‹ Dictionnaire encyclopédique d'anecdotes modernes, anciennes, franaises et étrangèresChapitre 14 sur 156 · A^IO · texte numérisé non relu

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Amour de l'étude.

L'application qu'Archimède donnait à l'étude lui faisait oublier toute autre fonction. On était même souvent obligé de le tirer par force de son cabinet pour le mener, soit à table , soit aux. bains, où, tandis qu'on le frottait, il s'occupait encore à tracer des figures de géométrie sur son corps. (Panckoucke.)

Lorsque les Romains pénétrèrent dans Syracuse, dont ils venaient de s'emparer, Arcliimède était assis sur la phice publique, absorbé dans la solution d'un problème, et examinant des figures qu'il avait tracées sur le sable. Un soldat romain arriva jusqu'à lui : «■ Ne dérange pas mes cercles, i> lui cria Arcliiniédc. Le soldat ne lui répondit (ju'en le luaut. ( Tite-Live. )

Aristote avait une telle ardeur pour l'étude, que, lorsqu'il se mettait au lit pour se reposer, il tenait dans la main une boule d'airain, appuyée sur les bords d'un bassin aussi d'airain, afin que le bruit qu'elle ferait en tombant put le réveiller.

( Dictionnaire des hommes illustres.)

Il n'y a peut-être pas d'exemple plus singulier de l'assiduité à la lecture et au travail que la vie de Pline l'Ancien. Un jour, celui qui lisait pendant le repas ayant mal prononcé quelques mots, un des amis de Pline l'arrêta et l'obligea de recommencer. Pline dit à cet ami :

« Vous aviez pourtant entendu. « Et celuici en étant convenu, « Pourquoi donc, ajouta Pline, avez-vous fait recommencer le lecteur? Votre inteiiuption nous a fait perdre plus de dix lignes. «

Il menait une vie simple et frugale, doimait peu, et méfait tout le temps à sopdt. On lisait à s i table ; et dans ses aillantes courses il avait toujours à ses vidés son livre, ses tablettes et son coctsfe; car il ne lisait rien dont il ne fit des extraits.

(Panckoucke.)

Amyot fit ses premières éludes à la

clarté d'une lampe allumée dans les rues, aux pieds d'une Vierge exposée à la vénération publique.

(^Journal de polit, et de lilte'r.,l''b,)

Amour de la g^loire.

Thémistoclc était si amoureux de la gloire, si passionné pour les grandes choses, que, tout jeune , après la bataille de Marathon , les louanges prodiguées à Miltiade le rendaient pensif et rêveur.

Il passait les nuits sans sommeil et ne fréquentait plus les banquets. Comme on lui eu demandait la cause : « Les trophées de Mithiade m'empêchent de dormir, » répoiulit-il.

( Plutarque, Fie de Thémistocle.)

Amour de reine.

Les confesseurs de Marie-Thérèse , femme de Louis XIV, ont dit que le roi était le seul homme auquel elle eût jamais pensé , et qu'interrogée par l'un d'eux si elle n'avait point arrêté ses idées sur quelques personnes de la cour d'Espagne , elle avait répondu : <i Eh ! comment y aurais -je pensé ! il n'y avait de roi que mon père. »

(Bibliot/ièque de Société),

Amour desauimaux.

Dans la ville de Satira, aux Indes, il y a un hôpital pour tous les insectes qui dévorent l'homme. On paie de temps en temps un malheureux qu'on attache sur un lit , et qui passe la nuit à désaltérer de son sang cette vermine.

( Tableau iiistorinue de l'Inde, )

Amour des lettres,

Marguerite d'Ecosse, femme du dauphin de France, depuis Louis XI, passant un jour dans une salle où était endormi sur un banc Alain Cbartier, que l'on appelait le ])ère de l'éloquence française, cette princesse l'alla baiser sur la bouche, eu présence de toutes les personnes qui l'accompagnaient. Quelques seigneurs témoignant leur surprise de ce qu'elle avaii baisé un homme si laid , elle leur dit ; a Ce n'est point l'homme que je baise, mais la I ouclie de laquelle sont sortis

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tant d'excellents mots et tant de discours sages. » {Recueil deditset faits mémor.)

Amour du pays.

Deux matelots anglais étaient prisonniers à Verdun, où se trouvait le dépôt le plus considérable des Ang'ais que le premier consul avait retenus prisonniers en France, lors de la rupture de la paix d'Amiens. S'étant évadés, ils arrivèrent à Boulogne sans avoir été découverts en route, malgré la surveillance rigoureuse dont tous les Anglais étaient l'objet. Ils y restèrent qnelcpie temps , dépourvus d'argent, et ne trouvant aucun moyen pour s'échapper. 11 leur sembla impossiî)le de se procurer un bateau, tant les moindres embarcations étaient scinpnleusement inspectées. Ces deux marins coustrnisirent eux-mêmes une espèce de batelet avec de petits morceaux de bois qu'ils joignirent tant bien que mal, sans autre outil que leurs couteaux. Us recouviirent cette frêle embarcation avec une toile ((u'ils appliquèrent dessus. Elle ne présentait qu'une largeur de trois ou quatre pieds, et n'était pas beaucoup plus longue ; elle était d'une telle légèreté qu'un seul homme la portait facilement sur son dos. Ce que c'est que l'amour de la patrie joint à l'attrait de la liberté ! Sûrs d'être iusillés s'ils étaient découverts, presque également sûrs d'être submergés, ils n'en tentèrentpasmoinsdepasserle détroit sur un esquif aussi léger. Ayant aperçu une frégate anglaise en vue des côtes, ils s'élancèi eut dans leur barque, et s'efforcèrent de la rejoii»dre; ils n'étaient pas encore parvenus à cent toises eu mer que les douaniers les aperçurent, cour\irent après eux, les prirent et les ramenèrent, sans qu'ils pussent y mettre le moindre obstacle. Cette aventure se ré|)anilit piomptement dans le cam]i, où l'on s'entretint de l'incroyable témérité de ces deux hommes. Le bruit en alla jusqu'aux oreilles d l'empereur, qui voulut les voir et les fit amiuer en sa présence avec leur petit bâtiment. Napoléon, dont l'imagination était vivement frappée de tout ce qui était extraordinaire, ne put cacher sa surprise d'un projet si audacieux, avec un si faible moyen d'exécution : » Est-il bien vrai, leur demanda l'empereur, que vous ayez songé à traverser la mer avec cela? — Ah ! Sire , lui dirent-ils, si vous

en doutez, donnez-nous la permission et vons allez nous voir partir. — .le le veux bien; vons êtes des hommes hardis, entreprenants : j'admire le coinage partout où il se trouve, je ne veux pas que vous exposiez votre vie ; vous êtes libres ; bien pUis, je vais vous faire transporter à bord d'un bâtiment anglais. Vous irez dire à Londres quelle estime j'ai pour les braves, même quand ils sont mes ennemis. » [Mémoires de liourienne.]

Amour et ambition.

