‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 859 sur 881 · DAMIS · texte numérisé non relu

DAMIS

<c Je parle très-sérieusement. » Mariv.

D'ordinaire sérieusement s'emploie avec un verbe actif, et tout de bon fait partie d'une pbrase commençant par c'est : c'est tout de bon que..., c'est-à-dire, il est réel ou c'est un fait que.... « Nous causons pour causer; c'est aussi pour vous demander bien sérieusement si c'est tout de bon que vous avez pu vous représenter que je fusse contente de vous voir partir dans l'état où voug étiez. » Sév. « C'est tout debon que je suis fâchée contre vous.... Songez sérieusement à devenir plus raisonnable. » Maint.

Sérieusement a des degrés comme l'adjectif sérieux d'où il dérive. Tout de bon n'en a pas, et ce qu'il signifie il l'exprime au superlatif. Àiissi paraît-il propre à enchérir sur son synonyme. «Je ne sais pas s'il ne serait point à propos de munir cette Méditation de quelque préface, dans laquelle le lecteur fût averti que ce n'est pas sérieusement et tout de bon que Ton doute de ces choses. » Arn.

SERRER, ÉTRE1NDRE, ENLACER. Tenir étroitement dans quelque chose.

Serrer est de ces trois verbes le plus usité et celui qui a la plus grande étendue de signification. On serre dans quoi que ce soit, et, par exemple, dans ce qui Torme un contenant, dans ce qui enveloppe ou enferme. On n'étreinl et on n'enlace que ce qu'on entoure ou ce qu'on ceint, que ce qu'on tient dans un lien ou comme dans un lien. Ainsi, on serre dans la main; on étreint et on enlace dans les bras.

Quand serrer se prend dans l'acception particulière astreindre et à' enlacer, il semble exprimer une action moins forte qu'étreindre. Étreindre signifie, en effet, serrer d'une main ferme, de manière à ôter la respiration ou la liberté des mouvements. « Il faudra donc, dit Sancho, que vous le teniez si serré, qu'il ne puisse remuer ni pied ni patte. Je Yéireindrai d'une telle force, répondit le chevalier, qu'il n'aura pas la respiration libre. » Les.

Enlacer, passer l'un dans l'autre des lacets ou des cordons, tisser, ourdir, ou bien mettre dans un lacs, emporte une idée de multiplicité ou d'artifice. Un reptile enlace la proie autour de laquelle il s'entortille ; Dalila enlaça dans ses bras Samson qu'elle voulait séduire et perdre. L'idée d'art ou d'intrigue est surtout sensible au figuré. « Qu£ de péchés, que d'injustices! que de tromperies, que d'iniquités enlacées! » Boss. « Au ministère autrichien et aux gouvernements alliés de Bonaparte il ne reste de l'art avec lequel sa diplomatie les a enlacés, qu'une seule idée nette, celle de la force. » Staël.

SERRER, PRESSER. Rapprocher étroitement différentes choses ou les différentes parties d'une chose.

Serrer, du latin sera, serrure, signifie aussi enfermer, mettre sous clef; dans l'acception qui

] lui est commune avec presser, il marque une acj tion qui s'opère sur une chose en l'entourant, en j l'embrassant, en l'enveloppant. Mais presser, du j latin premere, pressum, appuyer sur, indique une action qui s'exerce dans un seul sens, c'est-à-dire généralement de bas en haut. On serre au moyen d'un lien ou de quelque chose qui s'applique sur l'objet en tout sens, au moyen de la main, par exemple, qui est comme la serre d'un oiseau ; on presse en pesant, en faisant porter sur ou contre, en mettant sous la presse ou comme sous une presse. On se serre le ventre avec une ceinture ; on presse les piles de plantes d'un herbier en les mettant sous quelque chose de très-lourd. Des souliers serrent les pieds (Acad.) ; les pieds pressentie sol ou le pavé sur lequel on marche (Staël) . On serre quelqu'un dans ses bras'; on le presse sur son cœur. « Marguerite s'aperçoit du chagrin de sa fille; elle lui en demande la cause, en la serran t dans ses bras.... Elle partage ses peines; elle presse Estelle sur son cœur maternel. » Flor. Vous serrez la main d'une personne dans la vôtre; vous la pressez contre votre cœur ou sur vos lèvres. « Dieu veut abattre et dompter ma volonté trop licencieuse. Il la lie, il la serre, de peur qu'elle ne résiste au coup salutaire qu'il lui veut donner. Enfin il frappe où je suis sensible, afin qu'étant pressé sous sa main suprême et sous les ordres inévitables de sa volonté je sois enfin obligé de me détacher de la mienne. » Boss.

Ensuite serrer a plus de rapport à l'état, et presser à l'action. Une personne serrée n'est pas au large ou à l'aise ; une personne pressée a hâte d'arriver ou d'en finir. On se serre pour occuper moins de place ; on se presse pour avoir bientôt fait. « Serrer l'ennemi, c'est le mettre à l'étroit, lui laisser peu de moyens d'échapper; le presser, c'est le poursuivre vivement. » Cond. Et comme presser est plus relatif à l'action, il est naturellement propre à exprimer une action plus forte. Presser, c'est souvent serrer de près ou beaucoup. « Icétas pressait vivement la citadelle de Syracuse, et la serrait de si près que les convois ne pouvaient y pénétrer qu'à peine. » Roll. « Considérez saint Paul jeté dans l'obscurité d'un cachot, ayant les pieds serrés dans du bois qui était entr'ouvert par force et les pressait ensuite avec violence. » Boss. « Il y avait dans le ciel comme un nuage grisâtre, qu'un fantôme gigantesque serrait et pressait à longs plis. » Staël.

