‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 90 sur 881 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

finitifs en substantifs , qui sont en quelque sorte des radicaux nus , nous ' vient du grec , langue essentiellement philosophique et propre à l'abstraction.

Lorsque les synonymes des noms infinitifs sont objectifs et passifs , comme pensée , ris , parole , marche, les noms infinitifs ayant seuls rapport à Faction , indiquent la manière dont elle se fait , non point dans un cas particulier , comme leurs synonymes, mais habituellement, car ils ne cessent jamais d'être abstraits et généraux.

SORTIE, SORTIR. Ces deux mots ne sont synonymes que dans les locutionsTprépositives , à la sortie de et au sortir de , qui signifient toutes deux , au moment où l'on sort de.

Au sortir de est visiblement plus abstrait : on dira bien , au sortir de là , au sortir de l'enfance , au sortir du berceau , et dans aucun de ces exemples à la sortie de ne conviendrait , parce que cette locution retient quelque chose de concret et n'exprime pas l'époque simplement , d'une manière toute figurée , tout idéale. A la sortie de rappelle l'action de sortir, la représente à l'esprit, ce que ne fait nullement au sortir de : ainsi , on dit bien , à la sortie et non au sortir des juges.

VOLONTÉ, VOULOIR. Faculté ou action de celui qui veut.

Dans les deux sens , la volonté est relative et le vouloir absolu. On trouve , chez les uns , une volonté ferme et inébranlable , chez les autres une volonté faible et vacillante. Le vouloir ne reçoit point de qualifications semblables , parce qu'il n'est ni relatif, ni concret, ni individuel. « L'essence du plaisir indélibéré est de produire le vouloir. » Fén. Considérés comme actes, la volonté se rapporte à la chose qu'on veut , et elle est durable , au lieu qu'au vouloir ne correspond pas un objet qui le rende tel ou tel , il exprime l'acte sans plus : telle est ma volonté; c'est Dieu qui nous donne le vouloir et le faire. Les chrétiens n'ont qu'un Dieu , maître absolu de tout, De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout.

Corn.

Il faut réprimer les volontés de l'enfant , car il ne doit point avoir de vouloir. La volonté est effective , elle se manifeste au dehors par le moyen des organes , le vouloir consiste uniquement dans l'acte intérieur; c'est pourquoi l'on peut bien arrêter l'une , mais non pas l'autre.

SENSATION, SENTIR. Ces deux mots expriment l'état passif de râme.en présence des objets.

Le sentir , comme le penser , comme le vouloir , comme le connaître , n'est d'usage qu'en métaphysique , science où l'on considère les actes de l'esprit d'une manière tout abstraite et indépendamment de toutes circonstances, « Le sentir ne dépend pas de nous , mais le vouloir en dépend. » Fén. « Dieu n'entend et ne veut que ce qu'il faut entendre et vouloir ; son entendre et son vouloir sont sa nature , qui est toujours excellente. » Boss. Mais la sensation et le sentiment sont variables en force et en intensité , en même temps que relatifs à l'individu qui les éprouve; le sentir reste toujours identique et n'indique pas même , comme les deux autres mots , si le phénomène qu'il exprime a pour cause quelque chose d'extérieur ou d'intérieur.

USAGE , USER. Ces mots sont synonymes quand ils se prennent pour exprimer le parti qu'on tire des choses. On dit indifféremment de certaines choses dont on vante la bonté , qu'elles sont d'un bon usage et d'un bon user.

Usage emporte l'idée d'une détermination étrangère à user , celle d'une fin , d'une application à quelque chose. Un instrument est d'un bon usage , quand il est bon pour ce à quoi on le fait servir. Une étoffe est d'un bon user, quand on peut en user longtemps. Il y a des étoffes qui deviennent plus belles à Vuser , c'est-à-dire , pendant qu'on en use, qu'on s'en sert. On reconnaît par Yusage (Buff.) , c'est-à-dire en s'en servant pour une fin particulière , la qualité bonne ou mauvaise d'une pierre à rasoir ou d'un remède ; on reconnaît un domestique à Vuser (Dest.) , c'està-dire en s'en servant comme d'ordinaire on se sert d'un domestique ; ici la destination s'entend de soi-même.

COUCHÉE , COUCHER. Un voyageur paye tant à l'hôtellerie pour sa couchée ou pour son coucher.

