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«L'avantage, répondit-il, de pouvoir converser avec moi-même. »
(Diogèiie de Laërte. )
Philosophie après boire.
Chapelle fit un jour partie avec MM. de J,. , de N..., et de L... (1), pour aller se réjouir à Auteuil avec leur ami. « Nous venons souper avec vous, dirent-ils à Molière. — J'en aurais , dit-il , plus de plaisir si je pouvais vous tenir compagnie ; mais, ma santé ne mêle permettant pas, je laisse à M. Chapelle le soin de vous régaler du mieux tpi'il pourra. « Ils aimaient trop Molière pour le contraindre ; mais ils lui demandèrent du moins Baron. « Messieurs, leur répondit Molière, je vous vois eu humeur de vous divertir toute la nuit; le moyen que cet enfant puisse tenir! il en serait incommodé : je vous prie de le laisser. — Oh parbleu! dit M. de L..., la fête ne serait pas bonne sans lui, et vous nous le donnerez. « Il fallut l'ajjaiidonner; et Molière prit son lait devant eux , et s'alla coucher.
Les convives se mirent à table. Les commencements du repas furent froids ; mais le vin eut bientôt réveillé Chapelle, et le tourna du côté de la mauvaise humeur. « Parbleu, dit-il, je suis un grand fou de venir m'enivrer ici tous les jours pour faire honneur à Molière ; je suis bien las de ce train-là , et ce qui mi; fâche , c'est qu'il croit que j'y suis obligé. » La troupe, presque toute ivre, approuva les plaintes de Chajielle. On continue de boire, et insensiblement on changea de discours. A force de raisonner sur les choses qui font ordinal.^^ient la matière de semblables repas entre gens de cette espèce , on tomba sur la morale vers les trois heures du matin. « Que notre vie est peu de chose ! dit Chapelle; qu'elle est remplie de tiaverses ! Nous sommes à l'affût pendant trente ou quarante années pour jouir d'un moment de plaisir, que nous ne trouvons jamais.
Notre jeunesse est harcelée par de maudits parents, qui veulent que nous nous mettions un fatras de fariboles dans la tète. Jemesoucie, morbleu, bien, ajouta-
(i)Lcs convives que Griniaiivst n'nso no étaient Jons.ic, Nontouillet, l.ulli, Dcsimai quelques autres.
t-il, que la terre tourne, ou le soleil ; que ce fou de Descaites ait raison, ou cet extravagant d'Aristote !... Nous ne sommes pas débarrassés de ces fous-là , qu'on nous éiourdit les oreilles d'un établisse iîient. Toutes ces femmes , dit-il encore en haussant la voix, sont des animaux
qui sont ennemis jurés de notre repos
— Tu as, parbleu, raison, mon cher ami ,
répondit! en l'embrassant. La vie est
un pauvre partage ; quittons-la. De peur que l'on ne sépare d'aussi bons amis que nous le sommes, allons nous noyer de compagnie : la rivière est à notre portée. — Cela est vrai, dit N., nous ne pouvons jamais mieux prendre notre temps pour mourir bons amis, et dans la joie; et notre mort fera du bruit. »
Ainsi ce glorieux dessein fut approuvé tout d'une voix. Ces ivrognes se lèvent , et vont gaiement à la rivière. Baron courut aveitir du monde , et éveiller Molière, qui fut effrayé de cet extravagant projet , parce qu'il connaissait le vin de ses amis. Pendant qu'il se levait, les convives avaient gagné la rivière . et s'étaient déjà saisis d'un petit bateau pour prendre le large , afin de se noyer en plus grande eau. Des domestiques et des gens du lieu furent promptement à ces débauchés , qui étaient déjà dans l'eau, et les repêchèrent. Indignés du secours qu'on venait de leur donner, ils mirent l'épée à la main, coururent sur leurs ennemis, les poursuivirent jusque dans Autetiil , et les voulaient tuer. Ces pauvres gens se sauvent la plupart chez Molière , qui , voyant ce vacarme, dit à ces furieux : « Qu'est-ce donc, messieurs , que ces coquins-là vous ont fait .^ — Comment, morbleu , dit J. , qui était le plus opiniâtre à se noyer, ces malheiu-eux nous empêcheront de nous noyer .^... Pouvonsnous faire moins que de les en piniii ? — Vous avez raison , répondit Molière.
Sortez d'ici , coquins, que je ne vous assomme, dit-il à ces pauvres gens, paraissant en colère. Je vous trouve bien hardis de vous opposer à de si belles actions 1 » Ils se retirèrent, marqués de quelques coups d'épée.
— Comment ! messieurs, poursuit Mo • lière, que vous ai-je fait pour former un si beau projet sans m'en faire part ?
Quoi ! vous voulez vous noyer sans moi? Je vous croyais plus de mes amis. — Il a, parbleu, raison, dit Chapelle ; voilà
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une injustice que nous lui faisions. Viens donc le noyer avec nous. — Oh! doucement, répondit Molière ; ce n'est point ici une affaire à entreprendre mal-à-propos : c'est la dernière action de noire vie, il n'en faut pas manquer le mérite. On serait assez malin pour lui donner un mauvais jour si nous nous noyions à l'heine qu'il est ; on dirait à coup sûr que nous l'aurions fait la nuit , comme des désespérés, ou comme des gens ivres. Saisissons le moment qui nous fasse le plus d'honneur, et qui réponde à noire conduite. Demain, sur les huit à neuf heures du matin , ])ien à jeun et devant tout le monde , nous irons nous jeter, la léte devant , dans la rivière. — J'approuve fort ses raisons, dit N., et il n'y a pas le petit mot à dire. — Morbleu, j'enrîige, dit L. ; Molière a toujours cent fois plus d'esprit que nous. Voilà qui est fait, remettons la partie à demain, et allons nous coucher, car je m'endors. »
(Grimarest, Vie de Molière.)
Philosophie conjiig^nlc.
Etant à Venise sur un balcoii , avec madame la duchesse d'Osnahruck , aujourd'hui duchesse de Hanovre , je lui montrai M. le duc, son mari, qui parlait à une noble Vénitienne qui était fort belle : « Il m'importe peu , dit-elle en riant, que M. le duc promène son cœur tonte la journée, pourvu que le soir il me le rapporte. «
( Citevrœa/ia.)
Un habitant de la petite rue des Vecchietti , à Gènes, rentrant chez lui au moment où l'on s'y attendait le moins, surprit sa femme en flagrant délit d'adultère. Au lieu de se livrer à des emportements qu'un pareil spectacle aurait rendus légitimes , il garda tout son sangfroid, et, plein de mépris pour la femme qui le trahissait et pour son conijilice, il les chassa de sa maison. Cela fait, il éleva un catafalque au milieu de la chambre nuptiale, invita ses amis et ses voisins , et célébra un service funèbre en l'honneur de sa femme, qui n'existait plus pour lui (1). Ensuite , il illumina ses croi-
(i) Ll- marquis du Moiitospan , relire dans set
sées, fît venir deux musiciens ambulants, et passa toute la nuit à danser et à boire avec ses amis. Peudant deux jours , il a continué la fête, et se montre l'homme le plus content du monde depuis qu'il est débarrassé de sa femme.
(Larcher et JuUien.)
Un de nos premiers ducs et pairs , ayant surpris sa femme en flagrant délit, se contenta de dire : « Eh ! madame, si quelque autre que moi eût e\i la même indiscrétion!... » Et il referma doucement la porte (1).
( Grimm, Correspondance.)
Madame de P... trompait depuis longtemps son mari, qui était cependant un modèle de fidélité. Un beau jour, la vertu du pauvre M. de P... succomba. Madame de P... l'apprit : « Enfin I » dit-elle. (P.-J. Stahl.)
Le journaliste M... (Merle) avait épousé la célèbre M... D... (Marie Dorval), qui ne fut pas, dit-on , ini modèle de fidélité conjugale. M. , comme le bon Panurge, n'en faisait pire cliair. Il se bornait à faire lit à part , quoique leurs chambres fussent contiguës.
Un soir que , fatigué des travaux du jour, il s'endormait du sommeil d'un philosophe , il fut tout à coup éveillé par (les sanglots et des phrases entrecoupées. C'était un amant de sa femme qui, ayant gagné la femme de chambre , venait de s'introduire près du lit de sa maîtresse. Cet amant s'était laissé entraîner à une infidélité qu'on lui reprochait amèrement. Vainement protestait-il de ses bonnes intentions pour l'avenir, vainement assurait-il qu'il ne le ferait plus, on refusait d'entendre ses excuses. ^
La scène se prolongeait et empêchait le pauvre M... de dormir. Fatigué de ce bruit, ennuyé, excédé : « Mais, ma bonne amie, s'écria-t-il, puisqu'il te dit qu'il ne le fera plus ! »
(H. Castille,7'o/-^rn(/.î historiq.)
terres, porta jusqu'à sa mort le deuil de sa femme vivante, mais infidèle.
(i) Voir Mari peu gênant. Ou a raconté aussi un trait analogue du journaliste Merle, dont il est question ci-contre.
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Philosophie eu défaut.
Au temps de Law, la contagion de l'agiotage avait gagné de proche en proche, au point de faire tourner les meilleures tètes : c'est ce que prouve l'anecdote de La Mothe et de l'abhé Terrasson. Ces deux philosophes, renommés par leur bon sens et la justesse de leur dialectique, dissertaient un soir sur la folie du jour el s'en moquaient. Qut Ique temps après, ils se trouvèrent nrz à nez dans la rue Quincampoix. Honteux , ils \oulurent d'aljord se fuir; mais enfin, n'ayant rien à se reprocher, ils convinrent qu'il ne fallait jurer de rien , et furent , chacun de leur côté, faire la meilleure négociation possible.
(Galerie de l'ancienne cour.)
Philosophie militaire.
Des Français, après le combat de Patrimonio, en 17G8 , disaient à un Corse prisonnier : « Comment osez-vous faire la guérie sans hôpitaux, sans chirurgiens , presque certains de mourir, si vous recevez une blessure.' Et que faitesvous donc quand vous êtes blessés? — Nous mourons , >> répondit froidement le Corse. (Ici.)
Physionomistes.
Un jour Lavater profehsait à Zurich, dans son école physionomiste. Pendant la séance, un étranger s'introduit dans la salle, monte sur les bancs, se place entre les auditeurs, et reste quelques minutes attentif à la curieuse leçon du maître. Dès que cet étranger est sorti, ! —vatcr s'interrompt, regarde bien si on ne l'écoute pas du dehois, et reportant les yeux sur ses disciples ; » Messieurs, dit-il, j'ai trop de bonne foi pour ne pas vous avouer que ma science est absolument conjecturale. Ainsi n'allez pas vous figurer dans mes énonciations une infaillibilité qui 'n'y est pas, et qui n'est peut-être nulle part. Tenez, par. exemple, messieurs, si j'en crois les notions de mon art, l'inconnu qui vient de s'éloigner porte sur sa physionomie tous les signes caractéristiques de l'homicide, et je ne doute pourtant pas qu'il ne soit un fort honnête homme. « La séance finit. On sort, on s'informe. Cet honnête homme était un
des assassins de Gustave III, le comte de Ribbing.
