SOT
!So«s.
M. Bâillon ayant été nommé intendant à Lyon, le prévôt des maicliamls, comn audant de la ville, vint, selon l'étiquette prescrite, le complimenter à la tête du corps de ville, et en grande cérémonie. 11 écoutait fort gravement, debout, et le dos i.ppuyé contr^' sa cheminée, lorscpie, s'apercevant cpie son feu n'allait pas bien, il se retourne brinquement et se met à le souffler. On se tait, et l'intendant, sans se déranger, dit : « Parlez toujours, vous autres, je vous entends. » On pense bien que le harangueur ne fut pas tenté de continuer.
Ayant chez lui une nombreuse société des femmes les plus aimables et les plus distinguées de la ville, il tire le cordon de sa sonnette ; un valet de chambre paraît : « Apportez du bois, lui dit-il ; le feu fait compagnie, mesdames. » Comme, dans cette même soirée, il bâillait beaucoup, quelqu'un lui demanda s'il était incommodé. « Oh ! non, répondit-il naïvement, je ne bâille que quand je m'ennuie. »
Une dame de Saiut-Chamond, petite ville de sa généralité, qui avait quelque intérêt à se ménager la faveur de l'intendant, avait grand soin de lui envoyer en cadeaux de superbes dindes de ce pays-là, où elles sont estimées par leur grosseur et la délicatesse de leur chair. Il y avait quelque temps qu'elle n'avait fait de présents de ce genre, lorsqu'invitée à dîner chez lui, elle en vit servir une énorme sur la table. Elle crut devoir en faire compliment. « Monsieur l'intendant, vous avez là une bien belle dinde. — Ah ! madame, répliqua-t-il bonnement, c'est vous qui êtes la reine des dindes. «
Faisant sa tournée dans son département, il se trouva, à Villefranche, à un grand dîner, avec une jeune femme et son mari, connus l'un et l'autre pour être très-bons musiciens. On les engage à chanter; ils ne se font pas prier, et commencent ensemble le duo, alors fort en vogue, d'Annetteet Lnbin : Monseigneur, voyez mes larmes, etc. L'intendant , qui le matin avait' reçu du mari une requête pour la diminution de ses impositions, ne doute pas que la chanson ne s'adresse à
lui, qu'elle n'ait été faite exprès, et à chaque répétition du mot Monseigneur, fait une inclination. La femme, assez espiègle, s'aperçoit de la bévue, et ne manque pas, chaque fois qu'elle répète Monseigneur, de se tourner d'un air suppliant du côté du magistrat, qui, se trouvant très-flatté de cette attention, lui promit d'avoir le plus grand égard à sa demande. {Paris, Versailles et les prov. ait XrilP siècle. )
On demandait ces jours-ci à Capron, l'arracheur de dents, qui est le plus grand sot et la plus lourde bête, à quoi il s'occupait dans ses moments de loisir : <c A composer des pensées de la Rochefoucault, répondit-il froidement; cela m'amuse, cela me délasse de mon travail. )•
(Collé, Journal.)
Sot compliment.
Quelqu'un s'étant avisé de faire l'éloge du duc de Chartres, en présence du régent, sur la grâce avec laquelle il avait dansé dans un ballet : « Savez-vous, dit le père, que j'envoie promener ceux qui me font de pareils compliments? »
(Mémoires anecd.)
i»ot madrigal.
Joseph II fut à Luciennes voir M"'* du Barry. Elle avait été l'ennemie ridicule de sa sœur; elle s'était indécemment appliquée à outrager la reine : il ne voulut pas s'e.i souvenir. Il débita même un compliment fade à cette beauté surannée. La jarretière de M"'* du Barry s'étant détachée, il la releva. Comme elle se confondait en excuses, il lui dit « que les empereurs n'étaient pas trop grands pour servir les Grâces «. Charles-Quint avait relevé un pinceau du Titien : c'était l'amour des arts. Edouard, non content de relever la jarretière de la comtesse de Salisbury, en fit le sujet d'un ordre de chevalerie ■ c'était l'amour de sa maîtresse. Joseph II se contenta de dire une sottise, car c'en est une qu'une fadeur déplacée.
