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contre son intention ; car son domestique s'élauça aussitôt par une porte latérale, ayant à la main une longue perruque dont les boucles tombaient jusqu'au-dessous des épaules. Il la tendait à son maître d'une main trem!)lante. Gottsched, avec l'apparence du plus grand calme, prit la |ifri uque de la main gauche ; et taudis qu'il l'adaptait prestement à son chef, campa de la main droite au pauvre diable un vigoureux soufflet, qui lui fit faire la pirouette vers la porte, comme à un valet de comédie ; après ([uoi le vieux pédagogue, se tournant vers nous d'un air de dignité, nous pria de nous asseoir, et nous entretint longtemps avec beaucoup de politesse. ( Gœthe, 3Iemoiies. )
Perruquier.
Un Beauceron, eu roule pour Paris, vint présenter sa face à un Figaro de Rambouillet. Pendant qu'on apprêtait les rasoirs, le paysan remarqua un chien qui, assis auprès de sa chaise , le regardait fixement. « Qu'est-ce donc qu'elle a c'te bêle à me lorgner comme ça.' » Le barbier répondit d'un air indifférent : « Ce chien est toujours là. Vous concevez , quand il m'arrive d'enlever un bout d'oreille... — Eh bien.' — Eh bien, c'est lui qui le mange. »
(Mosaïque.)
Perruquîer-poële.
André (Charles) , perruquier, demeurant à Paris, né à Langres, en 1721, a fait imprimerie Tremblement (le terre de Lisbonne, tragédie (I), L'auteur rend com|)te dans sa préface de son éducation, de son mariage et de ses talents pour Ir- vers. Ou l'avait mis au collège, mais, dit -il, avec une simplicité tout-à-fait originale, « ayant malheureusement été créé sans bien, j'ai été contraint de quitter mes éludes et d'embrasser l'état de la perruque, qui était celui, disait-on, qui me convenait le mieux... Je m'appliquais dans ma jeunesse à faire de petites rimes satiriques et des chansons, qui n'ont pas laissé de m'attirer quelques bons coups
(i) Il est à peu près certain que cette tragédie n'éiait pas de lui. Les plaisants qui l'avaient composée lui persuadèrent qu'il en était l'auteur. VoT les Superc/teries liliér. de Quérard, nouv. id., t. I, col. 346.
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de bâton ; ce qui ne m'a pas empêché de continuer toujours à composer quelques petits ouvrages , moins satiriques, mais qui n'ont pas paru.
« Comme je suis assez pensif de mon naturel, il me venait souvent des idéts qui me faisaient tenir le fer à fiiser d'une main et la plume de l'autre. M'élant trouvé plusieurs fois à accommoder des personnes de goût et d'esprit, et me voyant penser, ils m'ont si fort questionné, qu'ils m'ont forcé à leur avouer que je pensais toujours à composer quelques vers. Leur ayant fait voir quelqu'un de mes petits ouvrage^ ils m'ont persuadé que j'avais des talents pour le genre poétique , ce qui m'a déterminé à composer une tragédie. »
Les occupations journalières de M. André ne lui permettaient point de travailler à sa pièce : il désespérait de la pouvoir finir ; « mais, ayant été, dit-il, interrompu sur la fin de septembre, pendant deux nuits consécutives, par ces sortes de gens qui par leurs odeurs sont capables d'empestiférer tout le genre humain, j'ai tâché de dissiper leurs odorats en m'ap;)liquant d'un grand zèle à ma tragédie. J'est ce qui m'a occasionné, mon cher lecteur, à vous la mettre plus tôt au jour. »
M. André porta l'ouvrage aux comédiens français, qui furent enchantés de cette lecture, tant elle leur parut singulière. Ils témoignèrent à l'auteur à quel point ils étaient fâchés de ne pouvoir jouer sa pièce; que, malheureusement, elle les entraînerait dans trop de dépenses, et qu'il en coiiterait prodigieusement, surtout pour que leur théâtre pût s'abîmer et pour faire trembler toute la salle du spectacle. M. Andié se rendit à de si bonnes raisons, et se contenta de rendre sa tragédie publique par la voie de l'impression. Elle eut tout le succès qu'il devait en attendre ; l'édition fut bientôt épuisée. M. André la vendit lui-même, et jouit de la plus grande célébrité. Cinquante carrosses étaient tous les jours à sa porte ; tout Paris voulut se procurer des exemplaires de ce chef-d'œuvre de ridicule, et la satisfaction d'en connaître personnellement l'auteur inimitable. H reçut dans sa boutiqtie ces visites et ces compliments, avec une modestie pleine de noblesse et de gravité. On lui adressa de tous côtés des letlres de félicitation ; un Anglais lui écrivit pour le prier de lui envoyer sa pièce , afin qu'il la traduisît dans sa langue, et qu'il
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la fit jouer à Londres. M. André a fait imprimer cette lettre honorable à la tête de sa tragédie ; il y a placé aussi une épître dédicatoire à l'illustre et célèbre poète M. de Voltaire, qu'il appelle son cher confrère.