Marie d'Angleterre, seconde femme de Louis XII, prince âgé pour lors de cinquante-deux ans, mais plus caduc que son âge ne portait, fut une des premières dames cp^ie servit François V', dans un temps qu'il n'était encore que comte d'Angoidême et héritier présomptif de la couronne. Au reste, il eut si bonne part à ses bonnes grâces, qu'allant au premier rendez-vous qu'elle lui donna, et rencontrant Orignaux, chevalier d'honneur de la reine, comme celui-ci le vit plus ajusté que jamais et dans une propreté tout extraordinaire , il lui demanda en riant quelle grande conquête il allait faire; làdessus lui ayant fait confidence de sa bonne fortune, Orignaux aussitôt fronçant le sourcil : « Comment ! Pasque-Dieu, à quoi songez-vous.' Vous allez faire un coup de jeune homme; votre plaisir vous va arracher la couronne qui pend sur votre tète , et si de vos amours il naît lui dauphin, vous verrez votre fils régner à votre place et ne serez jamais que comte d'Angoulême, et sujet aussi bien que moi. « Quelques-uns disent qu'il se rendit à cette remontrance si judicieuse et si politique; d'autres, au contraire, et en très-grand nombre, qu'il passa outre, jusqu'à lui faire répondre : « .l'aime autant que mes enfants régnent que moi ; » et de plus ajoutent que Orignaux, en même temps, ayant averti la mère de ce prince, il n'y retourna plus qu'après la mort du roi.

(^Mémoires hisforlijrtes concernant les amours des rois de France.)

Amoup et éjfoïsme.

Le jour de la mort de sa maîtresse, madame de Châteauroiix, Louis XV paraissait accablé de chagrin ; mais ce qui

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est extraordinaire, c'est le mot par lequel illetémoigna : << Être malheureux pendant c[uatre-vingt-dix ans! car je suis sûr que je vivrai jusque-là. » Je l'ai ouï raconter par madame de Luxembourg , qui l'entendit elle-même, et elle ajoutait : « Je n'ai conté ce trait que depuis la mort de Louis XA', » Il m/'ritait pourtant d'être su, pour le singulier mélange qu'il contient d'amour et d'égoïsme.

(Chamfort.)

Amonr et estime.

Un jeune liomme aimait à la fureur les courtisanes et les chevaux ; il dépensait également pour les filles et pour les juments. Un jour, pressé de s'expliquer sur ce qu'il aimait le mieux, cette singulière naïveté lui échappa : « J'aime mieux les filles, mais j'estime plus les chevaux. » [Mercier, Taileau de Paris.)

Amour et mariag^e.

Mademoiselle de Plois, fille naturelle de Louis XIV et de Madame de Montespan, fut mariée à un duc d'Orléans. Un jour que madame de Caylus disait à celle jeune princesse, en lui faisant son compliment, qu'on prétendait dans le monde que M. le duc d'Orléans était fort amoureux d'elle, elle réijondit : « Je ne me soucie pas qu'il m'aime, je me soucie cpi'il m'épouse. »

( M"'^ de Caylus, Somri2irs.)

Amonr et raison.

Une courtisane à Madrid tua son galant pour une infidélité qu'il lui avait faite. Elle fut prise et amenée devant le roi , à qui elle ne cacha rien de l'affaire. Le roi , en la renvoyant, lui dit : « Va, tu avais trop d'amour pour avoir de la jaison. » [Ménagiana.)

Amonr et vanitc.

tue grande dame avait, à soixante ans, poiu- amant un jeune homme d'un état ohscur. Elle disait à une de ses amies : « Une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois. »

(Grimm, Correspond .)

Amonr filial.

Montaigne, parlant d'un manteau qu'avait porté sou père et qu'il aimait à porter lui-même eu souvenir de lui, a dit ce mot heureux : « J'aimais à m'envelopper de mon père. «

Le roi Stanislas, père de la reine Marie Leckzinska , mourut consumé auprès de sa cheminée. Comme presque tous les vieillards , il répugnait à des soins qui dénotent l'affaiblissement des facultés , et avait ordonné à un valet de chambre, qui voulait rester près de lui, de se retirer dans la pièce voisine. Une étincelle mit le feu à une douillette de taffetas ouaté de coton, que la reine sa fille lui avait envoyée. Ce pauvie prince, qui espérait encore sortir de l'état affreux où l'avait mis ce terrible accident, voulut en faire part lui-même à la reine, et, mêlant la gaieté douce de son caractère au courage de son âme, il lui manda : « Ce qui me console, ma fille, c'est que je brûle pour vous. )) Cette lettre ne quitta pas Marie Leckzinska jusqu'à sa dernière heure, et SOS femmes la surprirent souvent baisant un papier qu'elles ont jugé être ce dernier adieu de Stanislas.

(M'"° Campan, Mémoires.)

Un jeune homme, nouvellement reçu à l'École militaire, se contentait de manger de la soupe, du pain sec, et de boire de l'eau. Le gouverneur, averti de cette singularité, qu'il crut devoir attribuer à quelque excès de dévotion mal entendue, eu reprit le nouvel élève. Le jeune homme continua encore le même régime, et le gouverneur en prévint M. Duvei-ney, qui fit venir cet enfant, et lui représenta avec douceur qu'il ne convenait pas de se singulariser, et qu'il fallait se conformer en tout point à la règle des écoles. 11 essava ensuite, mais inutilement, de savoir les raisons qui le portaient à se coiuluire ainsi ; il ne put lui arracher son secret, et il finit par le menacer de le rendre à sa famille. Cette menace effraya le jeune homme, qui , n'osant plus caclier le motif de sa conduite, dit à M. Duverney : « Monsieur, dans la maison de mou père je ne mangeais que du pain noir, et en petite quantité;

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ici, je mange de bonne soupe, on m'y donne d'excellent pain blanc à discrétion, et je trouve que c'est faire bonne chère. Je ne puis me déterminer à manger autre chose , par l'impression que me fait le souvenir de l'état où j'ai laissé mon père et ma mère. » M. Duvçrney ne put retenir ses larmes. En interrogeant l'enfant, il apprit que son père, quoiqu'il eût servi, n'avait pu obtenir de pension, et il promit de s'employer à lui en faire obtenir une de 500 livres.

{Mémoires anecdot. des règnes de Louis XIV et Louis XV.)

Pendant que les prisonniers delà maison de force de Vienne en Autriche étaient occupés à balayer les rues de cette ville , un jeune homme assez bien vêtu s'approcha de l'un d'eux et lui baisa tendrement la main. Le baron de C...., conseiller d'Etat , qui l'aperçut de sa fenêtre, fit appeler le jeune homme, et lui dit : « On ne baise jjas la main d'un forçat. — Mais si ce forçat est mon père ! » répondit cejeune homme en fondant en lai-nics. (Almanach de poche, 1788.)

Une femme, restée veuve avec trois garçons, ne subsistait que de leur travail ; et quoiqu'elle vécut de peu, le travail ne suffisait pas toujours pour payer la nourriture et l'entretien de quatre personnes. Le spectacle de leur mère dans l'indigence fait prendre aux jeunes gens la plus étrange résolution. On venait de publier que quiconque livrerait à la justice le voleur de certains effets, toucherait une somme assez considérable. Les trois frères tombent d'accord entre eux qu'un des trois passera pour le voleur, et que les deux autres le mèneront devant le juge. Ils tirent au sort pour savoir qui seia la victime du dévouement filial. Le sort tombe sur le plus jeune, qui se laisse lier et conduire comme un criminel. Le magistrat l'interroge , il répond qu'il a volé les effets précieux qu'on réclame. On l'envoie en prison, et ceux qui l'ont dénoncé touchent la somme promise. De retour chez etix , les deux frères font part à leur mère de ce qui vient de se passer. Cette femme se récrie et ordonne à ses enfants de reporter l'ar-

gent . « J'aime mieux mourir de faim, dit-elle, que de conserver ma vie au prix de celle de votre frère. >> Ils obéissent. Le magistrat, étonné, interroge de nouveau le prisonnier, découvre le mystère, et ne tarde pas à en informer le prince, qui , ayant fait venir les trois frères , les comble d'éloges et récompense d'une manière ])articulière un acte aussi éclatant de piété filiale.

