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droit et vrai , et qu'il dirait librement ce qu'il aurait trouvé. Louvois i)ii[uc s'emporta. Le roi, qui ne le fut j)as moins, le laissait dire, et cependant Le Notre, qui aurait bien voulu n'être pas là , ne bougeait. Enfin le roi le fit aller, et cependant Louvois toujours à gronder, et à maintenir l'égalité de la fenêtre , avec audace et peu de mesure. Le Nôtre trouva et dit que le roi avait raison de quelques pouces. Louvois voulut imposer, mais le roi, à la fin trop impatienté, le fit taire , lui commanda de faire défaire la fenêtre à l'heure même, et, contre sa modération ordinaire, le malmena fort durement.
Ce qui outra le plus Louvois, c'est que la scène se passa non-seulemeut devant les gens des bâtiments, mais en présence de tout ce qui suivait le roi en ses promenades , seigneurs , courtisans, officiers desgai'des et autres, et même de tous les valets. La vespérie fut forte et dura assez longtemps, avec les réflexions des conséquences de la faute de cette fenêtre, qui, remarquée plus tard , aurait gàlé toute cette façade et aurait engagé à l'abattre.
. Louvois , qui n'avait pas accoutumé d'être traité de la sorte, revint chez lui en furie et comme un homme au désespoir. Saint-Pouange , les Tilladet et ce peu de familiers de toutes ses heures, en furent effrayés, et dans l(?ur inquiétude, tournèrent pour tâcher de savoir ce qui était arrivé. A la fin, il le leur conta, dit qu'il était perdu, et que, pour quelques pouces , le roi oubliait tous ses services qui lui avaient valu tant de conquêtes ; mais qu'il y mettrait ordre, et qu'il lui susciterait une guerre, telle qu'il lui forait avoir besoin de lui et laisser là la truelle , et de là s'emporta eu reproches et en fureurs.
Il ne mit guère à tenir parole. Il enfourna la guerre par l'affaire de la double élection de Cologne, du |)rinccde Bavière et du cardinal de Fiirstemberg ; il la coniiima en portant les flammes dans le Palalinat, et en laissant toute liberté au projet d'Angleterre; il v mit le dernier sceau poui- la rendre générale , et s'il eut j)u, éternelle, en désespérant le duc de 8a\oie, qui ne voulait que la paix , et qu'à l'insu du roi il traita si indignement f|u'il le força à se jeter entre les bras de ses ennemis , et à devenir après, par la
positionde son pavs, notre partie la plus difficile et la plus ruineuse.
(Saint-Simon, Mémoires.) (1).
La Lettre sur la musique souleva contre moi toute la nation , qui se crut offe sée dans sa musique. La description de l'incroyable effet de cette brochure serait digne de la plume de Tacite. C'était le temps de la grande querelle du parlement et du clergé. Le parlement venait d'être exilé ; la fermentation était au comble : tout menaçait d'un prochain soulèvement. La brochure parut ; à l'instant toutes lesautres querelles furent oubliées : ou ne songea qu'au péril de la musique française, et il n'y eut plus de soulèvement que contre moi. Il fut tel que la nation n'en est jamais bien revenue. A la cour, on ne balançait qu'entre la Bastille et l'exil; et la lettre de cachet allait être expédiée, si M. de Voyer n'en eut fait sentir le ridicule. Quand on lira que cette brochure a peut-être empêché une révolution dans l'État, on croira rêver. C'est pourtant une vérité bien réelle, que tout Paris peut encore attester.
(Rousseau, Confessions.)
Désespoir amoureux.
Grinim, après avoir vu quelque temps de bonne amitié M"* Fel , s'avisa tout d'un coup d'en devenir éperdument amoureux , et de vouloir supplanter Cahusac. La belle, se piquant de constance, éconduisit ce nouveau prétendant. Celui-ci prit l'affaire, au tragique, et s'avisa d'en vouloirmourir. Il tomba tout subitement dans la plus étrange maladie dont jamais peut-être on ait ouï parler. Il passait les jours et les nuits dans une continuelle léthargie, les yeux bien ouverts, le pouls bien battant , mais sans parler, sans manger, sans bouger, paraissant quelquefois entendre, mais ne répondant jamais, pas même par signe ; et du reste, sans agitation, sans douleur, sans flèvre, et restant là comme s'il eût été mort. L'abbé Raynal et moi nous partageâmes sa garde ; | l'abbé, plus robuste et mieux portant, y passait les nuits, moi les jours, sans 1 ; (piitter, jamais ensemble; et l'un ne partait jamais que l'autre ue fut arrivé. Le
^i) V. l'clilcs cames, grands effets.
