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de ses États, et lui promit d'encourager, tant qu'il le pourrait, tous les princes à en faire autant.
En 1543 il éclata encore une fois contre les Zwingliens à l'occasion de la traduction de la Bible de Léon Jud, que le libraire Froschauer, de Zurich, lui avait envoyée. Dans sa réponse il menaçait les Zurichois des arrêts de la justice divine qui avait frappé leur maître Zwingle. Quelques mois plus tard parut son Symbole du Sacrement contre les visionnaires^ dans lequel il se séparait absolument de la fraction suisse du protestantisme et de la Concorde de Wittenberg. « Car, disait-il, l'excès de charité et d'humilité qu'il avait montré à Marbourg avait tout empiré, et, comme il marchait vers la tombe, il voulait apporter au tribunal du Christ ce témoignage qu'il avait condamné et sérieusement évité les visionnaires et les ennemis du Sacrement : Carlstadt, Zwingle, OEcolampade,Stenkfeld (le Silésien Schwenkfeld), leurs partisans de Zurich et d'ailleurs, ainsi que leur hérésie mensongère et corruptrice. » L'année suivante (1545), Major, étant au moment de se rendre à Ratisbonne pour assister à un colloque, vint prendre congé de Luther, et trouva inscrit de sa main sur la porte de son cabinet de travail : Aostri professores examinandi sunt de Cœna Domini. Il voulait désigner par là Mélanchthon et ses amis.
Tandis qu'il était ainsi rempli de défiance à l'égard de 6es anciens compagnons et de son entourage le plus immédiat, il exhala encore une fois tout son ressentiment contre l'Église dans deux pamphlets. Le premier était dirigé Contre les trente-deux articles des théologistes de Louvain. C'étaient soixante - seize thèses qui ne réfutaient pas la doctrine catholique, mais qui la rejetaient , la niaient , la défiguraient, la profanaient dans un langage
qui n'appartenait qu'à lui; il semblait ne pouvoir plus réveiller que par ces fureurs de langage le goût du peuple émoussé par ses libelles injurieux et par le vacarme de ses sermons , et se trouvait habituellement dans une disposition dont cette polémique grossière et brutale était lexpression fidèle. Le second était intitulé : la Papauté fondée à Homê par le diable; il semblait avoir été écrit dans les fureurs de l'ivresse. Si Luther était réellement à jeun en écrivant ce pamphlet, c'est qu'il savait se monter à cet état d'exaltation et de colère où l'esprit perd tout pouvoir sur lui-même et avoisine la démence.
Tout à coup, et comme si la matière eût manqué à son ressentiment , il se tourna contre les Juifs. Déjà, dans un ancien pamphlet qu'il avait dirigé contre eux, il avait formellement provoqué les siens à mettre le feu aux synagogues et engagé tous les Chrétiens à y apporter leur part de soufre et de poix. Il fallait, disait-il , leur enlever leurs livres, leur arracher même la Bible, leur défendre tout exercice du culte sous peine de mort, les traiter sans pitié, et finir par les chasser du. pays. Le nouveau pamphlet, intitulé Schem hamphoras, qui déclarait dès l'introduction que les Juifs étaient des diables voués à l'enfer, abondait en images et en descriptions tellement dégoûtantes, tellement triviales, que ses partisans eux-mêmes ne purent y penser plus tard sans en rougir.
En somme, Luther passa ses dernières années dans une humeur sombre et amère, dans de stériles plaintes et de vaines exclamations de colère, évoquant la mort, qui devait le délivrer des maux insupportables qui l'accablaient. L'Église catholique, dont il avait pronostiqué la chute totale et prochaine , avait trompé ses prévisions, et sa conservation faisait du protes-
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tantisme triomphant une secte bâta nie , issue illégitimement de la souche de l'Église légitime.
Les sectaires suisses continuaient à se multiplier; la réconciliation des deux grands corps protestants avait échoué, et le schisme entre eux était un fait accompli. Luther contemplait sa chère Église comme un homme à qui Ton arrache toute puissance et toute autorité sur l'œuvre de ses mains , et qui est obligé d'assister, sans pouvoir s'y opposer, à toutes les déformations qu'on fait subir à sa propre création. Princes, nobles, bourgeois et paysans s'enrichissaient à l'envi des dépouilles de l'Église, laissaient les prédicateurs mourir de faim, vivaient dans toute la liberté du nouvel évangile, c'est-à-dire dans une licence sans frein et une immoralité sans remède.
