SAU
SAV
Les provisions les plus belles et les plus exquises furent retenues àTavaiice, et tout allait pour le raieux. Mais le poisson manquait encore, et M. de Talleyrand ne laissait pas d'en être fort chagrin , quand il reçut de deux endroits différents deux saumons d'une dimension extraordinaire.
« Vous les servirez l'un et l'autre : il faut qu'on les admire comme ils le méritent, et qu'on ns les mange qu'après les avoir admirés, dit M. de Talleyrand à son maître d'hôtel. — Impossible, monseigneur. — Comment, impossible ? Quand je le veux ! — Monseigneur, on ne peut servir qu'un poisson de ce genre comme entrée ou releié de potage. Servir deux saumons, ce serait violer tous les articles du code en matière de festin. — Mais cependant... — Impossible, monseigneur. »
M. de Talleyrand était un homme de ressources , on le sait , et d'accommodements de toutes sortes. 11 réfléchit deux minutes , puis dit quelques mots à l'oreille du maître d'hôtel, qui sourit.
Le jour du fameux dîner arrive dès le lendemain. L'officier de service se présente et, uarchant avec une gravité majestueuse et à pas comptés, il tient dans ses bras sur un plat d'argent le saumon prodigieux et magnifique.
On s'exclame de toutes parts :
« Il n'y a que vous, monseigneur !
— C'est un saumon qui n'a pas son pareil au monde, » dit un courtisan.
A ces mots, le maître d'hôtel, qui n'oubliait point son rôle, fait un faux pas , trébuche sur lui-même, et patatras ! le plat et le saumon roulent à terre.
« Maladroit ! » cria M. de Talleyrand.
Puis, se reprenant] tout à coup et avec un sourire plein de calme : « Allez , et qu'on en serve un autre. »
L'autre, qui attendait son tour dans l'office, fut apporté en un instant.
fSautenr.
En 174?, débuta à la foire Saint-Germain Grimakli, surnommé la jambe de fer, l'un des plus intrépides cabrioleurs que l'on ait vus. 11 avait parié que, dans le divertissement duyo/-ixâ^e 6') //(è/r, il bondirait jusqu'à la hauteur des lustres, et il tint si bien sa parole que, du coup qu'il donna dans celui du milieu, il
en fit sauter une pierre à la figure de Méhémet-Effendi, ambassadeur de îa Porte; (|ui se trouvait dans la loge du roi. A l'issue du spectacle, Grimaldi se présenta devant lui, espérant une récompense; mais il fut rossé haut et ferme par les esclaves de l'ambassadeur, qui prétendirent qu'il avait manqué de respect à leur maître. Ces Turcs n'ont jamais rien compris aux arts.
(V. Fournel, Spectacles populaires.)
Savants et ignorants.
Le père Boscovich a donné la relartBn d'un voyage astronomique et littéraire (|u'il avait fait dans les États de l'Église , avec le père Maire, par ordre du pape Benoît XIV, pour mesurer deux degrés du méridien, et corriger des erreurs des cartes géographiques ; il y raconte quelques traits qui peignent bien l'ignorance de quelques-uns des sujets de Sa Sainteté.
Les paysans, le voyant avec le quart de cercle à la main, le prenaient pour u\\ magicien qui cherchait les trésors cachés et évoquait les ombres; ils crurent le chasser en lui jettant de l'eau bénite : effrayés de ne point lui voir prendre la fuite, ils la priient eux-mêmes. Un curé de village, aussi peu éclairé que ses paroissiens , frémit à la vue de ces instruments dont son bréviaire ne lui avait donné aucune idée , et courut se cacher dans une caverne, d'où il n'osa sortir que lorsqu'on l'eût assuré de l'éloignement des deux astronomes. Il avait eu la précaution, avant de fuir, de prendre les clefsdel église et celles de la tour de son clocher. Lorsqu'il fut revenu de sa première frayeur, il alla sonner les cloches lui-même, pour s'assurer si les moines n'avaient jeté aucun charme sur elles. Ses paroissiens, partageant sa terreur, et animés par ses exhortations, crurent faire un acte de religion en détruisant les guérites que les deux astronomes avaient fait élever au haut des montagnes, pour faire leurs observations. Ils se contentèrent d'abord de les faire relever; mais, las de les voir détruire tous les jours, ils demandèrent des soldats pour défendre leurs) observatoires.
(Panckoucke.)
SAV
Savant laborieux.