(Panckoucke.)
Maître André envoya sa pièce à Voltaire, qui, pour toute réponse, lui adressa une lettre de quatre pages , renfermant ces quatre mots, cent fois répétés : « Monsieur André, faites des perruques; Monsieur André, faites des perruques; Monsieur André, faites des perruques ; des perruques, toujours des perruques, et jamais que des perruques. »
(Improvis. franc.)
Perte irréparable.
Solon venait de perdre son fds et pleurait. Quelqu'un lui dit : « Vos larmes sont inutiles. — C'est pour cela même que je pleure, » répondit-il.
(Dioscoride, Blcmoircs.)
Pessimisme.
« Le diable, avait l'habitude de dire Hoffmann, se glisse diinstoutes les affaires, même quand elles présentent en commençant la tournure la plus favorable, x Un exemple sans imporlance, mais bizarre, fera mieux connaître ce penchant fatal au pessimisme.
Il vit un jour une petite fille s'adresser à une femme dans le marché pour lui acheter quelques fruits qui avaient excité ses désirs. La prudente fruitière voulut d'abord savoir ce qu'elle avait à dépenser pour son achat; et quand la pauvre fille , qui était d'une beauté remarquable, lui eut montré, avec une e petite de lui fit entendre qu'elle n'avait rien dans sa boutique qui fut d'un prix assez modique pour sa bourse. La pauvre enfant, mortifiée, se retirait les larmes aux yeux, quand Hoffmann la rappela, et, ayant fait son marché lui-même, remplit son tablier des plus beaux fruits ; mais il avait à peine eu le temps de jouir de l'expression de bonheur qui avait ranimé tout à coup cette jolie figure d'enfant, qu'il devint tourmente de l'idée qu'il pourrait être la
joie mêlée d'orgueil , une toute petite pièce de monnaie , la marchande lui fil
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cause de sa mort , puisque le fruit qu'il lui avait donné lui occasionnerait peutéti e une indigestion ou toute autre maladie. Ce pressentiment le poursuivit longtemps et le rendit malheureux.
(Wailer Scott, Notice sur Hoffmann.)
Philosophes.
Le philosophe Cléanthe fut cité devant l'aréopage pour rendre compte de ses moyens d'existence. Dès qu'il parut, les juges lui demandèrent, d'un ton sévère, quel métier, quel travail le nourrissaient. Cléanthe, à ces mots, présenta aux juges un jardinier et une vieille boulangèie, en leur enjoignant de répoudre pour lui. Le jardinier attesta que toutes les nuits Cléanthe lui puisait de l'eau, et la boulangère déclara qu'au sortir de chez le jardinier il venait pétrir pour elle (1). Cette justification remplit toute l'assemblée d'estime et d'admiration pour Cléanthe; et les juges, frappés de cette grandeur d'âme, lui offrirent des présents considérables. 11 les refusa, en disant : » Vous voyez que j'ai un trésor dans mon travail. «
[Voyage cT Anténor.)
Un jour, en sortant du temple de Junon, Lysis rencontia sous le portique un de ses confrères, Euryphemus de Syracuse, qui, l'ayant prié de l'attendre un moment, alla se prosterner devant la statue de la déesse. Après une longue méditation, dans laquelle il s'engagea sans s'en apercevoir, il sortit par une autre porte. Le lendemain, le jour était assez avancé, lorsqu'il se rendit à l'assemblée des disciples. Ils étaient inquiets de l'absence dp Lysis : Euryphemus se souvint alors de la promesse qu'il en avait tirée; il courut à lui, le trouva sous le vestibule, et tranquillement assis sur la même pierre où il l'avait laissé la veille.
(Barthélémy, Vor. du jeune Auach.
Les disciples de Pythagore apprenaient à s'alarmer du moindre refroidissement entre eux. Lorsque, dans ces entretiens,
(i) Atlicnée r.ncontc la même liistoire des iilii losophcs Ménédème et Asclépi.idc, travailtaiif toutes les nuits d.uis un moulin nfiii de poiivd r pa-scr tout le jour avec les jihilusii]>tle9.