Les prédicateurs se querellaient entre eux et portaient en chaire leurs déplorables et mesquins débats. Luther ne pouvait méconnaître l'intime liaison de tous ces faits avec sa doctrine, et, au milieu du découragement qui s'était emparé de lui, il n'avait plus que de rares moments de joie, comme celui que lui donna la nouvelle de la défaite et de la captivité du duc de Brunswick, objet constant de sa haine et de son mépris. — Enfin, s'il tourna l'aigreur et le dédain, qui était devenu sa seconde nature, contre les juristes, ce fut moins à propos de la discussion qui s'éleva sur la validité des vœux que dans la prévision du futur empire que les juristes exerceraient sur la réforme et de la contrainte qui pèserait sur l'Église nouvelle, cmmaillottée dans la camisole de force de la bureaucratie judiciaire; prévision doublement affligeante pour Luther, car il avait connu l'antique constitution épiscopale, et il était obligé de s'avouer qu'il avait de sou chef ruiné cette admirable constitution, ecclésiastique
malgré ses défauts, religieuse malgré ses abus, et qu'il lui avait substitué une organisation toute profane et absolument livrée aux mains des laïques.
L'immoralité était devenue telle à Wittenberg que Luther aurait mieux aimé, écrivait-il en 1545 à sa femme, errer dans le pays, en mendiant son pain, que de vivre plus longtemps dans cette Sodome. Cependant il faisait encore des projets ; il voulait encore une fois prendre la plume contre les papistes : le livre qu'il avait écrit deux ans auparavaut ne lui semblait pas assez cru et assez dur ; il voulait travailler à l'extirpation définitive des Juifs, « écrire contre les ânes de Paris et de Louvain (19 janvier 1540), heureux, disait-il en parodiant à sa façon les paroles du Psalmiste, de n'être pas dans le conseil des Zwingliens, et de n'être pas assis dans la chaire de pestilence des Zurichois. »
Telles étaient ses dispositions lorsque la mort le surprit, le 22 février 154G, à Eisleben, où il s'était rendu pour arranger un procès des comtes de Mansfeld.
Si l'on nomme à juste titre grand celui qui, doué de facultés puissantes, accomplit une révolution immense, celui qui, se posant hardiment en législateur des esprits, asservit à son système des millions d'intelligences, il faut compter le fils du paysan de Mohra parmi les plus grands hommes qui aient paru sur la terre. Dans sa vie privée cet homme savait être ami chaud et dévoué ; il n'aimait ni les honneurs ni l'argent, et il était toujours prêt à rendre service. Mais, comme personnage public, comme réformateur et fondateur d'une Église nouvelle, Luther doit être jugé de plus près, et il n'y a, pour le bien connaître, qu'à l'écouter luimême.
Luther unissait la plus imperturbable assurance à la plus inconcevable lé-
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gèrcté ; il avait beau changer d'opinion et de système, il affirmait toujours, quelque contradiction que présentât sa doctrine, qu'il la tenait du Ciel, que Dieu même l'inspirait ; qu'il sa? ait de science certaine que sa parole n'était passa parole, mais celle du Christ ; que sa bouche était la bouche même du Sauveur ; que le Christ l'avait élu pour être son évangéliste; qu'il l'avait établi juge, non-seulement des hommes, mais des Anges ; que quiconque n'admettait pas sa doctrine était infailliblement damné; qu'il était le maître par excellence, le plus grand des docteurs qui eût jamais paru parmi les hommes depuis les Apôtres.
Dans cette conviction il se persuada facilement et fit accroire aux autres que Dieu faisait continuellement des miracles en sa faveur, et cette conviction s'associait naturellement à son penchant inné à la défiance et à l'idée fixe qu'il avait conçue que la majeure partie des hommes était positivement sous la domination du diable. C'est ainsi qu'il s'imaginait que ses adversaires non-seulement étaient contraires à sa doctrine, mais s'étaient conjurés pour le perdre; qu'ils avaient pris à leur solde une foule de gens chargés de l'empoisonner; que ces tentatives d'assassinat étaient entravées par une intervention directe et miraculeuse de Dieu. Il avait, disait-il, souvent bu du poison, qui n'avait jamais pu lui nuire ; il allait jusqu'à attribuer à ces tentatives les suites naturelles des soupers trop copieux et des libations trop abondantes qu'il se permettait de temps à autre; les chaires elles-mêmes dans lesquelles il montait pour prêcher étaient, disait-il, empoisonnées.