M. de Lacépède, désirant compenser la perte du temps ([u'il employait le jour à remplir les places qu'on lui avait confiées, s'était fait une seconde existence, et pendant que tout le monde était plongé dans un profond sommeil , il vivait pour ajouter à sa gloire. Je tiens de lui-même qu'il ne dormait jamais plus d'une heure. 11 se couchait à onze heures; à minuit on entrait chez lui , et on allumait ; il écrivait deux heures dans son lit, ensuite il se levait et travaillait jusqu'à sept heures du matin. C'est alors seulement qu'il examinait les rapports de ses chefs de division, et qu'il redevenait homme public. On sent quel supplément ce devait être pour son existence de savant que cette incroyable facOlté de veiller vingt-trois heures sur vingt-quatre. N'est-il pas à craindre toutefois que cette habitude, dont je n'ai pas entendu citer un second exemple, en ajoulaut à ses travaux, n'ait retranché quelque chose à la durée de sa vie?
(Alissan de Chazet, Mémoires.)
Siavaiit luinutieux.
SAV
M.deBoze,
que je voyais assez souveii
et qui, sans dessein apparent, m'avait plus d'une fois interrogé sur mes projets, me parla des siens avec cette inditféreiice qu'il affectait pour les choses mêmes qu'il désirait le plus. Le cabinet des médailles exigeait un travail auquel son âge ne lui permettait plus de se livrer. Il me fit entrevoir la possibilité d'une association, et je lui témoignai la satisfaction que j'aurais de tiavailler sous lui. Comme je connaissais son extrême discrétion, ainsi que ses liaisons avec M. Bignon, bibliothécaire, et M. de Maurepas, ministre du département, je crus que cette affaire serait terminée dans huit jours; mais il était si lent et si circonspect qu'elle ne le fut que quelques mois après.
L'ordre et la propreté régnaient sur sa personne, dans ses meubles, dans ses livres, presque tous reliés en maroquin et ' parfaitement nivelés sur leur tablette ; de beaux cartons renfermés dans de riches armoires contenaient ses papiers rangés par classes, copiés par un secrétaire qui avait une très-belle main, et qui ne devait pas se pardonner la moindre faute, 11 I
DICT. d'anecdotes. — T. II.
mettait dans son air et ses paroles une dignité, un poids qui semblait relever ses moindres actions, et dans ses travaux une importance qui ne lui permettait jamais de négliger les petites précautions qui peuvent en assurer le succès. J'en vais citer un exemple.
En quittant le secrétariat de l'académie, il continua de composer les médailles, inscriptions et devises demandées par des villes et des corps. Il avait pour ce genre (le travail un talent distingué, et une patience qui rétait encore plus. S'agissaitil d'une médaille, après avoir longtemps médité son sujet et s'être arrêté à luie idée, il la remettait à son secrétaire, qui lui en rapportait une copie figurée. H la travaillait et, à chaque changement, nouvelle copie de la part du secrétaire. Son plan une fois arrêté.ilappelaitBouchardon, dessinateur de l'académie. Après une longue discussion sur la disposition des figures et sur tous les accessoires du type, l'artiste travaillait à une première ébauche, ((ui en nécessitaitquelquefois une seconde. Enfin le dessin terminé était envoyé à sa destination, avec un mémoire 4ui développait l'esprit du monument, et ce mémoire était accompagné d'une lettre oii l'œil le plus perçant n'aurait pu décou- VI ir la moindre irrégularité dans les lettres, dans la ponctuation et jusque dans les plis de l'enveloppe. Le projet de médaille, approuvé par le roi, était envoyé au graveur, et M. deBoze veillait encore à l'exécution.
Je me levais à cinq heures et je travaillais; j'allais chez M. de Boze à neuf heures, j'y travaillais jusqu à deux heures, et quand je n'y dînais pas, j'y retournais et je reprenais mon travail jusqu'à sept ou huit heures. Ce qui me cqùta le plus, ce fut de m'assujettira sa laborieuse exactitude. Quand je sortais de son cabinet à deux heures, pour y revenir à quatre, je laissais sur le bureau plusieurs volumes, ouverts parce que je devais bientôt les consulter de nouveau, je m'aperçus, dès le premier jour, que M. de Boze les avait lui-même replacés sur les tablettes. Lorsque je lui présentais un aperçu de notre travail, j'avais beau l'avertir que je l'avais tracé à la hâte : comment pouvais-je échapper à la sévérité d'un censeur qui mettait les iioinls sur les i, moi qui souvent ne mettais pas les i sous les points. Il s'iniiJatientail
SAV
SAV
d'un mot déplacé, s'effarouchait d'une expression hardie. Tout cela se passait avec un peu d'humeur de sa part, avec assez de douceur, quelquefois avec une extrême docilité de la mienne , car je sentais et je sens encore que sa critique m'était nécessaire.