En général, presser renchérit sur serrer. Ce qui nous serre nous gêne; ce qui nous presse nous oppresse ou nous accable. Dans un pays trop serré pour les habitants (J. J.) il n'y a pas assez d'espace, mais enfin il y en a, les hommes ne se touchent pas. Mais là où les rangs sont pressés il ne reste plus de place ou d'intervalle : « Elle va descendre à ces sombres lieux où à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places! » Boss. Serrer quelqu'un dans ses bras est l'expression ordinaire ; le presser dans ses bras se dit quand le fait a lieu d'une manière ardente et passionnée : « Corinne se jeta sur son corps inanimé, et, le pressant dans ses bras avec ardeur.... » Staël. 11 en est de même de serrer et de presser la main. On

SUPPLEMENT

serre la main en toute circonstance. On la presse quand on la serre fortement, dans un moment de grande émotion : « Tous nos efforts pour rappeler Léonce à la vie furent d'abord vains ; Delphine lui répétait ; Ange de ma vie! reviens à toi.... Ne sens-tu pas ma main qui presse la tienne?» Staël. a La prose vous donne la facilité de serrer, de presser votre style. » Flor.

SIMAGRÉES, MINAUDERIES." Manières qui manquent de naturel.

Les simagrées, de simia, singe, ou de simulacrum, faux-semblant, sont des singeries, des grimaces, des apparences trompeuses, quelque chose d'affecté. Les minauderies sont de petites mines, de petits airs gracieux qu'on s'efforce de prendre afin de plaire, quelque chose, non pas d'affecté précisément, mais d'affété.

Les simagrées ont pour objet d'en imposer en quelque genre que ce soit, de faire le dévot, l'homme de bien, le modeste, le complaisant, etc.

C'est être libertin que d'avoir de bons yeux;

Et qui n'adore pas de vaines simagrées

N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées. Mol.

« Dubois, pour être cardinal, avait fait recevoir la constitution Unigenitus et les formulaires, et toutes les simagrées ultramontaines dont il se moquait. » Volt. « C'était uniquement par aversion pour les simagrées qu'elle ne faisait point en public la dévote : elle avait une piété trop solide pour affecter de la dévotion. » J. J. « Il n'offrira pas sa place à un autre par simagrée, mais il la lui cédera volontiers par bonté. » In. « Les Chinois, peuple poli, complimenteur, adroit, fourbe et fripon, qui met tous les devoirs en étiquettes, toute la morale en simagrées. » Id. « Je dis à Pollion mon sentiment sans aucun ménagement. Son caractère est au-dessus des simagrées des compliments. » Volt. — Mais les minauderies appartiennent uniquement au domaine de la coquetterie : ce sont des moyens qu'on emploie, les femmes surtout, pour faire le gentil afin de séduire. « Les églogues de Fontenelle montrent un peu trop souvent, sous l'extérieur d'une paysanne, la minauderie d'une coquette. » D'Al. « Elle agaça mon maître; il répondit, pour rire, à ses minauderies. » Les. « Je trouvai ma voisine si belle que j'en fus d'abord enchanté. Je le lui marquai aussitôt par des œillades si vives qu'il n'y avait pas à s'y méprendre. Mais elle n'était pas fille à répondre à mes minauderies. » ïd. « Est-ce notre faute si les femmes nous plaisent quand elles sont belles, si leurs minauderies nous séduisent? » J. J. a On ne pourrait pas l'accuser d'avoir cherché à plaire, à moins qu'un air de coquetterie et toutes les minauderies des femmes à prétentions n'en montrassent le dessein. » Id.

Ce qu'il v a de plus caractéristique dans les simagrées, c'est la fausseté; dans les minauderies, c'est la fadeur : de vaines simagrées (Mol., J. J.) ; de fades minauderies (J. J.).

SIMPLICITÉ, MODESTIE, HUMILITÉ. Disposition contraire à l'orgueil, laquelle consiste à être modéré dans l'estime de soi-même.

Simplicité et modestie ont été comparés par d'Alembert qui nous a laissé sur ce point un article peu connu , celui-là même apparemment qu'il

j lut à l'Académie en 1777 devant l'empereur Jo-

j seph II. Sa distinction que voici est aussi lumineuse que certaine. La simplicité est simple, sans faste, sans art, spontanée, naïve, une disposition naturelle du caractère,- la modestie, au contraire, est une vertu, c'est-à-dire une disposition réfléchie, qui suppose et qui demande de l'empire sur soi-même. La simplicité, excluant essentiellement la volonté et par conséquent l'affectation, ne peut être fausse ; mais la modestie l'est quelquefois, parce qu'elle dépend de nos efforts. « Ayant ouï dire que la modestie sied bien aux grands hommes, ils osent être modestes, contrefont les simples et les naturels. » Labr. Il y a plus de charme dans la simplicité; Fénelon l'avait «dit avant d'Alembert dans les termes suivants : « La simplicité paraît quelquefois un peu négligée et moins régulière que la modestie ; mais elle a un goût de candeur et de vérité qui fait sentir je ne sais quoi d'ingénu, de doux, d'innnocent, de gai, de paisible, qui charme quand on le voit de près. »

•< a II était mieux que modeste, il était simple. » Hën.

Lliumilité ressemble moins à la simplicité qu'à la modestie. C'est, comme cette dernière, une vertu. Mais d'abord c'est une vertu- presque toute chrétienne, les païens ne l'ont guère connue. <c L'usage du mot humilité en notre langue est purement chrétien. » Vaug. « Voilà tout ce qu'ont dit les sages du monde en faveur de la modestie...; voilà les principes d'humilité qui se sont conservés jusque dans la corruption du paganisme. » Boubd. Ensuite l'humilité renchérit sur la modestie : elle est dans le sentiment plutôt que dans les actes et dans l'extérieur, ce qui fait que Voltaire l'appelle la modestie de l'âme, et elle consiste proprement à se mettre à terre (humi), à se mépriser, et non pas seulement à modérer (de modus, mesure, d'où modestie) l'opinion qu'on a

«de soi-même. L'abbé d'Olivet a dit de l'académicien poëte Michel Leclerc « qu'il poussait la modestie jusqu'à lliumilité. » « Nous sommes (Italiens) une nation beaucoup trop modeste, je dirais presque trop humble, pour oser avoir des tragédies à nous, composées avec notre histoire. » Staël.

SINUOSITÉ, DÉTOUR. Une chose a, présente des sinuosités ou des détours quand dans son cours elle ne va pas droit.

L'Académie définit détour par sinuosité simplement, ce qui ferait croire, si on n'y regardait de près, que les deux mots sont de tout point synonymes.