(Salentin de l'Oise, Improvisateur français.)

Quand Frédéric monta sur le trône, la reine mère, en lui parlant, lui dit : « Votre Majesté. — Appelez-moi toujours votre fils, lui repartit Frédéric, ce titre est plus précieux pour moi que la dignité royale. » [Frédériciana.)

Un paysan partagea le peu de biens qu'il avait entre ses quatre fils, et alla vivre tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. On lui dit, à son retour d'un voyage chez ses enfants : « Eh bien, comment vous ont-ils reçu ? comment vous ont-ils traité? — Ils m'ont traité, dit-il , comme leur enfant. » Ce mot parait sublime dans la bouche d'un père tel que celui-ci.

( Chamfort.)

Une jeune personne, lorsque son malheureux père fut traduit à la Conciergerie, fit deux cents lieues à pied pour le suivre. Elle accompagnait la charrette où il était traîné avec ses compagnons. La malheureuse allait dans chaque ville préparer les aliments, mendier une couverture, ou du moins un peu de paille pour reposer son père dans les différents cachots qu'il habitait. Elle ne cessa pas un moment de le suivre, de le consoler par sa présence, jusqu'à ce (pie la prison delà Conciergerie la séparât pourjiimais de sou pauvre père. Habituée à fléchir des geôliers, elle essaya l'empire de la pitié sur les boiureaux . Pendant trois mois, elle alla tous les matins à la porte d'anciens membres du comité de sûreté générale; pendant trois mois elle vécut de promesses perfides, de refiis injurieux, de menaces même. Son père parut devant les juges assassins. Au moment où l'exécrable Dumas ferma la bouclie à ce mal-

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lieureiix qui allait prouver qu'on le prenait pour un autre, la fille voulut faire entendre le cri de la nature, elle fut entraînée avec violence, et le père alla à l'échafaud.

(Riouffe, Mémoires.)

Amonr impossilile.

Le second fils de Ninon de Lenclos avait été élevé par les soins du marquis de Gersey, sous le nom du chevalier de Villiers; on lui avait toujours caché le secret de sa naissance. Cependant Ninon le faisait quelquefois venir chez elle pour lui procurer un peu d'amusement et de liberté. Bientôt ce jeune homme, né avec un tempérament ardent et une âme sensible, ne put se défendre des charmes de Ninon : en effet , quoiqu'elle eût alors cinquante-six ans, elle était encore dans tout l'éclat de sa beauté. Elle s'aperçut de l'amour du chevalier 'sans en être alarmée, croyant que ce ne serait qu'un feu de jeunesse qui s'éteindrait de luimême. Mais celui-ci se jeta à ses pieds , et lui déclara son amour dans les termes les plus tendres et les plus passionnés. Ninon, sans paraître émue, le fit relever sur-le-champ, et lui répondit froidement ((u'il était trop jeune pour lui parler d'amour, et elle trop âgée j)our l'écouter. il insista, en lui protestant qu'il l'adorait, et qu'il mourrait de douleur si elle le voyait avec indifférence. Ninon prit alors un ton sévère ; elle le menaça de toute sa haine s'il osait encore l'entretenir de ses feux. Le chevalier de Villiers s'abandonna au plus affreux désespoir.

Elle crut devoir avertir le marquis de Gersey, qui lui conseilla de découvrir un secret qu'elle ne pouvait plus garder. Ninon écrivit un jour à son fils qu'elle avait à lui parler dans sa petite maison du faubourg Saint-Antoine à Picpus. 11 y vola. Elle se promenait dans son jardin, lifse jeta à ses genoux, et prenant une dt^ ses mains, la baigna de ses larmes. Aveuglé par son ivresse, il allait se porter aux dernières entreprises : « Arrêtez, malheureux ! s'écria Ninon. Apprenez que vous êtes mon fils. » A ces mots, le jeune homme reste frappé comme d'un coup de foudre; son visage se couvre d'une pâleur mortelle; il lève les yeux sur sa mère, il les baisse; puis la quittant précipitamment, il se jette dans un

petit bois qui était au bout du jardin, et se passe son épée au travers du corps. Ninon ne songe pas d'abord à suivre son fils. A la fin ne le voyant point reparaître, l'inquiétude la fait entrer dans le petit bois. A peine a-t-elle fait trente pas, qu'elle aperçoit le corps sanglant de cet infortuné jeune homme. Ses yeux presque éteints se tournent sur elle ; il semblait vouloir lui parler. Il veut exhaler quelques paroles, et cet effort hâte son dernier soupir.

( Mémoires anecd. des règnes de Louis XIV et Louis XV. )

Amour maternel.

La femme d'un noble Vénitien ayant vu mourir son fils unique, s'abandonnait aux plus cruelles douleurs. L'n religieux tâchait de la consoler. « Souvenezvous, lui disait-il, d'Abraham, à qui Dieu commanda de sacrifier lui-même son fils , et qui obéit sans murmurer. — Ah ! mon père , répondit-elle avec impétuosité, Dieu n'aurait jamais commandé ce sacrifice à une mère. »

(Dictionnaire d'anecdotes, )

La reine Marie-Amélie avait consacré dans le château de Neuilly une petite pièce uniquement destinée à recevoir, comme dans un musée, les couronnes et les livres obtenus en prix par tous ses enfants, princes et princesses. On y voyait aussi leurs dessins, leurs pièces d'écriture encadrées. C'était un lieu de délices, un véritable oratoire pour cette sainte mère. — Les vandales de février 1848 ont tout détruit.

(Dupin, Mémoires.)

Amour paternel.

.Tamais père ne fut peut-être plus sensîl)le et plus tendre que Caton l'ancien. Cet homme sévère, ce rigide réformateur des mœurs romaines, n'éprouvait point de satisfaction plus vive que celle de voir lever , nettoyer , emmaillotter son fils nouvellement né. Tous les soirs il assistait à c( tte espèce de toilette. Souvent il y mettait lui-même la main : il souriait à l'enfant , il le caressait , il l'endormait lui-même dans son berc(au.

Lorsqu'il le vit en état d'être appli(|ué

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aux études, il voulut être son précepteur, son gouverneur, son maître , et ne permit jamais que personne partageât avec lui ce qu'il appelait le premier et le plus essentiel de ses devoirs. Un de ses amis lui conseillait de se décharger sur un esclave instruit et lionnète homme, d'une partie de ce soin pénible et rel)utant. « Il n'est ni pénible ni rebutant, répondit-il, et quand il léserait, croyezvous que je verrais tranquillement un esclave tirer les oreilles à mon iils ? »

Un homme, nommé Jacques , exerçait une profession vile , s'il est quelque profession qui puisse humilier; il avait une femme et quatre enfants; son travail lui fournissait à peine de quoi procm-er la subsistance à cette malheureuse famille.

Malgré tous ses soins, ses veilles, son obstination à combattre son triste sort, il se vit accablé de la plus affreuse misère : sa femme et ses quatre enfants tombèrent dans le besoin. Il demanda l'aumône : on ne l'écouta pas, ou si quelqu'un à qui il arriva par hasard d'avoir une légère émotion d'humanité , s'arrêtait pour lui donner du secours, c'était ini si faible soulagement {[ue sa f mme et ses enfants ne faisaient que reculer leur fin de très-peu d'instants. Ce malheureux, au désespoir, court égaré dans les rues; il rencontre un de ses camarades à peu près aussi indigent que lui. Celui-ci est frappé de la douleur où il voit Jacques; il lui en demande le sujet : " Je suis perdu , répond le pauvre homme; ma femme, mes enfants n'ont pas mangé depuis hier midi, et... je ne sais où je vais... ils vont mourir. — Mou ami, lui dit l'autre, pénétré de sa situation, voilà deux sous, c'est tout ce que je possède. Si tu voulais gagner quelque argent, je t'enseignerais bien un moyen.

