‹ Dictionnaire encyclopédique d'anecdotes modernes, anciennes, franaises et étrangèresChapitre 81 sur 156 · DOM · texte numérisé non relu

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valet que les maîtres sont bien malheureux de ne pouvoir pas se passer de valets. — Oli'! monsieur, répondit cehii-ci, les valets sont bien encore plus malheureux de ue pouvoir pas se passer de maîtres ! »

(De Montfort.)

Domino.

Au bal masqué, le roi (Louis XV) s'amusa beaucoup d'une scène assez plaisante. Un butfet splendidement servi offrait, comme c'est l'usage, des rafraîchissemeuts aux acteurs du bal. Un masque en domino jaune s'y présentait fréquemment, et dévastait les liqueurs fraîches, les vins les plus exquis, et toutes les pièces de résistance. S'il disparaissait un moment, c'était pour revenir plus altéré et plus affamé. Il fut remarqué de quel- (pies masques, qui le montrèrent à d'autres. Le domino jaune devint bientôt l'objet de la curiosité générale. Sa Majesté voulut le voir : inquiète de savoir qui il était, elle le fit suivre; il se trouva que c'était un domino commun aux Cent- Suisses, qui , s'en affublant tour-à-tour, venaient successivement se relever à ce l>oste.

(^Galerie Je V ancienne cour.)

Don reg^retté.

Une bonne femme étant malade, et ayant envoyé quérir son curé pour la confesser, elle lui donna pour sa peine une j)oule qu'il prit gentiment et emporta.

Quand elle fut guérie , ne se souvenant plus du don, elle demanda à sa chambrière qu'était devenue sa poule. Elle lui dit " qu'elle l'avait donnée au curé par son commandement ; à quoi elle répondit ; Dieu me soit en aide ! Une infinité de fois que cette poule s'est perdue, je l'ai donnée au tliable sans qu'il l'ait jamais prise, et, pour une seule fois que je l'ai promise au curé , il l'a emportée sur-lechamp. »

(Brantôme, Scrmens et jurcmcns espagnols.)

Donneurs d'a\is.

Le marquis de M.... avait une femme dont la conduite ne passait jias pour la plus régulière du monde, et cela avait obligé ses parents et les personnes qui

prenaient intérêt en lui à l'avertir de ce <|u'on en disait dans le momie , afin qu'il put y remédier. Toute la famille s'assemijle pour cela ; et après une mûre délibération, on choisit un de ceux qui composaient l'assemiilée , et on le chargea de porter celte désagi'éable nouvelle au mari. Le gentilhomme, qui connaissait l'humeur du marquis, et qui se voyait chargé d'une fàclieuse commission, ne sachant comment s'en acquitter, s'avisa de le faire indirectement : « Monsieur, dit-il au marquis, un jour qu'il était seul avec lui, je suis dans un grand emijarras. Je suis obligé d'avertii- un mari de prendre garde à la conduite de sa femme, qui n'est pas la plus légulière du monde; l'intérêt que je prends en lui m'oblige en quelque manière à lui en donner avis ; j'ai même ordre de le faire, et toute ime famille assemblée m'a donné cette commission; cependant,comme je trouve la chose un peu délicate, et que ces sortes d'avis ne sont pas toujours bien reçus, je n'ai pas voulu encore rien faire là-dessus sans vous avoir consulté. Ditesmoi ce que vous feriez si vous étiez à ma place.' — C'est selon, répondit le marquis, c'est à vous à connaître l'humeur de l'homme à qui vous avez à faire ; mais je ( sais bien ce cpi'il ferait s'il était de la mienne; car pour moi je vous déclare |u'en pareil cas je répondrais par un coup (le |)istolet et cpie je brûlerais sur-lechamp la cervelle à monsieur le donneur d'avis. — Oh ! puisque cela va ainsi, dit le gentilhomme, je n'ai garde de me risquer, et je rengaine dès ce moment ..mon compliment. — Je crois, répoiidit le marquis, à vous en parler franchement, (|ue vous prendrez le bon parti. » Ainsi ces deux messieurs, qui, sans s'expliquer davantage , s'entendaient parfaitement bien, en demeurèrent-là.

(M""^ Dunoyer, Lettres.)

Donneur d'avis {^Amour-propre cVurt ).

Un domestique disait tous les jours à son maître : « Monsieur a des valeurs dans sou secrétaire et monsieur y laisse toujours la clef. Monsieur a tort : un jour, on volera monsieur. '- En effet , un jour, monsieur fut volé. Il alla raconter sa mésaventure au commissaire de police , en s'accusant de n'avoir pas suffisamment écouté les avertissements de sou vertueux

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Scapin. Cette touchante sollicitude du domesti([iie pour les trésors de sou maître eût arraché des larmes à tout autre mortel qu'un commissaire de police. Mais le magistrat sceplitjue ne s'atten(h-il pas; bien plus, il osa soupçonner Caleb. Que dis-je ! il osa le faire arrêter ! il osa même le faire fouiller, et ou tiouva sur lui les billets de baucpie qui manquaient dans le secrctaii-e de son maître.

Voici donc quel fut le système du domestique de mon ami : " Je suis, dit-il au magistrat, une ^iclime de l'amourpropre. J'avais prédit à mon m ître qu'on le volerait; on ne le volait pas : je craignis de passer à ses yeux pour uu imbécile. »

(Villemot, La vie à Paris.)

Dot imprévue.

M. de La bruyère venait presque journellement s'asseoir chez un libraire nommé Michallet , où il feuilletait les nouveautés et s'amusait avec une enfant fort gentille, fille du libraire, qu'il avait prise en amitié. Un jour, il tire un manuscrit de sa poche, et dit à Michallet : « Voulez-vous imprimer ctci ? (c'étaient les Caractères). Je ne sais si vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera pour ma petite amie. « Le libraire, plus incertain de la réussite que l'auteur, entreprit l'édition ; mais à peine l'eùt-il exposée en vente qu'elle fut enlevée et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce livre, qui lui valut deux à trois cents mille fiaucs. Telle fut la dot imprévue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus avantageux.

(Mémoires de V Acadérùede Berlin.)

Douceur.

Madame de Tencin, avec des manières douces, était une femme sans principes et capable de tout exactement. Un jour, on louait sa douceur : « Oui, dit l'abbé Trublet , si elle eût eu intérêt de vous empoisonner, elle eût choisi le poison le plus doux. »

(Chauifor;.)

Douleur physique.

La douleur encloue l'esprit comme le coiu-age. Elle arrache le masiiue à la gravité, et j'ai vu-Ie cardinal du Perron estropié de bras et de jambes, qui demau- I

dait à changer tous ses bénéfices, toute sa sriciice. toute sa réputation, pour la sauté du curé de Baguolet.

(Balzac.)

Droit du plus forl.

.\près la mort de Ferdinand, les seigneurs espagnols , révoltés du despotisme de Ximénés , lui deniiandèreiit hautement de quel droit il gouvernait le royaume?

« En vertu du pouvoir que m'a donné le testament du feu roi. — Mais, ajoutèrentils, Ferdinand n'étant qu'administrateur du royaume pour la reine, n'a pu vous conférer la qualité de régent. » Ximénes les conduisit alors sur un balcon, et faisant faire en leur présence la décharge d'une forte batterie de canons qui était vis à-vis : « Eh bien! leur répondit-il, voilà mes droits ; osez- vous les contester.-' »

A l'époque où Napoléon forma pour son frère le royaume de Westphalie, les terres d'un petit prince se trouvant enclavées dans le nouvel Etat , furent prises sans cérémonie. Le hobereau, furieux, accourt à Paris, et se rend auprès du premier ministre pour qu'on lui rende sa principauté : « Cela ne dépend pas de moi, lui réponditon, mais je vous ferai parler à l'empereur lui-même. » L'empereur, averti, commande en riant qu'on introduise \eprincipiiio un jour de grande réception. La vue d'un tel entourage le déconcerte un peu ; il se remet cependant, lorsqu'il voit Napoléon venir à lui d'un air riant :

it Eh bien! dit celui-ci, prince, on prétend que vous vous plaignez. — Sire, mes Etats... — On peut vous en dédommager, car vous les rendre est impossible ; voyez si un commandement su|)érieur dans l'armée, un comté, un duché en Italie, vous indemniserait. — Je veux mes États. — Ah ! vous voulez agir en roi.... Eh bien , faisons la guerre. Vous fournissez, je crois, trois hommes à la coufédératioa du Rhin (1). »

[Ciioi.c d'anecdotes.)

(1) Qu'on nous permette de r.ippelrr ici, en guise <te conire-partie, l'anecdole du meunier de Snns-Souci, popularisée )>ar le joli conte d'Andrieux. 11 est vrai <|ue legrand Frédéric, toutcn resj/ectanl un mnuliii, ne se faisait pas plus faute que Napoléf)n de voler une province. V. aussi l'anecdote suivante, qui est tout-à-fait le sujet du ilcunier sans souci.

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Droit [Respect du).

Il y a à Fontainebleau une grande marque de la bonté de Henri IV. On voit dans un des jardins une maison qui avance dedans et y fait un coude. C'est qu'un particulier ne voulut jamais la lui vendre, quoiqu'il lui en oflrit beaucoup plus qu'elle ne valait.

(Tallemant des Réaux.)

Doute prudent.

Un gazetier mil dans sa gazette : « Les uns disent le cardinal Mazariu mort, les autres vivant; moi, je ne crois ni l'un ni l'autre. >-

(Cbamfort.)

Droit au fait.

Les Américains sont si curieuv et si questionneurs que le docteur Franklin, lorsqu'il voyageait dans son pays, et qu'il était embarrassé sur la route qu'il devait tenir, avait coutume, pour abréger le temps, de dire aux personnes auxquelles il s'adressait : " Mon nom est Franklin, je suis imprimeur de mon état ; je viens de tel endroit, je vais à tel autre ; quel cbemin faut-il que je prenne .' »

[Fraiikliniuna.)

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Begnier le satirique, mal satisfait de Maynard, le vint appeler en duel qu'il était encore au lit. Maynard en fut si surpris et si éperdu , qu'il ne pouvait trouver par où mettre son b;uit-de-chausses. Il a avoué depuis qu'il fut trois heures à s'habiller. Durant re temps-là, Maynard avertit le comte de Clernionl- Lodève de les venir séparei' quand ils seraient sur le pré. Les voilà au rende/,vous. Le comte s'était caché. Maynard allongeait tant qu'il pouvait : tantôt il soutenait qu'iuie épée était plus courte <pie l'autre ; il fut une heure à faire tirer ses bottes; les chaussons étaient trop étroits. Le comte riait comme un fou.

Enfin le comte paraît ; Maynard jiourtant ne put dissimuler : il dit à Régnier <|u'il lui demandait pardon; mais au couile , il lui fit divs leprnclies , et lui dit que, pour peu qu'ils eussent été gens

de cœur, ils eussent eu le loisir de se couper cent fois la gorge.

('rallemanl des Réaux.)

