RÉCOMPENSER, PAYER, RECONNAITRE
Faire du bien à quelqu'un, à cause d'un bien qu'on en a reçu ou qu'il a fait.
On récompense <toute sorte de mérite, et, par exemple, les bons sentiments, l'affection, le zèle, et le bien qu'ils portent à faire. Mais on ne paye proprement que les services et la peine; car la paye est l'argent qu'on donne à des soldats et à des ouvriers, c'est-à-dire à des gens et au travail de gens qui sont au service. « Dieu ne récompense pas toujours par un succès prompt et visible le zèle de ses ministres...; nous voudrions être payés comptant de nos peines par un fruit soudain et visible. » Mass.
J'attendais ton retour pour pouvoir avec gloire
Recompenser ta flamme et payer ta victoire. Corn.
Quand pourrai-je, dit-il, au gré de ma justice,
Récompenser ton zèle et payer ton service? Volt.
Reconnaître a cela de propre qu'il ne s'applique jamais aux personnes : on ne dit pas, dans l'acception dont il s'agit ici, reconnaître quelqu'un comme on dit le récompenser et le payer; mais on dit reconnaître aussi bien que récompenser et payer des soins, des services, etc.
SUPPLÉMENT
Étranger à la personne qui es1# l'objet de l'action, reconnaître est tout relatif au sujet. D'une part, il exprime que le sujet se souvient du bien reçu, qu'il s'avoue redevable et obligé, s'oit qu'il s'acquitte ou ne s'acquitte pas actuellement en récompensant et en payant : « Il plaignit le maréchal de servir un prince ingrat qui, loin de récompenser les services, ne savait pas même les reconnaître. » Ducl. D'autre part ou d'autres fois il indique dans le sujet un, sentiment, celui de la reconnaissance ou de la gratitude ; en sorte que reconnaître revient à récompenser ou à payer avec une sorte de tendresse ou de souvenir affectueux. « Le roi dit à Aspase : Si vous pouvez découvrir la cause de la mélancolie de mon fils et m'en instruire, je saurai reconnaître ce bon office en père et le récompenser en roi. » Marm. C'est le cœur qui reconnaît; c'est la main qui récompense et qui paye.
REÇU, QUITTANCE, ACQUIT. Écrit par lequel on déclare avoir touché une certaine somme d'argent.
Reçu d'abord est séparé des deux autres mots par une grande différence. Il se dit quelle que soit la personne qui a remis l'argent, et quelle qu'ait été son intention en le remettant, de le donner, par exemple, ou de le confier ou de le laisser en dépôt; au lieu que la quittance et V acquit supposent toujours et nécessairement de l'argent payé par un débiteur qui par là s'acquitte ou se libère. « Je soulageais tous les pauvres de mon faubourg de sommes assez considérables. J'ai les reçus de ma section et ses très-doux remerciements. » Beaum. « J'eus tout l'argent que je voulus pour mon voyage (en Prusse aux frais du roi de France) , sur mes simples reçus, de M. de Montmartel. » Volt. « Il n'est pas assez simple pour confier des billets d'une si grande importance sans en tirer un reçu. » Id. « Allez déposer la somme chez votre notaire, dont vous tirerez un reçu. » Dest.
Quittance et acquit, dont la racine est la même, quitte, quietus, tranquille, qui n'a plus à s'inquiéter (de sa dette), se ressemblent beaucoup. Cependant la quittance, qui fait l'action d'acquitter, se considère plutôt d'une manière concrète ; et l'acquit, état de celui qui est acquitté, donne l'idée de quelque chose d'abstrait, de l'effet opéré par la quittance. La quittance est propre à décharger, c'est un titre de libération ; l'acquit est la décharge ou la libération même. « Il me dit qu'il .m'enverrait les quittances de ces objets que l'on avait payés pour moi à Yacquit de la masse entière. » Beaum. Quittance fixe l'attention sur l'écrit lui-même, qui est sous seing privé, par devant notaire, sur papier timbré, etc.; acquit fait penser à l'état de la personne qui par cet écrit se trouve délivrée d'une dette. Une bonne quittance est revêtue de toutes les formalités légales ; un bon acquit a toute la valeur intrinsèque possible, met bien le débiteur à l'abri de toute réclamation ultérieure.