( Charles Brifaut , Récils (Citn vieux parrain. )
Le comte de Broglie, qui ne pouvait lieu dissimuler, étant à la table de M. le duc d'Orléans, dit : « Votre Altesse Royale sait bien que je ne suis pas u:i mauvais physionomiste. » Puis, regardant fixement le sieur Law, qui était aussi à la même table, continua de dire : « Suivant les règles de la physionomie, il me parait qu'avant six mois M. Law sera pendu par ordre de Votre Altesse. » On peut s'imaginer si cette prédiction plut à M. Law. ( Buvat, Journal de la Régence.)
Pianistes.
Habeneck, le grand musicien et le chef d'orchestre sans égal, nourrissait contre les chanteurs, et surtout contre les pianistes, une certaine animosité, motivée par les libertés inexcusables que ces deux classes d'aitistes prennent trop souvent avec la mesure. Son sentiment s'exhalait souvent en boutades, dont quelques-unes sont restées célèbres.
Un jour, faisant partie d'un jury de concours pour le piano, il tourna tout à coup sa grosse tète bourrue vers Adolphe Adam, et, le voyant très-attentif : .< A quoi pensez-vous donc, Adam? lui dit-il. — Parbleu! reprit celui-ci, j'écoute; c'est, il me semble, assez nécessaire pour se faire une opinion. — Pas besoin, dit amèrement Habeneck; j'ai ma montre devant moi : celui qui joue le plus vite, celui-là est le premier prix.
— Alphonse Karr, parlant d'un pianiste renommé, le vicomte de Morgenstein, a résumé ainsi son opinion railleuse sur ce virtuose, inventé par lui :
« Il faisait à la minute deux notes de
moins que Kalkbrenner; mais il était
jeune, et ou espérait qu'il travaillerait. »
( Nestor Roqueplan, Constitutionnel.)
Pièces compronietlaules {Suppression de).
Cosnac était un homme de qualité de Guyenne, qui avait fait grand bruit par son esprit tt par ses intrigues autrefois, étant évêquede Valence et premier aumô-
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nier de Monsieur (1). Il s'était entièrement attaché à feu Madame, pour laquelle il a fait des choses tout à fait singulières. 11 était sou conseil et son ami de cœur, et le roi lui en savait gré. li ne put pourtant refuser à Monsieur de le faire chercher et arrêter, sur ce qu'il avait disparu, avec soupçon qu'il était allé se saisir de jiapiers qui inquiétaient la jalousie de Monsieur, pour les rendre à Madame, et que Monsieur voulait avoir. Madame, avertie par le roi, en donna aussitôt avis à M. de Valence, qui se cacha dans une auberge obscure, à un coin de Paris. Mais Monsieur mit de tels gens en campagne (pi'il fut découvert, et qu'un matin la maison fut investie. A. ce bruit, l'évèque ne perdit point le jugement ; il se mit tout aussitôt à crier la colique; et l'oflicier qui entra pour l'arrêter le trouva dans des contorsions étranges. L'évèque, sans disputer, comme un homme qui n'est occupé que de son mal, dit qu'il va mourir s'il ne prend un lavement sur l'heure , et qu'après qu'il l'aura rendu il obéira, et continue à crier de toute sa force. L'oi'licier, qui n'eut pas la cruauté de l'emmener en cet état, se hâta d'envoyer quérir un lavement pour achever plus tôt sa capture, mais il déclara qu'il ne sortirait point de la chambre qu'avec le prélat.
Le lavement vint, il le prit, et quand il fut question de le rendre, il se mit sur un large pot dans son lit, sans en sortir. 11 avait ses raisons pour un si bizarre manège. Les papiers qu'on lui voulait prendre étaient avec lui dans son lit, parce que depuis qu'il les avait il ne les quittait point. En rendant son lavement, il les mit adroitement par-dessous sa couverture au fond du pot, et opéra par-dessus, de façon à n'en être plus en peine. S'en étant défait de cette façon, il dit qu'il se trouvait fort soulagé, et se mit à rire comme un homme qui se sent revenir de la mort à la vie après de cruelles douleurs, mais en effet de son tour de souplesse , et de ce que cet officier si vigilant n'aurait que la puanteur de sa selle , avec laquelle les paj)iers furent jetés au privé (2).
( Saint-Simon, Mémoires.)
(i) Frère de Louis XIV.
(y) Voy. les Mémoires de D.inicl de Cosn.ic, publiés par la Socit-té de l'histoire de l'rance ,2 volumes in- 8", Paris, iSSa).
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Le duc de Richelieu fut mis à la Bastille pour avoir trem|>é dans la conspiration de Cellamare. D'Argenson rapporte, dans ses Mémoires, qu'il avait reçu luie lettre d'Alheroni qui ne le quittait pas. et (]u'il cachait tontes les nuits so\is son chevet , — lettre si compromettante, qu'elle aurait suffi pour le faire condamner à mort. Lorsqu'on vint l'arrêter, il était encore au lit. On l'entoure. 11 n'oppose pas la moindre résistance, et demande seulement qu'on le laisse satisfaire un besoin avant de l'emmener, et, ce disant, il prend son vase de nuit. Le premier mouvemeut des gens respectueux % est de détourner la tète. Le duc en profite pour avaler la lettre sans que personne s'en aperçoive, et se laisseemmener.
(V. Fournel, H'ist. anecJ.des qua rarite faiilciiils.)
Le cardinal Dubois était marié depuis de longues années, par conséquent fort obscurément. 11 paya bien sa femme pour se taire quand il eut des bénéfices; mais quand il pointa an grand, il s'en trouva fort eml)arrassé. Sa bassesse ne lui laissait que les élévations ecclésiastiques, et il était toujours dans les transes que sa femme ne l'y fit échouer. Sou mariage s'était fait dans le Limousin et célébré dans une paroisse de village. Nommé à l'archevêché de Cambrai, il prit le parti d'en faire la confidence à Breteuil, et de le conjurer de n'oublier rien pour enlever les preuves de son mariage avec adresse et sans bruit.
Dans la posture où Dubois était déjà, Breteuil vit les cieux ouverts pour lui s'il pouvait réussir à lui rendre un service si délicat et si important. Il avait de l'esprit et il sut s'en servir. Il s'en retourna diligemment à Limoges, et tôt après, sous prétexte d'une légère tournée pour quelque affaire subite, il s'en alla, suivi de deux ou trois valets seulement, ajustant son voyage de façon qu'il tomba, à ' une heure de unit, dans ce village où le mariage avait été célébré, alla descendre cher le ciné, faute d'hôtellerie, lui demanda familièrement la passade comme un homme que la nuit avait surpris, qui mourait de faim et de soif et qui ne pouvait aller plus loin. Le bon curé, transporté d'aise d'héberger M. l'intendant,
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pii'l ara à la hâte tout ce qu'il put trouver chez hiij et eut l'Iiouneiir de souper tête à tête avec lui , tandis que sa servante régala les deux valets, dontBieteuil se défit, ainsi que delà servante, pour demeurer seul avec le curé.
Breteuil aimait à boire et y était expert. Il fit semblant de trouver le souper bon et le vin encore meilleur. Le curé, charmé de son hôte, ne songea qu'à le reforcer, comme on dit dans la province. Le broc était sur la table ; ils s'en servaient tour à tour avec une familiarité qui transportait le bon curé. Breteuil, qui avait son projet, en vint à bout , et enivra le bonhomme à ne pouvoir se soutenir, ni voir, ni proférer un mot. Quand Breteuil eut, en cet état, achevé de le bien noyer avec quelques nouvelles lampées, il profita de ce qu'il en avait tiré dans le premier quart d'heure du souper. 11 lui axait demandé si ses registres étaient en bon ordie, et depuis quel temps, et, sous prétexte de sûreté contre les voleurs, où il 1rs tenait et où il en gardait les clefs, tellement que, dès que Breteuil se fut bien assuré que le curé ne pouvait plus faire usage d'aucun de ses sens, il prit ses clefs, ouvrit l'armoire, en tira le registre des mariages qui contenait l'année dont il avait besoin, en détacha bien proprement la feuille qu'il cherchait, et, malheur aux autres mariages qui se trouvèrent sur la même f» uille, la mit dans sa poche, et rétablit le registre où il l'avait trouvé, referma l'armoire et remit les clefs où il les avait prises. Il ne songea plus, api es ce coup, qu'à attendre le crépuscule du matin pour s'en aller ; laissa le bon curé cuvant profondément son vin, et donna quelqufs pistoles à la "^xvante.
Il s'en alla de là à Brive, chez le notaire, dont il s'était bien informé, qui avait l'étude et les papiers de celui qui avait fait le contrat de mariage, s'y enferma avec lui, et de force et d'autorité, se fit remettre la minute du contrat de mariage. 11 manda ensuite la femme, des mains de laquelle l'abbé Dubois avait su tirer l'expédition de leur contrat de mariage , la menaça des plus profonds cachots si elle osait dire jamais une parole de son mariage, et lui promit monts et merveilles en se taisant. H l'assura de plus que tout ce qu'elle pourrait dire et faire serait en pure perte, parce qu'on
avait mis ordre à ce qu'elle ne pût rien prouver, et à se mettie en état, si elle osait branler, de la faire condamner de calomnie et d'imposture, et la faire raser et pourrir dans la prison d'un couvent. Breteuil remit les deux importantes pièces à Dubois, qui l'en récompensa de la charge de secrétaire d'État quelque temps après.
La femme n'osa souffler. Elle revint à Paris après la mort de sou mari. On lui donna gros sur ce qu'il laissait d'immense. Elle a vécu obscure, mais fort à son aise, et est morte à Paris plus de vingt ans après le cardinal Dubois, dont elle n'avait point eu d'enfant (1).
(Saint-Simon, Mémoires.)
Piédestal.
Lulli, dans sa jeunesse, avait été page chez M"*' de Moutpensier, (pi'il amusait par ses saillies et par l'art avec lequel il jouait du violon. Cette princesse, se promenant un jour dans les jardins de Versailles, disait à d'autres dames : •<. Voilà un piédestal sur lequel on aurait &'i mettre une statue. » La princesse continue sou chemin. Lulli, qui avait entendu ce qu'elle avait dit, se déshabille complètement, et en cet état de pure nature, il monte sur le piédestal, et attend, dans l'attitude d'une statue, que M"^ de Moutpensier repasse. La princesse revient eu effet quelque temps après. Apercevant de loin une figure , sur le piédestal où elle avait souhaité qu'il yen eût une, elle ne l'ut |)as médiocrement surprise. « Est-ce un enchantement, dit-elle, que ce que nous voyons? » Elle s'avance, et ne reconnaît la vérité que lorsque, très-proche du piédestal, elle ne put clouter que la statue ne fût animée. Les dames et les seigneurs qui accompagnaient la princesse voulurent faire punir sévèrement l'auteur de cette polissonnerie; mais elle lui pardonna en faveur de son imagination burlesque, et cette folie, qui semblait devoir peidre Lulli, fut le premier pas qui le conduisit à la fortune.