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ou s'agitaient des questions de philosophie, il leur éclia|)pait quelque expression d'aigreur, ils ne laissaient pas coucher le soleil sans s'ètie donné la main en signe de réconciliation. Un d'eux, en pareille occasion, courut chez son ami, et lui dit : « Oublions notre colère, et soyez le juge de notre différend. — J'y consens volontiers, reprit le dernier; mais je dois j ougir de ce qu'étant plus âgé que vous, je ne vous ai pas prévenu. » {Ici.)
Les pythagoriciens formaient une sorte de confrérie, qui avait ses signes de ralliement et ses marques de reconnaissance. L'un d'eux entra un jour, après une longue marche, dans une hôtellerie, où il tomba malade de fatigue. L'hôtelier compatissant l'entoura de soins , mais la maladie allait toujours s'aggravant. Enfin, se sentant sur le point de mourir, le ]iythagoricien inscrivit une figure sur ses tablettes, qu'il remit à son hôte, en lui disant de les exposer de façon à ce qu'elles fussent vues par tous les passants : <■ Je ne puis vous payer, dit-il; mais vous ne vous repentirez pas de m' avoir fait du bien, si vous suivez ma recommandation, i- Il mourut, et l'hôtelier l'ensevelit honorablement. Les tablettes étaient exposées depuis longtemps déjà quand un voyageur qui passait s'arrêta, et reconnut le symbole sacré. 11 entra chez l'hôtelier, l'interrogea, et le récompensa richement. (Jamblique, Fie ac Pythagore.)
Un jour Platon passait par Agrigente, dont les habitants étaient adonnés au luxe de la table et des édifices. « Les Agrigentins, dit-il, bâtissent comme :''ls devaient toujours vivre , et mangent comme s'ils mangeaient pour la dernière fois. » Quelqu'un lui dit : « Tout le monde médit de vous. — Laissez-les dire ; je vivrai de façon que je leur ferai changer de langage. »
( J'oyage d'Jtilénor, )
Isocrate, philosophe, était à la table de Kicocréon, roi de Chypre; on le pressait de parler et de fournir à la conversation : « Ce que je sais, dit-il, n'est pas de saison, ft ce qui serait ici de saison, je I ne le sais pas. »
Dioclès, apercevant Épicurc dans un temple, en posture de suppliant, s'écria : « Quelle fête! quel spectacle pour moi ! Je ne vis jamais mieux la grandeur de Jupiter, que depuis que je vois Épicure à genoux. •>
(Paiickoucke. )
On rapporte que Démocritc, âgé de cent neuf ans, s'ennuya de vivre. 11 retranchait tous les jours quelque peu de sa nourriture, et de cette manière il était enfin parvenu à éteindi-e presque tout à fait ce principe de feu qui vivifie nos corps ; il allait toucher à sa dernière heui'e lorsqu'une nièce qu'il aimait vint le supplier de ne pas se laisser mourir encore, parce que sa mort la priverait du plaisir de prendre part à une fête prochaine. Démocrile daigna, pour l'obliger, se résoudre à piolonger sa vie de quelques instants; et s'étant fait a[)porter du pain chaud, il vécut encore trois jours en le flfirant seulement.
{Anecdotes de médeciiie.)
Marc-Aurèle, près de monter sur le trône, laissa voir de la tristesse. Sa mère lui en demanda la raison : « Je vais régner, et vous vous étonnez de ma mélancolie ! »
(Capitolin, Fie de Marc-Aitrèlc.)
Xénophon était fort jeinie quand Socrate, le rencontrant, fut frappé de sa Ijcauté et de sa modestie. 11 lui barra le chemin avec son bâton, et, l'interrogeant à sa façon ordinaire , il lui demanda où l'on pouvait acheter les différentes choses nécessaires à sustenter la vie : « Au marché, répondit Xénophon. — Et où peuton apprendre à devenir bon et vertueux? — Je l'ignore, lui dit le jeune homme. — L'un est pourtant bien plus intéressant que l'autre, repartit le philosophe ; suismoi, et je te l'apprendrai. « — Dès ce moment, Xénophon devint le disciple de Socrate.
(Diogène Laèrce.)
