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Depuis 1895, le nombre des broches a cessé de s'accroître en Angleterre; on constate même une diminution. M. Th. Ellison fait remarquer, dans sa Revue du Commerce du coton (saison 1896-97), que de nombreuses broches nouvelles ont cependant été mises en mouvement, mais qu'au moins autant d'anciennes machines ont été mises au rebut. La tendance depuis quelques années a été de remplacer les anciennes broches par d'autres plus perfectionnées, permettant d'obtenir une plus grande quantité de fil dans l'unité de temps.
Si, au lieu de considérer le nombre des broches, nous examinons la quantité de coton consommée, nous trouverons une progression beaucoup plus défavorable encore à l'Angleterre. Voici, en milliers de balles de 500 livres-poids anglaises (2^ kgr. env.), toujours d'après M. Th. Ellison, la consommation comparée de la Grande-Bretagne et de l'Europe continentale :
FILS DE COTON
FILS DE COTON
Grande-Bretagne. 2.091 2.410 2.858 3.384 3.250 3.276 3.224 Continent 1.379 1.570 2.3U5 3.C30 4.030 4.100 4.368
Depuis 1890, la consommation du continent a dépassé, et chaque année davantage, celle de l'Angleterre, bien que celle-ci l'emportât toujours de beaucoup quant au nombre de broches : la consommation de l'Angleterre est d'env. 16 kilog. par broche, pendant que celle du continent est double, 32 kilog. env. Cet écart s'explique par la différence du numéro moyen produit par les filatures insulaires et continentales, différence dont nous indiquerons la raison en examinant l'industrie anglaise dans ses produits.
Quoi qu'il en soit, on a tiré argument de ce fait, ainsi que de la rapide augmentation du nombre de broches continentales, jointe au progrès de la même industrie aux États-Unis, dans l'Inde anglaise et dans plusieurs pays d'outre-mer, pour prédire un déclin rapide de la suprématie industrielle de l'Angleterre. Sans examiner la valeur de cet argument, nous mettrons en parallèle les moyens de production de l'Angleterre, ses moyens d'écoulement et ceux de ses rivaux.
Nous dirons d'abord un mot de l'état de l'industrie cotonnière dans ces pays d'outre-mer, dont les progrès inquiètent tant de personnes.
Commençons par le plus important, les États- Unis. L'industrie cotonnière n'a commencé à s'y développer qu'après la fin de la guerre de Sécession. Voici, d'après M. Shepperson, l'estimation du nombre de broches, depuis 1880, en milliers de broches ;
États du Nord, . . "l0.095 10.625 11.350 11.800 12.2.">0 12.2.50 12.250 » du Sud... 584 750 800 800 1.050 1.125 1.150
Total 10.079 11.375 12.150 12.000 13.300 13.375 13.400
États du Nord... 12.300 12.300 12.700 12.800 12.900 13.250 13.4.50 » du Sud.... 1.200 1.250 1.300 1.005 1.740 1.950 2.100
Total 13.500 13.550 14.000 14.405 ll.frlO 15.200 15.550
D'après M. Ellison, le total a été pour les années : 1894, 15.840; 1895, 16.133; 1896, 16.811; 1897, 17.356.
La consommation du coton a été la suivante, en milliers de balles de 500 livres anglaises : en 1860-61, 807; en 1870-71, 893; en 1880-81, 1.694; en 1890-91, 2.406; eu 1894-95, 2.743; en 1895-96, 2.572; en 1896-97, 2.738.
La consommation par broches serait donc encore plus forte que celle du continent européen.
C'est là une grande industrie, dont la tendance est actuellement de se développer davantage dans les États du S., plus à proximité des contrées productrices de la matière première ; industrie qui, comme dans beaucoup de pays soumis au régime protectionniste, s'est développée plus rapidement que la consommation du pays. Elle subit de fréquentes crises. Elle est forcée de chercher sur les marchés étrangers des débouchés onéreux. Elle doit lutter, au moyen des inventions mécaniques les plus ingénieuses, contre le haut prix des salaires. Mais ces crises affectent plus l'industrie du tissage que celle de la filature, qui n'en subit que le contre-coup. Puis, l'Américain possède une telle confiance dans l'avenir de son pays et dans sa puissance d'expansion, que les obstacles ne semblent guère l'arrêter.