[Dictio/in. des hommes illustres.)
(i) A peine esl-it besoin de dire que rien n'est moins prouvé que toute cette liistoire. Saint-Simon s'est fait ici, comme souvent, l'écho d'une légende satirique, à l'appui de laquelle il serai), difficile d'apporter aucune preuve.
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On a raconté par le monde que l'homme aux calenil)Ours, le marquis de Bièvre, ayant longtemps fait la cour à M"'" de Staël, la laissa ensuite, comme c'est l'usage. Cette dame l'agaçait un jour au bal de l'Opéra, et croyant n'en être pas reconnue, elle lui montra son pied : « Fi, le vilain piédestal! s'écria le (^pied de Staël).
(^Improvisateur français.)
s ecria le marquis
Pierre philosophale.
Un peintre nommé Brendel, entêté de l'alchimie, vint trouver Rubens, et lui proposa de s'associer avec lui pour la découverte du grand œuvre, à laquelle il se prétendait sur le point d'atteindre. «Vous êtes venu trop tard, lui dit Rubens. Vingt ans plus tôt j'aurais pu être tenté de la fortune que vous m'offrez; mais je possède ce qui n'est encore que l'objet de vos recherches. Mes pinceaux m'ont fait trouver depuis longtemps la pierre philosophale. »
{Anecdotes des Beaux-Arts),
Piété filiale.
Une Romaine, femme du peuple, dont la condition ohscure nous a déroijé le nom, venait d'accoucher, quand sa mère fut mise dans une prison, pour y subir le supplice de la faim : elle oJJtint d'aller la voir; mais elle était fouillée à chaque fois par le geôlier, de peur qu'elle n'apportât quelque aliment. On la surprit allaitant sa mère. Saisis d'admiiation, les magistrats accordèrent le salut Je la mère à la j)iété de la fille; ils allouèrent des aliments à l'une et à l'autre leur vie durant; et le lieu où la scène s'était |)assée fut consacré à la déesse Piété, à aquelle, sous le consulat de C. Quinctius et de Manius Acilius (an de Rome GOi), un tenqile fut érigé sur l'emplacement de la prison.
(Pline l'ancien. Histoire naturelle.)
Le président Jeanniu était fds d'un tanneur d'Autun en Bourgogne. Du temps qu'il était à M. de Mayenne, il traita ce prince à Autun dans la maison paternelle, lui présenta son père, avec son tablier de conoyeur, en lui disant : « Monsieur, voilà le maître de la maison ; c'est j
lui qui vous traite. » M. de Mayenne le reçut à bras ouverts, et le fit mettie au haut bout.
(Tallemant des Réaux.)
Pirate et conquérant.
Alexandre reprocliait à un pirate sa condition : » Je suis pirate, lui dit celui-ci, parce que je n'ai qu'un vaisseau; car si j'avais une armée, je serais un conquérant. «
(L'abbé Bordelon, Diversités CU' rieuses.)
Place emportée.
C'est un fait certain et connu des amis de M. d'Aiguillon, que le roi ne l'a jamais nommé ministre des affaires étrangères; ce fut M™" du Barry qui lui dit " Il faut que tout ceci finisse, et je veux que vous alliez demain matin remercier le roi de vous avoir nommé à la place. » Elle dit au roi : « M. d'Aiguillon ira demain vous remercier de sa nomination à la place de secrétaire d'État des affaires étrangères. » Leroinedit mot. M.d'Aignillon n'osait pas y aller; M"'" du Barry le lui ordonna ; il y alla. Le roi ne lui dit rien, et M. d'Aiguillon entra en fonctions sur-le-champ.
( Chamfort. )
Placet original.
Un homme à talents, voulant obtenir une grâce de M. le Régent, lui présenta un placet, dans uu moment où il était presque seul, et que le suppliant avait su se ménager. Ce placet était dans la forme ordinaire. Quand le Régent l'eut lu, le demandeur lui dit : « Si Son Altesse voulait le relire, le voici en vers.' — Volontiers, lui dit le duc d'Orléans, donnez. « Quand il eut vu les vers, mon homme demanda la permission de le chanter, on le lui permit; il chanta. A peine eut-il fini qu'il dit : « Si monseigneur le souhaite, je vais le danser .^ — Oh! dansez-le, lui répondit le Régent; je n'ai jamais vu de placet dansé, et , pour la nouveauté du fait, je vous accorde ce que vous demandez. ..
(Collé, Journal.)
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Un jour Desmarets, accusant pul^liqucment M. Boileau-Despiéaux d'avoir volé dans Ju vénal et dans Horace les richesses qui brillent dms ses satires : « Qu'imporle? répondit un homme spirituel à Desmarets; avouez du moins, monsieur, que ses larcins ressemblent à ceux des partisans du temps passé : ils lui servent à faire une belle dépense, et tout le monde en profite. »
(Bordclou, Diversités curieuses.)
Un jeune homme vint lire à Piron une tragédie qui allait bientôt être jouée.
Après quelques vers, Piron ôta son bonne! et continua ce manège à vingt reprises dilférentes. L'auteur de la pièce, étonné de ce geste si souvent répété, lui en demanda la raison. <c C'est, dit-il, que je salue de vieilles connaissances (1). »
( Mémoires anecd. )
M. Aulreau, connu par plusieurs comédies jouées sur le Théâtre-Italien, avait fait des paroles fort jolies sur un air d'un opéra nouveau. Un petit-maître, sur un de ces bancs qui environnent le grand bassin des Tuileries, se les attribuait et en recevait les compliments : le hasard fit passer M. Autreau : un de ses amis, qui était sur le même banc , l'arrêta el lui dit : « Voilà monsieur, qui se dit auteur de ces paroles qui courent sur un tel air et qui commencent par... » M. Autreau répondit avec un sang-froid qui fit rire tous les assistants , et qui couvrit le fanfaron de confusion : « Pourquoi monsieur ne les aurait-il pas faites? Je les ai bien faites, moi ! »
(L'abbé DalainvaL... Ana ou bi^'urrures calotines.)
Plaire [J^'écessité de).
Le philosophe Xénocrale était trop grave et trop sévère. Platon lui disait souvent : « Xénocrate, sacrifie aux Grâces. »
(Diogcne de Lacrle.)
i) Dans la Correspondance de Grinim (vm, Ii4), les deux personnages en scène sont l'alilié Voisenon et le marquis de Ximenès. Voisunon y est le Piron.
Plaisanterie déplacée.
La reine (Marie Leczinska) ne peut veiller dans sa chambre ni y rester après son souper. Il faut qu'elle aille causer chez quelque dame du palais, surtout chez la duchesse de Villars, sa dame d'atours.
Là se trouvent le cardinal de Tencin, souvent mon frère, toujours le sieur de Moncrif, l'abbé de Broglie, Tressan , exempt des gardes, etc. On y médit assez joliment; la conversation est même fort gaie, à en juger par le propos qui y fut tenu l'autre soir.
On disait que les houssards faisaient des courses dans nos provinces, et approcheraient bientôt de Versailles. La reine dit : « Mais si j'en rencontrais une troupe,, et que ma garde me défendit mal.' -— Madame dit quelqu'un. Votre Majesté courrait grand risque d'être houssardée. — Et vous, monsieur de Tressan, que feriez-vous .' — Je défendrais Votre Majesté au péril de ma vie. — Mais si vos efforts étaient inutiles .' — Madame, il m'arriverait comme au chien qui léfend le dîner de son maître : après l'avoir défendu de son mieux, il se laisse tenter d'en manger comme les autres. »
Propos agréable et galant , si l'on veut,
d'égal à égal, mais bien inconvenant,
l'on m'avouera, de Tressan à la reine. La
reine est si bonne qu'elle ne fit qu'en rire.
( Marquis d'Argeuson, Mémoires. \
Plaisanterie nnitiue de liouis XIV.
Les plus anciens courtisans se rappe- • 'ient d'avoir entendu faire une plaisanterie à Louis XIV, mais on ne pouvait eu citer une autre. C'était quelque temps a|)rès avoir fait construire la ménagerie à l'extrémité d'une des branches du canal de Versailles. Il y faisait élever des dindons , et allait assez souvent les visiter dans ses promenades. Un jour qu'il ne les trouva pas en bon état, il fit appeler l'inspecteur, qui avait le titre de capitaine, et lui dit du ton le plus imposant : « Capitaine, si vos dindons ne profitent pas mieux, je vous casserai, et je vous mettrai à la queue de la compagnie. » La vérité de cette anecdote, curieuse parce qu'elle est unique, m'a été confirmée par l'un des descendants de ce prince.
(De Lévis, Souvenirs et portraits.)
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Plaisir {Ji/es du).
Le premier chagrin vif et profond <[iie j'aie éprouvé fut causé (lar le départ de mon père, qui lit un voyage à Paris, en assurant qu'il reviendrait dans six mois. Au Ijout de trois mois , ma mère voulut préparer nue fête j)0ur son retour. EUe. avait beaucoup de talent naturel pour la poésie , quoKpi'elle n'en sût pas parfaitement les règles. Elle composa une espèce d'opéra comique dans le genre cliam- ))étre , avec un prologue mythologi(iue ; j'y jouais l'Amour. De plus, ou voulut jouer une tragédie , on choisit Iphigéith; en Juiide; ma mère joua Clytcmiiestre, et l'on me donna le rôle d'Iphigénie. Un médecin de Bourhon-Lancy , nommé le docteur Pinot, se chargea du rôle d'Agamemnon; son fils aîné, âgé de dix-huit ans, eut un succès prodigieux dans celui du bouillant Achille : il était en effet Xvk%-bouUlant , son génie théâtral avait deviné toutes les contorsions, les convulsions, les tapements de pied et les cris terribles que l'on a tant applaudis depuis à Paris sur le théâtre. Ma mère, pour nous faire des habits, sacrifia sans pitié ses ])lus belles robes. Je n'oublierai jamais que , dans le prologue , mon habit à'Jinour était couleur de rose, recouvert de dentelle de point parsemée de petites fleurs artihcielles de toutes couleurs ; il ne me venait que jusqu'aux genoux.
.T'avais de petites bottines couleur de paille et argent, mes longs cheveux abattus et des ailes bleues. Mon habit d'Iphigénie, sur un grand panier, était de laïupas, couleur de cerise et argent, garni do martre. Comme ma mère n'avait point de diamants, elle avait fait venir de Moulins une grande quantité de fausses pierreries qui complétaient notre magnifique parure. Il y avait dans le prologue un endroit qui me plaisait beaucoup, et certainement l'idée en était neuve.
Comme je l'ai dit, je représentais l'Amour ; un petit garçon du village représentait un Plaisir ;']e chantais un couplet dans lequel j'étais censée m'adresser à mon père, et je disais à la fin de ce couplet :
Au Plaisir j'arrnclie les ailes Pour le mieux fixer près Ue vous.