J'ai ouï dire qu'un homme de la cour, n'étant pas satisfait du président de Chevry et s'en plaignant assez haut, il le tira à part, et lui dit : « Monsieur, si vous n'êtes pas content, je vous satisferai seul à seul quand il vous plaira. » L'autre fut un peu surpris ; mais , à quelques jours de là , n'ayant pu avoir plus de contentement que par le passé, il voulut voir ce que ce fou avait dans le ventre , et l'ayant rencontré seul , il lui demanda s'il se souvenait qu'il lui avait promis de le satisfaire par les voies d'honneur. Le pi'ésident lui répondit en riant : « Mon brave, vous deviez méprendre au mot, cette humeur-là m'est passée ; mais si vous voulez vous battre, allez vous-en arracher un poil de la barbe de Bouteville (1), il vous en fera passer votre envie. »

Jamais homme ne fut si facile à croire ce qu'on lui disait que La Fontaine; témoin son aventure avec Poiguan, ancien capitaine de dragons, retiré à Château- Thierry. Tout le temps (jue Poignau n'était pas au cabaret, il le passait, sans être galant, auprès de M'"" de La Fontaine, qui de son côté était d'une conduite irréprochable. On en fit cependant de mauvais rapports à La Fontaine, et on lui dit qu'il était déshonoré s'il ne se battait avec Poignau. 11 le crut. Un jour d'été il va chez lui à (|uatie heures du malin , le presse de s'habiller et de le suivre avec son épée. Poignau le suit, sans savoir où ni pourquoi. Quand ils furent hors de la ville, La Fontaine lui dit : " Je veux me l)attre contre toi , on me l'a conseillé, » et a|)rès lui en avoir expliqué le sujet, il mit l'épée à la main. Poiguan tire à l'instant la sienne , et d'un coup, ayant fait sauter celle de La Fontaine à dix pas, il le ramena chez lui, où la réconciliation se fit en déjeunant.

(Reiiui/c contre Pcii'iui.)

(1) le fumeux duelliste

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Pendant la guerre de Prusse, deux officiers de l'armée de Gusiave-Adolplie, Tott et Wrangel, se provoquèrent en duel. Gustave-Adolphe avait défendu les combats singuliers sous peine de mort. Les deux adversaires , rendus sur le terrain, furent très-éloiinés d'y trouver un adjudant du roi avec ime compagnie de soldats. «■ Vous savez, leur dit-il, que le duel est défendu sous peine de mort par Sa Majesté, et pourtant vous avez la témérité d'enfreindre la loi. Le roi ne veut pas vous empêcher de stiivre votre humeur ])atailleuse ; mais afin de faire un exemple utile à l'aruiéc , celui de vous qui survivra à ce duel sera immédiatement puni selon la loi. C'est pourquoi l'exécuteur des hautes œuvres nous accompagne. » Cet homme s'avança eu effet en grande tenue, et se plaça aux côtés de Tott et de Wrangel. Le duel n'eut pas lieu. (André Fr\xell, Hisl. de Gustai'c- Adolpltc.)

horrible ! D'honneur je n'y reviendrais jias, quand je serais sûre qu'ils se tueraient tous les deux. »

(Ch. Maurice, H'ut. aitecJ. du thcdtre et de la titter.)

Deux sénateurs prirent querelle sur la prééminence du Tasse sur l'Arioste ; celui qui tenait pour l'Aiioste (1), reçut un bon coup d'épée dont il mourut. J'allai le voir dans ses derniers moments. « Estil possible, me dit-il, qu'il faille périr dans la force de l'Age pour l'Arioste, que je n'ai jamais lu ! Et quand je l'aurais lu, je n'y aviiais rien compris ; car je ne suis qu'un sot. »

(Le pape Benoît XIV.)

Il est arrivé au camp une aventure extraordinaire. M. Biguon de Blanzy, jeune homme, conseiller au parlement, y passait à cheval ; deux hommes qui ne se connaissaient point le regardaient; l'un dit qu'il se tenait mal à cheval, l'autre nia la chose ; de mot à autre ils se querellèrent, se battirent, et l'un d'eux fut tué. Voilà un beau sujet !

(Bai hier, Journal.)

Sortant du bois de Boulogne, où les gens comme il faut venaient d'assister à w\ duel sans résultat fâcheux pour les adversaires, Sophie Aiiiould dit en montant en voiture : « Ils m'ont fait un mal

(1) Il i'iijiptlait, <lil-on, If c(.iiilc dcGiicci.

Dans la ville de Lille on avait une bonne troupe d'acteurs ; les jeunes lieutenants et sous-lieutenants de la garnison se rendaient de si bonne heure et si assidûment à la comédie que les capitaines et les officiers supérieurs ne trouvaient souvent plus de places aux premières loges en y arrivant.

Le lieutenant de roi de la place de Lille, instruit de ce qui se passait, prit, contre sa coutume , une mesure peu réfléchie: il défendit aux lieutenants et souslieutenants de se placer dans les premières loges avant la lin du pi'cmier acte du spectacle. Un pareil ordre étonna et mécontenta tout le monde. Les capitaines de la garnison convinrent tous, pour consoler leurs jeunes camarades, de partager leur sort et de ne point prendre les places qu'on défendait à ceux-ci d'occuper.

Étant depuis (fuelques jours à la camjiagne, j'ignorais totalement et l'ordre donné et l'effet qu'il avait produit. J'arrive à Lille à l'heure où le spectacle allait commencer ; j'entre dans nue première loge, un peu surpris de la trouver vide, ainsi que toutes celles du même rang. Ma surprise augmente en voyant des chapeaux sur toutes les chaises de ces loges. C'étaient ceux des lieutenants et souslientenants, qui, pour éluder l'ordre, faisaient ainsi retenir leurs places.

Comme la loge où j'entrai était large, j'avançai une chaise entre deux de celles qui étaient sur le devant, et je m'assis , toujours fort surpris du vide de cette première enceinte tiiiulisque tout le reste de la salle était rempli.

Autre étonnement! Dès que le premier acte est joué , toutes les portes des premières loges s'ouvrent, et une foule d'officiers y entrent.

L'un d'eux, M. de la Villeneuve, lieutenant des chasseurs dans le régiment Daupliin-infanterie , prend place à côté de moi, et me dit r » Monsieur, vous avez fait tomber mon chapeau <\m était sur la chaise. » Encffet, sansy prendre garde, je l'avais fait tomber eu m'asseyaiit. Je lui hs une excuse polie; mais il me ré-

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|)Oiidit, avec une luimeur inconcevable , qu'une telle impertinence ne se répaiait nas par inie mauvaise excuse. Je lui réplitjuai qu'après le spectacle il aurait une explication sérieuse et peut-être moins satisiaisante pour lui.

P^ous étant ainsi entendus, il garda le silence; mais, comme il était jeune et impatient, il ne put attendre la fin de la représentation. .\près la première pièce, il se leva et me fit signe de le suivre. Au moment où je sortais , un jeune lieutenent de mon régiment, le comte d'Assas, ({ui se trouvait derrière moi et qui voulait ma place si je ne rentrais pas, médit, en me lépétaut ces vers d'un opéra-comique qu'on jouait : n Ségur, tu t'en vas ,

« Pour ne revenir jamais, pour ne revenir jamais. »

Il Tu te trompes peut-être, ■» lui répondis-je.

Dès que jcns rejoint, au bas de l'escalier, mon lieutenant tapageui', nous sortîmes ensemble de la salle, et lojsque nous fûmes sur la place d'aimes, comme réellement il avait le cœur aussi bon ([ue l'esprit vif et léger, il me dit après quelques moments de rêverie : « En mérité, nous sommes de grands fous! Nous allons nous couper la gorge pour une bagatelle qui n'en vaut pas assurément la peine, pour un chapeau tombé ! — Cette réflexion est juste, lui dis-je, mais un peu trop tardive. Je n'ai pas Flionneurde vous connaître ; le vin est tiré, il faut le boire. — Comment vous voudrez, répliqua-t-il ; sortons donc de la ville. — Non lui disje; il est tard, et celui de nous deux qui sera blessé ne doit pas rester seul sans secours dans un champ. Allons nous battre sur un bastion. « Il nie fit observer que c'était sévèrement défendu et sous des peines graves. « Bon! lepris-je, qu'importe la défense ? En fait de folies, les pliw courtes sont les meilleures ; ce sera bientôt fait. Marelions. »

Arrivés dans l'intérieur d'un bastion, nous quittâmes nos habits et nous tirâmes nos épées. Comme mon ailversaire était ardent et leste, il s'élança sur moi, par un seul bond , si promptement que je n'eus pas le temp; de parer; je me sentis le côté frappé. Heureusement, par impétuosité il avait manqué mon cori)s, et c'était la garde de son glaive qui

m'avait touché. « Ma foi! dis-je en moimême, d'Assas a pensé prédire juste. »

Je chargeai à mon tour mon adversaire, et lui donnai, en plongeant, un coup d'épée; la pointe pénétra dans son corps et s'ai rèta sur un os. Il voulait continuer, mais la douleur l'emjjèchait de se tenir ferme sur ses jambes, ce qui me donnait trop d'avantage Je lui proposai de cesser le combat ; il y consentit et accepta mon bras pour marchei".

Nous rentrâmes dans la ville ; à la lueur d'un réverbère je le vis inondé de sang, et je réfléchis tristement sur la cruauté de nos préjuges. Bientôt nous trouvâmes un fiacre ; je l'y fis monter avec assez de peine, et je voulus y prendre place à côté de lui; mais il le refusa absolument.

.\tlribuant ce refus à un i-essentiment prolongé, je lui en montrai ma surprise. « Vous méjugez mal, me dit-il; je suis étourdi , un peu bizarre , passablement entêté même, mais je suis bien loin de vous en vouloir; au contraire , je veux me punir plus que vous ne l'avez fait. Tout le tort est de mon côté ; je vous ai ])rovoqué sans raison, et j'exige, quand ce ne serait même que pour dix minutes, que vous alliez reprendre à la comédie la maudite place qui a été le sujet de notre dispute. Après cela vous viendrez me soig\)er si vous le vonbz; j'en serai honoré et ravi; autrement, j'y suis décidé, nous ne nous reverrons plus. » J'eus beau lui dire que je ne pouvais le laisser seul dans l'état où il était, ignorant si sa blessure était mortelle ou non ; il ferma la portière et me donna son adresse.

Pour le satisfaire, j'allai à la comédie ; je repris à d'Assas ma place, en lui racontant mon aventure et en lui rappelant la belle prédiction qu'il m'avait faite sans s'en douter et dont il parut tout attristé. Un ipiai t d'heure après, j'allai chez mon lieutenant blessé, que je trouvai trèssouffrant, mais sans danger. Au bout de trois semaines il fut guéri.

(Ségur, Mémoires.)

Le chevalier de Sabran étant allé avec son ami M. de la Trémouille, assister aux étals de Bretagne, y fut tué. Un Breton, grand duelliste, fit ce coup. On racontait que ce Breton avant blessé mortellement quelqu'ini avec qui il se battit en duel,

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le mourant lui dit : « Vous êtes un si brave homme que je vous fais mou légataire universel. J'ai 24,000 livres dans ma cassette; cette somme est à vous. » Le chevalier de Sabran ayant entendu ce propos, dit en plaisantant : « Oh!

pour le coup, celui-là ne me tuera pas, car je n'ai pas à disposer de pareille somme! » Le Breton se crut offensé, et demanda raison. Deux jours après, M. de Sabran élait tué.