Couchée est descriptif. Il détaille plusieurs circonstances ou impliquées dans coucher ou qui lui sont étrangères. La couchée comprend le souper, le nettoiement de la chaussure , des habits , l'arrangement de la chambre. Le coucher indique purement et simplement l'usage du lit , il ne marque aucune détermination accessoire , pas plus que le manger , le dormir , etc.

PENSÉE, PENSER. Action de celui qui pense et ce qu'il pense.

L'un est relatif et particulier, l'autre absolu et général : « Le mot pensée , dit Roubaud , ne désigne que l'action de penser , tandis que penser en marque la manière d'être propre et distinctive. » Ces deux mots ont donc entre eux le même rapport que ris et rire. Autrefois on disait penser en poésie , parce que les vers s'en trouvaient bien (Labr.), et c'est en le considérant comme terme poétique que Roubaud le caractérise. On l'emploierait plutôt aujourd'hui en métaphysique" pour exprimer d'une manière tout abstraite et tout absolue la pensée : « Qui peut assurer , dit Voltaire , qu'il est impossible à Dieu de donner à la matière le sentiment et le penser?»

Le raisonner tristement s'accrédite. Volt. Il peut signifier encore la manière de penser de toute une classe ou espèce d'hommes , comme on le voit dans cette phrase de J. J. Rousseau: «.Lepensermâledes âmes fortes leur donne un idiome particulier.» La pensée est relative aux circonstances , à l'objet sur lequel elle porte, ou elle exprime une action ou une manière de penser accidentelle et propre à un seul homme. — On disait autrefois le mentir pour le mensonge , mais ce n'était que dans les propositions d'une généralité absolue. «En vérité le mentir est un maudit vice. » Montaign.

RIS , RIRE. Ces mots signifient la même chose suivant Y Académie, l'action de rire.

Cependant ris est plus concret et sert à exprimer cette action dans les .cas particuliers ; rire est plus abstrait et plus propre à caractériser la chose en elle-même. Que le premier soit concret, le second abstrait et représentatif de la chose en soi , c'est ce que Condillac a bien saisi; « Le ris , dit-il ,

SYNONYMES QUI ONT LE MEME RADICAL

est proprement le bruit que fait celui qui rit , le rire est la manière dont il rit : on entend des ris; le rire est agréable ou désagréable. » Mais nous devons à Roubaud une distinction plus complète et plus détaillée : « Ris , dit- il , n'est qu'un acte , un effet individuel. Nous disons le rire , comme nous disons le boire , le manger , le lever , le coucher; or , cette manière de parler désigne le genre , la manière, l'habitude de la chose. L'on a le rire agréable et l'on fait des ris. Vous qualifiez le rire d'une personne selon sa manière habituelle de rire; et vous qualifiez ses ris selon la manière dont elle rit actuellement. Chacun a son rire, comme son maintien habituel : la forme du ris varie comme la contenance, suivant les occasions. »

Le ris est donc le rire se produisant et se montrant dans un cas particulier. Le rire est l'expression du contentement; et le ris d'un homme exprime la joie qu'il éprouve en un moment donné. — On dit proprement le rire : c'est un genre d'action, a L'enfant a comme nous le rire, les cris , les plaintes. » J. J. « Le rire est ami de l'homme, lui appartient privativement au reste des animaux...; il est le partage des dieux...; il a quelque chose de vif et- de sensible. » Laf. « Discourir de la comédie et du rire en philosophe platonicien. » Id. « Établir un impôt sur les chansons et sur le rire. » Volt.

La joie est passagère , et le rire est trompeur. Id. Mais on dit proprement des ris : ce sont les manifestations , les réalisations du rire. « Les ris et les ^éclats qu'excitent les bons mots. » Bourd. « Troubler les sacrés mystères par des ris immodestes et par des éclats. » Id. « A cette vue tous les voleurs éclatèrent en ris immodérés. » Les. « Je renouvelai mes ris à cette saillie. » Id. Vos ris complaisants Tirent de son esprit tous ces traits médisants.

Mol.

— On dit bien également un rire et un ris; mais un rire est une espèce du rire , qu'on caractérise , et un ris est un fait qu'on décrit. Avoir un rire fin et malicieux (Les.) : rire d'un rire de méchanceté (J. J.) , d'un rire de mépris (Volt.). On peut avoir un rire et des pleurs de commande.