REDIRE , RÉPÉTER. Rendre de nouveau par la parole ou par écrit.
Redire, c'est proprement renouveler l'expression d'une pensée; et répéter (du latin repetere,
î recommencer, reprendre), recommencer à parler. Comme dire, redire suppose nécessairement quelque chose qui est l'objet de l'action; il est matériel, il se rapporte à ce qui fait la matière ou le fond du discours. Répéter est, au contraire, purement formel, tout relatif à la forme, aux mots. Vous redites le secret qu'on vous a confié; un perroquet et l'écho répètent les sons de notre voix. « Je dis au régent que je n'avais point de nouveaux raisonnements à faire, que je lui avais tout dit, que redire ne serait que répéter et rebattre. » S. S. Ce qui prédomine dans redire, c'est le sens : on redit les choses pour les inculquer. Mais répéter est préférable là où on ne considère que la manière ou l'art de s'exprimer;, aussi y a-t-il des répétitions et non des redites de mots , aussi distingue-t-on en rhétorique une figure appelée répétition et non redite. Dans un examen critique de Mérope, après avoir cité un passage où Mérope , cette mère incomparable , exprime de plusieurs manières l'unique sentiment dont elle est pénétrée, Laharpe ajoute : « Ce n'est pas là répéter, c'est redoubler, et l'on ne saurait trop le redire aux auteurs tragiques : quand une fois vous avez trouvé le chemin du cœur, avancez toujours. » L'effet trop ordinaire des redites et des répétitions est d'ennuyer en reproduisant, les unes les mêmes choses, les mêmes pensées, les autres les mêmes façons de parler, les mêmes sons, les mêmes phrases ou les mêmes tournures.
Tandis que du vainqueur qui marche vers le temple
Toutredit les exploits, tout répète le nom.... Del.
Etant relatif au fond, redire s'emploie bien quand il est question de choses réelles et sérieuses. « Chacun en redisant les vices de votre frère y ajoute de nouvelles circonstances. » Bourd. « C'est parce que vous n'avez pas profité de ce qu'on vous l'a déjà dit, que je vous le redis encore. » Pasg. « Nous regardons comme un devoir de redire ici que.... » Volt. Mais, n'ayant rapport qu'à la forme, répéter est préférable en parlant de faux bruits et de fables. « Combien d'histoires se racontent comme des choses certaines et avérées et ne sont néanmoins que de faux bruits et de simples imaginations! On les croit comme on les entend, et on les répète de même. » Bourd. « Eumée répète à Télémaque le roman que lui a fait Ulysse. » Fén. « Pourquoi sera-t-il permis à Rollin de nous redire , de nous répéter la fabuleuse enfance de Cyrus ? » Volt.
D'un autre côté, comme on ne dit jamais sans dire quelque chose, on ne dit jamais sans dire à quelqu'un. Il en est de même de redire, il est toujours transitif. Mais répéter est volontiers intransitif, réfléchi; de là vient qu'on dit se répéter et que dans une de ses acceptions répéter marque l'action de se dire plusieurs fois à soimême en particulier une certaine chose afin de la savoir par cœur. On redit pour les autres, on répète quelquefois pour soi. « Vous n'ignorez pas combien vous m'êtes cher; mais vous aimez à vous le faire redire; et comme je n'aime guère moins à le répéter, il vous est aisé d'obtenir ce que vous; voulez. » J. J.
RÉEL, EFFECTIF. Qui existe ; qui n'est pas seulement en idée ou fictif.
Réel se dit des choses qui sont, et effectif des choses qui se font. Ce qui est réel est une chose (res), existe dans la nature. Ce qui est effectif {efflcere, ex facere, faire) est un fait ou de fait, se fait, a lieu, se pratique. Le monde réel, des maux réels, un personnage réel, sont ou se trouvent dans la nature. Dieu a rendu effective dans son fils cette idée de vertu (Boss.); Fénelon oppose une autorité effective à une autorité de nom, et Bossuet des combats effectifs à des images de la guerre; ce sont choses de pratique ou d'exercice. Tous les philosophes delà secte de Pyrrhon, qui ont vécu dans l'antiquité ou clans les temps modernes ont été des Pyrrhoniens réels; mais « il n'y en a jamais eu d'effectifs et de parfaits. » Pasc. D'effectifs, c'est-à-dire qui se soient conduits conformément à leurs doctrines. Le soleil est réellement plus grand que la terre, et c'est effectivement la terre qui tourne autour du soleil. Dans l'eucharistie , la présence de Jésus-Christ est réelle, et il se fait un changement effectif du pain et du vin (Boss.) « Que serace de la frayeur que des maux réels font sur notre esprit, par la crainte rdu tort effectif que les autres hommes peuvent nous faire? » d'Ag.
