CIR
l'antichambre : « Je ne veux pas voir ces marauds-là , dil-il ; ce sont eux qui ont fait mourir mon maître ; qu'on ne les fasse pas entrer. ■» On fut leur dire que M. le maréchal ne pouvait leur parler ; ils ré- ]>ondirent qu'ils en étaient extrêmement tâchés, et qu'ils lui portaient un présent de quatre mille pistoles. On le fut dire ])rom|)temeut à M. de la Ferlé : «Faitesles entier, dit-il, ces pauvres dial)les ; ils ne le connaissaient, ma foi , pas quand ils l'ont crucifié ! »
(Furetière.)
Citations.
Un curé, en procès avec ses paroissiens,
qui ne voulaient point paver son église,
étayait sou Ijou droit sur ce passage de
Jérémie : Paveaiit illi , non paveam ego.
(Panckouke.)
Quelques jeunes hommes de Tarente ayant médit du roi Pyrrhus dans un repas, et étant repris de leur témérité par ce prince, un d'eux lui dit : « Nous vous eussions même tué , si le viu ne nous eût manqué. » Cette plaisanterie les sauva.
(L'abbé Bordelon, Diversités curieuses .)
L'ancien chancelier, M. de Barcntin, resté d'abord à Paris pendant les Cenl- Jours, avait offert de prêter serment à l'Empereur, en demandant seulement la restitution de quelques bois, qu'il n'avait ))as en le temps d'obtenir de Louis XVllI. Puis il vint à Gand, où il expliqua au roi de son mieux, c'est-à-dire assez mal, sa visite à Bonaparte et la restitution de ses bois, en glissant sur le serment :
« Je n'ai pas précisément juré, disait-il.
— J'entends, fit le roi, vous avez jurotté. A votre âge, on ne fait plus les choses qu'à demi. »
(Beugnot, Mémoires.)
Circulation de soufflets.
Le très-brutal père de Frédéric le Grand passait l'après-dîuée, dans une petite île «pi'on montre à Berlin, à fumer et à boire de la bière avec ses généraux et ses ministres. Celui de l'emperein' Charles M, M. de f^eckendorf, y était admis. Il était assis entre le roi et son premier ministre. Sa Majesté se fâcha d'uue de ses réponses, et ayant la repartie moins à la main (pie le soufflet, en donna un à M. de Seckendorf. M. de Seckendorf rendit le soufflet au premier ministre, et lui dit : » Faitesle passer, w (Le prince do Ligne.)
L'archevêque de Harlay, un des plus beaux hommes de son temps, ayant obtenu que l'archevêché de Paris fût érigé en duché-pairie, plusieurs dames de la cour vinrent lui faire leur compliment, en lui disant : « Les brebis viennent féliciter leur pasteur de ce qu'on a couronné sa houlette. » L'archevêque dit en regardant ces dames :
Formosi pecoris custos.
Madame de Bouillon répliqua sur-lechamp par une ingénieuse application de la fin de ce vers :
Formofior ipse.
{Id.)
Ninon de l'Enclos avait des reparties admirables. Choiseul, qui était de ses anciens amis, avait été galant et bien fait. Il était mal avec M. de Lonvois, et il déi)lorait sa fortune lorsque le roi le mit, malgré le ministre, de la promotion de l'ordre de 1088. 11 ne s'y attendait en façon du monde, quoique de la première naissance et des plus anciens et meilleurs lieutenants généraux. Il fut donc ravi de joie, et se regardait avec pluscjne de la complaisance paré de son cordon bleu. L'Enclos l'y surprit deux on trois fois. A la fin, impatientée : <i Monsieur le comte, lui dit-elle devant toute la compagnie, si je vous y prends encore, je vous nommerai vos camarades. » Il y en avait eu en effet plusieurs à faire pleurer ! Le bon maréchal était toutes les \ertus mêmes, mais peu réjouissantes et avec peu d'esprit. Après une longue visite, l'Enclos bâille, le regarde, puis s'écrie : « Seigneur, que de vertus vous me faites hair I it qui est un vers de je ne sais plus ([uellc |)ièce de théâtre (1). On peut juger de la risée et du scandale. Cette saillie pourtant ne les brouilla point.
(Saint-Simon, Mémoires.)
(i) De la Mort de Pompée, par Corneille.
cm
La Rochefoucauld s'était lancé dans la Fronde par amour pour la duchesse de Loiigueville. Il écrivit au bas d'un portrait (le cette dame ces deux vers de VAlcionéc de Du Ryer :
Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beniix
J'ai fait ta guerre aux rois, je l'aurais faite aux
[dieux.
