‹ Dictionnaire encyclopédique de la thélogie catholiqueChapitre 7 sur 224 · ER · texte numérisé non relu

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épicurien, un sceptique, un athée. Cependant , après l'avoir ainsi injurié , il lui écrivit une lettre d'excuses, en rejetant sa vivacité sur la véhémence de son tempérament, dont il n'était pas maître. Érasme, dans sa réponse, le dépeignit au naturel et jugea sa conduite en termes vifs et acérés. A dater de la publication de ces lettres Érasme ne fut plus pour Luther qu'un de ces hommes auxquels il ne pouvait penser sans colère et sans ressentiment; c'était un serpent venimeux, un ennemi du Christ et de toute religion, un Épicure, un Lucien. Du reste la querelle de Luther et d'Érasme n'eut pas de suite; elle n'arrêta pas le progrès de Luther. Érasme lui-même avait prévu qu'il essayerait en vain de remonter le flot de la popularité qui portait son adversaire ; l'opinion que Luther venait de défendre servit au contraire à rendre son système encore plus cher à la multitude, car chacun entrevoyait que, si l'homme n'est pas libre dans ses actes, il n'en est pas non plus moralement responsable.

Mais la querelle relative au sacrement de l'Eucharistie qui s'éleva alors fut bien autrement importante ; elle eut d'incalculables conséquences. Luther, dans les premières années, fidèle à sa doctrine, concentrant et résumant tout ce qui peut servir au salut des hommes dans l'acte de foi qui s'attribue les mérites du Christ, n'avait attaché qu'une valeur médiocre à la présence réelle de Jésus- Christ dans le sacrementde l'Eucharistie. Le but principal de la Cène, selon lui, était de fortifier la foi ; la messe n'était bonne que pour rappeler à l'homme la promesse divine de la rémission des péchés ; elle n'était instituée que pour donner un cadre à la prédication ; le corps du Christ présent daus ce sacrement ne devait servir que de garantie ou de sceau à la vérité du Testament,, c'est-à-dire à la prédication; aussi f

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d'après ses propres aveux, fut-il tenté assez longtemps de croire qu'il n'y avait rien dans la Cène que du pain et du vin. Cette doctrine lui aurait infiniment convenu, puisqu'elle lui aurait servi « à porter le coup le plus rude à la Papauté ; » mais le texte de la Bible, dont il ne pouvait méconnaître la force, le retenait encore. Cependant, en général, les textes ne le gênaient guère quand ils étaient contraires à ses opinions, et il venait, daus sa querelle avec Érasme, de fausser les passages les plus évidents des saintes Écritures. Enfin la latte qui s'engagea d'abord avec Carlstadt , puis avec Zwingle et OEcolampade, l'amena à la conviction que les textes en discussion ne pouvaient être entendus que dans le sens de la présence réelle du Christ et de la communication de son corps.

Il était toujours fermement persuadé qu'il avait été choisi de Dieu comme un instrument spécial, muni des dons nécessaires pour ressusciter l'Evangile perdu , pour restaurer l'Église déchue depuis le temps des Apôtres ; que , dans le cours des siècles, nul n'avait paru qui pût lui être comparé quant à l'abondance des grâces et à la sublimité de la mission que Dieu lui avait départies , et tout à coup il voyait s'élever en Suisse et dans la haute Allemagne un parti nouveau s'affranchissant de son influence et s étendant rapidement sous la direction de Zwingle. Il n'y tint pas; la jalousie et l'orgueil blessé se mêlèrent à une controverse purement théologique, et Luther ne s'en cacha pas lorsqu'il reprocha à Zwingle de ne penser qu'à diminuer la gloire du réformateur en s'immiscant, comme un intrus , dans une œuvre qui ne le regardait pas. La haine et la passion qu'il mit dans cette polémique nouvelle furent encore exaltées lorsqu'il sentit tourner contre lui les armes qu'il avait forgées à son