Cependant, ces miracles n'étant pas précisément encore des preuves évidentes de sa mission et de la vérité de son enseignement, Luther pensa qu'il était nécessaire, ou tout au moins dé-
sirable, que son système rat confirmé par des signes plus éclatants et des miracles plus réels. Il avisa donc aux moyens de constater d'une façon plus péremptoire que la toute-puissance divine intervenait directement dans son œuvre.
« Si la nécessité l'exige , disait-il, nous nous y mettrons, et il faudra bien quo nous fassions des miracles, pour ne pas permettre qu'on méprise et détruise notre Évangile. » Il ne put toutefois alléguer d'autre miracle que celui de quelques religieux qui étaient parvenus à s'échapper de leurs couvents, quoique ceux-ci fussent parfaitement clos et gardés, miracle du nouvel Évangile que, sans doute, disait-il tristement, les impies ne voudront pas admettre.
Cependant il se rassurait en soutenant, par une de ces contradictions qui le gênaient si peu, qu'il n'était plus nécessaire de faire des miracles; que, d'ailleurs, le plus grand des miracles, la preuve k plus évidente de l'action divine, c'était la rapide propagation de sa doctrine et la division même qu'elle avait produite dans le monde, oubliant que c'était le cas de bien d'autres hérésies anciennes et modernes, et qu'il avait écrit lui-même : « Le monde a toujours couru à bras ouverts au-devant de toutes les hérésies imaginables. »
étaient dans Luther le produit de son ardeur belliqueuse et de son enthousiasme factice, en même temps que de la conviction qu'il avait de sa supériorité naturelle, de la vigueur de sa dialectique et de son habileté oratoire. On a, sous ce rapport, les témoignages les plus caractéristiques de sa part : « Les attaques extérieures me rendent fier et superbe, et vous voyez dans mes livres combien je méprise mes contradicteurs; je les tiens net pour des fous. »
Mais quand il était abandonné à luimême et en face de sa conscience, alors
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.cette certitude apparente , qui n'était que de l'audace, n'existait plus. Les angoisses du repentir, l'aiguillon du remords l'agitaient au milieu de ses joies domestiques comme de ses triomphes publics. Cette voix d'une conscience épouvantée prenait diverses formes sous lesquelles Luther, pour se calmer, voyait des tentations sataniques, des insufflations du diable , qui le poursuivait plus que tout autre parce que jamais personne n'avait porté autant de préjudice que lui au règne de Satan. Ce qui le torturait surtout c'était de douter parfois de la vérité de sa propre doctrine , c'était de sentir son incertitude dogmatique ; il avouait que souvent il ne pouvait pas croire ce qu'il enseignait aux autres. Le prédicateur Antoine Musa de Rochlitz s'étant un jour plaint à Luther de ne pouvoir pas croire ce qu'il prêchait : « Dieu soit loué , s'écria Luther, que les autres en soient aussi là 1 Je m'imaginais que cela n'arrivait qu'à moi! » « Satan, dit-il un autre jour , l'avait tellement accablé de textes de l'Écriture que le ciel et la terre lui avaient semblé vouloir l'étouffer, car il ne voyait plus une erreur réelle dans tout le papisme. »
D'autres fois il sentait que c'était sans appel et sans mission divine qu'il s'était attribué le rôle de fondateur d'une nouvelle Église, d'une nouvelle doctrine, et les consolations journalières qu'il recherchait et auxquelles il s'attachait, comme un noyé saisit un chalumeau de paille, prouvent combien ce sentiment l'accablait. « J'ai dit souvent et je le redis encore : je ne donnerais pas mon titre de docteur pour toutes les richesses de la terre ; car, sans ce titre, rien n'aurait pu m'arracher au désespoir d'avoir hasardé une entreprise aussi grande et aussi difficile, n'ayant ni appel, ni ordre d'en haut. » « Le diable, disait-il, m'aurait tué avec cet argument : Tu n'es pas appelé, si je n'avais pas été docteur. »
Il oubliait que le doctorat ne lui avait été conféré que pour enseigner daus l'École, à la condition et à la charge d'interpréter l'Écriture sainte d'après les traditions et l'enseignement de l'Église catholique.
