‹ Dictionnaire encyclopédique d'anecdotes modernes, anciennes, franaises et étrangèresChapitre 133 sur 156 · G EN · texte numérisé non relu

G EN

Aussi Rouelle était-il brouillé avec tous reux de ses disciples qui ont écrit sur la chimie. 11 se vengeait de leur ingratitude par les injures dont il les accablait dans ses cours publics et particuliers ; et l'on savait d'avance qu'à telle leçon il y aurait le portrait de Malouin , à telle autre , le portrait de Macquer, habillés de toutes pièces. C'étaient, selon lui, des ignorantins, des barbiers, des fraters, des plagiaires. Ce dernier terme avait pris dans son esprit une signification si odieuse, qu'il l'appliquait aux plus grands criminels ; et pour exprimer, par exemple, l'horreur que lui faisait Damien, il disait que c'était un plagiaire. L'indignation des plagiats qu'il a^ait soufferts dégénéra enfin en manie; il se voyait toujours pillé. Rouelle parlait avec la plus grande véhémence, mais sans correction ni clarté, et il avait coutume de dire qu'il n'était pas de l'académie du beau parlage. Ordinairement il expliquait ses idées fort au long; et quand il avait tout dit, il ajoutait . « Mais ceci est un de mes arcanes, que je ne dis à personne. » Souvent un de ses élèves se levait et lui répétait à l'oreille ce qu'il venait de dire tout haut ; alors Rouelle croyait que l'élève avait découvert sou arcanepar sa propre sagacité, et le priait de ne pas divulguer ce qu'il venait dédire à deux cents personnes. 11 avait une si grande habitude à s'aliéner la tête, que les objets extérieurs n'existaient pas pour lui. Il se démenait comme un énergumène en parlant sur sa chaise, se renversait, se cognait, donnait des coups de pied à son voisin, lui déchirait ses manchettes sans en rien savoir. Un jour, se trouvant dans un cercle où il y avait plusieurs dames, et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait sa jarretière, tire son bas sur son soulier, se gratte la jambe pendant quelque temps de ses deux mains, remet ensuite son bas et sa jari etière, et continue sa conversation sans avoir le moindre soupçon de ce qu'il venait défaire. Dans ses cours il avait ordinairement pour aides son frère et son neveu, pour faire les expériences sous les yeux de ses auditeurs : ces aides ne s'y trouvaient pas toujours ; Rouelle criait : « Neveu ! éternel neveu ! >> Et l'éternel neveu ne venant point, il s'en allait luimême dans les arrière-pièces de son laboratoire, chercher les vases dont il avait besoin. Pendant cette opération, il conti-

nuait toujours la leçon comme s'il était en présence de ses auditeurs, et à sou retour il avait ordinairement achevé la démonstration commencée , et rentrait en disant : « Oui, messieurs; » alors on le priait de recommencer.

Un jour, étant abandonné de son frère et de son neveu, et faisant seul rex|>érience dont il avait besoin pour sa leçon , il dit à ses auditeurs : «■ Vous voyez bien, messieurs, ce chaudron sur ce brasier.' Eh bien, si je cessais de remuer un seul instant, il s'ensuivrait une explosion qui nous ferait tous sauter en l'air ! » En disant ces paroles, il ne manqua pas d'oublier de remuer, et sa prédiction fut accomplie : l'explosion se fit avec un fracas épouvantable, cassa toutes les vitres du laboratoire, et , en un instant, deux cents auditeurs se trouvèrent éparpillés dans le jardin. Heureusement personne ne fut blessé , parce que le plus grand effort de l'explosion avait porté par l'ouverture de la cheminée ; monsieur le démonstrateur en fut quitte pour cette cheminée et une perruque. C'est un vrai miracle que Rouelle, faisant ses essais presque toujours seul, parce qu'il voulait dérober ses arcanes , même à son frère qui est très-habile , ne se soit pas fait sauter en l'air par ses inadvertances continuelles; mais à force de recevoir sans précaution les exhalaisons les plus pernicieuses, il se rendit perclus de tous se5 membres, et passa les dernières années de sa vie dans des souffrances terribles.

Rouelle était honnête homme; mais avec un caractère si brut, il ne pouvait connaître ni observer les égards établis dans la société ; et comme il était aisé de le prévenir contre quelqu'un, et impossible de le faire revenir d'une prévention, il déchirait souvent dans ses cours, à tort et à travers. H avait pris en grippe le docteur Bordeu, médecin de beaucoup d'esprit. « Oui, Messieurs, »

disait-il tous les ans, à un certain endroit de son cours, « c'est un de nos gens, un plagiaire, un frater qui a tué mon frère que voilà. » Il voulait dire que Bordeu avait mal traité son frère dans une maladie. Rouelle était démonstrateur aux leçons publiques au Jardin du Rci, lo docteur Bourdelin était professeur, et finissait ordinairement sa leçon par ces mots . « Comme monsieur le démonstraleur va vous lo prouver par ses expé-

Page 1