— Je ferai tout, répond Jacques avec vivacité, hors ce qui est contre l'honneur et la religion. — Eh bien , jinursnivit son camarade, va à tel endroit, chez telle personne : elle apprend à saigner, et si tu Vf ux le résoudre à te faire saigner, elle te donnera quelque argent. »

Jacques vole chez la personne indiquée : on le saigne d'un bias; il i st pavé. Il apprend la même chose dans un autre endroit; il y court et se fait encore

saigner de l'antre bras. Transporté de joie, il achète du pain, retourne préci- ])itamment cliez lui , le partage entre sa femme et ses enfants Ils le voient changer de couleur : il s'assied ; le sang coule de ses bras. « Mon mari! mon père!

qii'avez-vous ? vous vous êtes fait saiguei' ! — Ma chèi e femme, mes chers enfants, leur répondit-il avec un profond soupir, et en les tenant embrassés étroitement... c'était pour vous donner du pain. )i (Morale en action.)

Un préfet de mes amis me contait dernièrement qu'il avait reçu la visite d'un gros marchand de bœufs , possesseur d'un bon million gagné à ce liche métier, et ci-devant père d'une charmante fille, dont la mort le mettait au désespoir.

Notre administrateur, attendri de ses plaintes, lui dit alors, en lui serrant affectueusement les mains : u Je parie, mon brave homme , que vous douneiicz bien la moitié de votre fortuiu^ pour avoir votre enfant. — Oh! oh!

monsieur, reprit l'autre en essuyant ses yeu\ gros de larmes, cinq cent mille francs, c'est un beau denier! »

(Charles Brifaul, Passe-temps d'un reclus.)

Amour-propre d'artiste.

Le Guide prétendait que, comme peintre, on devait lui rendre beaucoup d'honneurs; en cette quali:é, il était fier et superbe. Travaillant toujours avec un certain cérémonial, il avait soin d'è i-e habillé magnifiquement lorsqu'il se mettait à l'ouvrage ; ses élèves, rangés respectueusement autour de lui, préparaient sa palette, nettoyaient ses pinceaux, et le servaient en silence.

Sur ce qu'on lui reprocliait qu'il ne faisait point sa cour au cardinal-légat de Bologne, qui désirait son amitié, il répondit : — « Je ne tro((uerais pas mou pinceau contre la barelte d'un cardinal. »

Paul V se plaisait infiniment à le voir travailler, et lui permettait de se couvrir en sa présence. Le Guide disait que, si le pape ne lui avait point accordé celte grâce, il l'aurait prise de lui-même, en supposant une incomniodilé, parce qu'un tel privilège était dû à son art.

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Le Guide ne rendait aucune visite aux grands qui l'honoraient de la leur, et disait, pour excuser son procédé, que, quand on venait le voir, on recherchait son art et non pas sa personne. Il ne mettait point de prix à ses tahleanx : le payement qu'il en recevait était toujours qualilié d'iionoraires. Hors de sou atelier, le Guide n'était plus le même homme; il devenait aussi modeste qu'il avait paru fier et orgueilleux le pinceau à la main,

(Panckoncke.)

Un soir, après la jiremière représentation d'une pièce de Paër, à laquelle Napoléon 1" avait assisté , il fit appeler l'artiste, et, au lieu des compliments qu'il attendait, il lui dit brusquement: — «■ Trop de bruit ! trop de bruit ! Votre musique est peut-être belle; mais je n'en crois rien, car elle me fatigue. — Tant pis pour Vo!re Majesté ! » fit l'artiste en s'inclinant respectueusement.

(IW'^de Bassanville, Salons d'autrefois.)

Canibacérès donnait une fèle : vers la fin , il prie Garât de se faire entendre. Le chanteur, blessé de n'être invité que si tardivement à contribuer aux plaisirs de l'assistance, ti:e sa montre et répond avec flegme : « Impossible, citoyen consul; à cette lieure, ma voix est couchée. i>

A l'ancien tlié.-ilre du (Cirque Olympique le public était rarement difficile. Les directeurs avaient plus à souffrir du personnel. D'abord, tous les artistes voulaient être Français; pour la moindre faute, on passait Autrichien. Vn écuyer qui , après avoir accompagné , an premier acte, l'empereur sur le champ de bataille eu qualité de maréchal, devait, au deuxième acte , en sa qualité de maréchal, être présenté à l'impératrice. Or, au moment d'entrer en scène, on s'aperçut qu'il était encore à cheval; on lui nia de descendre vile et de se joindre an cortège des maréchaux. Il ne voulut jamais, car il avait un superbe costume ; on eut beau lui dire que la scène se passait aux Tuileries, dans les appartements, il répondit qu'il n'entre-

rait qu'à cheval , puisqu'il avait un rôle de cheval . La seule concession qu'il pût faire, ajoutait-il, ce serait d'entrer à pied , mais en tenant son cheval par la main.

A l'Opéra , encore maintenant , tel écuyer qui figure très-bien à cheval, dans le premier acte de la Juh-e , donne 15 sous à un comparse pour le remplacer quand il s'agit de défiler à pied.

Pendant les représentations de Za ze .-./' zo zti, un des grands succès de féerie du boulevard, un vieux comparse se présente chez le régisseur du Cirque :

« Monsieur, je viens vous dire de me remplacer. — Pourquoi donc , mon ami.' Seiiez-vous malade? — Non , monsieur, je cesse mon service. — Et pouitjuoi.'

— On m'a fait une injustice. — Vraiment?— Oui, monsieur, une injustice scandaleuse, un passe-droit honteux envers un homme qui a toujours fait son devoir. — Mais que s'esl-il passé? — Monsieur, j'ai vingt-cinq ans de service.

— Oui, oui, après? — Eh bien, monsieur, le croiriez-vous, nionsieur! dans la scène des Dominos... à qui croyez-vous qu'on ait donné le Double-si\? A moi, n'est-ce pas?... Non, monsieur! Moi, j'ai le Double-Blanc!... Et le Donble-Six on le donne... à un Autrichien, à \in blanc-bec qui n'a pas six ans de Cirque! »

( .-\d. Dupeuty, Figaro.)

Un jour, en 1821, Romieu, qui jouait la tragédie dans une société d'amateurs, s'était chargé du rôle d'Llysse dans Ipltif^cnic. Il s'en tirait fort mal. On avait admis quelques spectateurs impolis qui le sifflèrent. « Voyez-vous ces imbéciles, dit Romieu, qui me sifflent parce que je n'ai pas de mollets ! »

(^Enc) ■ dopé die . )

Amonr-propre d'anteiir

Vauquelin des Yveteaux fut un peu éjiris d'une de mes parentes, qui était allée voir son jardin. Un jour, il lui écrivit une lettre loit longue, oii, en un endroit, il se fondait furieusement en raison, car il lui disait : » Encore que vous n'aimiez point les figues ( elle n'en

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mangeait point) , elles ne laissent pas d'être friandes ; de même que mon amour, quoique vous n'en fassiez point de cas , n'est pas pourtant méprisable. •» Et au bas il y avait : " Renvoyez-moi cette lettre, s'il vous plaît, car je n'en ai point de double. » N'était-ce pas là une bonne lettre à garder.*

On disait à Malherbe qu'il n'avait pas suivi dans un psaume le sens de David. Je crois bien, répondit-il, siiis-je le valet de David .^ J'ai bienfait parler le bonhomme autrement qu'il n'avait fait.