Sinuosité, du latin sinus, sinuosité, courbure, enfoncement, pli, d'où sinuosus, sinueux, est spéculatif. Au contraire, détour, formé du français tour, est pratique.

Sinuosité convient particulièrement en termes de théorie, en géographie, dans les descriptions ou quand on veut représenter à l'imagination quelque chose de pittoresque, ce Un docteur en médecine qui sait quelque chose, qui a longtemps examiné les sinuosités du cervelet, qui a recherché si les nerfs ont un suc circulant.... » Volt. ce Les jeunes Déliens se mêlèrent avec les Athé1niens (dansant) pour figurer les sinuosités du la-

byrinthe de Crète. » Barth. « Le portique de l'école publique présentait une image de la disposition de toutes les terres et des mers avec le détail du cours des fleuves et de la sinuosité des rivages. » Roll. « La Grèce est coupée par une chaîne de montagnes qui, formant plusieurs sinuosités, et jetant des branches de côté et d'autre, la divise en plusieurs vallées. » Gond. « Si Ton considère, en voyageant, la forme des terrains, la position des montagnes et les sinuosités des rivières, on s'apercevra que.... » Buff.

Mais détour est préférable soit quand il s'agit de l'usage qu'on fait des choses , soit quand il est question des inconvénients ou des avantages qui résultent de leur forme ou de leur direction. « Audessous sont les intestins, où, par divers détours, les excréments, se séparent, et tombent dans les lieux où la nature s'en décharge. » Boss. « Je pris la lampe et sortis du caveau.... Ce ne fut pas sans peine que je démêlai les détours de ce nouveau labyrinthe. » Les. « Se perdre dans les détours d'un souterrain. » Acad. « Les hommes sont tous comme du bois flotté ; l'un s'arrête ici, l'autre là, selon les détours du rivage. » Marm. « Des bergers vinrent à Flamininus lui dire qu'ils savaient un détour qui n'était point gardé, et lui promirent de le rendre sur le sommet des montagnes en trois jours. » Roll. « Il n'y a pas un seul enfant qui, sur un plan du jardin de son père, fût en état d'en suivre les détours sans s'égarer. » J. J.

SOCIAL, SOCIABLE. L'idée commune à ces deux mots est celle de société exprimée par leur radical.

Mais social désigne relativement à la société une qualité actuelle, et sociable une qualité potentielle.

D'un autre côté, la qualité marquée par social est extrinsèque, de forme seulement, au lieu que celle qui est signifiée par sociable est tirée de la nature même du sujet. Ce qui est social a rapport

femme soient unis par les liens du marige, ils font une société; mais une compagnie dans un régiment comprend un assez grand nombre d'hommes. Selon l'Académie, pour former une société commerciale il suffit aussi de plusieurs personnes, mais il en faut beaucoup pour composer ce qu'en termes de commerce on appelle une compagnie.

Une autre différence, aussi importante tout au moins pour l'application, résulte de ce que société reproduit un mot latin de même signification, au lieu que compagnie dérive d'un mot vulgaire. Société est plus noble et marque quelque chose de plus honorable. Nous donnons le nom de société simplement à une académie; nous ne l'appelons plus compagnie, comme on faisait autrefois, ou ce n'est qu'en y ajoutant une épithète proprç à relever ce terme : illustre, célèbre/ savante. La règle de société est la même que la règle de compagnie; seulement le nom en est plus distingué, et c'est pourquoi il s'emploie de préférence aujourd'hui et tend à s'employer seul désormais. Société de Jésus représente la congrégation des jésuites sous le côté supérieur de son esprit et de ses doctrines; compagnie de Jésus en rappelle le côté extérieur, celui des membres qui composent l'ordre : « Le P. Tellier avait consacré corps et âme à sa compagnie...; il avait été achever de se perfectionner à Rome dans les maximes et la politique de sa société. » S. S.

Par conséquent compagnie se prend plus volontiers et plus souvent en mauvaise part. On dit une société de saints (Boss.), et une compagnie de loups (Volt.). « J'ai fort envie de savoir quelle société a eue mon fils. Nous lui avions bien recommandé d'éviter la mauvaise compagnie. »Sév.« Renoncez à toutes les compagnies qui peuvent vous faire retomber.... Pourquoi ne vous contenter pas de la société de ceux qui aiment Dieu? » Fén. « La plupart des compagnies ne vous seraient pas

la société ; ce qui est sociable a du penchant . propres, quand même elles ne seraient pas dange-

pour la société. L'bomme social est l'homme en société ou civilisé, par opposition à l'homme dans l'état sauvage; l'homme sociable est par caractère enclin à vivre en société ou à lier différentes sortes de sociétés; et, comme cette disposition ne peut se rencontrer que dans les hommes, sociable est une épithète applicable à l'homme seul, au lieu que social est un qualificatif abstrait qui convient à toutes les choses relatives à la société : vertus, institutions sociales. Un homme est sociable, et il a une position sociale. « L'auteur du Contrat social n'était pas un homme fort sociable. » Ch. Nodier.

SOCIÉTÉ, COMPAGNIE. Réunion de personnes liées ensemble et formant un corps. Société ou compagnie de Jésus; règle de société ou de compagnie; les actionnaires d'une société ou d'une compagnie; société savante, savante compagnie ; introduire quelqu'un dans une société ou dans une compagnie.

Société, societas, de socius, associé, uni, joint, désigne une réunion de plusieurs personnes; compagnie, de cum, avec, qui marque multiplicité, et de pain ou de pennon, signifie une réunion de beaucoup de personnes. Qu'un homme et une

reuses; mais je vous souhaiterais quelque petite société innocente qui vous pût amuser. » Id.

SOLIDITÉ, CONSISTANCE. État opposé à celui de la fluidité.