En achevant cela, je me jetais sur le petit Plaisir, et je lui arrachais en effet
les ailes; mais il arriva un jour, à um belle répétition habillée, que les ailes étant trop fortement attachées , elles me résistèrent ; je secouai vauiement le Plaisir, les ailes ne vinrent point; je m'y acharnai, je jetai par terre ie Plaisir pleurant à chaudes larmes , je ne lâchai pas, tout terrassé qu'il était , et j'en vins à mon honneur : j'arrachai les ailes du Plaisir désespéré et jetant les hauts cris (1). (M""" de Geniis, 31cinoi'-es.)
Plaisir {Passion po
le).
Théophraste raconte que les rois de Perse font promettre, à son de trompe, une grande somme d'argent à celui qui aura imaginé le moyen de procurer quelque plaisir au roi.
(Athénée.)
Plaisir défendu.
Un des plaisirs des daines espagnoles , me disait Arlequin, c'est de se donner tour à tour du chocolat. Un jour se rencontrant cinq ou six ensemble, elles trouvèrent le chocolat si bon , que l'une de la compagnie dit qu'elle voudrait bien qu'il y eut du péché à en prendre, afin qu'elle le trouvât plus excellent.
(Cottolendi.)
Plaisirs innocents.
Le mari de la duchesse de Longneville était gouverneur de Normandie. 11 fallait qu'elle allât le rejoindre ; mais elle ue se
(i) Il vint un monde énorme de Bourbon-Lancy et de Moulins; et ces fêtes, qui se renouvelèrent, devaient coûter beaucoup d'argent. On trouva' que l'habit d'Amour m'allait si bien , qu'on me le fit porter d'habitude; on m'en fit faire plusieurs. J'avais mon habit d'Amour pour les jours ouvriers, et mon habit d'Amour des dimanches. Ce jour-là seulement, pour aller à l'église, on ne me mettait pas d'ailes, et l'on jetait sur moi une espèce de manie de taffetas couleur de capucine, qui me couvrait de la tète aux pieds. Mais j'allais journellement me promener dans la campagne avec tout monattir.iil d'Amour, un carquois sur l'épaule et mon arc à la main. Au ch.iteau, ma mère et tous les voisins ses amis ne m'appelaient jamais que V Amour ; ce nom me resta. Tels furent régulièrement mon costume et mes occupations pendant plus de neuf mois. Il Y eut dans mon éducation un inconcevable mélange de choses profanes et de pieuses cérémonies : par exemple, je suivais toujours habillée , en «nge toutes les processions de la Fête-Dieu. (.M'"« de Gcnlis).
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souciait millement de quitter la cour, car elle y laissait des gens qu'elle aimait mieux que son mari, et comme on la voyait fort triste, et qu'on lui proposait de jouer, de chanter ou de se promener pour se distraire, elle répondit : « Je n'aime pas les plaisirs innocents. >-
{ Duchesse d'Orléans , Correspondance.)
Plantation stratég'ique.
Une particularité se rattache au souvenir du maréchal Lannes à Maisons. Le visiteur remarque aujourd'hui, sur les pelouses qui s'étendent devant le château, un certain nombre de peupliers disposés dans un ordre incompréhensible. Chacun de ces arbres représente un corps de trouj)cs, et leur ensemble le plan stratégique d'une des batailles gagnées par le maréchal. Le vainqueur avait lui-même planté ces peupliers.
(H. ÎSicolle, Le cliàieau de Maisons.)
Plats supplémentaires.
On sait que M"5« de Maintenon, lors de son premier mariage , était fort pauvre. Un soir qu'elle avait du monde à souper, et qu'elle n'avait pas de rôti, son laquais, qui ne manquait pas d'esprit, dii à cette dame , qui amusait toujours la compagnie par sa conversation, pleine de sel et d'agrément : « Madame, encore une liistoire, et on ne s'apercevra pas que vous n'avez pas de rôt à souper. »
(La Beaumelle.)
On faisait fort mauvaise chère chc M'"" d'Aligre, et l'on y médisait beaucoup. '< En vérité, disait M. de Lauragiiais, si avec son pain l'on ne mangeait pas ici le prochain, il y faudrait mourir de faim (1). »
( Grimm, Correspondance. ) Poésie appréciée par un poêle.
Malherbe parlait fort ingénuement de
(i) Ou encore :. « Je suis las de minger mon procliain sur du pain sec. » Celle anecdote se trouve aussi dans les ilénwires de la baronne d'Olirrkircli, où l'ampliilryon n'esl pas nommé, mais où le mot est aUribué a la duchesse de Cour- Luii.
DlCr. D'ANECOOlliS. — T. 11.
toutes choses; il ne faisait pas grand cas des sciences, principalement de celles qui ne servent qu'à la volupté, au nombre des([uelles il mettait la poésie. Et comme un jour un faiseur de vers se plaignait à lui qu'il n'y avait de récompense que pour ceux qui servaient le roi dans ses armées et dans ses affaires d'importance, et que l'on é'>ait trop cruel pour ceux qui excellaient dans les belles lettres, Malherbe lui répondit que c'était une sottise de faire métier de rimeur pour en espérer autre récompense que son divertissement , et qu'un bon poète n'était pas plus ulile à l'État qu'un bon joueur de quilles (1). ( Tallemant des Réaux.)
Poésie populaire.
Chapelain trouva un jour Malhcibe sur un lit de repos qui chantait :
D'où venez-vous, Jeanne ?
Jeanne, d'où venez-vous....?
et ne se leva point qu'il n'eût achevé : i< J'aimerais mieux, lui dit-il , avoir lait cela que toutes les œuvres de Rorsard. » Racan dit qu'il lui a ouï dire la même chose d'une chanson où il y a à la fin :
Que me donnercz-vous?
Je ferai l'endormie (2).
( Tallemant des Réaux. )
Poètes.
Le poète Sophocle disait un jour que trois de ses vers lui avaient coûté trois jours de travail. « Trois jours ! s'écria un poète médiocre. J'en aurais fait cent durant cette intervalle. — Oui, dit Sophocle, mais ils n'auraient duré que trois jours (3). »
(Encyclop. )
(1) Ma camarade, raconte M"" du Hau.<îset dans ses mémoires, demandait au docteur Quesnay, l'économiste . « N'admirez-vous pas les grands poètes ? — Oui, répondit-il, comme de grand-^ joueurs de bilboquet. » — Newton disait aussi qu'il préférait un savetier à un poêle et à un comédien, parce qu'un savetier était nécessaire .n la société; mais «u moins Quesnay et Newton n'étaient pas des poêles eux-mêmes.
(2) (iomparez avec le conimenlaire d'AlcesIc, dans le Misanthrope, sur la chanson populaire •
Si le roi m'avait donné...
(3) Le temps n'épargne pas ce qu'on a fait sans
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L'abl)é Mangeiiol recevait chez lui nombreuse compagnie. Sa sœur avait l'idée la plus singulière de la poésie. Un jour, tirant à part nu jeune homme qui venait depuis peu chez son frère, et qu'elle était fort éloignée de prendre pour un l)oète, elle lui dit : « Ne soyez pas scaiidalisé de ce que mon trère fait des vers ; nous sommes tous d'iionnètes gens dans notre famille : il n'y a que lui qui la déshonore. »
(Jim. litt., 17 7 7.)
Poëte liachitiiie.
Quand Jlarmontcl avait besoin de vers pour remplir sou Mercure, il allait chez Panard : " Papa Panard, il me faut des vers. — Voyez dans la boîte à perruque. » Marmontel ouvrait la vieille boîte, où il trouvait des chiffons de papier tachés de ^ros vin rouge. « Bah ! disait Panard , c'est le cachet du génie. « Et sur ces chiffons tachés de vin Marmontel trouvait des vers j)leius de délicatesse et de sel. {Jour II. de Paris.)
Poëte converti.
Le li mai 175^, l'Académie royale de musique remit /ci Eléments. Lany, qui est actuellement le maître des ballets, avant de composer ceux de cet opéra-ci, a été trouver le poète Roy, afin qu'il lui en donnât l'idée. Celte visite a été l'occasion d'une scène singulière, et qu'il est plus facile d'imaginer que de décrire. Il faut savoir que Roy a eu cet hiver une attaque d'apoplexie avec tous ses agréments, comme qui dirait une paralysie, qui lui est restée sur la moitié du corps. Ce petit accident, dont il n'est point remis, et duquel il ne se tirera pas vraisemblablement, lui a fait tourner ses vues du côté de Dieu.
Lany ne savait rien de ces saintes dispositions lorsqu'il fut annoncé à Roy, (pii était dans son lit, et qui ne le connut i\w. lorsque ce premier lui eût dit ce qui l'amenait.
Après que Lany l'eut loué, comme cela se pratique, il le pria de lui donner ses lumières sur chacun des divertissements de ses actes : « Ah! que me demandezvous, monsieiu-, interrompit le poète conveiti, dans l'élat où je siiis.^ Vous voulez que je songe à mou ballet quand je ue
dois penser qu'à mon salut ' Ah ! monsieur, malheureusement mes Éléments ne sont que trop bons, ils n'ont pas besoin de secours étrangers. — Cela est vrai, monsieur, répondait Lany ; mais c'est que, dans le prologue, ils disent que les entrées doivent être distribuées de telle et telle façon, et c'est plutôt dans l'acte d'ixion, qu'ayant à faire danser les peuples aériens, je dois rejeter... — Au nom de Dieu, interrompit Roy, monsieur, ne me parlez plus de cela, je ne dois plus m'en mêler. Ce sont des bêtes et des ignorants que ceux qui vous font de pareils contes. Monsieur, cela était disposé de cette manière quand le roi y dansa. » Et là-dessus longs détails de la part de Roy, pour expliquer l'arrangement de toutes les danses. « Mais, monsieur, je ne dois plus avoir que Dieu en vue.
Puis-je m'occuper actnellement de choses dont je ne cesse de gémir? C'est un ouvrage immortel, que les Eléments, monsieur; qu'on y danse bien ou mal, cela n'y fera rien : on ira toujours. J'en suis désespéré : je serai peut-être dix ans de plus rn purgatoire pour en être l'auteur. — Mille pardons, reprenait Lany, mais, monsieur, je voudrais encore avoir la disposition de vos entrées, dans l'acte de Verlumne ; car celui des Vestales est tout ordinaire... — Eh! non pas, morbleu, monsieur, cela n'est pas oïdinaire, interrompait Roy : il faut faire danser d'abord, dans l'entrée des Vestales, un pas de trois à Mademoiselle... Mais, monsieur, qu'aije à faire de tout cela, moi ? j'ai bien d'autres idées plus séiieuses. .. » Lany contredisait; et aussitôt l'auteur d'entrer dans les détails, qui instruisaient pleinement le danseur de ce qu'il voulait savoir. Roy, de son côté, s'apercevant machinalement qu'il lui disait tout, eu l'assurant qu'il ne lui voulait rien dire, s'interrompait de temps en temps par des retours et des gémissements sur luimême...
