‹ Dictionnaire du pêcheur: traité complet de la pêche en eau douce et en eau salée: histoireChapitre 6 sur 118 · DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

DE L'AUTEUR

c'est moi qui avais mordu à l'hameçon, c'est moi qui étais pèche, et mon cher père, qui nous y avait menés si joyeux, a dû plus d'une fois m'y apporter clés consolations et des encouragements. Mais heureusement j'ai presque oublié cette deuxième époque, et la première se représente encore à moi avec une vivacité qui me fait battre le cœur.

C'est une faveur que la Providence a accordée à l'homme en vieillissant, il devient presbyte de l'esprit comme des yeux ; il ne voit comme il ne se souvient que de loin. C'est à Saint-Maur, lors de mon second séjour, que j'ai écrit Fadièze, le plus triste, et le plus décourageant de mes livres.

Après Saint-Maur et les pêches que j'y ai faites — je me rappelle celles que, nous sauvant le soir de la pension de la rue Sainte-Anne, à Paris, nous allions faire sur les rives des bains Yigier, en traversant le Carrousel, parce que nos casquettes de lycéens nous interdisaient les Tuileries, — avec Alphonse Darne, le meilleur sans contredit et le plus cher de mes camarades de collège, — car Gatayes, qui sait

beaucoup de choses, n'a, je crois, jamais rien appris, sinon le latin à la pêche aux savetiers, — le français à la chasse ato* lézaçds, — la mu* sique dans l'eau, — la harpe à cheval. De là mes souvenirs me reportent à Saint-Ouen, près de Paris. J'avais un oncle, vieux soldat, qui s'y était retiré avec sa- jeune famille, aujourd'hui bien dispersée! Là, associé avec M. Ternaux, il se livrait à des expériences et à des fabrications auxquelles nous accordions peu d'attention ; — c'est là qu'il est mort et que je lui ai fermé les yeux. Depuis, j ai toujours été fidèle à Saint-Ouen, à ses îles, à ses petites rivières resserrées et au-dessus desquelles les saules entremêlent leurs branches. Là j'allais chercher des wergiss-mein-nicht pour celle dont l'amour m'a fait poëte, — pour une femme qui m'a fait faire dix mille vers dont je n'ai jamais osé lui donner un seul. Une seule fois, en canot, je l'y ai promenée avec sa famille. Nous ne pouvions parler, mais nos regards s'arrêtaient ensemble sur les petits îlots les plus déserts. La pauvre femme a perdu plus que moi : elle a perdu même le souvenir et la douleur. Je gage que

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quelque part, si elle se rappelle ce temps, elle y pense comme à un temps d'erreur et de folie f C'est à Saint-Ouen surtout que je suis devenu un habile nageur. Il y a encore à Saint-Ouen un batelier appelé Bourdin qui m'a appris à conduire un bateau, et qui me menait me bai»

gner au courant de la Seine jusqu'au milieu de l'hiver.

Gatayes et moi, nous connaissons tout le fond de la rivière en face de Saint-Ouen. Nous pourrions dire encore où il y a du sable, et de la vase, et des moules. A une certaine époque, Gatayes allait beaucoup dans le monde ; moi, je restais tout l'été dans l'île de Saint-Ouen, logeant au moulin ; le. soir, je me couchais dans mon bateau sur du foin odorant. Il arrivait vers minuit ou une heure ; un coup de sifflet convenu me réveillait, j'allais le chercher et nous soupions. Quelquefois il avait recruté des convives qui arrivaient un peu effrayés des détails de nos habitudes. Je péchais alors desécrevisses dans les vannes du moulin, et de beaux goujons à la pointe de l'île de Clichy.

C'est à Saint-Ouen que j'ai fait le métier de

batelier et de passeur pendant toute une année, et que je puis dire avoir mérité la confiance du public; c'est là qu'avec Gatayes nous avons retiré de l'eau un pauvre petit enfant blond, qui n'était pas resté deux minutes sous l'eau et qui cependant ne put être rappelé à la vie.

