M AN DE VILLE
tion diminuer, sa puissance s'affaiblir; une foule d'industriescessent, les arts les plus délicats sont abandonnés, les coutumes les plus élégantes et les plus raffinées se perdent; on congédie i l'armée, car les ruches voisines n'inspirent plus ni crainte ni défiance. Cependant les vertueuses abeilles ont à se défendre contre quelques attaques imprévues.
Elles les repoussent, non sans perte sensible. Ce qui reste de cette population , jadis merveilleuse et féconde , et de jour en jour plus appauvrie, attaqué, quitte sa ruche et se réfugie dans un vieux fort. Finalement, craignant de voir, après les labeurs de la guerre , les commodités de la paix se changer en mollesse et en intempérance , le petit peuple se retire dans le creux sombre et pourri d'un vieil arbre , où il ne conserve de son ancien bien-être que le strict nécessaire et la probité.
Mandeville eut peut-être en vue dans cette fable les vices de la constitution anglaise et voulut faire en même temps la satire des classes élevées ; mais , évidemment, son but principal était de peindre les avantages de l'immoralité, en en montrant l'influence nécessaire sur les progrès de l'industrie et du bienêtre, sur la grandeur et la puissance d'une nation. Il dénature les lois du Christianisme en confondant une lâche indifférence avec les rigueurs de l'abnégation, l'hypocrisie et la misanthropie avec la piété et la fuite du monde que l'Évangile conseille aux parfaits. Les héros de vertu chrétienne que Mandeville met en scène pour prouver son thème sont surtout les solitaires, qui , fuyant le monde, condamnent comme un abus coupable l'usage des biens terrestres qui dépasse le strict nécessaire, qui passent leur vie à gémir, à regarder le ciel , à prier, et ne font rien pour le monde, dont ils méprisent les joies, les intérêts et les honueurs. Mais, quelque peiue qu'il se donne pour établir que le
vice est aussi nécessaire à un État florissant que la faim qui nous contraint de manger, il n'est pas en état de démontrer que ce qu'il appelle lui-même le vice de quelques-uns contribue au bien-être de l'ensemble, sans faire dans sa démonstration les réserves les plus trompeuses , sans dire que ces vices ne sont avantageux qu'à un certain degré, puisque le but de la société et la mission des autorités consistent précisément à mettre des bornes aux manifestations du vice. Il admet aussi tacitement que le vice n'est pas utile d'une manière absolue et sans condition, et qu'il ne l'est qu'autant que la raison le maintient dans l'ordre et dans des bornes légitimes, et que hors de là ce n'est que par hasard qu'il peut avoir quelque avantage. Dans sa république le vol est indispensable, car sans le vol les serruriers mourraient de faim ; l'eau-devie est des plus salutaires, parce qu'elle fait oublier aux malheureux leur misère et fournit à ceux qui la débitent de quoi vivre largement. L'homme, de par sa nature, est une bête sauvage ou un esclave de ses passions ; ce qu'il devient par l'éducation est pure jonglerie;, la vertu est le fruit de l'orgueil, de l'illusion et de l'hypocrisie; savoir se modérer dans sa colère, aimer ses semblables, être généreux, pur artifice; la pudeur, qui rougit en entendant des paroles lascives, n'est qu'un vêtement d'emprunt, un déguisement, une vanité. L'amour-propre est le commencement naturel et le but légitime de toute vertu.
Ces doctrines excitèrent l'attention.
Mandeville donna, en 1714, un grand commentaire à son poëme, et, comme ses explications ne suffirent pas , il y ajouta des dialogues justificatifs. La sixième édition est de 1732 , et c'est d'après elle que fut faite la traduction française qui parut à Londres, en 1740, en quatre parties in-8% sous ce titre :
MANÈS, MANICHÉISME, MANICHÉENS
la Fable des Abeilles, ou les Vices privés font la prospérité publique, avec le Commentaire, etc. Il ressort clairement de ces explications et de ces rétractations qu'il avait rompu avec le Christianisme positif. Son livre fut condamné par le jury de Middlessex , en 1725. Une foule d'adversaires habiles le réfutèrent, notamment Jacobi,dans ses Méditations sur les vues de la Providence (l).
Cf. Sigwart, Hist. de la Philosophie, t. II, p. 121 ; Heuke, Hist. unir, de l'Égl. chr., 6« part., p. 85; Trinius, Lexique des libres Penseurs, Leipzig, 1759, p. 343-349; Flôgel, Hist. de la Littérature comique , t. III , p. 588 ; Schrôekh, Hist. de l'Égl. chr. depuis la Réforme, part. 6, p. 204 ; Fubrmann, Diclionn. de poche, t. III.
Fbitz.
M AXÉS , MANICHÉISME , MANI- CHEENS. Les idées gnostiques agirent avec une magie si puissante sur l'esprit humain, plongé dans la contemplation de la nature et absorbé par l'étude de ses énigmes, que, mille fois combattues, mille fois vaincues, elles reparurent toujours, sous des formes nouvelles, pour abuser ceux qu'elles fascinèrent. A peine les défenseurs les plus érainents de la vérité révélée eurent-ils, dans les premiers siècles du Christianisme , dissipé le fantôme du gnosticisme (2), que dans le lointain Orient la vieille erreur reparut sous une forme nouvelle , élaborée par Manès, mêlant habilement aux théories dualistes de l'Asie les idées religieuses de l'antique parsisme.