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comte de Fiièse, alarmé, lui amena Senae, qui, après l'avoir bien examiné, dit (|ue ce lie serait rien, et n'ordonna rien. Mon effroi pour mon ami me fit observer avec soin la contenance du médecin, et je le vis sourire en sortant. Cependant le malade resta plusieurs joursimniobile, sans prendre ni bouillon ni quoi que ce fût, que des cerises confites que je lui mettais de temps en temps sur la langue , et qu'il , avalait fort bien. Un beau matin il se leva , s'habilla, et reprit sou train de vie ordinaire, sans que jamais il m'ait reparlé, ni, que je sache, à l'abbé Raynal , ni à personne, de cette singulière léthargie, ni des soins que nous lui avions rendus tandis qu'elle avait duré.
Cette aventure ne laissa pas de faire du bruit; et c'eût été réellfment une anecdote merveilleuse , que la cruauté d'une fille d'opéra eût lait mourir un homme de désespoir. Celte belle passion mit Grimm à la mode; bientôt il passa pour un prodige d'amour, d'amitié, d'attachement de toute espèce. Cette opinion le fit rechercher et fêter dans le grand monde.
(Rousseau, Confessions.)
Désespoir comique.
D'.\ncezunc avait fait une campagne, aide de camp du maréchal de Bouflleis.
Kxcédé de cette vie, on vint le réveiller un matin à cinq heures, et lui dire que le maréchal était déjà à cheval : n Comment ! dil-ii, à clieval, et je n'y suis pas! Tire mon rideau, je ne suis (las digue de voir le jour ; » et se rendormit de plus belle. (Saint-Simon, Mémoires.)
Déshoiiuciir {Petits profits du).
Le marquis de Courcelles avait fait condamner sa femme, pour cause d'adultère, à la réclusion perpétuelle. La marquise se sauva de prison, et vécut en pavs étranger jusqu'à l'époque où M. de Courcelles étant mort subiteni' nt , elle crut ]>ouvoir revenir à Paris. Elle s'y plongeait dans tous les plaisirs; quelqu'un essayant de la retirer de cette vie scandaleuse : « Je veux jouir, réponditclle,de la peite de ma répulaliou. »
(.Marquise de Lambert.)
Désintéressement.
Catinat commandait l'armée en Piémont, lorsqu'il reçut (en 1662) le bâton • de maréchal de France. Le gentilhomme qui devait le lui porter étant tombé malade en chemin, on chargea de cette commission un courrier, à C|ui Catinat, quoique peu riche , fit donner un billet de mille écus. Celui qui était chargé de payer ce billet à Paris, écrivit au nouveau maréchal que le gentilhomme prétendait que c'était à lui que devait revenir cette gratification : « Qu'on donne mille écus à chacun d'eux, » répondit aussitôt Catinat.
11 se rendit à la cour pour concerter avec le roi et les ministres le plan de la campagne suivante. Après qu'il eut épuisé tout ce qu'il y avait à dire sur les opérations militaires, Louis XIV lui dit : « C'est assez parler de mes affaires ; comment vont les vôtres ? — Fort bien , sire , grâce aux bontés de votre majesté, répondit le maréchal. — Voilà, dit le roi en se tournant vers ses courtisans , le seul homme de mon royaume qui m'ait tenu ce langage, »
( Mémoires anecclot. du règne de Louis XIV et de Louis X^.)
