L. Rac
Sourd,, qui ne fait pas de bruit, est d'une application plus restreinte : il se dit métaphoriquement en parlant d'une entreprise funeste, tendant à nuire ou à détruire, laquelle est conduite à la sourdine, sous-main, insidieusement, de manière à surpendre. De sourdes menées (Acad., J. J.), de sourdes pratiques (Acad., Corn., Boss., Mol.), de sourdes machinations (Boss.), une sourde trame (Corn., J. J.). « Je n'ai jamais ouvert aucun de ses livres, où je n'aie bientôt ressenti un sourd dessein de saper les fondements de la religion. » Boss. « Maulévrier avait de l'esprit, et un esprit fertile en intrigues sourdes. » S. S.
Clandestin et occulte n'appartiennent pas ou appartiennent moins que les mots précédents à la langue commune. Ils ont été pris du latin clandestinus et occultus, pour être transportés presque tels quels dans le français, où, isolés et sans famille, ils n'ont guère perdu de leur air étranger.
Clandestin est un terme de jurisprudence servant à qualifier quelque chose d'illicite et de
SUPPLEMENT
caché, quelque chose de fait en cachette contre les lois. Mariage clandestin (Acad., Mol., Dest.) ; un enfant (Regn.), un décret (Volt.), un commerce (Id.) clandestin; des assemblées, des démarches, des relations clandestines (Acad.). « Ces messieurs n'ont aucune force pour faire valoir leur autorité, et tout aboutit à des arrêts presque clandestins. » J. J.
Un rapport clandestin n'est pas d'un honnête homme;
Quand j'accuse quelqu'un, je le dois, et me nomme.
Gress.
Clandestin s'applique aussi aux personnes qui se cachent pour faire quelque chose de, contraire aux lois : uc L'auteur clandestin de la gazette ecclésiastique. » Volt.
Occulte est un terme de philosophie on de physique qualificatif d'une. chose qui a;pour caractère d'être cachée pour notre raison, inaccessible à la science, inexplicable par la lumière naturelle. « Il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu'il y a une puissance occulte et terrible qui se plaît de renverser les desseins des hommes. » Boss. «0 mon père, lui dis-je, voilà des paroles bien puissantes ! Sans doute elles ont quelque vertu occulte pour chasser l'usure, que je n'entends pas. » Pasc. « Les épicuriens attribuent tout à une force occulte, à la nécessité. » Volt. « Newton avertit de ne pas confondre l'attraction avec les qualités occultes des anciens. » Id. « Voici les livres des sciences, ou plutôt d'ignorance occulte; tels sont ceux qui contiennent quelque espèce de diablerie.... Tels sont encore les livres d'astrologie judiciaire. » Montesq. On appelle sciences occultes celles qui, comme la magie et la cabale, ont la prétention d'expliquer les phénomènes de la nature par l'action d'agents surnaturels et mystérieux. Pascal donne à l'instinct des animaux le nom de mouvement occulte.
SECRET, DISCRET. Qui sait se taire, qui ne révèle pas ce qu'on lui a dit ou confié.
Se, comme de dans déjoindre, décréditer, indique une séparation bien nette, un éloignement, une privation ; au lieu que dis exprime seulement une désunion, une distinction. L'homme secret met tout à fait à part ce qu'il sait, il le garde pour lui ou le renferme en lui-même ; il ne parle point : Fhomme discret discerne, distingue ce qu'il faut cacher ou dire, et les personnes auxquelles on peut sans danger communiquer ce qu'on a appris; il parle, mais ce n'est jamais légèrement ni mal à propos. L'homme secret est impénétrable; on peut compter sur son silence : l'homme discret est fin et circonspect; on peut compter sur son jugement et sa réserve. En général, des conspirateurs doivent demeurer bouche close, être secrets; mais s'ils ont besoin de se parler en public ou qu'ils veuillent gagner de nouvelles personnes à leur cause, ils doivent être discrets, c'est-à-dire mesurés dans leurs paroles et attentifs à n'en hasarder aucune qui les puisse compromettre.