Ce système, vivement attaqué dès son origine et vigoureusement poursuiv dans la suite, changea souvent de nom, se propagea dans le silence, reparut au moment où on le croyait détruit , sans pouvoir l'être jamais complètement.
(1) p. III, p.
(2) Foy. Gnosticisue.
La vie de Manès est racontée de diverses manières, suivant qu'on la tire des sources orientales (persiques, syriaques, arabes) ou des sources grecques et lalines. Les sources orientales sont relativement très-récentes (elles remontent tout au plus au neuvième ou au dixième siècle), mais elles ont l'avantage d'être du pays même de Manès.
Les sources grecques et latines remontent, il est vrai, au troisième ou au quatrième siècle, mais elles ont toutes la même origine, origine qui n'est pas à l'abri de tout soupçon. Ces sources sont les Acla Disputationis Archelai eu ni Manete ; ces actes n'existent, pour la majeure partie, que dans une ancienne version latine ; mais ils ont été originairement rédigés en syriaque par S. Archélaus, puis traduits en grec et employés évidemment par les Pères du quatrième siècle racontant la vie de Manès : tels sont S. Cyrille de Jérusalem (1), S. Épiphane (2), Socrate(3) et Théodoret (4); Eusèbe (5) semble ne les avoir pas connus. D'après ces actes, qui , sauf aux yeux de quelques protestants modernes, tels que Beausobre et Néander, ont toujours été considérés comme la source de l'histoire de Manès , le manichéisme doit son origine à un négociant sarrasin, nommé Scythianus, qui avait beaucoup voyagé, et qui en dernière analyse se fixa en Égypte. Ce Scythianus avait un disciple du nom de Térébinthe, qui prit plus tard le surnom de Bouddas, se donna pour le fils d'une vierge, et prétendit qu'un ange l'avait élevé dans une montagne solitaire. Térébinthe écrivit pour son maître quatre livres, intitulés : les Mystères ; les Points capitaux; l'Évangile; le Trésor. Après la
(1) Catech., 0.
(2) Hœres , 06.
(3) Hist. ecetés., I. 1. c 22.
(*) Hceret. FabuU, 1. 1, c. 20 ; L V, c. ». (5) Hist. ecclés., 1. Ml, c 51.
MANÈS, MANICHÉISME, MANICHÉENS
mort de son maître, Térébinthe se rendit à Babylone, qui appartenait à la Perse , et il y demeura auprès d'une vieille veuve. Il se vanta de sa sagesse égyptienne et annonça à qui voulut l'entendre comment les choses s'étaient passées avant la création du monde, ce que les deux luminaires du ciel, le soleil et la lune, signifient, comment les âmes émigrent, transmigrent, etc.
Un beau matin qu'il était monté, suivant la coutume de l'Orient, sur le toit de la maison pour y adorer Dieu en silence ou se livrer à quelque opération magique, il tomba du haut en bas et se cassa le cou. La veuve hérita de ses papiers et s'acheta un esclave de sept ans, nommé Cubricus. Elle lui accorda la liberté et le fit élever et instruire. Elle mourut au bout de quelques années en l'instituant son héritier. Le jeune et riche légataire se rendit dans la capitale, prit le nom de Manès (il se nomme ainsi dans les manuscrits grecs, les sources orientales l'appellent Mani, les Latins Manichmus) (1), traduisit et développa les livres dont il avait hérité, et gagna bientôt plusieurs disciples, dont l'un , nommé Thomas , se rendit en Égypte (peut-être plus tard dans les Indes) (2); l'autre, Addas ou Bouddas, en Scythie (3) ; le troisième , Hermas, demeura auprès de Manès, et peut-être plus tard alla également en Égypte (4).
A cette époque le fils de Sapor, roi de Perse , tomba dangereusement malade , et l'on chercha de tous côtés du secours. Manès , se confiant en sa magie, se fit connaître au roi et promit de guérir le malade. La cure ne réussit pas, le jeune prince mourut entre ses mains, et Manès fut jeté dans les fers.
(1) Foir, sur les différents sens et sar l'origine de ce nom, J.-A. Fabricius, Biblioth. Grœca.,ed. Harles., vol. VII, p. 310, SU.
(2) Théodor., liant. Fab.t 1. 1, c, 20. P) D'après Théodore t, 1. c.
(*) Théodor., I c
Cependant les apôtres de sa doctrine revinrent à Babylone et lui apprirent le peu de succès de leurs efforts et combien, partout où ils en avaient trouvé, les Chrétiens leur avaient nui. Il les chargea de lui acheter les livres sacrés des Chrétiens, ce qu'ils firent en trompant ceux à qui ils s'adressèrent.
Manès s'en servit pour donner à ses propres livres une apparence chrétienne et leur procurer un plus facile accès à la faveur du nom du Christ. La lecture des passages qui annoncent la venue du Saint-Esprit lui suggéra la pensée d'appliquer les textes sacrés à sa propre personne , et il envoya de nouveau ses disciples annoncer sa doctrine ainsi modifiée.
Bientôt après il parvint à s'échapper et trouva un asile dans un vieux château, appelé Arabion, aux frontières de la Perse et de la Mésopotamie. De là il s'efforça de gagner de nouveaux partisans, et s'appliqua surtout à s'assurer un homme fort riche, très- considéré, extrêmement généreux , de Caskar, en Mésopotamie, nommé Marcellus.
Il lui écrivit, en sa qualité d'apôtre du Christ, une lettre, qui existe encore, dans laquelle il lui exprime sa profonde commisération de ce qu'avec une si grande et active charité il ne possède pas la vraie foi ; de ce qu'il considère Dieu comme l'auteur du mal, le Christ comme un homme véritable, enfanté par une femme, propositions l'une et l'autre contraires aux Écritures.
