PREMIÈRE PARTIE
liant pour exemple les deux expressions synonymes un champ et le champ : un champ ou le champ bien cultivé paye le laboureur de ses peines. La première expression fait penser à tous les champs parmi lesquels on en choisit un. La seconde concentre l'attention sur la notion du champ en lui-même , et ne rappelle en aucune sorte les autres espèces du même genre , c'est-àdire les autres champs. On parlera donc avec une entière justesse en disant , un champ bien cultivé rapporte beaucoup plus qu'un autre , et le champ bien cultivé rapporte beaucoup. — La différence est la même entre un roi sage et le roi sage , et ainsi des autres exemples.
SYNONYMIE DES NOMS COLLECTIFS AU SINGULIER AVEC DES NOMS ORDINAIRES AU PLURIEL.
Chevelure , cheveux. Feuillage , feuilles. Plumage , plumes. Branchage , tranches. Armure , armes. Mobilier , meubles. Crinière , crins. Bétail , bestiaux. Entourage , entours. Campagne , champs. Humanité , hommes.
Ils expriment , les uns et les autres , une réunion de choses. Mais d'abord les noms collectifs sont plus généraux ; ils comprennent absolument et complètement toute une classe de choses; au lieu que les noms au pluriel s'entendent souvent dans un sens partitif et incomplet. Les cheveux et les feuilles ne sont souvent qu'une portion de la chevelure et du feuillage , au lieu d'en être la totalité. Des harengères qui se battent s'arrachent les cheveux et non la chevelure; mais c'est en secouant sa chevelure (Fén.), et non ses cheveux, que Jupiter fait trembler l'Olympe. « Je ne veux point me parer des plumes du paon ; je suis un pauvre geai qui s'est toujours contenté de son plumage. » Volt. Et nonseulement le nom collectif s'étend à la totalité des choses , mais encore il faut que les choses qu'il exprime soient nombreuses. Une rose a des feuilles et non un feuillage. Une chevelure est une réunion de cheveux longs et bien fournis ; on n'appelle de ce nom ni les cheveux courts du nègre , ni les cheveux du vieillard à demi chauve. D'un autre côté , une conséquence de ce premier caractère distinctif , c'est qu'il faut se servir seulement du nom au pluriel toutes les fois qu'on veut exprimer une réunion de choses sur lesquelles une action est produite par parties et successivement. Un arbre perd ses feuilles , ou ses feuilles tombent plutôt que son feuillage. On coupe les cheveux ou les branches plutôt que la chevelure ou le branchage. «L'homme vain consacre à Apollon la chevelure d'un fils qui lui vient de naître , et dès qu'il est parvenu à l'âge de puberté, il lui coupe les cheveux et les dépose dans le temple. » Labr. «Don Quichotte voulut voir les armes pièce à pièce. Varm,ure était complète : cuirasse , brassarts , etc. Pendant qu'on remettait les armes dans le coffre , Sancho entra. » Les. L'expression , vendre le mobilier , désigne comme unique et indivisible l'effet marqué par le verbe, et vendre les meubles le représente comme appliqué en détail à telles et telles choses particulières.
« Il était riche de quarante-trois millions , sans compter son mobilier. » Volt. « Je rencontrai avant-hier des chariots chargés de ses meubles (de M. de Pomponne), qu'on ramenait de Saint- Germain. » Sév.