(Maïquisd'Argenson, Mémoires.)

Après quelques mois de séjour à Paris, j'allais m'en éloigner, lorsqu'un homme qui m'était fort attaché me proposa d'aller voir je ne sais quelle pièce où tout le monde courait, à un théâtre des boulevards : il m'offrit une place dans uae • loge, avec une femme qu'il aimait éperdùment, qui en était assez digne par les charmes de sa personne, auxquels ne répondaient pas trop son esprit et son cœur. Quoi qu'il en soit, j'accepte la proposition, et nous voilà établis. Un moment après, la loge voisine s'ouvre; deux hommes e( deux femmes que je ne connaissais point y entrent. Un d'eux se livre à des rires immodérés, se permet à haute voix les observations les plus sévères sur les femmes sans mœurs et sans principes , qui, disait-il , étaient les fléaux de la société, et qui, après avoir mérité d'en être bannies, venaient se réfugier à Paris dans des couvents dont elles étaient l'opprobre, après avoir été celui du monde. Placé tres-pres de ce moraliste, je pris la liberté de l'inviter à parler plus bas : il s'y prêta d'assez bonne grâce, et je crus que c'était une affaire finie; mais, étant sorti dans l'entr'acte, je fus fort surpris, en rentrant, lorsque le comte du Touceville me dit qu'il aurait besoin de moi après le spectacle, étant obligé de corriger l'impeitinence de ce monsieur, qui venait de l'insulter grièvement. Apres ce peu de mots, il me quitta un instant, laissant la belle éplorée sous ma protection , pour orâonner à son chasseur d'aller chercher son épée.

Le spectacle fini, nous mîmes la dame en carrosse : je lui dois la justice qu'elle était consternée d'être l'Hélène du combat. Elle m'appiit succinctement que cet Hector étant un hobereau de piovince qui, dans la sienne, avait été fort amou-

reux d'elle, et que, suivant l'usage, elle nie avoir autrement connu qu'en tout bieu et tout honneur.

Quoi qu'il en soit, il y avait un terrain immense , profondément creusé en tous sens, derrière le boulevard du Temple; l'adversaire nous informa (ce fut l'expression de bon goût dont il se servit) qu'on pouvait en découdre là fort à sou aise. Il demanda dix minutes pour entrer chez tt/i ami, dans le voisinage, dojit il obtiendrait une épée. M. du Touceville s'approcha de lui pour savoir avec qui il avait l'honneur de se mesurer.

Cet aimable homme n'ayant point amené de témoin, je lui en fis l'observation; sa réponse, d'un ton de capitaine, fut qu'il n'en prenait jamais , qu'il avait eu vingt affaires dans sa vie sans v impliquer personne, et qu'il me ferait voir bientôt à moi-même, si cela me convenait, qu'on pouvait se battre sans témoins. Il dit, et s'éloignaut de nous à toute course, il a la bonté de nous prévenir qu'il reviendra bientôt. Alors du Touceville dit, du ton presque solennel du drame : » Ce homme est mort, et voilà son tombeau. » H me montrait, à quelques pas de nous , un précipice de quatre-vingts ou cent pieds de piolondeiir.

L'impertinent ne se fit point attendre ; il revint ayant sous sou bras une épée d'une longueur prohibée très-certainement par l'honneur et les oidonnances.

Le comte du Touceville m'empêchant d'entrer dans aucune conversation , se déshabilla avec la promptitude de l'éclair, montrant sa poitrine à sou antagoniste, qui en fit autant. Il faisaii assez clair, mais, sous prétexte de mieux voir, mou ami le conduisit insensiblement vers cet abime dont j'ai parlé. C'est à quelques pieds de ses bords que commença un combat aussi acharné, aussi adroit qu'on en puisse imaginer; mais faisant nue oolte avec une grande agilité, du Touceville l'adossa sur le rebord, et, semblant n'avoir attendu que ce moment, lui enfonça dans le sein son épée jusqu'à la garde : le saisissant alors des deux niaiiis, avec la fureur d'un lion affamé, il enleva pour ainsi dire de terre son adversaire, elle précipita !... J'avoue que je fus glacé d'effroi, et (|ue je ne pus réprimer un cri, en le voyant tomber dans ce gouffre, avec cette épée dont il était transpercé : '< Eloignons-nous, me dit le vainqueur, il

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n'a pas l)csoin de secours. » Saisissant l'épée que rinconnii avait laissé tomijer de sa main défaillante, il ajoula : » Voici une mauvaise soirée et un mauvais troc pour lui : aJlons-nous-en. )>

J'étais bien de cet avis-là, mais pour un empire je n'aurais pu m'éioigner sans lui envoyer du secours, tout persuadé que j'étais qu'il était superflu. Du Touceville marchait dans une rèverif sombre. A cette férocité des armes avait succédé un état d'abattement et presque de regret; je le soutenais, il pouvait à peine marcher jusqu'au fiacre où je le conduisis. Je l'y laissai pour courir à un corps de garde du guet; j'avertis le sergent, que je lirai à l'écart, après lui avoir glissé quelque argent dans la main, que j'avais entendu des cris plaintifs à l'endroit que j'indiquai.

J'ai su l'iiuitilité de cette démarclie, et que le malheureux, qui l'avait mérité, était bicui mort.

(Comte de Tilly, Soiifc/iirs.)

Beaumarchais s'était laissé maltraiter par le duc de Chaulnes, sans se battre a\cc lui. A quelque temps de là il reçoit un défi de M. de la Blache :

« Allons donc ! répondit-il ; j'ai refusé mieux ! » {Beaumarchahiana.)

Le prince de Ligne se trouvant à Versailles, des gentilshommes, ses amis, se prirent de querelle et résolurent de \ider leur différend par les armes; mais, pour ne point avoir affaire ensuite à la Justice, ils décidèrent daller se battie liors de France. Le prince était propiiélaire du château de Belœil dans le Hainaut autrichien ; il offrit à ces messieurs de prendre son parc pour terrain de rencontre. La pro|)osition fut acceptée; on partit. L'un des témoins, en arrivant, se fit conduire à l'intendant, et lui remit un billet ainsi conçu : « Maître Hubert, vous recevrezà Belœil six gentilshommes français venant de ma part. Vous les traiterez an mieux. Que l'on prépare, au débotté, à dîner pour six, et le lendemain à déjeuner pour cinq. Lk prince dk Li-

(('omte de Mercy-Argenteaii,\or/i'p///ri-.)

Un jour, le clievalier de St-Georges trouve sur son cliemin un maître d'armes qui se donne les gants d'être impertinent et qui finit par demander au chevalier où il perche.

<' Sous l'arche Marion, répond Saint- Georges. Si le cœur vous en dit, j'y se- rai demain matin à six heures... »

Le maître d'armes le regarde d'un air effaré : Saint-Georges ne sourcille pas ; il s'agit donc d'une provocation sérieuse. — A l'heure indiquée, le maître d'armes arrive et Saint-Georges le reçoit un fleuret à la main. Ils se mettent en garde. Du premier coup, le chevalier envoie en l'air l'arme de son adversaire. Et comme celui-ci paraît vouloir une leçon plus com|)lète, il fait signe à un nègre de taille gigantesque, qui accourt avec une brassée de fleurets.

» A quoi bon tout ceci.' dit le maître d'armes, les yeux écarquillés.

— Ce n'est à autre fin que de vous a[)prendre à vivre... »

Et Saint-George» s'amuse à lui casser j| sur le corps tout le faisceau de fleurets. ^

(Colombey, Histoire anecdotique du duel.)

M. de Buzançois et le prince de Nassau s'étant battus, on disait que le premier, quoique forte épée , av.iit fait beaucoup de façons avant de s'y déterminer. « C'est que , dit mademoiselle Arnould, les grand talents se font toujours prier. «

(Grimmiana.)

Un duel sérieux s'est accompli dans la journée (27 mai 1834) entre Damoreau et M. Manuel. Trois reprises, en différents lieux, ont été nécessaires à la satisfaction des deux parties, et, sans la très-heureuse intervention d'une pièeede cent sous, l'acteur aurait reçu dans l'aine nn coup d'épée qui a laissé sa marque sur cet heureux bouclier. — A cette occasion Perpignan , toujours peu fourni d'éeus, a dit ce mot drôle : « A la place de Damoreau, j'aurais été blessé. "

(Ch. Maurice, Nist. anecd. du tli.)

Signol avait déjà fait représenter un gros drame, et ce succès inespéré l'avait jeté dans un tel contentenient de soi..

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même, qu'il en oubliait les plus nécessaires coiulilioas de la vie à l'usage ordiuaire de tous les hommes bien élevés.

Bref, il était insupportable, et — le malheureux ! — il eu fut cruellement châtié.

Un soir, comme il arrivait au Théâtre- Italien, daus l'entr'acte il voit une stalle inoccupée, et s'y installe saus façou.

L'instant d'après, quand chacun fut revenu à sa place, pareil l'officier de service au théâtre, et tiés-poliment il redemande sa place à M. Signol. Signol répond qu'il se moque de l'officier (uu jeune ol'ticier de la garde royale), et le frappeau visage. Euteiidiz-vous, il frappe au visage ce jeune homme qu'il n'avait jamais vu !

Après quoi, il s'en va, laissant sa carte. Le jeune homme s'assied tranquillement dans sa stalle, et à la fui de la pièce il lait son rapport eu ces termes : » Rien de nouveau ; seulement l'otficier de garde a reçu un soufflet. » A quoi le colonel répondit en marge du rapport : « .Te donne à l'officier de garde i.u jour de congé pour après-demain. »

Le surlendemain, à la porte de Signol s'arrête une calèche à (|ualre chevaux et conduite à la Daumont par un gioom eu grande livrée. Les deux témoins de l'officier insulté font monter M. Signol et ses témoins dans cclltî brillante voiture; eux-mêmes ils suivent dans un équipage plus modeste. Ou fut bien vite à Viuccnnes, daus la foi et. M. Signol n'était pas gauche à tenir inie épée ; c'était la première'fois que se battait iejenneiiomme insulté. Le combat ne dura pas dix minutes : Signol fut tué d'nu coup d'épée en plein cœur.

(Jules Janin, Ddhais.)

Ou parlait, chez l'archevêque de Paris, des variations de la jurisprudence à l'endroit du duel.

«Mais enfin, monseigneur, dit M. Olivier, évêque d'Evreux , à monseigneur Affre, si l'on vous donnait un soul'llet, que feriez-vous?

— Monseigneur, répondit l'archevêque, je sais bien ce que je déviais faire, mais je ne sais pas ce que je ferais. »

(Colombey, Histoire anecdotique dudiiel.)

Deux officiers anglais entrent dans

un café et s'asseyent à une table, non loin d'un sec et long personnage, à l'air grave et rébarbatif, qui fume un cigare eu regardant attentivement autour de lui.

A peine nos deux Anglais sont-ils installés devant une tasse de thé, que la conversation tombe sur uu naiu célèbre.

« Il doit arriver incessamment, » fait observer l'un d'eux.

