Nous sommes ea
l'éducation vertueuse? Mettez votre fils dans l'occasion de pratiquer la vertu ; faites-lui de ses bonnes actions un caractère domestique; attachez à son nom quelque épithète qui les lui rappelle; accordez-lui delà considération : s'il franchit jamais cette barrière, j'ose assurer que le fond de son âme est mauvais, que votre enfant est mal né, et que vous n'en ferez jamais qu'un méchant; avec cette différence qu'il se fût précipité dans le vice tête baissée, et qu'arrêté par le contraste qu'il remarquera entre les dénominations honorables qu'on lui a accordées et celles qu'il va encourir, il se laissera glisser vers le mal, mais par une pente qui ne sera pas assez insensible pour que des parents attentifs ne s'aperçoivent point de la dégradation successive de son caractère.
Je hais cent fois plus les satires dans un ouvrage que les éloges ne m'y plaisent : les personnalités sont odieuses en tout genre d'écrire ; on est sûr d'amuser le commun des hommes quand on s'étudie à repaître sa méchanceté. Le ton de la satire est le plus mauvais de tous pour un dictionnaire ; et l'ouvrage le plus impertinent et le plus ennuyeux qu'on pût concevoir, ce serait un dictionnaire satirique : c'est le seul qui nous manque ! 11 faut absolument bannir d'un grand livre ces à-propos légers ces allusions fines, ces embellisements délicats qui feraient la fortune d'une historiette : les traits qu'il faut expliquer deviennent fades, ou ne tardent pas à devenir inintelligibles. Ce serait une chose bien ridicule que le besoin d'un commentaire dans un ouvrage dont les différentes parties seraient destinées à s'interpréter réciproquement. Toute cette légèreté n'est qu'une mousse, qui tombe peu à peu ; bientôt la partie volatile s'en est évaporée, et il ne reste plus qu'une vase insipide. Tel est aussi le sort de la plupart de ces étincelles qui partent du choc de la conversation : la sensation agréable, mais passagère, qu'elles excitent, naît des rapports qu'elles ont au moment, aux circonstances, aux personnes, à l'événement du jour; rapports qui passent promptement. Les traits qui ne se remarquent point, parce que l'éclat n'en est pas le mérite principal, pleins de substance, et portant en eux le caractère de la simplicité jointe à un grand sens, sont les seuls qui se soutiendraient au grand jour : pour sentir la frivolité des autres, il n'y a qu'à les écrire. Si l'on me montrait un auteur qui eût
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composé ses mélangos d'aprôs des conversations, je serais })resquc sûr qu'il aurait recueilli tout ce qu'il fallait négliger, et négligé tout ce qu'il iniporlait de recueillir. Gardons- nous bien de commettre avec ceux que nous consulterons la même faute que cet écrivain commettrait avec les personnes qu'il fréquenterait. Il en est des grands ouvrages ainsi qne des grands édifices; ils ne comportent que des ornements rares et grands. Ces ornements doivent être répandus avec économie et discernement ; ou ils nuiront à la simplicité, en multipliant les rapports ; à la grandeur, en divisant les parties, et en obscurcissant l'ensemble; et à l'intérêt, en partageant l'attention, qui, sans ce défaut qui la distrait et la disperse, se rassemblerait tout entière sur les masses principales.
Si je proscris les satires, il n'en est pas ainsi ni des portraits, ni des réflexions. Les vertus s'enchaînent les unes aux autres; et les vices se tiennent, pour ainsi dire, par la main. Il n'y a pas une vertu, pas un vice, qui n'ait son cortège : c'est une sorte d'association nécessaire. Imaginer un caractère, c'est trouver, d'après une passion dominante donnée, bonne ou mauvaise, les passions subordonnées qui l'accompagnent, les sentiments, les discours et les actions qu'elle suggère, et la sorte de teinte ou d'énergie que tout le système intellectuel et moral en reçoit : d'où l'on voit que les peintures idéales, conçues d'après lès relations et l'influence réciproque des vertus et des vices, ne peuvent jamais devenir chimériques; que ce sont elles qui donnent la vraisemblance aux représentations dramatiques, et à tous les ouvrages de mœurs ; et qu'il se rencontrera éternellement, dans la société, des individus qui auront le bonheur et le malheur de leur ressembler. C'est ainsi qu'il arrive à un siècle très-éloigné d'élever des statues hideuses ou respectables, au bas desquelles la postérité écrit successivement différents noms : elle écrit Montesquieu ^ , où l'on avait gravé Platon ; Desfontaines, où on lisait auparavant Érostrate ou Zoïle : avec cette différence affligeante, qu'on ne manquera jamais de noms de plus en plus déshonorés pour remplacer celui d'Érostrate ou de Zoïle; au lieu qu'on n'ose espérer de la succession des
1. Montesquieu est mort en 1755, année de la publication du cinquième volume de V Encyclopédie^ dans lequel cet article a paru ; on y trouve aussi son Élogej par d'Alembert. (Br.).
siècles qu'elle nous en offre quelques-uns de plus en plus illustres pour succéder à Montesquieu, et pour être le troisième ou le quatrième depuis Platon. INous ne pouvons élever mi trop grand nombre de ces statues dans notre ouvrage : elles devraient être en bronze dans nos places publiques et dans nos jardins, et nous inviter à la vertu sur ces piédestaux où l'on a exposé à nos yeux, et aux regards de nos enfants, les débauches des dieux du paganisme.
Après avoir traité de la matière encyclopédique en général, on désirerait sans doute que nous entrassions dans l'examen de chacune de ses parties en particulier : mais c'est au public et non pas à nous qu'il appartient de juger du travail de nos collègues et du nôtre.
Kous répondrons seulement à ceux qui auraient voulu qu'on supprimât la théologie : que c'est une science; que cette science est très-étendue et très curieuse; et qu'on aurait pu la rendre plus intéressante que la mythologie, qu'ils auraient regrettée, si nous l'eussions omise.
A ceux qui excluent de notre Dictionnaire la géographie : que les noms, la longitude et la latitude des étoiles qu'ils y admettent, n'ont pas plus de droit d'y rester que les noms, la longitude et la latitude des villes qu'ils en rejettent.
A ceux qu'ils l'auraient désirée moins sèche : qu'il était nécessaire de s'en tenir à la seule connaissance géographique des villes, qui fût scientifique ; à la seule qui nous suffirait pour construire de bonnes cartes des temps anciens, si nous l'avions, et qui suffira à la postérité pour construire de bonnes cartes de nos temps , si nous la lui transmettons ; et que le reste étant entièrement historique , est hors de notre objet.
A ceux qui y ont regardé avec dégoût certains traits historiques, la cuisine, les modes, etc.: qu'ils ont oublié combien ces matières ont engendré d'ouvrages d'érudition ; que le plus succinct de nos articles en ce genre épargnera peut-être à nos descendants des années de recherches et des volumes de dissertations ; qu'en supposant les savants à venir infiniment plus réservés que ceux du siècle passé, il est encore h. présumer qu'ils ne dédaigneront pas d'écrire quelques pages pour expliquer ce que c'est qu'un falbala ou qu'un pompon\ qu'un écrit sur nos modes qu'on traiterait aujourd'hui d'ouvrage frivole,
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serait regardo dans (I(mi\ niillcans comme un ouvrage savant et profond sur les habits IVaiirais ; ouvrage ti'(>s-instructif pour les lillcrateui's, les peintres et les sculpteurs; quant k notre cuisine: qu'on ne peut lui disputer d'être une branche importante de la chiurKi.
A ceux ([ui se sont plaints que notre botanique n'était ni assez complète, ni assez intéressante : que ces reproches sont sans aucun fondement; qu'il était impossible de s'étendre au delà des geiu'es, sans compiler des in-folio^ qu'on n'a omis aucune des plantes usuelles; qu'on les a décrites; qu'on en a donné l'analyse chimique, les propriétés, soit comme remèdes, soit comme aliments ; que la seule chose qu'on aurait pu ajouter qui fi!it scientillque, et qui n'aurait pas occupé un espace bien considérable, c'eût été d'indiquer à l'article du genre combien on comptait d'espèces , et combien de variétés ; et quant à la partie des arbres, qui est si importante, qu'elle a dans VEncyclopcdie, à commencer au troisième volume, toute l'étendue qu'on lui peut désirer.
A ceux qui sont mécontents de la partie des arts, et à ceux qui en sont satisfaits : qu'ils ont raison les uns et les autres, parce qu'il y a des choses, dans cette matière immense, qui sont on ne peut pas plus mal faites, et d'autres qu'il serait peut-être diflicile de mieux faire.
Mais comme les arts ont été l'objet principal de mon travail , je vais m'expliquer librement, et sur les défauts dans lesquels je suis tombé, et sur les précautions qu'il y aurait à prendre pour les corriger.
Celui qui se chargera de la matière des arts ne s'acquittera point de son travail d'une manière satisfaisante pour les autres et pour lui-même, s'il n'a profondément étudié l'histoire naturelle, et surtout la minéralogie; s'il n'est excellent mécanicien; s'il n'est très-versé dans la physique rationnelle et expérimentale, et s'il n'a fait plusieurs cours de chimie.
Naturaliste, il connaîtra d'un coup d'œil les substances que les artistes emploient, et dont ils font communément tant de mystère.
Chimiste, il possédera les propriétés de ces substances, les raisons d'une infinité d'opérations lui seront connues ; il éventera les secrets; les artistes ne lui en imposeront point; il
discernera sur-le-champ l'alisurdité de leurs mensonges; il saisira l'esprit d'une manœuvre ; les tours de mains ne lui échapperont point; il distinguera sans peine un mouvement indiiïc'rent d'une précaution essentielle; tout ce qu'il écrira de la matière des arts sera clair, certain, lumineux, et les conjectures sur les moyens de perfectionner ceux qu'on a , de retrouver des arts perdus, et d'en inventer de nouveaux, se présenteront en foule à son esprit.