Un soldat envoyé par M. de Vauljan pour examiner un post^, y reçut une ballt» dans le corps. Il vint rendre compte de ce qu'il avait observé, et le fit avec toute la tranquillité possible, quoique le sang coulât en abondance de sa blessure. M. de Vauban voulut récompenser sa bravoure et] le service qu'il venait de lendre ; il lui présenta de l argent : K Non, monseigneur, » lui dit le soldat en le refusant, « cela gâterait mon action. »
La cour d'Angleterre avait intérêt d'attirer un seigneur anglais dans sou parti. ^\. Waljiole va le trouver : « Je viens, lui dit-il, de la part du roi vous assurer de sa protection, vous témoigner le regret qu'il a de n'avoir encore rien fait pour vous, et vous offrir un emploi plus digne de votre mérite. — Milord, lui répliqua ce seigneur, avant <le répondre à vos offres, permettez-moi de faire apporter mon
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souper devant \ous. » On lui sert au même instant un hachis, fait du reste d'un gigot dont il avait dîné. Se tournant alors vers M. Walpole : « Milord, ajoutat-il, pensez-vous qu'un homme qui se contente d'un pareil repas , soit un homme que la cour puisse aisément gagner! Dites au roi ce que vous avez vu : c'est la seule réponse que j'aie à lui faire (1). » ( Ecole des mœurs. )
Le pieux prêtre Bernard , né d'une famille distinguée, se livra d'abord aux ])laisirs et aux amusements du monde ; mais enfin touché de Dieu , il se dévoua tout entier au soulagement des pauvres , et leur donna tout son bien. Il refusa constamment les bénéfices que la cour lui offrit. Un jour, le cardinal de Richelieu lui dit q\i'il voulait absolument qu'il lui demandât quelque chose , et le laissa seul pour y penser. Le cardinal étant revenu une demi-heure après : « Monseigneur, lui dit le prêtre Bernard , après avoir bien rêvé, j'ai trouvé enfin une grâce à vous demander. Lorsque je vais conduire les patients à la potence, poulies assister à la mort , les planches de la charrette sur laquelle on nous mène sont si mauvaises que nous courons risque à chaque instant de tomber à terre. » Le cardinal rit beaucoup de cette demande, et ordonna aussitôt qu'on mît la charrette eu bon état.
{Idem.)
Le lendemain du jour où les pensions fuient supprimées, nous fûmes, Chamfort et moi, voir Marmoutel à la cam- ])agne. Nous le trouvâmes , et s:i femme surtout, gémissant de la perte que le décret lui faisait éprouver; et c'était pour leurs enfants qu'ils gémissaient. Chamfoit en prit un sur ses genoux : » Viens, dit-il, mon petit amilj tu vaudras mieux que nous; quelque jour, tu pleureras en apprenant que ton père eut la faiblesse de pleurer sur toi dans l'idée que tu serais moins riche (|ue lui. )> Chamfort perdait lui-même sa fortune par le décret de la veille.
(Rœderer.)
(t) On raconte des anecdotes semblables de liliisii-urs lionimes illustres, particulièrement du Romaiu Fubricius.
Désintéressement bien fondé.
Une fois que le comte de Louviguy se crottait , on lui dit : « Vous gâterez vos bas. — Vous m'excuserez, dit-il froidement, ils ne sont pas à moi. »
(Tallemant des Réaux.)
nésintéressement cîTique.
Uu Sj)artiate nommé Phédarète, s'étant , présenté pour être admis au conseil des Ciiiq-Ceuts, fut rejeté, et s'en revint tout joyeux chez lui. Sa femme lui demanda le sujet de sa joie : « Je me réjouis, lui répondit-il , qu'il se soit trouvé à Sparte trois cents citoyens plus vertueux que moi. M
Désintéressement (Rare) d'une actrice.
M"' Gaussin, de la Comédie Française, était belle, bonne, humaine , et désintéressée. Ou ne prononce pas son nom sans se rappeler cette saillie : « Celâmecoiite si peu, et cela leur fait tant de plaisir! (1) » Le fameux Bouret, avant d'avoir fait fortune, avait souscrit, au profit de cette aimable fille , une promesse en blai\c , n'ayant point alors de meilleures lettres de change à lui donner. Devenu depuis fermier général, et prodigieusement riche , il se souvient de sa promesse. 11 craint l'usage que peut en faire celle en faveur de qui il l'a faite. Il va la trouver, il balbutie, il parle en tremblant de sou billet. Gaussin le tire de ses tablettes, le remet à son amant. Il portait au-dessus de la signature : « Je promets... d'aimer toujours Gaussin. « Une telle promesse était faite pour être tenue. Le traitant n'en fit compte. Il crut l'avoir acquittée par le cadeau d'une écuelle d'or, ])leine de louis, qu'il donna à la généreuse actrice (2).
(Improvisateur français.)
Désintéressement pliilosopliique.
Le philosophe Zéuon était très-familier avec Antigone, roi de Macédoine, et
(i) V. Compassion d'une aclrlcf, (2) Cotte anecdote a fait le sujet d'un vaudc- Tillc ayant pour litre : Mademoiselle Coussin,
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froiulait avec beaucoup de liberté la passioudece priuce pour le viu. Un jour, le monarque étant ivre, s'approche du sage, l'cmljrasse avec cet épanchement de cœur «pie donne quelquefois l'ivresse, et lui dit : « Mon cher Zéuon , demande-moi tout ce que tu voudras, et je te l'accorderai. — Eh bien! lépondit Zenon, je demande que vous alliez cuver votre vin. »
{Dict. hist. ctéduc.)