Enfin, après bien des exclamations, des lamentations, qui n'empêchèrent point des explications, Roy conjura enfin Lany de le laisser tranquille : » Permettez, monsieur, lui dit-il, que je me livre entièrement à mes idées sur la religion, qui doivent actuellement me remplir tout entier. Adieu, monsieur, je ne dois plus penser qu'à Dieu, qui est mort sur l'arbre d'une croix que vous voyeit ià, » .u
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lui montrant la croix tic chevalier de Saint-Michel.
(Colle, Journal.)
Pocle sifflé, battu cl coMtent.
Pradon ayant fait une pièce de théâtre, s'en alla, le nez dans son manteau , se mêler dans la foule du parterre , afin de se dérober à la flatterie et d'apprendre, sans être connu, ce que le public penserait de son ouvrage. Dès le premier acte la pièce futsifflée. Pradon, qui s était attendu à de grands applaudissements, perdit d'abord contenance. Un de ses amis qui l'avait accompagné, s'apercevant de son trouble, le prit par le bras, et lui dit : « Monsieur, tenez bon contre ce revers ; et si vous m'en croyez , faites comme les autres si vous ne voulez pas qu'on vous soupçonne d'être l'auteur de la pièce. » Pradon, revenu à lui-même, goûta ce conseil, et se mit à siffler de toutes ses forces. Un mousquetaire, l'ayant pousse rudement luidenianda pourquoi ilsifflait, ajoutant que la pièce était bonne, et que son auteur méritait d'être encouragé.
Pradon repoussa le mousquetaire, et jura qu'il sifflerait jusqu'au bout. Le mousquetaire, irrité decetleréponsc, prend lechapeau et la perruque du poëte, et les jette sur le théâtre. Pradon, sensible à cet affront, donne un soufflet au mousquetaire, et celui-ci, mettant l'épée à la main, veut tuer son adversaiie, et lui fait deux croix sur le visage. Enfin Pradon, sifflé, bat In et content, gagne la porte et va se faire panser (1).
( Galerie de l^ancieiinc cour. )
JPoint d'honneur.
Grillon était bon chrétien ; car un jour, priant Dieu devant un crucifix, tout d'un coup il se mit à crier : Ah ! Seigneur, si j'eusse été là, ou ne vous eût jamais crucifié! (c Je pense même qu'il mit l'épée a la main, comme Clovis et sa noblesse au sermon de saint Rémi. Ce Crillon, comme on lui montrait à danser et qu'on lui dit : « Pliez, reculez, — Je n'en ferai rien, dit-il; Grillon ne plia ni recula jamais. » Se peut il rien de plus gascon ?
(Tallemant des Reuux.)
(i) De Guctie a fait cl, tel joli conlc en vers.
iietilotu un I
Jevous écrivis vendredi (26avril, IC7 I, que Vatel s'était poignardé; voici l'affaire en détail. Le roi arriva à Chantilly jeudi au soir : la promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa ; il y eut quelques tables où le rôt manqua, à cause de plusieurs dîners, à quoi l'on ne s'était point attendu. Cela saisit Vatel ; il dit plusieurs fois : .< Je suis perdu d'honneur ; voici un affront que je ne supporterai pas. V II dit à Gourvi!le : « La tète me tourne. Il y a douze nuits que je n'ai dormi ; aidez-moi à donner des ordres. » Gourville le soulagea en ce qu'il put : le rôt qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais aux vingt-cinquièmes, lui revenait toujours à la tète. Gourville le dit à M. le Prince. M. le Prince alla jusque dans sa chambre, et lui dit : » Vatoi, tout va bien ; rien n'était si beau que le soupei- du roi. » H répondit : « Monseigneur, votre bonté m'achève; je sais que le rôti a manqué à deux tables. — Point du tout, dit M. le Prince; ne vous fâchez pas, tout va bien. «
La nuit vint, le feu d'artifice ne réussit pas, il fut couvert d'un nuage ; il coûtait seize mille francs. A quatre heures du matin , Vatel s'en va partout, il trouve tout endormi ; il rencontre un petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux charges de marée. 11 lui demanda : « Estce là tout.' «Il lui dit . « Oui, monsieur. » Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend ijnelque temps ; les autres pomvoyeurs ne vin • icut point. Sa tête s'échauffait , il crut P'i'il n'aurait point d'autre marée. Il trouva Gourville, il lui dit : » Monsieur, je ne survivrai point à cet affront-ci. » Gourville se moqua de lui. Vatel monte à sa chambre , met son épée contre la porte, et se la passe au travers du cœur ; mais ce ne fut qu'au troisième coup, car il s'en donna deux qui n'étaient point mortels. Il tombe mort. La marée cependant arrive de tous côtés ; on cherche Vatel pour la distribuer ; on va à sa chambre, on heurte, on enfonce sa porte, on le tiouvc noyé dans son sang : ou court à M. le Prince, qni fut au désespoir. M. le Duc pleura.
(M""" de Sévigiié, Lettres.)
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La superstition , inspirée dès la plus tendre enfance, se marie chez les Russes honnêtes à nne sensil)ilité profonde, et à une espèce de point d'honneur qui n'est pas toujours ridicule.
M. Y..., auteur de quelques bonnes comédies russes, que j'ai beaucoup connu, et qui assista comme colonel d'artillerie à la bataille de Zurich, se trouvait un jour chez le général Melissiuo. Comme il avait de la singularité dans l'esprit, le général excita, pendant le diner , quelques-uns des autres officiers, qui se mirent à le railler impitoyablement. La répaitie lui man- «juant, et suffoquant de dépit, il prit tout àcoupson hausse-col, où était en bosse le chiffre de l'impératrice. Il le signa, le baisa avec respect, puis se mit à genoux en l'élevant vers le ciel, et fondit en larmes. Il demandait pathétiquement pardon à cet emblème d'avoir enduré de sottes railleries, et se déclarait indigne de servir et de porter désormais cette marque honorable et révérée.
Cette scène surprit et toucha tout le monde, même les railleurs, et cet officier parut désespéré. Il fallut que le général lui-même le haranguât et l'exhorlàt à rej)rendre son hausse-col, pour continuer son service; il le reprit enfui, après avoir tiré de son sein et baisé également son patron, qui y était suspendu. Chez toute autre nation européenne, un officier aussi sensible à une raillerie , d'ailleurs assez insignifiante, s'en fût vengé eu se coupant la gorge avec les railleurs, et celuici, après s'être réconcilié avec ses images, alla présenter la main à ceux qui l'avaient offensé. Je sais qu'il a déployé le plus giaiid coiuage à la bataille de Zurich. ( Mi'inoircs secrets sur la Russie. )
Point d'orgfiie.
Personne ne pouvait tenir plus longtemps un sou que le chanteur Broschi, plus connu sous le nom de Farinelli.
(^ette renommée l'avait précédé à Rome, où il arriva en 1722. Or dans cette ville se trouvait un musicien de l'orchestre du théâtre, qui se piquait de briller de la même façon sur la trompette. Ayant appris la venue de Farinelli , celui-ci se jiàta de le provoquer pour le jour de ses débuts. La nouvelle de ce défi ne tarda pjs à se répandre dans le public, qui aussitôt se partagea en deux camps; l'un
prit fait et cause pour le chanteur, l'autre pour le trompette ; des paris s'organisèrent, et l'on ne parla plus dans Rome que de ce tournoi de longue haleine.
Le soir si désiré vint enfin, et dès l'entrée en scène de Farinelli, ce furent des tenues insensées de la part des deux champions. Cependant la victoire demeurait indécise, et le public allait couronner deux tètes au lieu d'une, quand, vers la fin de la représentation, une tenue plus longue que les autres réveilla l'attentiou et ranima les partis. La tenue semblait ne devoir pas finir. Farinelli avait toujours la bouche ouverte, et sa voix sortait toujours ; pendant ce temps, les joues du musicien ne se désenflaient pas et le son s'échappait sans relâche cuivré, juste, éclatant. De temps à autre il levait la tête vers son concurrent, mais aucun muscle ne tressaillait dans la physionomie du chanteur; le malheureux suait sang et eau. Enfin les lèvres de Farinelli se sont rapprochées, c'est donc qu'il faiblit! Dans son ivresse, le musicien sonne une fanfare et pose son instrument. Mais quel n'est pas son étonnement en entendant Farinelli continuer le son, et le continuer si longtemps, et le regarder avec un sourire si moqueur, que, n'y tenant plus et. comme fou de douleur et de honte, il se sauve au milieu des huées et des sifflets. Quant à Farinelli, il tint encore quelque temps sa note, puis donna , pour finir, tout un point d'orgue avec des agréments nomljreux.
( Art musical. )
Puiiitcs.
A la bataille de fJrenneville , un soldat ennemi ayant pris le cheval de Louis le Gros par la bride, cria : « Le Roi est pris ! » Ce prince l'abattit à ses pieds d'un coup de sabre , en lui disant : « Ne sais-tu pas qu'au jeu des échecs ou ne prend jamais le roi ? >>
( Bibliothèque de cour. )
Le père Cotton, jésuite, dirigeait la conscience de Henri IV. On disait à ce propos : " Notre roi est un bon prince, qui aime la vérité ; c'e>t dommage qu'il ait du coton dans les oreilles, v
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Ménage rendit à son père une charge d'avocat du roi dont celui-ci s'était démis en sa faveur. Le bonhomme s'en montra irrité : « Mon père a raison d'être en colère contre moi, disait-il à cette occasion, car je lui ai rendu un méchant office. «
Du temps d'Adam Dillaud, poète menuisier, plus connu sous le nom de maître Adam, le pàtissier-poëte Ragueneau .disait : « Si maître Adam travaille avec plus de bruit , je travaille avec plus de ieu. »
11 a développé cette belle idée en un sonnet, qui se termine ainsi :
Pourtant tu souffriras que je me flatte un peu : Avccque plus de bruit tu travailles sans doute. Mais pour moi je travaille avecque plus de feu.
M. Godeau, évêque de Grasse, estimait beaucoup la Pucelle de Chapelain, jus((uelà qu'un de ses amis lui proposant de faire un poème épique , il répondit, par une mauvaise pointe, qu'il n'avait pas le poumon assez fort pour la trompette, et qu'en cette occasion l'évêque cédait la place au Ciiapelain.
( Panckoucke) (1).
Poison incarne.
Il s'est trouvé une Athénienne qui a vécu de ciguë jusqu'à la vieillesse (2) et un Mahomet, roi de Camiiaye, qui s'accoutuma si bien aux viandes empoisonnées , dans la peur qu'il eut d'être empoisonné, qu'il n'en eut plus d'autres dans ses repas. Il devint si venimeux, qu'une mouche qui le touchait tombait morte dans le même instant, et il changeait tous les soirs de femme parce qu'il tuait de son haleine toutes celles qui avaient passé la nuit avec lui.
(^Chevrœana.')
Police.
Il faut que ce qu'on appelle la police soit une chose bien terrible, disait plaisamment madame de..., puisque les An-
(i) On trouvera beaucoup d'autres exemples de pointes aux articles Jeux de mois. Calembours.