(Tallemant des Réaux, Historiettes.)

Marguerite Lucas , duchesse de Newcastle, fut comblée d'éloges de la part de ses contemporains, mais leurs panégyriques emphatiques n'ont pas été ratifiés par la postérité. Elle-même se décerne volontiers les louanges les plus outrées; eue écrivait sérieusement : « 11 a plu à Dieu d'oidonner à la nature de revêtir «a servante du génie poétique et philosophique, même dès l'âge le plus tendre. «

(G. Brunet, Commentaire sur les Mémoires de Grammont.)

Massillon venait de prêcher avec le Kuccès qui lui était ordinaire : le père la Boissièrc, autre oratorien, l'en félicitait dans les termes les plus flatteurs : « Eh ! laissez, mon père, lui répondit le jnemier, le diable me l'a déjà dit plus éloquemmcnt que vous ne pouvez faire. »

(Panckoucke.)

Un jour qu'on représentait le Tartufe, Champmêlé fut voir Molière dans sa loge, qui était proche du théâtre. Comme ils étaient aux compliments, Molière s'écria : àIi , cliien ! ah, bourreau! et se frap|)ait la tète comme un possédé.

Champmêlé crut qu'il tombait de quehpie mal, et il était fort embarrassé. Mais Molière , qui s'aperçut de son étonnement , lui dit : « Ne soyez pas surpris de mon emportement; je viens d'entendre un acteur déclamer faussement et pitoyablement quatre vers de ma pièce ; et je ne saurais voir maltraiter mes enfants

de cette force-là sans souffrir comme un damné. »

(Grimarest, Fie de Molière.)

A la première représentation du Thomas Àlorus de la Seire, il y eut cpjatre portiers d'étouffés. Aussi disaitil : « Je ne le céderai à Corneille que lorsqu'il aura fait tuer cinq portiers en un jour (1). »

(Gueret, Parnasse réformé.)

Camoëns passant un jour dans une des rues de Lisbonne, devant un magasin de porcelaine, et entendant le marchand qui, en chantant quelques-unes de ses strophes, les estropiait, entratout d'un coup dans la boutique, et après avoir brisé quelques poicelaines, il dit au maitie : » Mon ami , tu estropies mon ouvrage, et je brise ta marchandise , c'est la loi du talion ; » il paya cependant le dégât qu'il avait fait. On attribue la même auecdole à l'Arioste.

(Panckoucke.)

Il faudrait une brochure entière pour écrire les extravagances de Voltaire pour faire applaudir forcément sa tragédie à'Oreste; il n'en est pourtant pas venu à bout. Il se présentait à toutes les représentation» animant ses partisans, distribuant SCS fanatiques et ses applaudisseurs soudovés. Tantôt, dans le foyer, il jurait que c'était la tragédie de Sophocle et non la sienne à laquelle on refusait de justes louanges; tantôt, dans l'amphithéâtre et plongeant sur le parterre, il s'écriait : » Ah! les barbares, ils ne sentent pas la beauté de ceci ! » et se retournant du côté de ses gens, il leur disait : " Bâtions des mains, mes chers amis ! applaudissons, mes chers Athéniens; » etil claquait sa pièce de toutes ses forces.

(i) S'il en est ainsi, il doit au moins cétler le pas il Scudéry, dont \'.-lmour tyrannique fit, dil-on, étouffer cinq portiers par la foule immense qu'attira la première représentation. Suivant les Nourelles à la main, mss. de Pidansat de de Mairobert (Bibl. Maz., H. 28o3, H.), il y eut deux personnes étouffées vis-à-vis le bureau du parterre, dans l'extraordinaire affluence causée par les débuts éclatants de mademoiselle Eaucourt (il février 1773).

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Enfin, un jour, il a poussé les clioses jusqu'à insulter un nommé Rouveau , parce qu'il avait les mains dans son nianiIion,ct qu'il n'ai>plaudissait pas. Ce dernier lui répondit assez ferme, mais sagement et point aussi vertement qu'il aurait pu.

On lui a fait une niche aux Marionnettes. Polichinelle paraît, écrivant ; le compère lui demande ce qu'il fait : -< lue tragédie en quatre actes, répond Polichinelle , parce que le cin(|uième est toujours mauvais. » Le compèie demande quand on le jouera. — «Tout à l'heure, dit Polichinelle. — Comment! tout à l'heure, reprend le compère , il n'y a qu'un instant que tu y travailles. — îs'impoite, répond Polichinelle, si ou ne les trouve )»as hien , j'ai dans ma tète les corrections qui y seront nécessaires. — Eh bien ! voyons donc ta tragédie , continue le compère. — Oh ! attends donc, mon ami, reprend Polichinelle, il faut auparavant que j'assemble mes amis pour faire applaudir ma pièce. » xVlors paraissent di\ ou douze marionnettes qui battent des mains, avant que la toile soit relevée. Polichinelle arrive (|ui lâche un gros jiet; les marionnettes battent des mains ; après ce lazzi, répété trois ou quatre fois , les marionnettes battent plus fort des mains, et demandent : l'Auteur ! l'Auteur ! Aussitôt Polichinelle présente le derrière à l'assemblée, et marionnettes d'applaudir.

Si cette polissonnerie pouvait dégoûter MM. les auteurs de se faire demaudei', Polichinelle leur aurait été bon à quei- <pie chose, et les corrigerait de ce ridicule.

(Collé, Mémoires.)

La tragédie de Fernand Corti-s avant paru trop longue à la première représentation, les comédiens prièrent Piion de faire quelques corrections à sa pièce. L'auteur, offensé des propos, se gendarma contre les acteurs; mais ceux-ci insistèrent, et rapportèrent l'exemple de M. de Voltaire, qui se faisait un devoir de corriger s-'s pièces au gré du public. « Cela est différent, répondit Piron ; Voltaire travaille en marqueterie, et moi je jette en bionzc. »

{Galerie de l'ancienne cour.)

J'ai vu, dimanche passé, le comte de Lauragnais, et je n'ai jamais vu d'amour-propre plus intrépide. <i Eh bien ! que ditesvous de ma Clytemnestre? — Qu'il y a de beaux vers. — Voltaire m'a écrit que son Oreste n'était qu'une déclamation , une j)late machine en comparaison. — Il vous a écrit cela.' — Dix fois, au lieu d'une. — Oh ! je vous pioteste «(ue le perfide n'en croit pas un mot. — Yj\\ bien, il a tort ! » (Diderot à M"' Voland.)

Le poète d'Arnaud-Baculard avait adressé au roi de Prusse une épître en mauvais vers, et Sa Majesté, passant pour lui du trône au Parnasse, lui avait répondu, aussi envers, que lui, d'Arnaud, était à son aurore, quand Voltaire était à son couchant. Ces é|)îtres, envoyées à Tliiriot, correspondant littéraire de Frédéric, furent communiquées à Voltaire.

". D'Arnaud à son aurore ! s'écria-t-il en sautant du lit en chemise et enflammé de colère; d'Arnaud à son aurore, et Voltaire à son couchant ! Que Frédéric se mêle de régner et non de méjuger! J'irai, oui, j'irai apprendre à ce roi que je ne me couche pas encore (1).»

(Pauckoucke.)

Voltaire faisait jouer aux Délices, près' de Genève, sa Rome sain'éc.

