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s'était victorieusement introduit, dans lequel il avait établi son trône, souillant et empoisonnant toutes choses par sa présence et son action ; et Luther ne voyait plus qu'invention du diable, inspiration satanique, dans tout ce qui lui déplaisait d'une manière quelconque.

D'ailleurs, dès qu'on a secoué le sentiment du respect et de l'attachement qu'on doit à une institution, il n'est rien de plus facile et de plus commode, rien de plus flatteur pour l'amour-propre que de s'établir en juge de cette institution, de mettre à nu, en partant d'un point de vue tout extérieur, les abus réels ou possibles , et de les réprouver sans pitié. Aussi la pensée qu'il allait peut* être trop loin dans ses jugements ; qu'il rejetait peut-être le bien réel avec le mal accidentel ; qu'il attribuait à la chose elle-même, à l'institut, au rit condamné , les fautes qui n'avaient leur source que dans l'infirmité humaine et dans le penchant qu'ont les hommes d'abuser des meilleures choses et de les mettre au service de leurs passions, cette pensée ne le retint plus ; il était convaincu, d'une conviction aveugle, passionnée et invincible , que l'Église avait faussé la doctrine de la justification ; que c'était là une peste mortelle , insinuant son poison dans tous les membres , dans tous les tissus de l'organisme; que la fausse sainteté des œuvres , la doctrine de l'incertitude de l'état de grâce, le rejet de la foi spéciale , la négation de la justice imputative, l'orgueilleuse prétention de vouloir parvenir à une justice propre devant Dieu et de vouloir acheter le salut par ses œuvres, étaient autant de thèses qui avaient dû nécessairement amener une corruption universelle dans l'Église, fausser sa constitution, ses sacrements, son culte, et enfanter précisément le contraire de ce que devaient produire les institutions fondées dans l'origine par le Christ. Il

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était par conséquent absolument certain que ses attaques les plus vigoureuses et les plus impitoyables n'enfonçaient pas encore assez avant dans les chairs , que pas un de ses coups ne rencontrait un membre sain dans l'Église.

« Il n'y a pas une lettre si petite dans sa doctrine, disait-il, il n'y a pas d'œuvre si mince dans sa pratique, qui ne nie et ne blasphème le Christ, qui n'outrage la foi due au Sauveur. » « Personne avant Luther n'avait su ce qu'il faut entendre par l'Évangile, le Christ, le Baptême, la Pénitence, un sacrement, la foi, l'esprit, la chair, les dix commandements, le Pater, la prière, la souffrance, le maître , le serviteur, la femme , la servante. En somme , nous n'avons absolument rien su de ce que tout Chrétien doit savoir. »

Les premières démarches de Luther furent faites avec un courage sincère et avec une confiance réelle en la bonté de sa cause. 11 était convaincu qu'il y avait dans son ordre et au dehors des esprits qui partageaient ses sentiments. Si, dans les premiers mois qui suivirent la publication de ses thèses , les signes de cette adhésion furent rares, cette hésitation cessa bientôt.

Non-seulement Luther put compter sur l'appui de son ordre , alors fort répandu, et du sein duquel pas une voix ne s'éleva contre lui , mais il savait déjà, au mois de mai 1518 que l'université de Wittenberg , à l'exception de quelques membres, que son évêque diocésain et plusieurs autres prélats étaient de son avis , prenaient son parti, se prononçaient en sa faveur, et disaient « qu'ils n'avaient pas connu le Christ et l'Evangile, dont jusqu'alors . on ne leur avait jamais rien appris. » Ses adversaires appartenaient à l'ordre des Dominicains, ordre puissant, il est vrai, mais que ses fautes avaient fait tomber dans l'opinion publique, tandis

que Luther était membre d'un ordre considéré en Allemagne pour sa tenue morale et son savoir. Il apprit bien vite qu'il avait partout la faveur des humanistes, alors si influents; que nonseulement ses amis , mais ses ennemis, lui venaient en aide, comme le prouva le pamphlet lourd et maladroit d'un certain Sylvestre Priérias , qui fut plus utile que nuisible à la cause qu'il attaquait.

Luther, cependant , tint encore , durant quelques mois , un langage fort humble, proclama sa soumission au jugement des supérieurs ecclésiastiques, et attesta au Pape qu'il pouvait disposer absolument de sa personne et de sa doctrine. Il en résulta que le Pape céda facilement à l'intervention de l'électeur de Saxe , et autorisa Luther à défendre sa cause devant le cardinal - légat Thomas de Vio , qui se rendait à Augsbourg , au lieu de le faire comparaître en personne à Rome, au commencement du mois d'août, comme il l'y avait d'abord invité.