Il suit de là que secret enchérit en un sens sur discret : l'homme secret possède absolument la qualité qui n'est que relativement dans le discret : l'un se tait; l'autre parle, et, quoiqu'il le fasse avec retenue , on a toujours à craindre quelque allusion, quelque mot échappé, qui
puisse mettre sur la voie. « Portland était discret, secret.» S. S. «Le maréchal de Boufflers était discret et secret au dernier point. ■» Id. « Que tout soit employé pour rendre vos filles modestes, discrètes, silencieuses, secrètes, bonnes, justes, généreuses. » Maint. Un confesseur doit être nonseulement discret, mais encore secret. Un homme, en parlant, observe les règles de la discrétion (Bourd., Fén.) ; et, pour réussir dans certaines entreprises, il faut du silence et un profond secret (Boll.).
1° SECRÈTEMENT, EN CACHETTE; ~ 2° Â LA DÉROBÉE, FURTIVEMENT; — 3° SOUS- MAIN , SOURDEMENT ; — 4" A LA SOURDINE', EN TAPINOIS. Adverbes et locutions adverbiales qui signifient également une manière d'agir telle, que ce qui est fait ne soit pas su.
1° Secrètement, en cachette. Ils se rapportent tous deux au lieu, et en font, concevoir un où on n'est point en vue.
Mais secrètement à l'égard d'en cachette est une expression générale et faible. Ce qu'on fait secrètement, on le fait, non pas en public, devant tout le monde, mais en particulier ou à l'écart, rien de plus; ce qu'on fait en cachette; on le fait, non pas dehors, mais dans une petite cachet dans un lieu où on est absolument sans témoins. En cachette renchérit donc sur secrètement. « Dans les choses même où il semble que l'on ait séparé l'amour, il s'y trouve secrètement et en cachette, et il n'est pas possible que l'homme puisse vivre un moment sans cela. » Pasc. « La femme d'un homme de la secte des Macédoniens retint ce qu'on lui avait donné (c'était le pain consacré), et prit en couchette ce que sa servante lui avait secrètement apporté de la maison (c'était du pain commun). » Boss. Quand on veut qu'une chose ne soit pas publiée, que la nouvelle ou la connaissance ne s'en répande pas, on la fait secrètement : « Déjà le pilote se préparait à aller aborder secrètement dans une petite île qui est auprès de la grande, pour dérober aux amants de Pénélope le retour de Télémaque.» Fén. Que s'il s'agit de quelque chose qu'on veuille tenir tout à fait caché ou couvert, on le fait en cachette : « Il vint à la duchesse de Sully un abcès en lieu que la modestie ne lui permit pas de montrer à un chirurgien. Une femme de chambre la pansa quelque temps en cachette. » S. S. Voy. Secret, caché, etc.
2° A la dérobée, furtivement. A la dérobée, à la manière d'un homme qui dérobe, et furtivement, à la manière d'un voleur (fur), se ressemblent beaucoup. Ils supposent une action qui se fait, non pas dans un lieu écarté ou dans un lieu où on s'est mis à couvert, mais en public, dehors, de façon pourtant à échapper aux regards. Ils servent à exprimer ou un vol subtil ou quelque chose de semblable.
Ils diffèrent l'un de l'autre par l'importance du fait. A la dérobée annonce quelque chose qu'on dérobe, un simple larcin : « Sancho, qui aidait à servir, s'approchant du buffet, buvait quelques coups à la dérobée. » Les. Mais furtivement convient mieux pour un véritable vol : « Annibal prit tant de soin du riche temple de Junon Lacinia, que jamais aucun de ses soldats n'en tira rien
furtivement. » Roll. Il en est de même quand les deux mots sont pris dans une signification figurée ou plus étendue. A la dérobée ne dénote rien de grave. « Si les hommes et les femmes se voient ici les uns les autres, c'est plutôt par entrevues et presque à la dérobée , comme les époux de Lacédémone. » J. J. « Elle s'était bien formée dans son couvent par les romans qu'elle avait lus à la dérobée. » Volt. « Nous nous lancions l'un à l'autre, à la dérobée, les plus douces œillades. » Les. Furtivement, au contraire, donne l'idée d'une fraude de conséquence. «Le duc de Noailles avait furtivement obtenu et fait expédier sur-le-champ un brevet de retenue de 120 000 livres pour sa sœur. » S. S. a J'avais exigé de Rey (libraire) qu'il n'introduirait jamais furtivement en France aucun de mes livres. » J. J.