Du côté opposé du globe, l'Inde, autre pays producteur du coton, sous l'impulsion de la même race
anglo-saxonne, voit grandir rapidement une puissante industrie cotonnière. En 1861, le nombre des brociies était de 338.000; en 1897, on l'estime à 4.000.000. Voici, d'ailleurs, la progression, telle qu'elle est indiquée par les rapports annuels de la Bombay Mill Owners Association, en milliers de broches :
Enfin, en 1896, d'après le chiffre indiqué par le « Board of trade », 3.844, et en 1897, d'après M. Ellison, 4.000. Toutes ces broches sont condamnées à ne filer que de gros numéros, la fibre courte du coton indien ne permettant guère de dépasser le n° 20 français: aussi la consommation par broche est-elle énorme. En 1883, cette consommation était de 45 kilog., et en 1893, de 58 kilog., tandis que les États-Unis consomment 35 kilog., l'Europe continentale 32, et l'Angleterre seulement 16. L'Inde, outre l'alimentation de ses métiers à tisser mécaniques, relativement peu nombreux, et de son industrie domestique encore très développée, trouve un admirable débouché pour ses fils dans les marchés de l'Extrême-Orient.
Le Brésil, ou la culture du coton date de longtemps, cherche, à l'abri de tarifs protecteurs, à développer l'industrie cotonnière, et il y réussit.
Le Mexique prétend aussi alimenter son marché intérieur, et les Européens qui y ont installé des industries paraissent en tirer de merveilleux résultats.
Nous terminerons cette revue rapide en jetant un coup-d'œil sur l'industrie grandissante de la filature du coton au Japon, le dernier venu dans l'industrie cotonnière, d'après les statistiques très détaillées publiées par le Gouvernement japonais en 1892-93. Voici d'abord le développement de la filature de 1888 à 1893 :
1888 24 établissements 113.836 broches.
Le capital employé dans cette industrie en 1893 est estimé à 10.596.000 yen (le yen vaut 5 fr. 39).
La force employée était 8.110 chevaux, fournis par la vapeur et 470 par la force hydraulique.
Le plus grand centre de filature paraît être Osaka, avec 9 établissements contenant 163.789 broches, soit 18.000 broches par filature, tandis que la moyenne pour l'ensemble des filatures du pays est de 9.500 broches.
Des renseignements tout récents, recueillis sur ; place par M. Pierre Leroy-Beaulieu, nous permettent d'apprécier les progrès nouveaux accomplis au Japon, depuis 1893. A la fin de 1897, le nombre de filatures atteignait 61, et le nombre des broches 839.387. Le nombre de broches par établissement est donc monté à 13.760, preuve que les établissements ont gagné en importance comme en nombre. M. Leroy-Beaulieu ajoute que les constructions nouvelles et les agrandissements en cours d'exécution porteront le nombre total des broches du pays à 1.100.000.
FILS DE COTOX
FILS DE COTON
En A ngleterre. — Passons mainteDant à la Grande- Bretagne. L'industrie cotonnière anglaise possède un premier grand avantage : c'est sa concentration. Sur ces 45 millions de broches, 32 millions an moins, d'après l'inspection des manufactures, sont dans le Lancashire, et la plus grande partie du reste dans les comtés immédiatement voisins, Cheshire, Derbyshire, Yorkshire. Plus ou moins disséminées dans la périphérie, les usines se tassent an contraire les nnos contre les autres à mesure qu'on se rapproche du cœur de l'industrie cotonnière, de Manchester. C'est de là que tout part et là que tout vient aboutir. Jusqu'à présent, il ne s'agissait que des produits manufacturés. Liverpool avait gardé le monopole de l'entrepôt et de la distribution du coton brut; Manchester, qui prétend aujourd'hui le lui disputer, a jeté sans compter les millions dans l'entreprise du Ship Canal», qui permet aux navires partis dn iTolfe du Mexique d'aborder, sans rompre charge, au centre du district industriel.
