SALIR, SOUILLER, TACHER, BARBOUILLER
Faire qu'une chose ou une personne cesse d'être propre, nette ou pure.
Salir, rendre sale (de l'ancien haut-allemand solo, trouble en parlant d'un liquide), est le mot général.
Souiller, rouler dans une souille (du latin suillus, de cochon), dans un lieu bourbeux comme celui où le cochon se vautre , ne s'emploie guère qu'au figuré, ainsi que le remarque expressément l'Académie. — Que si souiller se dit quelquefois au propre, c'est ordinairement en poésie ou dans le style soutenu.
Un temple où le druide
Souillait de sang humain son autel homicide. Del.
Et de son sang glacé souillant ses cheveux blancs,
La tète d'un héros roule aux pieds des brigands. Id.
— Si, d'autre part, salir se prend bien dans l'acception figurée, c'est d'une manière moins abstraite et moins naturelle pour ainsi dire, en rappelant davantage ou plus souvent le sens propre. « Rien ne souille et n'avilit plus la noblesse et la sainteté de notre ministère que cet indigne penchant (l'avarice).... Quelle indignité, lorsque le dispensateur des biens éternels devient lui-même l'esclave d'un tas de boue qui le salit et le couvre d'opprobre! » Mass. Le même écrivain dit encore que l'avarice est un vice qui souille presque toute la sainteté des ministres de Dieu, une lèpre qui les salit pour la plupart. — D'ailleurs, salir, c'est mettre de la saleté simplement, et souiller, c'est en couvrir, comme s'en couvre le cochon qui se vautre dans la fange; en sorte que souiller veut dire salir beaucoup, salir jusqu'à gâter, à perdre, ou à rendre dégoûtant.
Tacher, faire des taches, signifie salir en un endroit ou par places seulement. « Ce sac était lié d'un ruban rouge et taché d'encre au milieu. » Les. Au figuré, par conséquent , tacher est en quelque sorte le diminutif de salir, au lieu d'en être l'augmentatif comme souiller, il dit moins au lieu de dire plus. La mémoire d'un homme est salie par toutes ses mauvaises actions, souillée par des crimes ou des lâchetés; pour la tacher, il suffit d'une seule mauvaise action ou de simples fautes, de simples faiblesses. « La plupart des poëmes demeureraient en un pitoyable état si l'on en retranchait tout ce qui s'y rencontre de personnages méchants, ou vicieux, ou tachés de quelque faiblesse qui s'accorde mal avec la vertu. » Corn.
Barbouiller, faire à quelqu'un qui est imberbe ou rasé une sorte de barbe en lui appliquant des couleurs autour de la bouche, c'est salir précisément et uniquement le visage. « Pour le visage, le secrétaire se le barbouilla de suie. » Les. a Pour la rendre plus ridicule, on lui avait barbouillé le visage de jaune. » Ham. Ce mot ne s'emploie que familièrement au figuré, a II me semble que Lambertini s'est bien barbouillé dans le conclave et qu'il a joué un assez mauvais personnage en se liguant avec Albéroni. » Hén. On
lit dans le Chevalier à la mode de Dancourt : « Je la connais; elle est d'une humeur violente; elle se croit offensée, et elle est femme à vous barbouiller terriblement dans le monde. » Et dans les 3Iémoires de Saint-Simon : a Je ne barbouillerais pas ces mémoires du nom et du retour de ce bas financier sans les raisons curieuses qui s'en présenteront d'elles-mêmes en cet article. »
SAUVAGES, BARBARES. Noms que donnent les peuples civilisés à ceux qui ne le sont point. « Il y a cette différence, dit Montesquieu, entre les peuples sauvages et les peuples barbares, que les premiers sont de petites nations dispersées qui, par quelques raisons particulières, ne peuvent pas se réunir; au lieu que les barbares sont ordinairement de petites nations qui peuvent se réunir. Les premiers sont .ordinairement des peuples chasseurs; les seconds, des peuples pasteurs. »
Remontons aux idées primitives. Sauvage est le latin silvaticus, qui erre et vit dans les bois à la manière des animaux qui ne sont point domestiques. Barbare est la qualification appliquée par les Grecs à tous les peuples étrangers, parce qu'ils se regardaient comme leur étant supérieurs dans les arts et la civilisation.