La physique lui rendra raison d'une infinité de phénomènes, dont les ouvriers demeurent étonnés toute leur vie.
Avec de la mécanique et de la géométrie, il parviendra sans peine au calcul vrai et réel des forces : il ne lui restera que l'expérience à acquérir, pour tempérer la rigueur des suppositions mathématiques ; qualité qui distingue, sui'tout dans la construction des machines délicates, le grand artiste de l'ouvrier commun, à qui on ne donnera jamais une juste idée de ce tempérament, s'il ne l'a point acquise, et en qui on ne la rectifiera jamais, s'il s'en est fait de fausses notions.
Muni de ces connaissances, il commencera par introduire quelque ordre dans son travail, en rapportant les arts aux substances naturelles : ce qui est toujours possible ; car l'histoire des arts n'est que l'histoire de la nature emjjloyce.
Il tracera ensuite, pour chaque artiste, un canevas à remplir; il leur imposera de traiter de la matière dont ils se servent, des lieux d'où ils la tirent, du prix qu'elle leur coûte, etc., des instruments, des différents ouvrages, et de toutes les manœuvres.
11 comparera les mémoires des artistes avec son canevas ; il conférera avec eux ; il leur fera suppléer de vive voix ce qu'ils auront omis, et éclaircir ce qu'ils auront mal expliqué.
Quelque mauvais que ces mémoires puissent être, quand ils auront été faits de bonne foi, ils contiendront toujours une infinité de choses que l'homme le plus intelligent n'apercevra pas, ne soupçonnera point, et ne pourrra demander. 11 y en désirera d'autres, à la vérité; mais ce seront celles que les artistes ne cèdent à personne ; car j'ai éprouvé que ceux qui s'occupent sans cesse d'un objet avaient un penchant égal à croire que tout le monde savait ce dont ils ne faisaient point un secret, et que ce dont ils faisaient un secret n'était connu de personne; en sorte qu'ils étaient toujours tentés de prendre
encyclopi^:die. ^91
celui ([iii les qucstionnail, ou pour un génie Iransceniluiil, ou j)()ur un imbécile.
Tandis que les artistes seront à l'ouvrage, il s'occupera à rectifier les articles que nous lui aurons transmis, et qu'il trouvera dans notre Dictionnaire. Il ne tardera pas à s'apercevoir que, malgré tous les soins que nous nous sommes donnés, il s'y est glissé des bévues grossières, et qu'il y a des articles entiers qui n'ont pas l'ombre du sens commun ; mais il apprendra, par son expérience, à nous savoir gré des choses qui seront bien, et à nous pardonner celles qui seront mal. C'est surtout quand il aura parcouru pendant quelque temps les ateliers, l'argent à la main, et qu'on lui aura fait payer bien chèrement les faussetés les plus ridicules, qu'il connaîtra quelle espèce de gens ce sont que les artistes, surtout à Paris, où la crainte des impôts les tient perpétuellement en méfiance, et où ils regardent tout homme qui les interroge avec quelque curiosité comme un émissaire des fermiers généraux, ou comme un ouvrier qui veut ouvrir boutique. Il m'a semblé qu'on éviterait ces inconvénients, en cherchant dans la province toutes les connaissances sur les arts qu'on y pourrait recueilli]' : on y est connu ; on s'adresse à des gens qui n'ont point de soupçon; l'argent y est plus rare, et le temps moins cher. D'où il me paraît évident qu'on s'instruirait plus facilement et à moins de frais, et qu'on aurait des instructions plus sûres.
Il faudrait indiquer l'origine d'un art, et en suivre pied à pied les progrès, quand ils ne seraient pas ignorés ; ou substituer la conjecture et l'histoire hypothétique à l'histoire réelle. On peut assurer qu'ici le roman serait souvent plus instructif que la vérité.
Mais il n'en est pas de l'origine et des progrès d'un art ainsi que de l'origine et des progrès d'une science. Les savants s'entretiennent; ils écrivent; ils font valoir leurs découvertes; ils contredisent ; ils sont contredits. Ces contestations manifestent les faits et constatent les dates. Les artistes, au contraire, vivent ignorés, obscurs, isolés; ils font tout pour leur intérêt; ils ne font presque rien pour leur gloire. Il y a des inventions qui restent des siècles entiers renfermées dans une famille; elles passent des pères aux enfants, se perfectionnent ou dégénèrent sans qu'on sache précisément ni à qui, ni à quel temps
il faut en rapporter la découverte. Les pas insensibles par lesquels un art s'avance à la perfection confondent aussi les dates. L'un recueille le chanvre, un autre le fait baigner, un troisième le tille: c'est d'abord une corde grossière, puis un fil, ensuite une toile : mais il s'écoule un siècle entre chacun de ces progrès. Celui qui porterait une production depuis son état naturel jusqu'à son emploi le plus parfait serait difficilement ignoré. Comment serait-il possible qu'un peuple se trouvât tout à coup vêtu d'une étoffe nouvelle, et ne demandât pas à qui il en est redevable? Mais ces cas n'arrivent point, ou n'arrivent que rarement.
Communément le hasard suggère les premières tentatives ; elles sont infructeuses et restent ignorées : un autre les reprend : il a un commencement de succès, mais dont on ne parle point ; un troisième marche sur les pas du second ; un quatrième, sur les pas du troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce que le dernier produit des expériences soit excellent ; et ce produit est le seul qui fasse sensation. Il arrive encore qu'à peine une idée estelle éclose dans un atelier qu'elle en sort et se répand. On travaille en plusieurs endroits à la fois ; chacun manœuvre de son côté; et la même invention, revendiquée en même temps par plusieurs, n'appartient proprement à personne, ou n'est attribuée qu'à celui qu'elle enrichit. Si l'on tient l'invention de l'étranger, la jalousie nationale tait le nom de l'inventeur, et ce nom reste inconnu.
Il serait à souhaiter que le gouvernement autorisât à entrer dans les manufactures, à voir travailler, à interroger les ouvriers, et à dessiner les instruments, les machines, et même le local.
Il y a des circonstances où les artistes sont tellement impénétrables, que le moyen le plus court, ce serait d'entrer soimême en apprentissage, ou d'y mettre quelqu'un de confiance.
Il y a peu de secrets qu'on ne parvînt à connaître par cette voie : il faudrait divulguer tous ces secrets , sans aucune exception.
Je sais que ce sentiment n'est pas celui de tout le monde: il y a des têtes étroites, des âmes mal nées, indifférentes sur le sort du genre humain, et tellement concentrées dans leur petite
ENGYCLOPfiDIE. /,'J3
socirU'', qu'elles ne voient lieii au delà de son intérêt. Ces hommes veulent qu'on les appelle bons citoyens, et j'y consens, pourvu (pi'ils nie perniellcnt de l(!s appeler mcrliaiils lionnncs. On dirait, à les entendre, qu'une Knnjrlopcdie bien faite, qu'une histoire générale des arts, ne devrait être qu'un grand manuscrit soigneusement renfermé dans la bibliothèque du monarque, et inaccessible à d'autres yeux que les siens, un livre de l'Etat, et non du peuple. A quoi bon divulguer es connaissances de la nation, ses transactions secrètes, ses inventions, son industrie, ses ressources, ses mystères, sa lumière, ses arts, et toute sa sagesse ! ne sont-ce pas là les choses auxquelles elle doit une partie de sa supériorité sur les nations rivales et circonvoisines? Voilà ce qu'ils disent; et voici ce qu'ils pourraient encore ajouter. Ne serait-il pas à souhaiter qu'au lieu d'éclairer l'étranger, nous pussions répandre sur lui des ténèbres, et plonger dans la barbarie le reste de la terre, afin de dominer plus sûrement? Ils ne font pas attention qu'ils n'occupent qu'un point sur ce globe, et qu'ils n'y dureront qu'un moment; que c'est à ce point et à cet instant qu'ils sacrifient le bonheur des siècles à venir et de l'espèce entière.
Ils savent mieux que personne que la durée moyenne d'un empire n'est pas de deux mille ans, et que, dans moins de temps peut-être, le nom français, ce nom qui durera éternellement dans l'histoire, serait inutilement cherché sur la surface de la terre. Ces considérations n'étendent point leurs vues; il semble' que le mot humanité soit pour eux un mot vide de sens. Encore s'ils étaient conséquents ! mais dans un autre moment ils se déchaîneront contre l'impénétrabilité des sanctuaires de l'Egypte ; ils déploreront la perte des connaissances anciennes; ils accuseront la négligence ou le silence des auteurs qui se sont tus, ou qui ont parlé si mal d'une infinité d'objets importants ; et ils ne s'apercevront pas qu'ils exigent des hommes d'autrefois ce dont ils font un crime à ceux d'aujourd'hui, et qu'ils blâment les autres d'avoir été ce qu'ils se font honneur d'être.
Ces bons citoyens sont les plus dangereux ennemis que nous ayons eus. En général, il faut profiter des critiques, sans y répondre, quand elles sont bonnes; les négliger, quand elles sont mauvaises. N'est-ce pas une perspective bien agréable potir
h% ENCYCLOPÉDIE.
ceux qui s'opiniâtrent à noircir du papier contre nous que, si YEncydopêdie conserve dans dix ans la réputation dont elle jouit, il ne sera plus question de leurs écrits, et qu'il en sera bien moins question encore, si elle est ignorée !