Marcellus montra cette lettre à son évéque Archélaiis. Celui-ci lui conseilla d'engager Manès à soutenir une discussion publique sur sa doctrine. Manès y consentit et apparut au jour fixé à Caskar. Uue discussion formelle s'engagea entre Archélaiis et Manès, et se termina par la complète défaite de ce dernier.
L'hérésiarque, honteux, retourna dans son château fort, y fut bientôt atta-
MÀJNÊS, MANICHÉISME, MANICHÉENS
, mené devant le roi et condamné à être écorché vif avec des roseaux (277) (1). Sa peau, empaillée ,
fut exposée. Ses partisans, en mémoire de cette mort, adoptèrent la coutume de placer des roseaux sous leur lit (2)ï
11 est à remarquer que les plus vieilles sources grecques indiquent Basilide le Gnostique comme un ancien coreligionnaire de Manès et de Scythianus, qui ne fut pas sans influence sur le développement du nouveau système (3).
Les sources orientales postérieures parlent différemment ; elles disent que Mani, Persan d'origine, d'une famille sacerdotale considérée, fut élevé dans l'antique religion de Zoroastre; que dans son âge viril il embrassa le Christianisme et devint prêtre d'une paroisse chrétienne d'Ehvaz, capitale de la province persane d'Huzitik.
Mécontent de son nouvel état, Mani voulut amalgamer en un système la religion du Christ et celle de Zoroastre, et se posa comme un réformateur appelé et inspiré de Dieu. Il fut par là même exclus de la communauté chrétienne.
II parvint d'abord à gagner la faveur du roi Sapor (vers 270); mais, lorsque les mages eurent déclaré que*a doctrine était hérétique, il fut obligé de s'enfuir et parvint jusqu'aux Indes orientales et en Chine. Il se tint pendant quelque temps retiré dans une caverne du Turkestan et y acheva une série de peintures qui représentaient symboliquement sa doctrine et qui devinrent le livre qui est connu parmi les Perses sous le nom A'Ertenki-Mani.
II prétendit qu'il avait le pouvoir,
(1) Voir, *ur Tannée de la mort, Pagi, Crit., ad ann. 277, n. 6.
(2) S. Archelai Acta disput. contra A/an., n. 51-55, 1-6 et 12. S. Êpiph., Mitres., 60, n. 1-12.
(3} S. Archelai AcL dis/h contra Man., n.55.
Mahomet plus tard, de s'élever dans les airs et d'en rapporter les images qui composaient son livre sacré. Le roi Bahram, qui se montra favorable dans l'origine à Manès, désira assister à une discussion publique entre ce dernier et les mages. Ici encore Manès fut déclaré hérétique. Il refusa de se rétracter, fut écorché vif, et sa peau rembourée fut suspendue, en 277, aux portes de la ville de Dschondischapour, pour épouvanter ses partisans (I).
Manès laissa, outre les cinq livres que nous avons déjà cités (le Mystère, les Points principaux, l'Évangile, le Trésor, Erkenti-Mani) (2), un certain nombre de lettres, parmi lesquelles celle qui est connue sous le nom d'Épître fondamentale , Epistola fundarnenti, a le plus d'importance et nous est parvenue.
On a conservé encore la lettre tout entière adressée à Marcellus (3); on n'a que des fragments des autres; on les trouve dans Fabricius (4); le quatrième fragment existe dans Maï (5). Manès rédigea tous ces écrits eu syriaque (6), Outre ces documents originaux de Manès , on se sert , comme sources des doctrines manichéennes, de la Dispute d'Archélaùs avec Manès, dans laquelle son disciple Turbo expose en détail tout le système de son maître ; enfln des écrits polémiques des Pères de l'Église du quatrième siècle contre les Manichéens, et surtout des œuvres dirigées contre cette secte par S. Au-
(1) Voir Réander , HitU de l'Église , I, 2,
(2) Il eut parlé en détail des quatre premiers dans Fabricii Biblioth. Grttca, edit. Harles.» vol. VII, p. 312, 313.
(3) S. Archelai Actadisp. contra Man., n.5, S. Ëpiphan., Hares., 66, n. 6.
(ù) Fabricii Bibl. Gneca, ed.Harles., vol. VII, p. 315, 316.
(5) A. Maii Collect. nov.vet. Script., L VII, p. 17.
(6) Titi Bottr. contra Munich., I. I, n. 14. S. Epiph., Hieres., 66, n. 13.
MANÈS, MANICHÉISME, MANICHÉENS
gustin.qui demeura Manichéen pendant quatre ans (I).
La base fondamentale de ce système fantastique est l'antique contradiction qui se trouve partout et dont le Christianisme seul a donné la solution , savoir : la contradiction entre la nature de Dieu, d'une part, et la nature troublée de l'homme et du monde, d'autre part; la lutte perpétuelle et le combat intérieur qui se représente partout, dans l'homme comme dans l'ensemble des choses créées. Le système par lequel Manès prétend résoudre cette grande énigme de l'humanité part de trois propositions fondamentales :
1° Le mondé entier , l'homme compris, est un mélange de bien et de mal, et de là le combat perpétuel qui s'y livre ;
2° Mais il n'en a pas toujours été
ainsi ;
3° Et il n'en sera pas toujours de même.
Ces propositions, vraies en elles-mêmes, servirent de base à une théorie aussi insensée qu'impie.
