caractère est ma manière d'être; le plaisir que j'éprouve dans un certain cas et en vertu d'une certaine impression est une modification de mon âme. Une cnose ou une personne a telle manière d'être, et elle est susceptible de telle modification. La manière d'être est l'état, et la modification l'état en conséquence d'un changement ou un changement survenu dans l'état, ec Dieu n'est pas moins incapable de changement pour les manières d'être que pour le fond de l'être. On ne peut lui attribuer aucune modification. » Fën.
QUELQUEFOIS, PARFOIS, DE TEMPS EN TEMPS. Expressions adverbiales dont on se sert pour marquer la production plus ou moins fréquente de certains faits ou événements.
Quelquefois est opposé à jamais, parfois à rarement. Ce qui est arrivé quelquefois s'est vu, ne
quelquefois. » Pasc.
DÊMOPHON.
Mais, vous voyant, son cœur (de ma fille) n'a plus fait de défense.
MENECHME.
Nous nous sommes donc vus quelquefois? Re&n.
Ce qui arrive parfois arrive de fois à fois, de mo ment à moment, à des intervalles très-rapprochés. Une bergère Tourne parfois les yeux sur son troupeau paissant.
Laf.
Dans ses simplicités à touts coups je l'admire, Et parfois elle en dit dont je pâme de rire. Mol.
« Je confesse, dit saint Bernard, que cet amoureux Epoux m'a quelquefois honoré de ses visites; et, si je l'ose dire dans la simplicité de mon cœur, il est vrai qu'il m'a souvent fait cette faveur. Dans ces fréquentes visites, il est arrivé parfois que je ne m'en suis pas aperçu. » Boss.
Quelquefois et parfois sont placés entre jamais et souvent ; mais quelquefois est plus près du premier : ce qui arrive quelquefois ne laisse pas d'être exceptionnel, extraordinaire, hors de la règle.
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. Boil.
Ce cas n'arrive pas quelquefois en cent ans. Laf. Parfois, au contraire, est beaucoup plus près de souvent que de jamais : ce qui arrive parfois arrive d'ordinaire, habituellement.
Mais encor, dites-moi, vous prend-il (ce mal) d'ordinaire?
— Parfois. MOL.
Il est vrai, je suis prompt, je m'emporte parfois. Id.
Quand quelquefois figure dans une maxime, il lui donne un air de paradoxe.
Un fat quelquefois ouvre un avis important. Boil. Les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois.
CORN-
Le sage quelquefois fait bien d'exécuter Avant que de donner le temps à la sagesse D'envisager le fait. Laf.
Mais parfois va très-bien dans les maximes communes dont la vérité est généralement reconnue.
Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur, Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur. Mol. L'esprit veut du relâche et succombe parfois Par trop d'attachement aux sérieux emplois. Id.
Un homme riche, sot et vain, Qualités qui parfois marchent de compagnie....
Flor.
De temps en temps semble peu différer de parfois. Cependant il emporte l'idée d'une sorte de périodicité et s'emploie en parlant d'événements qui se ré; ètent après des pauses à peu près égales. Il ressemble davantage à fréquemment , et parfois à souvent. « Ma fluxion mé prend de temps en temps. » Mol. « J'écris de temps en temps à un de mes amis. » Pasc. Envoyer de temps en temps savoir des nouvelles de quelqu'un (J. J.) . Il se dit très-bien d'événements soumis à des règles naturelles ou arbitraires qui en fixent le retour, qui se produisent ou qu'on produit à certains intervalles. « Ce sont choses (les coups) qui sont de temps en temps nécessaires dans l'amitié. » Mol. « Pour ne
SUPPLÉMENT
point lui laisser (au roi) perdre l'habitude de croire, il (le pape) lui donne de temps en temps pour l'exercer de certains articles de croyance. » Montesq. « Onésirne faisant souvenir Persée que Philippe son père s'était toujours fait lire régulièrement deux M< chaque jour le traité qu'il avait conclu avec les Romains, l'avait exhorté d'en faire autant, sinon avec la même régularité, du moins de temps en temps. » Roll. — En cherchant la vérité, on trouve parfois l'erreur; prier Dieu de temps en temps est le devoir d'un chrétien, et plus encore celui d'un religieux.