(7.) Nous n'avons pas besoin de rappeler ici l'histoire de Mitbridate, roi du l'ont.
glais aiment mieux lei soleurs et les ;i?sassins, et que les Turcs aiment mieux la peste.
( Chamfort. )
Lenoir, étant chez le duc d'Oiléaiis (Louis), entendit raconter beaucoup d'his • toires extraordinaires de filous. Le prince soutint que c'était la faute de ceux qui eu étaient dupes; qu'en ne se mettant pas dans les foules, ou s'y tenant sur ses gardes, on ne pouvait pas en être victime. Lenoir lui répondit qu'il était moins en état que tout autre d'en juger, étant toujours orné de ses décorations, entouré de sa cour, ne pouvant être approché que par ceux qui avaient l'honneur d'en èlie connus, et la foule s'écartant dès qu'il se présentait ; mais que si Son Altesse voulait aller trois ou quatre fois en simjile particulier, sans prendre aucune précaution extraordinaire , on lui escamoterait tiès-aisémeut sa montre ou sa boîte dans sa poche sans qu'il s'en doutât. Le prince ol'fiit de palier qu'on ne le volerait pas, se réservant seulement de ne pas aller dans les foules, et le défi fut accepté.
Dès le lendemain Lenoir vint chercher le prince, qui se revêtit d'une simple redingote, et ils allèrent ensemble sur les i)0ulevards neufs, l'un des endroits les moins fréquentés de Paris. Us mirent pii d à terre et passèrent la barrièie, où ils laissèrent leur suite. Une conversation intéressante et la solitude du lieu où ils se trouvaient firent bientôt oublier le motif de la promenade; mais à peine curent-ils fait deux cents pas dans la campagne, qu'ils aperçurent auprès d'une calintte une femme du peuple , qui battait avec la plus grande inhumanité son enfant, âgé d'environ dix ans. Le duc d'Orléans s'empressa d'aller vers cette femme et lui reprocha sa brusquerie : « Ah ! monsieur ! ne prenez pas son parti. Vous ne savez pas toutes les sottises qu'il me fait : c'est un petit coquin qu'on ne peut pas mener comme on veut, allez ! et si on ne le corrigeait, il vous en ferait voir de toutes les couleurs. »
Le jeune enfant, dont la figure était charmante, vint se jeter tout en larmes dans les bras de celui qui intercédait en sa faveur, et pour se mettre à l'abri des coups que lui donnait sa mère. « Eh bien ! monseigneur, dit Lenoir, vous croirez
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dorénavant à l'adresse des filous. — Comment donc ! — Regardez dans votre poche. 11 Le duc d'Orléans se fouille et ne trouve plus sa boite. Indigné de ce qu'un enfant si jeune était livré à un aussi infâme métier, le prince résolut de le faire élever dans une pension. « Comme il plaira à votre allesse, dit Lenoir; mais il faudra, pour cela , le faire sortir de la prison d'où il a été tiré ce matin pour vous voler votre tabatière. »
(Saint-Edme, niographie de la police.)
La réputation de M. de Sartiiics, lieutenant de police , était si bien établie qu'un ministre de l'empereur lui écrivit pour le prier avec instance de faire arrêter, à Paris, un fameux voleur, qu'on croyait s'y être réfugié, et dont le gouvernement autrichien avait le plus grand intérêt à s'assurer. Il répondit, peu de jours après, que l'homme qu'on cherchait n'était point à Paris, mais à Vienne même, logé dans une maison d'un des faubourgs, dont il désigna le numéro, indiquant en même temps les heures auxquelles il avait coutume de sortir, et les déguisements sous lesquels il se cachait. Tous ces 1 enseignements se trouvèrent exacts ; on arrêta le coupable.
Pupil de Myous, premier président d'uneconr supérieure, à Lyon, foi t lié avec le lieutenant général, prétendait, devant lui , que la clairvoyance de la police ne pouvait atteindre que les gens suspects, et que, n'étant point dans ce cas-là , il pourrait revenir à Paris , y séjourner plusieurs jours sans qu'on en fût informé. Sartines soutint le contraire, et offrit même une gageure qui fut acce[)tée. Quelques mois plus tard, de Myons, qui était retourné à Lyon , en partit précipitamment, courut jour et nuit, arriva à Paris à onze heures du matin, et alla loger dans un quartier fort éloigné de celui qu'il habitait ordinairement. A midi précis , il reçut uu billet de la part du lieutenant général de police, qui l'engageait à venir dîner ce jour-là chez lui. 11 s'y rendit et convint qu'il avait perdu la gageure.
{!\lystcres de la police.)
d'un ami. Lorsqu'il eut arrangé et terminé sou affaire, il alla redemander le dépôt qu'il avait confié. L'indigne ami fit l'étonné, et dit qu'il n'avait lien reçu.
L'autre, au désespoir, vint trouver le lieutenant général de police, et lui exposa sa malheureuse situation. M. de Sartines lui demande s'il a pris un billet, ou s'il y a des témoins. Il répond que, n'ayant pas cru devoir se défier de sou ami, il n'avait tiré aucun billet, et qu'il n'y avait eu d'autre témoin que la femme de son faux ami. Le magistrat, après uu momL'nt de réflexion, lui dit d'entrer dans un cabine' voisin, et de l'y attendre. Il envoie aussitôt chercher l'intidèle dépositaire, et lui dit : « Il vient de me revenir, par la police, que vous avez reçu un dépôt de cin- (piaute mille francs, et que vous refusez de le rendre. » L'autre nia qu'il eùl jamais reçu un tel dépôt de personne. « Je le veux pour un moment, reprit M. de Sartines; mais, pour mieux m'en assurer, écrivez à votre femme, qu'on dit avoir été témoin, ce que je vais vous dicter. « .le <( vous prie, ma très-chère épouse, de re- « mettre au porteur de cette lettre la « somme de cinquante mille livres, que » j'ai reçue devant vous en dépôt de « monsieur un tel. » Il fallut obéir, et écrire le billet. M. de Sartines l'envoya par une personne sûre, qui rapporta la somme. Le traître ami, convaincu de sa fourberie, se jeta aux genoux du magistrat, qui lui fit une sévère réprimande. Pour achever de le couvrir de confusion, M. de Sartines fit paraître l'autre, à qui il remit ses cinquante mille livres, eu lui recommandant de prendre mieux dans la suite ses assurances et ses précautions. (Ecole des mœurs.)
Un homme de province étant venu à Paris pour y acheter une charge, déjiosa cinquante mille livres entre les mains
M'"^ de C... habitait, il y a vingt-cinq ans, uu joli appartement au second de l'hôtel de Tours sur la place de la Bourse, lille faisait de la dépense , recevait beaucoup de monde, sans qu'elle eût de fortune connue. Un soir elle rentra de meilleure heure que de coutume, et fut reconduite dansuue belle voiture, dans laquelle (tait un homme d'un certain âge, qui monta chez elle. A deux heures du matin, la maîtresse de la maison fit prier le monsieur de vouloir bien se retirer, parce que tous les locataires étant rentrés, le portier allait se coucher. M"'e deC...
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!it dire qu'ayant une chambre vacante, illf l'offrait à son cousin, qu'ainsi le j I lier pouvait fermer la porte.
Li- lumlemain matin , on apporta à M "" de C... le registre sur lequel devaient tiio inscrits les noms de toutes les per- Miiiiics qui passaient une nuit dans l'hôi:'l ; on fit des excuses sur cette formalih , dont on ne pouvait se dispenser, ^ !!■, peine d'amende. L'inconnu, sans se liiic prier, signa iur ce livre; et jugez il( 1 étonnement du propriétaire en lisant : Fouclié, ministre de la police générale. Celui-ci, en s'en allant, voulut parler au maître de l'hôtel; il lui dit qu'il était bien aise de voir par lui-même que ses ordres étaient suivis, et que si, partout , on les exécutait aussi ponctuellement, le métier de ministre serait aussi aisé à faire qu'il l'était peu dans les circonstances difficiles dans lesquelles se trouvait le gouvernement. 11 laissa cinq cents francs pour les garçons, qui furent, je pense, plus satisfaits de cette aventure que M'"' de C..., qui déménagea peu de jours après.
(M"^ Georgelte Ducrest, Parts en province et la province à Paris.)
Fouché s'était joué de moi, en me désignant, quand je le remplaçai au ministère de la police , des agents qui étaient des hommes de la dernière classe, et que même il ne recevait pas , hormis un ou deux individus, qui lui permirent de me les présenter. Il ne m'en fit pas connaître d'autres. Moi, je ne fus pas si fier; je les vis tous, pour savoir d'eux-mêmes à quoi on les employait. Mes premieis essais furent de ressaisir parla ruse tous les fils qu'avait rompus mon prédécesseur |iar méchanceté. 11 y a dans toutes les grandes administrations un registre d'adresses, afin que les porteurs de lettres, qui sont des hommes que l'on a ad hoc, sachent de quel côtç ils doivent commencer leurs courses pour abréger le chemin. Celui du ministère de la police était assez riche en ces sortes d'indications. Il était gardé par des garçons de bureau, et comme je ne voulais pas laisser apercevoir mon projet, je choisis un soir où je pouvais me débarrasser de mon monde pour donner une longue commission au domestique qui était de garde ce suir-là, et je lui permis d'aller se coucher;
au lieu de rentrer chez moi, il ne fut pas plutôt dehors, que j'allai Tnoi-même enlever le registre, ainsi que la liasse dos reçus que les commissionnaires ont soin de conserver en cas 'de réclamation sur la remise des lettres.
Je me renfermai dans mon cabinet pour faire moi-même le relevé de ces adresses; quelques-unes désignaient la profession. Je passai la nuit à le copier et à chercher, dans la liasse des reçus, tous ceux qui portaient la date d'un même jour, pouvant correspondre à celui où Fouché formait la liste des convives de ses dîners de représentation , qui avaient lieu les mercredis, en hivei- seulement; ceux-là ne piquaient pas autant ma curiosité que ceux dont je n'apercevais pas le motif qui avait pu les faire mander au ministère. Lorsque j'eus fini, je remis les choses à leur place.
J'avais une belle légende de noms et d'adresses qui m'étaient connus , et que j'aurais cherchés plutôt en Chine que sur ce catalogue.
11 y avait plusieurs noms qui n'étaient désignés que par une majuscule ; je jugeai bien que ce devait être les meilleurs, et je vins à bout de les connaître , en l«ur jouant le tour dont je parlerai , et que l'embarras de ma situation rendait excu sable, d'autant plus qu'il n'avait que le caractère de la curiosité.
