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il indiqua lui-même, comme conséquence du rejet qu'il faisait, dans le dernier de ses écrits, du sacrifice eucharistique, c'est-à-dire de l'acte religieux fondamental du culte catholique, la nécessité « de mettre de côté la majeure partie des livres qui avaient alors de l'autorité, et de changer, pour ainsi dire, toute la constitution de l'Église. » Il doima au sacerdoce, qu'il attribua à tous les Chrétiens, une telle extension que la constitution de l'Église en était renversée de fond en comble, et que la hiérarchie ecclésiastique, le droit de diriger et d'administrer l'Église attaché à un état spécial furent rejetés comme une usurpation intolérable. Il ne devait plus y avoir d'état ecclésiastique, il ne restait que des fonctionnaires institués par la communauté , chargés temporairement de remplir un ministère pour lequel tous les fidèles avaient d'ailleurs un pouvoir égal, une mission identique.
Luther flattait ainsi, par un habile calcul, en même temps les États, les princes, la noblesse , les municipalités, auxquels devaient échoir un butin immense si l'Église allemande, conformément aux intentions du réformateur, tombait en ruines; la centième partie des biens ecclésiastiques, pensait-il , suffirait à l'entretien de l'Église nouvelle. Toutefois il conservait formellement en faveur de la noblesse les chapitres des cathédrales, qui devaient servir à pourvoir les cadets de famille. Enfin il jetait une amorce à l'empereur en l'engageant à confisquer les États pontificaux et à affranchir Naples de ses liens féodaux.
Une nouvelle tentative de Miltiz, qui ne voulait pas s'apercevoir encore que Luther avait brûlé ses vaisseaux, fut l'occasion d'un pamphlet, adressé par l'hérésiarque au Pape Léon X, mais réellement destiné au public, dans lequel Luther entassait, de la façon la plus étrange , la violeuce, le mépris et l'ou-
trage contre le Saint-Siège. Dans cet écrit, qu'il publia après sa conférence avec Miltiz, par conséquent après le
10 octobre , mais qu'il antidata du 6 septembre, c'est-à-dire d'une époque antérieure à la bulle, il ménageait encore la personne du Pape; il l'appelait un Daniel parmi les lions, un Kzéchiel au milieu des scorpions; mais dès le 17 novembre, sans que rien de nouveau eût été publié par Rome , Luther, dans un appel fait au concile, nomma le Pape Léon X un hérétique opiniâtre et maudit, un apostat, un ennemi qui supprimait l'Écriture sainte , Un traître , un blasphémateur, un diffamateur de la sainte Église chrétienne et de la liberté des cultes. —
11 mit le comble à tous ces procédés par la publication d'un libelle dont la violence dépassait tout ce qu'on avait jamais vu dans la chrétienté (Contre la bulle de t Antéchrist) , et en brûlant solennellement, le 16 décembre, la bulle du Pape et le corps du droit canon, devant la porte de Wittenbcrg.
Cet autodafé « des livres impies du droit ecclésiastique, qui ne contiennent rien de bon, et dont le bon, en supposant, qu'il y en eût, n'était employé qu'au détriment des Chrétiens et ne servait qu'à la consolidation d'une tyrannie antichrétienne, » ainsi que l'écrivait Luther pour justifier son acte, était une démarche significative. Il exprimait qu'il ne s'agissait de rien moins que du renversement complet de tous les rapports légaux et de toutes les institutions existantes de l'Église, et qu'il allait se fonder une société religieuse d'après un plan absolument nouveau.
Luther , invité à comparaître à la diète de Worms, se rendit avec empressement à l'appel de l'empereur ; il était heureux et fier de pouvoir confesser sa doctrine devant les princes et la noblesse de l'empire, parmi lesquels il
LUTHER et de
comptait déjà tant de protecteurs. Son voyage pour gagner Worms ressembla à une marche triomphale. Ne craiguaut rien pour sa sûreté personnelle et comptant sur une immense popularité, il se conduisit à la diète avec une arrogance qui parut aux yeux de bien des gens prévenus une preuve de plus de la bonté de sa cause. Il ne répondit aux tentatives que Ct l'archevêque de Trêves pour l'amener à une rétractation ou à une explication rassurante qu'en en appelant à la Bible et à sa conscience ; il ne voulut abandonner la sentence déGnitive à un concile qu'à la condition que ce concile prononcerait d'après les textes de la Bible (et naturellement suivant l'interprétation luthérienne de ces textes).
A son retour de Worms il fut, d'après les ordres de l'électeur et avec son tacite consentement, enlevé sur la route, travesti en chevalier, amené à la YV artbourg, tandis que l'empereur, qui mettait Luther au ban de l'empire, n'obtenait la signature que d'un petit nombre de princes restes à W orms jusqu'à la clôture de la diète.