Diogcne se chauffant au soleil dans le Cranium (I), Alexandre se plaça devant lui. .< Demande-moi ce que tu voudras , >< dit le prince. « Je demande que tu t'éloignes de mon soleil, » repiit Diogène.
(Diogcne de Laërte.)
Désobéissance salutaire.
.Toan V , duc de Bretagne, après avoir pris Olivier de Clisson par trahison, appela un de ses jilus fidèles officiers, nommé Jean deBazvalan, et lui ordonna de le faire mourir sur le minuit, le plus secrètement qu'il serait possible. Bazvalan promit d'exécuter ses ordres et se retira. La nuit étant venue, le duc se mit au lit et s'endormit d'abord ; mais l'inquirtude le l'éveilla bientôt. L'ordre ciuel «pi'il .ivait donné vint alors se présenter à son <'>prit , sous la forme la plus effravantc : il fit les plus tristes réflexions sur le rang de Clisson, et sui- les suites qu'aurait sa mort. Dès le point du jour, il envoie chercher Bazvalan : « Avez-vous exécuté mes ordres , » lui dit précipitamment le duc. L'officier répondit qu'il avait obéi. " Quoi! Clisson est mort? reprit le duc. — Oui, répondit Bazvalan : cette nuit il a été noyé, et j'ai fait mettre \e corps en terre dans un jardin. — Ha! ha ! s'écria tristement le prince, voici un pileux réveille-matin ! Retirez-vous, messirc Jean , que je ne vous voie ]dus. « Bazvalan se retira; et le duc commença à se tourmenter dans son lit et à jeter . des cris affreux. 11 n'écoutait personne, et ne voidut ni boire ni manger de tout le Jour. Alors Bazvalan, voyant que sa douleur était sincère , alla le trouver, et lui avoua qu'il n'avait point exécuté ses ordres, prévoyant bien <ju'il s'en repentilait. Aces mots, lo duc sauta de joie, em-
(1) Jardiu à CorinlLe,
brassa son fidèle officier et loua sa prudence. Quelque temps après , il délivia Clisson (1).
(D'après Froissart.)
Despotes.
Un jour, Pierre le Grand contemplait, dans le cabinet anatomique de Boèriuune, un cadavre préparé et humecté d'essence di térébenthine. L'odeur forte ou l'horreur du spectacle causa quelques nausées aux seigneurs de sa suite. Le czar, voulant qu'ils apprissent à vaincre cette aversion, les força de mordre les muscles qui leur inspiraient tant de dégoût (2). ( Leclerc, Hist. de Russie. )
Euler, appelé eu Bussie par Catlicrine V^ , y était arrivé le jour même de la nioitde cette princesse. 11 demeura à Pétorsbourg pendant tout le règne tyrannique du despote Biren. L'impression que ce règne cruel avait faite sur son âme fut si forte, qu'il la conservait encore lorsqu'cn 1741, année qui suivit la chute de Biren, il quitta Pétersbonrg pour se rendre à Beilin, où le roi de Prusse l'avait appelé. Il fut présenté à la reine mère. Cette princesse remarqua que le savant géomètre ne lui répondait qu'avec mie sorte de crainte. Elle lui reprocha cette timidité, qu'elle ne croyait pas devoir inspirer : « Pourquoi donc, lui dit-elle, ne me ré|iondez-vous qu'en tremblant et par monosvllalios.'* — Madame, lui dit Euler, parce que je reviens d'un pays où, quand on parle plus hardiment et plus longuement , ou court le risque d'être pendu. » (Condorcet, Eloge d' Euler.)
Le prince que Paul semble avoir choisi pour le piototvpe de son règne et de ses actions est Frédéric-Guillaume , père du grand roi de Prusse. La même durelé, la même inflexibilité, la même austérité de mours, la même passion pour les soldats, se trouvent dans l'autocrate ruse.
Près de son château de Pawlowsk, il
(1) C'est ce trait historique qui a fourni à Voltaire le siiji't de sa tragédie A' y4dflatde Diigiiesrlin : il a changé le temps et le lii u , et a fait hniiiieur au sire de Coucy du trait de Bazvalan.
{?.) Voir Autocrates, Ordnnnaïu-e d'autocratr, PoU" loir abso'u, etc.