Réaliser, c'est rendre réel, donner la réalité ou de la réalité, donner une existence objective : il ne faut pas réaliser des abstractions. On réalise des chimères en faisant qu'elles soient des choses > qu'elles prennent corps, pour ainsi dire. Effectuer, c'est en venir au fait7 et ne pas s'en tenir aux projets, aux paroles; ce mot s'emploie très-bien en ce sens d'une manière absolue et sans indication d'aucune chose. Un amant jure de se tuer, mais il n'effectue pas (Mol.). Tel homme, pour votre avancement, avait seulement désiré ; tel autre a effectué (S. S.). Si vous réalisez vos promesses, vous donnez ce que vous avez promis ; si vous effectuez vos promesses , vous faites ce que vous avez promis. C'est à une chose que vous donnez l'existence, en réalisant, et c'est à une action, à un fait que vous en venez en effectuant. On réalise mais on n'effectue pas sa fortune ou des chimères. Et d'autre part, on effectue mais on ne réalise pas le projet de se tuer.
RÉEL, VRAI, CERTAIN. Ce que vous dites est réel, vrai, certain, c'est-à-dire ne manque pas de fondement, ou plutôt est.
MaisreeZ, tout objectif, ne regarde que les choses mêmes que vous dites : elles sont. Vrai et certain désignent aussi ces mêmes choses comme étant, mais avec un rapport subjectif à des esprits qui les conçoivent ou les croient : ce qui est vrai est comme on le rend ou l'exprime; ce qui est certain est sans doute. Réel n'est pas un terme de philosophie comme vrai et certain : aussi ne diton pas, il est réel que...., comme on dit, il est vrai ou certain que.... Réel sert à qualifier des choses qui sont et en tant qu'elles sont, indépendamment de notre intelligence ; vrai et certain qualifient des choses qui sont dans notre entendement ou en viennent, des idées, des images, des jugements, des propositions. Il y a probablement dans la nature une foule de choses réelles qui ne peuvent être dites ni vraies, ni certaines, parce
que notre esprit|n'étant jamais arrivé jusqu'à elles n'a pu s'en faire une idée ni une opinion. Ce qui n'est pas réel a un défaut essentiel : c'est quelque chose de vain, de chimérique, qui manque de solidité, qui n'est qu'apparent, sur quoi on ne doit pas compter bu faire fond. Ce qui n'est pas vrai ou certain n'a qu'un défaut idéal ou intellectuel : c'est quelque chose de faux, de mensonger, de douteux, à quoi il faut se garder de croire.
Vrai et certain se rapportent à différentes opérations de l'esprit, savoir : vrai à l'idée, et certain au jugement. La vérité regarde la manière dont on se représente les objets ou dont on les représente aux autres : ce qui est vrai est conforme à la nature des choses, et non pas faux, inexact, imparfaitement exprimé. La certitude regarde l'acquiescement de l'esprit : ce qui est certain est digne de foi et non pas douteux, détermine la croyance et ne permet pas de rester en suspens et indécis Tout est vrai dans un roman ou un tableau purement imaginaire où tout est rendu d'une manière naturelle et conforme au train ordinaire des choses; mais il n'y a rien de certain. Une chose, au contraire, est certaine sans être vraie, si on a pour y croire des motifs puissants et que pourtant au fond ce soit une erreur. « S'il est vrai, comme il est certain que.... » Boss. Il est certain pour le vulgaire que le soleil tourne autour de la terre,, mais cela n'est pas vrai.