Une différence plus considérable consiste en ce que le nom collectif n'a rapport qu'à l'ensemble , et le nom pluriel aux individus qui font partie de l'ensemble. La chevelure , le feuillage , etc. , deviennent un être simple , un nouvel individu dans lequel les éléments se dérobent à la vue. L'un fait considérer le tout et les qualités qui en résultent d'une manière synthétique et complète ; l'autre les présente d'un point de vue analytique et dans le tout fait songer aux individus pris un à un. « Il faut qu'il y ait peu de chair auprès de la crinière , qui doit être médiocrement garnie de crins longs et déliés. » Buff. « Tous les ornements du plumage des oiseaux ne sont que des prolongements des mêmes plumes plus petites dans le commun des oiseaux. » Id. La beauté de la chevelure , de la crinière , du feuillage , du plumage , de Y armure , etc. , est la beauté qui résulte de l'assemblage des cheveux , des crins , des feuilles , etc. , objets qui individuellement peuvent bien n'être pas beaux ou avoir une autre sorte de beauté ; tandis que la beauté des cheveux , des crins , des feuilles , etc. T est la beauté même qui se retrouve dans chaque cheveu , dans chaque crin , dans chaque feuille , etc. « Un beau rouge éclatant est la seule couleur qui paraisse sur le soui-manga : chacune de ses plumes est cependant de trois couleurs différentes ; preuve décisive , entre mille autres , qu'il ne suffit pas d'indiquer les couleurs des plumes pour donner une idée juste des couleurs du plumage. » Buff. De là vient que le nom collectif est plutôt poétique et pittoresque , et le nom pluriel plutôt scientifique et abstrait. Les épithètes qu'on joint au premier sont générales , vagues , et n'expriment que des qualités apparentes qu'on aperçoit à la première vue ; celles qu'on ajoute au second déterminent les propriétés précises , la nature de chacun des individus de la classe. Le mot feuillage , par exemple , ne rappelle pas les idées de la forme , de la couleur , de la grandeur des feuilles. Le feuillage du saule est clair , et non touffu; ses feuilles sont amères. «Une plante n'est pas plus sûrement reconnaissable à son feuillage qu'un homme à son habit. » J.J. Elle est beaucoup plus sûrement reconnaissable à ses feuilles.
On dit le murmure du feuillage, et non des feuilles , parce que les feuilles ne murmurent qu'ensemble. On se met à l'ombre sous, le feuillage , et non sous les feuilles : c'est l'ombre de l'ensemble que l'on recherche plutôt que celle de chaque feuille en particulier.
Nous croyons que les distinctions précédentes s'appliquent exactement à tous les synonymes de cette classe. Il en est toutefois auxquels la règle paraît ne pas convenir aussi immédiatement.
BÉTAIL, BESTIAUX. Bétail se dit du genre : gros bétail , menu bétail. Bestiaux se dit des individus dans le genre : les bestiaux mangent plus l'été que l'hiver. Toutes les fois qu'il est question de l'espèce ou d'une collection , bétail est le mot
SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL
propre. Nourrir du bétail (Boss.). « Le duc de Russie payait un tribut aux Tartares en argent , en pelleteries et en bétail. » Volt. ce Le cinquième ordre de Linnseus , pecora , ou le bétail , comprend le chameau , le cerf, etc. » Buff. « Au moyen âge le plus grand nombre des hommes était une espèce de bétail. » Volt. « C'est un bétail servile et sot que les imitateurs. « Laf. « Les filles sont un maudit bétail à gouverner. » Regn. Mais s'il s'agit d'animaux considérés distributivement ou successivement , et non plus ensemble , le terme convenable sera celui de bestiaux. « Joseph en vendant du blé aux Égyptiens durant la famine acquit pour le prince tous leurs bestiaux. » Boss. « Toutes les fois que les bestiaux venaient lécher la statue de sel , en laquelle avait été changée la femme de Lot , elle reprenait sur-le-champ sa grosseur ordinaire. » Volt. a Cette inondation fit périr une infinité de bestiaux. x> Buff. — ce Les sorciers avaient, diton , le pouvoir de faire mourir des bestiaux; et il fallait opposer sortilège à sortilège pour garantir son bétail. » Volt.
ENTOURAGE, ENTOURS. V entourage est plus compréhensif ; il s'entend de toutes les personnes avec qui l'on est en relation , de près ou de loin ; les entours sont plus intimes , et le mot ne se dit guère que des parents ou des amis avec qui l'on vit familièrement. « Le père Tellier me courtisait par rapport au duc de Bourgogne et à ses plus intimes entours. j> S. S. « Philipeaux voulait pour rien cette fille à marier , à cause des alliances et des entours. » Id. Entourage, d'ailleurs, signifie plutôt l'ensemble des entours, et les entours s'emploie plutôt quand il faut qualifier les individus qui entourent. Vous avez un bel entourage ! ne vous laissez pas influencer par vos entours. « Le caractère et. les entours influent beaucoup en bien ou en mal sur le talent de l'écrivain. » Lah.