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avait une terrasse d'où il pouvait voir toutes les sentinelles qu'il se plaisait à postei- partout où il y avait place pour une guérite. C'est sur cette terrasse couverte qu'il passait une partie de ses journées : l'oeil armé d'une lunette, il observait tout ce qui se passait autour de lui. Souvent il envovait un laquais à telle ou telle sentinelle lui ordonner de boutonner ou déboutonner un bouton de plus ou de moins , de porter l'arme plus haut , ou plus bas , de se promener plus ou moins de pas autour de sa guérite. Quelquefois il allait lui-même à un quart de lieue porter ces ordres importants, bàtonnait le soldat, ou lui mettait un rouble dans la poche, selon qu'il était content de lui.
Ce Pawlowsk était un village ouvert ; il y avait des gardes qui inscrivaient tous les allants et venants. Il fallait dire on l'on allait, d'où l'on venait et ce qu'on voulait. Chai[ue soir, on faisait une visite dans chaque maison pour s'informer s'il n'y avait point d'étrangers. On arrêtait tout homme qui avait un chapeau rond, ou qui menait un chien. Pawlowsk, qu'on aimait à fréquenter à cause de sa belle situation, devint bientôt désert ; on se détournait pour n'y pas passer, et l'on fuyait Paul du plus loin qu'on l'aperrùt ; ce ([ui redoublait son dépit et ses soupçons. 11 faisait souvent poursuivre et interroger ceux qui cherchaient à l'éviter ainsi.
Il fit mettre un jour tous les officiers de son bataillon aux arrêts, parce qu'ils l'avaient mal salué de l'esponton, en ilétilaut après l'exercice, et les fit sortir et défiler devant lui pendant huit jours , les renvoyant chaque jour au corps de garde après cette cérémonie, jusqu'à ce qu'il se fiït fait saluer à sa fantaisie.
Faisant un jour exercer son régiment de cuirassiers , le cheval d'un officier s'abattit. Paul accourt furieux : « Relèvetoi, misérable ! — Monseigneur, je ne le puis; j'ai la jambe cassée. « Paul lui crache dessus, et se retire en jurant.
Passant une fois inopinément et furtiveinont devant l'un de ses corps de garde, l'oflicier, ne le conuaissanl point, ne fit pas sortir ses gens. 11 revient sur ses pas, soiifllète l'officier, le fait désarmer et met Ire aux arrêts.
Il allait un jour de Tsarskoé-Célo à ra'scliiua : le (lieniiii jnisse au milieu d une foret muiéciigcuse. Tout à coup, se
rappelant quelque chose, Paul ordonne au cocher de retourner sur ses pas. — Le cocker : Dans l'instant, monseigneur : le chemin est ici trop étroit. — Paul : Comment, coquin; ne veux-tu pas tourner sur-le-champ ? Le cocher, au lieu de répondre, se liàle d'arriver en un lieu où la chose fût possible. Cependant Paul s'élance à la portière, appelle son écuyer, lui ordonne d'arrêter et de punir le cocher rebelle. L'écuyer l'assure qu'on va tourner dans le moment. Paul , écumant de rage, s'emporte contre l'écuyer : « Tu es un gueux comme lui, dit-il ; qu'il verse, qu'il me casse le cou ; mais qu'il obéisse, et qu'il tourne , aussitôt que je le lui ordonne. » Pendant cet accès, le cocher trouva le moyeu de tourner ; mais Paul le fit rosser sur-le-champ.
Dans une promenade, son cheval broncha ; il ordonna à Markow, son écuyer, de le laisser mourir de faim. Le huitième jour, Markow fit le rapport qu'il avait expiré , et Paul dit : Cest bon ! Depuis son avènement, l'un de ses chevaux broncha encore sous lui, dans une rue de Pétersbourg : il descendit aussitôt , fit tenir une espèce de conseil par ses écuyers , et le cheval fut condamné à recevoir cinquante coups de gaule. Paul les lui fit donner en |)résence de tout le peuple , et les compta lui-même , en disant : Cest pour atvir manque à ^empereur (I).
( Mémoires secrets sur la Russie.
Le czar Paul faisait célébrer un service en riiouneur du duc de Wirtembeig, père de l'impératrice, qui venait de mourir à Stuttgaid. Comme il ne lui convenait pas, à lui autocrate et patriarche orthodoxe russo-grec , d'assister à une messe schismatique, il prit le parti de se mettre à la têlc des grenadiers qui environnaient l'église, pour maintenir l'ordre et la dignité, il faisait un grand froid; son cheval, né sans doute sous un climat plus chaud, ne pouvait rester immobile. Las de piaffer, de caracoler et de faire des efforts inutiles pour le retenir, il se mit à galoper dans la rue, passant et repassant devant les troupes et une grande foule de peuple, que la cérémonie funèbre et le manège de l'ern-
(i) V., outre les anecdotes anx((urllcs j'ai n-iivoye (Unis la note [incedente , riiistoirc du niai- «luis dt ISagueville, au mot Urigiiiai.