La solidité est la qualité essentielle de ce qui est solide. « Chaque créature a ses caractères propres, avec ses qualités et ses excellences. Ainsi la terre a sa ferme et immuable solidité, et l'eau sa liquidité transparente. » Boss. La consistance est la qualité de fait de ce qui devient solide, de ce qui, selon le sens du verbe latin consister e, s'arrête, cesse de couler ou se tige. «Au premier âge de notre univers, la terre et les planètes, ayant reçu leur forme , ont pris de la consistance, et de liquides sont devenues solides. » Buff. — On dira plutôt qu'un corps a de la solidité, et qu'il prend de la consistance. De même au figuré : il y a dans un discours ou dans un raisonnement de la solidité; un bruit ou une nouvelle acquiert de la consistance.

Solidité signifie un état absolu et parfait; mais consistance désigne un état relatif, incomplet, qui est en train de se former, un commencement ou quelque degré de solidité. « Ces poudres de coquilles ont acquis avec le temps de la consistance

SUPPLEMENT

et quelque solidité. » Buff. « Toutes les matières dures et solides doivent leur première consistance à la force générale et réciproque d'une attraction mutuelle; mais ces matières n'ont acquis leur entière dureté et leur pleine solidité que par l'interposition successive d'un ou de plusieurs ciments. »

ID

Toutefois, pour ce qui regarde l'effet de cet état, c'est consistance qui paraît enchérir sur solidité : il annonce une capacité de résister aux causes de séparation d'une manière, si non plus forte, au moins plus longue et plus persévérante. Avec de la solidité un bâtiment ou un corps d'armée est difficile à ébranler ou à entamer; avec de la consistance, ses parties tiennent comme poix, on ne peut venir à bout de les désassembler. « La phalange macédonienne ne peut conserver longtemps sa propriété naturelle, c'est-à-dire sa solidité et sa consistance.... Étant une fois enfoncée elle ne sait plus se rallier. » Boss. « On ne cherche pas la curiosité dans le fondement que l'on cache en terre, mais la solidité et la consistance. » Id. « Il faut nous en prendre à nous-mêmes si notre piété n'a point cette solidité et cette consistance qui est le fruit assuré de la bonne prière. » Fén.

SON, TON, BRUIT. Ce qui frappe l'ouïe, ce que l'ouïe perçoit.

Entre le son et le ton d'abord la différence est sensible. Le ton, ainsi que l'accent, est un mode on inflexion du son. « On nomme tons les degrés par lesquels la voix ou un instrument s'élève ou descend. » Cond. — Le son peut être quelque chose de simple ou d'instantané comme un cri : un coup de fusil et un coup de fouet produisent différents sons. Mais le ton suppose de la continuité, des sons qui se prolongent, comme sont ceux de la parole, du chant et des instruments de musique. — Le son est tel ou tel naturellement et constamment; le ion est tel ou tel par accident, dans un certain cas, en raison des sentiments dont on est animé. La flûte a un son très-doux ; le musicien qui en joue sait en diversifier les tons suivant les airs, suivant ce qu'il veut exprimer, ce Le renard glapit, aboie et pousse un son triste, semblable au cri du paon; il a des tons différents selon les sentiments différents: dont il est affecté.» Buff.

Le bruit est un son ou un assemblage de sons confus, ou, suivant l'expression de Condillac, inappréciable. « Celui qui, pour la première fois de sa vie, entendrait le bruit du canon ou le son d'un concert. » Volt. « Bans la déclamation, le bruit des applaudissements agit sur l'âme comme le son de la musique militaire. » Staël. L'origine de ce terme doit être vulgaire, au lieu que son et ton sont calqués sur des mots latins, sonus et tonus. Le fait est qu'il se prend volontiers en mauvaise part, pour signifier quelque chose d'importun ou de vain, ce Outre le son qui frappe l'oreille, il y a une voix secrète qui parle intérieurement, et c'est la véritable prédication, sans laquelle tout ce que disent les hommes ne sera qu'un bruit inutile. » Boss. On marche au son du tambour, on s'assemble à l'église au son des cloches ; mais on est étourdi par le bruit du tambour ou par celui des cloches.

SOUFFRIR, PÂTIR. Eprouver quelque chose de fâcheux, de pénible.

Souffrir, de sufferre, supporter, endurer, se prend dans le sens actif avec un complément direct aussi bien que dans le sens neutre, et, dans le sens neutre, où il est considéré ici, il s'emploie très-bieh avec toutes les déterminations de la cause, du degré, du mode ou de la manière; au lieu que pâtir, de pati, grec TtafteÇv- est un verbe exclusivement neutre qui signifie d'une manière générale et vague être dans un état de malaise. Souffrir, c'est éprouver une sensation fortement désagréable; pâtir, c'est être dans la misère ou en souffrance. L'âme est affectée d'une manière plus soudaine et plus vive quand on souffre, d'une manière plus lente et plus languissante quand on pâtit. « Qui de nous a langui avec les malades? Qui de nous a pâli avec les faibles ? Qui de nous a souffert avec les pauvres ? » Boss. «. Mme de la Pommeraye disait : Je souffre, mais je ne souffre pas seule.... Elle tint le marquis près d'un mois dans l'attente de l'entrevue qu'elle avait promise, c'est-à-dire qu'elle lui laissa tout le temps de pâtir. » Dm. L'extraction d'une dent fait souffrir; les maladies chroniques qui traînent, qui épuisent peu à peu, font pâtir: lia été longtems malade , il a bien pâti avant de mourir (Acad.) ; c'est à force d'expérience, en pâtissant beaucoup, qu'à la fin on acquiert de la sagesse (Boss.). « C'est dommage qu'un jeune homme comme toi consume sa jeunesse dans la langueur et la souffrance; car, dis la vérité, tu t'ennuies ici, tu pâtis. » Mariv.

Souffrir marque toujours un effet immédiat et direct; pâtir, un effet indirect et qui vient d'une cause lointaine. Chacun souffre de ses propres sottises ; les petits pâtissent des sottises des grands. (Laf.). Si une nourrice use de certains aliments, elle en souffre; son nourrisson en pâlit (J. J.).

Souffrir suppose toujours un être sensible qui sent effectivement, qui reçoit une impression de déplaisir ; pâtir se dit souvent de choses susceptibles, non de sentir proprement, mais seulement d'être blessées ou altérées, capables d'éprouver, non de la douleur , mais du mal. « (Jn fou est un malade dont le cerveau pâtit, comme le goutteux est un malade qui souffre aux pieds et aux mains. » Volt.