Ce qui caractérise les sauvages, c'est l'isolement et l'amour de l'indépendance. Ils manquent de sociabilité : ils vivent sans police, sans subordination et sans lois, ou du moins ils se réunissent à peine en petites bourgades ou en petites peuplades sans rapport les unes avec les autres, et « tout l'objet de leur police est la liberté naturelle. » Montesq. « Ils ont presque tous de l'éloignement pour le travail et la culture de la terre. Ils croient qu'il n'y a que la chasse et la pêche qui soient un exercice noble et digne d'eux. » Id. « Il s'est formé des peuples presque sauvages dans les contrées autrefois les plus policées. » Volt.
Ce qui caractérise les barbares, c'est la grossièreté et la rudesse des mœurs. S'ils ne sont pas sans police, ils sont sans politesse, c'est-à-dire qu'ils manquent de cette douceur produite par la culture des arts : ils sont insensibles aux charmes de la poésie, de l'éloquence et de la musique, n'ayant d'estime que pour la force du corps et pour la valeur guerrière. « 11 y a toujours des barbares dans les nations les plus polies, et dans les temps les plus éclairés. » Volt.
tLes sauvages sont donc encore moins avancés en civilisation et plus voisins de l'état de nature que les barbares. « Saint André soumettra à son maître l'Épire, TAchaïe, la Thrace, la Scythie, peuples barbares, et presque sauvages. » Boss. « Entre l'état de l'homme sauvage et l'état de l'homme civilisé, et dans le passage de l'un à l'autre, est l'état de l'homme barbare. » Marm.
Les habitants de l'Amérique, avant qu'on en fît la découverte, étaient presque tous des peuples sauvages. Il s'en trouve encore beaucoup dans les îles de la mer du Sud et dans l'intérieur de l'Afrique. On peut compter principalement au nombre des peuples barbares les nations du Nord qui envahirent l'empire romain et celles qui plus tard établirent leur domination dans une grande partie de l'Asie, ainsi que sur la côte septentrio-
SUPPLÉMENT
nale de l'Afrique , laquelle porte encore le nom de Barbarie.
SAVEUR, GOÛT. En latin, sapor, gustus.
Qualité des objets et surtout des aliments par laquelle ils affectent le palais d'une certaine manière.
C'est l'idée primitivement et proprement exprimée par saveur, tandis que goût signifie d'abord le sens ou l'organe. « La saveur du cuivre, plus que répugnante au goût, annonce ses qualités funestes. » Buff. « La nature a voulu servir sur la table de l'homme des aliments d'une variété de saveur égale à la variété de son goût. » Bern. « La petite pointe d'ail assaisonnait le plat de morue avec une finesse de saveur et d'odeur qui aurait flatté le goût du plus friand gascon. » Marm.
Mais, comme goût se prend ensuite dans l'acception particulière de saveur, c'est alors seulement qu'il y a quelque synonymie entre les deux mots et qu'il devient nécessaire de les distinguer.
Cette distinction s'obtient en observant que goût doit garder quelque chose de sa première signification. Au lieu que saveur représente la qualité dans l'objet, goût la fait considérer par rapport au sujet. C'est la même différence qui existe entre odeur et senteur, entre aspect et vue. Avec telle saveur un corps est de telle ou telle sorte ; avec tel goût il nous cause telle ou telle sorte de sensation. « Si l'on voulait compter les acides végétaux par la différence de leurs saveurs, il y en aurait autant que de plantes et de fruits dont le goût agréable ou répugnant est varié presque à l'infini. » Buff. « Les objets dont la statue peut se nourrir sont ceux qu'elle distingue en plus de classes. Elle s'en fait des idées complexes, en les considérant comme ayant telle couleur, telle odeur, telle forme et telle saveur à la fois.... Elle les compare les uns avec les autres, et elle désire d'abord de se nourrir par préférence de ces fruits où elle se souvient d'avoir trouvé un goût qui lui a plu davantage. » Cond.
La saveur est une qualité peu sensible, chimique ou intellectuelle, pour ainsi dire, et caractéristique des corps. « La chaux a une saveur qui indique la présence d'une certaine quantité d'alcali. » Buff. « On doit rapporter la formation de ces acides et leur saveur au même principe. » Id." « Mis sur la langue, sa saveur (celle de l'étain) est déplaisante. » Id. Le goût, au contraire, est une qualité qui nous affecte beaucoup ou principalement envisagée comme nous affectant, une qualité toute relative à nous, à nos, sensations et à l'usage que nous faisons des choses pour nous nourrir, et c'est pourquoi le mot goût se dit plutôt des aliments. «La boisson des Éthiopiens est faite avec des tamarins et a un goût aigrelet. » Buff. « Il ajoute que ces chauves-souris sont bonnes à manger, que leur goût approche absolument de celui du lièvre. » Id. — « Les eaux pluviales donnent après l'évaporation une poudre terreuse très-fine, d'une saveur sensiblement salée et du même goût que le sel marin. » In.