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pcrour attiraient. A mesure que Paul arrivait au galop d'un côté, cette foule se découvrait et s'inclinait. Un groupe rassemblé sur le pont vert, éloigné de plus de ([uatre cents pas du point où l'empereur faisait volte , se couvrit enGn à cause du grand froid et de l'éloigncment. Paul s'en aperçoit ; il fait à l'instant cerner le groupe par les troupes et l'envoie à la maison de force ; il y avait cinquante à soixante individus de différentes conditions. Ceux qui n'étaient pas- nobles furent fouettés pendant trois jours consécutifs , les nobles dégradés et les officiers faits soldats. Il se trouva parmi les arrêtés un Genevois, nommé Martin, qui gagna un officierde police et trouvamoyen d'éciire à la cour, où il avait des amis. Il fut relâché ; mais , indigné d'un pareil outrage, il (|uilta siu-le-cliamp la Russie. [Mémoires secrets sur la Russie. )
Un matin', au piintemps, à l'époque où la débâcle de la Neva rend extrêmement périlleux le passage du fleuve, l'empereur Nicolas I aperçut d'une des fenêtres du Palais d'Hiver, une foule nombreuse contemplant avec stupeur un homme qui, par bonds multipliés et de glaçons en glaçons, courait vers la rive opposée.
Il envoie son aide de camp aux informations ; l'aide de camp part et revient en disant : « Sire, c'est un paysan qui a parié de traverser la Neva pour vingt-cinq roubles et qui veut gagner son pari. — Qu'on lui donne vingt-cinq coups de bâton, i'épli((ua Nicolas; un homme qui risque ainsi sa vie pour une misère serait capable de tout pour de l'argent. »
( Corresjioudant, Souvenirs d'an pa^e (le r empereur Aicolus. )
Despoles évincés.
11 arriva à la Martinique (1717) une chose si singulière et si bien concertée qu'elle peut être dite sans exemple.
Yareunes y avait succédé à Phély peaux comme capitaine général de nos les. Riconart y était intendant. Ils viviaient à la Martinique dans une grande union, et y faisaient très-bien leurs affaires. Les habitants en étaient fort maltraités. Us se plaignirent à diverses reprises, et toujours iiuitilement. Poussés à bout enfin de leur tyrannie et de leurs
pillages et hors d'espérance d'en avoir justice, ils résolurent de se la faire euxmêmes. Rien de si sagement concerté , de plus secrètement conduit parmi celte multitude , ni de plus doucement ni de plus plaisamment exécuté. Ils les sur[)rirent un matin chacun chez soi au même moment , les paquetèrent , scellèrent tous leurs papiers et leurs effets, n'en détournèrent aucun , ne firent mal à pas un do leurs domestiques, les jetèrent dans nu vaisseau qui était là, de hasard, prêt à partir pour la France, et tout de suite le firent mettre à la voile. Us chargèrent en même temps le capitaine d'un paquet pour la cour, dans l.e([uel ils protestèrent de leur fidélité et de leur obéissance, demandèrent pardon de ce qu'ils faisaient, tirent souvenir de tant de plaintes inutiles qu'ils avaient faites, et s'excusèrent sur la nécessité inévitable où les mettait l'impossibilité absolue de souffrir davantage la cruauté de leurs vexations. On aurait peine, je crois, à représenter l'étonnement de ces deux maîtres des îles do se voir emballés de la sorte, et partis en un clin d'œil , leur rage en chemin , leur honte à leur arrivée.
( Saint-Simon , Mémoires. )
Despotisme.
L'impératrice Catherine, des balcons (le l'Ermitage , regardait un jour la Neva prête à débàcler, et vit une femme tomber dans l'eau. Elle envoie sur-le-chanij) à son secours : on parvient à la retirer, et Catherine veut voir celle qu'elle vient de sauver. On l'amène toute trempée et toute tremblante. C'était une jeune fille assez intéressante. L'impératrice la fait habiller de ses propres hardes dans sa garde-robe , et la renvoie en lui donnant «pielques impériales , et lui enjoignant de venir la voir quand elle se voudrait marier. On interrogea cette fille en sortant du palais : « Ah! s'écria-t-elle , j'ai été plus épouvantée en entrant chez la souveraine, qu'en tombant dans la rivière. » Cette phrase est peut-être une définition aussi naïve que terrible du despotisme.