J'ai entendu dire à M. de Fontenelle que son appartement ne contiendrait pas tous les ouvrages qu'on avait publiés contre lui. Qui est-ce qui en connaît un seul? L'Esprit des Lois et V Histoire naturelle^ ne font f[ue de paraître, et les critiques qu'on en a faites sont entièrement ignorées. Nous avons déjà remarqué que, parmi ceux qui se sont érigés en censeurs de VEnci/clopcdie, il n'y en a presque pas un qui eût les talents nécessaires pour l'enrichir d'un bon article. Je ne croirais pas exagérer, quand j'ajouterais que c'est un livre dont la trèsgrande partie serait à étudier pour eux. L'esprit philosophique est celui dans lequel on l'a composé ; et il s'en faut beaucoup que la plupart de ceux qui nous jugent soient à cet égard seulement au niveau de leur siècle. J'en appelle à leurs ouvrages. C'est par cette raison qu'ils ne dureront pas, et que nous osons présumer que notre Dictionnaire sera plus lu et plus estimé dans quelques années qu'il ne l'est encore aujourd'hui. Il ne nous serait pas difficile de citer d'autres auteurs qui ont eu, et qui auront le même sort. Les uns (comme nous l'avons déjà dit plus haut), élevés aux cieux, parce qu'ils avaient composé pour la multitude, qu'ils s'étaient assujettis aux idées courantes, et qu'ils s'étaient mis à la portée du commun des lecteurs, ont perdu de leur réputation à mesure que l'esprit humain a fait des progrès, et ont fini par être oubliés. D'autres, au contraire, trop forts pour le temps où ils ont paru, ont été peu lus, peu entendus, point goûtés, et sont demeurés obscurs longtemps, jusqu'au moment où le siècle qu'ils avaient devancé fut écoulé, et qu'un autre siècle dont ils étaient avant qu'il fût arrivé les atteignît et rendit enfin justice à leur mérite.
Je crois avoir appris à mes concitoyens à estimer et à lire le chancelier Bacon ; on a plus feuilleté ce profond auteur, depuis cinq ou six ans, qu'il ne l'avait jamais été. Nous sommes cependant encore bien loin de sentir l'importance de ses ouvrages ;
i. V Esprit des Lois do Montesquieu a paru en 1748, 2 vol. in-4'', et l'Histoire naturelle, par Bufifon et Daubenton, de 1749-07, en 15 volumes in-4°, de Tlniprimerie royale. (Br.J.
les esprits no sont pas assez avancés ; il y a trop j)eii de personnes en état de s'élever à la hauteur de ses méditations ; et peut-être le nombre n'en deviendra-t-il jamais guère plus grand. Qui sait si le Novnm orgaiium, les Cof/iiata et Visa, le livre De (tugniento seientùirwn, ne sont pas trop au-dessus de la portée moyenne de l'esprit humain pour devenir, dans aucun siècle, une lecture facile et connnune? C'est an temps à éclaircir ce doute.
Mais ces considérations sur l'esprit et la matière d'un dictioimaire encyclopédique nous conduisent naturellement à parler du style qui est propre à ce genre d'ouvrage,
Le laconisme n'est pas le ton d'un dictionnaire ; il donne plus à deviner qu'il ne le faut pour le commun des lecteurs. Je voudrais qu'on ne laissât à penser que ce qui pourrait être perdu, sans qu'on en fiit moins instruit sur le fond. L'effet de la diversité, outre qu'il est inévitable, ne me paraît point ici déplaisant. Chaque travailleur, chaque science, chaque art, chaque article, chaque sujet à sa langue et son style. Quel inconvénient y a-t-il à le lui conserver ? S'il fallait que l'éditeur fît reconnaître sa main partout, l'ouvrage en serait beaucoup retardé, et n'en serait pas meilleur. Quelque instruit qu'un éditeur pût être, il s'exposerait souvent à commettre une erreur de choses, dans l'intention de rectifier une faute de langue.
Je renfermerais le caractère général du style d'une Encyclopédie : en deux mots communia, proprie ; propria , communiter. En se conformant à cette règle, les choses communes seraient toujours élégantes, et les choses propres et particulières, toujours claires.
Il faut considérer un dictionnaire universel des sciences et des arts comme une campagne immense couverte de montagnes, de plaines, de rochers, d'eaux, de forêts, d'animaux, et de tous les objets qui font la variété d'un grand paysage. La lumière du ciel les éclaire tous ; mais ils en sont tous frappés diversement. Les uns s'avancent par leur nature et leur exposition jusque sur le devant de la scène, d'autres sont distribués sur une infinité de plans intermédiaires ; il y en a qui se perdent dans le lointain ; tous se font valoir réciproquement.
Si la trace la plus légère d'affectation est insupportable dans un petit ouvrage, que serait-ce, au jugement des gens de lettres, qu'un grand ouvrage où ce défaut dominerait ? Je suis sûr que
l'excellence de la matière ne contrebalancerait pas ce vice de style, et qu'il serait peu lu. Les ouvrages des deux plus grands hommes que la nature ait produits, l'un philosophe et l'autre poëte, seraient infiniment plus parfaits et plus estimés, si ces hommes rares n'avaient été doués, dans un degré très-extraordinaire, de deux talents qui me semblent contradictoires, le génie et le bel esprit. Les traits les plus brillants et les comparaisons les plus ingénieuses y déparent h tout moment les idées les plus sublimes. La nature les aurait traités beaucoup plus favorablement, si, leur ayant accordé le génie, elle leur eût refusé le bel esprit. Le goût solide et vrai, le sublime en quelque genre que ce soit, le pathétique, les grands effets de la crainte, de la commisération et de la terreur, les sentiments nobles et relevés, les grandes idées, rejettent le tour épigraminatique et le contraste des expressions.
Si toutefois il y a quelque ouvrage qui comporte de la variété
dans le style, c'est une Encyclopédie ,• mais comme j'ai désiré
que les objets les plus indifférents y fussent toujours secrètement
rapportés à l'homme, y prissent un tour moral, respirassent la
décence, la dignité, la sensibilité, l'élévation de l'âme; en un
i mot, qu'on y discernât partout le souffle de l'honnêteté ; je
voudrais aussi que le ton répondît à ces vues, et qu'il en reçût
quelque austérité, même dans les endroits où les couleurs les
plus brillantes et les plus gaies n'auraient pas été déplacées.
jf C'est manquer son but que d'amuser et de plaire, quand on
1 peut instruire et toucher.
Quant à la pureté de la diction, on a droit de l'exiger dans tout ouvrage. Je ne sais d'où vient l'indulgence injurieuse qu'on a pour les grands livres, et surtout pour les dictionnaires : Il semble qu'on ait permis à Vin-folio d'être écrit pesamment, négligemment, sans génie, sans goût et sans finesse. Croit-on qu'il soit impossible d'introduire ces qualités dans un ouvrage de longue haleine? ou serait-ce que la plupart des ouvrages de longue haleine qui ontparu jusqu'à présent, ayant communément ces défauts, on les a regardés comme un apanage du format ?
Cependant on s'apercevra, en y regardant de près, que s'il y a quelque ouvrage où il soit facile de mettre du style, c'est un dictionnaire. Tout y est coupé par articles ; et les morceaux les plus étendus le sont moins qu'un discours oratoire.
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Mais voici ce (|uc c'est. 11 est rare que ceux qui écrivent supérieurement vcuillcnl et puissent continuer longtemps une tâche si pénible ; d'ailleurs, dans les ouvrages de société où la gloire du succès est partagée, et où le travail d'un homme est confondu avec le travail de plusieurs, on se désigne à soi-même un associé pour émule; on compare son travail avec le sien; on rougirait d'être au-dessous; on se soucie peu d'être au-dessus; on n'emploie qu'une partie de ses forces; l'on espère que ce qu'on aura négligé disparaîtra dans l'immensité des volumes.
C'est ainsi que l'intérêt s'alfaiblit dans chacun, h mesure que le nombre des associés augmente, et que l'ouvrage d'un seul se distinguant d'autant moins qu'il a plus de collègues, le livre se trouve, en général, d'une médiocrité d'autant plus grande qu'on y a employé plus de mains.
Cependant le temps lève le voile ; chacun est jugé selon son mérite.On distingue le travailleurnégligent du travailleur honnête, ou qui a rempli son devoir. Ce que quelques-uns ont fait montre ce qu'on était en droit d'exiger de tous ; et le public nomme ceux dont il est mécontent, et regrette qu'ils aient si mal répondu à l'importance de l'entreprise, et au choix dont on les avait honorés.
Je m'explique là-dessus avec d'autant plus de liberté que personne ne sera plus exposé que moi à cette espèce de censure; et que, quelque critique qu'on fasse de notre travail, soit en général, soit en particulier, il n'en restera pas moins pour constant qu'il serait très-difficile de former une seconde société de gens de lettres et d'artistes, aussi nombreuse, et mieux composée que celle qui concourt à la composition de ce dictionnaire. S'il était facile de trouver mieux que moi pour auteur et pour éditeur, il faudra que l'on convienne qu'il était, sous ces deux aspects, infiniment plus facile encore de rencontrer moins bien que M. d'Alembert. Combien je gagnerais à cette espèce d'énumération, où les hommes se compenseraient les uns par les autres ! Ajoutons à cela qu'il y a des parties pour lesquelles on ne choisit point, et que cet inconvénient sera de toutes les éditions. Quelque honoraire qu'on proposât à un homme, il n'acquitterait jamais le temps qu'on lui demanderait. Il faut qu'un artiste veille dans son atelier. Il faut qu'un homme public soit à ses fonctions. Celui-ci est malheureusement
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trop occupé ; et l'homme de cabinet n'est malheureusement pas assez instruit. On se tire de là comme on peut.