Souvent aussi sa conscience lui représentait les tristes conséquences de sa doctrine, le déchirement de l'Église, une avant lui , les divisions qui pullulaient dans sa propre Église, l'immoralité qui éclatait partout , l'aveugle confiance que donnait le nouveau dogme de la justification , la perte de toute vraie piété, et enfin la conviction, qui l'écrasait et qu'il déplorait sans cesse, d'être lui-même refroidi moralement et tombé bien bas depuis qu'il s'était séparé de l'Église. « Je reconnais en moi-même, et sans doute d'autres reconnaîtront aussi , que je n'ai plus le zèle que je devrais avoir bien plus qu'autrefois; je suis plus négligent que lorsque j'appartenais au papisme, et personne n'a, dans le nouvel Évangile, la sérieuse ardeur qu'on voyait jadis chez les moines et chez les prêtres. »
Tous ces reproches, toutes ces pensées et les inévitables conséquences qui s'y rattachaient , il s'acharnait à les chasser de son esprit, en se représentant que c'était le diable qui les lui insufflait pour l'égarer et le pousser au désespoir. J)e là vient que dans ses ouvrages, et surtout dans ses lettres et ses communications les plus intimes, il dit si souvent « qu'il est entre les mains du diable, que Satan s'est transformé en Christ, et que lui, Luther, malgré sa science des Écritures, ne par, vient pas à s'en débarrasser ; qu'il passe des nuits entières à lutter contre Satan, et que Satan le serre de si près par ses arguments qu'il en sue d'angoisse.»
Luther cherchait parfois à se consoler en se disant que le diable avait inventé des épreuves toutes particulières et tout à fait extraordinaires pour lui. Les ten-
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tarions ordinaires de la chair et les épreuves habituelles de la vie n'étaient que des misères en comparaison des assauts que lui livrait le diable en personne, assauts au milieu desquels on perd l'esprit d'épouvante , et on ne sait plus si c'est Dieu qui est le diable ou si c'est le diable qui est Dieu. De toutes ces descriptions hyberboliques et paradoxales il résulte en définitive que c'étaient tout simplement les reproches de sa conscience et le doute sur l'exactitude de son système, et surtout de son dogme de la justification, qu'il aurait volontiers attribués à Satan et à ses artifices. C'étaient des épreuyes comme celles que subit tout Chrétien sincère et sérieux, avec cette immense différence que le Chrétien n'a pas d'ordinaire la responsabilité qui pesait sur Luther, et que, s'il est profondément attaché à l'Église, il surmonte plus facilement les doutes et les mouvementsde l'incrédulité parce que sa foi s'appuie sur l'autorité et le témoignage de l'Église. Quand Lu* ther parle de ces grandes épreuves, qui l*épuisaient au point qu'il pouvait à peine respirer, quand, dans sa mélancolie, il prétend avoir eu d'effrayantes visions, la clef de l'énigme se trouve dans cette simple explication qu'il donne lui-môme : « Cet esprit qui m'accable, c'est ma conscience qui parle, » et dans l'aveu qu'il fait que, lorsque Satan le presse trop , il lui objecte Yabominaiion du Pape, qui est si grande qu'après le Christ c'est sa plus grande consolation. « C'est pourquoi, ajoute-t-il, ce sont d'insignes vauriens ceux qui prétendent qu'on ne doit pas injurier le Pape. Injuriez-le ferme , et surtout quand le diable vous attaquera sur la justification. » Ces aveux de Luther jettent une triste et suffisante lumière sur son état intérieur (1).
(1) Voir Luth. Coiioquia, pubi. par Fœrstemann, III, 102, 103, 116, 121, ISO; IV, C2.