3° Sons-main, sourdement. Ils ont cela de commun qu'ils se disent en parlant d'une entreprise et de ce qu'on fait pour ou contre, afin qu'elle réussisse ou qu'elle échoue. On travaille sous-main ou sourdement à telle ou telle chose. « Le souba traitait sous-main avec M. de Bussi, et le général Clives traitait sourdement de son côté avec le rival du souba. » Volt.
Chacune de ces deux expressions se distingue cependant par une nuance particulière. Sous-main est plutôt théorique, et sourdement pratique. On fait savoir ou on découvre sous-main quelque chose; on aide quelqu'un ou on agit contre lui sourdement. «Avertir sous-main les jésuites qu'on est attentif à leur conduite...; les faire avertir d'être sages, et si quelqu'un ne l'était pas, le pincer tout aussitôt ou sourdement ou avec éclat.» S. S. a Scipion passa le quartier d'hiver à s'informer sous-main de ce qui avait quelque rapport à l'entreprise qu'il méditait, et à préparer sourdement tout ce qui pouvait contribuer à la faire réussir. » Roll.
4° A la sourdine, en tapinois. Ce sont des termes familiers, et cela seul suffit pour leur faire assigner une place à part.
Mais cependant ils ont aussi, l'un par rapport à l'autre, leurs traits distinctifs. A la sourdine s'emploie comme sourdement à l'égard d'une entreprise menée dans l'ombra et sans bruit. « Le cardinal de Bouillon commença alors avec éclat une lutte avec le roi, qu'il n'avait jusqu'alors soutenue qu'à la sourdine. » S. S.
Ils s'en vinrent à la sourdine;
Sans tambour, flûte, ni buccine, Aborder près de la cité, Où l'on dormait en sûreté. Scarr.
Mais en tapinois, en faisant Faction de se tapir, de se cacher, revient pour le sens à en cachette. Plus on connaît Livry, plus il est agréable : Il donne des plaisirs, et toujours il en prend;
Il est le dieu du lit et de la table, Son frère (l'abbé), en tapinois, en fait bien tout autant.
Volt.
A peine de vingt (vaisseaux) que j'avois, En ai-je sept, en tapinois, Que j'ai cachés en ce rivage. Scarr.
Par trois fois la lune cornue Sur notre horizon est venue Depuis que je suis dans ce bois Où je me cache en tapinois. Id.
D'ailleurs, en tapinois convient mieux qu'en cachette quand il y a une idée de mouvement à exprimer. On fait une chose en cachette, étant caché; on quitte quelqu'un (Dest.), on en approche (Laf.), on se glisse auprès (Laf., Volt.) en tapinois, comme un animal qui vient en rampant et en se faisant petit pour n'être pas aperçu.
SEMER, RÉPANDRE. Figurément, au sens moral, jeter çà et là un bruit ou une nouvelle, par exemple, la terreur, de l'argent, une doctrine, un manifeste.
On sème afin que ce qu'on sème porte des fruits, c'est une action qui se fait toujours avec dessein; mais répandre n'est relatif qu'à la dispersion et à l'étendue, on répand plus ou moins et dans plus ou moins de lieux. Distinction tellement fondamentale, que la chose semée l'est toujours par quelqu'un, au lieu que la chose répandue peut s'être répandue d'elle-même, ou avoir été répandue par un fait, un événement. Aussi semer ne s'emploie-t-il pas avec le pronom personnel comme répandre : ce bruit, cette nouvelle1 se répandit.
Gilotin en gémit, et, sortant de fureur,
Chez tous ses partisans va semer la terreur. Boil. Un mal qui répand la terreur, La peste.... Laf.
Car enfin, c'est un bruit qui, par vos soins semé,
S'est répandu partout, et partout confirmé. Duc.