Je souffre doublement dans le vol de son cœur;

Et l'amour y pâtit aussi bien que l'honneur. Mol.

Quand les deux mots se disent dans l'acception plus particulièrement propre à pâtir, en parlant des choses inanimées auxquelles est causé du déehet, de l'altération, du mal, souffrir exprime un dommage reçu en un seul coup, et pâtir un état de dépérissement produit peu à peu par quelque chose qui agit sans cesse ou au moins à plusieurs reprises. On dira après un orage : les blés, les vignes, les arbres, ont souffert de l'orage. On dira bien , au contraire : les longues sécheresses font pâtir les blés, les vignes, les arbres.

SOUHAIT, VOEU. Mouvement de lame vers un bien qu'on n'a pas et qu'on a envie d'avoir.

Un souhait est proprement un plaisir, une joie, un désir (en vieux français, hait) en dessous, un mouvement par lequel on se porte en secret vers une chose agréable, une simple aspiration de

l'âme. Le vœu, du latin votum, promesse ou prière faite aux dieux, est, au contraire, quelque chose d'extérieur, une demande adressée à Dieu ou à quelqu'un, afin qu'il veuille bien y satisfaire.

Prince, l'appui des lis, et l'amour de la France, Et pour qui tous nos vœux s'efforçaient d'obtenir Du souverain des rois un si bel avenir, Aujourd'hui qu'elle voit tes vertus éclatantes Répondre à nos souhaits et passer nos attentes....

Corn.

« Puissiez-vous, sire, et ce souhait les renferme tous, puissiez-vous être un jour aussi grand que vous nous êtes cher!... Grand Dieu! si ce n'étaient là que mes vœux et mes prières..., mais ce sont les vœux de tant de saints rois qui vous demandent pour cet enfant auguste la couronne de justice. » Mass.

Le souhait n'est qu'un désir ou une espérance que nous renfermons en nous-mêmes; le vœu est un désir exprimé à quelqu'un, c'est ou il implique une prière, une demande. Nos souhaits sont ou ne sont pas accomplis ; nos vœux sont ou ne sont pas exaucés. Tous les biens, réels ou chimériques, après lesquels nous soupirons secrètement sont l'objet de nos souhaits; une femme est l'objet des vœux des hommes qui la recherchent en mariage. Une jeune fille peut faire pour se marier des souhaits seulement; il n'y a qu'un jeune homme qui puisse se permettre des vœux.

Les souhaits sont ou regardent plutôt quelque chose de vague. « Les désirs tuent le paresseux; il passe toute la journée à faire des souhaits. » Boss. a Cette reine était fée; et elle n'avait qu'à faire des souhaits, aussitôt tout ce qu'elle voulait ne manquait pas d'arriver. » Fén. « Ceci sont plutôt des souhaits vagues que des projets d'une prochaine exécution. » J. J. — Les vœux, au contraire, se rapportent à quelque chose de précis. «L'unique objet de ses vœux, c'est sa réputation.» Bourd. « Le petit-fils de Louis XIV était appelé au trône d'Espagne par les vœux de toute la nation. » Volt.

Pour sa mort je faisais tous les jours mille vœux.

Rrgn.

Tous mes soins, tous mes vœux hâtent cette vengeance.

SOUPLESSE, AGILITÉ. Aptitude, facilité de l'homme ou des animaux pour se mouvoir en tous sens.

Souplesse et souple se mettent plus volontiers avant qu'après agilité et agile. « Anciennement on avait coutume d'oindre les corps des athlètes afin que leurs membres fussent plus souples et plus agiles dans le combat. » Fén. «. L'embonpoint de ces insulaires ne les empêche pas d'être souples et agiles. » Buff. C'est que la souplesse est la condition de Ydgilité. On n'est agile, c'està-dire dégagé dans sa manière d'agir (agilis, à'agere, agir), que parce qu'on a des membres souples et non pas roides ou inflexibles. Un cheval qui aie jarret souple (Acad.) marche, d'un pas agile (Laf.).

SOURCE, FONTAINE. Eau vive sortant de terre : de l'eau de source ou de fontaine ; source ou fontaine claire, limpide, intermittente.

La source peut être le commencement d'un

grand cours d'eau, d'un fleuve; la fontaine, au contraire, est nécessairement petite, a On voit la Reuss sortir tout d'un coup de terre à sa source, non point en petite fontaine ou ruisseau, mais toute grande et déjà rivière. » J. J.

La source (de sur gère, sortir, s'élever) est en quelque sorte plus primitive, c'est le premier élancement ou la première apparition de l'eau; mais la fontaine (latin fons, qui vient de fundere, ou d'où vient fundere, répandre, couler, arroser) représente l'eau qui court, qui est déjà en train de couler. C'est pourquoi on dit bien, en mettant source avant fontaine, des sources et des fontaines, les fontaines étant considérées comme faisant suite aux sources. « La citadelle de Corinthe abondait en sources et en fontaines d'une eau très-claire. » Roll. « Ce n'est que du superflu de ces eaux que.se forment les sources et les fontaines qui sourdissent au pied des collines. » Buff. C'est pourquoi aussi on dit bien la source d'une fontaine, comme en latin caput fontis (Horace). «Sixte-Quint rétablit la fontaine Mazia, dont la source est à vingt milles de Rome, et il la fit conduire par un aqueduc de treize mille pas. » Volt, a Virginie s'avançait avec timidité à la source d'une fontaine voisine, pour y puiser de l'eau. » Bebn. « Alexandre vit à Milet une fontaine qui est salée dans sa source, et qui est douce en se répandant en ruisseaux. » Vaug. — Quelquefois la source est non pas seulement plus près du sein de la terre, mais même encore dans le sein de la terre, au lieu que la fontaine est toujours conçue comme en étant sortie. « Les eaux des pluies et des vapeurs se rassemblent sur la glaise et forment des sources et des ruisseaux; elles tendent à couler et à s'ouvrir des routes jusqu'à ce qu'elles trouvent une issue...; elles sortent enfin, soit à la surface de la terre, soit dans la mer , en forme de fontaines. » Buff.