Le président de Montesquieu, qui était >|)ectateur, s'endormit profondément.

Voltaire, se levant de sa place, lui jeta son chapeau à la tête , en s'écriant très-haut :

— " Ma parole d'honneur, il croit être à l'audience. »

M. Lemierre est un honnête garçon; c'est aussi un des poètes les plus heureux ; il est toujours content du public, et se voit toujoms en succès. Sa pièce tombe dans les règles (2); à la quatrième représentation, il n'y a personne dans la salle ; M. Lemierre arrive à l'orchestre, porte la vue de tous côtés, dans celte vaste solitude, et s'écrie : « Belle chambrée d'été ! »

(i) C'est effectivement après l"é|)itre de l'rédéric à d'Arnaud qu'il partit pour Berlin.

(?) L'ne pièce tombait dans les régies quand sa représentation produisait deux fois de suite mur somme inférieure à un chiffre fixé : en pareil cas, elle devenait la propriété des comédiens.

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]1 va chez Mole, peu de jours avant la première représentation , il veut faire ([ucl([ues 'corrections à son rôle, et lui demande une plume. <( Votre plume n'écrit point , dit-il à MoIé. — Que ne prenez-vous celle de Racine? lui répondit Mole. — Elle ne m'irait point, dit Leniierre : Racine est plus harmonieux que moi , j'en conviens ; mais j'ai l'expiTSsion plus énergique et plus propre. « Leraierre disait, il y a quelque temps, de Ja meilleure foi du monde : « On parle toujours de Diderot et jje d'Alembcrt ; qu'ont-ils donc fait p Moi j'ai du hien au soleil : j'ai mon pocme sur la Peinture, j'ai mon Hypemrnestre , j'ai mon Guillaume Tell... ))Et toute la kyrielle des ti-agédies tombées, à qui il a trouvé de bonne foi de bons succès d'été.

(Grimm, Correspondance,')

Un soir, après la reprise triomphante de/a FeuveHu Malahar, Leniierre, enivré de son succès , s'écria chez son ami Roucher, en montrant le poing à un buste de Voltaire : « Ah! coquin, tu voudrais bien avoir fait ma T'ewe ! »

Un homme ayant dit un jour à Fontcnelle :

— (1 Je voudrais vous louer, mais il me faudrait la finesse de votre esprit. >'

— N'importe, lui répondit Fontenelle , louez toujours. »

Nous prenons ce trait au hasard, parmi une foule d'autres que nous fourniraient les gens de lettres de tous les temps. Eu voici un dont le héros est un poète dramatique, assez célèbre au dix-huitième siècle, et aujourd'hui moins connu, Barthe , dont quelques ouviages existent encore dans le répertoire du Théàtic- Français.

Un jeune poète lui récitait une épître en son honneur. Comme Barthe avait composé un j4rt d'aimer dont personne ne se souvient aujourd'hui, l'épître commençait par ces vers :

Vainqueur de Bernard et d'Ovide....

A ce mot ùo vainqueur, Barthe se récrie; sa modestie semble blessée d'un pareil éloge. L'auteur fait ses objections. Barthe insiste; enfin le mot de rival al substitue, et le jeiuie homme continue sa

lecture. 11 avait fini, et Barthe, au lieu de lui donner les compliments d'usage, semblait enseveli dans de profondes pensées. Enfin , sortant tout à coup de sa rêverie: « Toute réflexion faite, dit-il, vainqueur est plus harmonieux, »

(Grimm.)

Dans le principe, l'empereur faisait lire, le soir, à Sainte-Hélène, 1 es chapitres de ses mémoires. Mais une des dames de l'entourage s'étant endoimie, il n'y revint plus, et me disait un soir à ce sujet : « Les entrailles d'auteur, mon cher, elles se retrouvent toujours. »

(Las-Cases, 3Ivmorial de Sainte' Hélène.)

On jouait la Mort de César, de Royou, à rOdéon, en 1825. Au 4* acte, tandis que les acteurs, vaincus par les siillels, étaient à peu près réduits à la pantomime , voilà que tout à coup sort des coulisses un petit vieillard habillé de noir, en culotte courte. Il passe entre César et Brutus qui étaient en scène, se dirige rapidement vers le souffleur, lui arrache le manuscrit des mains, fait un geste de menace an parterre , et disparaît comme il était venu. Ce vieillard était l'auteur, qui n'avait pu soutenir plus longtemps son supplice,

(Th. Muret, llist. par le théâtre.)

On disait à Baour-Lormian qu'il n'y avait rien de plus beau que le 4* chant de sa traduction de la Jérusalem déli- (/•(■> .• « Oh ! pardonnez-moi , répondit le poète enthousiaste de lui-même, il y a quelque chose de plus beau : c'est le ([uinzième! »

(Ch. Maurice, Hist. anecd. duihédt. et de la littér. )

Perpignan avait fait, dans sa vie, au Gymnase, une pièce qui était outrageusement tombée. Cette pièce, qui l'inscrivait sur la liste des gens de lettres, le faisait, bon gré, mal gré , confrère de M. de Chateaubriand, comme de M. Viennct. Un soir, en montant le magnifique escalier qui conduisait du vestibule à l'Odéon, il rencontra Delrieu, l'auteur d'.4rtaxerce.

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« Bonjour, confrère, liiî-dit-îl. — Imbécile! répond Dclrieu blessé. — C'est bien comme cela que je l'entends , » réplique Peipignan de l'air le plus gracieux du monde.

A la reprise à^Jrtaxerce, (pie l'auteur avait sollicitée vingt ans, la pièce, tant prônée d'avance par son auteur, fit ce qu'on appelle, en termes de tbéàtre, un fiasco complet. Quinze jours après, un de ses amis le rencontre :

» Eh bien, lui dit-il, te voilà raccommodé avec les comédiens français ? — Avec eux, jamais. — Que t'ont-ils donc fait encore.' — Ce qu'ils m'ont fait ? Imagine-toi que ces brigands... lu sais, mon Artaxercc, un chef-d'œuvre... — Oui!

— Eh bien , ils le jouent juste le jour où il n'j' a pas de recette. » (Ch. Maurice, H'ist. anecd. du théâtre.')

Une antre fois Artaxerce allait finir.

Delriou , descendu de l'encoignure des premières loges où 11 va savourer le bonheur de se voir passer, entre , regarde sa femme assise sur la seconde banquette, et lui fait toutes sortes de signes de mécontentement. Elle, qui voulait admirer et soutenir jusqu'au dernier vers de la pièce, continuait à battre des mains tout en regardant son époux d'un air étonné. Et Deirieu de paraître de plus en plus en colère. Enfin , le rideau baissé , sa femme vient à lui eu disant : « Mais ((u'as-tu? Tu ne voyais donc pas comme j'applaudissais? — Oui, sans doute, répondit-il , sans se calmer, mais, malheureuse, tu avais tes gants ! »

Le vieux Delrien allait dans un café, le jour de la représentation de sa tragédie à''Artarerce, avant l'heure du spectacle, et jouait cette petite scène : << Garçon, un journal de spectacle !. Voyons un peu, ■» disait-il tout haut , pour être entendu dé ses voisins, « que donne-t-on ce soir à la Comédie française .-* Artaxerce ! Diable ! diable ! je ne veux pas manquer celle-là. Garçon ! servez-moi vite, vite ; on donne Artaxerce, il v aura foule aux Français. » [Encyclopédiana.)