Mais s'il est facile à un dictionnaire d'être bien écrit, il n'est guère d'ouvrages auxquels il soit plus essentiel de l'être. Plus une route doit être longue, plus il serait à souhaiter qu'elle fut agréable. Au reste, nous avons quelque raison de croire que nous ne sommes pas restés de ce côté sans succès. Il y a des personnes qui ont lu VEncyclopcdie d'un bout à l'autre; et si l'on en excepte le Dictionnaire de Bayle, qui perd tous les jours un peu de cette prérogative, il n'y a guère que le nôtre qui en ait joui, et qui en jouisse. Nous souhaitons qu'il la conserve peu, parce que nous aimons plus les progrès de l'esprit humain que la durée de nos productions ; et que nous aurions réussi bien au delà de nos espérances, si nous avions rendu les connaissances si populaires, qu'il fallût au commun des hommes un ouvrage plus fort que \ Encyclopédie pour les attacher et les instruire.
Il serait à souhaiter, quand il s'agit de style, qu'on pût imiter Pétrone, qui a donné, en même temps, l'exemple et le précepte lorsque, ayant à peindre les qualités d'un beau discours, il a dit : Grandis, et, ut ita diccmi, piidica oratio neque maculosa est )\eque turgida, sed naturali pidchritudine exsurgit. (Satyr. In Proœm.) La description est la chose même.
Il faut se garantir singulièrement de l'obscurité, et se ressouvenir, à chaque ligne, qu'un dictionnaire est fait pour tout le monde, et que la répétition des mots qui offenserait dans un ouvrage léger, devient un caractère de simplicité, qui ne déplaira jamais dans un grand ouvrage.
Qu'il n'y ait jamais rien de vague dans l'expression. Il serait mal, dans un livre philosophique, d'employer les termes les plus usités, lorsqu'ils n'emportent avec eux aucune idée fixe, distincte et déterminée ; et il y a de ces termes, et en très-grand nombre. Si l'on pouvait en donner des définitions, selon la nature qui ne change point, et non selon les conventions et les préjugés des hommes, qui changent continuellement, ces définitions deviendraient des germes de découvertes. Observons encore ici le besoin continuel que nous avons d'un modèle invariable et constant, auquel nos définitions et nos descriptions se rapportent, tel que la nature de l'homme, des animaux, ou des
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autres Cires sul)sist;ints. Le reste n'est rien; et celui qui ne sait pas écarter certaines notions particulières, locales etpassaj^ères, est gène dans son travail, et sans cesse exposé à dire, contre le témoignage de sa conscience et la pente de son es[)ril, des choses inexactes pour le nionient, et fausses, ou du moins obscures et hasardées pour l'avenir.
Les ouvrages des génies les plus intrépides et les plus élevés, des plus grands philosophes de l'antiquité, sont un peu défigurés par ce défaut. Il s'en manque beaucoup que ceux de nos jours en soient exempts. L'intolérance, le manque de la double doctrine, le défaut d'une langue hiéroglyphique et sacrée, perpétueront à jamais ces contradictions, et continueront de tacher nos plus belles productions. On ne sait souvent ce qu'un homme a pensé sur les matières les plus importantes. Il s'enveloppe dans des ténèbres aiïectées ; ses contemporains même ignorent ses sentiments, et l'on ne doit pas s'attendre que VEîicyclopcdic soit exempte de ce défaut.
Plus les matières seront abstraites, plus il faudra s'eflbrcer de les mettre à la portée de tous les lecteurs.
Un éditeur qui aura de l'expérience et qui sera maître de lui-même se placera dans la classe moyenne des esprits. Si la nature l'avait élevé au rang des premiers génies, et qu'il n'en descendît jamais, conversant sans cesse avec les hommes de la plus grande pénétration, il lui arriverait de considérer les objets d'un point de vue où la multitude ne peut atteindre : trop audessus d'elle, l'ouvrage deviendrait obscur pour trop de monde. Mais s'il se trouvait malheureusement, ou s'il avait la complaisance de s'abaisser fort au-dessous, les matières, traitées comme pour des imbéciles, deviendraient longues et fastidieuses. Il considérera donc le monde comme son école, et le genre humain comme son pupille ; et il dictera des leçons qui ne fassent pas perdre aux bons esprits un temps précieux, et qui ne rebutent point la foule des esprits ordinaires. Il y a deux classes d'hommes, à peu près également étroites, qu'il faut également négliger : ce sont les génies transcendants, et les imbéciles, qui n'ont besoin de maîtres ni les uns ni les autres.
Mais s'il n'est pas facile de saisir la portée commune des esprits, il l'est beaucoup moins encore à l'homme de génie de s'y fixer. Le génie tend naturellement à s'élever; il cherche la
région des nues ; il s'oublie un moment, il est emporté d'un vol rapide; et bientôt les yeux ordinaires cessent de l'apercevoir et de le suivre.
Si chaque encyclopédiste s'était bien acquitté de son travail, l'attention principale d'un éditeur se réduirait à circonscrire rigoureusement les différents objets, à renfermer les parties en elles-mêmes, et à supprimer des redites, ce qui est toujours plus facile que de remplir des omissions : les redites s'aperçoivent et se corrigent d'un trait de plume ; les omissions se dérobent, et ne se suppléent pas sans travail. Le grand inconvénient, c'est que quand elles se montrent, c'est si brusquement, que, l'éditeur se trouvant pressé entre une matière qui demande du temps et la vitesse de l'impression qui n'en accorde point, il fautque l'ouvrage soit estropié, ou l'ordre perverti; l'ouvrage estropié, si l'on remplit sa tâche selon le temps; l'ordre perverti, si on la renvoie à quelque endroit écarté du dictionnaire. Où est l'homme assez versé dans toutes les matières pour en écrire sur-le-champ, comme s'il s'en était longtemps occupé? Où est l'éditeur qui aura les principes d'un auteur assez présents, ou des notions assez conformes aux siennes, pour ne tomber dans aucune contradiction?
N'est-ce pas même un travail presque au-dessus de ses forces que d'avoir à remarquer les contradictions qui se trouveront nécessairement entre les principes et les idées de ses associés ? S'il n'est pas de sa fonction de les lever quand elles soiit réelles , il le doit au moins quand elles ne sont qu'apparentes ; et dans le premier cas, peut-il être dispensé de les indiquer, de les faire sortir, d'en marquer la source, de montrer la roule commune que deux auteurs ont suivie, et le point de division où ils ont commencé à se séparer; de balancer leurs raisons; de proposer des observations et des expériences pour et contre ; de désigner le côté de la vérité, ou celui de la vraisemblance? Il ne mettra l'ouvrage à couvert du reproche qu'en observant expressément que ce n'est pas le dictionnaire qui se contredit, mais les sciences et les arts qui ne sont pas d'accord. S'il allait plus loin, s'il résolvait les difficultés, il serait homme de génie : mais peut-onj^exiger d'un éditeur qu'il soit homme de génie? Et ne serait-ce pas une folie que de demander qu'il fut un génie universel?
Une attention que jr, reconunanderai à l'ôditcnr qui nous succédera, et i)()ur le Ijien de l'ouvrage, et pour la sin'elé de sa personne, c'est d'envoyer aux censeurs les leuilles imprimées, et non le maimscrit. Avec cette précaution, les articles ne seront ni perdus, ni dérangés, ni supprimés ; et le paraphe du censeur, mis au bas de la feuille imprimée, sera le garant le plus sûr qu'on n'a ni ajoute'', ni altéré, ni retranché, et que l'ouvrage est resté dans l'état où il a jugé à pi-opos (pi'il s'imprimât.
Mais le nom et la IbncLion du censeur me rappellent une question importante. On a demandé s'il ne vaudrait pas mieux qu'une Encyclopédie fût permise tacitement qu'expressément approuvée ; ceux qui soutenaient l'affirmative disaient : « Alors les auteurs jouiraient de toute la liberté nécessaire pour en faire un excellent ouvrage. Combien on y traiterait de sujets importants ! Les beaux articles que le droit public fournirait! Combien d'autres qu'on pourrait imprimer à deux colonnes, dont l'une établirait le pour, et l'autre le contre ! L'historique serait exposé sans partialité, le bien loué hautement, le mal blâmé sans réserve, les vérités assurées , les doutes proposés, les préjugés détruits, et l'usage des renvois politiques fort restreint.»
Leurs antagonistes répondaient simplement : a Qu'il valait mieux sacrifier un peu de liberté que de s'exposer à tomber dans la licence; et d'ailleurs, ajoutaient-ils, telle est la constitution des choses qui nous environnent, que, si un homme extraordinaire s'était proposé un ouvrage aussi étendu que le notre, et qu'il lui eût été donné par l'Être suprême de connaître en tout la vérité, il faudrait encore, pour sa sécurité, qu'il lui fût assigné un point inaccessible dans les airs, d'où ses feuilles tombassent sur la terre. »
Puisqu'il est donc si à propos de subir la censure littéraire, on ne peut avoir un censeur trop intelligent : il faudra qu'il sache se prêter au caractère général de l'ouvrage ; voir sans intérêt ni pusillanimité; n'avoir de respect que pour ce qui est vraiment respectable ; distinguer le ton qui convient à chaque personne et à chaque sujet ; ne s'effaroucher ni des propos cyniques de Diogène, ni des termes techniques de Winslow, ni des syllogisme d'Anaxagoras ; ne pas exiger qu'on réfute, qu'on affaiblisse ou qu'on supprime, ce qu'on ne raconte qu'historiquement; sentir la différence d'un ouvrage immense et d'un
in-douze', et aimer assez la vérité, la vertu, le progrès des connaissances humaines et l'honneur de la nation, pour n'avoir en vue que ces grands objets.