( Mémoires secrets sur la Russie. )
llespotisme prudent.
Ne convofpiant plus le parlement ,
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Charles 11 était devenu presque absolu ; toutefois il s'arrêtait tle lui-même sur la loute glissante du despotisme. 11 voulait mourir tranquille, et il dit un. jour au duc d'York, qui recommandait l'adoption de quelque mesure violente : «. Mon Irère , je suis trop vieux pour recommencer à voyager en pays étrangei-; vous vous en passerez plus tard la fantaisie , si vous y tenez. î> Paroles piophétiques! les imprudences de Jacques l'envovèrent mourir à Saint-Germain.
(G. Brunet, I ntroduction aux mémoires de Grammo'it. )
Détacheiueni philosophique.
Aprésson abdication, Dioclétien seretira près de Salone, vivant en philosophe et cultivant son jardin. Quand son ancien collègue Maximien le sollicita de reprendre l'empire , il lui répondit : « Si vous pouviez voir les belles laitues que j'ai plantées de mes mains, vous ne me feriez pas une pareille proposition. »
(Aurélius Victor.)
Détresse d'un roi.
Henri lY, devant Amiens, écrivait à Sully : « Je suis fort proche des ennemis, et n'ai quasi pas un cheval sur lequel je puisse combattre, ni un harnais complet que je puisse endosser; mes chemises sont toutes déchirées, mes pourpoints troués a\i coude ; ma marmite est souvent renversée, et depuis deux jours, je dîne et soupe chez les uns et chez les autres , mes pourvoyeurs disant n'avoir plus moyen de rien fournir pour ma table, d'autant qu'il y a plus de six mois qu'ils n'ont reçu d'argent. »
( anecdotes des reines et régentes de France. )
nettes [Liquidation de).
Le maiiage de M. Bouret de Yalleroche, l'un de nos financiers les plus huppés , fait le sujet de l'entretien de toutes les sociétés. Ses affaires se trouvant dérangées par des dépenses énormes^ dans lesquelles sa débauche l'avoit entraîné, il manquait d'argent pour se procuier les faveurs d'une danseuse qui les mettait à un très-haut prix. La demoiselle voulut bien lui faire crédit, et accepta en pavement pour iJOO.OOO liv. de ses billets. .\u bout
de quelques mois, cecommerce se rompit, paice que l'actrice ne voulut plus travailler que pour le comptant. Un vieux conseiller an parlement lui fit la cour, et, en magistrat éclairé, il aima mieux qu'il lui eu coûtât un serment que les restes de sa fortune ; il l'épousa. La conseillère ruina son époux , comme elle eût ruiné son amant, et elle le dépêcha même de si bonne manière qu'elle en devint veuve, il y a un mois. Se trouvant sans enfants , avec moins de charmes et dans la détresse, elle pensa à se faire payer par M. de N alleroche. Celui-ci ne put acquitter ses billets. La conseillère lui proposa un accommodement qui s'est réduit à ceci :
M. Bouret de Yalleroche l'a prise pour femme et a reçu ses billets en dot.
(Métra, Correspondance secrète.)
Dufresny le poète , ne pouvant paver sa blanchisseuse, l'épousa, — ce qui le mit en linge blanc.
L'n jour qu'il reprochait à l'abbé Pellegiin que le sien était sale : « Tout le monde , lui répliqua l'abbé , n'est pas assez heureux pour pouvoir épouser sa blanchisseuse. »
( L'abbé de Yoiscuon. )
Le Caravage n'ayant point un jour de quoi payer sa dépense au cabaret, en peignit l'enseigne ; et celte enseigne fut vendue, dans la suite , un prix considérable. ( .4l>r. de la vie des Peintres. )
Un chevalier d'industrie , qui ne vivait que de l'argent qu'il empruntait de côté et d'autre , sans jamais rendre , s'adressa à Saint-François-de-Sales, le priant de lui prêter vingt écus. Le prélat lui dit : « En voilà dix que je vous donne, au lien de vous en prêter vingt. Prenez-les, vous y gagnerez , et moi aussi. »
(Improvisât, franc.)