En résumé, ce qui est réel existe effectivement ; ce n'est pas une idée, une abstraction, un être de raison, une pure création de l'esprit. Ce qui est vrai représente les choses comme elles sont; ce n'est point une image incomplète, infidèle ou altérée. Ce qui est certain emporte conviction et ne laisse pas lieu au doute.
RÉFLÉCHIR, MÉDITER, RUMINER. Appliquer intérieurement son esprit à quelque sujet de pensée.
Réfléchir marque un retour de l'esprit à quelque chose qui a déjà eu lieu ou qui l'a déjà occupé; la réflexion manque d'originalité, et elle se rapporte au passé , elle est rétrospective : vous réfléchissez à ce que ou sur ce que vous avez fait, vu ou entendu. Au contraire, méditer, meditari, machiner, préparer, c'est porter et arrêter son attention sur quelque chose à quoi on n'avait point encore pensé ; la méditation est féconde, créatrice, et relative à l'avenir ou préparatoire : vous méditez un projet, quelque chose à faire, à produire, à mettre au jour. Si on ne réfléchit, l'expérience ne sert à rien ; sans la méditation, le génie est impuissant. — Réfléchir a plus de rapport à la pratique, à la conduite de la vie, et méditer en a davantage à la théorie ou à la spéculation : l'homme sage ou prudent réfléchit ; le philosophe, l'homme abstrait, l'utopiste, le rêveur médite. — Il semble aussi que méditer suppose une plus grande application. « Méditer, dit Condillac, c'est réfléchir longtemps et profondément sur un sujet. » Aussi méditer se met-il bien après réfléchir apparemment pour renchérir. « Je vous promets bien de m'occuper beaucoup du respectable objet de vos lettres, d'y réfléchir, d'y méditer. » J. J.
Ruminer, remâcher, c'est penser et repenser,
SUPPLEMENT
rouler dans son esprit, faire quelque chose d'analogue à ce que font les animaux ruminants, qui font revenir, pour la tourner et la retourner, la nourriture qu'ils ont avalée. Familier d'abord, ce verbe a pour second caractère d'exprimer une action, non pas forte comme réfléchir et méditer, mais continuelle. « Je n'avais cessé de ruminer en moi-même les moyens de sauver Maurepas. » S. S. « J'aurai le temps de ruminer tout cela jusqu'à la belle saison. » J. J.
Il s'en retourne, il rumine, il repense, Il rêve tant, qu'enfin il dit en soi — Laf. Il avait dans la terre une somme enfouie, Son cœur avec, n'ayant autre déduit Que d'y ruminer jour et nuit. Id.
— D'ailleurs, non-seulement ruminer le cède en noblesse à ses deux synonymes, mais encore il se prend plus volontiers en mauvaise part. « Étant d'un naturel cruel et malin, toujours ruminant à part soi quelque dessein de nous nuire, le génie du mal n'avait point d'autre plaisir que de tremper, disait-on, ses mains dans le sang. » Boss.
Mais quoi ! chacun de nous dans la société Porte souvent l'humeur chagrine De l'intraitable vanité,
Ou les projets cruels que la haine rumine. Del.
RELEVER, REHAUSSER. Ces mots sont pris ici au figuré, en tant qu'ils signifient faire ressortir, donner du relief ou de l'éclat.
Ils diffèrent comme au propre, et à peu près de la même manière que les verbes simples lever et hausser (Voy.). Relever se dit de ce qui par soimême est bas, et rehausser de ce qui est haut, de ce à quoi on ne fait qu'ajouter un nouveau degré de hauteur. « Les casques des Samnites étaient relevés d'une aigrette pour rehausser la taille. « Roll. Vous relevez en faisant paraître ce qui ne paraît point, ou ce qui paraît très-peu, ce qui est pour ainsi dire à bas ou tombé ; vous rehaussez en donnant un nouveau lustre à une chose qui brille déjà. Un peintre relève son tableau en y mettant des couleurs vives et éclatantes sans lesquelles il serait terne et plat ; les ombres dans un tableau rehaussent l'éclat des couleurs, c'est-àdire qu'elles l'augmentent simplement. Sans les assaisonnements ou les agréments qui les relèvent, les mets ou les ouvrages d'esprit seraient insipides ; si on n'a soin de rehausser certaines choses , elles ne sont pas assez hautes, assez grandes, assez belles, assez frappantes.