. Yoilà le censeur que je voudrais. Quant à l'homme que je désirerais pour auteur, il serait ferme, instruit, honnête, véridique, d'aucun pays, d'aucune secte, d'aucun état; racontant les choses du moment où il vit, comme s'il en était à mille ans, et celles de l'endroit qu'il habite, comme s'il en était à deux mille lieues. Mais à un si digne collègue, qui faudrait-il pour éditeur? un homme doué d'un grand sens, célèbre par l'étendue de ses connaissances, l'élévation de ses sentiments et de ses idées, et son amour pour le travail ; un homme aimé et respecté par son caractère domestique et public; jamais enthousiaste, à moins que ce ne fût de la vérité, de la vertu et de l'humanité.
Il ne faut pas imaginer que le concours de tant d'heureuses circonstances ne laissât aucune imperfection dans VEncydopcdie : il y aura toujours des défauts dans un ouvrage de cette étendue. On les réparera d'abord par des suppléments, à mesure qu'ils se découvriront; mais il viendra nécessairement un temps où le public demandera lui-même une refonte générale : et comme on ne peut savoir à quelles mains ce travail important sera confié, il reste incertain si la nouvelle édition sera inférieure ou préférable à la précédente. 11 n'est pas rare de voir des ouvrages considérables, revus, corrigés, augmentés par des maladroits, dégénérer à chaque réimpression, et tomber enfin dans le mépris. Nous en pourrions citer un exemple récent, si nous ne craignions de nous abandonner au ressentiment, en croyant céder à l'intérêt de la vérité.
h'Eiicydopcdie peut aisément s'améliorer; elle peut aussi aisément se détériorer; mais le danger auquel il faudra principalement obvier et que nous aurons prévu, c'est que le soin des éditions subséquentes ne soit pas abandonné au despotisme d'une société, d'une compagnie, quelle qu'elle puisse être. Nous avons annoncé, et nous en attestons nos contemporains et la postérité, que le moindre inconvénient qui pût en arriver, ce serait qu'on supprimât des choses essentielles; qu'on multipliât à l'infini le nombre et le volume de celles qu'il faudrait supprimer; que l'esprit de corps, qui est ordinairement petit,
ENFANCK l)K .1 KSI'S-CII IMST. (Filles dk l') 503
jaloux, cnncenliv, inlbctàl la niasse de l'ouvrago ; que les arts 1'iiss(mU néf^lifijr's; qu'une nial.ièrc d'un intérêt passager étouiïât les autres, et que V/ùici/r/ojx'dic suhil le sort de tant d'ouvrages de controverse. Lorsque; les catholiques et les protestants, las de disputes et rassasiés (rinjincs, j)rireMt le parti du silence et du repos, on vit en un instant une loide de livres vantés (Iis[)araître et tomber dans l'oubli, comme on voit tomber au fond d'un vaisseau le sédiment d'une fermentation qui s'ai)aise.
\oilà les premières idées qui se sont ollertes à mon esprit sin- le projet d'un Dictionnaire universel et raisonné de la connaissance humaine; sur sa possibilité, sa fin, ses matériaux, l'ordonnance générale et particulière de ces matériaux, le style, la méthode, les renvois, la nomenclature, le manuscrit, les auteurs, les censeurs, les éditeurs et le typographe.
Si l'on pèse l'importance de ces objets, on s'apercevra facilement qu'il n'y en a aucun qui ne fournît la matière d'un discours fort étendu ; que j'ai laissé plus de choses à dire que je n'en ai dites; et que peut-être la prolixité et l'adulation ne seront pas au nombre des défauts qu'on pourra me reprocher.
ENFANCE DE JÉSUS-CFIRIST (Filles de l'). {Ilist. ccdcs.) Congrégation dont le but était l'institution déjeunes fdles et le secours des malades. On n'y recevait point de veuves; on n'épousait la maison qu'après deux ans d'essai; on ne renonçait point aux biens de famille en s' attachant à l'institut : il n'y avait que les nobles qui pussent être supérieures. Quant aux autres emplois, les roturières y pouvaient prétendre ; il y en avait cependant plusieurs d'abaissées à la condition de suivantes, de femmes de chambre et de servantes. Cette communauté bizarre commença à Toulouse en 1657. Ce fut un chanoine de cette ville qui lui donna dans la suite des règlements qui ne réparèrent rien; on y observa au contraire d'en bannir les mots de dortoir, de chauffbir^ de réfectoire, et autres qui sentent le monastère. On ne s'appelait point sœurs. Les fdlcs de V enfance de Jésus prenaient des laquais, des cochers; mais il fallait que ceux-ci fussent mariés, et que les autres n'eussent point servi de filles dans le monde. Elles ne pouvaient choisir un régulier pour confesseur. Le chanoine de Toulouse soutenant contre toute remontrance la sagesse profonde de ses règlements, et n'en voulant pas démordre, le roi Louis XIV cassa l'institut et renvoya
les filles de Venfance de Jésus-Chrisl chez leurs parents. Elles avaient alors cinq ou six établissements, tant en Provence qu'en Languedoc.
EiXFAMS {flîst. anc). Ils étaient ou légitimes, ou naturels et illégitimes. Les légitimes étaient nés d'un ou de plusieurs mariages; les illégitimes étaient ou d'une concubine, ou d'une fille publique, ou d'une fille ou d'une veuve galante, ou d'une femme mariée à un autre, et adultérins, ou d'une proche parente, et incestueux.
Les Juifs désiraient une nombreuse famille; la stérilité était en opprobre. On disait d'un homme qui n'avait point d'enfants : I\on est œdifcator, scd dissipator. On mettait le nouveau-né à terre, le père le levait, il était défendu d'en celer la naissance; on le lavait, on l'enveloppait dans des langes. Si c'était un garçon, le huitième jour il était circoncis. On faisait un grand repas le jour qu'on le sevrait. Lorsque son esprit commençait à se développer, on lui parlait de la loi; à cinq ans, il entrait dans les écoles publiques : on le conduisait à douze ans aux fêtes de Jérusalem ; on l'accoutumait au jeûne; on lui donnait un talent. A treize ans, on l'assujettissait à la loi ; il devenait ensuite majeur. Les filles apprenaient le ménage de leur mère, elles ne sortaient jamais seules; elles étaient toujours voilées ; elles n'étaient point obligées à s'instruire de la loi. Les enfants étaient tenus sous une obéissance sévère. S'ils s'échappaient jusqu'à maudire leurs parents, ils étaient lapidés. L'enfant qui perdait son père pendant la minorité était mis en tutelle : lorsqu'il était devenu majeur, il était tenu d'observer les six cent treize préceptes de Moïse. Le père déclarait sa majorité en présence de dix témoins; alors il devenait son maître; mais il ne pouvait contracter juridiquement avant l'âge de vingt ans. Tout le bien du père passait à ses enfants mâles. Les filles étaient dotées par leurs frères, pour qui c'était un si grand devoir qu'ils se privaient quelquefois du nécessaire ; la dot était communément de la dixième partie du bien paternel. Au défaut d'enfants mâles, les filles étaient héritières ; on comptait les hermaphrodites au nombre des filles. Un père réduit à la dernière indigence pouvait vendre sa fille, si elle était mineure, et qu'il y eût apparence de mariage entre elle et l'acheteur ou le fils de l'acheteur ; alors l'acheteur ne l'abaissait à aucun ser-
vice bas et vil ; ce n'était point, imc esclave, elle vivait lihic, (!t on lui faisait des dons convenables.
Chez les Grecs, un enfant était légitime et mis au nombre des citoyens, lorsqu'il était né d'une citoyenne, excepté chez les Athéniens, où le père et la mère devaient être citoyens et légitimes. On pouvait celer la naissance des fdles, mais non celle tles garçons. ALacédémone, on présentait les en fa ni, faux anciens et au\ magistrats, (jui Taisaient jeter dans l'Apothète ceux en qui ils remarquaient quebjue défaut de conformation. 11 était défendu, sous peine de mort, chez les Thébains, de céler un enfant. S'il arrivait qu'un père lut trop pauvre pour nourrir son enfant, il le portait au magistrat qui le faisait élever, et dont il devenait l'esclave ou le domestique. Cependant la loi enjoignait à tous indistinctement de se marier; elle punissait à Sparte, cl ceux qui gardaient trop longtemps le célibat, et ceux qui le gardaient toujours. On honorait ceux qui avaient beaucoup d'enfants. Les mères nourrissaient, à moins qu'elles ne devinssent enceintes avant le temps de sevrer ; alors on prenait deux nourrices. Lorsqu'un enfant mâle était né dans une maison, on mettait à la porte une couronne d'olivier; on y attachait de la laine, si c'était une fille. A Athènes, aussitôt que Venfant était né, on l'allait déclarer au magistrat, et il était inscrit sur des registres destinés à cet usage ; le huitième jour, on le promenait autour des foyers; le dixième, on le nommait et l'on régalait les conviés à cette cérémonie; lorsqu'il avançait en âge, on l'appliquait h quelque chose d'utile. On resserrait les filles; on les assujettissait à une diète austère, on leur donnait des corps très-étroits, pour leur faire une taille mince et légère : on leur apprenait à filer et à chanter. Les garçons avaient des pédagogues qui leur montraient les beaux-arts, la morale, la musique, les exercices des armes, la danse, le dessin, la peinture, etc. Il y avait un âge avant lequel ils ne pouvaient se marier; il leur fallait alors le consentement de leurs parents, ils en étaient les héritiers ab intestat.