usage; lorsqu'il vit Zwingle donner, comme il lui en avait fourni l'exemple, des textes les plus évidents de la Bible, les interprétations les plus arbitraires et les plus opposées aux traditions , et qu'il reconnut que, sur ce terrain , la controverse serait absolument insoluble et sans terme. N'avait-il pas luimême renversé le principal boulevard du dogme qu'il défendait en rejetant la transsubstantiation? N'avait-il pas abandonné le sens simple, naturel, littéral, des paroles de l'institution, et admis que ces paroles étaient une simple figure, une synecdoque ? C'était, avait-il dit dans la conférence de Marbourg, un trope semblable à celui qu'on emploie quand on parle d'une épée et qu'on entend par là même le fourreau qui la renferme, le corps du Christ étant dans le pain comme l'épée dans le fourreau. Navait-il pas dépouillé l'Eucharistie de son caractère de sacrifice, et par son dogme de l'imputation renversé tout le système dont la communication substantielle du corps du Christ était une partie essentielle ? Or ses adversaires l'accablaient de preuves, d'analogies, de similitudes, de conclusions, qui avaient si évidemment pour base les principes mêmes de Luther, qui paraissaient si plausibles, que c'eût été véritablement un miracle si ces conséquences n'avaient pas été déduites et proclamées dès les premières années de la réforme.

Luther lança alors contre Zwingle et OEcolampade un de ses pamphlets intitulé les Visionnaires (die Schtc'àrmgeister), dans lequel il se plaignait amè* rement« de ces docteurs hardis et de ces scribes effroutés qui crachent tout ce qui leur vient à la bouche, sans y regarder à deux fois avant de donner pour divine une pensée qui leur vient à l'esprit. » Si jamais cette plainte avait pu s'appliquer à quelqu'un, certes c'était à Luther plus qu'à tout autre.

Dès le commencement de la contro-

verse Luther avait déclaré que l'un ou l'autre des deux adversaires devait être le suppôt du diable; il accablait Zwiugle, OEcolampade, et leurs partisan s , mais Zwingle surtout , d'atroces injures. « Ils avaient tous , disait-il, un cœur corrompu, trois et quatre fois endiablé, satanique et hypersatanique, une bouche d'enfer ; les Chrétiens ne pouvaient prier pour eux ; il se croirait, quant à lui, positivement maudit s'il devait être en communion avec de telles gens. »

Mais, à côté de ces sorties furieuses, les raisons mêmes par lesquelles il combattait ses adversaires étaient extrêmement faibles, et sa polémique était souverainement déloyale. Comme, pour ne pas reconnaître de sacerdoce et renverser le Sacrifice , il avait dû rejeter la consécration dans le sens catholique, il fallut que , pressé par les objections de Zwingle , il inventât une voie nouvelle, dans laquelle il pût concilier son système avec l'union du pain et du corps du Seigneur, et il fut poussé jusqu'à prétendre une ubiquité réelle , en vertu de laquelle le Christ était littéralement et formellement présent partout, par conséquent dans chaque fragment de pain comme dans tout aliment quel qu'il fût.

La querelle de Luther et de Zwingle eut lieu à peu près au moment où le réformateur se maria.

Ce mariage fut si subit, il fut accompli avec une précipitation si singulière, si contraire aux coutumes générales, qu'il étonna même ses plus intimes amis. Le 3 juin 1525 il avait fait dire au cardinal prince-électeur de Mayence, qu'il engageait à se marier, que, s'il se s'était pas déjà marié lui-même, c'était qu'il craignait de n'être pas fait pour cet état. Quelques jours après il avait épousé en grand mystère Catherine Bora, religieuse échappée du couvent, et au bout de quinze jours seulement, le 27 juin ,

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il avait célébré le repas de noces.

On ne voit pas bien clairement ce qui le détermina dans la manière dont il exécuta cette démarche. Les explications qu'il donna dans les lettres qu'il écrivit à cette époque ne furent pas satisfaisantes. Mûnzer et les paysans, écrivait-il, oppriment tellement l'Évangile (c'est-àdire que U révolte des paysans avait rendu la doctrine de Luther suspecte à tant de gens) que, pour rendre par le fait témoignage à l'Evangile et prouver son mépris à ses ennemis victorieux, il avait épousé une religieuse. Puis il en appelait à un désir exprimé autrefois par son père, à la nécessité de fermer la bouche à ceux qui médisaient de ses rapports avec Bora. Une autre fois il écrivait que tout à coup, et tandis qu'il pensait à toute autre chose, le Seigneur l'avait miraculeusement poussé à se marier avec la nonne, et que son obéissance ne lui avait attiré que confusion et outrages. Il semble mettre une sorte de gloire à avoir, ainsi que sa femme , violé ses vœux et contracté un mariage interdit et déclaré nul depuis plus de mille ans par les lois religieuses et civiles. Mais ses amis et un grand nombre de ses partisans pensaient différemment. « Je me suis, écrit-il , tellement humilié et rendu méprisable par mon mariage que j'espère que les anges en riront et que tous les diables d'enfer en verseront des larmes. » On trouve dans ses lettres de cette époque des pressions grossières jusqu'au crues jusqu'au scandale sur ses rapports conjugaux ; mais , derrière cette manière effrontée et cette légèreté apparente d'envisager son mariage, se cachait le sentiment humiliant d'une grave atteinte portée à sa considération personnelle, et ses admirateurs les plut absolus trouvaient pour le moins le choix du moment inexplicable , car U s'était marié au milieu des cruelles agitions et des sanglantes atrocités de la