CAMPAGNE, CHAMPS.. Bonhours et Beauzée ont déjà marqué la différence qui existe entre ces deux mots dans les expressions , maison de campagne et maison des champs.
Bouhours dit simplement que la première expression est plus noble que la seconde. Cela doit être , puisque , suivant la règle , le nom collectif est plus pittoresque et plus poétique. Beauzée ajoute qu'une maison de campagne est une habitation avec les accessoires nécessaires aux vues de liberté , d'indépendance et de plaisir qui en ont suggéré l'acquisition , comme , avenues , remise , jardins, parterre, bosquets, parc même, etc.; an lieu qu'une maison des champs est une habitation avec les accessoires nécessaires aux vues économiques qui l'ont fait construire ou acheter, comme un verger, un potager, une basse-cour , des écuries pour toute sorte de bétail, un vivier, etc. Il n'y a là rien que de conforme aux distinctions ci-dessus établies.
La campagne doit donneur l'idée de quelque chose de très-grand, de très-étendu, où l'on se meut librement , et aussi de quelque chose de gracieux et de poétique , où l'on goûte surtout les plaisirs de la vue. « Nous apercevions sur les deux rivages du Nil des villes opulentes et des maisons de campagne agréablement situées. » I
Fén. « Le logement de l'évêque d'Évreux est très-beau , l'église des plus belles , la maison de campagne est des plus agréables qu'il y ait en France. » SÉv. Mais les champs doivent réveiller les idées des qualités physiques propres à chaque champ , lesquelles sont d'être cultivé et de porter des fruits d'une certaine espèce et en plus ou moins grande abondance. Esope , acheté comme esclave , fut envoyé par son maître à sa maison des champs pour labourer la terre (Laf.). ce L'enfant prodigue se mit au service d'un des habitants du pays , qui l'envoya à sa maison des champs pour y garder des pourceaux. » Mass. ce Ces hommes appelés au festin regardaient comme un inconvénient; l'un, d'abandonner sa maison des champs; l'autre, son commerce. » Id. — ce On exige que vous qui profitez des travaux de tant d'infortunés qui habitent vos terres et vos campagnes , connaissiez ceux qui traînent au fond des champs les restes de leur caducité et de leur indigence. » Mass.
HUMANITÉ , HOMMES. L'humanité ne se prend jamais , comme les hommes , dans un sens partitif, relatif, successif ou incomplet. L'humanité ne meurt pas, quoique les hommes meurent. L'humanité comprend tous les individus du genre mâles et femelles ; les hommes se prennent quelquefois par opposition aux femmes. Ce qu'on dit de l'humanité s'applique à l'ensemble des hommes , mais non pas toujours a chaque homme en particulier; ce q*'on dit des hommes s'entend des individus de l'espèce. Le seul moyen de concilier la providence divine avec la liberté humaine , c'est d'admettre que Dieu règle d'avance les événements de l' humanité , sans prédéterminer pourtant les actions des hommes. Les hommes passent par trois âges , l'enfance , la virilité et la vieillesse.
SYNONYMIE DES SUBSTANTIFS ORDINAIRES AVEC DES INFINITIFS PRIS SUBSTANTIVEMENT.
Sortie, sortir. Volonté , vouloir. Sensation, sentir. Usage, user. Couchée, coucher. Pensée, penser. Ris, rire. Etc.
L'infinitif est une forme abstraite du verbe , ou une formule du verbe dépouillée de toute modification de temps , de modes , de personnes , de nombre. Pris Substantivement, l'infinitif signifiera donc l'abstrait , l'indéterminé , l'absolu. Il ne particularisera rien , il n'aura rien de concret, il présentera la chose en elle-même , sans détermination accessoire , et ne recevant de qualifications que celles qui la font connaître dans sa nature ou son essence. Les synonymes des noms infinitifs se distingueront par des caractères opposés : au lieu d'être abstraits , ils seront concrets , ils exprimeront la .chose avec des circonstances et des déterminations particulières, et leurs qualifications beaucoup plus nombreuses marqueront , non pas seulement ce qu'est la chose en elle-même , mais ce qu'elle est dans ses rapports de temps , de lieu , de personnes , de contenu, d'étendue ou autres, suivant que leurs terminaisons leur imprimeront l'un ou l'autre de ces sens. L'usage de transformer ainsi les in-