C'est à la Bourse de Manchester qne tontes les affaires se traitent, deux fois par semaine. Les propriétaires ou directeurs de filatures y viennent en personne, et tous les jours ils y sont représentés par des agents chargés de leurs intérêts. Ils y rencontrent les acheteurs du « Shipping Trade », maisons d'exportation chargées de la distribution des produits dans le monde entier, et cenx plus nombreux encore qui approvisionnent les tissages et les antres industries indigènes, consommatrices de fils de coton. La réunion entre les mains dn même propriétaire, ou sous la direction de la même Société, des établissements de filature et de tissage, est moins fréquente ici que sur le continent. Dans le Lancashire, le nombre des broches jointes aux métiers à tisser est moitié moins grand que celui des broches travaillant pour la vente.
Depuis nombre d'années déjà, la forme anonyme a prévalu dans la constitution des Sociétés de filature. Le capital, généralement divisé en un grand nombre d'actions de faible importance, est souvent lui-même insuffisant pour assurer seul le bon fonctionnement de la manufacture : il y est suppléé par des émissions d'obligations. Le taux de l'intérêt servi à ces obligations étant assez faible, le capitalactions peut recevoir dans les années favorables une part plus importante de bénéfices.
Il est toutefois à remarquer que ces bénéfices importants sont plutôt rares. L'un des industriels appelés à déposer devant la « Commission royale du travail», en 1892, les estime, pour les 10 années précédentes, à moins de 5 •/„ et nu journal anglais faisait remarquer, en 1896, que les capitalistes auraient plus d'avantage à placer leurs fonds en consolidés qu'en actions de filatures. Si une pareille situation peut paraître désavantageuse, les conséquences directes en sont atténuées par la grande division des actions, et les conséquences indirectes sont au contraire très favorables à l'industrie du tissage, à même de se fournir ainsi de matière première supportant un minimum de charges du côté du capital. La charge supportée du fait de la maind'œuvre est plus lourde. L'enquête que nous avons citée pins haut constate que depuis 30 ans le salaire de l'ouvrier a augmenté de 25 à 50 •/, ; mais il faut se hâter d'observer que cette augmentation se trouve singulièrement atténuée par l'accroissement incessant de la force productive des machines,
d'une part, et, de l'antre, par le perfectionnement de l'ouvrier lui-même, gagnant en intensité de travail comme en habileté professionnelle.
Le développement de la filature, tant dans l'Europe continentale que dans les pays d'ontre-mer, ne parait pas avoir affecté d'une manière sensible l'export. des fils de coton anglais. D'ailleurs, cette export, a toujours été relativement peu importante, comparée à celle des tissus. C'est donc principalement pour l'alimentation dn tissage indigène qne travaille la filature britannique. Voici la comparaison de l'export. des fils, avec celle des tissas, depuis quelques années, d'après M. Shepperson, en admettant qne 5 yards de tissu équivalent à une livre de filé (en millions de tb on de livres-poids ) :
18S4 85 85 86 8687 87 88 88 89 89 tK)
Filés...
Tissas.
Filés...
Tissas.
Les principaux clients de r.\ngleterre pour les fils de coton sont, par ordre d'importance (en millions de livres anglaises) :
L'.VIIemagne 37 48 44
La Hollande 42 34 33
Le Japon 14 21 23
La Turquie 24 19 18
Puis, viennent les Indes anglaises :
Bombay 13 13 15
Madras 13 11 15
Bengale et Birmanie 14 16 19
La France, après la guerre de 1870, privée des filatures d'.\lsace, qui alimentaient une bonne partie des tissages du département des Vosges, a importé des quantités importantes de filés anglais, notamment de 1877 à 1886. Depuis, le développement de la filature indigène a réduit ces import, à 8 millions de livres anglaises en 1894, 7 en 1895, 7 1/2 en 1896, auxquels il conviendrait d'ajouter une petite part de l'import. belge, les fils à destination de nos départements de l'E. venant par la voie d'.\nvers.