Semer suppose toujours un but ultérieur qu'on se propose d'atteindre; quand on répand on n'a rien autre chose «n vue sinon la dispersion même de ce qu'on répand. On sème la nouvelle de la mort d'un général afin de décourager ses troupes; on la répand plus ou moins, et quand elle est plus ou moins répandue elle est connue d'un plus ou moins grand nombre d'hommes. La chatte va semer l'effroi dans la famille de l'aigle et dans celle de la laie, afin que ses deux voisines par crainte l'une de l'autre n'osent sortir et meurent de faim avec leurs petits. Mais la femme, à qui sa voisine vient de conter que le mari de celle-ci avait pondu un œuf, va répandre la nouvelle en plus de dix endroits, simplement pour qu'elle soit répandue.
Semer, qui emporte toujours l'idée d'un dessein, marque plus particulièrement celui de i nuire : on sème des pièges sur les pas de quelqu'un, des impostures, des calomnies, de faux ou de méchants bruits, des bruits injurieux, des ! soupçons, des accusations malignes, des libelles, ! la division, la discorde, des querelles. Mais répandre se prend indifféremment en bonne ou en mauvaise part : un écrivain répand des doctrines, des opinions, des maximes quelconques, il répand beaucoup de jour sur un sujet : Bossuet dit des jeunes gens élevés avec Alexandre : « Il y en avait dix-sept cents capables de répandre dans toute l'armée le courage, la discipline et l'amour du prince. » Pour suborner et corrompre on sème l'argent; l'homme généreux répand l'argent de tous côtés. — «Auguste envoya des émissaires jusque dans l'armée même d'Antoine, qui y semèrent des manifestes contre sa conduite. » Vert. « Christiern fit publier une amnistie générale, en forme de manifeste, que les émissaires de l'ar-
SUPPLÉMENT
chevêque répandirent avec soin dans toute la Suède : il protestait, dans cet écrit,' qu'il ne revenait principalement que pour défendre la religion. » Id.
Ce qu'on sème n'est souvent que le germe de ce qu'on veut produire, et ce mot équivaut souvent à faire naître, commencer à engendrer. Lafontaine dit au sujet des méchants :
Semez entre eux la guerre, Ou vous n'aurez avec eux nulle paix.
« Mars commençait à semer la rage dans tous les cœurs. » Fén.
Pour toi de qui la main sème ici les forfaits
Et fait naître la guerre au milieu de la paix. Volt. Mais répandre n'entraîne point cette idée, et, encore une fois, la seule considération qui doive déterminer à s'en servir c'est celle du plus ou moins d'étendue, du plus ou moins de dispersion.
On dit même, et ce bruit est partout répandu,
Que.... Rag.
« On en répandit un grand nombre de copies (de ce cartel) dans l'Espagne, en Portugal, et même dans la plupart des cours de l'Europe. » Vert. <( Le bruit de la sagesse de Salomon était répandu dans toutes les cours de l'Orient. » Mass. — Par conséquent répandre enchérit sur semer : il exprime une plus grande expansion ou dissémination. « Certains discours qu'ils semaient et répandaient partout. » Roll. L'industrie sème et répand le gain sur toutes sortes de gens (Id.).
SENS, ORGANE. C'est au moyen des sens ou des organes que nous percevons les objets extérieurs et leurs qualités : savoir, par le sens ou Yorgane de la vue, les couleurs ; par le sens ou l'organe de l'ouïe, les sons, etc. Certains animaux se distinguent par la finesse de tel sens ou de tel organe.
Cependant le sens est la faculté ; Y organe est le moyen inerte en lui-même, la machine ou l'instrument, comme l'indique l'étymologie du mot, ôpyavov, instrument. Les sens sont immatériels et dérobés à la vue, comme la sensibilité ou la faculté générale de sentir dont ils sont les modes ou les formes, qu'ils représentent chacun sous un aspect particulier, comme percevant dans les corps telles ou telles propriétés ; ils agissent à l'intérieur. Les organes sont des parties du corps, des appareils placés extérieurement, façonnés de telle ou telle manière, et servant les sens dans leur exercice. Du sens dépend la sensation, phénomène tout psychologique; et de V organe, l'impression, phénomène tout physique. Les organes sont comme autant de canaux par lesquels les impressions arrivent aux sens qui font de celles-ci des sensations. Les organes de nos sens (Boss.); les organes matériels de nos sens (Buff.). « La nature, qui nous apprend que ces sens et leurs actions appartiennent proprement à l'âme, nous apprend aussi qu'ils ont leurs organes ou leurs instruments dans le corps. » Boss.
