RAC
Poignarder, c'est commettre un meurtre en employant le poignard, arme courte, facile à cacher et par conséquent propre pour les assassinats. De là vient que poignarder désigne la même action qu'assassiner ; seulement il la fait considérer, non pas moralement, mais physiquement, eu égard à l'instrument du meurtre. « Se sentir poignarder par derrière par des assassins masqués. » J. J. « A Naples, il irait attendre son homme au coin d'une rue, et le poignarder par derrière. * Id. « Vous aviez peur de votre ombre, vous pensiez toujours voir sous votre lit quelque assassin prêt à vous poignarder. » Mazarin à Richelieu. Fén. « Jugurtha résolut de faire périr les deux jeunes princes (fils de Micipsa). Il dressa d'abord des embûches au cadet, qu'il fit poignarder dans son lit. » Vert. « Ranacaire fut livré à Clovis par trahison avec son frère Richiaire, et il les .poignarda de sa propre main Ren orner, un autre
frère de Ranacaire, fut assassiné par des gens que Clovis avait subornés. » Cond. « Je sais quel est le furieux qui a voulu m'assassiner et qui m'a attaqué, ayant pour second son domestique, sans me laisser aucun moyen de me défendre,- il m'a dit avec fureur en me poignardant : Je me venge de ma sœur déshonorée. » Staël. — Toutefois, comme poignarder ne se rapporte pas au côté moral du fait, n'appelle pas l'attention sur ce que le fait a de criminel et d'odieux, il se dit quelquefois, comme tuer, d'attentats moins criminels et moins odieux, et, par exemple, d'actes de vengeance que certaines circonstances semblent justifier jusqu'à un certain point. Aussi dit-on bien se poignarder comme on dit se tuer soi-même; c'est ce que fit la chaste Lucrèce, a Tes concitoyens, en te poignardant, sont les libérateurs de leur patrie. » Alexandre à César. Fén. « On assurait que Subrius Flavius s'était offert de poignarder Néron lorsqu'il chanterait sur le théâtre. » d'Al. « Orosmane entend la voix de Zaïre, et son poignard lui échappe. Elle approche, elle appelle Nérestan, et à ce nom Orosmane la poignarde . » Volt. La perfide a couvert mon front d'ignominie :
Pour satisfaction je veux avo ta vie. Poignarde-la. Laf.
Égorger, c'est commettre un meurtre en coupant la gorge, à la manière du boucher qui enfonce le couteau dans le cou du bœuf ou du mouton, c'est par conséquent tuer volontairement quelqu'un qui est faible et sans défense. « Puisqu'il ne résiste point, il y aurait de la barbarie à V égorger. » Les. « Nous vous trouvons errants, dispersés, et plus faibles que nous; il ne tiendrait qu'à nous de vous égorger. * Fén. « Le dernier Curiace, affaibli par le sang qu'il a perdu, et déjà vaincu par la mort de ses frères qu'il venait de voir égorger à ses yeux, comme une victime sans défense présente la gorge à son vainqueur. » Roll. « Quels bons catholiques que les fils de Clovis qui égorgèrent de leurs propres mains leurs neveux au berceau! » Volt. « Ce qui est plus contraire à la nature, c'est que les soldats aient égorgé quinze mille personnes sans défense, vieillards, femmes et enfants. » Id. « Des peuples sans défense égorgés (par le fanatisme) au pied des autels, des rois poignardés ou empoisonnés. » Id.
L'idée de massacrer a été parfaitement déterminée par Voltaire. « Un massacre, dit-il, signifie
un nombre d'hommes tués On ne dit point, II
s'est fait le massacre d'un homme ; et cependant on dit, un nomme a été massacré; en ce cas on entend qu'il a été tué de plusieurs coups avec barbarie. »
Massacrer, c'est se rendre coupable de meurtre sur une masse ou une multitude d'hommes pêlemêle, en confusion, sans rien distinguer ni rien épargner. « On vit enfin les hommes se massacrer par milliers sans savoir pourquoi. » J. J. « Quatre-vingt mille hommes marchant sous les ordres de Pierre-l'Hermite furent presque tous exterminés par les chrétiens Les Hongrois voyant
ensuite arriver une autre multitude de pèlerins les prirent pour des brigands; et sans autre examen ils les massacrèrent. » Cond. « On ne massacre pas par pelotons et par troupes en rase campagne sans l'avoir appris. » Laer « Le troisième jour de Pâques 1282, au sonde la cloche des vêpres, tous les Provençaux sont massacres dans l'île de Sicile. » Volt, « Les Israélites surprennent la petite ville de Jabès, tuent tout , massacrent tout,' jusqu'aux animaux. » Id. « Théodose donna l'ordre exprès de ne rien épargner, et de massacrer tout, sans distinction d'âge ni de sexe. » Thom.
Faisons, disent-ils, cesser Les fêtes de Dieu sur la terre;
De son joug importun délivrons les mortels;
Massacrons tous ses saints. Rac.