A la première représentation de Maria Pndilla, au théâtre du Vaudeville de la rue de Chartres, l'auteur, M. Ancclot, sa

tabatière ouverte d'une main, une prise de tabac captive entre le pouce et l'index dans l'autre, mais arrêtée à une égale distance du nez et de la tabatière, prêtait l'oreille an bruit des sifflets et mii.murait entre ses dents :

« Les malheureux auront ajouté quelque chose ! »

M. Ancclot ne pouvait pas admettre que sa prose pût être sillléc.

(Victor Couailhac, La Vie de théàU'e.)

Adolplie Dumas, l'auteur du Camp des croisés, disait un jour à son glorieux homonyme Alexandre , dans un moment d'amour-propre littéraire : « On dira un jour que le XIX*" siècle a eu deux Dumas, comme le XVIF a eu deux Corneille. — Passez, Thomas, » lui répondit Alexandre.

A la suite de la représentation de son premier vaudeville , qui resta à peu près le seul, Auguste Supersac, enivré de son succès, saisit un de ses amis par le bras, et l'entraînant avec lui :

« Prenons par la rue du Temple, lui dit-il.

— Pourquoi pas par les boulevards , fit celui-ci.

— Non, non, par la rue du Temple :

je te ferai voir la maison où je suis né. «

C'est le mêmefpii, après la publication de son premier article, errait tristement dans le passage Jouffroy.

« Qu'as-tu donc? lui dit un ami.

— Ah ! mon cher, fit Supersac d'un air navré, je crois que je suis ridé. »

(Idem.)

Un soir, à un théâtre de vaudeville, on sifflait de l'orient à l'occident, du zénith au nadir ; l'auteur, caché dans une loge, s'écria tout à coup :

«. Je connais celui qui siffle : c'est le colonel !

— Qu'est-ce que le colonel ? demandat-on à l'écrivain.

— C'est mon ennemi acharné. »

Le lendemain , on sifflait comme la veille.

n Je vous le disais bien, dit l'auteur, il est revenu, c'est le colonel!

— Le colonel vous en veut plus que vous ne le pensez, reprit un confrère de l'auteur, il a amené tout le régiment! »

(H. de Bornier, l.tberté^.

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Amour-propre ombrag^eux.

En regardant le combat de Marathon, de Polygnote, j'y lus en lettres capitales le nom de tous les principaux guerriers , excepté celui de Miltiade : » Quoi ! m"écriai-je, Miltiade n'est pas à la tète de cette liste? — Il n'en sera que plus fameux ; mais Polygnote l'a omis pour ne pas blesser l'amour-propre des Athéniens.

[Voyage d'Anténur.)

Amonreux lurc.

Gliaciin sait que la célèbre mademoiselle R... (Rachei) ne devait pas sa réputation à son embonpoint. Un ambassadeur turc s'était cependant é|nis d'elle au jioint d'en perdre la tète. Mademoiselle R... fut insensible à cet amoui' et lui tint obstinément rigueur. Après deux ans de soupirs exhalés en pure perte, le représentant de la Sublime Porte prit le parti d'écrire à mademoiselle R... une lettre d'adieu où, tout en peignant pour la dernière fois son désespoir, il reprochait avec quelque vivacité à la célèbre femme sa cruauté. Cette lettre finissait par ces mots ; c Allah ! qui eût pu croiie qu'un serviteur du Prophète pût tant souffrir pour une femme maigre! »

(P.-J. Stahl.)

Amphibolog^ie.

Le Tartuffe fut donné à Paris, pour la première fois, le 5 août 1G67. Le lendemain, on allait le rejouer; l'assemblée était la plus nombreuse qu'on eut jamais vue ; il y avait des dames de la piemière distinction jusqu'aux troisièmes loges ; les acteurs allaient commencer, lorsqu'il arriva un ordre du premier piésident du parlement (M. de Lamoignon) portant défense de jouer la pièce. C'est à cette occasion qu'on prétend que Molière dit à l'assemblée : « Messieurs, nous allions vous donner le Tartuffe, mais monsieui' le premier président ne vent pas qu'on le joue (1). u [rie de Molière.)

(l) Nous n'avons pas besoin de faire ressorllr la parfaite vraisemblance de cette anecdote, ijui se trouve ]>artout, et que Voltaire surtout a contribué à rendre populaire. Elle a été réfutée par plusieurs commentateurs de M.ilière, en partimlicr par Auger.

Le cardinal Dubois avait ini frère qu'il avait placé dans ses bin-eaux , et qui ne brillait pas par l'intelligence. Il sonne; ini laquais accourt : « Que veut monseigneur? — Duliois. » — Le domestique apporte, en e[(et,du dois, n Ce n'est jias cette bûchelà que je demande, lui dit le cardinal. Faites venir mon frère, »

Tout le monde sait combien le cardinal Dubois était décrié pour ses mœurs scandaleuses. Une poissarde s'étant avisée à dessein de faire faire un maquereau de l'ois, bien imité, elle l'étala parmi ses autres maquereaux. Comme il paraissait un des plus beaux, chacun de ceux qui venaient en marchander portaient la main dessus, et dès qu'on avait senti ce que c'était, on le jetait là, en disant : " C'est du bois. « Tout le monde , dit le chevalier de Ravannes , sut qu'il y avait à la poissonnerie mi maquereau qui n'était autre chose que Dubois.

[Improvisât, fiançais.

Un professeur, de collège entrant dans sa classe un jour d'hiver, s'aperçoit que le poêle n'a pas été allumé. Il appelle un domestique, qui revient bientôt, apportant une grosse bûche : « Ah 1 ah! s'écrie le professeur, voici le principal. » Un rire général l'avertit sur-lechamp qu'il venait de commettre une malencontreuse amphibologie; et, ce qui est moins plaisant, le principal, informé de la chose, tança vertement le pauvre homme.

Amphig^ouri.

Y^' amphigouri n'est , comme on sait, (|u'ini galimatias richement rimé. J'ai fait beaucoup trop de couplets dans ce genre méprisable. Je me permets de donner celui-ci, parce qu'il a toute l'aj)parence d'avoir quelque sens, puisque le célèbre Foutenelle , l'entendant chanter chez madame de Tencin , crut le comprendre un peu , et le lit recommencer pour l'entendre mieux. Madame de Tencin interrompit e chanteur, et dit à Foutenelle : « Eh ! grosse bète ! ne vois-tu pas que cet am\ptiigvuri n'est que du galimatias (1)? »

Foutenelle, sui- aurait répondu (i) d Ma foi,

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Voici le couplet :

Am : Du menuet de la piiplUe.

Qu'il est aisé de se défendre Quand le cœur ne s'est pas rendu !

Mais qu'il est fâcheux de se rendre, Quand le bonheur est suspendu !

Par un discours sensible et tendre Egarez un cœur éperdu :

Souvent par un malentendu L'amant adroit se fait entendre

(Collé, Théâtre de société.)

Amphitryon coniplaisauf.

Galba, qui avait donné à souper à Mécénas, voyant que sa femme et lui coniuiençaient à comploter d'oeillades et de signes, se laissa couler sur son coussin, représentant un homme aggravé de sommeil, pour faire épaule à leurs amours.

Ce qu'il avoua d'assez bonne grâce , car, sur ce point, un valet ayant pris la hardiesse de porter la main sur des vases qui étaient sur la table, il lui cria tout franchement : « Comment , coquin , ne vois-tu pas que je ne dors que pour Mécénas ! »

(Montaigne, Essais. )

Amphitryon déçu.