Comme polémiste, théologien, pamphlétaire, Luther unissait à un incontestable talent dialectique et oratoire une déloyauté rare. Un de ses plus habituels artifices était de défigurer les dogmes ou les institutions jusqu'à en faire les plus absurdes caricatures ; puis de blâmer à toute outrance et tout à son aise le fantôme de son imagination. Son ton ressemble trop souvent à celui d'un charlatan; il se boursoufle et s'exalte dans ses hyperboles et ses creuses exagérations. Il entame une question et bientôt après déplace la discussion, travestit les raisons de ses adversaires et les rend méconnaissables. Cependant, au milieu de ces défauts, qui font de la lecture de ses écrits un travail fatigant et fastidieux , on sent l'homme populaire par excellence, à la parole véhémente, pittoresque et entraînante ; on sent le vrai démagogue qui connaît parfaitement les faiblesses du caractère national et les exploite avec une rare sagacité. Jamais personne n'a traité ses adversaires comme l'a fait Luther; chez lui, ce qui parle et l'inspire, ce n'est pas la charité qui s'afflige, qui ne hait que l'erreur, qui cherche à gagner celui qui s'égare ; ce sont la rancune, le mépris, l'audace, l'invective dans ce qu'elle a de plus bas et déplus populacier, se répandant comme un torrent inépuisable. Il est absolument faux que sous ce rapport Luther se soit laissé entraîner par les habitudes dominantes de son siècle ; quiconque connaît la littérature de ce temps et celle de l'époque antérieure sait positivement le contraire.
Ce caractère étrange et inouï des écrits de Luther excita précisément l'étonnement universel, et, tandis que tous ceux qui n'étaient pas ses partisans aveugles et absolus exprimaient leur surprise à cet égard, ou lui en faisaient à lui-même les plus vifs reproches, et déploraient les funestes effets de cette polémique de carrefour, ses disciples
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admiraient ce genre héroïque dont personne n'osait arrêter ou modérer la fougue, et dont une sorte d'inspiration divine, qui le dispensait d'observer les lois vulgaires de la morale , sanctionnait les écarts les plus hardis et les plus inconvenants. Nulle part on ne trouve l'alliance d'un enthousiasme plus sincère pour le divin caractère des Écritures et de profanations plus grossières et plus violentes du livre sacré. La tentative qu'il fit d'effacer du canon de la Bible YÈpître de S. Jacques , le ton de mépris avec lequel il en parla, sont couuus. On a soutenu récemment qu'il revint plus tard de son erreur à ce sujet, mais c'est une erreur avérée; car dans son dernier ouvrage considérable, c'est-à-dire dans sou interprétation du premier livre de Moïse , il s'exprime sur î'épitrede S. Jacques, et sur l'Apôtre luimême, comme antérieurement, c'est-àdire de la façon la plus dédaigneuse.
Il fallait, il est vrai, ou qu'il rejetât cette épître ou qu'il aplanit , par une interprétation forcée, comme le firent les théologiens protestants postérieurs, la flagrante contradiction qui existe entre son système et l'idée que donne de la justification ce divin document.
On ne comprend pas bieu pourquoi il ne prit pas ce dernier parti. Ce n'était certainement pas par scrupule de couscience et par respect de la clarté et de la simplicité du texte , car les interprétations les plus arbitraires et les plus fausses pullulent dans tous ses écrits m polémiques; il n'est guère possible d aller plus loin sous ce rapport, et de mêler plus de violence à plus d'arbitraire qu'il ne le fit dans ses écrits contre Érasme. Le plus souvent il attribue aux textes de l'Écriture ses propres idées , idées formées, d'après son aveu, non par une étude calme et impartiale de la Bible, mais dans l'égarement d'un esprit en délire et d'une conscience troublée. D'autres fois il dispose à son gré le texte
dont il a besoin, soit en le traduisant faussement, soit en l'interpolaut. Si ces altérations ne suffisent pas, il oppose à l'Écriture le Christ lui-même, comme on en voit un exemple daus le passage suivant : « Pauvre papiste ! tu fais bieu du bruit de l'Écriture ; mais l'Écriture n'est que la servante du Christ et je ne m'en inquiète guère. C'est du Christ que je suis fier, c'est lui qui est le vrai seigueur et maître de l'Écriture. Que m'importent toutes les sentences de la Bible que tu allègues coutre moi ? J'ai de mou côté le Maître do la Bible ; c'est à lui que je m'attache; je sais qu'il ne mentira pas, qu'il ne m'egarera pas* à lui l'honneur ! à lui la foi ! fous les dires de l'Écriture ne me feront pas bouger de l'épaisseur d'un cheveu. »
Quant à certains textes de l'Écriture qui, en contradiction flagrante avec ses thèmes favoris, lui avaient inspiré des scrupules et des heures d'insomnie, il avait fini par s'en débarrasser en attribuant ses inquiétudes au diable, qui voulait le tromper et le jeter dans le désespoir. C'est ainsi qu'il s'affranchit des ennuis que lui avait causés le passage de S. Paul, I Timoth., 5, 12.