On relève proprement la bassesse (Bourd. , Mass.) ou la médiocrité (d'Al.) ; on rehausse la grandeur (Boss. , Nie), l'éclat (Rac. , Roll.), la
| gloire (Corn., Roll.). On dit qu'une chose est relevée par une autre ; on dit qu'une chose est en-
: core rehaussée par une autre. « Quelque grand que soit le sujet, vous avez toutes les qualités nécessaires pour le rehausser encore. » Sév. « La
jolie figure de l'écureuil est encore rehaussée, parée par une belle queue en forme de panache, qu'il relève jusque dessus sa tête. » Buff.
« Notre passion nous couvre les défauts de nos amis et relève avec éclat leurs plus petits avantages. » Mal. « Le satirique est obligé de se détourner sur de petites choses qu'il relève par la beauté de son génie et de son style. » Labr.
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs Relevait de ses yeux les timides douceurs. RAC. a Ce tour d'esprit distingue les grands auteurs des médiocres, et relève quelquefois leurs productions les plus faibles. » P. A. « Vous pourriez trouver basses quelques-unes des actions des saints , où il y a un trait secret de Dieu, qui les relève. «Boss. — Vous verrez ma mort en ce combat.
Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat.
«Les rois étaient persuadés que la palme olympique rehaussait de beaucoup l'éclat du sceptre et du diadème. » Roll. « 0 Dieu, rehaussez les dons de la nature dont vous l'avez ennobli (le jeune Louis XV) par l'éclat immortel de la piété. » Mass. « Charité qui mérite les plus grands éloges.... Mais 'savez-vous encore ce qui en rehausse le prix ? » Bourd. «M. de Lavardin a de très-bonnes et grandes qualités... ; et puis tout d'un coup une douceur et une déférence pour le gouverneur qui le rehaussent encore. » Sév.
RELIGIEUX, MOINE. Personnage dévot qui s'est particulièrement consacré à Dieu en s'astreignant à suivre la règle de quelque ordre ou de quelque congrégation.
Religieux exprime le genre, et moine une espèce. Le religieux est entré en religion, mais ce peut être sans avoir rompu avec le monde, et sans avoir fait de vœux : tels étaient les oratoriens et tels sont les Frères de la Charité. Le moine est un religieux cloîtré, vivant sous le froc dans un monastère, mort au monde et engagé par des vœux.
Mais les moines étant, sinon tous les religieux, au moins des religieux, et les plus nombreux de tous sans comparaison, il importe de savoir quand est-ce qu'il convient de les appeler du nom général de religieux ou de leur nom spécifique de moines.
Religieux se dira plutôt pour signifier l'état, d'une manière vague; et moine s'emploiera de préférence quand il s'agira de déterminer Tordre spécial du personnage en question. Luther était un religieux, un moine augustin. a Ces coutumes ont été rédigées par saint Udalric, moine de cet ordre (de Cluny).... Il est marqué dans ce livre que les religieux infirmes ne recevaient que le corps (de Jésus-Christ) qu'on leur donnait trempé dans du vin non consacré. » Boss.
Une autre différence, qu'on trouve plus souvent observée et à laquelle l'usage veut qu'on se conforme rigoureusement, consiste en ce que religieux se prend toujours en bonne part et moine ordinairement en mauvaise. L'idée du religieux ne renferme rien que de louable, c'est celle d'un homme qui est religieux par excellence, qui fait de sa religion une profession expresse. « Sommesnous plus forts que tant de religieux et tant de solitaires, les élus et les amis de Dieu? » Bourd. « Rappelez en votre esprit tout ce que font encore tant de religieux dans le cloître et tant d'âmes vertueuses jusques au milieu du monde. » Id. « Tels sont les devoirs, tel est l'état sublime des religieux; tels on en trouve encore aujourd'hui dans tous les cloîtres. » Thom. « La vente des messes est une légère rétribution dont subsistent
les pauvres religieux et les prêtres habitués. » Volt. « Je sortis sans argent; car j'avais donné tout le mien à ces bons religieux. -» Les. Mais l'idée du moine est odieuse en elle-même, c'est celle d'un homme qui vit seul, jxovoç, et pour lui seul; et, de plus, elle est odieuse par le souvenir des excès et des abus de la vie monacale surtout à l'époque de la réforme. On dit un vilain moine (Dm.), un moine intrigant (Vert.), des moines apostats (Boss.). « Quoi donc! Socrate, Aristide, Solon, Trajan, Marc-Aurèle, etc., seront-ils dévorés dans des feux éternels, tandis qu'un moine sera sauvé? » Thom. « Les jésuites étaient orgueilleux au point qu'ils firent donner une lettre de cachet à un ecclésiastique qui les avait appelés moines. » Volt. « Lecamus, évêque du Belley, assure dans son Apocalypse que le nom de moine est devenu si infâme et si exécrable qu'il est regardé par les moines mêmes comme une sale injure et comme le plus violent outrage qu'on leur puisse faire. » Id. Dans un dialogue entre Lucien, Erasme et Rabelais, Érasme -définit ainsi la profession de moine : « C'est celle de n'en avoir aucune, de s'engager par un serment inviolable à être inutile au genre humain, à être absurde et esclave, et à vivre aux dépens d'autrui. » Sur quoi Lucien s'écrie : « Voilà un bien vilain métier. » Id.