Or, les sens diffèrent si bien des organes que souvent la sensation a lieu indépendamment de l'impression, et plus souvent encore l'impression sans être suivie de la sensation. Dans les songes nous voyons les couleurs et les images, nous en-
tendons les sons, nous goûtons les saveurs, sans qu'aucune impression soit faite sur les organes. Les somnambules voient, écrivent et marchent dans l'obscurité, les yeux fermés ; il y en a même qui lisent une lettre cachetée et placée sur l'épigastre, et qui distinguent très -bien les saveurs des mets appliqués sur cette même partie. Le sens-intime par lequel nous sentons ou saisissons ce qu'éprouve et ce que produit notre âme n'a pas d'organe. De même, nous sentons le froid et le chaud sans avoir besoin pour cela à'organe particulier. D'autre part, que d'impressions sont faites jj et reçues sans qu'il en résulte aucune sensation, t- parce que les sens n'entrent pas en exercice en même temps que les organes ! C'est ce qui arrive toutes les fois qu'une idée ou une action nous préoccupe fortement.
Dans le rhume de cerveau, alors que l'odoration est momentanément abolie, Y organe refuse le service au sens. On peut perdre le sens de la vue, tout en en conservant Y organe. Au moment de la mort, l'action des sens cesse comme celle de toutes les autres facultés, et les organes continuent à rester intacts, au moins durant quelques heures. Enfin, un dernier fait qui distingue le sens de Y organe, c'est que dans l'audition et la vision la perception est simple, quoique Y organe soit double, et qu'il doive y avoir un double ébranlement^" Il faut aussi remarquer, touchant les objets, qu'ordinairement on n'en voit qu'un, quoique le sens ait un double organe. » Boss.
SENS, SIGNIFICATION, ACCEPTION. Ce que donnent à entendre les signes ou les termes dont se sert celui qui parle ou écrit, leur valeur représentative.
Sens a cela de particulier d'abord, comme l'a fort bien remarqué Condillac, qu'il se dit proprement de -tout un discours, de tout un écrit ou d'une phrase entière, au lieu que signification et acception ne se rapportent qu'aux mots. Pour comprendre le sens de ce qu'on vous dit ou de ce que vous lisez, il faut que vous connaissiez la signification des mots et leurs diverses acceptions. Prenez bien le sens de ce que je vous dis (Acad.); le sens d'un passage, d'une phrase (Id.); le sens d'une prière (Bourd.); le sens d'un livre (Boss.). — Ensuite le sens, quand il est question de mots , se considère absolument ou en soi ; mais signification et acception, deux substantifs verbaux qui expriment des résultats d'actions , marquent quelque chose de relatif, de phénoménal, de mobile ou de variable, un sens donné ou de fait, et assez souvent arbitraire. L'n mot a tel sens ou il est vide de sens; il reçoit ou on lui donne telle signification ou telles acceptions. « N'est-ce pas corrompre une langue que de donner aux termes employés par les bons auteurs une signification nouvelle? Qu'arriverait-il, si vous changiez ainsi le sens de tous les mots? » Volt. « Je prends mes termes dans le sens commun de la langue, sans être au fait ou en souci des honnêtes acceptions qu'on leur donne dans les vertueuses sociétés de Paris. » J. J. Quand Montesquieu dit : « Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses, » il pense à la
valeur du mot loi relativement au fait de son établissement qui l'a renfermée dans des limites plus ou moins étroites ; mais il ne regarde plus cette même valeur qu'en elle-même quand il ajoute : « Et, dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois. »
Signification et acception diffèrent aussi l'un de l'autre, et même considérablement. Un mot a une signification et clés acceptions : sa signification en fait connaître la valeur, et ses acceptions montrent cette valeur sous divers aspects. « Si, lisant une phrase, je trouve un mot que je n'entends pas, je dirai que je n'en sais pas la signification, et je ne dirai pas que je n'en sais pas l'acception. Signification doit donc être préféré toutes les fois qu'il s'agit d'entendre un mot d'une seule manière. Mais si je considère un mot en lui-même, je dirai, j'en sais où je n'en sais pas toutes les acceptions, et alors acception