A ces mots, le grave étranger ouvre la bouche, et dit en mauvais anglais, avec le plus grand flegme :

« .l'arrivé, tu arrives, il arrive, nous arrivons, vous arrivez, ils arrivent. <>

L'Anglais, stupéfait, s'approcha vivement de rétauger en lui disant :

« Est-ce à moi que vous parlez, monsieur.'

— Je parle, répond l'étranger, tu parles, il parle, nous parlons, vous parlez, ils parlent.

— Laissez donc cet homme, dit l'autre Anglais à sou ami , il est fou.

— Je suis fou , tu es fou , il est fou , nous sommes fous, vous êtes fous, ils sont fous.

— C'en est trop! s'écrie l'Anglais hors de lui; il ne sera pas dit que vous vous moquerez ainsi d'un militaire! J'espère que vous maniez l'épée aussi bien que l'insulte...

— Je manie, tu manies, il manie, nous manions, vous maniez, ils manient...

— Sortez, monsieur !

— Je sors, tu sors , il sort, nous sortons, vous sortez, ils sortent, » dit l'étrangeravec le même flegme imperturbable et eu se levant.

En sortant du café, nos hommes se trouvent dans une impasse faiblement éclairée. L'officier insulté dégaine, tandis que son ami tend son épée à l'étranger.

Les fers se croisent.

<i Parez celle-là, crie l'Anglais , que le sang froid de son adversaire exaspère de plus en plus.

— Je pare, répoml l'étranger, tu pares, il pare, nous parons, vous parez, ils parent.

— Si je pouvais vous clouer la langue au palais ! hurle l'Anglais.

— Je cloue, lu cloues, il cloue, nous clouons, vous clouez, ils clouent. »

Et, eu disant ces mots, il lie l'arme de son adversaire, et la lance contre le mur. Puis il sort un cigare, et l'allume tranquillement,

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L'Anglais, désarmé, reste Ijoudic béante, comme frappé de la foudre. Son ami s'approche :

« Je vois que vous êtes uq gentleman, dit-il à l'étranger, et...

— Je suis, tu es, il est, nous sommes, vous êtes, ils sont...

— Mais , enfin , vous expliquerezvous?...

— J'explique, tu... ■»

Puis en allemand :

.< Comprenez-vous la langue de Goethe?

— Oui.

— Eh bien, messieurs, je vous apprendrai que j'étudie l'anglais, et que mon professeur m'a conseillé, comme exercice tiès-utile, de conjuguer les verbes. J'ai pris alors la résolution de ne jamais entendre un verbe anglais sans le conjuguer.

— Et c'est pour cela que. ..

— Oui , c'est pour cela... »

Nos trois hommes parient d''in grand giand éclat de rire, et s'en vont dîner dans Régent street.

Un Gascon, racontant un duel qu'il avait eu avec un autre Gascon, disait que s'ils n'étaient pas morts tous les deux , ils ne le devaient qu'à leur extrême adre>se, vu, que s'étant couchés tous les dfux en joue, sa halle était entrée dans le canon du pistolet de son adversaire, et l.t l)alle de son adversaire dans le canon dll^ien. (Pofiertana.)

Dnel an choléra.

Un journal du Kenfucky parle va ces termes d'un duel d'un nouveau genre qui a failli avoir lieu dans la vill« d'Oweiishurg : Un jeune homme, nommé Tracy, mécontent des assiduités d'un monsieur Spright auprès de sa sœur, et ayant vainement cherché plusieurs fois à léloiguer, prit le parti de lui envover un cartel. M. Spright se souciait médiocrement de se couper la gorge avec le frère de celle qu'il aimait : vainqueurou vaincu, l'affaiie devaii avoir pour lui un triste dénoùment. fiéllédiissant cependant qu'il avait le choix des armes, il se décida à accepter le cartel, et, le jour du combat venu, il alla au rendez-vous avec se» armes. Son adversaire y était déjà avec deux témoin?, qui tenaient, l'un une boite de pistolets , l'autre de solides épé-s.

Le choléra sévissait alors avec vigueur dans la ville d'Owensbuig. M. Spright jeta un regard dédaigneux sur les rapières et revolvers, et, découvrant une sorte de petit coffre, il exposa à la vue des spectateurs une magiiKique salade de concombres dont il avait fait deux parts égales, et une douzaine de pommes vertes :

« Voilà mes armes, s'écria-t-il triomphalement : le choléra sévit ; l'un de nous mourra sûrement après avoir fait ce déjeuner. Asseyez-vous là , monsieur, et croisez la fouchette; en garde ! »

Mais son adversaire, si brave lorsqu'il ne s'agissait que d'épées et de pistolets, se prit à trembler de tous ses membres. Les témoins s'abouchèrent, et ils convinrent d'un commun accord qu'un duel aussi meurtrier n'auiait pas lieu. L'affaire fut donc arrangée à l'amiable, et l'intrépide Spright continua ses visites à la sœur de Ti acv.

(Colombev, Hist. anecd. du duel.)

I>ael an poison.

Cagliostro, ayant dit que le premier médecin d'une grande souveraine était le plus grand charlatan de l'empire, en reçut un cartel : « Ce n'est pas ainsi que je me bats, dit Cagliostro : tenez, voici une pilule empoisonnée; elle est petite, mais bonne; vous l'avalerez, et vous ferez descendre, si vous le pouvez, l'antidote dans votre estomac. Vous me donnerez en même temps une pilule diabolique, telle enfin que vous l'imaginerez ; je saurai la combattre dans mes intestins, sans qii'il y paraisse : celui qui ne crèvera [loint sera le vainqueur de l'autre. »

(Mercier, Talheaii de Paris. )

Duels de femmes.

On dit qu'il va venir du Bas-Languedoc au parlement de Toulouse un assez plaisant procès, pourvu qu'on ne l'accommode pas en chemin : c'est un duel de femmes. Une dame de Beaucaire ayant trouvé dans une assemblée une fille de condition qui avait été autrefois la maîtresse de son mari, et qu'elle soupçonnait peut-être de l'être encoie, lui dit des choses si piquantes, que la demoiselle, qui n'était pas d'un*- huttipur endurante , après lui avoir répondu quelque duretés, lui jeta un eliaudelier à la tête. Comme tout le

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monde était occupé au jeu , on n'avait pas fait d'abord toute l'attention qu'on aurait dû à cette querelle ; mais dès qu'on s'aperçut qu'on la poussait an delà de l'invective , on fit ce qu'on put pour la terminer. Le coup de chandelier n'avait porté que contre une muraille, et par conséquent avait fait moins de mal que de peur ; ainsi on oliligea les dames à s'embrasser, et l'on crut que cela serait fini ; mais on se trompa , car la demoiselle serra la main de son ennemie pendant qu'on les raccommodait , et des le lendemain matin lui envoya un cartel en ces termes :

« Si vous voulez avoir raison du coup de chandelier d'hier au soir, vous n'avez qu'à vous rendre sur les dix heures au jardin de...; vous m'y trouverez avec I Jeux épées, et je serai fort aise que vous mvj donniez satisfaction sur tout ce que \ou m'avez dit d'injurieux. Mais surtc'.a venez seule, et ne parlez de ceci à personne; car il serait dangereux d'embrasser des hommes dans une querelle que nous pourrons vider tète-à-tète , pourvu que vous soyez de mon huoieur.

Je vous attends. »

La dame n'eut garde de manquer au rendez-vous : la demoiselle lui donna le choix des deux épées ; et après avoir bien fermé la porte du jardin en dedans, elles commencèrent leur combat avec l'adresse que peuvent avoir deux dames plus accoutumées à l'exercice de la quenouifle qu'à celui de l'épée. Elles se chamaillèl'ent fort longtemps, et firent tant de bruit qu'on les entendit d'un jardin qui était tout auprès ; on crut que c'étaient deux hommes qui étaient aux piiss, et l'on courut d'abord pour les séparer. Comme nos deux dames avaient eu la précaution de se barricader, il fallut rompre la porte et l'on craignait que le retardement ne fût funeste aux combattants. Enfin on entra, et on fut bien éloniié de voir deux femmes qui se portaient des bottes à tort à travers : lachaleurdu combat les avait empêchées de sentir leurs blessures; mais dès qu'on les eut désarmées, et qu'elles virent couler leur sang, elles tombèrent toutes deux évanouies. Ou les emporta chez elles, et l'on trouva que la femme avait un coup d'épée dans le sein gauche, et la demoiselle un dans la cuisre. Elles ont été toutes deux très-mal; et pendant qu'on travaillait à leur guérison , les pa-

rents ont fait, de part et d'autre, de grandes procédures.

(M'"* Danoyer, Lettres historiques et galantes. )

La marquise de Nesle, qui est fille du duc de Mazarin, et la marquise de Polignac, sa belle-soeur, pourquelquejalousie qu'elles avaient l'une de l'autre au sujet du marquis d'Alincourt, second fils (iu duc de Villeroy, se donnèrent rendez-vous au Préaux Clercs, du coté des Invalides, où, étant descendues de carrosse, elles firent arrêter leurs gens; puis, s'étant éloignées à grands pas, elles s'assiient sur l'herbe, où, après s'être querellées et s'être chargées d'injuress, elles se levèrent en furie, et tirèrent de leur poche chacune ini couteau dont elles s'étaient pourvues, et s'en donnèrent quelques coups, et se seraient peut-être entre-tuées si leurs domestiques , qui les virent dans cette querelle, n'étaient accourus et ne les avaient séparées. La marquise de Nesle fut blessée au-dessous du sein, et la marquise de Polignac au visage et en quelques autres endroits'; puis elles remontèrent en carrosse pour se faire guérir de leurs blessures. Elles eurent ensuite ordre, delà part du Roi, de se retirer l'une et l'autre en quelqu'une de leurs maisons de campagne.

( Buvat, Journal de la Régence.)

Sur le théâtre, la Beaupré et une jeune comédienne (1) se dirent leurs vérités. " Eh bien! dit la Beaupré , je vois bien, mademoiselle, que vous voulez me voir l'épée à la main. » Et, en disant cela c'était à la farce, elle va quérir deux épées point épointées. La fille en prit une, croyant badiner. La Beaupré, en colère, la blessa au cou, et l'eût tuée si l'on n'y oùt couru.

(Tallemant des Beaux.)

Au dix-lniitième siècle, mesdemoiselles Théodore , danseuse célèbre, et Beauniesnil, cantatrice, toutes deux de l'Opéra , arrangèrent une rencontre à la porte Maillot pour une rivalité d'amour.

(i) Sauvai nous apprend qu'elle s'a])pckit Catherine des L'rlis.

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Elles allèrent an rendez-vous cliacune dans sa voiture, vêtues en amazones , et ayant pour témoins, la première : mesdemoiselles Fel et Charmov ; la seconde : mesdemoiselles Geslin et Guimard. L'affaire devait avoir lieu au pistolet. Au moment où elles s'apprêtaient à commenrer, Rey, basse-taille du même tiiêàtre, les rencontre et épuise son éloquence pour les calmer. Tontes ses représentations sont inutiles. Les deux rivales s'emparent des aimes et s'ajustent. Mais Rey avait en soin , en leur parlant , de déposer les pistolets sur un gazon humide; ils firent long feu, et il ne resta plus qu'à s'emhiasser.