C'est à Saiut-Ouen, dans une petite île, vis-àvis du moulin, que j'ai écrit Une Heure trop tard I Dans le creux d'un vieux saule je serrais mon papier et ma plume.

Avant ce temps j'étais allé pécher dans la Marne, à Châlons, — où je fis la tragédie dont j'ai inséré des fragments plus tard dans le roman appelé Fort en thème.

Là il m'est arrivé une chose, à ce qu'il paraît, fort ridicule, car les journaux ne me l'ont jamais pardonnée, et on a publié dix caricatures à ce sujet. — J'ai retiré de l'eau un cuirassier qui se noyait. — Dumas, dans ses Mémoires, constate le ridicule ineffaçable dont cette action m'a couvert, et avoue qu'il n'a pu en trouver le côté plaisant.

Là , j'ai encore fait bien des vers au son des

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cloches des treize églises de la ville. Là, j'allais passer des journées entières dans une petite île, que j'appelais Vile des Wergiss-mein-nicht, et qui était en effet tapissée de ces petites fleurs bleues dont j'ai raconté l'histoire dans Einerley. Là, j'ai vu le premier dahlia, et j'ai trouvé un méloé cuivré que j'ai rapporté fièrement à M. S..., qui était entomologiste très-distingué.

Plus tard, dans un ruisseau qui m'a appartenu pendant quelque temps, à quelque distance de Vendôme, j'ai péché et mangé des écrevisses qui m'auraient rendu grand service en m'étranglant.

C'est alors que je suis venu repêcher à Saint- Maur, où mon frère Eugène prenait tant de perches dans la Marne , et où, avec Gatayes , nous avons un jour trouvé à propos de passer en canot par dessous la roue d'un moulin qu'on avait soulevée pour la réparer. Nous avions avec nous mon chien Freyschûtz , que Gatayes tenait couché avec lui au fond du canot, dans lequel je me jetai moi-même quand il fut engagé sous la roue, car les bords du canot rasèrent la roue du moulin.

Où ai-je péché ensuite?

C'est alors que j'allai à Étretat, ensuite j'allai à Vichy, où je pris force ablettes dans le Sichau et où je fis Horteme, puis à Imphy, près de Nevers, — où mon frère dirigeait une partie des forges. — Là, nous prîmes ensemble, à l'épervier, un brochet de vingt-deux livres. Et, un jour, dans un trou de la Loire, avec une petite seine, nous ramassâmes tant de carpes et de barbillons, que nous deux, et trois forgerons, nous dûmes prier un batelier de nous aider à rapporter notre poisson à la forge.

A Palaiseau, dans l'Yvette , Dieu sait ce que j'ai péché d'écrevisses; puis j'allai pêcher des gardons dans le lac de Genève. C'est du lac de Genève qu'on envoyait , tous les ans , à Pradier quelque montrueuse truite qui était l'occasion d'un dîner qu'il donnait à ses amis. Au dernier auquel j'ai assisté, et qui fut l'avant-dernier, — je ne pus venir au dernier de tous, — il y avait Victor Hugo , Adolphe Adam , le général (lavaignac; c'était au mois de janvier 1849.

Quelqu'un voulut parler politique, et j'arrêtai cette tendance intempestive en disant : — Mes-

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sieurs, ne parions pas politique par égard pour les vainqueurs.

C'est auprès de Genève, à Montreul , que j'écrivis Pour ne pas être treize.

Puis j'allai à Dives sur mer pêcher de petites anguilles dans la Dive , et des notes pour faire la Famille Alain. Dans le chapitre précédent, je vous ai parlé de mes pêches de Sainte- Adresse. A Sainte-Adresse j'ai passé une soirée avec Victor Hugo sur cette mer qui devait, quelques mois après, lui prendre sa fille, et j'y attendais

Lamartine en 1848. Je devais lui faire voir la

Normandie, que ce grand et illustre voyageur ne connaissait pas, et que sans doute il ne connaît pas encore.

Je ne parle pas d'autres amis avec lesquels j'ai fait dans le sable cette pêche aux équilles si amusante, parce que leurs noms — et je les en félicite — n'appartiennent pas à la publicité.