Les Romains accordaient au père trente jours pour déclarer la naissance de son enfant; on l'annonçait de la province par des messagers. Dans les commencements on n'inscrivait sur les registres publics que les enfants des familles distinguées. L'usage de faire un présent au temple de Junon Lucine était
très-ancien ; on le trouve institué sous Servius Tullius. Les bonnes mères élevaient elles-mêmes leurs filles : on confiait les garçons à des pédagogues qui les conduisaient aux écoles et les ramenaient à la maison ; ils passaient des écoles dans les gymnases, où ils se trouvaient dès le lever du soleil, pour s'exercer à la course, à la lutte, etc. Ils mangeaient à la table de leurs parents ; ils étaient seulement assis et non couchés ; ils se baignaient séparément. 11 était honorable pour un père d'avoir l)eaucoup (^enfants : celui qui en avait trois vivants dans Rome, ou quatre vivants dans l'enceinte de l'Italie, ou cinq dans les provinces, était dispensé de tutelle. Il fallait le consentement des parents pour se marier ; et les enfants n'en étaient dispensés que dans certains cas. Ils pouvaient être déshérités. Les centumvirs furent chargés d'examiner les causes d'exhérédation ; et ces affaires étaient portées devant les préleurs, qui les décidaient. L'exhérédation ne dispensait point V enfant de porter le deuil. Si la conduite d'un enfant était mauvaise, le père était en droit ou de le chasser de sa maison, ou de l'enfermer dans ses terres, ou de le vendre, ou de le tuer; ce qui toutefois ne pouvait pas avoir lieu d'une manière despotique.
Chez les Germains, à peine Venfant était-il né, qu'on le portait à la rivière la plus voisine ; on le lavait dans l'eau froide ; la mère le nourrissait ; quand on le sevrait, ce qui se faisait assez tard, on l'accoutumait à une diète dure et simple ; on le laissait en toute saison aller nu parmi les bestiaux ; il n'était aucunement distingué des domestiques, ni par conséquent eux de lui ; on ne l'en séparait que quand il commençait à avancer en âge; l'éducation continuait toujours d'être austère; on le nourrissait de fruits crus, de fromage mou, d'animaux fraîchement tués, etc., on l'exerçait à sauter nu parmi des épées et des javelots. Pendant tout le temps qu'il avait passé à garder les troupeaux, une chemise de lin était tout son vêtement, et du pain bis toute sa nourriture. Ces mœurs durèrent longtemps. Charlemagne faisait monter ses enfants à cheval, ses fils chassaient et ses filles filaient. On attendait qu'ils eussent le tempérament formé et l'esprit mùr avant que de les marier. 11 était honteux d'avoir eu commerce avec une femme avant l'âge de vingt ans. On ne peut s'empêcher de trouver dans
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la comparaison de ces inuans et des nôtres la dilTc-rcncc de la constitution des liomniesde ces temps et des hommes d'aujourd'hui. Les Germains étaient forts, infalif^ables, vaiUants, robustes, chasseurs, fj;uerriers, etc. De toutes ces qualités il no nous reste que celles f[ui se soutiennent |)ar le point (riioniicur et l'esprit national. Les autres, auxquelles on exhorterait inutilement, telles que la force du corps, sont presque entièrement perdues; et elles iront toujours en s'affaiblissant, à moins que les mœurs ne changent, ce qui n'est pas à présumer.
ENFONGLR, v. act. [Cram.). C'est déplacer dans un corps d'une forme donnée une certaine portion de sa surface, de manière que les parties de cette portion soient, après le déplacement, plus voisines d'un point quelconque pris au dedans du corps qu'elles ne l'étaient auparavant. La dillérence qu'il y a entre enfoncer et creuser, c'est que pour enfoncer, il ne s'agit pas d'enlever au corps quelques-unes de ses parties, au lieu qu'il faut lui en enlever pour le creuser. D'ailleurs l'action d'enfoncer suppose de la part du corps plus de résistance que l'action de creuser ; on enfonce une porte, on creuse un fossé.
ËPHÉMÉRIES, s. f. pi. {/list. anc). Les prêtres des Juifs étaient distribués en éplièméries : il y en avait huit, quatre des descendants d'Éléazar, quatre de ceux d'Ithamar. Cette division était celle de Moïse, selon quelques auteurs; d'autres prétendent qu'il en avait institué seize, auxquelles David en avait ajouté huit. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y avait sous ce roi vingt-quatre cphéméries de prêtres; seize de la postérité d'Éléazar, huit de celle d'Ithamar'; chaque éphcmcrie vaquait au service divin pendant une semaine, h' cphémérie était sousdivisée en six familles ou maisons qui avaient chacune leur jour et leur rang, excepté le jour du sabbat qui occupait Véphéméric entière. Un prêtre, pendant sa semaine de service, ne pouvait coucher avec sa femme, boire du vin ou se faire raser, etc.; la famille ou maison de service ne buvait point de vin, pas même pendant la nuit. Comme les prêtres étaient répandus dans toute la contrée, ceux dont la semaine approchait se mettaient en chemin pour Jérusalem ; ils se faisaient raser en arrivant; ils se baignaient ensuite : ceux qui demeuraient trop loin restaient chez eux, où ils s'occupaient à lire l'Ecriture dans les synagogues, à prier, à jeûner : leur absence ne
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causait aucun trouble dans le service divin, parce qu'une cphcmérie était souvent de plus de cinq mille hommes ; d'où l'on voit que sous David le temple était desservi par cent vingt mille hommes et davantage. Ceux qui se rendaient à Jérusalem entraient dans le temple le soir que leur service commençait : lorsque l'holocauste du soir était oITert, et que tbut était disposé pour le service du lendemain, Vcplinncrie en exercice sortait et faisait place à la suivante. Tout le corps des lévites était aussi divisé en cpliémcrica^ et Vcplicmérie en familles ou maisons ; ces cphêméries faisaient le service divin dans le même ordre que les prêtres, et dans les grandes solennités, les six maisons des lévites étaient occupées ainsi que celles des prêtres.
ÉPICURÉISME ou Épicurisme, s. m. {Ilist. de la Philosophie). La secte éléatique donna naissance à la secte épicurienne. Jamais philosophie ne fut moins entendue et plus calomniée que celle d'Epinwe. On accusa ce philosophe d'athéisme, quoiqu'il admît l'existence des dieux, qu'il fréquentât les temples, et qu'il n'eût aucune répugnance à se prosterner aux pieds des autels. On le regarda comme l'apologiste de la débauche, lui dont la vie était une pratique continuelle de toutes les vertus, et surtout de la tempérance. Le préjugé fut si général, qu'il faut avouer, à la honte des stoïciens qui mirent tout en œuvre pour le répandre, que les Epicuriens ont été de très-honnêtes gens qui ont eu la plus mauvaise réputation. Mais afin qu'on puisse porter un jugement éclairé de la doctrine cVÉpicurc, nous introduirons ce philosophe même, entouré de ses disciples, et leur dictant ses leçons à l'ombre des arbres qu'il avait plantés. C'est donc lui qui va parler dans le reste de cet article , et nous espérons de l'équité du lecteur qu'il voudra bien s'en souvenir. La seule chose que nous nous permettrons, c'est de jeter entre ses principes quelques-unes des conséquences les plus immédiates qu'on en peut déduire.
De la philosophie en général. L'homme est né pour penser et pour agir, et la philosophie est faite pour régler l'entendement et la volonté de l'homme ; tout ce qui s'écarte de ce but est frivole. Le bonheur s'acquiert par l'exercice de la raison, la pratique de la vertu, et l'usage modéré des plaisirs ; ce qui suppose la santé du corps et de l'âme. Si la plus impor-
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tante des coiiiiaissaïK-o.s est de ce qu'il faiil rviter et faire, le jriine liomiiie ne piMit se livrer Irop lot a l'élude de la pliiloso])liic, et le vieillard y renoncer trop tard. Je distingue entre mes disciples trois sortes de caractères : il y a des hommes, tels que moi, qu'aucun obstacle ne rebute, et qui s'avancent seuls et d'un mouvement qui leur est propre vers la vérité, la vertu et la félicité; des hommes, tels que Métrodore, qui ont besoin d'un exemple qui les encourage ; et d'autres, tels qu'llermaque, à ([ui il faut faire une espèce de violence. Je les aime et les estime tous. Oh! mes amis! y a-t-il quelque chose de plus ancien que la vérité? La vérité n'était-elle pas avant tous les philosophes? Le philosophe méprisera donc toute autorité et marchera droit à la vérité, écartant tous les fantômes vains qui se présenteront sur sa route, et l'ironie de Socrate et la volupté ôHEpicure. Pourquoi le peuple reste-t-il plongé dans l'erreur ? c'est qu'il prentl des noms pour des preuves. Faitesvous des principes; qu'ils soient en petit nombre, mais féconds en conséquences. Ne négligeons pas l'étude de la nature, mais appliquons-nous particulièrement à la science des mœurs. De quoi nous servirait la connaissance approfondie des êtres qui sont hors de nous, si nous pouvions, sans cette connaissance, dissiper la crainte, obvier à la douleur, et satisfaire à nos besoins ? L'usage de la dialectique poussé à l'excès dégénère dans l'art de semer d'épines toutes les sciences : je hais cet art. La véritable logique peut se réduire à peu de règles. Il n'y a dans la nature que les choses et nos idées; et conséquemment il n'y a que deux sortes de vérités, les unes d'existence, les autres d'induction. Les vérités d'existence appartiennent aux sens; celles d'induction, à la raison. La précipitation est la source principale de nos erreurs. Je ne me lasserai donc point de vous dire : attendez. Sans l'usage convenable des sens, il n'y a point d'idées ou de prénotions ; et sans prénotions, il n'y a ni opinion ni doute. Loin de pouvoir travailler à la recherche de la vérité, on n'est pas même en état de se faire des signes. Multipliez donc les prénotions par un usage assidu de vos sens; étudiez la valeur précise des signes que les autres ont institués, et déterminez soigneusement la valeur de ceux que vous instituerez. Si vous vous résolvez à parler, préférez les expressions les plus simples et les plus communes, ou crai-
510 ÉPIGURÉISME.
gnez de n'être point entendus, et de perdre le temps à vous interpréter vous-mêmes. Quand vous écouterez, appliquez-vous à sentir toute la force des mots. C'est par un exercice habituel de ces principes que vous parviendrez à discerner sans effort le vrai, le faux, l'obscur et l'ambigu. Mais ce n'est pas assez que vous sachiez mettre de la vérité dans vos raisonnements, il faut encore que vous sachiez mettre de la sagesse dans vos actions. En général, quand la volupté n'entraînera aucune peine à sa suite, ne balancez pas à l'embrasser ; si la peine qu'elle entraînera est moindre qu'elle, embrassez-la encore : embrassez même la peine dont vous vous promettrez un grand plaisir. Vous ne calculerez mal que quand vous vous abandonnerez à une volupté qui vous causera une trop grande peine, ou qui vous privera d'un plus grand plaisir.'