(Comte de Tilly, Mémoires.)
SOU
sou
^OllfflCIlI'S.
1.0 foiiffleur a sa iL^gentle dans l'histoire comique des accidents de la scène. On jouait à Lunéville la Mélanide de La Cliaussée. L'acteur qui représentait Darviam manqua de mémoire à tel point, au moment de la déclaration d'amour, que le souffleur fut obligé de réciter toute la tirade à haute voix. Lorsqu'il eut fini, Darviam se tourna, sans se déconcerter, vers l'actrice : « Mademoiselle, reprit-il, comme monsieur vous a dit... » etc., en montrant le souffleur. On peut juger de l'hilarité du parterre à ce beau sang-froid.
Un autre, dans le même cas, dit naïvement au souffleur, assez haut pour être entendu : « Taisez-vous ! laissez-moi
I èver un moment. Morbleu ! je le savais si bien ce matin. »
Un des principaux acteurs de la Comédie- Française s'arrête court, dans une tragédie, à ce passage :
J'étais dans Rome alors...
II eut beau recommencer deux ou trois fois, il ne trouvait pas la suite. Voyant que le souffleur, distrait ou déconcerté, ne le tirait pas d'embarras : « Eh bien, maraud, lui dit-il avec dignité, que faisais-jedans Rome.!" »
(V. Fournel, CurlosU. tJu-dtr. )
Firmin, qui avait peu de mémoire, jouait le rôle de Camille Desmoulins. C'était au moment où le tribunal, sur le réquisitoire de Fouquier-Tinville , rôle que jouait Geffroy, venait de refuser la parole aux accusés :
« Misérable! s'écriait Camille; scélérat de... Monstre de... «
Le nom ne lui venait pas et le pauvre souffleur, beaucoup moins occupé du manuscrit que de la figure de Geffroy à ces apostrophes, s'apercevant tout à coup de l'cmljarras de Firmin , lui lance le nom de Geffroy. Et Firmin de répéter :
« Monstre de Geffroy ! »
L'acte le plus pathétique de la pièce finit par un long éclat de lire.
(Jousliu de la Salle, Sotwenirs du Tlit'dtre-Françals.)
9SoiiIiait «lélicat.
Le comte de Provence , de mis
Louis XVIII, se trouvant à Biankenburg (Brunswick), en 1792, le bourgmestre et ses assesseurs vinrent le prier de vouloir bien présider la cérémonie du couronnement d'une rosière :
« Quoi ! l'on couronne donc des rosières à Blankenliurgl s'écria le prince.
— Depuis trois cents ans, monseigneur.
— J'acd-ptede grand cœur la présidence que vous m'offrez, monsieur le bourgmestre, cela me rappellera la France. «
Le royal exilé tint sa parole. La rosière était une véritable rose de dix-sept printemps , jolie, vertueuse et spirituelle, une rosièrephilosophale ! Le prince l'embrassa très-paternellement, suivant l'usage allemand, et lui posa sur le front la couronne traditionnelle.
« Monseigneur, lui dit finement la vertueuse espiègle, que Dieu vous le rende ! — Et Dieu me le rendit ! « disait en riant Louis XVIII, quand il racontait ce joli mot aux Tuileries.
{Souhaits désoblig^eants.
M. le maréchal de Strozze ayant été un matin salué par deux coideliers de ces mots : « Dieu vous donne la paix I » il leur répondit : « Et Dieu vous ôle le purgatoire ! » comme disant : « Si vous me donnez ce souhait de malédiction, à me désirer la paix, je vous en donne un autre de même, de vous ôler le purgatoire ; « car l'un vit de la guerre, et l'autre vit des pratiques de ce que l'on donne pour les âmes du purgatoire.