est mieux que signification. » Cond. « Habile, terme adjectif, qui, comme presque tous les autres, a des acceptions diverses, selon qu'on l'emploie. Il vient du latin habilis, et non de.... Mais il importe plus de savoir la signification des mots que leur source. » Volt. « Le parti qu'il y aurait à prendre serait de ne point s'opiniâtrer sur ces mots (les prépositions), de remarquer seulement parmi leurs différentes acceptions celles dont on pourrait assigner la filiation et l'analogie, et de renoncer à chercher le rappport des autres en se contentant d'en indiquer la signification. » d'Al. La signification d'un mot est plus ou moins étendue ; ses acceptions sont plus ou moins nombreuses. — Que si toutefois signification s'emploie aussi au pluriel en parlant d'un même mot, c'est pour indiquer les différents sens qui lui ont été donnés successivement , à diverses époques, et non ses nuances particulières dans un même temps. On distingue la signification primitive d'un mot d'avec sa signification actuelle, et son acception propre d'avec son acception figurée. L'Académie, après avoir déterminé dans son dictionnaire les acceptions de chacun des mots de la langue française, a entrepris d'en exposer les significations dans son dictionnaire historique.
SENSIBLE, PALPABLE, VISIBLE. D'une clarté ou d'une évidence simple, accessible aux esprits les plus ordinaires.
La chose sensible, qui peut être sentie, est d'une clarté ou d'une évidence facile à saisir ; car sentir exprime une manière de connaître commune, point abstraite, pour laquelle il suffit d'avoir des sens. Les vérités, les préceptes, deviennent sensibles par des exemples qui leur donnent une forme et les matérialisent en quelque sorte.
La chose palpable, qui peut être palpée, qui se fait sentir au toucher, le plus grossier des sens, est encore moins fine, moins subtile, moins difficile à percevoir ou à comprendre. Aussi palpable renchérit-il sur sensible. « Dans l'esprit de géométrie les principes sont palpables.... Il faudrait avoir tout à fait l'esprit faux pour mal raisonner sur des principes si gros. » PASC«Mais pourquoi est-ce que je m'étudie à chercher des
! causes secrètes du dégoût que nous donne la ; piété? 11 y en a de plus grossières et de pluspaZ- | pables. » Boss. « Les esprits mous ne voient pas j les effets des causes même les plus grossières et les plus palpables. i> Mal. « La plupart des hommes ont assez de facilité pour comprendre et rej tenir les vérités sensibles et palpables, c'est-à-dire les rapports qui sont entre les corps. » Id. a Afin que cette suite du peuple de Dieu fût claire aux moins clairvoyants, Dieu la rend sensible et palpable par des faits que personne ne peut ignorer.» Boss.
Quant à visible, il se distingue, non pas par le degré, mais par l'espèce. Ce qui est visible, ce qui peut être vu, tombe sous le sens particulier de la vue, dont l'idée doit toujours être rappelée ou aisée à sous-entendre quand on emploie ce mot. Une marque visible (Pasc, Bourd.). a II est tombé dans un embarras visible. » Boss. « On évite d'envisager cette inévitable et visible contradiction. » Id. « L'incivilité est toujours un défaut visible et manifeste. » Labr. D'ailleurs pour cet enfant leur attache est visible.
Rac.
SENSUALITÉ, DÉLECTATION. Goût ou amour du plaisir, de ce qui attire, charme, ravit.
La sensualité a rapport aux sens, aux plaisirs sensibles ou sensuels. « Le démon inspire la sensualité, il enflamme la concupiscence, afin de faire servir l'esprit à la chair. » Boss. «■ Un libertin, dans l'emportement de ses débauches, cherche partout une yvoieksz, sensualité.» Bourd. « Vous voulez que votre sensualité soit satisfaite, et que votre corps ait toutes ses commodités et toutes ses aises. » Id. La délectation, au contraire, porte fers les choses dont on se délecte, choses qui peuvent être spirituelles, élevées, transcendantes, divines. « Il faut distinguer la délectation que Dieu a mise en nous à la vue de lui-même, qui est notre béatitude, d'avec la pente violente que la révolte du premier homme a mise dans nos cœurs pour nous faire centres de nousmêmes. » Fén. « Je trouve bien faux que la sainte délectation de l'amour divin diminue la liberté. » Boss.