Ajoutons, car c'est un dernier trait qu'il est impossible de passer sous silence, qu'à dater de 1520 il avait soutenu et répandu parmi le peuple, sur le rapport des deux sexes, le mariage et le célibat, des propositions qui, au témoignage des contemporains, exercèrent partout une influence des plus funestes. Il Tut le premier Chrétien qui, depuis la fondation de l'Église, enseigna que l'homme est l'esclave des penchants irrésistibles de sa nature, et qu'ainsi le commandement du mariage n'est pas seulement obligatoire pour tous, mais plus strictement obligatoire que les commandements du Décalogue qui défendent le meurtre et l'adultère. Dans un sermon prêché en 1522 sur le
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mariage , îl alla si loin qu'il reconnut au Chrétien des droits que la conscience naturelle d'un simple païen aurait repoussés avec horreur. La permission qu'il accorda au landgrave Philippe fut une conséquence, liée d'ailleurs à tout son système, de l'opinion qu'il avait que le commandement de la monogamie n'existe pas, même pour le Chrétien.
Il y a une grande différence entre les ouvrages latins et les ouvrages allemands de Luther. Ccst dans ces derniers que se trouve le secret de sa puissance et de son succès extraordinaire , tandis que les théologiens de France, d'Angleterre et d'Espagne, qui ne lisaient que ses ouvrages latins, n'y remarquant ni une éloquence particulière, ni une sagacité merveilleuse, ni une imposante érudition, s'étonnaient de ce que cet homme était pour ainsi dire divinisé en Allemagne, et y obtenait , même parmi les savants, tant de partisans et d'admirateurs.
Pour connaître la vie de Luther il faut la lire dans ses propres écrits, et surtout dans ses lettres. Il n'en existe pas encore d'histoire complète et satisfaisante. Parmi les anciennes biographies, V Histoire des commencements , de la doctrine et de la vie de Martin Lut/ter,' par le prédicateur Matthésius, qui avait été son commensal (I), peut servir à cause de certains détails qu'elle renferme.
VHistoria de rita et actis M. Lut/ieriy de Mélanchthon (Wittenberg, 1546), est sèche et superficielle; un ouvrage beaucoup plus riche, extrêmement partial, mais d'une importance véritable, parce qu'il est d'un contemporain , d'un acteur des événements qu'il raconte et d'un adversaire personnel de Luther, c'est celui de Co-
(1) C'est, h proprement dire, une série de icrmom, Nurenberg, 15C5.
chlaMis, Commenta rin de actis et scripiis M. L.y Mogunt., 1549, in-fol.
Le livre d'IJlenberg, Luthérien converti au Catholicisme, Historia de vita, moribuS) rébus gestis, studii* ae denique morte M. /.., Colon., 1622, a sa valeur comme recueil de matériaux. Le livre de Keil, Circonstances remarquables de la rie de Luther, 4 vol. in-4«\ Leipzig, 1764, parle surtout «du tempérament, des maladies, des épreuves physiques et morales » de Luther. La Fie de Luther, d'Ukert (Gotha, 1817, 2 vol.), n'est qu'une compilation sans valeur littéraire. Les écrits de Pfizer (1836), Stang (1888), Meurer (1843), Ledderhose (1836), ne peuvent satisfaire que des lecteurs superficiels.
L'ouvrage de Jùrgens, prédicateur de Brunswick, eût été certainement l'ouvrage le plus important et le plus utile, au point de vue protestant , mais les trois volumes qui ont paru (Leipzig, 1846-47) ne vont que jusqu'au début de la controverse des indulgences.
L'ouvrage connu d'Audin dénote une ignoraucc par trop générale et souvent naïve des écrits de Luther, de la littérature contemporaine et de la situation de l'Allemagne à cette époque. Les Mémoires de Lutherie .Michel et, sont un simple recueil de passages tirés des colloques et des écrits dans lesquels Luther parle surtout de lui-même.
On peut encore, sur le caractère et la marche du développement des réformateurs, comparer les Études et esquisses de V histoire de la Ré for me y Schafîhouse, 1846, et Dôllinger, la Réforme, etc., au 3« vol.
DÔLLINGER.