Je divisai mon catalogue d'adresses par arrondissements, c'est-à-dire en douze l)a!ties, et chargeai quelqu'un, dans chaqiie arrondissement, de me faire la note détaillée de ce qu'était chacun des individus aesignés, de quel pays il était, depuis quand il était à Paris, de quoi il y vivait, ce qu'il faisait et de quelle réputation il y jouissait ; sans donner d'autres motifs de ma demande, je fus servi à souhait, parce qu'il n'y a pas de ville en Europe où l'on retrouve aussi promptement qu'à Paris un homme déjà connu. Le simple bon sens me fit apercevoir ce qui pouvait me convenir dans ces renseignements, et je ne craignis pas de porter un juge ment favorable à mes projets, sur quel- (pies-uns qui étaient précisément les agents de mon prédécesseur. Je les fis mander par billet à la troisième personne, et sans indiquer d'heure pour l'audience^ L'huissier de mon cabinet, en mêles annonçant, me remettait le billet que je leur avais écrit, et qui leur avait servi pour entrer
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chez raoi. Avant de les faiie entrer, je retenais un moment l'huissier pour hii demander si ce monsieur ou celle dame venait souvent voir le duc d'Otraule, et à quelle heure, llétait rare qu'il ne les connût pas. Alors je savais comment il fallait recevoir la personne annoncée, qui arrivait ))ersuadée que je savais tout, qu'autrement on ne l'eût |)as devinée.
J'avais soin de prendre l'air d'avoir été informé par Fouché lui-même, et, moyennant des promesses de discrétion , j'eus bientôt renouvelé les relations de tout ce monde-là avec mon cabinet.
Les noms à lettres majuscules finiicnt aussi par y venir. Pour les connaître, j'employai le moyen d'af;ents habitués, qui prirent, dans toutes les maisons portant les numéros indiqués sur l'adresse, des renseignements sur les personnes dont les noms commençaient par la majuscule.
Quelquefois il y en avait plusieurs dont le nom commençait par la même lettre; je me fis donner les mêmes noies sur le compte de chacune, et lorsque j'étais embarrassé par la similitude des noms, j'imaginai de leur écrire encore à la troisième personne, sans mettre leurs noms, mais seulement la majuscule, qui était le seul renseignement que j'eusse. J'envoyais porter mes lettres par les garçons de mon bureau, qui étaient le plus souvent connus des portiers, chez lesquels ils allaient quelquefois, et comme ces derniers sont ordinairement instruits des allées et venues des personnes qui logent chez eux, ils ne manquaient jamais de porter la lettre à la personne à laquelle elle était destinée, quoiqu'il n'y eût qu'une majuscule pour désignation sur l'adresse; ils étaient accoutumés à voir arriver ces sortes de lettres ployées et cachetées de la même manière. La personne qui la lecevait se croyait prise, et ne songeait plus qu'à faire un nouvel arrangement; elle ne concevait pas qu'on l'eût nommée au nouveau ministre sans sa permission.
Quelquefois le portier remettait à la même personne les deux lettres qu'on lui avait apportées avec la même majuscule pour adresse, ce qui était une preuve que je ne m'étais pas trompé, et celle-ci, en venant à mon cabinet, les rapportait toutes deux, en m'observa. it que c'était sans doute par inadvertance qu'on lui avait écrit deux fois. Cela était mis facilement sur le compte d'une erreur, parce que
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chaque lettre indiquait un jour ùifféient pour se rendre chez i.ioi. j
De cette manière je reconnus toutes les* relations de Fouché, que je croyais bien plus nombreuses , et surtout bien plus précieuses. 11 m'est arrivé que dans une maison où il y avait deux noms seml)lables, le portier était nouveau, et remit les lettres aux deux personnes pour lesquelles il les croyait destinées. Elles m'arrivèrent toutes deux ; mais, comme l'huissier connaissait la bonne, je ne manquai pas de trouver dans la note statistique de l'autre, de quoi justifier sou appel près de moi.
J'employai encore un autre moyen pour retrouver toutes les traces de mon prédécesseur : j'ordonnai à mon caissier de m'averlir lorsque les habitués se présenteraient pour toucher de l'argent ; je n'entendais par habitués que ceux qui n'avaient pas de fonctions ostensibles. Le premier mois, la fierté eut le dessus , je ne vis pi,rsonne ; mais, le second, on reconnut qu'il n'y avait pas de sot métier, et qu'il n'y avait que de sottes gens : on vint, sous un prétexte quelconque, demander au bureau si on continueiait à payer. Je reçus tout le monde , ne iliminuai les émoluments de personne, et augmentai considérablement la plupart de ceux que j'employais , et de tout ce qui travaillait sous moi.
Je tirai encore de cette petite ruse «ne autre leçon , c'est que j'appris que l'on pouvait se mettre en relation avec la société sous mille lapports, dont auparavant je n'aurais jamais osé faire la proposition à qui que ce fût. Cela me donna connaissance du degré d'estime qu'il faut accorder aux hommes, et le taux des complaisances de chacun, qui est subordonné à leur position, à leur goût pour les désordres, et à leur inclination pour l'inconduite.
Chez d'autri>s,je pris des moyens obliques pour arriver au même but : je trouvais qu'un hctoune était déjà assez malheureux d'en être réduit là, et je crus y gagner davantage eu les obligeant d'une manière à leur relever l'àme au lieu de l'avilir. Chez plusieurs cela m'a réussi ; je recevais leurs avis, et les rémunérais eu les remerciant.
( Duc de Uovigo, Mémoires.)
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Un gentilhomme de la suite du comte e Lille (Louis XVÎII) avait reçu , sous 1 mpire , la proposition d'un traitement e cinquante mille francs par an, s'il Diilait donner le bulletin journalier de emploi du temps du prétendant. 11 crut (■voir faire part de cette ouverture à >ii auguste maître; celui-ci, avec l'esrit supérieur qui le caractérisait, lui it • « 11 faut accepter, mon cher, et c'est loi qui ferai le bulletin. » — Ce hul- Miu fut envoyé régulièrement au miistre de la police générale de l'empire. (Baudoin, Anecdotes historiques au temps de la Restauration.)
Louis XVIII, qui se défiait beaucoup de M. de Talleyiand, tout en s'en ser\ant, a\ail chargé un agent d'une intelligence toute spéciale de lire ses papiers. Voici le moyen de haute comédie qu'employa cet iiomme :
Chaque matin , après avoir travaillé .K'ins son cabinet, M. de Talleyrand avait l'habitude de passer dans sa salle de bain; avant d'y entrer, il otait s;t robe de chambre et sa perruque, laissait l'une sur son fauteuil et posait l'autre sur sou bureau.
A peine avait il quitté son cabinet , (|u'un domestique gagné y introduisait l'homme en question par une porte dérobée.
Cependant, il pouvait arriver qu'une main distraite ou indiscrète ouvrit l'autre porte, celle qui donnait accès aux visiteurs : c'était un hasard au([uel il fallait parer. On y avait pourvu. Avant ae s'asseoir dans le fauteuil du prince, l'agent revêtait sa robe de chambre et su perruque, et ce n'était qu'après s'èlre ainsi travesti qu'il s'installait au bureau.
La porte pouvait s'ouvrir alors : à la vue de cet homme en négligé du matin, accoudé dans une attitude méditative, qui ne se serait respectueusement retiré?
Qui aurait osé troubler dans ses gra\es travaux le grand politique contemporain.'
L'agent pouvait donc se livrer tranquillement à ses délicates occupations.
[Univers illustre.)
Au commencement de la Restauraliju, la police fut avertie que des officiers en
domi-solde se réunissaient chez un gargotier de barrière : il y avait, paraît-il, une conjuration bonapartiste dont il s'agissait de saisir la trame. Selon la tradition, on dépêcha une douzaine d'agenis secrets ayant pour instruction de s'affilier à la conspiration.
Pour plus de sécurité, ces hommes ne se connaissaient pas entre eux. Les agents commencèrent donc leur travail : attablés chez le restaurateur, ils échangeaient des signes mystérieux, chantaient à voi\ basse des refrains séditieux et poussaient des soupirs à l'adresse du rocher de Sainte-Hélène. Il se trouva que les vrais conjurés avaient été prévenus, et que les gens de la police conspiraient entre eux. Cependant, un jour que l'on avait mis sur la table un buste de Louis XVII 1, en chantant une chanson du temps ;
Il est déjà pas mol en plàtio.
En terre il sérail eiicor mieux...
le restaurateur, craignant d'être compromis, prit l'alarme et alla faire sa dénonciation chez le commissaire du quartier.
Celui-ci, vu le flagrant délit, fit cerner la maison par la troupe, et les agents, emballés dans des fiacres , furent conduits à la préfecture. Chemin faisant, ils jurèrent tous de ne rien révéler; — il fut aussi décidé que si jamais on découvrait celui qui avait trahi la conjuration , il serait mis à mort. Une fois devant l'autorité, on s'expliqua. Le chef de la police reconnut tous ses hommes, et il paraît qu'on rit beaucoup. Il y avait de quoi.
On assure qu'un jour, sons la Restauration, la police saisit une lettre qu'un honorable négociant de Paris adressait à l'un de ses correspondants de Lyon. Il n'y avait que ceci dans la leltie : « Les troissix sont en baisse. » La police avait jugé qu'il y avait là une allusion à la situation de S. M. Louis XVIII. Trois fois six font dix-huit.
Police russe.
La police russe, si alerte pour tourmenter les gens, est lente à les éclairer quand ils s'adressent à elle afin de s'éclaircir d'un fait douteux. Voici un exemple de cette inertie calculée. Au dernier carnaval, une femme de ma connaissance a\ait permis à sa femme de chambre
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de sortir le dimanche gras ; la nuit venue, celle mie ne rentre pas. Le leiiciemaiii matin, la dame, très-inquiète, envoie prendre des renseignements à la police.
On répond qu'aucun accident n'étant arrivé à Pétersbourg la nuit précédente, il est impossible que la femme de chambre égarée ne se retrouve pas saine et sauve.
Le jour se passe dans cette sécurilé trompeuse; point de nouvelles. Enfui, le surlendemain, un parent de la fille, jeune homme assez au fait des secrètes menées de la police du pays, a l'idée de s'en aller à l'amphithéâtre de chirurgie, où l'un de ses amis le fait entrer, A peine introduit, il reconnaît le cadavre de sa cousine prêt à être disséqué par les élèves.
En bon Russe, il conserve assez d'empire sur lui-même pour dissimuler son émotion : « Quel est ce corps.' » On ne sait, c'est celui d'une fille qui a été trouvée morte la nuit d'avant-hier dans telle rue; on croit qu'elle a été étranglée en voulant se défendre contre des hommes qui essayaient de lui faire violence : « Quels sont ces hommes.' — Nous l'ignorons; on ne peut former sur cet événement que des conjectures : les preuves manquent.
— Comment vous êtes-vous procuré ce corps.' — La police nous l'a vendu secrètement ; ainsi ne parlez pas de cela, » refrain obligé et qui revient comme une phrase parasite, après chaque parole articulée par un Russe.
(Marquis de Custines, La Russie.)
Politesse bien placée.
Lef ameux Haller était un jour à Lausanne, assis à côté d'une respectable dame de Berne, tics-bieu apparentée, au demeurant cocasse du premier ordre. La conversation tomba sur les gâteaux, article principal de la constitution de ce pays. La dame lui dit qu'elle savait faire quatorze espèces de gâteaux. Haller lui en demanda le détail et l'explication. Il écouta patiemment jusqu'au bout, sans la moindre distraction , et sans le moindre air de berner la Rirnoise. La sénatrice fut si enchantée de la science et de la couitoisie de Haller, qu'à la première élection elle mit en train tons ses cousins, tonte sadique, toute son influence, el lui lit avoir un emploi que jamais il
n'aurait en sans le beurre et les œufs.el le sucre et la pâte d'amandes, etc.