Malheureusement la défiance et l'opposition traditionnelle de l'Allemagne à l'égard des Italiens, dont elle redoutait l'habileté et la perfidie, se réveillèrent alors dans tous les esprits. Luther ne parut qu'avec un sauf- conduit , refusa de se rétracter , comme le cardinal le lui demandait, en appela au Pape mieux informé, et finit par en appeler à un concile universel lorsqu'il vit le Pape confirmer par une bulle la doctrine des indulgences. Les négociations entamées avec Miltiz , camérier du Pape, qui se prolongèrent durant l'année 1519, demeurèrent sans résultat. Luther promit, il est vrai, de garder le silence, mais seulement dans le cas où tous ses adversaires se tairaient comme lui; et, en effet, le 3 mars 1519, il adressa au Pape une lettre dans laquelle il rassurait qu'il n'avait jamais voulu attaquer l'autorité du

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Salnt-Siége , qui , après !e Christ , est élevé au-dessus de tout sur la terre et dans le ciel ; il avouait en même temps qu'il était allé jusqu'à l'abus dans ses attaques contre l'Église romaine, et qu'il s'empresserait, dans un écrit spécial , de rappeler le peuple au juste respect dû à cette Église vénérable. Mais Luther ne pensait guère ce qu'il disait ; car, peu de jours après cette lettre au Pape , }\ écrivit à son ami et protecteur Spalatin, prédicateur de la cour électorale, « qu'il ne savait pas si le Pape était l'Antéchrist ou s'il n'était que son apôtre.»

Cependant les liens qui attachaient Luther à l'Église étaient encore assez forts pour l'empêcher de soutenir nettement et en public plusieurs propositions auxquelles son dogme fondamental le poussait infailliblement. Il rendit compte plus tard du conflit qui s'éleva alors entre sa raison et sa conscience, tour à tour dominées et déchirées par le respect de l'autorité ecclésiastique, auquel il tenait encore , et par la rigueur des conséquences de son dogme, auquel il ne voulait pas renoncer. » Il avait, dit-il , attendu l'Esprit avec un désir si ardent qu'il en avait été hors de lui, ne sachant s'il veillait ou s'il dormait; enfin il n'avait triomphé que par un violent combat et par la gTâoe du Christ de la pensée qu'il fallait écouter l'Église. »

Les circonstances extérieures le poussèrent d'ailleurs de plus en plus dans la phase nouvelle où il était entré.

Ces circonstances étaient ; 1* la dispute de Leipzig , qui ne devait d'abord avoir lieu qu'entre Eck et Carlstadt, encore étroitement unis à Luther , et à laquelle Luther prit part pour combattre la primauté du Pape ; 2° les jugements prononcés contre ses propositions par les universités de Cologne et de Louvain. Il essaya un instant de s'attacher à la distinction entre

l'Église romaine , épouse du Christ et maîtresse du monde, et la curie romaine; mais il y renonça bientôt, en se persuadant de son mieux que le siège du Pape était le trône de l'Antéchrist prédit dans l'Écriture sainte.

Luther, en voyant que sa renommée et celle de ses deux collaborateurs, Carlstadt et Mélanchthon, avaient, au commencement de 1520, attiré 1,500 étudiants à Wittenberg; que de tous les pays lui arrivaient des lettres qui l'approuvaient, l'encourageaient , l'admiraient ; que Sickingen et d'autres gentilshommes lui offraient leur appui et un asile au milieu d'eux; Luther résolut de ne pas rester eu chemin et de profiter jusqu'au bout de la puissante alliée qu'il trouvait dans l'opposition que manifestaient contre Rome le clergé et les laïques allemands. La bulle qu'Eck obtint du Pape , qui condamnait quarante et une propositions de Luther, les unes comme notoirement hérétiques, les autres comme scandaleuses et téméraires, et proclamait son excommunication s'il ne se rétractait pas , le confirma dans la résolution de rompre publiquement avec Rome.

Luther, qui, dans une lettre du 15 janvier 1520, avait déclaré à l'empereur Charles-Quint, nouvellement élu, qu'il voulait mourir en fils fidèle et obéissant de l'Église catholique, et se soumettre au jugement de toutes les universités non suspectes, publia, au mois de juin de la même année, l'opuscule adressé A la noblesse allemande sur l'amélioration de l'État chrétien , et le fit suivre, en octobre, du livre sur la Captivité de lîabylone.

Ces deux écrits, qui condamnaient beaucoup d'abus réels et graves généralement reconnus, rompaient si complètement avec l'Église, sa doctrine, son culte, sa constitution, que désormais Luther ne pouvait guère aller plus loin.

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