Un homme se plaignait à Épiclète qu'il éprouvait des injustices qu'on ne faisait
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«m'a lui seul. « J'aime mieux apprendre, lui dit Épictèle , qu'on ne fait de pareilles injustices qu'à vous , que d'apprendre qu'on les fait à tout le monde. »
(^Mélanges d'une grande bibliothèque.)
Socrate ne fut pas toujours modeste dans sa coiffure : il avait des cheveux bouclés qui tombaient sur ses épaules. Un jour qu'il dormait dans un champ, des eufants s'approchent pour lui faire des niches. Les petits polissons accrochent chaque boucle de cheveux par le moyen d'un fil, à un petit pieu qu'ils fichent en terre. Le sommeil du sage est un sommeil profond. A la fin cependant Sociale s'éveille, s'aperçoit de l'espièglerie, et, loin de s'en fâcher, il prend tranquillement une paire de ciseaux, coupe ses cheveux, et remercie ces enfants de la leçon qu'ils lui ont donnée.
[Improvisateur français. )
Socrate, qui assistait rarement à la comédie, parce que les lois de la bienséance en étaient bannies, alla voir la comédie des Nuées, dirigée contre sa personne et ses doctrines par Aristophane , et afin de mieux marquer le mépris qu'il avait pour cette satire, il se leva du milieu des spectateurs, lorsqu'il s'aperçut que des étrangers cherchaient à le connaître.
(Xénophon. )
Un jour qu'Alexandre demandait au sceptique Anaxarque, qui était assis à sa taljle, ce qu'il pensait du repas, il répondit qu'il y manquait la tète d'un grand seigneur, dont on aurait dû faire un plat ; et en même temps il jeta les yeux sur Nicocréon, tyran de Chypre. Apres la mort d'Alexandre, Nicocréon, voulant aussi faire un plat du philosophe abdéritain, le fit mettre dans un mortier, et le fit piler avec des pilons de fer. Le philosophe dit au tyran de piler tant qu'il voudrait sou corps, qu'au moins il ne pourrait rien sur son âme. Nicocréon le menaça de lui faire couper la langue : « Tu ne le feras pas, petit efféminé », lui répondit Anaxarque , et l'ayant lui-même coupée avec ses dents, il la lui cracha au visage.
( Plutarquc, Vie d'Alexandre.)
Rousseau, renversé, en 1776, sur le chemin de Méuilmontant, par un énorme chien danois qui précédait un équipage, lesta sur la place, tandis que le maître de la berline, le président de Saint-Fargeau, le regardait étendu avec indifférence. Il fut relevé par des paysans et conduit chez lui, boiteux et souffrant beaucoup. Le magistrat, ayant appris le lendemain quel était l'homme queson chien avait culbuté, envoya un domestique demander au blessé ce que monsieur pouvait faire pour lui : « Tenir désormais son chien à l'attache, » reprit le philosophe. Et il congédia \c domestique.
( Curiosités anecdoliques.)
Spinosa était si sobre qu'il ne buvait généralement pas plus d'une pinte de vin par mois. On voit, par différents comptes trouvés dans ses papiers, dit son biographe Colerus, qu'il a vécu un jour entier d'une soupe au lait accommodée avec du beurre, ce qui lui revenait à trois sous, et d'un pot de bière d'un sou et demi. Un autre jour, il n'a mangé que du giuau apprêté avec des raisins et du beurre, et ce plat lui avait coûté quatre sous et demi. Afin de pouvoir se livrer en paix à ses spéculations philosophiques, il apprit l'art de tailler des verres d'optique, et il |)artageait son temps entre l'élude et la fabrication de ces verres. Quand il était las et qu'il voulait se relâcher l'esprit, il cherchait des araignées, qu'il faisait lutter ensemble, et des mouches qu'il jetait dans la toile d'araignée, et regardait ensuite cette bataille avec tant de plaisir qu'il éclatait quelquefois de rire. Il refusa plusieurs fois les dons et les legs qu'on lui voulait faire; cependant Jean de Wilt l'avait forcé d'accepter une rente de deux cents florins; mais ses héritiers, faisant difficulté de continuer cette rente, Spinosa leur mit son titre entre les mains avec une si tranquille indifférence qu'ils rentrèrent en eux-mêmes.