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guerre civile allumée par la révolte des paysans. Cette révolte des paysans produisit un profond ébranlement dans la vie de Luther. On n'a pas historiquement démêlé s'il voulut réellement pousser les paysans à cette insurrection, quoique Bodmann le prétende , d'après les actes de la procédure , quant aux paysans du Rhingau ; mais les préventions de parti peuvent seules méconnaître que, dans les écrits et les pamphlets 4e Luther destinés au peuple, il y avait une Toule de passages provocateurs qui furent comme de l'amadou enflammé jeté dans une masse effervescente. II avait lui-même parlé du danger d'un soulèvement ; mais, dans sa pensée, ce mouvement ne menaçait que les évéques et les princes ecclésiastiques, et il avait salué cette explosion par des paroles de joie et d'encouragement ; il avait proclamé enfants de Dieu tous ©eux qui aideraient à renverser les évêchés et à anéantir le régime épiscopal. Son espoir se réalisa, non pas tout à fait , il est vrai , dans le sens où il l'entendait : la multitude insurgée proclamait à qui voulait l'écouter que son soulèvement avait pour but la restauration de l'Évangile. Des prédicateurs de la doctrine luthérienne, des moines échappés des couvents se joignirent en nombre assez considérable à la révolte, et Luther publia en mai 1525 uu pamphlet intitulé Exhortation à la paix% dans lequel il entassait d'abord les accusations les plus grossières et les plus exagérées coutre les évéques et les princes qui ne voulaient pas laisser prêcher TÉvangile dans leurs États; puis il engageait les paysans, déjà sous les armes, à se montrer patients, parce que toute défense personnelle était défendue par les saintes Écritures. On ne comprend pas comment un homme qui connaissait le cœur humain, comme Luther, pouvait attendre quelque effet sérieux de ces exhortations adressées à

des masses de paysans fanatisés et déjà compromis par toutes sortes de crimes.

Du reste Luther laissait percer dans cet écrit des pensées qui étaient bien plus faites pour encourager que pour calmer les paysans.

Mais a peine le bruit de leur défaite fut-il connu que Luther publia un nouveau libelle dans lequel il suppliait les princes de faire sans miséricorde main basse sur les paysans. Alors il ne s'agissait plus de patience et de miséricorde ; c'était le temps du glaive et de la colère ; il fallait que chacun prit les armes, frappât , égorgeât , tuât ; c'était le moment où les princes pouvaient mériter le ciel par des massacres plutôt que par des prières. L'exhortation ne fut que trop entendue.

Cependant il s'éleva de tous côtés des voix pour blâmer Luther de réprouver toute indulgence et toute miséricorde envers ces esprits qu'il avait égarés en les provoquant à la révolte , et Luther, exaspéré, se surpassa lui-même en lançant une circulaire dans laquelle il cherchait à effrayer ceux qui blâmaient son opuscule, en les accusant d'être des insurgés et en provoquant les autorités à les frapper comme tels. Sébastien Frank remarque qu'on croyait si généralement que c'était Luther qui avait entraîné les paysans et provoqué ensuite leur extermination que, dans certaines localités où l'on prêchait sa doctrine, on avait coutume de dire, quaud on entendait sonner le sermon : « Voici la cloche de l'agonie. » Cependant, à peine la guerre des paysans fut-elle terminée que Luther se hâta de réveiller contre l'Église catholique l'activité de ses partisans, dont l'ardeur lui semblait se refroidir. « Amis, écrivait-il le jour de l'an 1526, recommençons à frais nouveaux et remettons-nous à écrire, à chanter, à rimer. Malheur aux lâches! car il s'en faut que la papauté ait été suffisamment insultée, décriée, chansonnée, bafouée.»

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En même temps il s'adressait aux princes et aux rois et mettait sa doctrine sous leur égide.