QUESTION (IL EST) , IL S'AGIT. Ces deux locutions servent également à indiquer, tantôt un projet, tantôt un sujet de discours. On dit dans le premier sens : il est question ou il s'agit de mariage entre ces deux personnes; il est question ou il s'agit de construire un édifice, un port ou un canal. Dans le second sens on dira : le sujet dont il est question ou dont il s'agit; il a été question ou il s'est agi de telle chose dans le conseil ; il est question ou il s'agit de savoir telle chose, si telle chose a eu lieu.
En parlant d'un projet, il est question le désigne comme beaucoup plus vague et plus éloigné de l'exécution. Il est question de mariage, quand il y a simple proposition, quand on en a dit quelque chose, quand on a fait sur ce sujet une demande ou une question, qui est là attendant réponse. Il s'agit donn£ l'idée d'un commencement d'exécution, ou tout au moins d'une exécution très-prochaine, conformément à l'étymologie du mot agere, agir, faire. Il s'agit de mariage, quand on est d'accord, quand il y a déjà des démarches faites, et qu'il ne reste plus qu'à les continuer pour arriver au dénoûment :
Terminons au plus tôt l'hymen dont il s'agit. Regn. On 'dirait, au contraire : il a bien été question de mariage entre ces deux personnes; mais ce n'était qu'une idée en l'air. Une entreprise dont il est question est sur le tapis, on en parle, mais elle demande à être examinée; une entreprise dont il s'agit est en train de se réaliser ou va être réalisée; tout est prêt pour cela.
En parlant d'un sujet de discours, il est question signifie qu'on le touche, qu'on en dit quelque chose ; et il s'agit, qu'on le traite, qu'on le discute. Il a été question de telle chose dans le conseil :' c'est un su et qu'on a effleuré, qu'on a soulevé, dont on a parlé en passant, dont on a fait mention: il s'est agi de telle chose dans le conseil, c'est le sujet qu'on a examiné et sur lequel a porté toute l'action des membres du conseil. Il est question de savoir, quand pour savoir il n'y a qu'à demander, à interroger, quand il faut prendre connaissance d'un fait simple ; il s'agit de savoir, quand il faut un travail , une enquête, une recherche, pour parvenir à savoir. « Il n'est pas question de savoir votre opinion , elle n'a pas d'autorité. » Pasg. « On a vu quelquefois les conciles opposés sur des points de fait, où il s'agissait de l'intelligence du sens d'un auteur.. » Id. Dans l'enseignement d'une science ie professeur dira : la science dont il s'agit, et non la science dont il est question. QUÊTE, COLLECTE. Ces deux mots expriment
le fait de demander et de recueillir de l'argent pour venir au secours de quelqu'un.
Quoique quête soit formé d'un verbe, quœrere, demander, aussi bien que collecte, de colligere, recueillir , il s'en ressent moins, il est moins propre à marquer l'action. Aussi ne dirait-on pas qu'on fait la quête des aumônes, comme on dit qu'on en fait la collecte : « Cette femme se chargeante la collecte des aumônes. » Staël. Tel jour il y aura une quête dans telle église, et la collecte sera faite par telle personne. « On faisait une quête à l'Académie française. Un des membres, connu par son avarice, fut soupçonné de n'avoir pas contribué ; il soutint qu'il avait mis. Celui qui faisait la collecte dit : Je ne l'ai pas vu, mais je le crois. » Chamf.
Mais une différence plus importante consiste en ce que la quête a plutôt pour objet une bonne œuvre , et la collecte une bonne action. — La quête est un acte de charité, elle a un caractère religieux qui manque à la collecte. « Mais il n'y a point de fonds? C'est la charité des fidèles; et c'est à vous, mesdames, à l'exciter. C'est pour cela que vous vous êtes toutes données à Dieu pour faire la quête. » Boss.. « Judas fait une quête de douze mille drachmes, et les envoie à Jérusalem, afin qu'on offre un sacrifice pour les péchés des morts. » Volt. « L'Allemagne était alors si mal administrée, qu'on fut obligé de faire une quête publique pour avoir de quoi s'opposer aux conquérants ottomans.... C'est la première guerre qu'on ait faite avec des aumônes. » Id. — La collecte est un acte de bienfaisance, inspiré par l'humanité. « Nous sommes obligés de faire une collecte en faveur de ces infortunés (les Calas) : les frais de justice sont immenses. » Volt. <c Les Anglais ont fait une collecte en faveur des matelots qu'ils avaient pris: et cette générosité n'a eu d'autre principe que cette philosophie humaine qui commence à pénétrer dans plusieurs États. » Id. « On m'écrit qu'il se fait à Londres une collecte pour l'infortuné peuple de Genève. » J. J. QUITTER, LAISSER, ABANDONNER (DÉSER- TER, PLANTER LA). Se séparer, s'éloigner d'une chose ou d'une personne, cesser d'être avec ou auprès.