D'ailleurs, la sensualité est d'un homme sensuel, et s'étend à tout un genre, à toute une suite de choses; au lieu que la délectation est d'un homme qui se délecte, à qui il arrive une fois de se délecter. On vit avec sens-uaiité (Acad.) ; on fait quelque chose avec délectation (Acad.).
SENSUEL, VOLUPTUEUX. Fort attaché aux plaisirs des sens, qui en fait abus. Homme sensuel ou voluptueux; âme sensuelle ou voluptueuse; mener une vie sensuelle ou voluptueuse. « Sénèque nous peint, dans le portrait qu'il fait de cet Apicius, l'image d'un homme sensuel et voluptueux, qui reçoit avidement et savoure comme à longs traits le plaisir par tous ses sens. » Roll.
Sensuel, adonné aux sens, indique un penchant bas et grossier , une sorte d'avidité brutale, qui nous ravale jusqu'au niveau des bêtes et n'est pas digne d'un être doué de raison. Aussi le trouvet-on joint d'ordinaire aux mots, charnel, animal, abruti, auxquels il est analogue. « Etant aussi sensuel et aussi charnel que vous l'êtes. » Bourd.
SUPPLEMENT
« Un chrétien sensuel et esclave de la concupiscence de la chair. » Id. « Mener une vie sensuelle et animale, et borner ses désirs à la terre. » Id. * Les actions sensuelles et animales, comme est celle de manger. » Id. « Moïse fut envoyé pour réveiller par des récompenses temporelles les hommes sensuels et abrutis. » Boss. « Où est la passion sensuelle et grossière dans un homme qui veut mourir? » J. J. — Voluptueux, comme le mot volupté, d'où il dérive, suppose de la recherche et de la délicatesse dans les plaisirs; en sorte que l'homme voluptueux l'est avec choix, avec esprit et bon goût; il se connaît en plaisirs ; il en fait une étude et comme un art. On peut dire que la sensualité est une volupté grossière, et la volupté une sensualité raffinée. Au lieu que sensuel qualifie plutôt les hommes qui se laissent dominer par leurs appétits grossiers, voluptueux convient aux hommes riches qui raffinent sur le luxe et la mollesse. « Ce n'est pas pour flatter les riches voluptueux dans leur mollesse, dit Fénelon dans un mandement pour le carême, que nous usons de condescendance.» « L'abondance, la bonne fortune, la vie délicate et voluptueuse sont comparées dans les saintes lettres à des fleuves impétueux.» Boss. « L. Thorius Balbus, l'un de ces voluptueux habiles et délicats qui se font une occupation et un mérite de raffiner sur tout ce qui s'appelle délices, ne se livrait point brutalement aux excès du boire et du manger, ni aux autres divertissements grossiers, mais, attentif à sa santé et à certaines bienséances, menait une vie douce et molle. » Roll. « Horace fait l'éloge de ces vins : il était assez voluptueux et d'assez bon goût pour mériter d'en « être cru sur parole. » In. « Les passions des pays chauds sont des passions voluptueuses, qui tiennent à l'amour et à la mollesse. » J. J.
Il faut ajouter qu'on est sensuel par emportetement, par un entraînement instinctif et aveugle, et qu'on est voluptueux en faisant usage de sa volonté libre {volupté, de voluptas, de volupe, volup, volo, je veux, je désire) , c'est un système de conduite qu'on suit. Aussi dit-on absolument, le voluptueux, comme l'ambitieux ou l'avare, et les philosophes qui soutiennent le système du plaisir en morale sont appelés les voluptueux. « Aristote réfute les voluptueux qui mettent la félicité dans les plaisirs corporels. » Fën.
SENTIR, ÉPROUVER. Recevoir une impression ou concevoir une affection.