Il écrivait au roi d'Angleterre, qu'il avait si fort maltraité antérieurement dans sa réponse au livre des Sacrements ; sa lettre était aussi humble et aussi rampante que ses attaques avaient été insultautes, et contenait une rétractation publique de ses injures; il venait, disait-il, dans la profondeur de sa confusion, humble ver de terre, osaut à peine lever les yeux, implorer le roi dont le mépris avait fait justice de sa folie, et lui promettre de glorifier, dans un nouvel écrit, le nom de Sa Majesté, si elle ne dédaignait pa s l'humble supplique de Luther. La réponse d'Henri VIII fut dure : « Ce n'était pas aux pieds du roi, mais devant la Majesté divine, que Luther devait s'incliner; avant tout il devait renvoyer dans son couvent la malheureuse nonne qu'il avait séduite ; puis il devait consacrer le reste de sa vie à faire pénitence pour les milliers de Chrétiens dont il avait causé la mort et pour les myriades d'âmes qu'il avait privées de leur salut éternel. •

Il écrivait au duc de Saxe, espérant effacer par des phrases aimables les injures dont il l'avait accablé et implorant son pardon, et le duc répondait, comme le roi d'Angleterre, eu énumérant les conséquences morales et les résultats pratiques des nouvelles doctrines , tels qu'il avait pu les constater depuis quelques années dans ses États aussi bien que dans les pays voisins, et qui suffisaient pour juger ces doctrines et leur auteur.

Luther hors de lui, comme toujours, quand on ne répondait pas à ses avances, ne tarda pas à se venger. Sa réponse à la lettre du roi d'Angleterre s'adressait en même temps au duc Georges, et surtout au parti zwingiien, « ses précieux amis, les visionnaires et

lui, Luther, s'était courageusement mis en campagne contre le Pape, étaient lâchement entrés au coeur de la place, l'avaient incendiée et y avaient tué tout ce qu'elle renfermait. » L'écrit tout entier respirait à la fois le ressentiment d'un esprit humilié, l'audace et l'orgueil les plus effrénés.

Cependant, après avoir tout détruit, il était temps de donner à l'Eglise de Saxe une organisation positive, et de remplacer l'administration épiscopale, désormais abolie, par un nouvel ordre de choses. La doctrine de la succession apostolique et de la transmission des pouvoirs dans l'Église n'avait plus de valeur dans Je système de Luther; la nécessité de l'ordination épiscopale s'évanouissait d'ellemême, et au mois de mai 1525 eut lieu, à Wittenberg, dans la personne de Rorarius, la première ordination d'après les nouveaux dogmes. L'année suivante Luther demanda et obtint du prince-électeur la nomination d'un certain nombre de visiteurs des églises. D'après les idées soutenues d'abord par Luther, la communauté qui reconnaissait sa doctrine devait être constituée d'une manière absolument démocratique ; il ne devait y avoir que des paroisses isolées, ayant leurs prédicateurs, élus à la majorité des voix et pouvant être déposés par elle. Mais les princes protestants n'auraient évidemment pas consenti à une organisation de ce genre, et Luther lui-même y renonça, et s'habitua, plus il gagnait de princes et de villes à son parti, à cousidérer ces princes et ces magistrats municipaux comme les substituts légitimes des évéques et les dépositaires uniques de l'autorité de la nouvelle Église. Ne s'occupant jamais que de ce qui était urgent, et satisfait pourvu que l'ancienne Église tombât en ruines, il consentit à ce que son Église et ses prédicateurs fussent placés sous la tu-

les révolutionnaires, qui , tandis que ' telle des princes et des juristes; il ne

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pressentait pas encore, H est vrai, bien les juristes et leur autorité lui deviendraient odieux plus tard. Dans les premiers temps de l'organisation nouvelle, tout Tut réglé suivant la volonté de Luther : on lui demandait conseil sur tout ; on plaçait les prédicateurs qu'il recommandait , et Mélanchthon, son bras droit, était nommé un des quatre visiteurs de l'Église évangélique. Jusqu'alors Luther avait réprouvé d'une manière absolue toutes les lois, toutes les institutions, toutes les ordonnances de l'Église, les déclarant inconciliables avec la liberté chrétienne. Désormais il s'agissait d'introduire l'organisation ecclésiastique élaborée à Wittenberg, de la rendre obligatoire pour tout le pays, pour les pasteurs comme pour les paroissiens, et de rétablir maintes institutions (comme l'absolution privée) abolies au nom de cette liberté chrétienne qui se restreignait à mesure qu'elle cessait d'être un instrument de guerre. Pour obvier, autant que possible, à cette grossière contradiction, Luther fit précéder d'une préface de sa façon l'Instruction des Paroissiens , due à la plume de Mélanchthon. Il y déclarait que ce n'était pas en tant que lois strictes et rigoureuses qu'on publiait ces ordonnances , qu'il ne fallait pas revenir aux. décrétâtes papales, mais que c'était tout simplement une histoire, un document historique, un témoignage de leur foi. Cependant on fit comprendre aux pasteurs et aux paroisses que cette histoire était une loi absolument obligatoire pour eux tant que l'Esprit-Saint , parlant par la bouche des théologiens de Wittenberg, n'y aurait rien changé ; que l'électeur, en tant qu'autorité chrétienne, tiendrait la main à ce que la diversité des usages et des doctrines n'engendrât pas des divisions, des partis, des soulèvements, de même que l'empereur Constantin avait jadis obligé les Chrétiens à l'uniformité de