LTCAOHIB, Atixacvi*, province méridionale de l'Asie Mineure. Dans la période persique, durant laquelle elle fut d'abord connue, elle comprenait la majeure partie de la Cataonie postérieure ; elle était séparée au sud de la Cilicie par le Taurus, et s'étendait, depuis
LYACONIE — LYCIE
Iconium, à 23 milles de l'O. à l'E. (1). Pendant la domination des Romains ses frontières changèrent souvent; la partie principale échut à la Cappadoce, et diverses portions en furent attribuées tantôt à un prince, tantôt à un autre. C'est cette incertitude qui peut expliquer pourquoi les Actes des Apôtres (2) placent les villes de Lystre et de Derbe en Lycaonie, taudis que, suivant d'au- * très, elles appartenaient alors à la Galatie (3) , qui formait la limite septentrionale de la Lycaonie, et que ses limites étaient , à l'est la Cappadoce, au sud une partie de la Cilicia aspera etl'Isaurie, à l'ouest la grande Phrygie.
La Lycaonie, plate en général, entourée de montagnes au sud et au nord, était riche en pâturages et en salines. Les habitants descendaient, d'après une légende grecque, de l'Arcadien Lyon on ; ils étaient par conséquent d'origine hellénique, passaient pour belliqueux, et notamment pour de bons archers.
Cf. Pauly, Encycl. de F Antiquité clou., IV, 1253.
LYCÉES. Voy. ÉCOLES SECONDAIRES.
lycie, a . (4), péninsule de la côte septentrionale de l'Asie Mineure, limitée à l'ouest et au nord-ouest par la Carie, au nord par la Phrygie et la Pisidie , au nord-est et à Test par la Pamphylie, au sud par la Méditerranée.
I -j o d c i c 1 1 nom. du o \ ^ c tvi 1 1 ^1 . > , j x ^ (^^^ > Milyade. Homère, qui ne connaît pas ce nom , appelle ses habitants Solymes (6), nom qu'on rencontre aussi en Pamphylie et en Pisidie, jusqu'au Taurus (7). Les Solymes étaient, selon toute apparence, Sémites, car les noms de peuple ayant cette racine salem,
(1) Xéo.,s4nab , 1,2, 29. Slrab., XII, p. 508.
(3) Pline, V, U2. Slrab., ibM.t 500.
(a) I Mach.% 15, 23. Jet., 27, 5.
(5) Hérod., I", 178.
(0) //., 6, ÛSO ; 10, *30. Orf., 5. 282.
(7) Slrab., I, p. 27, S*. Ptol., V, S, %
□Sx? , sont fréquents chez les Sémites. Leur langue aussi était sémitique (1).
D'après Tacite (2) les Juifs entrèrent en relations avec les Solymes (3). Ceux-ci furent chassés par les Termites, tribu émigrée de l'Ile de Crète au temps de Minos , et ces derniers se nommèrent, d'après l'Athénien Lycos, chassé par son frère, Lyciens, Aû*i©n(4). Le nom de Solymes se perdit peu à peu , et celui de Milyade se conserva dans les montagnes du nord (6).
Les Lyciens demeurèrent seuls indépendants de Crésus (6), mais ils succombèrent sous les Perses (7), et partagèrent toutes les destinées des royaumes de Perse, de Macédoine et de Syrie. Les Romains leur laissèrent longtemps leur liberté (8). Le pays formait une confédération de plusieurs républiques indépendantes, à la tête de laquelle était un gouverneur général, Auxiop/jn; (9). Des dissensions intestines leur firent perdre leur liberté; Claude réduisit la Lycie en province romaine (10).
Les Lyciens étaient un peuple actif, d'une civilisation très-avancée; ils créèrent un style d'architecture particulier; dans les temps modernes on en a retrouvé de nombreux fragments , qui se distinguent avantageusement des oeuvres plus grossières des peuples voisins (11).
La Bible nomme parmi les nombreuses villes de la Lycie :
(1) Chœrilus, dans Euaèbe, Prœpar. evang., IX, 0.
(3) Voir Knobel, TabU génial. de$ peuplet, p. 251.
(•) Slrab., XII, p. 575; XIV, «07.
(5) Slrab., 007.
(6) Hérud. , I, 28.
(7) Ibid., 1, 176.
(8) Polybe, XXX, S, 12. Uv., XLV, 25.
(0) Strab., XIV, p. «04.
(10) Appian., Bell, civ., Ut 05. Dio Casiius, XLVll, 34, 10, 17. Sue!., Claud., 25.
(11) Cf. Fellows, Ditcoveriet in Lycia, Lon-