M ARGON
suprême visible, le dieu des Juifs, le créateur, le législateur et le juge ; enfin le mal et la matière qui en dépend.
Mais, dans le fait, voici ce qu'enseignait Marcion : il disait qu'à côté du Dieu souverainement et uniquement bon, tantummodo bonus atque opiimus (1), il existait un autre Dieu juste, fooùî
<popouç, «XXiv tôv xai w ofcXo* vrt
(3), dont il faisait l'auteur du mal, malorum factorem, bellorum concupiscente//!, et inconstantem quoque sententia et contrarium tibi, ferum, bellipotentem (3).
Mais il y avait là une secrète contradiction, puisque la justice et le mal ne peuvent subsister ensemble dans le même être. Marcion glissa sur cette contradiction, et c'est pourquoi ses contemporains, en parlant de son système, ne citent que deux principes. Mais ses disciples développèrent les conséquences des prémisses qu'il avait posées. Ainsi Synéros, l'un d'eux, admit trois principes (4), et des écrivains postérieurs, à partir du troisième siècle, purent, avec raison, voir dans cette opinion celle de Marcion lui-même.
L'idée fondamentale de tout son système se résume dans l'antithèse absolue entre la justice et la grâce, entre la loi et l'Évangile, entre le judaïsme et le Christianisme, antithèse insoluble, suivant Marcion, et qui ramène nécessairement à deux premiers principes absolument différents (5). Marcion s'appliqua spécialement à démontrer cette opposition, et composa à cette fin un ouvrage intitulé Antithèses (6) , dans lequel il exposait l'antagonisme univer-
(1) Tertull., adv. Marc., 1. I, c 0.
(2) S. Cyrill. Hierosolym., Catcch., 6, n. 16. (S) S. Iren., adv. Hères. , LI, c. 27 , n. 2.
Tertull., adv. Marcion., I. I, c 8.
[k) D'après Rhodon, dans Eusèbe, Hist. eccl.
h y, c. îs.
(5) Tertull., adv. Marc., 1. IV, c 0.
(6) Id., ibid., I. I, c W; U IV, c i.S. Hieronym., adv. Hu/.t I.I,cS,
sel et radical qui existe entre la loi et
l'Évangile (1).
Cette opposition absolue l'obligea, lui et ses partisans, à admettre deux principes suprêmes, dont il prétendit prouver l'existence par les textes mêmes de l'Ancien et du Nouveau Testament :
Sepabatio legis et Evakgelii pro-
PRIUM et PRIHCIPALB OPUS EST MaR-
cioms ; nec poterunt negare discipuli ejus quod in summo instrumenta habent , qtto denique initiantur et indicantur in hanchxresin. Nam hx sunt antithèses Mabcioms, id est contrarias oppositiones, quee conantur discordiam cum lege committere, ut ex
DIVERSITATE SERTENTI ARUM UTRIUS- QUI INSTRUMENTI DIVERSITATEM QUO- QDE ARGUM ERTEKTUR DBORUM (2).
Telle est la pensée fondamentale de ce système. Remarquons en passant que les Catholiques ne nièrent pas la différence radicale qui existe entre la loi et l'Évangile, mais qu'ils n'admirent pas que cette différence fût telle qu'il fallût , comme Marcion, admettre deux dieux différents (3).
Ces deux dieux sont, d'après Marcion, éternels et incréés, et cependant ils ne sont pas égaux; le bon, qui ne sait que le bien et la grâce, Deus soins bonitatis (invention toute nouvelle de Marcion, suivant Tertullien) (4), est bien supérieur au Dieu juste ; distinction souverainement dangereuse et perfide, puisqu'elle sépare la bonté et la justice, et prétend que ces attributs ne peuvent être réunis dans le même être.
Chacun de ces êtres a son monde. Le monde du Dieu invisible et inconnu est le monde supérieur, invisible et immatériel, le ciel suprême où trône égale-
(1) Voir A. Hahn, Antithèses Marcionit gnostici, liber deperditus, nunc quoad ejus fleri potuit restitutvs, Regtomontl, 1825.
(2) Tertull., adv. Marc, 1.1,619, Cf.LIV, C. 0.
(S) Voir id., ibid.t I. IV, c. 1 et 24, M De Prascript. h<eret., c SA.
ment Jésus-Christ. Le monde du dieu juste est le monde inférieur, visible, matériel, auquel appartient le ciel d'en bas (1). Ce qui ne pouvait se concilier avec son idée du Dieu uniquement bon, Marcion le rejetait sur son autre dieu, qui devenait l'auteur du mal, de la guerre, de la discorde et des souffrances dans le monde (2).