Aujourd'hui je suis près de Gênes, où je vais pêcher dans la Méditerranée, je n'ai encore pris que des oursins en plongeant dans les rochers.

Voilà à peu près mes états de services , — si j'y ajoute une pêche que j'ai faite rue Laffitte, au cinquième étage. — Je faisais une visite à une femme de lettres de nos amies, à Gatayes et à moi; elle me fit demander la permission de finir quelques lignes.

Au bout d'un quart d'heure, in impatientant un peu , et ne voulant pas , cependant , m'en aller, parce que Gatayes devait venir me trou-, ver, je pris dans une botte à ouvrage du fil et une épingle; j'allai demander un peu de mie de pain à la camérière du bas-bleu , et au moyen de ma canne, je fis une ligne, avec laquelle je me mis en mesure de pêcher un gros poisson rouge, qui tournait dans un bocal, sur une console. Il ne tarda pas à mordre et à rouler sur le plancher. Je le remis en toute hâte dans son domicile, en entendant arriver la maltresse du logis. Quelques jours après le poisson mourut subitement. Je mis sur le bocal son épitaplie, adressée à sa maîtresse :

Aucun sujet ne bouge Sous ton aimable loi ; Même ton poisson rouge Est mort d'amour pour toi.

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Il ne tous paraîtra, sans cloute, pas présomptueux de ma part de parler de pèche, lorsque vous aurez lu les états de service que je viens de détailler.

Aveu jjénlMi». — L'auteur se confesse et confesse quelques

autres personnes.

Pour faire le présent livre et le rendre plus complet que ce qui avait été écrit précédemment sur le même sujet, j'ai dû colliger, compiler, emprunter. J'ai pris partout ce que j'ai trouvé de bon, mais quel état ! lire deux cents pages quelquefois pour prendre dix lignes.

C'est un rudo métier que celui de compilateur, et je ne le recommencerai pas: — j'ai ajouté de mon crû les résultats de mon opinion personnelle pour l'histoire des poissons, j'ai demandé des renseignements à Butfon, à Valmont de Bomare, à Lacépède et à cent autres; pour ce qui est de ce dernier, je lui ai rendu un service à cause duquel je suis convaincu qu'il me pardonnera mes emprunts. Je vais établir dans ce chapitre que d'autres que moi lui ont de ce temps-

ci fait de notables emprunts, et ne s'en sont pas suffisamment vantés.

Je vais transcrire ci-dessous le compte-rendu d'une séance de l' Académie dans lequel on verra que « M, Milne-Edwards démontre l'importance de la fécondation des poissons ; » — que « M. Coste a fait voir que le transport des poissons peut s'exécuter avec la plus grande facilité. »

Enfin , on y verra encore que « M. Yalenciennes a fait un rapport sur les espèces de poissons de la Prusse qui pourraient être importées et acclimatées dans les eaux douces de la France. »

M. Yalenciennes a été chargé d'une mission à cet effet et a été chercher « les poissons qui, suivant lui, peuvent être importés et acclimatés dans les eaux douces de la France. »

MM. Milne-Edwards, Coste et Yalenciennes ont dû se donner bien de la peine, subir bien des veilles, faire et renouveler bien des expériences, avant d'arriver à de pareils résultats. Combien ils auraient diminué les unes et abrégé les autres, si, comme moi, ils avaient

lu soigneusement Lacépède : ils y auraient trouvé toutes leurs découvertes toutes faites, — depuis l'empoissonnement par les œufs, jusqu'au transport des poissons, —jusqu'aux noms de ceux que M. Valenciennes « a voulu acclimater en France. »

— Voici les pièces à l'appui de ce que j'avance. — Les pêcheurs Gehin et Remy, qui sont illettrés et d'ailleurs n'ont pas de bibliothèque à leur disposition, sont excusables d'avoir cherché et trouvé par eux-mêmes la fécondation artificielle, qui du reste n'est qu'indiquée dans Lacépède, mais pour MM. Mil ne -Edwards, Coste et Valenciennes, ils sont impardonnables envers eux-mêmes de n'avoir pas pensé à lire Lacépède.

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