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la doctrine pour constituer l'unité de l'Église. Tille fut la forme sous laquelle la liberté chrétienne se développa dans les pays de la confession luthérienne. Luther s'éloigna tellement de son ancienne opinion sur le droit qu'avaient les paroisses d'insti-

tuer et de destituer leurs

qu'il déclara sacrilèges ceux qui se substituaient à l'Esprit-Saint en nommant, en révoquant à leur gré leurs prédicateurs. En général ses déclarations relatives à la vocation ecclésiastique étaient un continuel tissu de contradictions. L'imposture d'Othon de Pack, qui persuada au landgrave de H esse que les primes catholiques avaient formé une ligue secrète pour chasser les princes protestants et se partager leurs États, devint pour Luther une occasion favorable, et qu'il exploita sans retard, pour exhaler de nouveau, en paroles acerbes, sa colère contre les princes catholiques, et surtout contre le duc Georges. Tandis que Mélanchthon, plus avisé, s'apercevait sans peine de l'imposture dont Luther était la dupe, Luther ne parlait que de meurtriers contre lesquels il fallait invoquer la justice du Ciel, et lorsque la fourberie d'Othon de Pack fut découverte, et que Luther ne put plus se faire illusion, il continua à essayer tout au monde pour rendre le duc suspect, en se servant d'une argumentation caractéristique, d'un usage commode et d'une application facile dans toutes les circonstances analogues.

Toutes les calomnies, tous les outrages qu'il avait débités ou qu'il proféra dans la suite contre ses adversaires, les princes, les évéques et les théologiens catholiques, pouvaient se résumer dans le sorite suivant : « Le duc Georges est un ennemi de ma doctrine; il est, par conséquent, l'adversaire de la parole de Dieu ; il faut donc que je croie qu'il agit contre Dieu même et son Christ; s'il agit contre Dieu même, il faut que je

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sois intimement convaincu qu'il est possédé du diable; il faut donc que je croie qu'il a des intentions détestables (1). »

La conférence de Marbourg (octobre 1520) , dans laquelle Luther combattit les deux chefs de la seconde réforme, Zwingle et Œcolampade, ramena son attention sur la controverse de la Cène. L'alliance que le landgrave de Hesse, favorable à Zwingle, projetait avec les villes et les cantons dévoués à la doc- . trine zwinglienne, afin de pouvoir opposer à l'empereur et aux États catholiques une ligue protestante puissante et compacte, n'était qu'une abomination aux yeux de Luther, qui en détourna l'électeur.

En 1530 s'ouvrit la diète d'Augtbourg, dans laquelle on lut la confession d'Augsbourg, remise et rédigée par Mélanchthon, tandis que Luther, toujours au ban de l'empire, restait à Cobourg pour être plus près du théâtre des événements. Il consentit à ce que M elanc h t non exposât , dans sa confession, les dogmes nouveaux sous une forme adoucie, passant beaucoup de choses sous silence, en effleurant légèrement beaucoup d'autres. Mais ses lettres n'en devinrent que plus vives et plus menaçantes lorsqu'il apprit qu'on négociait à la diète une réconciliation des part is. « On ne peut rien accorder, écrivait-il ; si nou6 cédons seulement le Canon ou la messe privée, cela suffit pour faire rejeter toute notre doctrine et confirmer la leur (la doctrine catholique). » Qu'aurait-il dit s'il avait su jusqu'où s'étaient étendues les concessions de Mélanchthon ? Tandis qu'il prêchait à Cobourg « que chacun des évéques présents à la diète d'Augsbourg y était arrivé en compagnie d une légion de niables , » son ami et son coopérateur, Mélanchthon, déclarait, au nom

11) Walch, t. XIX, p. m.