Un fermier général avait invité la Fontaine à dîner, dans la persuasion qu'un auteur, dont tout le monde admirait les contes , ne pouvait manquer de faire les amusements de la société. La Fontaine mangea , ne parla point , et se leva de fort bonne heure, sous prétexte de se rendre à l'Académie. On lui représenta qu'il n'était pas encore temps : ■■ Je le sais bien , répondit-il ; aussi preudraije le plus long. »

( Mémoires anecd. des rù^/ies de Louis XI F et Louis Xf.)

Une femme de province avait désiré être d'un dîner que le marquis de Lassay donnait à quelques hommes célèbres dans les lettres. Surprise de voir le dîner très-avancé sans avoir encore rien entendu de fort merveilleux, elle dit à sa voisine : « Quand commenceront-ils? u

Tant «ne version qui enrioliit celte anecdote, cela ressemble tellement à tout ce que je lis chaque jour qu'on pouvait aisément s'y tromper. »

Le célèbre pianiste Chopin avait été invité dans un grand dîner d'apparat, chez de riches bourgeois. 11 avait eu beau s'en défendre, il avait été forcé de se rendre aux pressantes sollicitations de ses hôtes , qui avaient promis à leurs nombreux invités de leur faire entendre le grand Chopin dans la soirée qui devait suivre le dîner.

L'artiste , souffrant déjà de la cruelle maladie qui devait l'enlever si jeune, fit peu d'honneur aux différents plats qui passèrent devant ses yeux, et ne répondit guère aux avances et aux questions qui l'assiégeaient de toutes parts. Le dîner s'achève enfin, on ouvre le piano, et on lui demande de vouloir bien jouer une de ses ravissantes mazurkas. Chopin se récuse, objecte sa santé délicate et mille autres prétextes ; la maîtresse de la maison se récrie et veut alors faire sentir à l'artiste qu'il n'a été invité au dîner que pour payer son écot en musique.

<i Oh! madame , répliqua-t-il aussitôt, j'ai si peu mangé ! » Sur ce, il salue profondément et se retire, laissant tous les assistants abasourdis devant cette fugue non prévue par le programme.

{L'Entracte.)

Amphitryon facétieux.

Héliogabale faisait donner, au lieu des coussins ordinaires , à ceux de ses amis qui étaient de basse condition , dos sacs de cuir remplis de vent , qu'il ordonnait de vider pendant le repas; de sorte que la plupart de ses convives se trouvaient tout à coup dinant sous la table.

(Lampride.)

Amputation.

Jean-Frédéric Vcisse , chirurgien d'Auguste l"", roi de Pologne, avait travaillé pendant cinq ans dans les hôpitaux étrangers , et le fameux Petit, de Paris , avait été son premier maître. Un mal d'aventure, survenu à un doigt du pied du roi de Pologne, devint tres-séricux. Yeisse, qui voit tous les symptômes de la gangrène, opine pour l'amputation, contre l'avis des premiers médecins , qui décident qu'il faut dépêcher un courrier à Paris pour faire venir M. Petit. Cependant la vie du roi courait le [jIus grand danger. Après quelques heures

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d'une incertitude pénible, Veisse se décide à une action cpii pouvait le perdre. Il fait prendre au roi une dose d'opium , l'endort profondément, et pendant son sommeil, avec aulaut d'adresse que de courage, il lui ampute le doigt. Eveillé par une douleur aigiie, le roi se plaint de ce qu'on prend si mal son temps pour le panser ; mais la force de l'opium ne tarde pas à le rendormir. Le lendemain, il s'aperçoit que son doigt est coupé, et demande qui a fait une opération si liardie. — « Sire, répond Veisse, pardonnez à un sujet fidèle et reconnaissant , qui , vous voyant dans le plus grand danger, hasarde tout pour conserver votre vie précieuse. Si l'on eût attendu pour l'amputation l'arrivée de Petit, certainement la gangrène mortelle allait gagner tout le pied de votre majesté, et tout mon zèle, comme tous les secours humains , n'eussent pu rien pour vous sjiuver. — Et il n'y avait pas, dit le roi, d'autres moyens à employer que l'amputation.-* — Non, sire, il n'y en avait aucun autre : Petit le dira, j'en réponds sur ma tète. — Qui a été présent à l'opération.' — Le valet dechamlirc de votre majesté. — Fort bien. Gardez donc tous les deux, jusqu'à nouvel ordre, le plus inviolable secret. Et toi (continue le prince, en tirant sa tabatière d'or dont il jette le tabac) mets là dedans le doigt coupé, et garde-le comme un souvenir. » Ou ne dit rien. Personne n'eut le moindre doute de ce qui s'était passé.

Douze jours après, arrive Petit. Les médecins sont assemblés sur l'heure. On lui expose quel avait été l'état du roi, lorsqii'on l'avait demandé, et l'état actuel dans lequel ou supposait assez naïvement qu'il devait f'trc. Le chirurgien français, frappé d'étonnement , et reconnaissant , d'après le récit, la gangrène aux symptômes annoncés depuis tant de jours, s'écrie qu'il ne peut concevoir comment le roi vit encore, ni comment, dans un péril si pressant, qui ne permettait aucun délai, on avait été si loin chercher des conseils inutiles; qu'il n'y avait d'autre parti à prendre que la plus prompte -^pulation, supposé qu'il en fût encore Y>S' Tous les ennemis de Veisse, cous de honte , n'osaient plus soutenir Ic! -égards du roi; mais quelles furent tOL coup leur confusion et leur surpris, "n^and Veisse s'avança vers Petit, '

et lui dit, en tirant la boîte du roi de sa poche : « Le moyen que vous indiquez est déjà hasardé : regardez, voici le doigt. )' Petit reconnut qu'il portait tous les symptômes d'une gangrène incurable.

(Journ. de Paris ^ 178C.)

Fabert ayant été blessé au siège de Turin d'un coup de mousquet à la cuisse, Turenne et le cardinal de la Valette le conjuraient de la laisser couper, selon l'avis de tous les chirurgiens : « Il ne faut pas mourir par pièces, dit Fabert; la mort m'aura tout entier, ou elle n'aura rien. « — On ne coupa point, et le brave maréchal guérit de sa blessure.

[Recueil d'épitaphes.)

Amuseurs publics.

Gros-Guillaume était sans cesse tourmenté par la pierre; souvent, sur la scène, il en pleurait de douleur, ce qui lui faisait faire toutes sortes de grimaces lès-réjouissantes pour le public, qui en 'ignorait la source. C'est à peu près de même que Carlin et Potier se livraient souvent à une surabondance de lazzis et de cascades pour cacher leurs souffrances aiguës.

(\'. Fonrnel, Curiosités thèàtr.)

Un soir, il y a bien longtemps, j'étais à Paris, aux Funnmliules, placé de manière à apercevoir ce qui se passait dans la coulisse : elle n'a guère, à ce petit théâtre, plus de deux mètres de profondeur, et l'on voit tout de suite, derrière les portants, le mur en briques, blanchi au lait de chaux. Arlequin, vif et leste, venait de déployer, aux applaudissements de la salle, sa légèreté, sa souplesse; il était svelte, gracieux, gai, éblouissant; c'était la malice, la joie, la jeunesse, — ini enfant et un chat! — Après avoir mimé, dansé, sauté, escaladé, battu tout homme et toute chose, pour terminer la scène, il s'était lancé horizontalement, la tète la première, à travers une fenêtre fermée; il avait disparu par là, comme luie flèche, au milieu des bravos et des hourras.

Pendant que L' spectacle continuait, je regardai par hasard dans la coulisse, et j'aperçus quelque chose qui me remplit d'étonnement : Arlequin, après ses proues

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