Quitter exprime cette idée simplement, s'en aller d'auprès, ne pas continuer à être avec. Laisser, c'est quitter une chose ou une personne, en ce sens qu'elle ne nous suit pas, qu'elle reste, au lieu de venir avec nous. Vous quittez votre habit en l'ôtant; vous le laisses en partant sans lui, par oubli ou autrement. Quitter marque uniquement la séparation; laisser donne de plus l'idée d'un contraste entre l'homme qui s'en va et la chose ou la personne qui ne s'en va pas avec j lui. Quitter est absolu et ne fait penser qu'au sujet qui s'éloigne; laisser est relatif et fait penser aussi à la personne ou à la chose dont on s'éloigne, et qui, elle, reste.
En mourant, vous quittes la vie; et vous laissez des biens, des héritiers, des regrets, en un mot tout ce qui subsiste après vous. Si vous quittez une personne, vous ne serez plus auprès d'elle ou avec elle; si vous la laissez, elle restera après vous.
Auprès de votre époux, ma fille, je vous laisse. Seigneur, daignez m'attendre , et ne la point quitter. (Clytemnestre à Iphigénie et à Achille). Rac.
On quitte proprement un lieu; ce n'est pas chose qui puisse nous suivre. On laisse des personnes ou des choses, qui, elles, ne sortent pas avec nous du lieu que nous quittons.
Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ; Nous laissons nos chères compagnes.
(Le paysan du Danube,. Laf.
— On dit absolument quitter; mais on dit laisser en partant ou laisser après soi.
Abandonner, donner à ban, rendre banal, mettre une chose à la disposition de tout le monde, du premier venu qui voudra la prendre et s'en servir, c'est quitter ou laisser pour toujours un objet dont on se soucie peu. « Les sujets de ce prince aimaient mieux souvent quitter le royaume et abandonner leurs biens que d'être persécutés comme ils l'étaient par ses officiers. » Boss. « Emile, il faut quitter Sophie : je ne dis pas V abandonner; si vous en étiez capable, elle serait trop heureuse de ne vous avoir point épousé ; il la faut quitter pour revenir digne d'elle. » J. J. Néron, laissant Narcisse entre les mains d'un peuple furieux, rentre, et l'on craint,
S'il est abandonné plus longtemps sans secours,
Que sa douleur bientôt n'attente sur ses jours. Rac. « Nangis rencontra du canon abandonné qu'il ne voulut pas laisser, et qu'il emmena. » S. S.
Un locataire quitte la maison qu'il occupe; et en général on quitte un lieu en allant ailleurs. Un voyageur ou tout homme qui quitte un lieu laisse ce qu'il n'emporte ou n'emmène pas, soit par résolution, par oubli, ou par impossibilité. Un indifférent abandonne les choses dont il ne veut pas prendre soin. — De même à l'égard des personnes. On quitte celles avec lesquelles on ne continue pas à être ou à vivre ; on laisse celles sans lesquelles on part; on abandonne celles qu'on ne se met pas en peine de secourir ou d'assister '.
QUITTER, SE DÉFAIRE, SE DÉPOUILLER, DÉPOSER. Cesser volontairement d'avoir.