Pour résoudre l'énigme de la contradiction qui règne dans le monde, Manès s'empare de la théorie du dualisme absolu, qui mène aux erreurs du panthéisme. Il s'appuie en outre sur les idées de l'antique parsisroe, dans lequel la lumière, d'abord prise comme symbole de la Divinité, remplaça plus tard Dieu même dans le culte du soleil et l'adoration du feu. S'étayant d'ailleurs aussi des textes de la Bible, .qu'il arrange, interprète à sa guise et accommode à son système (2), il lui donna une apparence chrétienne et gagna par là des partisans jusque parmi les Chrétiens.
La théorie manichéenne se résume donc comme il suit :
(1) Opp. S. Auguste ed. Maar., t. VI!!.
(2) S. Archtl. Ad. disp, contra .Van., o. ftO.
Il y a eu dès l'origine deux Êtres égaux, incréés, vivants, dont l'un (lumière, esprit) est bon, dont l'autre (ténèbres, matière) est mauvais.
Ces deux principes sont dans une opposition directe, complète, absolue.
Chacun d'eux, le bien comme le mal, a son royaume. Ces royaumes, également organisés, consistant en cinq régions peuplées d'innombrables êtres émanés de leur principe , sont nettement séparés l'un de l'autre ; ni le mal ne provient de Dieu , car il a son éternelle racine en lui-même, ni le mélange du bien et du mal ne procède de Dieu. Les princes du royaume des ténèbres et de la concupiscence, ayant vu de loin l'éclat du royaume de la lumière, brûlèrent d'envie de le posséder et résolurent de l'attaquer. Alors Dieu, voulant garantir son royaume, produisit la mère de la vie; celle-ci enfanta Y homme primitifs «p5>7©; cMpamç, nommé aussi Jésus. L'homme primitif, armé de lumière, commença la lutte contre le royaume des ténèbres ; mais il fut vaincu, et les princes des ténèbres absorbèrent une partie de sa brillante armure. Dans cette extrémité Dieu envoya au secours de l'homme captif une autre force émanée de lui, l'Esprit de vie, Çwv *ftm«, Spiri/us potens (l), qui lui tendit la main droite et le délivra. Son armure perdue demeura au pouvoir du prince des ténèbres, et il fallut songer à la lui enlever. Mais elle avait été dispersée parmi les princes des ténèbres et dans la matière où elle avait été enfermée.
Jésus , affaibli , n'était plus capable de dégager son armure avec ce qui restait de sa nature dans le soleil, tandis que l'autre partie, qu'il fallait délivrer, Jésus patibilisy languissait captive dans le royaume des ténèbres. Il fallait cependant que cette délivrance eût lieu.
(1) S. August., contra fautif 1. 20, n. ».
MANfS, MANICHÉISME, MANICHÉENS 160
Dieu créa de nouveaux êtres, la Vierge I de quelque portion lumineuse, il créa de la lumière et le Saint-Esprit, i la terre et la plaça sur les épaules d'O-
i ipÎTo;. Il y a par conséquent trois êtres qui coopèrent à l'affranchissement de la partie lumineuse captive dans les ténèbres ; l'esprit vivant en a la direction suprême, et, dans ce but, il créa le monde conformément à la volonté de Dieu. l es princes des ténèbres , remarquant les forces que le royaume des lumières avait chargées d'affranchir la lumière conquise par eux, commencèrent à craindre et remirent à leur chef la masse principale de lumière qui était eu leur pouvoir.
Il en créa l'homme, Adam, d'après le modèle de l'homme primitif qu'il avait entrevu , et à son image et ressemblance (l).
Ainsi l'homme est composé d'une âme, dérobée au royaume de la lumière, particule de Dieu, particuta Det\ émanation de Dieu (panthéisme), et d'un corps matériel , issu des ténèbres, doué d'activité et poussé par une aveugle concupiscence. L'homme a donc nécessairement deux âmes, une bonne et une mauvaise; et de là le combat perpétuel qui le déchire tant qu'il n'est pas affranchi de son corps; de là le mal en lui, mal substantiel qui appartient essentiellement à son être.
L'esprit de vie, fortifié par d'autres puissances émanées du Dieu suprême, attaqua les princes des ténèbres et en forma le firmament , de sorte que le peu de lumière qui se trouvait encore en eux brille partout à sa surface. Puis l'esprit de vie forma de la lumière de l'homme primitif, affranchie, le soleil et la lune, et leur assigna leur cours, comme à deux grands navires lumineux. Enfin, de la matière , pénétrée
(1) Ainsi parle Manès dans S. August., de JSatura boni, n. M. S. Arcbel., DispuL contra Man., n. 10.
mophorus \\). Quand elle devient trop lourde et qu'il la secoue, ou lorsqu'il déplace sa charge d'une épaule sur l'autre, la terre tremble. L'œuvre de la Vierge lumineuse (2) est de faire paraître les parties de lumière qui se trouvent dans le firmament (d'affranchir les astres); elle est secondée par ses aides mâles et femelles, dont les ruses* et les séductions soutirent la lumière aux princes des ténèbres bannis dans les hauteurs (3). La lumière, encore emprisonnée dans la matière de la terre, est attirée en partie par la lumière du soleil (du Jésus rédempteur), en partie par l'influence de l'air qui entoure la terre, dans lequel trône et agit le Saint-Esprit, Spiritus 5., qui est tu a j estai tertio (4) ; elle se manifeste sous forme de plantes et de fruits et se trouve ainsi peu à peu délivrée (5).