(L'abbé Barthélémy, Mémoires.)
ISavaiit prolixe.
Quand on sait bien les choses, on aime à en parler. C'est ainsi que le célèbre Caivier aimait à parler des sciences naturelles; il en parlait très-bien, mais quelquefois un peu longuement. L'empereur, homme concis s'il en fut , écoutait avec plaisir ce savant, pourvu qu'il arrivât sans trop de préambules aux conclusions qu'il lui importait de connaître.
Un jour que Cuvier, se trouvant faire partie d'une députation de l'Institut, était venu à Saint-Cloud pour complimenter l'Empereur, à peine celui-ci l'eut-il aperru qu'il alla droit à lui : <c Bonjour, monsieur Cuvier, lui dit-il du ton le plus gracieux ; je suis bien aise de vous voir. Qu'avezvous fait la semaine dernière à l'Institut .' Sire, nous nous sommes beaucoup occupés du sucre de betterave. — Ah ! c'est bien ! Et l'Institut pense-t-il que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave .•" »
Pour répondre à cette question, aussi simple que nettement posée , Cuvier, en véritable savant, entama une dissertalion géologique sur le sol, puis passa à l'histoire naturelle de la betterave; et quand il vint à ses conclusions , l'Empereur n'écoutait plus depuis longtemps. Le silence seul du professeur avertit l'Empereur de sa distraction : « C'est à merveille, monsieur Cuvier, lui dit-il; mais l'Institut pense-t-il que le sol de la France soit propre à la culture delà betterave.' »
Le savant, jugeant qu'une préoccupation quelconque avait distrait l'attention de /'Empereur, reprit sa dissertation aZ>o('o, et la continua jusqu'au bout. Napoléon, qui n'en demandait ];as aussi long, se mit ji penser de nouveau à autre chose; puis, quand Cuvier eut achevé de parler, il le salua avec ces mots : « Je vous remercie beaucoup, monsieur Cuvier ; la première fois (jue je verrai votre collègue Berlhollet, je lui demanderai si ces messieurs de l'Ins-
titut pensent que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave. » (Arnault, Souvenirs d'exil.)
Savc(ier(/e)et le g^arde des sceaux.
Un peu après que M. de Bellièvre eut étéfaitgardedes sceaux, quelqu'un, qui ne savait pas son logis, le demanda à un savetier. Ce savetier dit : « Je ne sais où c'est. » Cet homme va plus bas ; on lui dit : « C'est vis-à-vis de ce savetier. — Ohé! compère, dit-il au savetier, vous ne connaissez donc pas vos voisins! — Je ne connais point, répondit le savetier, les gens avec qui je n'ai point bu. » Cet homme conta cela au garde des sceaux, qui envoya convier le savetier à souper. Le galant dit qu'il ne manquerait pas. En effet il prend ses habits des dimanches, et avec une bouteille de vin et un chapon tout cuit, dont il avait rompu un pied, il va chez le garde des sceaux; il met son vin à l'office et y laisse son chapon aussi entre deux plats. Comme on eut servi le second. <( Ohé! dit-il, monsieur, je ne vois point mon chapon. « M. de Bellièvre demande ce qu'il voulait dire; il lui conte et ajoute : « En voilà le pied, que j'ai rompu de peur qu'on ne me le change. Il vaudra bien tout ce que vous avez là, et mon vin est bien aussi bon que le vôtre ; nous en usons ainsi entre nous. »
On apporta la bouteille et le chapon.
Le garde des sceaux ne but plus et ne mangea plus que de ce qu'avait apporté le savetier, et ils firent la plus grande amitié du monde.
(Tallemant des Réaux.)
^aToîr-vi^re chez les sauvag'cs.
Le célèbre voyageur maltais Andréa de Bono désirait traiter avec un roi d'une peuplade assez importante d'Afrique. Il voulait obtenir le droit de faire le commerce de l'ivoire avec sa tribu.
On convint du lieu du rendez-vous; c'était sur les bords du fleuve. De Bono sortit de sa barque, alla au-devant du souverain, qui l'attendait au seuil de .sa hutte , assis sur une espèce de siège, qui pouvait ressembler à un trône; devant lui se tenaient couchés à plat ventre, pour lui servir de tapis, trois ou quatre de ses officiers.