C'est ce que quitter signifie simplement et sans aucun accessoire. Les verbes suivants expriment
1. A ces mots se rapportent déserter et planter là, qui sont d'un usage plus restreint. — On déserte un lieu, qu'on quitte ou qu'on abandonne à cause de quelque inconvénient. « Les marâtres font déserter les villes et les bourgades. » Labr. « Insensiblement tout le monde viendra habiter cette maison, et la maison pleine de léopar is sera désertée. » D'Al. « Les séances de la Saint-Louis (à l'Académie) qu'autrefois l'insipidité des pièces couronnées et le silence des académiciens avaient fait déserter, étaient devenues nombreuses et brillantes. » Lah. — Planter là est familier. Il signifie quitter ou abandonner, les personnes surtout, de dépit, par malice, ou au moins sans façon. On p'ante îà quelqu'un, comme on l'envoie paître ou promener. « Si j'en croyais mon cœur, j'envernis paître toutes mes petites affaires, et je m'en irais à Grignan. Oh! avec quelle joie je planterais tout là! » SÉv. « Les femmes font des agaceries, et plantent là les gens après les avoir subjugués. » Volt « Ennuyé de faire ma cour à des comédiens, je les plantai là. » J. J.
Vous moquez-vous de moi? Vous lever au dessert, Et, pour me planter là, sortir l'un après l'autre ?Dbst.
l'action de quitter ce qu'on ôte de dessus soi, et, outre cela, chacun d'eux a une nuance particulière qui le distingue, au lieu que quitter, pris abusivement dans cette acception, en est totalement dépourvu.
Se défaire, se dégager, se délivrer, veut dire quitter quelque chose qui gêne, incommode, embarrasse, quelque chose de mauvais ou de nuisible. On se défait de ses défauts, de ses vices, de ses préjugés, d'une malheureuse prévention, de ses haines, d'une injustice, de l'esprit d'intolérance, d'un esprit flatteur ou contredisant, comme on se défait d'une lèpre ou d'un ennemi. De la fureur du jeu veux-tu qu'il >e défasse, Hélas! quand je ne puis me défaire aujourd'hui Du lâche attachement que mon cœur a pour lui?
Regn.
Mais se dépouiller est avec se défaire dans un rapport d'opposition très-frappant : il veut dire quitter ses vêtements , d'abord, et, par extension, quelque chose de bon, de commode, d'utile, en un mot un bien, et non pas un mal. « Des religieuses se dépouillent de tous les Jaiens de la terre. » Bourd. « Le pécheur répare par la grâce de la pénitence ce qu'il a perdu en se dépouillant de la grâce d'innocence. » Id. « A-t-on jamais rien vu de plus impertinent et de plus ridicule que d'amasser du bien avec de grands travaux, et élever une fille avec beaucoup de soin et de tendresse, pour se dépouiller de l'un et de l'autre entre les mains d'un homme qui ne nous touche de rien? » Mol. « Servius Tullius se dépouilla des jugements civils, et ne se réserva que les criminels. » Montesq.
Déposer, de deponere, abaisser, mettre ou faire aller de haut en bas, veut dire quitter, non plus quelque chose de mauvais ou de bon, mais quelque chose de haut, d'élevé, de grand. «Quand ce prince visitait ses amis, il semblait déposer sa grandeur en entrant » Acad. « Le fils de Dieu est descendu du ciel en terre,- il a déposé cette majesté terrible. » Boss. « Ne déposons jamais aux yeux du monde la sainte gravité de notre état, et le personnage respectable du ministre de Jésus-Christ. » Mass. « M. le Grand avait un air de grandeur naturelle qu'il ne déposait jamais avec personne. » S. S. « Nous avons vu saint Benoît, fidèle à la grâce qui l'inspirait, se dépouiller de tous ses droits à d'amples héritages.... Des rois descendent du trône, et ne croient pas se dégrader en déposant l'autorité souveraine et se rangeant sous l'obéissance du saint législateur. » Bourd.
QUOIQUE BIEN QUE, ENCORE QUE. Conjonctions adversatives ordinairement suivies de néanmoins, toutefois, ou de quelque autre mot équivalent.» Quoique le titre d'allié des Romains fût une espèce de servitude, il était néanmoins très-recherché. » Montesq.
Elles semblent ne différer en rien pour le sens. Du moins il est certain que, si chacune d'elles a sous ce rapport une nuance particulière, ce n'est pas ce qui détermine dans le choix qu'on a coutume d'en faire soit en parlant soit en écrivant. Cependant il ne faudrait pas en conclure qu'on peut les employer indistinctement et au hasard dans tous les cas.
SUPPLÉMENT
Quoique est seul très-usité. C'est le mot courant, le mot de tout le monde et de tous les styles, celui qui vient d'abord à la bouche ou sous la plume.