On voit clairement ici comment ce système voulait transformer le Christianisme en une philosophie de la nature. Ainsi un Manichéen, dans S. Augustin (6) , dit que Jésus est attaché à chaque arbre : Jésus patibilis omni suspensus ex ligno ; guapropter et nobis circa universa, et vobis similiter erga panem et calicem (l'Eucharistie), parreligioest. Ailleurs les explications que Manès donne sur l'état antérieur du monde, sur la création, sur le soleil et la lune, explications qu'on cherche en vain chez les Apôtres, sont données comme les preuves les plus éviden.
(1) 'û|io;épo;, qui porte sur ses épaules; dans S. Augustin il s'appelle Alla*, contra Faust.,]. 20, n. 9 et 11.
(2) S. Archel., Di*p. contra Mon., n. 11 ; dans Augnst., contra Faust., I. 20, n 9elll,tyfe»dilatent.
(i) l oir Manès, dans S. Augustin, de Ik'atura boni, u. M.
(ft) S. August., contra Fantt., I. 20, n. 2. (5. S. August., de Mot. Munich., n. 50. ;0) Contra Fautt., 1.20, n . J.
MANÈS, MANICHÉISME, MANICHÉENS
tes que Manès est le Paraclet promis parle Christ (1).
La délivrance de la portion lumineuse eût été facile dans le premier homme, dans Adam ; l'âme alors pouvait parvenir rapidement à la conscience d'elle-même et au développement de sa nature. Mais les princes des ténèbres cherchèrent à entraver cet affranchissement; ils donnèrent à l'homme Êve pouj femme et excitèrent sa concupiscence, au point qu'il dispersa et perdit par la génération la plénitude de la lumière qui était en lui (2. Car, suivant Manès, l'âme étant engendrée par Tâme , comme le corps par le corps (traducianisme ) (3), la génération est cause de la déperdition de la partie lumineuse de l'homme ; elle le plonge de plus en plus dans la matière et l'y attache plus fortement.
Les princes des ténèbres engagèrent aussi l'homme à mauger de tous les arbres du paradis, c'est-à-dire à jouir de tous les plaisirs terrestres , tandis qu'ils voulurent l'empêcher de manger de l'arbre de la science du bien et du mal, c'est-à-dire de parvenir à la conscience de l'opposition qui existe entre la lumière et les ténèbres, entre le divin et le non-divin dans sa propre nature et dans le monde entier. Mais un auge de lumière, ou peut-être le Christ lui-même, sous la forme du serpent (4), poussa Thomme à enfreindre le commanderaient, c'est-à-dire qu'il l'amena à cette haute conscience de lui-même dout les puissances des ténèbres voulaient le priver (5). Cette conscience se perdant
(1) S. August., de AcliscumFelice Manichao, 1. 1, n. 9.
(2) S. Arehel. ♦ Disp. contra Man. , n. 10. 8. August., de Mot. Manie h., n. 7».
(3) S. August., Op. imperf. contra Jul, 1. S, Û. 172.
(4) S. August., de Cenesi contra Manich., 1. 2, n. 59.
(5) S. Archet., Disp. contra Man., n. 10. Titi Boêtr. contra Munich, lib. ///, pritfat.
de plus en plus parmi les hommes, Jésus le Rédempteur descendit du soleil (l'incarnatiou du soleil était, en Orient, la forme de prédilection du mythe religieux), prit le corps d'un serpent dans lequel il circula parmi les hommes et les éclaira sur leur véritable nature. Les paroles de l'Évangile : « La lumière luit dans les ténèbres, mais les ténèbres ne l'ont point comprise, » étaient, pour Manès, l'entière confirmation de sa doctrine. Le Christ montra sa vraie nature au moment de sa transfiguration sur le Thabor et en traversant sans qu'ils le vissent les Juifs qui voulaient le lapider (1). La Passion du Christ et son crucifiement ne furent pas réels, ils ne furent qu'apparents (affinité du manichéisme avec le docétisme des gnostiques). Ce n'étaient que des figures symboliques de la souffrance réelle de la nature lumineuse; par conséquent la naissance de Jésus du sein de la Vierge Marie et toute la partie humaine de sa vie s'évanouirent comme la réalité de sa Passion.
Les âmes sont purifiées de diverses manières, par la métempsycose, en transmigrant successivement dans des corps d'hommes, de bêtes et de plantes; d'où résulte que l'âme animale est aussi une particule de Dieu (2). Quand les âmes sont tout à fait purifiées elles s'élèvent comme lumière pure vers le soleil et la lune, qui les font passer ensuite dans le royaume *de la lumière; c'est pourquoi la lumière de la lune augmente jusqu'à ce qu'elle soit pleine; alors elle se vide dans le monde de la lumière, recommence son cours et se remplit de nouveau. Ce procédé universel et per* pétuel de séparation, qui embrasse à la fois les astres, les hommes et la nature inanimée, durera jusqu'à ce que toute
(1) Manès dans les Lit t. in Fabricii Bibl. Ctasc., ed. Harles., t. VII, p. S10, et Phoiii Cod., 230, ed. HœschH, p. uui.
(2) S. August., ep. 236, n. 2.
MANÊS, MANICHÉISME, MANICHÉENS 171
lumière capable d'être offranchie soit réellement libérée. Lorsque la matière aura perdu toute la lumière étrangère qui est en elle, elle sera réduite en une masse inerte et consumée par le feu.