Il arrivait souvent à Charlet de sortir les poches vides , et de se ti'ouver alors dans un singulier embarras. Uu jour, il emmène un de ses amis dîner au restaurant. Quand sonne le fatal quart d'heure, il s'aperçoit qu'il est sans ai-gent. Il interroge la bourse de son ami... même
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ville complet! Que faire?... Il appelle le garçon, lieiuande du papier, de l'encre et une plume. Dix minutes après, le dessin était terminé et expédié à l'éditeur Moyon. Cliarlet disait n'avoir jamais vu de figuie peignant mieux l'étonnement que celle du garçon rapportant quinze francs. Moyon a conservé précieusement ce dessin.
C'est un garde-chasse tenant un lièvre à la main. Au-dessus de la signature de Cliarlet, on lit : Bon pour quinze francs. ( Tourneux, Cliarlet.)
Martainville s'y prit dune façon ingénieuse pour payer une dette à un limonadier du jjoulevard du Temple, lise promenait devant l'établissement de son créancier jusqu'à ce qu'il fût rencontré parune iiersonne de sa connaissance. On l'invitait à venir prendre quelque chose : il acceptait , eutrait avec son ami dans le café le plus proche, qui était celui de son créancier, et se faisait servir un verre de kirsch. Au lieu de kirsch , le garçon lui versait un petit verre d'eau bien claire : souvent on lui offrait de redoubler, et il acceptait encore. De la sorte, Martainville, tout en amenant des clients à son créancier, diminuait son mémoire du prix de cha([ue \erre d'eau payé par son ami comme un verre de kirsch.
(Real, Indiscrétions.)
On répétait, desant Martainville, cette maxime : « Qui paye ses dettes s'enrichit. — Bah ! bah ! répondit-il; c'est un bruit que les créanciers font courii'. >>
Dettes fl'honueur.
Un membre de la chambre des pairs, en Angleterre, recevait un jour la visite d'un tailleur auquel il devait une grosse note. Celui-ci était porteur d'un billet en bonne forme , et, cependant, il ne pouvait parvenir à se faire payer.
Comme, la veille même, sa seigneurie avait perdu au jeu une forte somme d'argent, qu'il venait de payer en sa présence sans délibérer, le tailleur se récria sur la différence que son débiteur établissait à son préjudice.
« .l'ai |iayé une dette d'honneur, lui fut-il répondu. — En quoi donc consiste une deUed'honn('ur,milord? — C'est celle
qui est contractée sur parole , monsieur, et qui ne peut être exigée par aucune contrainte.
— Je vous remercie, milord ; à partir de ce jour, je n'ai plus rien à vous demander. «
Et, en parlant ainsi, il déchira son billet.
Le stratagème eut un plein succès, et le lendemain l'homme était payé.
(E. Chapus, le Sport. )
Dettes de jeu.
Talbot était gros joueur et raisonnablement distiait. Le chevalier de Grammont lui avait gagné trois ou quatre cents guinées la veille de son emprisonnement. Cette aventure lui a\ait ôté de la tète l'exactitude de ])ayer dès le lendemain , selon sa coutume ; et cela lui était tellement sorti de l'esprit , qu'il ne s'en souvint ])as après qu'il fut en liberté. Le chevalier de Grammont, qui le voyait partir sans lui donner le moindre signe de vie sur sa dette, crut qu'il fallait lui souhaiter un bon voyage; et l'ayant rencontré chez le roi , comme il venait d'en prendre congé : « Talbot , lui dit-il , si vous avez besoin de mes services ici pendant votre absence, vous n'avez qu'à dire : Adieu, bon voyage. N'allez pas tomber malade par les chemins ; mais si cela vous arrivait, souvenez-vous de moi dans votre testament. »Talbot,quece compliment lit d'abord souvenir de la dette, en lit un grand éclat de rire, et lui dit en l'embrassant : .1 Mon cher chevalier, je vous sais si bon gré de l'offre que vous venez de me faire, que je vous laisse ma maîtresse, et vais vous envoyer votre argent. »
Le chevalier de Grammont était tout plein de ces façons honnêtes de rafraîchir la mémoire de ceux qui l'avaient un peu tardive sur le paiement. Voici comme il s'y prit longtemps après, au sujet de myloVd Conwalis. Ce mylord Conwalis avait épousé la fille de Fax, trésorier de la maison du roi, l'homme d'Angleterre le plus riche et le plus réglé. Son beau-fils, au contraire, était un petit hanneton, grand dissipateur, qui jouait volontiers, qui iierdait tant (pi'ou voulait, mais qui ne payait pas de même. Son beau-père, qui n'avait garde d'approuver sa conduite, ne laissait pas de paver en la redressant. Le chevalier deGianunont lui avait gagné
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