— Il se peut aussi qu'on massacre une seule personne. Alors c'est la tuer de manière à la mettre en masse, à en faire une espèce de tout où on ne reconnaît plus rien, la hacher, lui porter des coups au delà de ce qui est nécessaire pour lui ôter la vie; et, naturellement, cela suppose une grande fureur. « Le Cyclope se saisit de deux de mes compagnons, les écrase contre une roche...,. Il les déchire en plusieurs morceaux et en prépare son souper Dès que l'aurore parut, il
massacre deux autres de mes compagnons dont il
SUPPLEMENT
fait son dîner. » Fén. « Que de sang répandu à Namur! Et l'on est assez barbare pour trouver que ce n'est point encore assez, et l'on voudrait que le maréchal de Villeroi eût encore battu7 tué
et massacré ce pauvre M. de Vaudemont ! Quelle
rage! » Sév.
Ce fut lui qui du prince à ses yeux massacré Rapporta dans nos murs le corps défiguré. Volt.
UN À UN, L'UN APRÈS L'AUTRE. Ces deux locutions expriment également le contraire de l'un avec l'autre.
Mais la première est relative à l'espace et signifie séparément : « Les monades, étant indépendantes les unes des autres, existent dans le vrai une à une. » Cond. La seconde se rapporte à la durée et signifie successivement : « Les maréchaux commandaient chacun leur jour Vun après Vautre. » Volt.
Un à un, c'est-à-dire, non pas ensemble, mais l'un étant mis ici , l'autre là : « Au lieu que César avait toujours eu soin de mettre dans les quartiers d'hiver plusieurs légions ensemble, il aima mieux pour la commodité les placer Une à une dans des cantons différents. » Roll, L'un après l'autre, c'est-à-dire non en même temps : « La vue est confuse lorsque nous voulons voir en même temps tous les objets qui frappent les yeux; elle devient distincte lorsque nous regardons les objets les uns après les autres. » Cond.
Dans un chemin très-étroit des hommes ou des animaux ne peuvent passer qu'un à un (Rac, Laroch., Volt., S. S.) , et non pas deux à deux, trois à trois, plusieurs de compagnie ; un homme peut épouser deux sœurs, mais l'une après l'autre (S. S.), et non pas l'une et l'autre simultanément. Les hommes ne sont pas mauvais en masse, mais un à un (Staël) ; les deux fils d'un roi lui succèdent Vun après Vautre, et non pas à la fois (Flor.).
On choisit, on trie proprement des choses une aune (Buff.), puisque le choix ou le triage consiste à prendre ou à mettre chacune à part , en particulier, celle-ci d'un côté, celle-là d'un autre; vous appelez proprement des personnes Yune après l'autre (Labr..), puisqu'il est impossible de prononcer des noms d'une autre manière que tour à tour, dans des temps divers, celui-ci d'abord, celui-là après ou ensuite.
USURPER, EMPIÉTER, ENTREPRENDRE. Employés neutralement avec la préposition sur, ces verbes signifient tous trois s'emparer injustement.
Usurper, usurpare (usu ou usui rapere, ravir pour son usage), est le plus général, celui qui se prend le plus rarement dans le sens neutre , et celui aussi qui paraît convenir le mieux dans le grand ou en parlant de choses considérables. « Chez les Romains, les riches usurpèrent sur le domaine public. » Cond. « Les empereurs usur-
paient sur le sacerdoce; les évoques usurper en sur l'empire. » Id.
Empiéter, mettre le pied en, dans ou sur, c'est s'étendre de chez soi chez un autre; c'est, au lieu de se borner à ce qu'on a, y ajouter, s'arrondir, en usurpant ce qui est ou sur ce qui est à côté. L'empiétement se distingne donc par deux accessoires : il suppose qu'on a, qu'on possède déjà de ce qu'on usurpe , et qu'on augmente la partie qu'on a en prenant chez un voisin. « L'empire romain, fondé sur la guerre, et par là naturellement disposé à empiéter sur ses voisins, a mis tout l'univers sous le joug. » Boss. « Ces cités étant voisines, elles cherchent l'occasion d'empiéter lès unes sur les autres. » Cond. Deux administrations en contact ou qui se touchent sont en danger d'empiéter l'une sur l'autre. « Comment ces administrations peuvent-elles être distinguées sous l'autorité commune du législateur, si l'une peut empiéter sur celle de l'autre? » J. J. « Séparer chaque département de conseil; et faire que chaque conseil ne pût empiéter ni lutter contre un autre. » S. S.
Entreprendre, prendre la résolution de "faire une chose et commencer à l'exécuter, indique une simple tentative. L'entreprise est l'action d'un homme entreprenant, qui a la hardiesse ou qui ne craint pas de chercher à usurper ou à empiéter. Aussi met-on bien entreprendre avant usurper et empiéter comme marquant le commencement de l'action exprimée par ceux-ci. « Portraits où l'historien se donne la liberté d'entreprendre sur l'art du peintre. » D'Ag. a M. le Grand; qui avait perdu ses prétentions, n'avait pas cessé de faire des tentatives et des entreprises. » S. S. « Les ducs ni les princes étrangers ne reconnaissent point l'autorité ni la juridiction des maréchaux de France, et n'y ont jamais été soumis, encore que ce tribunal ait saisi toutes les occasions de l'entreprendre et de l'usurper. » Id. — D'ailleurs, au lieu qu'usurper et empiéter ne se disent que par rapport aux biens, entreprendre est également usité pour désigner un attentat contre les personnes, contre leur vie ou leur honneur. « Dès qu'un homme entreprend sur la vie des autres, la sienne n'a plus un quart d'heure d'assuré. •> Fén. « Assuérus qui vit Aman aux pieds de la reine, pour implorer sa clémence, s'alla mettre dans l'esprit qu'il entreprenait sur son honneur. » Boss.