« Les mots de magistrat et de robin, de gentilhomme et de gentillâtre, d'officier et d'aigrefin, de religieux et de moine, ne signifient pas la même chose. » Volt. « Les artisans, les cultivateurs, qui gagnent leur pain à la sueur de leur front, voyaient avec douleur des moines entourés du faste et du luxe des souverains.... Il y avait cependant partout des hommes de mœurs trèspures, des religieux soumis de cœur à des vœux qui effrayent la mollesse humaine. » Id. « Ce pécheur endurci ne fit pas à notre carme une réception plus gracieuse. Retire-toi, moine, lui criat-il, ta figure me déplaît. Le religieux, au lieu de se rebuter, répondit avec douceur. » Les. « L'évêque de Strengnâs dit que tout le clergé et les religieux avaient au grand-maréchal d'étroites obligations...; qu'après tout on était obligé d'avouer que les moines avaient introduit dans l'Église, sous l'apparence de dévotion, plusieurs superstitions qui défiguraient entièrement le christianisme. » Vert.
RELIGION, CULTE, ADORATION. Ces mots expriment ou concernent l'application de l'homme ou d'une société d'hommes aux choses de Dieu.
Religion, de relegere, relire, méditer, ou peutêtre de religare, lier, attacher, est le plus général : on dit bien la religion naturelle, la religion révélée ; l'histoire des religions. Il représente l'homme employant pour s'adonner à Dieu et à ce qui regarde Dieu toutes les facultés de sa nature, particulièrement son intelligence. La religion a cela de propre, qu'elle est théorique aussi bien que pratique; elle emporte l'idée de dogmes, de croyances qu'on professe : embrasser une religion, savoir ou ignorer sa religion.
Le culte et Vadoration, au contaire, sont uniquement pratiques, exclusivement relatifs à la
sensibilité et à l'activité humaines, dont ils marquent des développements ou des manifestations par rapport à Dieu. Les hommes sont des animaux religieux ou qui ont de la religion, ils connaissent la divinité; par le culte et Vadoration ils exercent leur religion, ils rendent à la divinité en sentiments et en actions ce qui lui est dû selon ce que leur religion leur enseigne. En même temps qu'elle donne de Dieu les notions les plus justes, la vraie religion apprend à rendre à Dieu le culte et Vadoration les plus dignes de lui. L'excès est condamnable en tout, même en matière de religion et en fait de culte ou (Vadoration. — Ensuite, comme la religion, spéculative de sa nature , ne nous établit pas toujours en relation par la conduite avec l'Etre divin, elle ne se rapporte qu'à nous; au lieu que le culte et Vadoration, par la raison contraire , se rapportent à Dieu qui y a droit ou qui les obtient. Aussi dit-on bien , la religion d'un peuple , la religion des Egyptiens , par exemple, et le culte ou Vadoration de Dieu, d'Isis, de Sérapis, des idoles. « Ils veulent eux seuls, ô mon Dieu, être les arbitres de leur religion.... Ils vomissent en secret leurs blasphèmes contre la majesté de votre culte. » Mass.