Source convient mieux pour un cours d'eau qui commence actuellement, qui actuellement jaillit pour la première fois, comme l'eau tirée d'un rocher par la verge de Moïse ; mais fontaine est préférable en parlant d'un cours établi , ordinaire, dans lequel on a coutume d'aller puiser ou qui a coutume de couler. « Ce tremblement de terre s'étendit jusqu'en Eubée où les fontaines d'Aréthuse tarirent tout à coup et ne reparurent que plusieurs jours après par de nouvelles sources éloignées des anciennes. » Buff. a Les eaux ayant manqué dans l'armée, soit que les fontaines eussent été épuisées par les troupes, soit qu'elles se fussent taries par quelque autre accident, on vit sortir du pied d'une montagne une source qui servit à abreuver toute l'armée, ce qui fut regardé comme un miracle. » Boss. « Je n'en suis pas encore à pouvoir lire ce qui me vient de vous, sans que la fontaine joue son jeu.... Vous avez vu comme ce jour douloureux du départ de M. le cardinal n'est pas encore arrivé : il le sera quand vous recevrez cette lettre.... Cela seul mériterait d'ouvrir un source. » Sév.

SOUTENIR, SUPPORTER. On soutient et on supporte des choses qu'on subit sans faiblir, sans céder, sans en être vaincu.

Mais d'abord soutenir, comme son primitif te-

SUPPLÉMENT

nir, n'annonce pas toujours des choses fâcheuses et pénibles : on tient ce qu'on a à la main. « Il se trouve des hommes qui soutiennent facilement le poids de la faveur et de l'autorité, qui se familiarisent avec leur propre grandeur, et à qui la tête ne tourne point dans les postes les plus élevés. » Labr. « L'œil de l'homme voyait alors la majesté de Dieu. Mais il n'a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption. » Pasc. Supporter, au contraire, se dit toujours de choses mauvaises, onéreuses, qui sont à charge et incommodes : on porte ce dont on est chargé. C'est pourquoi supporter, à la différence de soutenir, est synonyme de souffrir et d'endurer. « Les Justes souffrent avec peine les pécheurs, les pécheurs ne peuvent pas même supporter la présence des Justes, et ils sont à charge les uns aux autres. » Mass. « La charité est patiente, elle endure tout, elle supporte tout. » Bourd. — « Claude Anet, qui avait si bien supporté sa misère, n'a pu soutenir un état plus doux. » J. J. Dieu se joue en soutenant l'univers (Mass.); la mythologie nous représente Atlas gémissant sous le poids du ciel qu'il supporte.

Ensuite, soutenir marque, comme tenir, qu'on ne lâche pas prise, et par conséquent c'est résister à une action; d'où il suit que Condillac a raison de prétendre qu'on doit toujours dire soutenir, et non pas supporter, un assaut, de même qu'un choc, des efforts, la force du vent, etc. Mais supporter impliquant pour idée principale qu'on ne succombe pas, ce n'est point une action qu'on supporte, mais une chose, un fardeau ou quelque chose de semblable, des croix, des douleurs, le jeûne, etc. Ce que nous ne pouvons soutenir nous abat; ce que nous ne pouvons supporter nous accable. Vous soutenez l'adversité ou les adversités que vous essuyez; vous supportez vos maux, le poids de vos maux. Il faut savoir d'une part, soutenir et repousser les attaques des incrédules (Bourd.), et, de l'autre, les supporter euxmêmes avec leurs défauts (Acad.). Le babil de l'importun est insoutenable; le caractère du fâcheux, insupportable. Des hommes meurent, faute d'oser soutenir une opération (J. J.) ; d'autres se tuent, faute d'avoir le courage de supporter la vie (Id.). « Quand un tison brûlant vient à tomber sur cette éloquente main, pourquoi la retirez-vous si vite? Quoi! vous avez la lâcheté de n'oser soutenir l'ardeur du feu ! Rien, dites-vous ne m'oblige à supporter le tison. » I d. Les murs, d'un bâtiment doivent pouvoir soutenir les tempêtes, les inondations, les tremblements de terre, et être capables de supporter la charpenté et la toiture sous lesquelles ils se trouvent placés.

SOUVERAIN, ABSOLU. C'est en fait de puissance ou d'autorité, en fait de maître et d'ordres le non plus ultra, ce à quoi on doit le plus se soumettre.

Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde ,

Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde. (Auguste dans Cinna). Corn.

Souverain, synonyme de suprême et formé comme lui de super ou supra, sur, au-dessus, marque le rang : ce qui est souverain n'est rien moins que subordonné ou subalterne, n'a rien

au-dessus de 'soi. Absolu, du latin absolulus, détaché, délié, dégagé, marque indépendance : ce qui est absolu n'est sujet à aucun contrôle, n'a rien qui le retienne ou le restreigne. La puissance souveraine est au plus haut degré, ne relève d'aucune autre par rapport à laquelle elle soit inférieure; la puissance absolue est sans bornes, arbitraire, affranchie de tout, non comptable.

Dans tout État, quelle que soit la forme du gouvernement, il doit y avoir une puissance souveraine, qu'elle soit concentrée en un seul ou partagée entre plusieurs; mais il ne doit point y avoir de puissance absolue, car toute puissance qui n'est pas le despotisme doit avoir des bornes et reconnaître au moins des lois fondamentales. Les souverains étaient loin d'être absolus sous le régime féodal. Les Juifs demandant un roi, un prince souverain, « Samuel leur déclare que la puissance de leur prince sera absolue, sans pouvoir être restreinte par aucune autre puissance. » Boss.

Malebranche appelle la raison le maître souverain de tous les hommes, parce qu'on n'appelle de ses décisions à aucun tribunal supérieur. Suivant Labruyère, dire qu'un prince est maître absolu de tous les biens de ses sujets, sans égard, sans compte, ni discussion, c'est le langage de la flatterie. Un maître souverain est le plus haut dans son genre; un maître absolu l'est sous tous les rapports, sans réserve.

