SURMULET
Rouget-Barbot. — Mulet-Barbot. — Triglia, en Italie.
Il a le dos et la tête voûtés; sa bouche est petite et sans dents. Gomme ce poisson est en grande partie rouge, on Ta quelquefois nommé vrai rouget» La dénomination de rouget lui conviendrait mieux qu'à tout autre ; mais il faut éviter de le confondre, comme plusieurs ont fait, avec le rouget-grondin. Si Ton a égard à la forme de son corps, ainsi qu'au nombre et à la position tant des nageoires que des ailerons, il paraîtra qu'il est à propos de le rapprocher des mulets. Si on a nommé ce poisson surmulet, ce n'est pas à raison de sa grandeur, mais parce qu'il fait un manger plus délicat que le mulet, et qu'à cet égard il lui est supérieur. Le surmulet a, comme les grondins, des barbillons; mais ceux des grondins ont leur attache auprès des articulations des nageoires de dessous la gorge, tandis que le surmulet les a à l'extrémité de la mâéhoire inférieure ; c'est ce qui la fait nommer
mulet-barbet, barbarin, barbeau de mer. La ressemblance qu'on a trouvée entre les barbillons que le surmulet a au menton avec ceux des morues a fait qu'on Ta encore nommé en quelques endroits le surmulet-morue, par comparaison à la morue.
Le surmulet est un poisson singulièrement estimé, surtout celui qu'on pêcbe en grande eau depuis le commencement de juillet jusqu'en août; car dans cette saison il est dans sa grandeur, qui n'excède guère huit à neuf pouces. Sa chair est blanche, ferme, et se lève par feuillets ; elle est d'un goût excellent, mais malheureusement il ne se conserve pas, il faut le manger dans les vingt-quatre heures. On le prend au tréraail. Je n'en ai jamais pris sur les côtes de la Manche. Je n'ose cependant pas dire qu'on ne le trouve que dans la Méditerranée.
SIRÈNES et TRITONS.
Quand je regarde la mer et les autres grands aspects de la nature, je suis surpris et scandalisé de voir le vulgaire des hommes ne pas se contenter des merveilles et des splendeurs que le maître de la nature étale à leurs regards, et y ajouter en forme de fioritures un certain nombre de mensonges, pour qui , comble d'humiliation et d'impuissance, restent beaucoup au-dessous des splendeurs qu'ils n'avaient qu'à regarder.
fM SlMtfBi ET TUTOtt.
Peut-être est-ce que ces grands et •ont mi dessus de l'intelligence de et qu'il» le* rétrécissent ou les abaissent à Aluni, lorsque vous pouviez admirer la mer, les fleuves, les sources sans cesse remontant en nuages et retombant en pluie, se mêlant à tout ce qui est, au sang de l'homme et à la sève des arbres, sans que jamais une seule goutte d'eau s'en perde ou manque à ses fonctlou?, qu'avec-vous besoin d'imaginer lecbangement de quelques cruches d'eau en vin, et d'appeler cela un miracle ? Attendiez-vous après cela pour reconnaître l'existence et la puissance d'un être suprême?
Aussi le mouvement inflexible et inexpliqué, quoi qu'en disent les savants, de la mer qui monte et descend deux fois en vingt-quatre heures, qui abandonne son lit et y rentre, — les prairies d'algues et de varechs, et les multitudes d'animaux étrangers qui les habitent, poissons, cétacés, crustacés, coquilles, madrépores, amphibies, tout cela n'a-t-il pas de quoi occuper les regards et l'esprit, repaître la curiosité et l'admiration? Eh bien! on a inventé des tritons, des néréides et des sirènes, et non pas seulement les anciens, mais les modernes, les plus modernes.
.Dans les dernières années de Louis-Philippe, j'ai vu aux Champs-Elysées, dausuuede ces baraques qui cachent tant de phénomènes à toute curiosité au-dessous de dix centimes, deux sirènes qui attiraient la
foule. Att'devaot de la baraque, sur une «norme toile devant laquelle se faisait uns bruyante musique, ob $vait représenté les deux sirènes conformément à la tradition, femmes jusqu'à la ceinture et poissons depuis la ceinture, et comme dit Je poëte latin :
' ftesmit in piseem mulitr formosa superne.