Le culte (en latin cultus, de colère, cultiver, soigner, s'occuper de) est à son tour plus général que Vadoration; et la preuve, c'est qu'on dit un culte (Vadoration (Bourd.). Dans le culte sont compris toutes les manifestations de nos sentiments et tous nos actes qui ont la divinité pour objet, invocations, actions de grâces, témoignages d'amour, de fidélité, de dévouement, de résignation. Mais Vadoration est la démonstration d'un seul sentiment, le respect; c'est essentiellement un hommage. « Le profane même ne parle que d'adoration, que d'hommages, que de dépendance. » Boss. «L'esprit n'a pas un moment accompagné toutes ces démonstrations de respect et d'adoration. » Bourd. Dans une de ses acceptions dérivées, adorer signifie rendre des respects extraordinaires en se prosternant : les rois de Perse se faisaient adorer. Et primitivement adorer, c'est porter la main à la bouche, ad os, en parlant avec respect.
RENFERMER, RECELER. Contenir une chose de telle façon qu'elle est retirée, hors de la portée et comme inaccessible.
Ce qui renferme une chose la rend difficile à prendre, à tirer de là, à. enlever. « Toute la montagne de Goyer est remplie de mines d'étain; mais le roc qui les renferme est si dur qu'on est obligé de le faire calciner par le feu avant d'en tirer les blocs. » Buff. Mais ce qui recèle une chose la rend proprement difficile à découvrir. « Nous remplîmes nos poches de ducats; nous en mîmes dans nos chausses, et dans tous les endroits que nous jugeâmes propres à les receler. » Les.
A force d'industrie , l'homme est parvenu à extraire les métaux de la terre qui les renferme: mais il n'a pas encore été assez habile pour retrouver les trésors engloutis et recelés dans les abîmes de la mer.
RENONCER, se DÉSISTER, se DÉPARTIR, se
SUPPLEMENT
DÉPORTER. Quitter volontairement, expressément, quelque chose de bon, cesser d'y tenir et de le vouloir.
C'est ce que renoncer exprime simplement. — Se désister, ne pas persister ou ne pas résister, c'est renoncer à une chose commencée, à une démarche à demi faite , s'arrêter au milieu. « On a commencé, il faut finir.... On poursuit, on s'anime par les contradictions; la vanité soutient, supplée à la raison qui cède et qui se désiste. » Labr. « Les tribuns voyant qu'ils se compromettraient, s'ils résistaient davantage, se désistèrent de leur opposition. » Cond. — Se départir, c'est renoncer à une règle de conduite ou de croyance, cesser de s'y conformer, s'écarter de la bonne voie. « Fidèle à suivre la voie qui lui a été tracée, le soleil ne s'en est jamais départi. » Mass. « Il a plu à MM. les intendants des postes de se départir des courtoisies qu'ils avaient ci-devant pour moi. » Volt. « Le sénat ne se départait jamais des maximes anciennes. » Montesq. — Se déporter, c'est renoncer à quelque chose de disputé ou de litigieux. « Dès que vous voudrez pour cet ami, ce voisin, ce concurrent, vous déporter de tel et tel intérêt, qui fait contre vous son chagrin, dès là vous aurez avec lui la paix; et souvent la paix vaudra mieux pour vous que l'intérêt qu'on vous disputait , et à quoi vous renoncez. » Bourd.
On renonce à une poursuite en ne la faisant pas. On s'en désiste en la discontinuant. On s'en départ en manquant à la faire. S'en déporter annonce qu'il s'agit exclusivement d'une poursuite judiciaire.
On renonce proprement à quelque chose d'avantageux. On se désiste proprement d'une entreprise. On se départ proprement d'une manière ordinaire d'agir ou de croire, d'une loi, d'un principe, d'une opinion. On se déporte proprement d'un procès.
Il ne faut renoncer que pour avoir quelque chose de meilleur ou par pur désintéressement. Il ne faut se désister que quand on a eu tort de commencer ou qu'on rencontre, chemin faisant, des obstacles insurmontables. Il ne faut se départir que de ce qui est illégitime ou faux. Il faut se déporter toutes les fois qu'on est à peu près sûr de perdre sa cause ou qu'on veut immédiatement avoir la paix avec la partie adverse.