Comme les livres de l'Ancien Testament parlent souvent de Dieu , et comme Marcion ne pouvait comprendre que l'ancienne alliance avait un sens et une valeur préparatoire, pédagogique , il fit de cette alliance l'œuvre du dieu juste (c'est-à-dire mauvais). Tout ce que l'Ancien Testament attribue à Dieu, c'est le dieu mauvais qui l'a fait : il a créé de la matière le monde visible et le corps de l'homme ; il lut a donné une âme de sa propre substance, tr:\*at tw 'A^àu., U rnc ctMt'atç oùfftaç ^i^mxwç aùTw tt.v {vtfr* (3). C'est lui qui imposa aux premiers hommes un commandement que le Dieu bon les engagea à transgresser, par la voix du serpent, que Marcion place par conséquent audessus du créateur (4); c'est lui qui plus tard promulgua la loi mosaïque et ses lois sévères, et qui envoya les prophètes. Kufin le Dieu bon, jusqu'alors tout à fait inconnu, eut pitié des hommes; il envoya Jésus-Christ pour les sauver. Ce Fils de Dieu, infiniment supérieur au créateur du monde (cosmocrator, comme l'appelait Marcion) (5),
(1) S. Just., Apol., I, n. 20. Terlull., adv. Marc., I. I, c 15; I. IV, c. 7.
(2) Voir plus haut les passages de Justio et de Tertullien.
(S) Theod. , Hartt. Fabul., 1. I, c 24 , qui décrit toute la création visible.
(û) Telle était du moins l'opinion des Marctoniles au cinquième siècle ; aussi quelques auteurs désignaient ils le culte de Marcion comme le culte du serpent, d'après Théodoret, I. c, ce qui toutefois ne fut probablement vrai que plus tard , par suite des rapports des Marclonites avec les Ophites.
(6; S. Iren., adv. H*res.t 1. 1, c. 27, n. 2.
devait en renverser les œuvres, en dé*
truire la loi (1), et affranchir de son joug ceux qui jusqu'alors avaient cru en lui (2). Cependant, pour accomplir son œuvre, le Christ ne prit pas de corps matériel; il s'enveloppa d'une forme apparente (3) et vécut au milieu des hommes (4). Marcion rattachait à la bonté de Dieu, qui s'étend sur tous les mondes, la descente du Christ dans les enfers, où il alla faire entendre sa parole aux âmes de tous les défunts. Arrivé aux enfers il délivra Caïn, les Sodomites, les Égyptiens et tous les peuples impies et païens, qui s'étaient empressés d'accourir au-devant de lui, tandis que les justes de l'ancienne loi, Abel, Noé, Enoch, les patriarches et les prophètes demeurèrent dans les lieux inférieurs, parce qu'ils n'avaient pas eu confiance au Christ, et qu'ils avaient cru que sa prédication n'était qu'une épreuve, comme celles auxquelles le créateur du monde, leur dieu, les avait habitués. Du reste, la Rédemption ne s'appliquait qu'aux âmes et non aux corps (5).
L'hostilité de Marcion contre la loi mosaïque, qui tient en grand honneur le mariage, le poussa aux plus déplorables extrémités. Il déclara le célibat obligatoire pour tous les hommes et le mariage illicite (6). Par le même motif il fil du samedi un jour de jeûne, parce que ce jour-là le créateur s'était reposé et que la loi en avait fait un jour de féte (7). Continuant a déduire rigoureusement les conséquences de son sys-
(1) S. Iren., US, Eplpb., Hares., 42, n. ».
(2) Theod., I c,
(3) Voy. DocÉTE».
(4) Tertull., adv. Marc., I. V, c 7. Epiph., Hares., 42, refut. 71. Theod., I. c.
(5) S. Iren., adv. Hares., I. I, c 27, n. S. S. Epiph., Hares., 42, u. 3 el 4. Théodoret, h c.
(fi) S. Epiph., Hares., 42, u. 3. Tertull., dt Prascript., c. 33 ; adv. Marc., 1 . Y, c. 7 , J. I, c. 29 ; I. IV, c 11.