De la jjJtysiologie en général . Quel but nous proposeronsnous dans l'étude de la physiologie, si ce n'est de connaître les causes générales des phénomènes, afin que, délivrés de toutes vaines terreurs, nous nous abandonnions sans remords à nos appétits raisonnables; et qu'après avoir joui de la vie, nous la quittions sans regret? Il ne s'est rien fait de rien. L'univers a toujours été et sera toujours. Il n'existe que la matière et le vide; car on ne conçoit aucun être mitoyen. Joignez à la notion du vide l'impénétrabilité, la figure et la pesanteur, et vous aurez l'idée de la matière. Séparez de l'idée de matière les mêmes qualités, et vous aurez la notion du vide. La nature considérée, abstraction faite de la matière, donne le vide; le vide occupé donne la notion du lieu ; le lieu traversé donne l'idée de région. Qu'entendrons-nous par l'espace, sinon le vide considéré comme étendu ? La nécessité du vide est démontrée par elle-même; car sans vide, où les corps existeraientils? où se mouveraient-ils? Mais qu'est-ce que le vide? est-ce une qualité? est-ce une chose? Ce n'est point une qualité. Mais si c'est une chose, c'est donc une chose corporelle? il n'en faut pas douter. Cette chose uniforme, homogène, immense, éternelle, traverse tous les corps sans les altérer, les détermine, marque leurs limites, et les y contient. L'univers est l'agrégat de la matière et du vide. La matière est infinie, le vide est infini : car si le vide était infini et la matière finie, rien ne retiendrait les corps et ne bornerait leurs écarts : les perçus-
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sioiis et les ['(''percussions (•csscraiciil ; vA rniiivcrs, loin de Ibrincr un tout, ne serait dans ([iielqup, iiistaiil de la diiice rpii siiivi'a qu'un amas de corps isolés, et poidus dans riiiiiiicnsité (le l'espace. Si au contraire la matière était infinie et le vidi; fini, il y aurait des corps qui ne seraient pas dans l'espace, ce (|ui est absurde. Nous n'appliquerons donc à l'univers aucune (le ces expressions par lescpielles nous distinguons des dini(;iisions et nous déterminons des points dans les cor[)s finis. L'univers est immobile, parce (ju'il n'y a point d'espace au delà. 11 est immuable, parce qu'il n'est susceptible ni d'accroissement ni de diminution. Il est éternel, puisqu'il n'a point connnencé, et qu'il ne finira point. Cependant les êtres s'y meuvent, des lois s'y exécutent, des phénomènes s'y succédeut. Entre ces phénomènes les uns se produisent, d'autres durent, et d'autres passent ; mais ces vicissitudes sont relatives aux parties et non au tout. La seule conséquence qu'on puisse tirer des générations et des destructions, c'est qu'il y a des éléments dont les êtres sont engendrés, et dans lesquels ils se résolvent. On ne conçoit ni formation ni résolution, sans l'idée de composition, et l'on n'a point l'idée de composition, sans admettre des particules simples, primitives et constituantes. Ce sont ces particules que nous appellerons atomes. L'atome ne peut ni se diviser, ni se simplifier, ni se résoudre; il est essentiellement inaltérable et fini : d'où il s'ensuit que dans un composé fini, quel quil soit, il n'y a aucune sorte d'infini ni en grandeur, ni en étendue, ni en nombre. Homogènes, eu égard à leur solidité et à leur inaltérabilité, les atomes ont des qualités spécifiques qui les différencient. Ces qualités sont la grandeur, la figure, la pesanteur, et toutes celles qui en émanent, telles que le poli et l'anguleux. Il ne faut pas mettre au nombre de ces dernières le chaud, le froid, et d'autres semblables ; ce serait confondre des qualités immuables avec des effets momentanés. Quoique nous assignions à l'atome toutes les dimensions du corps sensible, il est cependant plus petit qu'aucune portion de matière imaginable : il échappe à nos sens, dont la portée est la mesure de l'imaginable, soit en petitesse, soit en grandeur. C'est par la différence des atomes que s'expliqueront la plupart des phénomènes relatifs aux sensations et aux passions. La diversité de figure étant une suite
nécessaire de la diversité de grandeur, il ne serait pas impossible que dans tout cet univers il n'y eût pas un composé parfaitement égal à un autre. Quoiqu'il y ait des atomes, les uns anguleux, les autres crochus, leurs pointes ne s'émoussent point, leurs angles ne se brisent jamais. Je leur attribue la pesanteur comme une qualité essentielle, parce que se mouvant actuellement, ou tendant à se mouvoir, ce ne peut être qu'en conséquence d'une force intrinsèque, qu'on ne peut ni concevoir ni appeler autrement que pondcralion. L'atome a deux mouvements principaux ; un mouvement de chute ou de pondération qui l'emporte ou qui l'emporterait sans le concours d'aucune action étrangère, et le choc ou le mouvement de réflexion qu'il reçoit à la rencontre d'un autre. Cette dernière espèce de mouvement est variée selon l'infinie diversité des masses et des directions. La première étant une énergie intrinsèque de la matière, c'est elle qu'il faut regarder comme la conservatrice du mouvement dans la nature, et la cause éternelle des compositions. La direction générale des atomes emportés par le mouvement de pondération n'est point parallèle, elle est un peu convergente ; c'est à cette convergence qu'il faut rapporter les chocs, les cohérences, les compositions d'atomes, la formation des corps, l'ordre de l'univers avec tous ses phénomènes. Mais d'où naît cette convergence? de la diversité originelle des atomes, tant en masse qu'en figure, et qu'en force pondérante. Telle est la vitesse d'un atome et la non résistance du vide, que si l'atome n'était arrêté par aucun obstacle, il parcourrait le plus grand espace intelligible dans le temps le plus petit. En effet, qu'est-ce qui le retarderait ? Qu'est-ce que le vide eu égard au mouvement? Aussitôt que les atomes combinés ont formé un composé, ils ont dans ce composé, et le composé a dans l'espace différents mouvements, différentes actions, tant intrinsèques qu'extrinsèques, tant au loin que dans le lieu. Ce qu'on appelle communément des éléments sont des composés d'atomes; on peut regarder ces composés comme des principes, mais non premiers. L'atome est la cause première par qui tout est, et la matière première dont tout est. 11 est actif essentiellement et par lui-même. Cette activité descend de l'atome à l'élément, de l'élément au composé, et varie selon toutes les compositions possibles. Mais toute
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aclivilc' produit ou le mouvcincnl local, ou la tendance. Voilà le principe universel des destructions et des régénérations. Les vicissitudes des composés ne sont que des modes du mouvement, et des suites de l'activité essentielle des atomes qui les constituent. Combien de fois n'a-t-on pas attribué à des causes imaginaires les effets de cette activité qui peut, selon les occurrences, porter les portions d'un être h des distances immenses, ou se terminer à des ébranlements, à des translations imperceptibles? C'est elle qui change le doux en acide, le mou en dur, etc. Et même, qu'est-ce que le destin, sinon l'universalité des causes ou des activités propres de l'atome, considéré ou solitairement, ou en composition avec d'autres atomes? Les qualités essentielles connues des atomes ne sont pas en grand nombre ; elles suffisent cependant pour l'infinie variété des qualités des composés. De la séparation des atomes plus ou moins grande, naissent le dense, le rare, l'opaque, le transparent : c'est de là qu'il faut déduire encore la fluidité, la liquidité, la dureté, la mollesse, le volume, etc. D'oii ferons- nous dépendre la figure , sinon des parties composantes ; et le poids, sinon de la force intrinsèque de pondération? cependant à parler avec exactitude, il n'y a rien qui soit absolument pesant ou léger. Il faut porter le même jugement du froid et du chaud. Mais qu'est-ce que le temps? C'est dans la nature une suite d'événements; et dans notre entendement, une notion qui est la source de mille erreurs. Il faut porter le même jugement de l'espace. Dans la nature, sans corps point d'espace; sans événements successifs, point de temps. Le mouvement et le repos sont des états dont la notion est inséparable en nous de celles de l'espace et du temps. Il n'y aura de productions nouvelles dans la nature qu'autant que la composition diverse des atomes en admettra. L'atome incréé et inaltérable est le principe de toute génération et de toute corruption. Il suit de son activité essentielle et intrinsèque qu'il n'y a nul composé qui soit éternel : cependant il ne serait pas absolument impossible qu'après notre dissolution, il ne se fît une combinaison générale de toute la matière, qui restituât à l'univers le même aspect qu'il a, ou du moins une combinaison partielle des éléments qui nous constituent, en conséquence de laquelle nous ressusciterions ; mais ce serait sans mémoire du XIV. 33