(Brantôme, Rodomontcules espagnoles. )
Quand Molière mourut, plusieurs poètes lui firent des épitaphes; un d'entre eux alla maladroitement en présenter une de sa façon au prince de Condé, qui avait toujours beaucoup aimé Molière : » Ah ! l)]ùt à Dieu, monsieur, lui dit durement le prince , que ce fût Molière qui me présentât la vôtre ! »
{Esprit des ana. )
La populace de Londres arrêta dans la rue le carrosse de lord Claydfoit, connu pour l'un des principaux adversaires de la reine (Caroline, femm»; de Georges IV,
sou
sou
dans le scandaleux procès en adidtère qui lui était intenté, et voulut le forcer jiar la violence à crier : -< Vive la reine Caroline ! » Lord Claydfort, voyant qu'il était inutile de faire résistance, se penche à la portière et agitant son chapeau, il crie d'une voix de Stentor :
« Oui, mes amis, vive la reine Caroline, — et que toutes vos femmes lui ressemblent! »
S»onIiait féroce.
Pour subvenir à ses prodigalités, Caligula faisait mettre à mort les plus riches particuliers, dont il s'appropriait la fortune : « Plût aux Dieux, s'écria-t-il un jour, que le peuple romain n'eût qu'une tête, afin de pouvoir l'abattre d'un seul coup. «
(Suétone.)
Souhait îiiséiiieux.
Le poëte sir William Davenant avait perdu son nez à la suite d'une maladie.
Un jour qu'il traversait une rue de Londres, une mendiante le poursuivit en lui demandant l'aumône.
V « Que Dieu vous bénisse, sir, et pré-
* serve votre vue ! » disait-elle.
Sir William, importuné, lui donna six priices.
« Que Dieu vous préserve la vue : mon doux sir, >■ s'écria-t-elle.
Sir William fut étonné de la répétition de ce vœu. Il lui demanda pourquoi elle priait si ardemment [)our sa vue. « Car, Dieu merci! ajouta-t-il, je ne suis pas aveugle, ma bonne femme! — Non, sir, mais si jamais votre vue venait à baisser, vous n'auriez pas de place pour suspendre vos lunettes! »
[International.)
Soumission coujug-ale.
Un jour, à dîner, M""^ Delille défendit à son mari de toucher à un plat qu'il aimait beaucoup. Comme il y portait la main, elle lui donna un coup de fourchette sur les doigts, en lui disant : <> Vous voilà convaincu. — Et atteint, ■» ajouta-t-il en souriant.
(FayoUe, Pour et contre Delille. )
Soupe aux clioux.
La reine MarioAntoinette se divertissait beaucoup plus aux représentations du théâtre de la ville de Versailles, dirigé par M'te Montansier, qu'aux représentations d'apparat du château. Elle avait fait retenir à l'année une baignoire d'avant-scène , et souvent elle s'échap|)ait incognito de ses appartements, pour venir, avec la princesse de Lamballe, entendre un petit opéra ou une joyeuse comédie. La reine affectionnait surtout l'opérette des Moissonneurs. Un soir, la soupe aux choux que mangeaient les acteurs en scène remplissait d'un fumet si franc et si agréable la petite baignoire d'avant-scène, que Marie-Antoinette fit demander si on pouvait lui permettre de prendre part au repas.
Depuis, celte tradition resta au théâtre, et chaque fois qu'on donnait la pièce, ou réservait la part de la reine.
(Victor Couailhac, Tm Vie de théâtre.
Sourds.
M""* de Brissac était prodigieusement sourde. Le jour où elle fut présentée à l'empereur, elle s'inquiéta beaucoup des questions qu'il lui ferait probablement et de ce qu'elle aurait à lui répondre. Ou lui avait dit que Napoléon s'informait presque toujours de quel département on était, de l'âge qu'on pouvait avoir, et du nombred'enfants qu'on avait. Connaissant son infirmité, elle se méfia de son oreille, que la timidité ou l'émotion pouvait rendre encore plus dure dans un pareil moment, et elle calcula que l'empereur lui adresserait les questions dans l'ordre où les avait classées celui qui l'avait prévenue. En conséquence, et selon cet avis, Na[)0léon devait lui demander d'abord de quel département elle était, son âge. et enfin combien elle avait d'enfants.