Ce qui n'a ni goût ni saveur n'est pas très-sensible au palais et n'y est même pas assez sen-
sible pour y faire une impression distincte, c'est quelque chose de fade et d'insipide. « Ils cueillent tristement de misérables pommes sans goût et sans saveur . » Volt. « Le morceau qu'elles vous donnent n'a ny goust ny saveur. » Brant.
SAVOIR (FAIRE), MANDER. Apprendre quelque chose à quelqu'un par lettre ou par message.
Faire savoir, faire en sorte qu'on sache, est l'expression ordinaire. Mander, du latin mandare, charger, enjoindre, d'où le français commander, se dit du supérieur à l'inférieur.
« Mme de Maintenon manda à la duchesse de Ventadour de faire savoir à Mme de la "Vieuville qu'elle était dame d'atours de la future duchesse de Berry. » S. S. Dans Gil Blas, le comte d'Olivarès, premier ministre du roi d'Espagne, dit à Gil Blas, son secrétaire : « Don Alphonse, ton ami, n'était que gouverneur de la ville de Valence, je le fais vice-roi du royaume d'Aragon ; c'est ce que je te permets de lui faire savoir, et tu peux lui mander de venir prêter serment. » Les.
Cette distinction est si vraie, que mander implique parfois, comme dans ces deux exemples, l'idée d'un ordre, ou au moins d'une, invitation de l'autorité.
SCIENCE, ART. Système de connaissances.
«■ Les sciences et les arts font voir combien l'homme est ingénieux et inventif. » Boss.
La science ne comprend que des connaissances spéculatives, ainsi appelées parce qu'elles se rapportent à la contemplation seule de la vérité; ou | au moins on les considère indépendamment de la pratique. L'art, au contraire, est un système de connaissances réduites en règles, destinées et propres à guider l'action ou l'industrie. « La spéculation et la pratique constituent la principale I différence qui distingue les sciences d'avec les | arts. » d'Al. « La science se borne à la spéculation, et Y art produit un ouvrage. » Lah. a Les sciences exercent seulement les opérations intel- ; lectuelles; au lieu que les arts font produire quelj que ouvrage sensible. » Boss.
Il suit de là que les sciences sont plus relevées, plus nobles que les arts. « Hippocrate éclaira l'expérience par le raisonnement, et, à la faveur de cette méthode, Y art élevé à la dignité de la science, marcha d'un pas plus ferme. » Barth. « Je vous trouve tous trois bien impertinents de donner le nom de science à des choses que l'on ne doit pas même honorer du nom à' art et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier misérable de gladiateur, de chanteur et de baladin. » Le maître de philosophie au maître d'armes, au maître de musique et au maître à danser dans le Bourgeois gentilhomme. Mol.
La logique et la morale sont tout à la fois des sciences et des arts : des sciences, parce qu'elles enseignent une théorie, Tune sur le vrai, l'autre sur le bien; des arts, parce qu'elles prescrivent des préceptes pour diriger, l'une dans la recherche de la vérité, l'autre dans la pratique du bien.
SECOND, DEUXIÈME. Qui vient immédiatement après le premier.
Second est plus noble que deuxième, parce
qu'ils ont été formés, l'un d'un mot latin, secundus, l'autre d'un mot français, deux. On dira donc avec Fénelon : Dieu ne peut produire hors de lui un être infiniment parfait, qui serait une seconde divinité : et avec Mme de Sévigné : On me purge une fois, on me purge deux, et le lendemain de la deuxième je me mets à table.
Second, à la différence de deuxième, rappelle nécessairement premier, qui même se trouve d'ordinaire exprimé avant lui. « Le premier tome de notre dictionnaire est achevé; mais le second marche lentement.... Ce deuxième volume n'en est qu'à la moitié de l'M. » d'Ol. Voltaire, après avoir critiqué le premier acte d'une tragédie, ajoute que le second est encore pire ; mais il remarque ailleurs qu'il y a un mot trop rude au deuxième acte d'une tragédie dont il n'a pas cité le premier. Dans une maison, telle personne habite le premier, telle autre le second; mais le deuxième étage se considère indépendamm°nt du premier ou aussi bien par rapport au troisième, au quatrième, etc., que par rapport au premier. Second suppose premier comme Vautre suppose Yun: le premier..., le second... ; Vun..., Vautre....