Il est à remarquer que les principaux pays importateurs de fils anglais sont précisément cenx réputés ses plus redoutables concurrents, comme l'Allemagne, comme les Indes, et ceux qu'on dit appelés à le devenir, comme le Japon.
Nous avons déjà constaté que la quantité de coton consommée par broche était beaucoup plus faible en Angleterre que partout ailleurs; cela tient aux besoins particuliers du tissage anglais. En Europe, aux États-Unis aussi, la consommation a demandé de plus en plus des tissus lourds, épais et chauds.
La clientèle de l'Angleterre est autre. L'Inde, le pins grand débouché dn tissage anglais, produit elle-même ses tissus lourds; mais, la nature de son coton lui interdisant la filature de fin, elle importe tous ses tissus légers. La Chine, qui vient après dans l'ordre des grands consommateurs, demande des tissus moyens ou légers : la Turquie et l'Egypte, aussi bien qne le Brésil et la côte d'Afrique, sont dans le même cas. La filature anglaise est de ce fait amenée à produire surtout les numéros moyens et fins.
En résumé, la filature anglaise l'emporte de beaucoup, par le nombre et l'importance de ses établissements, sur celle de toute l'Europe continentale réunie. Si l'on ajoute à celle-ci la filature des États- Unis, on obtient nn nombre de broches ne dépassant
FILS DE COTON
FILS DE COTON
que de 2 à 3 millions celui de la filature britannique. Par contre, la quantité de coton brut consommée est plus importante pour l'Europe continentale que pour les Iles-Britanniques. Depuis quelques années, le rendement financier de la filature anjçlaise a été médiocre, et elle a cessé de s'accroître. Il est probable cependant que ce temps d'arrêt n'est qu'apparent : les organismes les plus faibles ont pu disparaître, mais ont fait place à d'autres plus productifs et plus résistants. Dans ces circonstances, il n'est guère possible de dire que la filature anglaise est sur son déclin. Si les capitaux qu'elle emploie ont reçu, depuis quelques années, une médiocre rémunération, ils ne paraissent pas avoir perdu courage. Les portes par où s'écoule l'énorme production du Lancashire peuvent sembler moins largement ouvertes, mais le même volume de produits trouve cependant moyen de s'y engouffrer. En France. — Noas avons vu qu'on attribue actuellement à la France o. 400.000 broches de filature. La majeure partie de ces broches est divisée entre trois régions assez éloignées les unes des autres. Le groupe des départements normands et les départements limitrophes du côté de l'Ouest se partagent environ 1.700.000 broches; puis le département du Nord avec près de 1.900.000 broches, enfin les départements des Vosges, Meurthe-et-Moselle, Haut-Rhin, Doubs, Haute-Saône et Côte-d'Or, avec l.oOO.OOO broches, complètent 5.100.000 broches. Des filatures isolées font le reste, dont quelques-unes importantes dans la Somme et à Saint-Quentin. Les trois groupes principaux sont donc de force, à peu de chose près, équivalente. Nous les étudierons successivement, après avoir constaté que cette dispersion et le peu de liens existant entre les trois groupes sont par euxmêmes une cause de faiblesse, alors que nous avons vu la force et la cohésion données au marché anglais des fils de coton par le groupement des filatures et la centralisation des affaires.
Le groupe normand est le plus ancien des trois, l'ancêtre. En 1834, la Normandie comptait un million de broches réparties entre 240 filatures, 4.100 broches environ par établissement. En 1869, la Chambre de Commerce de Rouen fit une enquête sur la situation de l'industrie cotonnière en Normandie, et les états fournis par l'Administration des contributions directes constataient :