Mais ensuite, ayant été blessé au conil)at de Saint-Antoine d'un coup de moustjupt qui lui fît pe dt e quelque temps la vue , et s'élant brouillé avec sa maîtresse, il parodia ainsi ces vers :
Pour ce cœur inronstant quVufinje connais mieux, J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai pcrdulcs J eux.
Au moment où il était question de nommer Papillon intendant des Menus-Plaisirs, nn cou- tisan fit observer à Louis XV que ce personnage était un sot.
« Raison de plus, dit le roi :
Les sots sont ici- lias pour nos menus plaisirs (i). )' [Iniprovlsalctir français.)
Lorsque le cardinal de Ronillon fut disgracié, le roi envoya tedemander le cordon bleu dont il était décoré, et dont le médaillon était un saint-esprit. Le cardinal demanda grâce à Sa Maiesté, en appliquant à la demande qui lui était faito ce verset des Psaimies : Ne proj'ic'inx me à fac'ie tua, et Sptritam sanclum tmim ne au feras à me.
M. le duc do Chabot ayant fait peindre une Renommée sur son carrosse, ou lui appliqua ces vers :
Votre prudence est endormie T)e lo^er magnific[uemrnt Fl de traiter superbement Votre plus cruelle ennemie (2).
''Chamfoit.)
(0 Vers de Gresset. Celle anecdote rappelle le jeu de mots qui se fit sur l'assemblée des notables. Comme elle se tenait aux Menus, à Ver.iailles, on dit que le roi avait convoque cette assemblée pour ses menus plaisirs.
(î) Molière, t'emmts savantes, acte III, se. 2. BICT. 1> AiMXDOTlii. .^ T I.
M"eBourgoin,lacélèbreaclricedu Théâtre-Français, avait eu, vers le commencement du siècle, un fds du fameux chimiste Chaptal, ministie de l'Empereur. Sur la fin de sou régne, l'enfant étant devenu i;iaiid; M"*^ Bourgoin pressait vivemiut Ohaptalde lui obtenir une bourse, el ce dernier s'y refusait toujours. Impatientée, elle le menaça de conduire sur le passage de l'Empereur l'enfant qui lui i émettrait une pétition, en lui disant : « Sire, je suis bâtard de votre apothicaire. » Chaptal, qui la savait parfaitement capable de cette élourderie, finit par lui faire obtenir ce qu'elle désirait.
Civilisation.
A la suite d'un naufrage, plusieurs personnes qui s'étaient sauvées à la nage, abordèrent dans une île ([ni leur parut inhabitée. Après avoir longtemps marché, un d'eux ayant aperçu un pendu, s'écria : « Grâce au ciel, nous sommes dans un pays civilisé. »
[Choix d'anecdotes.)
Quelque temps anrès son retour d'Egypte, Bonaparte dinnit chez le directeur Gohier On lui demanda ce qui avait le plus frappé les Egyptiens de toutes les inventions qu'on leur avait portées : « J'ai en la même curiosité , répondit-il , et j'ai adressé la même question à un des principaux imans du pays ; il m'a répondu que ce qui avait le pins étonné les habitants, c'était de nous voii' boire et manger à la fois , et qu'ils espéraient bien profiler de cette bonne habitude. »
(Cousin d'Avalon, Eonaparliana.)
Civilité excessive.
Le duc de Coislin était un très-pelit homme sans mine, mais l'honneur, la vertu, la probité et la valeur mêmes, qiw, avec de l'esprit, était un répertoire exatt et fidèle avec h quel il y avait infiniment et très-curieusement à apprendre , d'une ]iolitessc si excessive qu'elle désolait, mai.s qui laissait place entière à la dignité... C'était, avec tant de boimes qualités qui lui conservèrent ton|Onrs ime véritable considération, tni homme si singulier que je no puis me icfuser d'eu rapporter quelque,'; traits.