(7) S, Epiph., Har., 42, n. 3.
tème, il rejeta tous les livres de l'Ancien Testament comme une œuvre du créateur du monde et comme l'expression de la loi (I). Il ne ménagea pas plus les livres que la doctrine du Nouveau Testament ; le premier il porta une main criminelle sur les livres sacrés, en rejetant les Évangiles de S. Matthieu, de S. Marc et de S. Jean, en mutilant celui de S. Luc, en le falsifiant, en en élaguant tout ce qu'il jugeait contraire à son système, par exemple les passages qui étaient favorables à la loi mosaïque et la généalogie d'où Ton devait conclure l'humanité réelle du Christ (2).
Ainsi son Évangile de S. Luc commençait kÂnno 15 imparti Tiberii Cesaris descendit in cititatem Gali- Ixx Cap/iarnaum (3), en laissant de côté les deux premiers chapitres, toute l'histoire de Zacharie et d'Élisabcth, l'annonciationet la nativité du Seigneur, le temps de sa jeunesse, son baptême, sa tentation. Il admettait, en outre, comme second livre du Nouveau Testament dix Épîtres de S. Paul , en partie mutilées et falsifiées.
Cette collection des Épîtres de S.
Paul, il la uommait tô 'AïKaToXuuv (4). Les épîtres conservées, il les rangeait dans Tordre suivant : aux Galates, 1 et 2 ; aux Corinthiens, aux Romaius, f et 2; aux Thêssaloniciens, aux Éphésiens, aux Colossiens, à Philémon et aux Philippicns. Il admettait aussi quelques fragments de l'épître apocryphe aux
(1) Tertull., de Pratcr. hctr., c.38. S. Epiph., H «ères., 42, n. A.
(2) S. Cyrill. Hierosolym., Calech., 1«, n. 7. 8. Iren., adv. lletre*., 1. 1, c.27, n. 2. Tertull., adv. Marc., 1. IV, c. 1 el2. S. Epiph., Hatret., 12, n. 9, 10, 11, et ibid.. n. 78. Tbeodor. , I. c.
(3) Lue, S, I; 4,31. Tertull., adv. Marc., I. IV, c 7. S. Epiph-, Heeret., 42, n. 11.
(*) S. Iren. , adv. Harea., 1. 1, c, 27, o. 2. Tertull., adv. Marc., I. V, c. let 21. S. Epiph., Hctres., 42, n. 9, 10 ; ibid., p. 517 et 321, cd. Colon. Adamant.. de Recta in Deum Pidet io Origenis Opp., 1,823-824.
Laodicéens(l), s'il ne désignait pas sous ce nom l'épître aux Éphésiens (2). Tertullien atteste expressément que Marcion rejetait les Actes des Apôtres et l'Apocalypse (3), et Marc le Marcionite
dit : fyut; ttXûv toû «ja-y-fiXi'ou xat tw iiroaroXeu cù ^'r"** (4).
Tertullien (&) et S. Épiphane (6) nous ont conservé un grand nombre de passages de son Évangile de S. Luc et de ses Épîtres de S. Paul, et on y apprend surabondamment de quelle manière arbitraire et avec quelle licence il mutile l'Évangile et les Épîtres. Il est intéressant de voir dans Tertullien comment les savants catholiques du deuxième siècle répondaient aux attaques de l'hypercritique rationaliste dont l'authenticité et l'intégrité des quatre Évangiles et les autres livres du Nouveau Testament étaient alors l'objet (7), et comment ils envisageaient et comprenaient le rapport entre l'ancienne et la nouvelle alliance (8). Si nous ajoutons que Marcion soutenait qu'il fallait interpréter l'Écriture dans un sens strictement littéral (pi *iîv iXXTrycpûv t*v ^p*^) (9), on aura une idée assez complète de la manière dont Marcion, « ce vrai protestant, » se comportait à l'égard des Écritures, d'après les données des anciens, sans oublier que ses partisans, zélés réformateurs comme lui, continuaient à changer chaque jour et à modifier leur Évangile, nam et quotidie reformant illud, id est Evangelium (10).
(1) Epiph., 1. c, n. 9.
(2) Tertull., adv. Marc., 1. V, c 17 et IL Cf. Epiph., Htere$.. M, p. 314, 375, edit. Colon.
(3) Adv. Marcion. , 1. IV, c. 5; L V, c. 2.
(4) Opp. Orig., I, 828.
(5) Adv. Marc., I. IV et V.
(6] Hêtres., 42, p. 311-374, edit. Colon., 1682.
(7) Tertull., adv. Marc., I. IV, c. 2-6.
(8) Id., ibid., U IV et V.