Les âmes, en vertu de leur nature lumineuse, peuvent toutes être délivrées; mais, si elles se donnent librement au service du mal ou des ténèbres, elles subissent le châtiment qu'elles ont mérité, et, après la séparation définitive des deux règnes, elles seront enchaînées à la masse morte et inerte et en deviendront les gardiennes. Ces âmes resteront ainsi identifiées avec les choses qu'elles auront aimées, parce qu'elles ne s'en seront pas détachées lorsqu'il en était encore temps (1).
La fin du monde sera la restauration de l'état primordial, à.mna.taiarxax;, la séparation absolue des deux royaumes.
Tel est le résumé du système de Manès, d'après le dire de son disciple Turbo (2) dans la discussion avec Archélaùs, complété par d'autres sources dont profita S. Augustin dans son livre des Hérésies (8).
La morale du manichéisme est en rapport intime avec la théorie que nous venons d'exposer. Cette jnorale est tout entière dans les trois sceaux de la bou- 1 che, de la main et du sein, tria signa- ! cula oris, manuum et sinus, symboles 1 de l'abstention de tous les péchés. ;
Le sceau de la bouche défend tout blasphème, c'est-à-dire toute parole 1 contre la doctrine manichéenne ; il dé- 1 fend en même temps de manger de la ' viande, de boire du vin, du lait, de se 1 servir d'œufs (4). 1
Le sceau des mains défend le meur- 1
(1) Manès , dans Liber de Fide contra A/ani. I chaos, qui Evodio tribuitur, n. 5, inter Opp. I Jugustini, ed. Maur., t. VIII, append. (
(2) S. Arcbcl. , Dkp. conlra Man.t n.7-11. Epiph., Hteres., 66, n. 25-31.
(S) Lib. de Hmm* n. 96.
(t>) S. August., Lib. de H<cre$., c. 46. J
tre des animaux , la section ou Pablation des plantes, la récolte des fruits, toutes choses analogues au meurtre, parce qu'elles entravent violemment le développement et la délivrance de la partie lumineuse captive dans ces existences.
Le sceau du sein enfin défend le mariage, ou, du moins, la procréation des enfants, parce que la génération implique l'âme lumineuse dans la matière ; hors de là l'union charnelle des sexes n'est pas interdite, et ainsi était posée en principe, la théorie de la plus abominable immoralité ; elle ne tarda pas à se développer dans la pratique (1).
Mais comme une pareille doctrine était impraticable, à moins de vouloir que la secte mourût de faim en peu de temps ou s'éteigntt faute de se reproduire, ce dont ils n'avaient d'ailleurs aucune envie, ils se virent obligés de distinguer certaines classes dans la secte pour arrêter les conséquences des principes posés. Ainsi il y avait yne classe d'auditeurs, audi fores, et une classe d'élus, electt. Les auditeurs, les moins parfaits de la secte, ne pouvaient tuer aucun animal, mais ils pouvaient arracher les plantes de toute espèce; ils pouvaient couper, cueillir des fruits (non pas sans péché, il est vrai); ils pouvaient même se marier, mais Us ne devaient pas avoir d'enfants.
Les élus devaient observer la morale manichéenne avec ses trois sceaux ; en revanche ils avaient le privilège d'affranchir les parties lumineuses captives dans les plantes en les mangeant ; plus ils mangeaient, plus ils affranchissaient la lumière, plus ils délivraient le dieu cap. tif, et l'on racontait que certains élus, par zèle, avaient mangé jusqu'à en mourir. Mais, comme ils ne pouvaient arracher ni couper une seule plante, les au-
(1) S. Augiut., de Afor. Manich., n. 19-67, et Lib.deH*res.,l.tl<i,
MANÈS, MANICHÉISME, MANICHÉENS
ditcurs y étaient tenus pour eux et devaient leur apporter à manger ; les élus leur donnaient en retour l'absolution de la faute qu'ils avaient commise. Aucun Manichéen ne pouvait donuer à manger ou à boire à celui qui n'appartenait pas à la secte, parce que celui-ci ne pouvait, en mangeant, affranchir la partie captive, et ne faisait que l'impliquer davantage dans la matière (1).
Ainsi le manichéisme, dans sa partie pratique, était une religion pleine d'insolubles contradictions, une religion de paresse et d'égoïsme.
C'est un phénomène remarquable dans l'esprit humain qu'un système si arbitraire, si contradictoire, se soit précisément targué d'être éminemment raisonnable et se soit impitoyablement moqué de l'aveugle foi de charbonnier des Catholiques. Les magnifiques promesses que les Manichéens faisaient à leurs disciples de leur révéler ta vérité et de leur donner la science de toutes choses (2) leur attiraient des hommes jeunes, pleins de talent, poussés par de hautes aspirations, et des femmelettes orgueilleuses qui dédaignaient la foi simple des fidèles (3). Ils traitaient l'Écriture sainte de la manière la plus arbitraire et la plus criminelle, prétendant que les livres de l'Ancien Testament étaient l'œuvre du diable (4), qui y avait mis quelque vérité pour faire passer plus facilement les erreurs dont il était tissu.
Les écrits du Nouveau Testament seuls étaient l'œuvre de Dieu ; de là leurs efforts pour établir la contradiction absolue qui se trouvait entre l'ancienne et la nouvelle alliance.
(1) S. Aogast. , de Mor. Manich., n. 80, 52, 53, 57-60, 65.
(2) Id., ibid.,, n. 55.
(5) S. August. , de Vtilit. cred., n. 2, 4 ; de Cenesi contra Si an., I. 2, D. 58-40; contra Epis t. \fawch., n. 5 et 19.