Sentir est plus général : on sent tout ce qui touche ou émeut. Éprouver est plus particulier : on tl éprouve que ce qu'on sent pour la première fois ; car éprouver, latin probare, c'est faire Fessai d'une chose inconnue afin de la connaître, afin de savoir si elle est bonne ou mauvaise. Sentir se dira donc bien en parlant de choses qui nous sont familières, auxquelles nous sommes accoutumés; mais éprouver ne convient qu'à l'égard de celles qui sont nouvelles pour nous, dont nous n'avions pas encore l'expérience.
a. Il naît dans l'âme un désordre et une confusion qu'elle a peine à démêler, mais qui est la suite d'anciennes impressions longtemps senties, et des nouvelles qu'elle éprouve. » Pasc. a Le duc de Bragance s'en retourna à Villaviciosa avec des
inquiétudes qu'il n'avait point encore éprouvées et qui ne lui permirent pas de sentir les plaisirs qu'il avait goûtés jusque-là dans une vie privée. » Vert, a Je les éprouverai aussi, ces angoisses de la mort que mon père a senties. » Staël.
D'ailleurs, sentir est subjectif, il a rapport à la manière dont le sujet est affecté ou dont il reçoit 'impression. « Les malheurs que j'ai éprouvés, avec quelque amertume que je les ai sentis, sont si peu de chose au milieu des désastres publics. » Staël.
SÉRIEUSEMENT, TOUT DE BON. Sans plaî-' santé r.
Sérieusement n'est déplacé dans aucun genre de style. « Entrons sérieusement dans une grande estime de ce que nous sommes en qualité de chrétiens. » Boss.. cr Lorsque l'envoyé d'un prince paraît revêtu de l'autorité du souverain qui l'envoie, on l'écoute avec respect, on traite sérieusement avec lui. » Montesq. « J'ai toujours cru qu'on devait parler de Dieu comme de Dieu, c'est-à-dire sérieusement et respectueusement. » Maint. Mais tout de bon paraît convenir surtout au discours simple et familier, ainsi que plusieurs autres locutions commençant par tout : tout de suite, tout du long, tout de go, etc. « Tout de bon, ma petite, j'ai bien du regret à notre commerce. » Sév. « Dans les commencements j'ai cru qu'elle se moquait (de vouloir ce mariage); mais quand j'ai vu que c'était tout de bon, j'ai couru vous avertir. » Danc.
M'avez-vous cru si dur et si brutal,
Que d'avoir fait tout de bon le sévère? Laf.
Je crois qu'à voir un amant tendre
Se précipiter ou se pendre,
Mais je dis pendre tout de bon,
Comme en Grève on pend un larron,
Cela pourrait vous divertir. Ham.
A cette différence s'en joint une seconde. tout autrement considérable. En sa qualité d'adverbe, sérieusement est subjectif, relatif à un agent et à son action ; au lieu que la locution adverbiale tout de bon est objective, relative à un état ou à un fait. On agit, on parle, on fait quelque chose , sérieusement; c'est tout de bon qu'on est tel ou tel, malade, fâché, etc., ou qu'une chose a lieu. On songe, on travaille à une chose sérieusement (Acad.) , c'est-à-dire d'une manière sérieuse ou en homme sérieux, avec ardeur et suite; on est affligé ou ruiné (Sév.), touché de pitié (Pasc), tout de bon, c'est-à-dire réellement, et l'attention est appelée par tout de bon, non sur une manière d'agir, mais sur une manière d'être.
Jean-Jacques Rousseau prétend que l'effet de te. tragédie est de nous montrer la vertu comme un jeu de théâtre, bon pour amuser le public, mais qu'il y aurait de la folie à vouloir transporter sérieusement dans la société; et dans son Emile il se représente avec son élève dans un atelier de menuisier, où ils sont apprentis, apprentis tout de bon, et non pas pour rire. On trouva de la Brmvilliers une confession qu'elle reconnut, mais en ajoutant qu'elle ne l'avait pas écrite sérieusement; elle ne croyait pas à sa condamnation à mort, et elle dit en montant sur l'échafaud : c'est donc tout de bon (Sév. )?
LISETTE
« Vous arrivez pour épouser?»