Dest.

Mais un ris a lieu ou a eu lieu , on le rapporte. .... Mon faquin, qui se voyait priser, Avec un ris moqueur les priait d'excuser. Boil. « Pourquoi ce ris dédaigneux , quand on vous raconte ce que la main de Dieu a fait? » Fén.

Enfin , rire est tellement abstrait et si peu'propre à indiquer les circonstances accessoires , qu'il ne suppose pas même , comme ris , que l'action de rire ait lieu avec intention ou sous l'influence de certains sentiments ou mouvements de l'âme particuliers. « Charles XII avait le bas du visage défiguré par un rire fréquent qui ne partait que des lèvres. » Volt. « Le rire , qui est par le chatouillement des aisselles , n'est point naturel ni doux. » Charr.

SOURIS, SOURIRE, action de rire légèrement.

Même différence entre ces deux mots qu'entre les deux qui précèdent. « Le souris , dit Roubaud , est proprement un acte , l'effet particulier de sourire

ou du sourire. Le sourire est la manière d'exprimer une joie douce , modeste , délicate de l'âme ; le souris en est l'expression actuelle et passagère. Ensuite , vous ne concevez pas le souris sans, une intention, un motif, un sentiment, une pensée qui l'anime ; vous concevez le sourire comme un jeu naturel de la figure.» On dit cependant, un sourire de pitié, d'indignation, d'approbation; mais alors on désigne , non pas un fait ou un cas particulier , mais toute une espèce d'actions. «Les arguments de l'amour sont de tendres pleurs et un gracieux sourire. » Laf. « Jupiter regarda Vénus avec complaisance : il lui fit un doux souris. » Fén. On a le sourire ou un sourire tel ou tel; on fait dans l'occasion un souris tel ou tel. Il y a le sourire de l'amitié (Volt.), le sourire du dédain (Beaum.); on reçoit quelqu'un dans un cas particulier avec un souris amical ou dédaigneux.

VIE, VIVRE. Existence d'une chose animée.

La vie est effective : cette expression convient en langage historique , quand il s'agit de réalité : le vivre est idéal ; c'est un terme de spéculation qui a sa place dans le raisonnement où on traite des choses en soi , non comme étant ou ayant été , mais abstractivement ou comme ayant tels caractères. «Le même passage que vous fîtes de la mort à la vie , refaites-le de la vie à la mort. » Montaign. « La nature apprit à Thaïes que le vivre et le mourir étaient indifférents. » Id. On lit dans le même écrivain : ce Je sais avoir retiré de l'aumône des enfants , pour m'en servir , qui bientôt après m'ont quitté et ma cuisine et leur livrée , seulement pour se rendre à leur première vie. » Il venait de dire : « Regardez la différence du vivre de mes valets à bras , à la mienne. » — On distinguera à peu près de même ces deux mots, quand ils signifient la nourriture. Le vivre se dit d une manière tout abstraite , sans rien particulariser. « J. C. défend à ses disciples de se mettre en peine du vivre et du vêtement. » Nie. La vie, au contraire* est le vivre effectif , dans telles circonstances, ce Solon voulut que chaque citoyen rendît compte de la manière dont il gagnait sa vie. » Montesq. Ou bien le vivre , comme le penser , comme le vouloir , est un terme de la poésie familière et naïve.

Mon vivre n'est qu'un peu de gland. Scarr Le vieillard , tout cassé , ne pouvait plus qu'à peine Aller quérir son vivre. Laf.

Le même Lafontaine a dit dans ses Contes le jeûner pour le jeûne :

La sainteté n'est chose* si commune Que le jeûner suffise pour l'avoir.

Et dans la fable le Savetier et le Financier, Et le financier se plaignait Que les soins de la Providence N'eussent pas au marché fait vendre le dormir, Comme le manger et le boire.

PAROLE, PARLER. Langage.

Le mot parole est objectif, et, comme tel, il a un sens très-étendu : Dieu a donné la parole à l'homme; un orateur a ou demande la parole. Cela n'empêche pas ce mot de se prendre dans un sens plus restreint pour signifier le langage par rapport à la manière, dont quelqu'un l'emploie , auquel cas il est synonyme de parler. On

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