Arrive le jour de la présentation . M ^'^ de Brissac, parée comme une femme de la cour et n'ayant omis ni la toque emjianachée, ni la robe à queue traînante, fait ses trois révérences à l'empereur, qui lui dit assez rapidement, quoique avec sa bienveillance accoutumée : « Madame, votre mari était-il frère du duc de Brissac tué au 2 septembre, et, dans ce cas, avez-vous hérité de ses terres.' »
Comme la phrase était longue, M""^ de
SOU
Brissac crut qu'il y en avait au moins deux, et lépondit eu souriant et de l'air du inonde le plus gracieux : « Seinc-ct- Oise, sire. »
L'empereur, quoique ne faisant pas toujours grande attention aux réponses qui lui étaient adressées, fut frappé probahlemcnt de l'incohérence de celle-ci; il legarda M""' de Brissac d'un air étonné et ajouta : « Vous n'avez pas d'enfants? — Cinquante-deux, sire, » lui répondit-elle, croyant que cette fois Napoléon lui avait demandé son âge.
11 ne lui fit pas d'autres questions, et continua de faire le tour du cercle. Il avait compris que Mme de Brissac avait au moins l'oreille dure.
( Duchesse d'Abrantès, 3Iémolres, )
On cite, à propos de la surdité de Royer-CoUard, un joli mot de M'"^ Ancelot. Quelqu'un disait que Royer-CoUard devenait un peu sourd : » C'est sans doute, répondit-elle, depuis qu'on ne parle plus de lui. »
Un homme sourd ne voulait pas convenir de son infirmité. Un de ses camarade?, passant dans une rue, du côté opposé à celui où il se trouvait, voulut s'amuser un peu à ses dépens. 11 lui fit d'abord signe du doigt; puis, mettant chacune de ses mains sur ses joues, il ouvrit deux ou trois fois la bouche aussi grande qu'il le pouvait, de manière à faire croire qu'il criait de toutes ses forces, quoique cependant il ne proférât pas un seul son. Cet expédient fit accourir aupiès de lui le sourd, qui lui dit tout hors d'haleine et fort en courroux : « Pourquoi hurler si fort?
Est-ce que tu crois qu'on ne t'entend pas ? »
{Figaro.)
L'auteur de G'il-Blas, Le Sage, est le premier sourd en qui on ait remar(|uc une grande gaieté. Elle allait jusqu'à la causticité. Il semblait se réjouir de son infirmité. Il ne pouvait entendre qu'à l'aide d'un cornet : « Voilà mon bienfaiteur, disait-il, en tirant ce cornet de sa poche. Je vais dans une maison; j'y trouve dos visages nouveaux; j'espère qu'il s'v ren-
SOU
contrera quelques gens d'esprit; je fais usage de mon eiier cornet. Je vois que ce ne sont que des sots ; aussitôt je le resserre, en disant : « Je vous défie de m'ennuyer. »
[Mm. Ult., 1/83.)
Une vieille femme, sourde et aveugle, traduite devantle tribunal révolutionnaire, ne savait où elle était ni ce qu'on lui voulait. On parvint, à force de crier bien haut, à lui faire entendre qu'elle était devant un tribunal criminel qui l'accusait de conspiration. « Eh ! comment auraisje pu conspirer? s'écrie cette femme octogénaire, je suis sourde. — Eh bien, dit l'un des juges, tu as conspiré sourdement. »
{Histoire de la révolution.)
f^ous-préfet complaisant.