Des ordres souverains ne peuvent être révoqués par aucune autorité plus élevée. C'est bien dans ce sens que Molière dit que

On reçut de tout temps

Pour souveraines lois les ordres des mourants. Des ordres absolus ne veulent point être épilogues, ne souffrent ni commentaires, ni distinction, ni examen,- on ne peut les éluder d'aucune manière, il faut les exécuter à la lettre. * Antiope pleura ne voulant point aller à lâchasse; mais il fallut exécuter l'ordre absolu de son père. » Fén.

Maïs on doit ce respect au pouvoir absolu

De n'examiner rien quand un roi l'a voulu.

Corn.

SPÉCULATION, THÉORIE. Lz spéculation et la théorie sont quelque chose, qu'on oppose à la pratique et qui d'ordinaire y prépare, une connaissance ou un ensemble de connaissances qui s'arrête ou qu'on considère par abstraction comme s'arrêtant à la conception ou au scientifique pur. Joindre la pratique à la spéculation ou à la théorie; admettre dans la pratique ce qu'on rejette dans la spéculation ou dans la théorie.

Spéculation a été pris du latin speculatio, et théorie est le grec ôewpia. Or, quoique le molatin et le mot grec aient le même sens étymologique, spéculation et théorie dans notre langue diffèrent déjà par cela seul qu'ils viennent, Tun du latin, l'autre du grec. Spéculation convient mieux en parlant du temps présent et de ce qui y a rapport, et théorie quand il est question de l'antiquité grecque. D'une part, Bossuet dit : « Parmi les sciences les unes s'attachent à la seule contemplation de la vérité, et pour cela sont appelées spéculatives; les autres tendent à l'action, et

sont appelées pratiques. » D'autre part, on lit dans Fénelon : « Aristote divisa sa philosophie en pratique et en théorique. »

Par la même raison, spéculation est un terme plus commun , un terme relatif à quelque chose de moins relevé, savoir à la conduite, aux usages et aux affaires de la vie. On donne le nom de spéculations, et non pas de théories, à des projets, à des raisonnements, à des calculs, à des entreprises que Ton fait en matière de banque, de finance et de commerce. Pareillement ce sont des spéculations , et non pas des théories, que les idées générales de morale. Pascal reproche aux casuistes des Jésuites d'avoir permis dans la spéculation des actions condamnées dans la pratique. «La sagesse est, en spéculation, la connaissance du vrai bien; en pratique, la conformité de nos actions à cette connaissance *du vrai bien. » Lah. « Cette égalité, disent-ils , est une chimère de spéculation qui ne peut exister dans la pratique. » J. J. «Vos dispositions sont bonnes ; mais il faut réduire à une pratique constante et uniforme tout ce qu'on a en spéculation et en désir. » Fén. Théorie, au contraire, a de la noblesse et veut être employé de préférence pour désigner les principes qui servent de règles aux arts les plus distingués , à ceux où l'esprit a le plus de part, à l'art d'écrire, par exemple, « J'ai reconnu dans La Mothe une composition régulière, beaucoup de justesse et de sagacité; mais j'ai cru devoir observer ses erreurs dans la théorie, et ses fautes dans la pratique. » Marm. « Le goût naturel (pour juger des ouvrages d'esprit) n'est pas une connaissance de théorie; c'est une application prompte et exquise des règles mêmes que l'on ne connaît pas. » Montesq. a Je prétends être un des plus intelligents sur ce point (l'éloquence épistolaire) . Si ma pratique répondait à ma théorie, je défierais vous et Cicéron , Pascal et Voiture. » Corbinelli. « C'était (Chirac) le plus savant médecin de son temps, en théorie et en pratique. » S. S. « Kepler jugea que deux verres convexes produiraient plus d'effet (qu'un seul).... Il s'en tint cependant à la théorie, et ce n'est que quelques années après sa mort qu'on a construit des télescopes à deux et à trois verres convexes. » Gond. — « Un enfant n'est pas plus capable d'acquérir de la morale en spéculation, qu'il ne le serait de développer sa faculté de voir par la théorie de la vision. » Bern.

Une autre différence, aussi essentielle tout au moins , tient à ce que spéculation a cela de particulier qu'il correspond à un verbe. La spéculation est l'action de spéculer ou la rappelle. C'est quelque chose de subjectif, qui se considère par rapport à un sujet ou à ce qu'il fait; au lieu que la théorie est objective et se considère en soi. — La spéculation est une occupation, un travail auquel on se livre : « Le monachisme est né dans les pays chauds d'Orient, où l'on est moins porté à l'action qu'à la spéculation. » Montesq. Mais la théorie est un objet, un effet, quelque chose dont on possède plus ou moins : « J'ai de la théorie , il ne me manque que de la pratique. » Dest. — Les spéculations d un homme le montrent à l'œuvre, elles sont ambitieuses ou modestes : « Socrate n'approuvait pas que i'on s'égarât dans ces spé-

culations ambitieuses. » Lah. Les théories d'un homme sont le fruit de ses méditations le plus souvent déposé dans un livre : « C'est ce que don Ustariz ne cesse de recommander dans sa théorie pratique du commerce. » Volt. En général, on dit plutôt les spéculations d'u-n homme, d'un philosophe, d'un savant, et ce sont ses tentatives, ses démarches, ses recherches; mais on dit la théorie du beau, de la musique, de la terre, des planètes, de l'électricité, et c'est un résultat d'études, un système d'idées sur le beau, la musique, la terre, les planètes, l'électricité.

Cette même distinction a été exprimée par

Condillac de la manière suivante. « Le mot [de

spéculation représente plus particulièrement les

principes généraux par rapport à l'esprit de celui

qui les observe ou qui les cherche, et celui de

théorie les représente plutôt comme servant de

j base au système d'un art ou d'une science. C est

j pourquoi on dit une science de spéculation, c'est-

j à-dire qui est faite pour être méditée, qui n'est

que l'objet de l'esprit, et on dit la théorie d'une

science, c'est-à-dire les principes' qui lui servent

de fondement; »

SPIRITUEL, INGÉNIEUX. Ëpithètes qualificatives de certaines productions et des auteurs de certaines productions remarquables par quelque chose de vrai, de juste, de neuf, de fin, qui plaît et séduit.