Bien que est en quelque sorte une expression de réserve, à laquelle Vaugelas conseille de recourir et à laquelle on recourt en effet par raison d'euphonie, pour éviter de mettre quoique après quoi, que ou qui, ce qui produirait une rencontre de syllabes désagréable : quoi quoique, que quoique, qui quoique. « C'est pourquoi, bien qu'il eût déjà par deux fois demandé la paix en vain,.... » Vaug. « C'est par l'imagination et la mémoire que, bien que seuls, les enfants se voient un riche équipage et un grand cortège. » Labr. « On voit des gens brusques , suffisants, qui, bien qu'oisifs, vous expédient, pour ainsi dire, en peu de paroles. » Id.
Faites-moi la faveur de croire sur ce point Que, bien que vous m'aimiez, je ne vous aime point.
Corn.
« Incidents, qui, bien qu'ils soient imités de l'original, n'ont presque point de ressemblance avec lui pour les pensées. » Id. « L'autre vérité que je vous supplie de croire est que, bien que l'on ne se corrige point à mon âge, j'ai pourtant le cœur pénétré de vos bontés. » J. J. « Je sais que vous avez à redresser des griefs, qui, bien que relatifs à de simples particuliers, blessent la liberté publique. » Id. « Les livres exagéreront toujours le nombre des méchants qui , bien que trop grand, est moindre qu'on ne le dit. » Volt.
Ensuite et en conséquence bien que est devenu en général une expression harmonieuse, distinguée, moins usée que quoique parce qu'elle est moins usuelle. Bossuets'en sert assez souvent, et c'est aussi une locution que la poésie paraît affectionner.
Bien qu'aux monarques seuls ma naissance me donne, Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois. (L'Infante, dans le Cid). Corn.
Mais, bien qu'W soit léger, tout fardeau m'embarrasse.
Laf.
Cependant, bien qu'ici nos goûts soient différents, Nous devons obéir, ma sœur, à nos parents. Mol! Mais, bien que d'un faux zèle ils masquent leur faiblesse, Chacun voit qu'en effet la vérité les blesse. Boil.
Encore que ne se dit plus, et, lorsqu'il s'est dit ce n'a jamais été d'une manière générale, mais principalement, sinon uniquement, dans le style étendu et lent de la démonstration. De là vient qu'on le trouve pour l'ordinaire après car. « Alexandre envoya Amyntas en Macédoine pour y faire des levées; car encore qu'il gagnât des batailles, ses forces ne laissaient pas de se consumer. » Vaug. « J'ai donc de l'esprit, mais un esprit que la mélancolie gâte; car encore que je possède assez bien ma langue, j'ai pourtant une si forte application à mon chagrin, que souvent j'exprime assez mal ce que je veux dire. » Larogh. « Il est impossible que cette union (avec Dieu) se rompe entièrement, sans que notre être soit détruit; car encore que ceux qui sont plongés dans le 'vice soient insensibles à la vérité, ils ne laissent pas d'y être unis. » Mal. « Nos pères rendent justice même aux pécheurs. Car encore qu'ils soient fort opposés à ceux qui commettent des crimes, néanmoins ils ne laissent pas d'enseigner que les biens gagnés par des crimes peuvent être légitimement retenus. » Pasg. « Le contraire semble être assuré; car encore que ce que l'on nous attribue ne soit pas vrai, il est vrai toutefois qu'on nous l'attribue, et cela sans doute c'est un avantage. » Boss. « Faisons donc le bien avec disce nementcar encore que la charité ne cherche qu'à s'étendre pour augmenter la gloire de Dieu, elle sait néanmoins se borner quand il le faut. » Fén. « Cette compagnie a toujours subsisté; car encore que les Hollandais eussent pris Pondichéiï en 1694, et que le commerce des Indes languît depuis ce temps, il reprit une force nouvelle sous la régence du duc d'Orléans. » Volt.
RABAISSER, RABATTRE. Contraindre de descendre ou de redescendre, au figuré.
En vertu de leur préfixe, re, qui marque redoublement, ces deux verbes expriment également une action volontaire et forte. Nulle différence entre eux sous ce rapport. Mais quant à l'effet il n'en est pas de même : rabaisser dit moins que rabattre.