Un des rhingraves, prisonnier à un combal où se trouva le duc de Coislin, lui échut ; il lui voulut donner sou lit, par composition un matelas. Tous deu\ se complimentèrent tant et si bien qu'ils couchèrent par terre des deux côtés du matelas. B ivenu à Paris, le rhingiavc, qui avait ei la liberté d'y venir, le fut voir. Grands compliments à la reconduite; le rhingrave, poussé à bout, sort de la chambro et ferme la porte par dehors à double tour. M. de Coislin n'en fait point à deux fois ; son appartement n'était qu'à (|uelques marches du rez-de-cliaussée ; il ouvre la fenêtre, saute dans la cour et se trouve à la portière du rhingrave avant lui, qui crut que le diable l'avait porté là. 11 était vrai pourtant qu'il s'en démit le pouce; Félix, premier chirurgien du roi, le lui remit. Étant guéri, Félix retourna voir comment cela allait, et trouva la guérison parfaite. Comme il sortait, voilà M. de Coislin à vouloir lui ouvrir la porte, Félix à se confondre et à se défendre. Dans ce conflit, tirant tous deux à la porto, le duc quitte prise subitement et remue sa main ; c'est que son pouce s'était redémis ; et il fallut que Félix y travaillât sur-lechamp. On peut croire qu'il en fit le conte au roi, et qu'on en rit beaucoup.
(Saint-Simon, Mémoires.)
Le célèbre philologue M. Hase, conservateur à la bibliothè([ue impériale, était d'une uibanité excessive. Un jour le marquis de Fortia d'Urban , mécène bien connu, lui renvoya par son domestique un manuscrit emprunté à la bibliothèque. Le domestique arrive, salue M. Hase, et commence : « Je viens de la part de M. le marquis... — Ah! com — ment se por — te Mo — sié le mar — quis?
— Monsieur est bien bon : Monsieur le marquis se porte bien ; il m'envoie... — Et com — ment vous por — tez-vous...vousmè — me? — Monsieur est trop bon, je...
— Pre — nez donc la pei — ne de
vous... as — seoir. — Monsieur est trop honnête... Je viens de la part de Monsieur le marquis rapporter ce manuscrit. — Mo — sié le mar — quis vous... a... donné une gran — de preu — ve de cou — fi — an — ce en... vous... char — géant de cet — te com — mis — sion,carc'est... un... ma — nus — crit bien pré — cieux ; un ma — nus — crit très-pré — cieux, que nous ne prè —
tons qu'à Mo — sié f« mar— quis... (Ici * M. Hase s'aperçoit que cinq ou six personnes entourent son bureau ; il fait une révérencecirculaireetterminesa phrase : ) ainsi qu'à tou — tee les per — son — nés qui nous font l'hon — neur de nous le de — man — der !
M. Hase venait d'être promu au grade de commandeur de la Légion d'honneur.
Un espiègle d'une quinzaine d'années, fils d'un conservateur, va le complimenter.
Un employé l'arrête au passage : « Petit intrigant, vous allez complimenter M. Hase! — Oui, et je sais bleu ce qu'il me répondra. » Là-dessus, il dit quelle sera la réponse , puis il entre. Son interlocu- , teur le suit sur la pointe du pied, et peut se convaincre que le jeune homme avait deviné juste, lorsqu'il entend M. Hase lui dire : « Mou jeu — ne ami , ce n'est pas à moi... c'est à vous que cette dis — tinc — tiou était due! «
(Petite Revue.)
CiTÎllté relatÎTC.
Le ducd'A..., absent de la cour depuis plusieurs années, revenu de son gouvernement de Berri, allait à Versailles. Sa voiture versa et se rompit. H faisait un froid très-aigu. On lui dit qu'il fallait deux heures pour la remettre en état. H vit un relai, et demanda pour qui c'était : on lui dit que c'était pour l'archevêque de Reims, le Tellier-Louvois, qui allait à Versailles aussi. H envoya ses gens devant lui, n'en réservant qu'un, auquel il recommanda de ne point paraître sans son ordre. L'archevêque arrive. Pendant qu'on attelait, le duc cbarge un des gens de l'archevêque de lui demander une place pour un honnête homme dont la voiture vient de se briser, et qui est condamné à attendre deux heures qu'elle soit rétablie. Le domestique va et fait la commission. « Quel homme est-ce? dit l'archevêque. Est-ce quelqu'un comme il faut? — Je le crois, monseigneur ; il a un air bien honnête. — Qu'appelles-tu honnête ? Est-il bien mis?