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de son parti , qu'il était prit à remettre toute l'Église luthérienne sous l'autorité et la juridiction des évéques allemands. Cependant les négociations et les conclusions de la diète ne changèrent rien à la situation. L'appel de l'empereur, sollicitant le retour de tons les dissidents dans le sein de l'Église catholique, ne fut point entendu, et la ligue de Smalkalde , par laquelle les Etats protestants s'unirent pour leur commune défense, finit par obtenir l'assentiment de Luther lui-même.

Durant lesannéesqui suivirent (1531- 1536), la lutte de Luther contre l'Église, qu'il avait attaquée dans tous ses dogmes fondamentaux, se concentra sur le point capital et pratique de l'Eucharistie et s'engagea principalement avec les Zwingliens. La nouvelle de la mort de Zwingle, tué dans la bataille de Rappel, et celle de la mort d'OEcolampade, survenue peu de temps après, avaient été parfaitement accueillies par Luther; il ne déplorait qu'une chose, à savoir, que les confédérés catholiques n'eussent pas profité de leur victoire pour abolir la doctrine de Zwingle; s'ils avaient eu cet esprit, leur victoire « eût été aussi heureuse que glorieuse. » « Zwingle et OEcolampade , écrivait-il , plongés dans l'erreur, sont morts dans leur péché, et je doute fort du salut de Zwingle, quoique ses disciples en fassent un saint et un martyr. » En attendant, il voyait clairement que la discussion avec les textes et sur les textes de la Bible ne s'épuiserait jamais, et ne pouvait avoir absolument d'autre conséquence que de propager et d'étendre les incertitudes et les doutes sur d'autres dogmes. Il se replaça dès lors sur le terrain, qu'il avait tant méprisé, de la tradition ecclésiastique ; il en appela à l'antiquité et à l'universalité de la doctrine, signe décisif et infaillible de sa vérité. Lui qui affirmait si positivement qu'avant son apparition l'Église

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avait , depuis des siècles, sous tous les rapports, perdu la foi chrétienne; que le papisme n'avait pas conservé une lettre, pas un point de la foi véritable; qu'il n'y avait plus de Chrétiens sur la terre (sauf peut-être les enfants au berceau), il proclamait, en 1532, que le témoignage de la sainte Église chrétienne, qui, depuis le commencement jusqu'à ce jour, avait unanimement cru et professé, dans le monde entier, la foi en la présence du Christ dans le Sacrement, était à lui seul décisif et péremptoire; qu'en douter c'était ne plus croire en l'Église chrétienne, c'était condamner non-seulement l'Église, mais le Christ lui-même et les Apôtres , qui avaient enseigné, comme article de foi, le dogme de la sainte Église, dépositaire des promesses éternelles. • Si Dieu ne peut mentir, l'Église ne peut errer. » Telles étaient les paroles du docteur qui, dans sa controverse avec Érasme, s'était vanté d'être enfin, après une longue lutte , parvenu à se débarrasser de l'autorité de l'Église; du docteur qui reconnaissait lui-même que son dogme capital, celui de la justification, avait été étranger à toute l'Église, n'avait été révélé que par lui, Luther, et que la doctrine diabolique de ses adversaires avait dominé partout depuis des siècles. Sans doute il était, à cette époque, loin d'accorder qu'on pût faire une application sérieuse et pratique du principe d'une Église universelle, et celui qui lui aurait parlé du sacerdoce, du Sacrifice, de l'épiscopat, de l'ordination et d'autres dogmes de ce genre, en lui opposant la doctrine de l'Église universelle sur ces questions vitales, eût été accablé des outrages que Luther tenait toujours prêts contre quiconque lui faisait des objections malsonnantes et insolubles.

Cependant la politique de Luther allait se modifier comme sa doctrine. En voyant l'attitude menaçante de l'empe-

reur et du parti catholique, il crut prudent de se rapprocher de la politique jusqu'alors si odieuse à ses yeux des Zwingliens, politique que, depuis longtemps, le landgrave Philippe recommandait.

Il crut utile d'entrer avec eux en un accommodement qui les laisserait en possession de leur doctrine, si souvent anathématisée et maudite par lui. Ainsi fut conclue la Concorde de Wittenberg.