(*) S. Archet., Ditp. contra M an., n. 10, 13, 29,*0.
comme tout ce qu'enseigne le Nouveau Testament ne s'accommodait pas non plus avec leurs imaginations maladives, ils prétendaient qu'une notable partie du Nouveau Testament était une invention postérieure à l'origine du livre (1). Ils proclamaient spécialement faux et interpolé ce qui dans le Nouveau Testament ne s'accommodait pas avec leur système (2), et surtout la doctrine du péché originel (3). Aussi S. Augustin leur adressait-il avec raison cette apostrophe : « Dites-le franchement, dites que vous ne croyez pas à l'Évangile du Christ; car, en croyant dans l'Évangile ce qui vous plait et en rejetant ce qui ne vous convient pas, il est évident que vous croyez en vous-mêmes et non à l'Évangile (4). » Ils allaient si loin qu'ils attribuaient l'Évangile de S. Matthieu et les autres écrits des Apôtres à des auteurs postérieurs (5) qui avaient formé leur récit des débris de ce qu'ils avaient entendu dire et des bruits incertains qu'ils avaient ramassés, et qui avaient mêlé leurs propres opinions semi-judaïques aux paroles réelles de Jésus et des Apôtres (6). Ils prétendaient constater cette assertion par la comparaison critique des Évangélistes et par les contradictions qu'ils y relevaient (7).
Tandis qu'ils rejetaient les Évangiles authentiques et surtout les Actes des Apôtres et quelques Épltres, ils étaient très-occupés à fabriquer des écrits qu'ils attribuaient à S. Thomas (l'Évangile de S. Thomas;, à S. Philippe, enrichissant
f!) S. August., de Mor. Ecclet. catkoi, n. 2; de Mor. M a nie h., n. 55 et 55 ; Bpist. 82, n. 6.
(2) S. Augast., contra Faust., 1. 16, n. 55, et 1. 85, n. 6.
(3) S. Augusl., Retract., I* 1* c- 9, n. 6.
(4) S. August., contra Fauit., 1. 17, n. S ; 1. 82, D. 19.
(5) Id.,t'6trf., 1. 17, u. 1.
(6) Id ., ibid., I. 52, D. 7.
(7) Id., Md.% 1. 82, D. 16; 1. 88, n. 2, S. cf. les passages remarquables dans Orip-, Comment, in Johannem, t. X, D.2; Opp., ed. ftudci, t. IV, p. 162, 105.
MANÈS, MANICHÉISME, MANICHÉENS m
ainsi notablement la littérature apocryphe de la Nouvelle Alliance (i).
Mais ce que Manès mettait bien audessus de tous les écrits du Nouveau Testament, bien au-dessus des Apôtres, c'était sa personne, qui n'était autre que le Paraclet promis par le Christ (dans le syro-chaldaïque, qui était la langue dont se servait Manès, d'après S. Archélaùs (2), Drop, Mena/iem ou
Maneni, signifie le Consolateur, comme irapôxXTDTGî, le Paraclet). Il avait reçu la mission d'annoncer la vérité pure et parfaite, qu'on ne trouve que mélangée et défectueuse dans les écrits du Nouveau Testament II en appelait aux passages où le futur Paraclet est promis par le Christ (3), sans donner toutefois aucune preuve qu'il fût ce Paraclet promis. Il fallait l'en croire sur parole, ce que ses partisans faisaient sans peine malgré le caractère raisonnable dont ils se vantaient (4). Manès était pour le Nouveau Testament ce que le Christ était pour l'Ancien (5).
On entend communément de nos jours par manichéisme la théorie dualiste qui est la base de ce système, suivant lequel l'esprit et la matière forment un contraste inconciliable ou qui du moins considère le mal comme une partie inséparable de la matière, comme un de ses éléments substantiels, et non comme un produit de la liberté.
Les conséquences logiques du système manichéen sont la négation de la résurrection des corps (6), l'adoration
(1) S. August., Epist. 64, n. S. Conf. Cave, Hùt. Hier. Script, eccles., vol. I, p. 141143, et J.-A. Fabricii Bibl. Grœc, ed. Harles, vol. VII, p. 322,
(2) Acl. Disp. contra Mon., n. 36.
(3) Etau texte de S. Paul, I Corinlh., 13,9, 10.
(4) S. Archel., Acl. disp. contra Mon., n. 13, 27, 54. S. August., Lonfess., I. V, c. 5, et contra Faust., 1. 32, n. 6, 15-18; contra Epùt. Munich., n. 7.
(5) S. August., contra Faust., I. 32, n. 6, 7.
(6) ThéoUoret, JUrct. Fab., 1. 1, c. 26.
du soleil, dont l'essence est celle de Dieu, qui est le Christ même (ros in die, quem dicunt solis, sou: m colitis) (1), la profonde vénération pour Manès le Paraclet, l'incomparable maître qui leur a ouvert les cinq régions du monde de la lumière (2), dont ils célèbrent la mort comme leur féte principale (béma, féte de la chair).
Les membres de la secte se reconnaissaient entre eux en se tendant la main droite ; c'était la main qui avait affranchi l'esprit de l'homme primitif (3).
L'organisation de la secte n'était qu'une imitation de la constitution de l'Église. Manès le Paraclet avait, à l'instar du Christ, élu douze apôtres. Cette élection se perpétuait, parce que parmi les élus il y avait toujours douze maîtres, successeurs des douze apôtres. Le treizième, successeur de Manès, était leur chef suprême. Les douze élus sacraient soixante-douze évéques, qui à leur tour ordonnaient les prêtres. Ils avaient aussi des diacres et des missionnaires.