En 1820, deux danseuses renouvelèrent ce beau spectacle, en se battant derrière le rideau, avec deux fleurets mouchetés , mais non sans une ardeur qui pouvait devenir quelque peu meurtrière.

Il s'agissait d'un riche comte suédois, ou plutôt de son chien, dont nos deux coryphées se disputaient le collier eu or.

Au dernier bal de l'Opéra, deux courtisanes, Rosalie et Sainte-Marie, se sont prises de propos : les injures, les invectives, ou les vérités dures , ce qui est à peu près synonyme entre ces demoiselles, ont été prodiguées. Rosalie fut obligée de céder le champ de bataille à son adversaire ; elle se retira, étouffant de rage et dévorée de la soif de se venger. Le lendemain, un jeune homme se présente chez Sainte-Marie, qui était encore couchée : la femme de chambre refusa la porte :

il insista. Enfin il pénètre dans la chambre où la belle reposait dans les bras de Morphée. .\lors il ferme les verroux, il ouvre les rideaux avec fracas et se fait reconnaîtie. C'était Rosalie elle-même ([ui venait deniandei- raison à son adversaire. Elle tire deux pistolets et les présente à Sainte-Marie, qui, à peine éveillée, saute, do son lit en chemise et tombeaux pieds de Rosalie pour lui demander grâce. Celle-ci offre l'arme blanche , également refusée. Rosalie , après avoir traité sa rivale de poltronne, tire une grosse poignée de verges qu'elle avait cachée sou» sa redingote , oblige Sainte-Marie à se trousser elle-même, la fustige jusqu'au sang, et se retire satisfaite de sa vengeance.

{Correspondance secrète. )

Dnel improTisé.

M. le colonel D , aujourd'hui major

général, gouverneur militaire d'une province des Pays-Bas, venait , en 1814, de donner sa démission de colonel du 16* de chasseurs ( régiment français). Se promenant à cheval , aux environs de Strasbourg, absorbé par les réflexions que faisaient naître en lui les événements qui venaient de bouleverser l'empire, il se tenait, quoiqu'il fût fort beau cavalier, dans une attitude qui n'annonçait nullement en lui une de ces vieilles moustaclies (\\\\ avaient soumis l'Europe. Passant devant un groupe d'officiers prussiens, l'un d'eux, vrai gascon de la Germanie, dit à ses camarades : (c Je fais le pari que je vais

dire à ce Français qu'il est nu j... f ,

qu'il ne détourne pas la tête, et qu'il continue de cheminer. « Le pari fut accepté, et l'enjeu un bon dînera Thôtel du Saint- Esprit. Le jeune fanfaron s'avance vers -M. D , et lui dit : « ,T'ai parié, monsieur, que vous étiez un j... f —

^ ous avez perdu, » répondit fort tranquillement le colonel démissionnaire , et, descendant de cheval, il s'a\ança vers l'un des officiers, lui demanda son épée , que celui lui remit en le regardant avec un air d'étonnement , et se mit en garde. Il n'y avait pas à reculer : le Prussien croise le fer et tombe mortellement blessé.

Le colonel D regarde alors fièrement

les autres officiers, qui ne donnaient aucun signe d'hostilité, remonte sur son cheval et continue son chemin avec le plus grand sang-froid , et même sans regarder derrière lui.

{Clironiqiieindiscr. du XIX' siècle. 1825.)

Duels pour rire.

Un critique célèbre s'était rendu sur le terrain. Quelques gouttes d'eau vinrent à tomber; il ouvrit tranquillement un parapluie dont il avait avait eu soin de se munir, et comme on se récriait :

« Permettez , dit-il avec flegme ; c'est bien assez de risquer sa peau sans risquer un rhume. »

Un autre, aussi célèbre que le précédent, se trouvait dans la même situation. Quoiqu'il ne fût rien moins que brave, on lui avait persuadé qu'il ne pouvait reculer sans déshonneur, en lui glissant d'ailleurs tout bas à l'oreille qu'il n'avait

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rien à craindre, que c'était un duel pour la forme , et que son adversaire s'arrangerait pour le manquer. Rassuré par ces confidences, le critique se rend bravement an bois de Boulogne. Il se pose à vingtcinq pas en face de son adversaire. Celuici tire, et sa balle va trouer le chapean du critique :

« C'est une traliison , s'écrie l'aristarque désolé. Il fallait me prévenir : je n'aurais pas mis mon chapeau neuf. »

(Em. Colombey, Hist. anecd.du duel.)

L'acteur S., comme tout le monde, a eu son affaire. C'était au temps des soupers de Bouffé, directeur du Vaudeville , chez Véron. Une nuit que par sa verve can?'"''|ue S. agaçait un convive, le capitaine L..., celui-ci se fâcha et le provocnia en duel. S. ne recula pas- Tomme offensé, dit-il, j"ai le choix

• rmes. .le prends le pistolet.

..e pistolet, soit », répond le capitauie.

On fait avancer deux voitures. Le capitaine L..., monte dans l'une, et dit au cocher : « Barrière de l'Étoile. » S. se précipite dans l'autre, et crie de cette voix flùtée que vous lui connaissez : « Barrière du Trône... Capitaine, vous tirerez le premier. »

(G. Lafargue.)

Duel proloiig'é.

Un duel qui se termina en 1813 durait depuis dix-neuf ans. Il avait commencé à Strasbourg. Un capitaine de hussards, nommé Fournier, qui était un bretteur forcené et d'inie déplorable habileté, avait, pour le plus futile des motifs, provoqué et tué un brave jeune homme , appelé Blumm, seul appui d'une nombreuse famille. Il n'y avait eu qu'un cri de malédiction par toute la ville. ■ — Une foule considérable suivit le convoi. Le soir on dansait chez le général Morcau ; ce bal était donné à la bourgeoisie. Le général , craignant que la présence de Fournier n'occasionnât (lu scandale, chargea le capitaine Dupont, son aide de camp, de lui barrer le passage. Celui-ci se plaça près de l'entrée , et lorsque Fournier se |)résenta :

« Oses-tu bien, lui dit-il, te montrer

ici?... Tu vas aller te coucher par ordee du général.

— Tu te trompes, Dupont; je ne puis m'attaquer an général, qui m'insulte en me faisant fermer sa porte, mais je m'en prends à toi et à eux, et veux te payer généreusement la commission que tu as acceptée.

— Nous nous battrons quand bon te semblera. Il y a longtemps que tes manières fanfaronnes me déplaisent et (pie la main me démange de te corriger.

— Nous verrous lequel des deux corrigera l'autre. »

Ce fut Fournier qui reçut le châtimeiit.

« Première manche! s'écria-t-il, renversé par un vigoureux coup d'épée.

— Tu entends donc renouveler l'expérience? demanda Dupont.

— Oui , et j'espère que ce sera bientôt... »

Un mois après, Fournier était guéri, et Dupont, grièvement blessé à^son tour, s'écriait en tombant :

« Seconde manche ! Au premier jour, la belle ! »

Les deux adversaires étaient à peu près de même force àrépée;mais les chances auraient été très-inégales an pistolet : Fournier était un tireur d'une supériorité effrayante. Souvent, lorsque des hussards de son régiment passaient au galop en fumant , Fournier s'amusait à leur casser \t\ir brûle-gueule enXve. les lèvres. Il proposa son arme favorite pour la reprise des hostilités; Dupont repoussa l'offre, et ils se battirent comme devant. La belle ne termina rien : touchés légèrement tous deux, ils résolurent de poursuivre l'affaire jusqu'à ce que l'une des parties se confessât battue et satisfaite. ils formulèrent ainsi leurs conventions :

« 1° Chaque fois que MM. Dupont et Fournier se trouveront à trente lieues de distance l'un de l'antre, ils franchiront chacun la moitié du chemin pour se rencontrer l'épée à la main;

<c 2" Si l'un lies deux contractants se trouve empêché par sou service, celui qui sera libre devra parcourir la distance entière, afin de concilier les devoirs du service et les exigences du présent traité;

« .3° Aucune excuse autre que celles résultant des obligations militaires ne sera admise ;

n 4" Le présent traité étant fait de

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bonne foi, il ne. pourra être dérogé aux conditions arrêtées du consentement des parties. »

Ce pacte fut exécuté dans toute sa teneur. Du reste, les coutractants n'avaient pas de peine à tenir leurs engagements, cet état de guerre continuel était devenu pour eux un état normal. Us mettaient à se joindre un empressement qui jouait l'amitié la plus chaude. Ils ne croisaient pas le fer sans avoir échangé d'abord une formidable poignée de mains.

Rien de burlesque comme leur correspondance. Tantôt c'était ceci :

« Je suis engagé à déjeuner par le corps d'officiers du régiment des chasseurs de Lunéville;je compte faire le voyage pour répondre à cette aimable invitation.

Puisque tu es en congé dans cette ville , nous en profiterons, si tu veux, i)our nous donner un coup d'épée. »

Tantôt c'était ce billet, moins familier mais non moins tendre :

« Mon cher ami , je passerai à Strasbourg le 5 novembre prochain, vers midi . Vous m'attendrez à l'hôtel des Postes.

Nous nous donnerons un coup d'épée. »

Entre temps, l'avancement de l'un des deux empêchait provisoLj-ement tonte rencontre : c'était un des cas prévus pail'art. 3 du traité.

Quand ils se retrouvaient sur le pied d'égalité, le dernier élevé en grade mmanquait jamais de recevoir une épitre de ce style. C'est Fournier qui tient la plume :

«. Mon cher Dupont , j'apprends que l'empereur, rendant justice à ton mérite, vient de t'accorder le grade dégénérai de brigade. Reçois mes sincères félicitations au sujet d'un avancement que ton avenir et ton courage rendent naturel, il y a pour moi un double motif de joie dans ta nomination : d'abord, la satisfaction d'une circonstance heureuse pour ton avenir; ensuite, la faculté qui nous est rendue de nous donner un coup d'épée à la première occasion. »

Sur ces entrefaites, l'ordre est donné à Dupont de joindre l'armée des Grisous.

Il arrive, sans être attendu, dans le village qu'occupe l'état-major et qui est absolument dénué d'aubeige. Il fait nuit noire; on n'aperçoit aucune lumière, si ce n'est aux fenèties d'un |)elit chalet. Dupont se dirige de ce côté, pénètre ré-

solument dans l'habitation etsetrouveen face de Fournier.

« Comment , c'est toi.' dit celui-ci joyeusement. En avant le coup d'épée'

— En avant le coup d'épée! »

Et ils continuent de dialogue tout en ferraillant...

Le bruit qu'ils font finit par attirer dis officiers, qui séparent les deux généraux.

Dupont se fatigue le premier de cette lutte sans issue. — Il songe à prendre femme. Mais auparavant il faut tuer Fournier ou le museler. 11 va le trouver un matin à Paris.

« Ah! ah! nous allons en découdre, dit l'autre.

— Prête-moi d'abord une oreille attentive. Je suis sur le point deme marier. Il faut terminer celte querelle, qui commence à sentir le lance. Je viens me débarrasser de toi. Pour obtenir un résultat définitif, je t'offre de substituer le pistolet à l'épée.