Les progrès de la nouvelle doctrine ne furent pas entravés par la disparition momentanée de Luther de la scène du monde ; le brandon de l'incendie avait été jeté dans des matières inflammables préparées depuis longtemps et répandues en masse dans toute l'Allemagne, et bientôt les flammes s'élevèrent de tous les côtés. C'était d'ailleurs un spectacle nouveau qui tenait chacun en éveil, et le contraste qu'on avait sous les yeux attirait les sympathies des plus honnêtes gens à Luther et à sa cause.
D'un côté on voyait toute une armée de prélats, de dignitaires ecclésiastiques et de benéfleien, qui, grassement pourvus des biens terrestres, vivaient lar-
aux
elle était l'objet; de l'autre côté on voyait un simple moine augustin,qui ne possédait et ne recherchait aucun des biens et des honneurs dont regorgeaient ses adversaires, mais qui combattait avec des armes dont ceux-ci ne pouvaient disposer, c'est-à-dire avec un génie rare, une éloquence entraînante, une science, un courage et un enthousiasme qui devaient lui assurer l'empire des intelligences.
L'Allemagne était à cette époque une terre encore vierge, que n'avaient pas exploitée le journalisme ct la littérature des pamphlets et des brochures.
On n'y avait écrit que bien peu de choses, et des choses insignifiantes, sur les affaires publiques ; on n'y avait jamais soulevé les questions d'un intérêt général qui ailleun avaient préoccupé l'opinion; on n'en était que plus sensible, dans tous les rangs, aux émotions religieuses ; le peuple, qui n'était pas habitué aux déclamations pompeuses et aux exagérations oratoires , n'en était que plus disposé à croire à la lettre tout ce que disait un prêtre , un docteur, un professeur de théologie de l uuiversité de VVittenberg, qui s'engageait de sa personne dans les terribles attaques qu'il soulevait contre l'Église, et qu'en somme on repoussait si faiblement. Ces accusations, ces invectives, ces appels incessants à une doctrine consolante, mais si méchamment dissimulée, si longtemps méconnue, et qui éclatait tout à coup dans un langage énergique et extraordinaire, s'associaient à des invocations non moins vives au Christ, à l'Évangile, à des images apocalyptiques qui dépeignaient la Papauté et l'Église de manière à frapper fortement l'imagination populaire. Les écrits qui paraissaient, et qui pour la première fois traitaient de la constitution générale de
gement sans s'inquiéter des besoins de l'Église, étaient d'une part remplis de l'Église , assistant dans une coupable • paroles sacrées, de sentences et de pen-
LUTHER
sées bibliques; d'autre part rédigés avec Infiniment d'art, dans un sens tout à fait démagogique , parfaitement adapté aux faiblesses du caractère germanique , et par conséquent aussi propres à être lus dans les cabarets et les places publiques que du haut de la chaire chrétienne.
Mais le fond même du système agissait encore plus puissamment que les causes extérieures qui en favorisaient le progrès. Il n'était plus question depuis deux ans , dans les sermons qu'on prêchait au peuple, dans les cantiques allemands qu'on lui faisait chanter, dans les pamphlets sans nombre qu'on lui donnait à lire , que du dogme doux et facile de la justification imputative des souffrances et des mérites du Christ, de la certitude immédiate de l'état de grâce, de l'inutilité des bonnes œuvres, lesquelles n'avaient aucune influence sur la justice actuelle et la béatitude future, delà possibilité qu'avait tout Chrétien de se mettre sans aucune peine, par un simple acte de foi, en possession d'une sainteté i m putative qui lui permettait en même temps d'être et de demeurer pécheur. À ces dogmes consolants et commodes se joignait la nouvelle liberté chrétienne , telle que Luther l'annonçait, en sa qualité d'avocat des droits méconnus des Chrétiens , liberté de s'élever au-dessus des préceptes et des ordonnances de l'Église , liberté de ne pas se conTesser, de ne pas jeûner, de ne pas se mortifier, ou de ne le faire qu'à son gré et suivant son bon plaisir. «Oh! écrivait plus tard Wicri , c'était une fière prédication que celle qui annonçait que c'en était fait du jeûne, de la prière, de la confession, du Sacrifice , de l'aumône , etc. ! Comment n'avez-vous amorcé et pris dans vos lacets qu'une province d'Allemagne , quand il est si facile de gagner ceux à qui on laisse faire tout ce qu'ils veulent ! »
Le nouvel Évangile non -seulement promettait l'acquisition facile et sûre des biens spirituels et futurs, il présentait encore aux princes, à la noblesse et aux villes, de séduisantes perspectives de profits terrestres et prochains. Un grand nombre de seigneurs, irrémédiablement endettés , entrevoyaient dans les biens ecclésiastiques un trésor dont ils pouvaient tirer à pleines mains de quoi payer leurs dettes; la confiscation des évêchés était pour eux un moyen qu'ils convoitaient depuis longtemps d'arrondir leurs États et de fonder solidement leur puissance territoriale.