VAGUE, INDÉTERMINÉ. Qui n'a rien de fixe et est difficile à reconnaître.
Vague est absolu; indéterminé, relatif. La chose vague est telle en soi; la chose indéterminée est telle parce qu'elle a été laissée telle par quelqu'un, parce qu'elle n'a pas reçu une modification qui l'eût rendue autre. Tel mot a un sens vague; on ne peut reprocher àia géométrie de hasarder aucun mot qui ait un sens indéterminé. Vous avez d'une chose une connaissance vague (Bourd.); tous faites sur certaines choses des questions indéterminées (Mal.). Dans la rêverie l'esprit s'abandonne à des idées vagues (Volt.) ; la calomnie arrange et présente avec art des idées indéterminées (J. J.). On éprouve une douleur vague; quand le malade accuse une douleur indéterminée, le médecin ne sait où appliquer le remède. Une accusation vague ne porte sur rien de particulier; une accusation indéterminée est d'un accusateur qui n'a rien déterminé, désigné ou spécifié, soit par négligence, soit à dessein.
Vague est absolu et indéterminé relatif d'une autre manière encore. On ne saisit pas, on ne conçoit pas ce qui est vague; on ne saisit pas, on ne conçoit pas distinctement ce qui est indéterminé. La chose vague manque proprement de clarté, et la chose indéterminée de précision. La première n'est rien, ou c'est un rien, pour ainsi dire ; la seconde est quelque chose d'indéfini, quelque chose, qui n'est point ou qui est mal séparé d'autres choses. Un souhait vague n'a pas d'objet; un souhait indéterminé se rapporte à quelque chose de confus.
VAINQUEUR, VICTORIEUX. Qui s'est battu avec avantage, qui a eu le dessus.
Une première différence, indiquée par les dictionnaires, semble suffire pour mettre entre les deux mots une séparation profonde, c'est que vainqueur est un substantif et victorieux un adjectif. « Le sénat se mit à regarder les démarches du vainqueur (Annibal) . . . . Annibal, tout habile, tout courageux, tout victorieux qu'il était, ne put tenir contre Rome. » Boss. « On s'était battu près de huit heures à Hochstedt, et on avait tué près de huit mille hommes aux vainqueurs.... Marlborough entra victorieux dans Anvers. » Volt. « Y reconnaîtra-t-on le vainqueur de Fontenoi et de Laufeldt, qui donna la paix à ses ennemis étant victorieux ? » Id. « Pour pouvoir dire qu'un prince est le vainqueur des nations, il ne suffit pas qu'il ait été toujours victorieux dans toutes ses guerres ; il faut quïl ait subjugué des nations entières. » D'Al.
Mais il arrive assez souvent que vainqueur se prend dans le sens adjectif, et victorieux, de son côté, peut s'employer substantivement. D'où la nécessité d'une nouvelle distinction.
Vainqueur, qui a vaincu, rappelle un seul fait,
annonce qu'on a été supérieur dans un seul com-
bat. « On entend tout à coup un bruit effroyable de chariots, d'armes, de cris d'hommes, les uns vainqueurs et animés au carnage, les autres ou fuyants, ou mourants, ou blessés. » Fén. « C'est au sortir de la croix et des horreurs de son supplice que Jésus-Christ parut à ses apôtres glorieux et vainqueur de la mort. » Boss. Après la bataille de Rocroi « les officiers espagnols se jetaient aux genoux de Condé pour trouver auprès de lui un asile, contre la fureur du soldat v ainqueur.» V olt.
Titus vous embrassa (Antiochus) mourant entre mes bras,
Et tout le camp vainqueur (qui venait de prendre Jérusalem) pleura votre trépas. Rac.
Victorieux, plein de victoires, signifie, au contraire, quelque chose d'habituel, une qualité constante, suppose une suite de batailles gagnées. « Ce prince victorieux durant vingt ans, Philippe de Macédoine, assujettit toute la Grèce. » Boss. « Vivez, sire, heureux, fortuné, victorieux de vos ennemis, père de vos peuples. » Id. « Cromwell marche à eux à la tête de son régiment des Frères rouges avec lesquels il avait toujours été victorieux. » Volt. « Victorieux depuis qu'il régnait, la terreur de l'Europe pendant six années de suite, Louis XIV.... » Id. Mithridate prétend que les ennemis des Romains se rangeront avec empressement
Sous les drapeaux d'un roi longtemps victorieux.