Si Bucer y fit plus de concessions que Luther, celui-ci n'en écrivit pas moins, le 1er décembre 1&37, aux Suisses, la fameuse lettre qui autorisait les disciples de Zwingle à interpréter la Concorde dans leur sens. Il accepta plus tard cette interprétation telle qu'elle lui fut adressée de Suisse, et s'expliqua sur sa propre doctrine d'une manière si incertaine et si faible que les théologiens de Zurich s'applaudirent de leur victoire.

C'était le moment où l'empereur exigeait que les protestants d'Allemagne remissent leur cause à la décision d'un concile universel, dont il était enfin sérieusement question. Les protestants s'étaient empêtrés en évoquant un concile universel et en faisant toutes sortes de concessions à ce sujet, tandis que leurs théologiens mêmes savaient bien qu'un concile qui ne serait pas composé d'une manière tout à fait inouïe dans l'Église, et contraire à tous les principes religieux, condamnerait infailliblement le nouveau système. D'ailleurs, quand on aurait pu compter sur une issue favorable, reconnaître l'autorité d'un concile, consentir d'avance à se soumettre à ses décisions, c'était renoncer à la doctrine fondamentale de la réforme. Luther oubliait moins que personne qu'il avait, en général, envoyé 1rs conciles au diable ; que, dans son Sermonnaire, il avait enseigné au peuplo « que les conciles étaient soumis, avec leur doctrine, au dernier des Chrétiens, quand ce serait un enfant de sept ans, pourvu qu'il eût la foi. » De là de nou-

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velJes sorties de Luther contre le Pape, qui voulait réellement convoquer un concile, sorties qui, dans leur paroxysme,

succès extérieurs; les joies que donnaient les victoires et " dehors étaient tristement coî

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que, lorsqu'il était tenté, Luther avait l'habitude de dire qu'il ne savait plus si Dieu était le diable, ou si le diable était Dieu, de même, aujourd'hui, le Pape lui semblait identifié avec Satan ; il était convaincu et cherchait à persuader aux autres que le Pape était l'incarnation de Satan, assise sur le siège de Pierre, à Rome; si bien qu'en sortant de Smalkalde il criait encore de loin aux prédicateurs qui l'avaient accompagné :

« Que Dieu vous remplisse de la haine du Pape ! »

C'est dans cette disposition et dans cet esprit que furent rédigés les articles de Smalkalde (janv. 1537). Si la Confession d'Augsbourg, douce, modérée et prévoyante, réfléchissait les sentiments de Mélanchthon, ce nouveau symbole, qui devait être remis au nom des protestants allemands au concile projeté, accusait, au premier coup d'œil, la main de Luther. Du reste, durant cette année et les années suivantes, tout alla au gré et dépassa l'attente du réformateur. Des royaumes entiers, comme la Suède et le Dauemark, adoptaient ses doctrines; chaque semaine lui apportait la nouvelle des conquêtes qu'il avait faites; la noblesse, les princes, les villes lui faisaient leur soumission, et la fin de l'Église catholique, du moins en Allemagne, lui semblait un événement aussi prochain qu'infaillible. C'était tous les jours de nouveaux triomphes. En 1539, son ancien adversaire, le duc Georges, mourut, et le pays de Meissen, arraché à son tour au giron de l'Église, adopta le luthérauisme. Peu de mois après, l'électeur Joachim de.

Brandebourg imposait la réforme à ses États.

Mais la situation intérieure de cette Eglise nouvelle ne- répondait pas à ses

En 1540 le landgrave de Hesse, le premier défenseur du protestantisme, avait demandé à Luther un Mémoire justificaUf de la bigamie dans laqueUe il vivait, et Luther n'avait pas eu le courage de le lui refuser. Mélanchthon lui-même avait assisté au second mariage de l'électeur, et Luther, qui avait compté sur le mystère de la cérémonie et le silence de l'histoire, vit bientôt, à son grand chagrin , que l'affaire était parfaitement ébruitée. Toutefois il résolut de dissimuler sa douleur • pour n'en pas donner le spectacle au diable et aux papistes. »