Ou raconte qu'un soir M. le sous-préfet Romieu , rentrant chez lui à onze heures, après un souper en ville, — quand Romieu soupalt en ville, à Paris, il ne rentrait jamais que le lendemain matin ; mais chacun sait, hélas ! que Paris n'est point la province ! — M. le sous-préfet rentrant donc chez lui à onze heures du soir, aperçut trois ou quatre gamins de la localité occupés à viser avec des pierres le réverbère d'honneur allumé devant la sous-préfecture; seulement c'était en province toujours, et non à Paris, et les gamins, dans leur maladresse départementale, avaient déjà jeté quatre on cinq pierres sans atteindre le but. Le sous-préfet , qui les voyait sans qu'ils le vissent, haussait les épaules. Enfin , ne pouvant plus se contenir en face d'une pareille maladresse, il s'approche, prend place au milieu des gamins étonnés, ramasse une pierre au hasard, la lance, et
clic! plus de réverbère. « Voilà
comme cela se pratique, messieurs », ditil. Et il rentre chez lui en murmurant : « Ah ! la jeunesse est bien dégénérée ! » (Alexandre Dumas, Mémoires.)
Soiiveiiira d'amour.
La reine Marguerite portait un grand vcrlugadiu qui avait des pochettes tout autour, en chacune desquelles elle met-
sou
SPÉ
I lit une boilc où était le cnciir d'un de SOS amants trépassés; car elle était soigneuse, à mesure qu'ils mouraient, cl'en t'aiie embaumer le cœur. Ce vertugadin se pendait tous les soirs à un crochet cpii fermait à cadenas, derrière le dossier de son lit.
(Tallcniant des Réaux.)
L'empereur, racontant un jour à table tine de ses affaires eu Egypte, nommait, numéro par numéro, les huit ou dix demi-brigades qui en faisaient partie; sur quoi M™^ Bertrand ne put s'empêcher de l'interrompre, demandant comment ilétait possible, après tant de temps, de se rappeler ainsi tous les numéros : « Madame, le souvenir d'un amant pour ses anciennes maîtresses », fut la vive réplique de Napoléon.
( Mémorial de Sa'inle-Hclcne.)
aiouTPiiîrs d'école.
Le géuéral Junot se trouvant, à son retour d'Egypte, à Mohtbard, où il avait passé plusieurs années de son enfance, avait recherché avec le plus grand soin ses camarades de pension et d'espièglerie, et il en avait letrouvé plusieurs, avec lesquels il avait gaiement et familièrement causé de ses premières fredaines et de ses tours d'écolier. Ensuite, ils étaient allés ensemble revoir les différentes localités, dont chacune réveillait en eux quelque souvenir de leur jeunesse. Sur la place publique de la ville , le général aperçoit un bon vieillard qui se promenait magistralement, sa grande canne à la main; Aussitôt il court à lui, se jette à son cou, et l'embrasse à l'étouffer, à plusieurs reprises. Le promeneur, se dégageant à grand'peine de ses chaudes accolades, regarde le général Junot d'un air ébahi, et ne sait à quoi attribuer une tendresse si expressive de la part d'un militaire portant l'uniforme d'un officier supérieur et toutes les marques d'un rang élevé. « Comment, s'écrie celui-ci , vous ne me reconnaissez pas.» — Citoyen général, je vous prie de m'excuser, mais je n'ai aucune idée... — Eh! morbleu, mon cher maître, vous avez oublié le plus paresseux, le plus libertin, le plus indisci- [ilinable de vos écoliers. — Mille paidoiis !
Seriez-vous M. Junot.' — Lui-même, »
répond le général eu renouvelant ses embrassades, et en riant avec ses amis des singulières enseignes auxquelles il s'était fait reconnaître.
(Constant, Mémoires.)
Souvenir du temp» de pauvreté.