(J. de Maistie, Correspondance.)
Politesse bîaiarre.
Malherbe était mal meublé et logeait d'ordinaire en chambre garnie, où il n'avait que sept ou huit chaises de paille ; et comme il était fort visité de ceux qui aimaient les belles-lettres, quand les chaises étaient toutes occupées il fermait sa porte par dedans, el si quelqu'un heurtait il lui criait : « Attendez, il n'y a plus de chaises, » disant qu'il valait mieux ne point les recevoir que de les laisser deliont.
(Tallemant des Réaux.)
Politiques mourants.
A son dernier jour, l'empereur Auguste s'informa si son état ne causait aucun tumulte au dehors ; et ayant demandé un miroir, il se fit arranger les cheveux, pour dissimuler la maigreur de son visage. Quand ses amis entrèrent : « Eh ! leur dit-il, trouvez-vous que j'ai assez bien joué cette farce de la vie.' » Et il ajouta en grec la formule qui termine les pièces de théâtre : « Si vous êtes contents, battez donc des mains et applaudissez à l'acteur. »
(Suétone.)
Le cardinal Mazariu était du sentiment de ceux qui pensent qu"à la cour les absents et les malades ont toujours tort.
Pour mieux en imposer sur sa situation, il fit bonne contenance jusqu'à son dernier moment; il donnait audience à tout le monde. On prétend même que, la veille de sa mort , il se fit mettre un peu de ronge sur le visage , afin de persuader qu'il allait beaucoup mieux. Le comte de Fiiensaldagne, ambassadeur d'Espagne, l'ayant vu dans cet état, se tourna vers M. le Prince, et lui dit d'un air grave : '( Voilà un portrait qui ressemble assez à M. le Cardinal. »
[Mémo'ir.-anecdot.)
Poltron (Exploit d'un).
Des brigands avaient attaqué la voiture d'un Anglais sur la route de Rome à Flo-
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rence. Il était dans une chaise de poste ; trois lionunes se placèrent devant lui, j)eudaiit qu'un quatrième tenait la bride des chevaux et menaçait le postillon.
L'Anglais saisit deux pistolets, mit un tromlilou dans les mains de son dômes- ■ tique, qui était Italien, et dirigea l'arme vers les trois hommes. Le domestique lui dit qu'il avait peur. « Eh bien ! dit l'An- {;lais, ferme les yeux, et tire. » Le poliron ferma les yeux, tira en tremblant, 1 1 atteignit les trois hommes. Deux furent tués ; le troisième, blessé , s'enfuit avec son quatrième compagnon. Nous rîmes beaucoup du mot de l'Anglais : « Ferme lesyeux, et tire! « Il avait très-bien jugé qu'un poltron pouvait faire les yeux fermés ce qu'il n'oserait faire les yeux ouverts.
(De Vaublanc, Mémoires.)
Polygamie.
Un certain liomme se confessant un jour, son confesseur lui demanda s'il était marié. Il répondit qu'oui, et qu'il l'avait été plusieurs fois. Il lui demanda combien de fois; il lui dit sept ou huit fois pour le moins. « Comment, sept ou huit fois? les femmes sont donc malheureuses avec vous, puisqu'elles meurent si tôt ; car vous êtes encore assez jeune? — Comment, elles meurent! Pas une, dit-il, de celles que j'ai épousées n'est encore morte. — Comment donc, lui dit le confesseur, vous étes-vous remarié tant de fois, et pour quelle raison avez-vous pu faire casser tant de mariages? — Parce que je ne les trouvais pas à mon gré, répontlit-il, et je n'ai allégué nulle raison pour cela, car je n'en ai fait casser aucun. — Quoi! lui dit son confesseur, ne savez- vous pas que Dieu a dit : Tu seras mari d'une seule femme, et que ce que Dieu a conjoint, l'homme ne le peut séparer. Ce sont péchés des plus grands que vous ayez pu comQiettre, dont je re saurais vous doinier l'absolution. — Comment, mon père!
dit-il, je n'ai point cru faire mal, et j'étais résolu de quitter bientôt celle que j'ai, et en épouser jusqu'à un cent et plus, jusqu'à ce que j'en eusse trouvé une bonne, pensant qu'il n'y eût pas plus à faire que choisir des melons, desquels on entamera peut-être un cent avant d'en trouver un bon. » Celui-ci ne ressemblait pas à cet honnne qui, se rencontrant comme on
donnait le fouet à un criminel, s'enquérant de ce qu'il avait lait, on lui dit que c'était pour avoir épousé trois femme?.
« Est-il possible, dit-il, qu'il y ail homme si dépourvu d'esprit? H le méritait déjà pour en avoir épousé une. »
(D'Ouville, Contes.)
Pompe ecelésiaMlique.
Le comte d'Estrées a conté à M. de La Rocliefoucault qu'en son voyage de Guinée il se trouva parmi des chrétiens ; qu'étant entré dans une église, il y trouva vingt chanoines nègre', tout nus, avec des bonnets carrés, et une aumusse au bras gauche, qui chaulaient les louanges de Dieu. 11 vous prie de faire réflexion sur cette rencontre, et de ne pas croire qu'ils eussent le moindre surplis ; car ils étaient comme quand on sort du ventre de sa mère, et noirs comme des diables.
(M'"e de Sévigné, Lellre à M"" r/e Grignan.)
Poiit-\'euf.
On connaît ce vieux dicton : On ne passe pas sur le Pont-Neuf sans y trouver un militaire, un cheval blanc et une catin. Deux femmes de la cour du Régent se trouvant sur ce pont, voulurent vérifier le proverbe. En effet elles aperçurent d'abord le militaire et le cheval blanc ; puis l'une, poussant l'autre du coude, lui dit : « Quant à la catin, vous et moi nous n'en sommes pas en peine. »
(Facétiana.)
Portiers.
Santeuil se retirait ((uelquefois plus tard qu'il ne convenait a un homme de sou état. Un soir qu'il voulut rentrer à Saint-Victor après onze heures, le portier refusa de lui ouvrir, parce que, disait-il, on le lui avait défendu. Après bien des prièi es et bien des refus, notie poète glissa un demi-louis sous la porte, «t les verrous tombèrent aussitôt. A peine fut-il entré qu'il feignit d'avoir oublié un livre sur une borne où il s'était assis pendant qu'on le faisait attendie. L'officieux portier sortit pour aller cherclier le livre, et Santeuil de fermer aussitôt la porte sur lui. Maître Pierie, qui était à demi nu, se met à frapper à la porte : notre poète lui répond qu'il n'ouvrira pas , parce que
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M. le prieur l'a difemUi. « Eli ! monsiour de Saiiteiul, je vous ai ouvert de si Ijoiiiic g,-âce ! — Je t'ouvriiai au même prix, dit Santcuil. » Le portier rend le demi-louis, et la porte lui est ouverte.
(Dinoiiart, Saiitcliana.)
Un ami de M. Eugène Delacroix se fait conduire chez cet artiste. Il se trompe de pcite. » Oii allez-vous? lui crie le concierge. — Chez M. Delacroix. — Connais pas. Qu'est-ce qu'il fait ce monsieur-là? — C'est un peintre. — Nous n'avons pas d'ouvriers dans la maison, « riposte le poitier avec un dédain superhe.
{Figaro.)
Portraits.
Quand Daniel du Moustier peignait les gens. Il leui laissait faire tout ce (|u'ils voulaient; quelquefois seulement il leur disait : « Toniuez-vous. » Il les faisait j)ius beaux qu'ils n'étaient, et disait pour raison : « Ils sont si sots qu'ils croient être comme je les fais et m'en payent jnieux. »
(Tallemant des Réaux.)
Il y avait jadis à Berlin une vieille princesse de Schœningen qui s'était éprise du prince Maurice de Nassau. Ne pouvant plus marcher, elle avait des porteurs qui la transportaient partout après lui. Il en fut impatienté, et comme elle le tourmentait un jour pour qu'il lui donnât son portrait, il lui demanda ce qui la charmait si fort dans sa personne. Elle dit ([ue c'était sa belle taille, son dos arrondi et ses belles jambes. Il lépondit : « Puisque vous voulez absolument avoir mon portrait en pied, je me ferai peindre dés cpie je serai de retour en Hollande. » Quelque temps après qu'il fut parti, son l)ortrail arriva. Tout le monde accourut pour voir i'il était ressemblant , mais quand on l'eut déroulé, on vit qu'il s'était fait peindre par derrière, et il écrivait qu'il envoyait le portrait de ce qui eu sa personne avait le plus charmé la princesse.
(Duchesse d'Orléans , Correspondance.)
■■ortiMit iniprovisô.
Jouvenet dessina un jour sur le parquet.
avec de la craie blanche, un de ses amis, al)sent depuis quelque temps, et rendit la ressemblance d'une manière si frappante, qu'on fit enlever la feuille du parque», qui devint un tableau d'autant plus précieux que l'amitié l'avait tracé.
(Panckoucke '
Poi*ti'»tt inifétaieiix*
Un prince de l'Empire avait perdu im (fil. Un seigneur de sa cour commanda à un peintre de lui faire le portrait du n\aître. Le peintre le fit avec deux beaux yeux. Ce tableau montré au prince le mit de mauvaise humeur; il fit mettre le peintre en prison.
Un autre, plus adroit, s'avisa de le peindre en profd, et du coté de son bon œil : cette invention agréa au prince, qui lui en fit donner une bonne récompense. Les princes veulent bien se jouer des houiines, mais ils ne veulent pas qu'on se june d'eux.
( Le bouffon de la cour.)
Portraits vÎTants.
Ou montrait à Ménage un tableau d^ Le Sueur, où saint Bruno, le pieux foudateur des Chartreux, était représenté avec une vérité d'expression frappante.
Ou lui demanda ce qu'il en pensait, il lépondit : « Sans sa règle, il parlerait. » (Galerie de l'ancienne cour.)
L'abbé Beaumanoir de Lavardin, depuis évèque du Mans, qui était resté court un jour en prêchant, fit faire sou portrait. Le peintre saisit heureusement l'air de cet abbé, et en fit un portrait très-resseniidant; on disait qu'il n'y manquait que la parole. Un homme d'esprit répondit : « Ne voyez-vous pas que monsieur l'abbé prêche (l)? ..
( nildiotlièque de cour.)
Possession Ac soi-même.
Le philosophe Aristippe entretenait la courtisane Laïs. Quelqu'un lui en faisait .
(i) Ce mot est alliibiié .mssi & M"* <le Sablé, cl 1)11 le rn|i|ioilc souvent de \a soiie . « Qu'il est II";-;!'!!!!)!;!!!! ! se serail-elle écriée en voyant le iwiili.iil. On dir.iit qu'il piécl.o .' .1 Voy.'/a-
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