SAV
SCÈ
De Boiio sarrèta respectueusement à queli|ues mètres du souverain; ce derniei' se leva et fit deux pas à la rencontre de l'étranger, en marchant sur le dos de ses courtisans et en crachant sur eux à droite et à gauche. Puis il regarde l'étranger bien en face, et lui crache à la figure.
De Bono était Maltais, c'est-à-dire trèsviolent; du reste, sans être Maltais, qui ne sentirait, eu pareille circonstance, son sang bouillonner? Mais il eût été dangereux pour lui de prendre son revolver. Le drogman s'empressa de le calmer :
« C'est un grand honneur que vous a fait le roi; c'est un honneur très-apprécié dans ce pays, lui disait-il : ne reçoit pas de ces inondations qui veut. »
De Bono se recueillit un peu, puis il lança un lormidahle crachat en plein nez royal. Le prince se frotta la figure avec satisfaction, accorda au marchand tout ce qu'il désirait, et après la conférence, il dit avec conviction au drogman : « Votie maître est un homme d'infiniment de savoir-vivre. »
(R. Cortamhert, Illustres voyageuses.)
>%»caiidale funèbre.
Le 20 septembre 17 19, il se passa, dans le cloître de Saint-Germain l'Auxerrois, une scène extraordinaire. Le sieur Nigou, avocat, qui logeait dans le cloître, étant mort le 1", et sa bière étant exposée sur les sept heures du matin à la porte de son logis, couverte du drap mortuaire et environnée de cierges avec des chandeliers et un bénitier d'argent , on avertit le duc d'Aremberg, jeune prince des Pays-Bas qui logeait dans uue maison voisine, que les prêtres de la paroisse allaient venir prendre le corps de cet avocat pour l'inhumer. Ce duc, qui avait passé la nuit à boire avec quatre autres seigneurs, descendit avec eux, suivis de leurs laquais, ayant tous une bouteille de vin et le verre en main.
L'un s'approche du cercueil, lève le drap mortuaire, et apostrophant le défunt, lui dit : « Mon pauvre Nigon, que fais-tu là? Viens boire avec nous. » Un autre saute sur le cercueil comme à cheval , et s'étant fait donner le bénitier, en renverse l'eau sur la tète du mort en disant : « Tiens, bois, mon pauvre Nigon, car tu es mort de soif. « Puis, eu faisant d'au-
tres extravagances à l'entour de la bière, ils renversèrent les chandeliers et rompirent les cieiges.
Les jMètres venus pour le convoi furent bien étonnés de voir la scène de ces ivrognes ; et n'en pouvant tirer que des obscénités, prirent le parti de poiter le corps le mieux qu'ils purent. Ces seigneurs et leurs gens .«uivent le convoi dans le même équipage, et, le corps étant posé dans l'église, ils en font le tour et se mettent à entonner, au lutrin, des alléluia et des requiem alternativement.
Les remontrances que leur firent quelques prêtres sur leurs extravagances et sur le scandale qu'ils causaient ne firent pas plus d'effet que les menaces du curé de faire venir des hoquetons du Roi pour les mener en prison. Le lendemain matin ces seigneurs , avertis de ce qui s'était passé le jour précédent et de ce que le curé voulait intenter contre eux au sujet de leurs extravagances, dont ils avaient entièrement perdu le souvenir, prirent sagement le parti d'aller chez le curé, à qui ils firentde grandes soumissions Ainsi cela fut assoupi, le curé s'étant contenté de leur repentir.
(Buvat, Journal de la Régence.)
Scélérat et honnête homme.
Des mutins s'étaient attroupés à la porte du premier président Mole ; il y voulut aller. L'abbé de Chamvallon , qui était alors avec lui, s'y opposant, il lui dit : « Apprenez, jeune homme, qu'il y a loin du poignard d'un scélérat au cœur d'un homme de bien. »
(Lo/igueruana. )
Scènes de famille.
Un jour M. delà Guette entra au logis par surprise, quoiqu'il y eût bon ordre pour l'en empêcher. 11 s'en alla au cabinet de mon père, le pistolet à la main, se jeta à ses pieds et lui dit en deux mots : K Monsieur, il me faut mademoiselle votre fille pour femme, ou la mort. » 11 lui présenta son pistolet et lui dit : « Il y a trois balles là-dedans ; vous n'avez qu'à faire jouer le ressort. >- Mon père fut fort surpris de cette harangue, et ne savait que lui répondre, car il le voyait dans le dernier transport. Néanmoins il l'ut insin-