Enfin Luther avait pour alliés, dans le combat qu'il livrait à l'Église , deux puissantes classes d'hommes.
C'étaient d'une part les humanistes , les philosophes , les savants , tels qu'ils étaient principalement sortis de l'école d'Érasme, et, dans les dernières années, de celle de Mélanchthon. Tous haïssaient cordialement le clergé , jusqu'alors dominant, en possession des places lucratives , auquel ils se sentaient, en somme, supérieurs par leur savoir, et qu'ils brûlaient de déposséder de l'autorité usurpée sur un peuple confiant et crédule. Tous ces érudits voyaient dans Luther un des leurs, un promoteur de leur direction littéraire , un défenseur de leurs intérêts, puisque Luther attribuait en partie la ruine de la pure doctrine à la négligence du grec et du latin, et qu'il promettait de fonder la nouvelle théologie et la nouvelle Église sur l'étude des langues anciennes.
C'était d'autre part une classe bien plus nombreuse et plus ardente encore ; c'était toute la génération nouvelle, celle des écoles, celle des jeunes hommes à peine entrés dans la pratique de la vie. Tous ces esprits enthousiastes et novices admiraient et honoraient en Lutherie héros du jour,- la per-
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sonnalité la plus Imposante dont l'Allemagne eût à se glorifier alors, l'homme qui portait un glaive dans la bouche, l'athlète que n'égalait aucun de ses adversaires allemands, le génie qui propageait les idées nouvelles, le progrès et la lumière, tandis que l'Église catholique et ses apologistes étaient les représentants des idées surannées et de la réaction , sous quelque nom, d'ailleurs, qu'on désignât ce retour à un passé détesté.
Cependant Luther, retiré dans la Wartbourg, qu'il appelait son tle de Patmos, ne restait pas oisif; il publiait coup sur coup des libelles contre le théologien catholique Latomus, contre l'université de Louvain, contre les messes privées dont 11 provoquait l'abolition. Dans le dernier de ces écrits il affirmait que ce n'était qu'après de pénibles luttes avec sa conscience qu'il en était enfin arrivé à voitdans le Pape l'Antéchrist, dans les évéques ses apôtres, dans les universités ses lupanars ; que son cœur avait bien souvent regimbé, lui disant: « Mais quoi! si tu te trompais , si tu entraînais le monde dans l'erreur, si tu te faisais damner pour l'éternité! » Cette inquiétude se renouvela souvent plus tard, mais jamais avec assez de force et de persistance pour l'arrêter dans sa voie et le porter à revenir en arrière. Loin de là , il fit un pas de plus, et se décida à combattre avec toute l'énergie dont il était capable le célibat des prêtres et les vœux monastiques , ■ pour revenir à la liberté de la foi chrétienne, » c'est-àdire pour rompre les vœux qu'il avait prononcés et provoquer les autres à suivre son exemple.
Ce fut une mesure décisive pour renforcer son parti ; car il conquit d'un coup la foule des mauvais prêtres qui , ayant vécu jusqu'alors daus le concubinat, s'empressèrent d'embrasser une doctrine qui leur fournissait
Poccasion d'effacer la souillure de leur vie en contractant un mariage formel; il s'assura le concours de milliers de moines pervers qui s'ennuyaient de la discipline et de la réclusion des couvents.
Cependant son dépit fut immense quand il s'aperçut que le mouvement qu'il avait soulevé menaçait de passer par-dessus sa tête; quand il vit, tout près de Wittenberg, apparaître les premiers anabaptistes, s'appuynnt absolument sur les mêmes principes et les mêmes droits que lui, dans ses attaques contre les sacrements et les institutions de l'Église , pour combattre le baptême des enfants , et réduire, pour ainsi dire, au silence Mélanchthon lui-même par leurs arguments péremptoircs ; quand il vit Carlstadt , à la tête d'un nouveau parti.se mettre à détruire les images, à renverser les autels, à briller les confessionnaux dans les églises.
Effrayé d'un mouvement dont il n'é»
tait plus maître, Luther quitta la Wartbourg; il arriva le 7 mars 1522 à Wittenberg , et , soutenu puissamment par l'électeur, il s'efforça d'enrayer la réforme, de la ramener à des procédés moins violents, à des ménagements plus sages envers les choses, les formes et les signes extérieurs; il rappela qu'il ne fallait insister sérieusement que sur la doctrine de la justification , qu'il ne fallait prêcher que dans ce sens , convaincu qu'il était que tout ce qui, dans la religion, ne répondait pas à cette doctrine, tomberait de soimême , sans secousse , sans violence , sans qu'on fût obligé d'imposer au peuple le joug de la contrainte et d'une lof nouvelle.
Carlstadt fut obligé de quitter Wittenberg ; Luther lui fit interdire la prédication et l'impression de ses ouvrages, le combattit à outrance à Iéna , à Orlamûnde , et l'homme qui jusqu'alors