Rabaisser signifie seulement diminuer la hauteur, le contraire de l'augmenter. « Nous verrons si M. le maréchal de Richelieu rabaissera ou augmentera cette fierté. » Volt. Mais rabattre, c'est absolument enlever toute hauteur, jeter de haut en bas ou à terre. « La mort nous égale tous ; c'est où nous attendons les gens heureux. Elle rabat leur joie et leur orgueil. » SÉv.
La personne dont on rabaisse le ton parle moins haut, baisse le ton; celle dont on rabat letton
parle bas ou ne parle plus du tout, reste interdite ou muette. Puissance rabaissée, puissance amoindrie; puissance rabattue, puissance jetée à bas, déchue, renversée.
RACCOMMODEMENT, RAPATRIAGE. Béconciliation, retour à la concorde, en parlant de personnes entre lesquelles il y a simplement de la brouille.
Raccommodement tire son origine d'un verbe latin, accommodare, qui a été usité dans les meilleurs temps ; aussi convient-il dans tous les genres de style et pour exprimer un renouement d'amité sérieux. « Les courtisans conduisirent le roi d'Angleterre à se raccommoder -avec son fils.... Dans la joie du raccommodement entre le père et le fils, Dubois la voulut témoigner d'une façon éclatante. » S. S. « Il fallait préparer ainsi le raccommodement de cette femme avec son mari. »
Did. « Je ne craindrais pas une brouillerie avec la princesse pour me ménager l'avantage d'un raccommodement. » J. J. « Tout lui rappelait les jours heureux qu'il avait passés auprès de son épouse, leurs jeux, leurs plaisirs, leurs querelles et leurs tendres raccommodements. » Id.
Mais rapatriage, formé d'un mot bas-latin, repatriare, rentrer dans son pays., dans sa patrie, ne se dit que dans le langage familier, et, de plus, il est très-propre à signifier une mauvaise réconciliation, un replâtrage.
Hé bien ! tu vois, Gléanthis, ce ménage ; Veux-tu qu'à leur exemple ici Nous fassions entre nous un peu de paix aussi, Quelque petit rapatriage ?
(Sosie, dans Amphitryon). Mol.
« Je sais taire les faveurs des vieilles maîtresses avec qui je renoue. Ce rapatriage ne durera pas longtemps. » Volt, a Selon ce que dit la maréchale, elle s'intéresse fort à son frère ; elle n'a pas le projet de se réconcilier avec lui, en sentant l'impossibilité.... Le mariage du chevalier de Beauvau produira peut-être une espèce de rapatriage. » Dudeff. « Si ce garçon-là me recherchait, je ne suis pas rancuneuse, il y aurait du rapatriage, et je prétends être brouillée. » Mariv.
1° RACONTER, RAPPORTER, RENDRE COMPTE; — 2° DÉDUIRE, EXPOSER. Présenter quelque chose à l'esprit de quelqu'un de vive voix ou par écrit.
Raconter, rapporter et rendre compte sont purement historiques : on raconte, on rapporte ce qui s'est passé ou on en rend compte. Mais déduire et exposer sont quelquefois dogmatiques : on déduit ou on expose des raisons, des vérités, des doctrines.
1° Raconter, rapporter, rendre compte. Présenter à l'esprit de quelqu'un par des paroles ou par écrit des faits ou quelque chose qui est arrivé.
Raconter n'équivaut pas absolument à conter, car il n'y a pas de mots qui soient de tout point synonymes ; il lui ressemble néanmoins plus qu'aucun autre des verbes avec lesquels il est ici comparé, car il a évidemment la même origine. Raconter , comme conter, est du style de la conversation : ce sont des aventures plutôt que des événements qu'on raconte, et le raconteur, ainsi que le conteur, est plutôt considéré comme agréable que comme véridique. Le récit fait paraître les faits plus ou moins intéressants; mais quand on veut des faits bien constatés, ce n'est pas un récit qu'on demande, qu'on consulte, c'est un rapport ou un compte rendu. « Mme de Sévigné est toujours affectée de ce qu'elle dit et de ce qu'elle raconte. » La.h. « Termosiris racontait si bien les choses passées, qu'on croyait les voir ; mais il les racontait courtement, et jamais ses histoires ne m'ont lassé. » Fén. « Telles étaient ces personnes avec qui nous avions constamment vécu, jusqu'à l'aventure qu'il s'agit maintenant de raconter. » S. S. « Le comte de Tessé était d'un visage agréable, doux, poli, obligeant, d'un esprit raconteur, et quelquefois point mal. » Id.