Elles avaient de grands cheveux, Tune noirs, l'autre blonds ; elles étaient roses et fraîches comme de? pommes. Dans la baraque, ce n'était plus tout à fatf la même chose. Avec des morceaux de hareng saur f 68 avait formé des figures éiranges qu'on avait collées sur du carton et enfermées dans un cadre. On trouve la mention des sirènes faite très-sérieusement dans beaucoup 4e livres, .et cette mention est appuyée par les circonstances les plus minutieuses et par des té* moigna^es. Un journal, ces jours derniers, publiait ujq rapport de marins qui avaient rencontré des sirènes vers les Moluques, où, du reste, les pères de Trévoux fermaient leur existence, leur ressemblance avec la femme. Ces pères paraissaient en avoir mangé, car ils lui attribuaient le goût du bœuf.
La plus aiieienne mention que je connaisse, de la rencontre des sirènes, je parle d'une mention se* rieuse et donnée comme un point authentique, est du 18 du mois de mars 592. « Un officier de la basse Egypte se promenait le soir, avec quelques amis, sur les rives du Nil. Ils aperçurent, assez près du rivage.
tin homme marin et sa femelle. Us étalent dans l'eau jusqu'aux hanches. L'homme avait les cheveux roux et presque hérissés, et la peau brune; il avait l'air féroce et le regard affreux.
« La femme, au contraire, avait l'air assez doux; elle avait les cheveux longs, noirs, flottant sur les épaules, le corps blanc.
« Ces deux monstres restèrent plus d'une heure à la vue de cet officier et de ses amis. Il n'y eut que les ténèbres de la nuit qui les dérobèrent aux yeux des spectateurs. »
On rédigea de ces faits une attestation qui fut signée par les témoins et envoyée à l'empereur Maurice, qui régnait alors à Constantinople.
On se demande assez naturellement quelle différence il y avait entre ces deux monstres, et un homme assez laid et une femme médiocrement pudique, la* quelle, se croyant seule avec son mari, se baignait à la fin du jour dans un costume qu'aucune de nos dames ne se permettrait au bain, et qui n'est décent qu'au bal, ou à l'Opéra et aux Italiens.
Autre sirène.
En i 430, après une grande inondation qui affligea la Hollande, comme la mer s'était déjà retirée et que les digues étaient reconstruites, des filles de la ville d'Edam, en Zélande, à l'extrémité de la petite rivière de Rye, allant de leur ville en bateau vers une hauteur où elles avaient retiré leurs vaches, trouvèrent
une fille marine ensevelie dans la vase. Elles l'emmenèrent, la nettoyèrent et l'habillèrent à leur façon. On lui apprit à s'habiller et à se déshabiller, à filer et à faire le signe de la croix , c'est tout ce qu'elle put apprendre. Elle était à peu près semblable aux autres filles. On ne put lui apprendre à parler. « Elle avait conservé un grand amour pour l'eau. »
Je ne sais si c'est une épigramme naïve, car enfin s'habiller et se déshabiller, c'est, disent les écrivains satiriques et fous les maris et les pères, presque toute l'occupation des femmes. Filer, c'est leur vertu, en y ajoutant la chasteté, ainsi qu'en fait foi la fameuse épitaphe latine : « Elle vécut chaste et elle fila de la laine : »
Casta vixitj Lanam fecit.
Son signe de la croix valait beaucoup de prières que j'ai entendues; et son amour pour l'eau ne m'inspire aucune répugnance, sauf cet à peu près, qui aurait besoin d'explication. On se demandera encore à quoi on reconnut que c'était une vierge d'eau, une fille marine; en quoi peut consister cet à peu près qui la distinguait des vierges terrestres.
Mais voici qui est plus grave. Un procès-verbal régulier, dressé par Pierre Luce, sieur de la Paix, capitaine de vaisseau, se trouvant à la Martinique le 31 mai 1671, et reçu par Pierre de Béville, notaire, en présence du père Julien Simon, jésuite, et de trois
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autres témoins qui ont signé an procès-verbal, eante» nant les dépositions de deux Français et de quatre nègres témoins du fait.