La même année s'était ouvert l'important colloque de Worms. Continué, en 1541, à Ratisboune, il aurait pu devenir des plus dangereux pour l'Église catholique d'Allemagne, si Luther, d'accord avec l'électeur de Saxe, n'avait repoussé toute espèce de rapprochement et n'avait fait échouer ainsi les artifices du perfide landgrave Philippe. L'empereur tenait si fort à mettre un terme au schisme de l'Église qu'il consentit à envoyer une députation officielle à Wittenberg; elle était composée du prince Jean d'Anhalt, de Schulenbourg, et du théologien protestant Alésius ; mais la réponse de Luther coupa court à toute négociation. Les théologiens catholiques, avait-il dit , devaient reconnaître publiquement qu'ils avaient enseigné une fausse doctrine et modifier leur manière de comprendre le dogme de la justification. Luther, qui, peu de temps après (20 janvier 1542), dans la plénitude de sa dictature religieuse, osa de son chef ordonner un évêque, dans la personne de son disciple Amsdorf , pour le diocèse deNaumbourg, ne pouvait guère être disposé à affaiblir d'une manière quel-

LUTHER

conque son autorité en abandonnant les prétentions et les dogmes qu'il avait soutenus jusqu'alors. En général Luther était à cette époque tellement enivré du succès rapide et brillant de sa doctrine et de l'encens qu'on prodiguait à sa personne que, dans une lettre adressée au prédicateur Lauterbach , à Pirna (7 mai 1543) , il exigeait que les autorités et les gentilshommes de la Misnie qui avaient adopté le luthéranisme, et qui, en preuve de leur foi nouvelle, avaient communié sous les deux espèces, fissent non •seulement pénitence , mais encore ratifiassent absolument tout ce que lui et ses collègues avaient fait jusqu'alors et feraient encore dans r avenir.

Cependant les désirs du despote ecclésiastique allaient plus loin que son pouvoir réel. On le laissait librement agir dans tout ce qui était de controverse théologique ; il pouvait à son gré élargir chaque jour l'abtme qu'il avait creusé entre son Église et l'Église catholique, car en cela ses vues étaient parfaitement d'accord avec les plans et les intérêts des princes; mais on le convainquait de son impuissance dès qu'il faisait mine d'empiéter sur le domaine que la noblesse, les juristes et les autorités s'étaient réservé, dès qu'il voulait se mêler de l'emploi des biens ecclésiastiques confisqués, etc. Le chagrin qu'il en conçut était augmenté par la division qui régnait entre les gens de son parti et entre lui et Mélanchthon.

« Tous les membres du corps de l'Église sont opposés les uns aux autres, disait-il, et nous-mêmes, qui sommes le cœur de l'Église, nous nous tourmentons les uns les autres. » Dès 1537 il s'était brouillé avec Mélanchthon au sujet du dogme de la justification,* que celui-ci voulait adoucir par la nécessité des bonnes mœurs. « Si de votre temps, écrivait Mélanchthon à Dietrich de Nurenberg, la servitude était

assez dure ici, aujourd'hui elle est insupportable, car Luther est intraitable. > Mais la manière spéciale dont Mélanchthon comprit le dogme de l'Eucharistie devint une nouvelle matière de soupçon et de division; en effet Luther ne pouvait ignorer que depuis des années Mélanchthon inclinait à cet égard vers la doctrine zwinglienne. Aussi ce dernier songeait-il sérieusement à quitter Wittenberg, tandis que Luther en arriva lui-même, en 1544, dans son ressentiment contre Mélanchthon, Cruciger et la plupart des autres théologiens, à vouloir se retirer; il fallut de vives instances pour le résoudre à rester. « Personne de nous, écrivit alors Cruciger à Veit Dietrich , ne peut éviter le mécontentement de Luther et ne peut échapper à ses reproches publics. » Il s'était antérieurement brouillé avec son ami Agricola , qu'il poursuivit alors avec la haine acerbe et persévérante qui lui était propre; il le calomnia dans sa doctrine , chercha à l'exclure de toute espèce de place, à réveiller toute sorte d'ennemis contre lui, le rendit suspect dans ses lettres et lui fit interdire de publier ses écrits; car Luther exerçait, au moyen du bras séculier de l'électeur, une sévère censure sur les écrits qui lui déplaisaient, et tâchait de faire disparaître tout ce qui pouvait soulever des inquiétudes ou des doutes sur sa doctrine, partout où pouvait s'étendre son autorité ou celle de ses partisans. Se commettait-il quelque part une violence criante : Luther était prêt à la glorifier pour peu qu'elle fût dans l'intérêt de sa doctrine ou de son parti. Lorsque le roi de Danemark, sans aucun motif légal, eut, en un seul et même jour, fait emprisonner tous les évéqucs de son royaume pour s'emparer de leurs biens et implanter plus facilement le protestantisme dans le pays, Luther lui témoigna son approbation de ce qu'il avait extirpé l'épiscopat

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