Rapporter, c'est apporter quelque chose du lieu d'où on vient, faire connaître ce dont on a été témoin ; rapport est synonyme de témoignage :
le rapport des sens, le témoignage des sens. Si raconter est le mot de la conversation, rapporter est celui de l'histoire, et si l'homme qui raconte nous plaît plus ou moins, celui qui rapporte nous apprend plus ou moins de choses, nous fournit plus ou moins de connaissances ou de renseignements. On lit dans Tacite, traduction de d'Alembert : « La plupart des choses que j'ai rapportées ou que je rapporterai paraîtront sans doute peu dignes d'être connues ; mais il ne faut pas comparer ces annales aux anciennes histoires du peuple romain. » Bossuet dit au commencement de l'oraison funèbre du prince de Condé avec lequel il avait vécu : « On lès raconte partout (ses victoires et les merveilles de sa vie) ; le Français qui les vante n'apprend rien à l'étranger ;* et, quoi que je puisse aujourd'hui vous en rapporter, j'aurai encore à répondre au secret reproche d'être demeuré beaucoup au-dessous. »
Rendre compte se dit d'abord de l'action d'un intendant qui donne une idée de sa gestion et la justifie auprès de celui de qui il tient sa charge. On rend compte à qui de droit, à qui on doit compte, à un maître, à un supérieur. « C'est ce que j'ai appris de la bouche de Sa Majesté, en lui rendant compte de la disposition des choses. » Boss. «Comines rendit compte de cette réponse à Jean de Rohan, amiral de France, qui commandait pour le roi dans ces quartiers. » Id. « Agricola, dans ses dépêches, rendait compte de sa victoire sans ostentation. » d'Al. « Popilius revint à Rome rendre compte au sénat du succès de son ambassade. » Roll. « Socrate fut appelé devant les juges pour rendre compte de ses sentiments sur la religion. » Id. « Si quelque chose pouvait encore étonner dans l'extravagance de l'orgueil humain, ce serait de l'entendre dire à Dieu : je ne puis croire que tu aies jamais rien produit, à moins que tu ne me rendes compte de tout l'emploi de ton éternité. » La h. « Isocrate composa son éloge : il y rend compte à la patrie et aux lois de l'usage qu'il a fait de son éloquence. » Thom.
2° Déduire, 'exposer. Faire connaître à quelqu'un, mettre sous les yeux de son esprit, non plus ce qu'on a vu, entendu ou fait, quelque chose d'effectif, mais ce qu'on pense.
Entre déduire et exposer la différence est aussi simple que certaine. -Déduire, du latin deducere, tirer de, étirer, signifie mettre en long, dérouler; exposer, latin exponere, mettre en vue, étaler, c'est mettre ou étendre dans tous les sens. On déduit au long : « Xénophon déduit fort au long les raisons qu'il n'avait d'abord touchées que légèrement, et sur son avis on nomme des commandants. » Roll. Mais on expose amplement : «Vous n'attendez pas que je vous explique par ordre le détail presque infini des préceptes de la rhétorique, vous les avez lus dans les livres où ils sont amplement exposés. » Fén.
En déduisant on présente une suite de choses, on fait une sorte d'énumération. « Toutes ces circonstances sont déduites au long dans le manuscrit dont je vous ai parlé. » Laf. « Les vingtquatre vieillards, pour plusieurs raisons qu'il serait trop long de déduire ici, signifient tous les
esprits bienheureux. » Boss. « Il arrive par une suite d'événements qui seraient trop longs à déduire, que.... » Lah. Mais en exposant on met comme un tableau sous les yeux. « Il est question de peindre une pensée, et de Vexposer aux yeux d'autrui, c'est-à-dire aux yeux de l'esprit. La première parole a déjà ébauché ou tracé la ressemblance de ce qu'elle représente, mais le synonyme qui suit est comme le second coup de pinceau qui achève l'image. » Vaug. « Tacite paraît regarder le dogme de la Providence comme une opinion rejetée par plusieurs sages de l'antiquité, et qu'il expose sans la combattre. »