9) D'après Origéne , Comment, in MaUh.% XV, o.3. Opp., ed. Ruai, t. III, p. 653. (10) Tertull., adv. Marc., I. IV, c. 5.
Nous avons encore à mentionner quelques particularités de cette secte à l'égard de la discipline. Marcion permettait de renouveler le Baptême, afin qu'on pût reconquérir l'ionocence baptismale après un grave péché : sa propre chute l'avait amené à cette opinion (1); H permettait aux femmes de baptiser (3). L'interprétation des passages obscurs de S. Paul sur le Baptême des morts (3)f telle qu'on la trouve parmi ses sectateurs, au quatrième siècle, est singulière. Quand un catéchumène mourait avant le Baptême, il fallait qu'un vivant se cachât sous le lit ; puis on demandait au mort s'il désirait être baptisé. A la réponse : « Je le veux, » que , devait faire le vivant couché sous le lit pour le mort étendu dessus, celui-ci était baptisé, et ce baptême devait profiter au défunt (4). Il est probable que ce ne fut pas Marcion, mais une fraction de ses partisans, qui introduisit cette pratique , puisqu'on n'en trouve de mention ni dans Tertullien , qui parle formellement du texte de S. Paul (5), ni dans Épiphane, qui adresse divers reproches au Baptême des Marcionites, ni dans Théodoret, qui les connaissait parfaitement bien.
L'antique usage de l'Église de ne célébrer les saints mystères, notamment le saint Sacrifice, que devant les fidèles baptisés, fut abandonné par Marcion, qui s'appuyait sur la fausse interprétation d'un texte de la Bible (6), et on lui faisait encore un reproche, au quatrième siècle, de cette profanation des (7).
(1) S. Épiph. , Hceret., 42, n. S. Cf. S. Cyrilli Hicrosoiym. Procatech., 0. 7»
(2) S. Epiph., Le, Di 4.
(5) I Corinth., 15, 29.
(4) S. Chrytontomi in I Corinth. homil. 40,
(5) ddv. Marc, I.V.e.10.
(6) Ahx Calâtes, «, G, d'après S. Hieronym. Comment, in h. I.
(7) S. Epiph., litrrc*., 4?, n. S et 4.
BNCYCL. TI1É0L. CATII. - T. XIV.
Marcion, et S. Justin, son contemporain, l'avait déploré, trouva dès l'origine une foule d'adhérents; au quatrième siècle sa secte, nommée celle des Marcionites ou des Marcionistes , était encore très-nombreuse , non-seulement à Kome et en Italie, mais en Égypte et en Palestine, en Arabie et en Syrie, dans l'Ile de Chypre, dans la Thébaïde et même eu Perse (1). On voit dans Tertullien qu'elle se propagea rapidement en Afrique. Mais le morcellement, qui est le sort commun de toutes les sectes séparées de l'Église catholique, fut le partage de la secte de Marcion, comme le témoignent, dès l'an 200, Rhodon (2), et plus tard, au quatrième siècle, S. Épiphane (3), au cinquième, Théodoret (4).
On nomme, parmi les moteurs de ces divisions, A pelles (5), Lucinirn ou Lucain (6), Blastus, Synéros, Potitus et Basilicus, Prépon et Pithon. La secte des Marcionites fut combattue, dans le deuxième siècle, par S. Justin, Rhodon, Théophile d'Antioche, Philippe de Gortyne, Modeste (7) et Tertullien, dans des ouvrages spéciaux, dont le seul livre de Tertullien contre Marcion est parvenu jusqu'à nous (8). Plus tard un certain Adamantius, qui n'est d'ailleurs pas connu, réfuta éuergiquement les erreurs des Marcionites dans un ouvrage qui nous a été conservé (9). En outre presque tous les Pères de l'Église et les écrivains ecclésiastiques les plus estimés ont combattu les principales assertions des Marcionites dans divers endroits de leurs ouvrages, tels :
(1) S. Epiph., Httres., 42, n. i.
(2) Dans Eusèbe, Hut. eccf., I. V, c. 13.
(S) fhrrrs., 42, n. 13.
(4) Httret. Fabul., I I, c. 24 et 25.
(5) Voy. A pelles.
(S) foy* LUCIMEN.
(7) Eusèlie, Hist. eccl., l. IV, c 24 et 25.
(8) .idv. Marcionem libri V.
(9) Adamanlii Dialoyut de recta in Dettm Fide, contra Marcionitai, iu Origeiiis Opp.,
ed. Rusi, 1. 1, p. S03-872.