J'ai été autrefois|bien édifié de la conduite de N.... qui, par son heureux négoce, avait fait entrer des robes rouges dans sa famille, et donné une charge importante à son fils unique. Il me montrait son cabinet, l'un des plus curieuxde Paiis en ce temps-là, et comme j'y remarquais, parmi des habits de la Chine et du Japon, des guêtres et des sabots, je lui dis : » Sont-ce là des raretés du Levant.' — Non, me répondit-il, ce sont des raretés de ce pays-ci. Peu de gens comme moi ne rougissent point de la bassesse de leur extraction et de leur ancienne pauvreté. Ce sont les guêtres et les sabots avec lesquels je \in5 à Paris il y a près de cinquante ans. Je les p.'ace en cet endroit, pour servir de leçon à mes enfants, et leur apprendre à ne pa» s'enorgueillir du bien et des honneurs que je leur ai acquis. »
( Meiiagiana. )
Spectacle g^ratis.
Lue poissarde était à l'Opéra un jour qu'on àownaXl gratis. Quand elle vit danser le ballet, elle dit à sa commère : « Tiens, vois-tu ces chiens-là ! Parce que c'est aujourd'hui gratis, ils dansent tous à la fois pour avoir plus tôt fini. » {Rciolutioniaiia.)
Spéculations odieuses.
M. de K...ky, officier aux gardes de l'impératrice Catherine II, était un jeune homme libertin et dé!)auché. Après avoir dépensé et joué tout son bien , il ne lui restait plus qu'un village. Pour en tirer meilleur parti , il en vendit tous les habitants mâles un à un, soit pour être soldats, soit pour être domestiques, et n'y laissa que des veuves et des filles, pour cultiver cette terre qui était sa dernière ressource. Il vendit enfin ses propres do* mestiques, qui l'avaient élevé ou ser\i
nnn
SPi
(les sou enfance ; de manièie qu'il resta M'iil, sans autre moyeu d'exister que sa lieutenance et un village qui ne lui rapportait presque plus rien , jniisqu'il n'y ;i\ait plus que des femmes, des vieillards l'I des impotents. Ne pouvant se soutenir à Pétersbourg, surtout après y avoir joué un rôle et fait de la dépense , ce jeune lionirae, qui avait de l'esprit et même de l'éducation, devint rêveur et mélancolique. 11 songeait sans cesse au moyen de rétablir ses affaires, et croyant enfin l'avoir trouvé, il demanda tout à coup son congé. Ses amis s'étonnèrent d'autant plus de celte résolution, qu'ils savaient ce jeune liomme ruiné. « Camarades, leur dit-il, la paix est faite, j'ai une très-mauvcjse léjiutation, aucun espoir de fortune, ni Jiième d'avancement prochain. J'ai imaginé un moyen de rétablir mes affaires et même de m'enricliir, en me retirant dans ma terre. Ce moyen n'est encore tombé sous les sens de personne , et il est cependant infaillible. >. Ses amis lui demandent ce que c'est : «Vous savez, contiuuat-i!, que j'ai vendu tous les mâles de mon Alliage; il n'y a plus que des femmes, dont la plupart sont de jeunes veuves que j'ai faites, et de jolies filles. J'ai vingt-
• inq ans, et je suis très-vigoureux; je Auis là, comme dans un sérail, m'occuper à repeupler ma terre, et à me créer des ressources inépuisables pour ma vieillesse. Le plan que j'ai formé s'accorde autant avec mes besoins qu'avec mes goûts. En dix ans, je serai le véritable père de quelques centaines de mes sujets; dans qunize ans, je pourrai déjà les vendre : imaginez dans quelle proportion va s augmenter annuellement mon revenu, aussi longtemps que j'aurai la force et la saute. Aucun Jiaras n'offre un profit si «lair et si sûr ; les mères et les bancro-
• les suffiront pour cultiver le seigle et les clioux qui nourriront cette marmaille.
Allez, je serai liche un jour. « Ses camarades voulurent en vain rire de ce projet extravagant et atroce; il prit son eonge, et partit, bien résolu de l'exécuter Ji y a quinze ans que le fait est arrivé , et peut-être ce spéculateur est-il prêt à reparaître à la cour.
J'ai vu moi-même exercer un commerce presque aussi lucratif et presque
iuissi odieux. Madame P était une
veuve de Pélersbourg, qui avait, à quelque distance de celte capitale, une terre