De ce procès-verbal, « il appert que le 28 du même mois de mai, les deux Français et les quatre nègres étant allés pécher en barque le matin aux lies du Diamant, ils aperçurent comme le soleil se couchait, au bord d'une petite île, un monstre marin semblable à un homme jusqu'à la ceinture, avec des cheveux grisonnants et une figure assez laide. Il les regarda avec attention et se mit à nager; ils virent alors, grâce à la transparence de l'eau, que le bas de son corps avait la forme d'un poisson. »
Mais il avait l'extrémité de la queue fort partagée. Ces deux séparations de la queue auraient pu être prises pour des jambes par des observateurs moins sagaces.
«Vers 1 720, une sentinelle tua d'un coup de mousquet, dans une fossé de Boulogne, un monstre marin : la sentinelle l'ayant pris pour un homme ordinaire qui refusait de répondre. »
Et en effet ça y ressemblait beaucoup, car le sieur Masson, commis de la marine, en publia une description qui démontre que la seule différence avec le sieur Masson est qu'il avait les cheveux et la barbe courts et crépus comme de la mousse.
« En 1671, un blanc appelé Larchec, revenant du Fortrlioyal à la Martinique, dans un canot armé de
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buit nègres, les nègres s'écrièrent tous à la fois : Un béquet à la mer (un blanc) ! » Le sieur Larchec, qui regardait d'une autre côté, ne se retourna pats asse» vite, et ne vit que le bouillonnement de l'eau. Les huit nègres affirmèrent qu'ils avaient vu un monstre marin, semblable à un homme jusqu'à k ceinture, et qu'ils n'avaient pas vu le reste; ee qui rendit aWs incontestable à la Martinique l'existence des tri*tous,
«Sur les rivages de l'Inde, des Portugais prirent dans un filet, en péchant, dix-sept triions et sirènes; on ne put en faire parvenir que deux, une femme et une fille, au roi Emmanuel, à Dsbonne. Elles vécurent assez longtemps, ressemblant aux autres femmes, mais ne purent apprendre à parler. »
Si ce ne sont pas des femmes, ce sont encore moins des sirènes, dont la voix était si belle et si touchante. Le père Henriquez, jésuite, rapporte dans une de «es lettres, imprimée à Venise en 1548, qu'étant aux Indes orientales, il avait vu seize tritons, sept mâles et neuf femelles, qu'on avait pris d'un coup de filet.
Le S septembre 1725, on envoy* de Brest à M. le comte de Maupas un procès- verbal dressé par un nommé Jean Martin, pilote d'un navire français appelé Maric-dt'Grâce. Ce procès-verbal, signé par le capitaine et tous ceux de l'équipage qui savaient écrire, rapporte ce qui suit :
« C'était le 8 août 1720, jour de jeudi, les vents
étant à Test sud-est, le navire étant mouillé sur le banc de Terre-Neuve. Sur les dix heures du matin, on vit à bâbord un homme marin. Un appelé Guillaume lui donna un coup de bâton. L'homme marin montra le poing, et fit une figure irritée, puis en nageant il passa à tribord, puis à l'arrière, où il s'accrocha au gouvernail; il vint à l'avant, et regarda la proue, où il y avait une tête de femme.
«Le capitaine alors voulut le harponner; mais il eut peur que ce ne fût le fantôme d'un matelot appelé la Commune, qui s'était tué à bord du navire le 1 8 du même mois d'août. Il fit encore des signes menaçants, et s'éloigna en nageant jusqu'à ce qu'on le perdit de vue. »
On rapporte, en outre, dans le procès-verbal:
1° Qu'il était presque en tout semblable à un homme ;
2° Qu'il y avait sept navires mouillés à quelque distance et en vue de la Marie-de-Grâce.
Voilà à peu près tout ce qui s'est dit sérieusement de plus saillant sur les tritons et les sirènes. Gela prouve qu'il y a des hommes crédules, des hommes menteurs, et quelques femmes qui ne parlent pas ; mais ça ne prouve pas qu'il y ait des hommes marins ni des sirènes.