— Tu as perdu la tète, dit Fournier stupéfait.

— Oh! je connais ton adresse... Mais j'ai songé .i un moyen d'égaliser le combat; le voici : il y a près de Neuilly un clos planté d'un petit bois, dont je puis disposer. Nous nous y rendrons munis tle pistolets d'arçon, puis , après nous être perdus de vue , nous nous traquerons avec la faculté de tirer à notre convenance.

— To()e là, c'est entendu. Mais laissemoi te donner un conseil.

— Donne.

— Ne pousse pas trop loin tes projets de mariage : ce serait peine perdue, car je te certifie que tu mourras garçon.

— Rira bien qui rira le dernier. »

Au jour dit, Fournier et Dupont se mirent en chasse Ils avançaient à pas de loup, se guettant à travers le fourié, lorsque leurs yeux se lencontrèrent par une échappée de feuillage. D'un commun mouvement , ils s'effacèrent en toute hâte derrière un arbre. Us lestèrent cois quelques minutes. La situation était délicate. Dupont s'aventura ; ou plutôt eut l'air de s'aventurer le premier, il releva le pan de sa redingote et eu fit dé|)asser un bout. Une balle siffla aussitôt», déchirant le drap.

« Et d'une! » se dit-il.

Après un court intervalle, il revint à la charge, mais de l'autre côté; tenant

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son pistolet delà main gauche, il en présenta le canon, comme s'il allait tirer, et, en même temps, tendit son chapeau de la main droite.

« Et de deux! » ajouta-t-il.

Le chapeau était lancé dans les broussailles.

Alors Dupont, mai-chant droit à Fournier :

« Ta vie m'appartient, lui dit-il, mais je ne la prends pas.

— Comme il te plaira, répondit Fournier.

— Seulement souviens-toi de ceci , c'est que je n'abandonne pas mon droit de propriété. Garde-toi donc de te jeter jamais en travers de mon chemin, car je pourrais t'envover, à bout portant, mes deux balles dans la tète , comme il m'est permis de le faire à cette heure. »

Ainsi finit cette longue querelle.

(Co'.ombey, Hist. anecdotique du duel.)

Duel sinffulier.

Quand Pierre le Grand fit un édit portant que l'homme qui en provoquerait un autre serait pendu , soit que la rencontre eût lieu on non, on aurait pu supposer que le duel cesserait tout à coup en Russie. Cependant, on rapporte que cet édit n'empêcha pas le général Zass et le prince Dol^oroucki de soumettre une qupre'le qui s'était élevée entre eux à un arbitrage mortel , quoiqu'ils fussent forcés, pour terminer leur différend, d'employer un moyen qui présentait bien pins d'égalité dans les chancet que le duel ordinaiie.

Ils convinrent de se tenir dans une embrasure où les Suédois dirigeaient un feu terrible, jusqu'à ce que l'un on l'autie eut été frappé. La convention fut exécutée , et ces deux fous héroïques se tinrent droit en face l'un de l'autre, la main sur la banche et se regardant fièrement, jusqu'à ce que le prince eût été coupé en deux par un boulet de canon.

On m'a conté à Toulouse que, pour un motif d'ailleurs insignifiant, maître Cazeneuve s'était battu en duel, il y a de cela quelques années , avec un honorable et très-pacifique propriétaire des environs.

N'ayant jamais manié nue épéc, et ne Voulant pas être rais à la broclie par sou

adversaire, qu'il croyait de première force à l'escrime, il alla demander bjs conseils d'un prévôt d'armes.

<( Etes-vons fort des reins et des bras .' demanda le prévôt.

— Mais vous êtes bien aimable , répondit l'avocat : je me sens assez solide , Dieu merci !

— Trè^-bien! Comme je suppose que vous avez du sang-froid, je vous engage à tenir ferme votre épée , la pointe à la hauteur de l'œil de votre adversaire ; et à ne jamais attaquer. Évitez tout croisement de fer et attendez que, impatienté de votre immobilité , votre homme se précipite d3 lui-même sur votre épée.

— Vous croyez qu'il le fera.' demanda l'avocat.

— C'est probable, dit le prévôt. Dans tous les cas , vous ne risquez pas grand' chose dans cette position expectante.

— Mais si mon adversaire, qui est un véritable lion, avance.'

— S'il avance, reculez.

— Fort bien. Mais s'il recule.'

— S'il recule, n'avancez pas. 1) L'avocat sortit et alla mettre ordre à

ses affaires, en vue d'un dénoùment fatal, toujours à craindre en pareil cas.

Il n'y avait pas une heure que maître Cazeneuve avait demandé les conseils du prévôt que ce même prévôt recevait la visite de l'adversaire de l'avocat.

<( Mon Dieu ! monsieur, lui dit celui-ci, moi qui suis l'homme le plus pacifique, je me b ts demain avec un des duellistes les pins redontabl'S , m'a-t-on dit , du dépai tement de la Haute-Garonne, l'avocat Cazeneuve. >■

Le prévôt fit un tour sur lui-même pour dissimuler un éclat de rire; puis, s'arrètant devant son visiteur :

« Je vous en fais mon compliment, monsieur; et qu'y a-t-il pour votre service .'

— Je venais, monsieur le prévôt, vous prier de m'indiquer une botte secrète. Je n'ai jamais en l'occasion de mettre l'épée à la main. Sans vouloir devenir un assassin, il est juste que j'égalise autant que possible les chances d'un combat inégal avec cet habile buveur de sang.

- — Les jjottes secrètes, dit le maître d'armes, ne sont pas sans danger quand elles sont mises en pratique par un hommeqni, comme vous, ne connaît pas même les premiers éléments du noble art de l'es-

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crime. Je ne vous apprendrai doue aucun coup de ce genre. Mais suivez mou conseil et vous ne vous en trouveiez pas mal.

— Je le suivrai, monsieur le prévôt.

— Mettez-vous en garde fièrement , à «me ceitaine distance de votre adversaire, de manière à ce que le bout de votie épée soit éloigné de la sienne d'une dizaine de pouces environ, et restez immobile.

Il est probable que , impatienté de votre immobilité, il se précipitera de lui-même iiur votre fer. Surtout n'attaquez pas.

— Mais s'il avance?

— S'il avance, reculez.

— Et s'il recule?

— S'il recule, ne bougez pas. »

Le lendemain le duel eut lieu. Cliacun des adversaires avait amené sur le terrain , outre les deux témoins d'usage, un rbirurgien de sa connaissance. Suivant à la lettre les conseils du prévôt, l'avocat et le propriétaire tombèrent en gnrde à une distance respectui use l'un de l'autre, bien résolus à ne plus bouger. Ils se legardaient d'un air de défi, mais pas un ne lit le ))lus léger mouvement.

Cbacun des combattants attendait que, impatienté, son adversaire vint eniin, comme l'avait annoncé le piévôt, se précipiter sur son épée.

Cinq minutes se passèrent ainsi, et rien dans l'attitude des duellistes n'avait changé.

L'avocat et le propriétaire se regardaient toujours du même regard de défi, et leui-s épées , toujours tendues à distance, semblaient scellées dans la main des deux combattants pétrifiés.

« Quelle patience! pensait l'avocat...

Il veut me lasser et me forcer d'attaquer; mais pas si bétel je tiendrai jusqu'au dernier moment... C'est lourd, néanmoins une épée qu'on tient si longtemps à bras tendu! Quand donc viendra-t-il s'y précipiter? Il tarde beaucoup...

— Comme il se possèle! pensait le propriétaire... Ces bretteurs ont un admirable sang-froid... H attend (pie je l'attaque... Il attendra longtemps !...Mais toute cbose a une fin, et il est probable que sa patience sera bientôt à bout... Je «■rains seulement que le rliumatisme dont je souffre au bras ne me force à làclier l'épée juste au moment où ce furieux viendra s'y jeter, comme me l'a annoncé le prévôt. »

(hi ne sait pas de quelle énergie passive l'homme est susceptible dans certaines circonstances. Les deux combattants purent tenir, sans autre signe de lassitude qu'une certaine altération dans le visage, pendant treize minutes, leur épée à bras tendu, impassibles comme de^ stoïciens.

« Messieurs , dit alors un des témoins , moins patient que les combattants, voilà près d'un quart d'iieure que vous ferraillez : l'honneur est satisfait. Abaissez donc vos épées et donnez-vous la main.

— Ah ! dit maitie Cazeneuve, que le métier des armes est fatigant ! J'aimerais mieux plaider trois heures que de me battie dix minutes. »

Uuel {Le) trompeur.

On rapporte (1703) qu'à Roye le lieutenant général faisait la cour à une demoiselle qui |)araissait agréer sou hommage ; un officier se mit sur les rangs, il ne put effacer le robin. Dans un accès de rage il le tire à part, il lui déclare qu'il faut cesser ses assiduités auprès de la demoiselle, ou se déterminer à se battre. Le magistrat, homme de cœur, lui répond que rien n'est capable de l'intimider : il accepte le défi. Tous deux rendus au champ de bataille, le robin annonce qu'il ne faut point se battre à l'épée, mais qu'il a apporté des pistolets. Il en fait voir deux, donne à choisir au militaire, lui présente ensuite de quoi cbargei- le sien. La préparation faite, il conliuue d'offrir généreusement à son rival de tirer le premier. Il tire : le robin tombe : l'officier le croit mort, va prendre la post(! et part. Quelque temps après, il rencontie ([uelqu'un de l'endroit, qui lui demande ce qu'il était devenu, pourquoi il était parti sans dire mot? — " Vous ne savez pas mon affaire, réplique l'officier surpris; c'est moi cpii ai tué votre lieutenant général. — Vous n'y pensez pas, repart en riant le quidam : il est plein de vie, il vient d'épouser m"'' une telle ».... Coup de foudre pour le militaire : il reconnaît combien il a été dupe ; il finit par en rire et par avouer son étourdeiie. Le fait est que le magistrat lui avait présenté des balles artificielles , au moyeu de ([uoi le pistolet n'était que chargé à poudre; il avait lait

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Je mort, se doutant bien de l'évasion de l'auti-fc (1).

(Baciiaumoiit, Mémoires.)

Uuelliste (£e cUrnier).

On chercherait vainement aujourd'iiui un autre exemplaire de celte racepeidiie dont élail Choquait, et qui avait sa souche dans les ralfiiiés de Louis XIII et les mousquetaires de Louis XV.

Sa manie du duel et ses provocations incessantes, qui venaient toujours échouer devant un bol de punch , en avaient f.iit un personnage de la plus haute fanlai^ie. La naïveté de ses récits, son acent et beaucoup d'autres conditions de sa na'ure physique q"'aucune description ne peut indiquer, donnaient à son éternelle Odyssée les proportions de la plus bouffonne comédie.

J'avais rencontré Choquart dans les cafés et lesthéàires; il m'avait pris en amitié, et, un jour que nous soupions ensemble, il me dit :

« Sap isii ! je vous aime bien ; comment donc fjiire pour nepasavoir d'affaire ensemble? — Mais, répondis-je, cela parait tout simple : pourquoi aurions-nous une affaire? — Ah! permettez, permettez; nous sommes amis, n'est-ce pas?