Leur culte s'exerçait dans le plus profond secret. Ils rejetaient ceux des sacrements de l'Église dans lesquels la matière est le véhicule de la grâce. Us n'attachaient pas de prix au Baptême, tout en le conservant en partie ; ils célébraient l'Eucharistie dans le cercle des élus, mais sans vin, le vin étant à leurs yeux le fiel du diable : Vinumnon bibunt, dicentes fel esse principum tenebrarum (4). Leurs agapes étaient d'ailleurs des orgies infâmes.
L'hérésie de Manès gagna promptement des partisans, et se propagea en Orient et en Occident, en Perse, en Mésopotamie, en Syrie, en Palestine, en Égypte et en Afrique, en Italie, dans
(1) S. August., contra Faust., L 18, n. S.
Conf. S. Archel., I. c., n. 36.
(2; S. August., contra Epist. Nanich*, n. 9.
(3) S. An h.. I. c,, n. 7.
(4) S. August., Lib. de Hares., c 46.
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les Gaule* et en Espagne. Cependant l'empereur Dioctétien , par des motifs purement politiques, publia uue loi sévère contre l'abominable secte des Manichéens (d'Afrique), qui, disait-il, partie de Perse, royaume hostile à l'empire, agitait et corrompait le paisible et honnête peuple romain. La peine de mort et la confiscation furent prononcées contre les sectaires, dont les chefs périrent sur le bûcher (t).
Les empereurs chrétiens, par des motifs moraux et religieux , cette fois, promulguèrent également et sans relâche des lois sévères contre les Manichéens; tels furent Valentinien I, II et III, iThéodose le Grand, llonorius et Théodose le Jeune, Justin et Justinien (2), et c'est un signe certain que cette secte se perpétua dans l'empire romain durant les quatrième, cinquième et sixième siècles.
Parmi les disciples les plus connus et les plus considérés de Mânes on compte, outre les trois que nous avons cités plus haut dans la vie do Ma nés, Akuas (qui donna même dans certaines contrées le nom d'Akuanites à la secte) (3), Adamantus, Faustus, Félix, Fortunatus, Secundinus (que S. Augustin réfute tous dans des ouvrages spéciaux); Aristocritus, qui écrivit un ouvrage de théosophie, ûtco^îx, dans lequel il prétendit démontrer que la religion des Juifs, celle des païens et celle des Chrétiens étaient absolument la même religion (4).
Ces sectaires et plusieurs autres Manichéens non moins célèbres étaient éuumérés dans l'antique Formula receptionis Manic/txorum , dans l'ou-
m fwrlalol dans Bannit Annal, ad ana.
(2) Voir Cod. Theodos., L 16, lit. 5, de H<ereU, et Cod. Justin.% L I, lit. 5, de HareL
(3) S. Epiph., Hier., 6, 0, o. 1.
(4) Tollii Jnsignia itinerarii Jtalici, Tra-
JecU, im, p. im.
MK, MANIC11ÊENS
vrage cité de Tollius (I), de même que les sept églises principales des Manichéens (2) à Samosate, Laodicée, etc.
Mais, à partir d'Archélaùs, Us ne manquèrent pas d'adversaires habiles et puissants, dont les écrits sont en partie perdus, en partie parvenus jusqu'à nous. Parmi ceux-ci nous comptons ceux d'Alexandre de Lycopolis(â) ; de Sérapion, évêque de Tunis, en Egypte ; de Tite, évêque de Bostre, en Arabie; de Didyme l'Aveugle, d'Alexandrie, appartenant tous au quatrième siècle (4); ceux de Fabius, Marius, Victorin d'Afrique (5), de S.
Éphrem de Syrie (G), S. Cyrille de Jérusalem (7), S. Épiphane (8), S. Augustin (9) , et de plusieurs autres Pères , tels que S. Chrysostome, S. Jérôme, Rufin, Prudence, S. Léon le Grand (accidentellement), et plus tard le savant patriarche de Constantinople, Photius (10).
D'autres ouvrages dirigés contre les Manichéens ont été perdus depuis longtemps, comme ceux de S. Basile le Grand, de l'hérétique Apollinaire, de Diodore de Tarse, d'Eusèbe d'Émèse , d'Héraclien, évêque de Chalcédoine(l 1).
Malgré toute cette cohorte d'adver-
(2) Foir tous les Manichéens célèbre* réunis dans Fabricii Bibl. Grcec.y ed. Harles.. vol. Y II» p. SI 8-322.
(5) In Galland., Bibl. Pair., t. IV.
(4) On les trouve en grec et en latin dans //. Canisii Lect. antiq., ed. Basnage, Amslelo* dami, 1725, vol. I, et dans Galland., Bibl.tLV et VI.
(5) Ficlorini A/ri liber ad Justinum Manichaum contra duo principia Munich. , in Sirmondi Opp. var., L I, et in Gall., t. VIII.
(0) Serin, polem. adv. haretes.
0) Catech. VI.
(8) H*re$., 66.
(9) Dans les ouvrages déjà cités.
(10; Photii libri IV contra Munich., Gr. et LU, , in J.-C. H'olfii Anecd. Cwc, Haniburgi, 1712, U I et IL
(11) On trouve la liste complète des ouvrages dirigés contre les Manichéens dans Fabricii Bibl. Gr*c., ed. Harles., vol. VII, p. 328-332.