( Saisset, Précurseurs et disciples de Descartes. )
J'étais allé avec J.-J. Rousseau promener au mont Yalérien. Quand nous fûmes parvenus au sommet de la montagne, nous formâmes le projet d'aller demander à dîner aux ermites pour nolro
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argent. Nous arrivâmes chez eux avant qu'ils se missent à table ; et pendant qu'ils étaient à l'église, Rousseau me proposa d'y entier et d'y faire notre prière. Les ermites récitaient alors les litanies de la Providence. Après que nous eûmes prié Dieu dans une petite cliapelle, et que les ermites se furent acheminés à leur réfectoire, Jean-Jacques me dit avec attendrissement : « Maintenant, j'éprouve ce qui est dit dans l'Évangile : « Quand plusieurs d'entre vous seront rassemblés en mon nom, jeme trouverai au milieu d'eux. i> Il ya ici un sentiment de paix et de bonheur qui pénètre l'âme. « — Je lui répondis : « Si Fénelon vivait, vous seriez catholique. « Il me répondit, hors de lui et les larmes aux yeux : « Ah ! si Féneloii vivait, je chercherais à être son laquais, pour mériter d'êtreson valet de chambre. » (Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nature. )
L'histoire de la vie d'Emmanuel Kant est difficile à écrire, car il n'eut ni vie ni histoire. Il vécut d'une vie de célibataire, vie mécaniquement réglée et presque abstraite, dans une petite rue écartée de Kœniesberg, vieille ville des frontièies nord-est de l'Allemagne. Je ne crois pas que la grande horloge de la cathédrale ait accompli sa tâche visilile avec moins de passion et plus de régulai ité ([ue son compatriote Emmanuel l'ant. Se lever, boire le café, écrire, faire son cours, dîner, aller à la promenade, tout avait son heure fixe, et les voisins savaient exactement qu'il était deux heures et demie quand Emmanuel Kant, vêtu de son habit gris, .son jonc d'Espagne à la main, sortait de chez lui et se dirigeait vers la petite allée de tilleuls qu'on nomme encore à présent, eu souvenir de lui , l'allée du philosophe. 11 la montait et la descendait huit fois le jour, en quelque saison que ce fût, et quand le temps était couvert ou que les nuages noirs annonçaient la pluie, on voyait son domestique , le vieux Lampe, qui le suivait d'un air vigilant etinquiet, le parapluie sous le bras, véritable image de la Providence.
Quel contraste bizarre entre la vie extérieure de cet homme et sa pensée destructive! En vérité, si les bourgeois de Kœnigsberg avaient pressenti toute la portée de cette pensée, ils auraient éprouvé
devant cet homme un frémissement bien plus horrible qu'à la vue d'un bourreau qui ne tue que des hommes... Mais les bonnes gens ne virent jamais en lui qu'un professeur de philosophie, et quand il I)assait à l'heure dite, ils le saluaient amicalement et réglaient d'après Xm leur montre.
(H. Heiiie, De l'Allemagne.)
Philosophe {Définition du).
La nourrice de d'Alembert, témoin de son activité pour l'étude et de son indifférence pour les personnes de distinction qui venaient le visiter, et qui auraient pu, selon elle, contribuer à sa fortune, lui dit un jour, avec une sorte de compassion : « Vous ne serez jamais qu"uu philosophe. — Et qu'est-ce qu'un philosophe.* — Un fou qui se tourmente toute sa vie, pour qu'on parle de lui lorsqu'il n'y sera plus. »
{D' Alembertiana, )
Philosophes (Discussions des).
Un curé de village avait élevé quatre dogues : il appelait l'un Aristote, l'autre Descartes. Il avait donné à chacun un disciple, et avait entretenu les deux partis dans une grande animosité. Aiistote ne voyait point Descartes qu'il ne fût prêt à s'élancer sur lui pour le dévorer, et Descartes lui gardait une haine pareille. Quand le bon curé voulait se divertir, il appelait Aristole et Descartes ; chacun se rangeait à sa place : Aristote à la droite. Descartes à la gauche ; et chaque disciple se tenait à côté de son maître. Le curé parlait ensuite à Aristote, pour l'inviter à s'accommoder a vecDescarles; Aristote, par ses aboiements réitérés et ses yeux étincelants, disait qu'il ne voulait entendre à aucun accommodement. Il se tournait ensuite du côté de Descartes, à qui il ne parlait pas avec plus de succès : « Essayons, disait-il, ensuite, si en vous faisant conférer ensemble, vos esprits pourront se réunir ». 11 les faisait approcher; ils se parlaient d'abord en aboyant doucement : il semblait qu'ils se répondaient l'un à l'autre. Insensiblement, ils aboyaient plus fort, et puis se battaient deux contre deux, lls.se .seraient étranglés si le curé, par l'autorité qu'il s'était conservée, ne les avait séparés. Le bon curé prétendait
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