— Monseigneur, simplement, mais bien. '
— A-t-il des gens? — Monseigneur, je l'imagine. — Va-t'en le savoir. » Le domestique va et revient. « Monseigneur, il les a envovés devant à Versailles. — Ah ! c'est qiuMque chose ; mais ce n'est pas tout. Demande-lui s'il est gentilhomme. » Le laquais va et revient. « Oui, monsei-
giicur, il est gentilhomme. — A la bonne heure ! qu'il vienne , et nous verrons ce que c'est. » Le duc arrive, salue. L'archevêque fait un signe de tête , se range à peine pour faire une petite place dans sa voiture. Il voit une croiv de Saint-Louis. « Monsieur, dit-il au duc , je suis fâché de vous avoir fait attendre ; mais je ne pouvais donnerune place dans ma voiture à un homme de rien : vous en conviendrez. Je sais que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce que je vois? - — Oui, monseigneur. — Et vous allez à Versailles.' — Oui, monseigneur. — Dans les bureaux, apparemment? — ISon; je n'ai rien à faire dans les bureaux. Je vais remercier...— Qui? M.deLouvois? — Non, monseigneur, le roi. — Le roi! {Ici, i" archevêque se recule et fait un peu de place.) Le roi vient donc de vous faire quelque grâce toute récente ? — Non , monseigneur; c'est une longue histoire.
— Contez toujours. — C'est qu'il y a deux ans, j'ai marié ma fille à un homme peu riche {L'arcUevéque reprend un peu de V espace qu'il a cédé dans la voiture), mais d'un très-grand nom [V archevêque recède la place). » Le duc continue : '<■ Sa Majesté avait bien voulu s'intéresser à ce mariage... {Varchevéque fait beaucoup de place ) et avait même promis à mon gendre le premier gouvernement qui vaquerait. — Comment donc ? Un petit gouvernement sans doute! De quelle ville?
— Ce n'est pas d'une ville, monseigneur, c'est d'une province. — D'une province, monsieur! crie l'archevêque eu reculant dans l'angle de sa voilure; d'une province! — Oui, et il va y en avoir un de vacant. — Lequel donc? — Le mien, celui de Bcrri , que je veux faire passer à mon gendre. — Quoi ! monsieur.. . vous êtes gouverneur du... ! Vous êtes donc le duc de...? » Et il veut descendre de sa voilure. « Mais, monsieur le duc, que ne jiarliez-vous ? mais cela est incroyable! mais à quoi m'exposez-vous! Pardon de vous avoir fait attendre... Ce maraud de laquais qui ne me dit pas... Je suis bien heureux encore d'avoir cru, sur votre parole, que vous étiez gentilhomme : tant de gens le disent sans l'être ! Et puis re d'Hozier est un fripon. Ah! monsieur le duc, je suis confus. — Remettez-vous, nionsei- . gneur. Pardonnez à votre laquais ; il s'est contenté de vous dire que j'étais un honnête homme; pardonnez à d'Hozier, qui
vous exposait à recevoir dans votic voiture un vieux militaire non titré ; et pardonnez-moi aussi de n'avoir pas commencé par faire mes preuves pour mouler dans votre carrosse. »
(Chamfort.)
L'abbé Maury, étant pauvre, avait enseigné Je latin à un vieux conseiller de grand'chambre, qui voulait entendre les Jnstitutes de Justinien. Quelques années se passent, et il rencontre ce conseiller, étonrvé de le voir dans une maison honnête. <i Ah! l'abbé, vous voilà! lui dit-il lestement ; par quel hasard vous trouvezvous dans cette maison-ci? — Je m'y trouve comme vous vous y trouvez. — Oh ! ce n'est pas la même chose. Vous êtes donc mieux dans vos affaires? Avezvous fait quelque chose dans votre métier de prêtre? — Je suis grand vicaire de M. de Lombez. — Diablr! c'est quel([ue chose! Et combien cela vaut-il ? — Mille francs. C'est bien peu! » Et il reprend, le ton leste et léger : « Mais j'ai un prieuré demillc écus. — Mille écus! bonne affaire {avec l'air de la considération). — Et j'ai fait la rencontre du maître de cette maison-ci diezJI. le cardinal de Rohan. — Peste! vous allez chez le cardinal de Rohan ? ■ — Oui, il m'a fait avoir une abbaye. — Uneaiibaye! Ah! cela posé, monsieur l'abbé, failes-moi l'honneur de venir dîner chez moi. »
(Id.)
D'Alembert, jouissant déjà de la plus grande réputation , se trouvait chez Jlme Ju Deffand , oii étaient M. le président Hénault et M. de Pont-de-Veyle.
Arrive un médecin nommé Fournier, qui, eu entrant, dit à M^e du Deffand : « Madame, j'ai bien l'honneur de vous présenter mes très-humbles respects ; » à M. le président Hénault : « Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer; » à M. de Pont-de-Veyle : « Monsieur, je suis votre trés-livunble serviteur, » et à d'Alemberl : << Bonjour, Monsieur. »
(Chamfort, Portraits, caractères.
M. de Camhacérès disait à ses dîners, selon le rang des convives : « Monsieur, ;:ura>-ie l'honneur de vous offrir du bu?uf?