Nous nous voyons tous les jours. Alors, un jour ou l'autre, il faudra bien nous battre. Sapristi ! ça me contaïe. »

11 est vrai de dire que le jour où Choquart voulait une affaire il était diflicilc de se soustraire à sa fantaisie.

Un jour, il entre dans un café ;

« Monsieur, après vous la Quotidienne, dit-il à un consommateur. — Monsieur, réplique l'amateur avec une polit sse exquise, ce n'est pas la Quotid'eniie que je lis, c'est le Coustituiioniiel. — Ah! pencz gadc, dit Cl;0(iuart, vous me donnez un démenti... »

Ou bien encore :

« Monsieur, vous me regadcz d'un air impertinent. — Moi, monsieur? Je ne vous voyais même pas. Je regardais d'un autre co'é.

— Alors, j'en ai menli, etc. »

Les gens paisibles (|ui lisent ceci se sentent d'iiumeur à reti ousscr Icuis manches et à assommer Choquart. Ces soi les

(1) Cille iiiiutdotc :i domié à Sctiuliip U- snjVt (le sa |ii<'C(,' du Mort ntcirir.

DICT. DANKCDOTICS. T. I.

d'aventures ne lui ont jamais mancpié.

Son histoire la plus conmie en ce genre est celle d'un entrepreneur de bâtiments que Choquart va provoquer dans une cour où celui-ci était occupé à puiser de l'eau à une fontaine. L'entrepreneur plie Choquart en deux, le met sous sa pompe et le laisse ruisselant comme un fleuve. Le comique de Choquart consistait précisément dans sa complaisance prolixe à raconter ces mésaveutuies dont il était fier.

« Comprenez-vous unecanaillepareille !

je vais en gentilhomme lui proposer une affaire d'honneur, il me met sous sa pompe! — Comment, lui disait-on, est-ce que ce gredin a pompé longtemps? — Plusd'uu ([uart d'heure, Mousiem-, et je ne pouvais pas bouger... il était très-fort, cette canaille... »

11 faut bien dire que l'épée de Cho((uart s'était émoussé." dans ces expériences grotesques, et que, dans les lieux publics qu'il fréquentait, il s'était fait la réputation d'un maniaque dont personne ne prenait plus les provocations au sérieux , d'autant que, dans les demi rs temps, ses plus grosses colères tomiiaienttoujoursdevant l'offre d'un petit verre.

Des affaires pareilles à celles de l'entre, preneur de bâtiments, Choquart en a eu mille dans sa vie Je vais en raconter une seule, où j' i figuré comme témoin. Vers 183S, Choquart, au bal masqué de la Renaissance , se prit de querell-î avec un Turc, Ou échang. a les adresses. Le lendemain, Choepiart se rend avec deux témoins chiz son adversaire.

Le Turc de la veille se trouvait être un gros marcliand de couvertures et de literies du faubourg Saint-Martin.

Il Monsieur B.illu? dit Cho{[uart en entrant dans lenngasin. — Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur? dit une femme jeune et agréable. — Comment, cecpi'il ,a pour mon service... Je trouve (ja jo'i... Je suis Chotpiart... Je viens pour une afi'aiie. On ne fait pas at'endre ainsi un gentilhomme; votre mari est un goujat. — Ah! très-bien, Monsieur, je sais maintenant ce ((ui vous amène. Mais voici ce que j'ai à vous dire : mou mari a voulu iaire lecarnaval, cela ueluia pas léussi... Il est au lit el crache du sang. — Sapisti ! dit Choquart en se retournant vei's ses témoins, voilà un fâcheux contre-lemps.

(loiinniiit ! il cache le sang? — Hélas!

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oui, Monsieur, i éprit la femme sérieusement attristée, et le médecin dit qu'il n'a peut être pas pour six mois à vivre. — Sapisti! il caciie le sang..., comment faire... Six mois à vivre... Eh bien!

te iz, Ma lame, je suis bon enfant, moi ; nous sommes au mois de janvier..., je donne six mois h votre mari pour se faire enterrer. Je repasserai au mois de juillet, et s'il n'est pas mort, je le tiens pour un escroc , et je fais allichcr son nom dans tou es les casernes de Paris. »

Cette dernière menace qui " revenait toujours dans la bouche de Choquart était uu reste de ses habitudes militaiies.

Il ne lui venait pas à la pensée que, à la rigueur, un marchand de couvertures |)Ouvait \oir avec indilférence son nom alTiché dans les casernes de Paris.

Un jour, au mois de juillet de la même année, (Choquart s'empara de moi au café des Variétés.

« Venez av-c moi, me dit-il; il faut (pie j'éclaircisse une affaire. »

Nous prîmes le chemin du faubourg Saint-Martin. (Iheinin faisant , Cho- (|uart me mit au courant de l'Iiistoii'e du marchand de couvertures. L'échéance était arrivée, et Choquart se |)roposait d,e voir si son Turc avait endossé le billet de mort sousc it par s.» femme.

<c Vous comprenez, me disait-il, le long des boulevards, que, s'il est vivant, je vais lui couper la figuie en deux. Estce pas que j'aurai raison ?...

— Vous êtes dans votre droit , Choquart... Cependant, il y a bien longtemps de tout cela, et puis c'était en carnaval... D'ailleurs, «juc vous a-t-il fait ce marchand de couvertures?

— Comment, ce qu'il m'a fait; vous allez voir. J'entre au foyer, en bourgeois. Vous savez que je suis trèsmince. Voilà un Turc qui s'arrête et se met à nieiif;iieuU'r, en disant : V'ià le bœuf gras! Place au Ixeuf gras! Tout le monde riait; j'étais vexé, sapisti ! Alois je me suis dit : Toi, demain à raidi tu seras mort..

— Je conviens qu'il a eu tort de vous comparer au Ixrnfgns... «

Nous arrivâmes à destination ; eu entiaut dans le magasin , nous tombâmes sur M. Ballu, gros, fleuri, épanoui, qui ficelait lin paquet.

" Tics-bicn, (lit Çlioipi.ii I, je m'en

doutais. Vous êtes vivant. Alors vous vous fichez de moi...

— Monsieur Choquart! exclama le marchand souriant, mais cmiianassé.

— Oui , môsieur, c'est moi, Soquart !

Suquart, qui n'aime pas qu'on se fiche de lui. Votre femme... Où est-elle votre femme.' Elle est gentille, mais elle s'est fichue de moi. Pourquoi m'a-telle promis que vous seriez crevé avant six mois?.. Je ne vous ai pas tourmenté, maison ne prend pasde ces engagementslà quand on ne veut pas les tenir.

— Ah ! monsieur Choquait, répliqua le marchand reprenant un peu ses sens, j'ai été bien malade, allez ! On ne me reverra plus en Turc. C'est fini. De même, je vous prie d'oublier tout ce que j'ai pu dire ou faire d'inconvenant dans cette nuit. C'est si beau, le carnaval!

— Permettez, permellez, dit Choquart. N'allons pas si vite. Faites-vous des excuses en règle?

— Ma foi , des excuses, je ne sais pas comment ça se fait. Mais maintenant je vous connais, monsieur Choquait, et je sais que vous êtes un bon garçon. Tenez : j'ai un gigot aux haricols. Voulez-vous me faire l'honneur, ainsi que votre ami, lie dîner avec nous? Ma femme sera enchanlée... Âglaé ? viens donc: voilà M. Choquait qui nous fail le plaisir de dîner avec nous. »

J'avais fait pour mon compte un signe d'assentiment , et , quant à Choquart, il n'était pas difficile de lire sur sa physionomie détendue que le gigot aux haricots avait trouvé le chemin du cœur.

« Et puis, ajouta M. Ballu, voyant que la victoire venait sous ses drapeaux, j'ai un certain madère dont je veux avoir votre avis, monsieur Choquart?

— Faites attention à ce que vous dites, répliqua Choquart avec sévérité, vous n'avez pas de madère.

■ — Oh! par exemple !...

— Je vous dis que vous n'avez pas de madère, reprit Choquart en élevant la voix et en s'animant extraordinairement.

Sachez que moi, Soquart , je n'ai bu (pi'un verre de madère en ma vie... C'était aux Tuileries I j'étais de service au dîner (lu roi et je relevais de maladie. Alors Louis XVlll , à qui on venait de verser un verre de madère, dit à l'échanson : « Portez cela à Soquart et faites-lui mes compliments, » cutendez-vous cola ?

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— Jevousassure, monsieur Choquait...

riposta le marchand ahuri.

— Je vous dis que vous n'avez pas de madère, reprit Choquart exaspéré, et frappant sur le comptoir ; ne répélrz pas que vous avez du madère, ou je vous flanque ma main sur la figure... Et vous dites que vous avez avec cela !

— Dame, dit le marchand un peu intimidé, j'ai un gigot aux haricots.

■ — Un gigoi, ût Choquart, très adouci, un gigot, c'est bon cela, quand c'est bien fait. Mais je suis sûr qu'il sera trop cuit votre gigot... Avez-vous seulement une broche .'

— Si j'ai une broche! reprit M. Ballu triomphant. Monsieur Choquart, et vous aussi, moi..'eur, faites-moi le plaisir de passer par ici... »

Le marchand nous conduisit dans une confortable arrière-boutique servant de salle à manger. Là, devant le feu clair et vif d'une vaste cheminée, un gigot, enfilé dans un touruc-hroche , tournait majestueusement comme une planète autour du soleil.

« Ce n'est pas mal cela, dit Choquart, après un silence , vous n'êtes pas tout à fait un cuistre. L'homme qui comprend la broche est digne de vivre. Mais arrosez-le donc, votre gigot. Vous comprenez, il faut lui rendre son jus.

Faites donc des saignées... »

Disant cela , Choquart avait pris luimême une lardoire, et, après avoir fait des trouées dans le gigot, l'arrosait de sa propre main. Pendant cette opération, la femme du marchand t tait survenue.

« Ah! bonzou, madame, bonzou, dit Chocpiart toujours penché sur le gigot.

Eh bien! vous vovez ce ((ui arrive...

votre mari... eh bien! il n'est pas mort... Sapisti ! comment allons-nous faire? c'est fâcheux cela...

— Hélas! Monsieur, le bon Dieu nous a fait la grâce de nous le conserver.

J'espère que cette leçon le corrigera...

— Le bon Dieu... le bon Dieu, reprit Choquart... Mais avec tout cela l'affaire n'est pas vidée...

— Allons, voyons, Choquart , dis-je eu intervenant avec une certaine autorité, en voilà assez. Monsieur vous a fait des excuses devant moi, il vous invite cordialement à dîner ; que voulez-vous de plus ?

— Sapisti ! dit Ciioqiiait, toujours sous

le charme du gigot, je crois qu'il brûle du côté du manche. »

C'était fini — Choquart était tout à fait désarmé. — On dîna. — Choquait raconta tous ses duels au marchand de couvertures et but du faux madère sans trop récriminer....