Spirituel, de spiritus, esprit, annonce de l'esprit; ingénieux, d'ingenium, génie, du génie.

Le spirituel est plus spontané, il brille tout à coup comme une étincelle, il consiste plutôt en traits rapides et inattendus, c'est un jet de l'esprit; Vingénieux est plus lent, plus réfléchi, c'est quelque chose de sagement préparé, qui se développe dans un ouvrage suivi, détaillé, travaillé. Le spirituel est plus vif, plus brillant, plus frappant, plus prompt , mais aussi plus léger, plus superficiel; l'ingénieux est plus habile, plus pénétrant, plus profond. Des femmes piquantes et spirituelles, des ministres d'État ingénieux et profonds (S taël).

L'un est d'un esprit prime-sautier, qui pétille, éclate, scintille; l'autre part d'un esprit de combinaison. Dans un ouvrage il y a des idées spirituelles et des conceptions ingénieuses. Un coupletest spirituel; une intrigue, un plan sont ingénieux.

Ce qui est spirituel n'est que saillie, il échappe, c'est en quelque sorte une illumination, une inspiration soudaine ; dans ce qui est ingénieux on reconnaît de l'invention.

Spirituel marque beaucoup de tact, de délicatesse, une grande connaissance des convenances; ingénieux marque de l'originalité, de la sagacité : une femme a la conversation spirituelle, et un homme adroit sait inventer des moyens ingénieux pour venir à bout d'une entreprise ou échapper à une difficulté. Spirituel tient plus de l'à-propos et de l'improvisation; ingénieux plus de l'expédient : une repartie vive, subite, imprévue et qui frappe juste est spirituelle ; la nécessité est ingénieuse, le besoin rend ingénieux.

Spirituel tient plus du badinage, de la conversation, s'arrête à la superficie, à la forme, à l'ex-

SUPPLEMENT

pression; ingénieux tient plus de la science et va plus au fond : on a un air, un sourire spirituel; on produit des pensées ingénieuses.

Enfin spirituel ne se dit guère que des choses parlées ou écrites; ingénieux se dit aussi des ouvrages de la main où l'on aperçoit de l'adresse, de la dextérité : pièce, machine ingénieuse.

Quand on se sert de ces mots en parlant des hommes, et non plus de leurs œuvres, ils diffèrent de même. Il faut ajouter seulement que spirituel dénotant moins d'invention, l'homme spirituel est plutôt celui qui saisit dans les choses ce qu'il y a de fin, de subtil, de délicat, et l'homme ingénieux celui qui imagine des choses fines, subtiles, délicates. Trévoux en a déjà fait la remarque : Ingénieux, dit-ïl, va plus à la faculté de l'invention que spirituel, qui ne marque que de la pénétration et du discernement. Aussi ingénieux renchérit-il sur spirituel : Vingénieux n'a pas seulement de l'esprit, il est plein d'esprit et d'invention. a Sa malice (du diable) est spirituelle et ingénieuse; il trompe les plus déliés. » Boss.

SUBSÉQUENT, SUIVANT, POSTÉRIEUR, UL- TÉRIEUR. Adjectifs qualificatifs d'une chose en tant qu'elle vient après une autre ou après d'autres.

Subséquent a cela de propre que , comme antécédent, auquel il correspond, il est didactique et n'appartient pas à la langue commune. Aussi Marmontel Femploie-t-il en termes de grammaire comme un substantif qu'il oppose à antécédent. a Celui-ci, celui-là ont besoin quelquefois qu'un subséquent les détermine, comme lorsqu'on dit : Celui-là mérite d'être loué, qui.... Mais le plus souvent ils sont définis par leur antécédent. » Subséquent se dit particulièrement bien en matières de métaphysique, d'histoire naturelle, de ! controverse et de jurisprudence. « Il n'est et il ne peut exister qu'une seule cause véritable; toutes les autres, qui sent subséquentes , ne sont que des instruments. » Volt. «. Mélanges moins intimes formés par les transports subséquents des eaux. » Buff. « Outre que ces protestations contre le concile n'ont jamais regardé la foi, il suffit qu'elles demeurent sans effet par le consentement subséquent. » Boss. * Chez les mahométans il y a divers ordres de femmes dont les enfants se reconnaissent par des contrats civils, ou même par l'esclavage de la mère et la reconnaissance subséquente du père. « Montesq. « Il est vrai, sire, que les traités de paix subséquents semblent couvrir et réparer cette injustice. » Fén. a C'est sur ce compte rendu que les nonces doivent être ou exclus de toute autre nonciature subséquente, ou déclarés derechef admissibles. » J. J.

Suivant, à son tour, a pour caractère nettement distinctif, qu'il est ordinal, qu'il suppose une suite, une série de choses du même genre. Sous le règne de saint Louis et sous les règnes suivants ; voyez les pages 4, 5 et suivantes de tel livre. D'ailleurs il se dit seul d'une manière absolue avec l'article défini : cet hiver et le suivant ont été rudes; dans ce livre, le chapitre vi et le suivant sont consacrés à tel sujet.

Séparés des deux premiers mots par les nuances qui viennent d'être indiquées, postérieur et ultérieur diffèrent aussi sensiblement l'un de l'autre.

Postérieur, de posf, derrière, après, est pour les choses qui sont; et ultérieur, d'ultra, "outre, au delà, en avant, est pour les choses qui se font : des auteurs postérieurs, des progrès ultérieurs: un testament postérieur, une démarche ou une demande ultérieure. De plus, postérieur convient mieux pour le passé et ultérieur pour 1 avenir. Postérieur se dit de quelque chose qui a été après quelque chose qui avait été : « Ces faits étaient connus il y a deux mille ans, et les siècles postérieurs n'y ont rien ajouté. » Buff. Mais ultérieur sert à qualifier quelque chose qui sera après ce qui est actuellement : « Nous ne craignons pas que cette réduction soit démentie par des observations ultérieures. » Bdff. Nous étions bien ensemble dans notre jeunesse ; des démêlés postérieurs nous ont divisés ; aucun événement ultérieur ne nous divisera.

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