Second, secundus, qui ou quod sequitur, celui ou ce qui suit, marque infériorité ou aide, c'està-dire en général qu'il qualifie, qu'il fait penser à la valeur. Mais deuxième, qui a le numéro deux pour ainsi dire, est simplement indicatif, détermine la place abstraction faite de toute autre idée. La seconde édition, la seconde partie d'un livre se distingue par telles ou telles qualités; mais sur le titre de ce livre on lit deuxième édition et en tête d'une de ces parties deuxième partie. On vante ou on réfute le second chapitre d'un livre; que si on ne veut que signaler l'endroit d'un livre où se trouve tel mot ou telle pensée, on dit, voyez dans le deuxième chapitre. Le grand Arnauld attaqua le second Éclaircissement ou la doctrine contenue dans le deuxième Éclaircissement de la Recherche de la vérité (Mal). Malebranche répondit. Arnauld répliqua, et reprocha à son adversaire de recourir à des défaites. Après en avoir examiné une, il poursuit en disant : « On va voir combien la seconde défaite est misérable, » Et c'est ce qu'il cherche à faire voir dans un article suivant qu'il intitule : Deuxième défaite. « Il y avait trois sortes de partis dans le parlement. Le premier était des Frondeurs..,. Le deuxième parti était des Mazarins.... Et le dernier était de ceux qui blâmaient l'emportement des premiers et n'approuvaient pas* aussi la retenue des seconds. » Laroch.
Enfin, second convient mieux pour désigner l'ordre, la place naturelle, essentielle ou de droit, et deuxième pour signifier le rang, une place assignée ou de fait, le résultat d'un classement. L'argent est le second des métaux précieux; dans telle ou telle classification des métaux précieux le deuxième est celui qu'on a cru devoir mettre à la suite du premier. L'habitude est une seconde (Bern.) et non une deuxième nature ; je suis le deuxième (Acàd.) et non le second sur une liste. Un enfant est le second des fils de son père , et il obtient à une distribution le deuxième prix ou un deuxième accessit. Fénelon reconnaît avec tout le
monde qu'il y a eu selon l'ordre nécessaire et fixe de la naissance un premier Denys de Syracuse et un second; mais au commencement d'un Mémoire sur les occupations de l'Académie il écrit : «Je diviserai ce que j'ai à dire en deux parties : la première regardera l'occupation de l'Académie pendant qu'elle travaille encore au dictionnaire; la deuxième, l'occupation qu'elle peut se donner lorsque le dictionnaire sera entièrement achevé. »
SECRET, CACHÉ, SOURD, CLANDESTIN, OC- CULTE. Qui est tel ou disposé de telle façon, qu'on ne l'aperçoit ou qu'on ne le voit pas.
Secret, quoique formé d'un participe latin, secretus, de secernere, mettre à part, est dans notre langue un adjectif pur; il n'a conservé peur nous aucun caractère verbal. Caché, au contraire, se rapporte manifestement à un verbe, à cacher, dont il est le participe. En conséquence secret signifie une qualité, et caché l'effet d'une action : on dit un lieu secret, et un trésor caché. Une maladie secrète est telle de sa nature; une maladie cachée est telle parce que celui qui en est atteint la cache, la couvre ou la tait. Un homme secret est impénétrable; un homme caché s'est rendu impénétrable à force d'empire sur lui-même, en se composant, en dissimulant. Vous direz plutôt, un sentiment secret, il est tout intérieur et ne se montre pas au dehors; mais il faudra dire de préférence, un crime caché, on a pris soin de le dérober aux yeux. Des desseins secrets restent inconnus, n'apparaissent pas; des desseins cachés sont tenus secrets, on fait en sorte qu'ils n'apparaissent pas. — Caché emportant, et emportant seul l'idée d'attention et d'effort pour éloigner de la vue, est propre à enchérir sur secret : « Ceci marque un vice intérieur, un venin secret et caché, une maladie de langueur, qui afflige la nature humaine. wMontesq. — Secret suppose une ignorance relative, et caché, une ignorance absolue. Ce qui est secret n'est pas su de tous, n'est pas public : une négociation secrète. Ce qui est caché n'est sHi de personne, demeure enseveli dans les ténèbres : des vérités cachées.
Oui, c'est un Dieu caché, que le Dieu qu'il faut croire.