Choquai test mort tout à fait misérable. Depuis vingt ans, il ne vivait que d'une modique pension et de quelques secours (|u'il recevait du comtedeChambord. Or, comme il avait pour jurisprudence, le jour où il recevait nu hilict de 300 francs, de se paver un souper de cent écus, on conçoit qu'à certainsjours il ne soupait pas du tout.

Néanmoins, je l'ai toujours connu d'une extrême discrétion en matière d'argent : une dernière histoire attestera comment il entendait la délicatesse à cet endroit.

Vers 18.32, on soupait après minuit au café du Vaudeville; il y avait là Bouffé, le directeur, Briffant, le journaliste, un docteur Lallemand , propriétaire du passage Radziwill, un ancien notaire du nom de Dubois, Armand Marrast, ^ — alors rédacteur de la Tribune, — un ancien huissier, nommé Mouton, et enfin Choquart. Ce dorniir s'était , comme de coutume , attendri sur le sort des princes de la branche aînée, et l'huissier Mouton, qui inclinait à la République, s'était permis de dire que Charles X était un vieux corniclion.

Là-dessus Choquart se lève, pâle, sérieusement indigné, et dit à Mouton :

« Je me suis promis de souffleter le premier qui insulterait mon roi : tu vas y passer. »

La situation était léellement très-grave, et tout le monde eu était ému. Subitement Choquart s'arrête :

« Ah ! mon Dieu, dit-il, je dois cent sous à Mouton ; je ne peux pas le sonffleter avant de l'avoir reinlioursé; cène serait pas gentilhomme. Biift'aut, prêtemoi cent sous, que je donne des giffles à Mouton.

— Je n'ai pas de monnaie, dit Driffaut.

— Bouffé, prête-moi cent sous, vite, vite ! c'est pour donner des calottes à Mouton.

— Mon cherChoquart, réponditBouf'é, je vous prêterai volontiers vingt fi; nés hors d'ici, mais pas cent sous en ce n;omcnt pour l'usage que vous voulez eu faire. »

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J'entrai en ce moment.

« Ali ! voilà Villemot, s'écria Choqnart en l)ondissaiit sur moi. Prètez-moi cent sous. C'est très-pressé. C'est pour donner des giffles à Mouton. Est-ce pasquec'est délicat? »

Je n'y comprenais rien.

« Ne les pT-ètez pas, ne les prêtez pas ! » me criaient les autres.

A cette époque surtout, j'avais une forte inclination à ne pas prêter cent sous, — et je m'abstins.

Le plaisant , c'est que Bouffé parvint à persuader à Mouton qu'il n'était pas en sûreté.

'<■ Vois-tu, dit-il, cent sous ça se trouve, Choqnart les trouvera un jour et mettra sa menace à exécution. Prête-lui cent francs, il ne pourra jamais te les lendre , et te voilà tranquille pour le reste de tes jours. »

Donc, à la fin du souper, Mouton proposa à Cho([uartde lui prêter cent francs. Celui-ci fut atterré. — 11 voyait le danger; mais le danger l'attirait. — Il reçut les cinq louis, les mit dans sa poche et dit à Mouton :

« C'est égal. Ce n'est pas Uni. La première fois que je lecevrai ma pension, tu auras des giffles. »

Heureusement pour Mouton, elMouton le savait bien , la vendetta de Choqnart ne put jamais s'élever à ce remboursement fabuleux décent francs.

(A. Villemot, Figaro.)

niiclliste déconcerté.

Saint-Foix , non moins connu comme brave que comme liomme de lettres, se prit un jour de querelle, au foyer de l'Opéra, avec un provincial (ju'il ne connaissait pas. Se croyant offensé, il lui proposa un cartel. » Monsieur, lui dit le provincial , quand on a affaire à moi, on vient me trouver, c'est ma. coutume; je demeure à l'hôtel de*'*, je vous y attendrai. » Saint-Foix ne manqua pas le lendemain d'aller chercher l'incoinni, qui le reçoit très-poliment, et lui offre à déjeuner. « Il est bien question de cela, dit Saint-Foix; sortons! — Non, répond tranquillement le provincial, je ne sors jamais sans avoir déjeuné, c'est ma coutume. » Il déjeuna à son aise, eu invitant toujours l'auteur de VOracle d'en faire allant. Le déjeuner fini, ils sortent,

et Saint-Foix respire; mais en passant devant un café, l'inconnu s'arrête : "Monsieur, lui dit-il, a|)rés mon déjeuner je joue toujours une partie de dames ou d'échecs, c'est ma coutume ; chacun a la sienne, et vous ne voudriez pas... — Eh ! Monsieur, réj)ond Saint-Foix, vous prenez bien votre temps pour jouer aux échecs I — Cela ne sera pas long, lui dit l'inconnu; après quoi je suis à vous. » Ils entient J dans le café. L'inconiui joue avec le plus 4 grand flegme, gagne la partie, se lève, donne le signal à Saint-Foix qui jurait entre ses dents, lui fait mille excuses, et ajoute : » Si vous voulez. Monsieur, nous irons aux Tuileries, et nous ferons deux tours de promenade ; après avoir joué ma partie, je ne manque jamais d'aller me promener : c'est encore ma coutume. i> Comme les Tuileries sont voisines des Champs-Elysées , Saint-Foix accepte , croyant que le provincial avait enfin fixé le lieu dti combat. On se promène; notre homme fait ses deux tours, et Saint-Foix lui propose de passer aux Champs-Élvsées. « Pour quoi faire? lui dit l'inconnu. — Belle demande, repond celui-ci, parbleu ! pour nous battre. Est-ce que vous avez oid)lié?... — Nous battre ! s'éciie : le provincial ; y pensez-vous? Que diraiton de moi? Convient-il à un trésorier de France, à un magistrat, de mettre l'épée à la main? On nous prendrait pour des fous. » Saint-Foix resta comme anéanti, et quitta le trésorier, qui fut le premier à publier son aventure (I).

(Galerie de raiicienne cour.)

Duelliste g:o^uenarfl .

Un Monsieur, pour s'entretenir la main, tirait depuis une demi-heure chez besenne, et menaçait de casser toutes les poupées de l'établis.sement. Chaque couj) portait et était salué d'exclamations admiratives, après lesquelles se faisait entendre cette phrase narquoise, prononcée d'une voix calme :

<■ Il n'en ferait pas autant sur le terrain. i>

A la fin, le cassem- de poupées, peidant patience , s'écria d'un ton de capitaine Fracasse :

(1) On a tiré bien des moutures de cette jolie .Tnecdole. Dernièrement eucore , on Ja cont;iit fort au long dans le Moniteur avec quelques variantes, en remplaçant le nom de Saint-Foix par celui de Hacndcl,

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« Voulez-vous essayer ?

— Très-volontiers, » répondit M. N

On alla sur le terrain. Le monsieur tira le premier et manqua.

" Je vous l'avais bien dit ! » fit tranquillement M. N B

Et il s'tn alla, eu fredonnant un air d'opéra-comique.

(Colomfjey, Histoire anecdoticiue du duel.)

Duelliste mourant.

Uu duelliste renommé mourait de maladie, dans son lit, comme le plus vulgaire des i^-)rtels.

11 interpelle son médecin.

Je suis bien bas, lui dit-il ; répondez-

pensez-vous que je

moi franchement puisse m'en tirer? »

Le médecin secoue la této en signe de doute.

Alors le malade se dressant sur son séant :

« Une épée ! crie-l-il ; une épée !

— Calmez-vous! » fait le docteu frayé.

11 connaît les antécédents du moribond et ne tient pas à être sa dernière victime

.1 Ui.e épée ! répète celui-ci.

— Mais enfin cjuc voulez-vous en faire?

— Docteur, un homme comme moi doit mourir les armes à la main ! »

(Colombey, I-es originaux de la dernière heure.')

Un Yovagpur chargé d'iino mission scientifique dans une tribu persauc avait avec lui un personnel nombreux, et cha- «(ue fois que lui ou ses gens avaient besoin de quelque chose ou faisait des échanges ; xm jour qu'il s'agissait d'acheter une cruche de lait caillé, le domesti([ue imagina d'offrir en retour une aiguille :

« Tu n'as pas honte , lui dit le Persan, de m'offrir un si jietit objet en échange d'une si grosse cruche ! »

Sans se déconceiter , le domestique ayant enfilé à l'aiguille un long morceau do fil , l'offrit à son intei-locuteur en ajoutant :

Il Si la cruche est plus grosse que mon aiguille , \ois combien le fil est plus long. >.

Cette réplique amena la conclusion du marché.

(DeRochechouart, /f«/)^o;-< à /n société df géograpliie.)

lîclianere de rôles.

Milord MontaigH était mal satisfait du roi Jacques, et un jour qu'un gentilhomme écossais , que le roi avait plusieurs fois évité, venait pour lui demander récompense, il lui dit : « Sire, vous ne sauriez plus fuir. Cet homme-là ne vous connaît point ; j'ai votie ordre (l'ordre de la Jai-retière), je ferai semblant que je suis le roi , mettez-vous derrière. « L'Écossais fait sa harangue; Montaigu lui répondit : « Il ne faut pas que vous vous étonniez que je n'aie rien fait encore pour vous, puis- <pie je n'ai rien fait encore pour Montaigu, qui m'a rendu tant de services. » Le roi Jacques entendit raillerie, et lui dit : « Otez-vous de là; vous avez assez joué. »

(Tallemant des Réaux.)

Arlequin et sa troupe vinient à Paris fil ce temps-là (sous Henri IVj, et quand

il alla saluer le roi, il prit si bien son temps, car il était fort dispos, que Sa Majesté s'étant levée de son siège, il s'en empara, et comme si le roi eût été Arlequin : « Eh bien! Arlequin, » lui dit-il, " vous êtes venu ici avec votre troupe pour me divertir ; j'en suis bien aise , je vous promets de vous protéger et de vous donner tant de pension, etc. « Le roi ne l'osa dédire de rien , mais il lui dit : H Holà ! il y a assez longtemps que vous faites mon personnage; laissez-le-moi faire à cette heure (I). »

(Tallemant des Réaiix.)

Échantillon {Vente sur).

Arlequin, l'autre jour à Paris, portait une grosse |)ierresons son petit manteau : on lui demandait ce qu'il voulait faire de cette pierre , il dit que c'était un échantillon d'une maison qu'il voulait vendre. (M'"* de Sévigné, Lettres.)

IRclipse.

Périclés, étant en mer, s'aperçut que son pilote s'effravait d'une éclipse de soleil et abandonnait la manœuvre ; il s'avança vers lui, et lui couvrant la tète de son manteau , il lui demanda s'il regardait cela comme quelque chose d'effrayant : «Non, dit le pilote. — Eh bien, reprit Périclés, quelle différence y a-t-il entre les deux choses, sinon que l'obscurité est causée par un objet plus grand que mon manteau , qui recouvre le soleil? »

(Plutarque, lie de Périclés.)

On raconte des habitants de l'Arcadie, qu'ils sont tellement ignorants , qu'au moment d'une éclipse ils fiient ouvrir un àne, qu'ils accusèrent d'avoir mangé

(i) Ces deux anecdotes ra])pellent jusqu'à un certain point la scène Ju testament de Crispin, dans le Légataire universel, fondée, dit-on, sur un fait réel.

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