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passé. La mémoire s'éteint au moment de la destruction. Le monde n'est qu'une petite portion de l'univers dont la faiblesse de nos sens a fixé les limites; car l'univers est illimité. Considéré relativement à ses parties et à leur ordre réciproque, le monde est un ; il n'a point d'âme : ce n'est donc point un dieu; sa formation n'exige aucune cause intelligente et suprême. Pourquoi recourir à de pareilles causes dans la philosophie, lorsque tout a pu s'engendrer el peut s'expliquer par le mouvement, la matière, et le vide ? Le monde est l'effet du hasard, et non l'exécution d'un dessein. Les atomes se sont mus de toute éternité. Considérés dans l'agitation générale d'où les êtres devaient éclore dans le temps, c'est ce que nous avons nommé le chaos '^ considérés après que les natures furent écloses, et l'ordre introduit dans cette portion de l'espace, tel que nous l'y voyons, c'est ce que nous avons appelé le monde : ce serait un préjugé que de concevoir autrement l'origine de la terre, de la mer, et des cieux. La combinaison des atomes forma d'abord les semences générales ; ces semences se développèrent, et tous les animaux, sans en excepter l'homme, furent produits seuls, isolés. Quand les semences furent épuisées, la terre cessa d'en produire, et les espèces se perpétuèrent par différentes voies de génération. Gardons-nous bien de rapporter à nous les transactions de la nature ; les choses se sont faites, sans qu'il y eût d'autre cause que l'enchaînement universel des êtres matériels qui travaillât, soit à notre bonheur, soit à notre malheur. Laissons là aussi les génies et les démons; s'ils étaient, beaucoup de choses ou ne seraient pas, ou seraient autrement. Ceux qui ont imaginé ces natures n'étaient point philosophes, et ceux qui les ont vues n'étaient que des visionnaires. Mais si le monde a commencé, pourquoi ne prendrait-il pas une fin? n'est-ce pas un tout composé? n'est-ce pas un composé fini? l'atome n'a-t-il pas conservé son^ activité dans ce grand composé, ainsi que dans sa portion la plus petite? cette activité n'y est-elle pas également un principe d'altération et de destruction? Ce qui révolte notre imagination, ce sont les fausses mesures que nous nous sommes faites de l'étendue et du temps; nous rapportons tout au point de l'espace que nous occupons, et au court instant de notre durée. Mais pour juger de notre monde, il faut le comparer à l'immensité de l'univers et à
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l'élcniiU' (les temps : alors ce gloht', cùl-il mille fois plus d'ôlendue, rentrera dans la loi générale, et nous le verrons soumis à tous les accidents de la molrcule. Il n'y a d'inuriuahle, d'iiiaKérable, d'rternel, que l'atome; les mondes passeront, l'atome i-estera Wl ([u'il est. La pliiialité des mondes n'a rien (jui répugne, il peut y avoir des mondes semblables au nôtre : il peut y en avoir de dilTérents. 11 faut les considérer comme de grands tourbillons appuyés les uns contre les autres, qui en resserrent entre eux de plus petits, et qui remplissent ensemble le vide infini. Au milieu du mouvement général qui produisit le notre, cet amas d'atomes que nous appelons terre occupa le centre; d'autres amas allèrent former le ciel et les astres qui l'éclairent. Ne nous en laissons pas imposer sur la chute des graves : les graves n'ont point de centre commun; ils tombent parallèlement. Concluons-en l'absurdité des antipodes. La terre n'est point un corps sphérique; c'est un grand disque que l'atmosphère tient suspendu dans l'espace : la terre n'a point d'âme ; ce n'est donc point une divinité. C'est à des exhalaisons souterraines, à des chocs subits, à la rencontre de certains éléments opposés, à l'action du feu, qu'il faut attribuer ses tremblements. Si les fleuves n'augmentent point les mers, c'est que relativement à ces volumes d'eaux, à leurs immenses réservoirs, et à la quantité de vapeurs que le soleil élève de leur surface, les fleuves ne sont que de faibles écoulements. Les eaux de la mer se répandent dans toute la masse terrestre, l'arrosent, se rencontrent, se rassemblent, et viennent se précipiter derechef dans les bassins d'où elles s'étaient extravasées : c'est dans cette circulation qu'elles sont dépouillées de leur amertume. Les inondations du Nil sont occasionnées par des vents étésiens qui soulèvent la mer aux embouchures de ce fleuve , y accumulent des digues de sable, et le font refluer sur lui-même. Les montagnes sont aussi anciennes que la terre. Les plantes ont de commun avec les animaux, qu'elles naissent, se nourrissent, s'accroissent, dépérissent et meurent, mais ce n'est point une âme qui les vivifie ; tout s'exécute dans ces êtres par le mouvement et l'interposition. Dans les animaux, chaque organe élabore une portion de semence et la transmet à un réservoir commun : de là cette analogie propre aux molécules séminales, qui les sépare, les distribue, les dispose chacune à former une
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partie semblable à celle qui l'a préparée, et toutes à engendrer un animal semblable. Aucune intelligence ne préside à ce mécanisme. Tout s'exécutant comme si elle n'existait point, pourquoi donc en supposerions-nous l'action ? Les yeux n'ont point été faits pour voir ni les pieds pour marcher; mais l'animal a eu des pieds et il a marché, des yeux et il a vu. L'âme humaine est corporelle; ceux qui assurent le contraire ne s'entendent pas et parlent sans avoir d'idées. Si elle était incorporelle comme ils le prétendent, elle ne pourrait ni agir ni souffrir; son hétérogénéité rendrait impossible son action sur le corps. Recourir à quelque principe immatériel, afin d'expliquer cette action, ce n'est pas résoudre la difficulté , c'est seulement la transporter à un autre objet. S'il y avait dans la nature quelque être qui pût changer les natures, la vérité ne serait plus qu'un vain nom : or, pour qu'un être immatériel fût un instrument applicable à un corps, il faudrait changer la nature de l'un ou de l'autre. Gardons-nous cependant de confondre l'âme avec le reste de la substance animale. L'âme est un composé d'atomes si unis, si légers, si mobiles, qu'elle peut se séparer du corps sans qu'il perde sensiblement de son poids. Ce réseau, malgré son extrême subtilité, a plusieurs qualités distinctes; il est aérien, igné, mobile et sensible. Répandu dans tout le corps, il est la cause des passions, des actions, des mouvements, des facultés, des pensées, et de toutes les autres fonctions, soit spirituelles, soit animales; c'est lui qui sent, mais il tient cette puissance du corps. Au moment où l'âme se sépare du corps, la sensibilité s'évanouit, parce que c'était le résultat de leur union. Les sens ne sont qu'un toucher diversifié; il s'écoule sans cesse des corps mêmes, des simulacres qui leur sont semblables, et qui viennent frapper nos sens. Les sens sont communs à l'homme et à tous les animaux. La raison peut s'exercer, même quand les sens se reposent. J'entends par Vcsprit, la portion de l'âme la plus déliée. L'esprit est diffus dans toute la substance de l'âme, comme l'âme est diffuse dans toute la substance du corps; il lui est uni; il ne forme qu'un être avec elle; il produit ses actes dans des instants presque indivisibles; il a son siège dans le cœur : en effet c'est de là qu'émanent la joie, la tristesse, la force, la pusillanimité, etc. L'âme pense, comme l'œil voit, par des simulacres ou des idoles; elle est affectée de deux
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sentiments génr-raiix , la peine, et le plaisir. Tmiihloz l'état naturel des parties du corps, et vous produirez la douleur; restituez les parties du corps dans leur état naturel, et vous ferez éclore le plaisir. Si ces parties au lieu d'osciller pouvaient demeurer eu repos, ou nous cesserions de sentir, ou, fixés dans un état de paix inaltérable, nous éprouverions peut-être la plus voluptueuse de toutes les situations. De la peine et du plaisir naissent le désir et l'aversion. L'âme en général s'épanouit et s'ouvre au plaisir; elle se flétrit et se resserre à la peine. Vivre, c'est éprouver ces motivemenls alternatifs. Les passions varient selon la combinaison des atomes qui composent le tissu de l'àme. Les idoles viennent frapper le sens; le sens éveille l'imagination; l'imagination excite l'âme, et l'âme fait mouvoir le corps. Si le corps tombe d'aiïaiblissement ou de fatigue, l'âme accablée ou distraite succombe au sommeil. L'état où elle est obsédée de simulacres errants qui la tourmentent ou qui l'amusent involontairement est ce que nous appellerons Vinaouune ou le rêve, selon le degré de conscience qui lui reste de son état. La mort n'est que la cessation de la sensibilité. Le corps dissous, l'âme est dissoute; ses facultés sont anéanties; elle ne pense plus; elle ne se ressouvient point; elle ne souffije ni n'agit. La dissolution n'est pas une annihilation ; c'est seulement une séparation de particules élémentaires. L'âme n'était pas avant la formation du corps, pourquoi serait-elle après sa destruction? Conuue il n'y a plus de sens après la mort, l'âme n'est capable ni de peine, ni de plaisir. Loin de nous donc la fable des enfers et de l'élysée, et tous ces récits mensongers dont la superstition effraie les méchants qu'elle ne trouve pas assez punis par leurs crimes mêmes, où repaît les bons qui ne se trouvent pas assez récompensés par leur propre vertu. Concluons, nous, que l'étude de la nature n'est point superflue, puisqu'elle conduit l'homme à des connaissances qui assurent la paix dans son âme, qui alïVanchissent son esprit de toutes vaines terreurs, qui l'élèvent au niveau des dieux, et qui le ramènent aux seuls vrais motifs qu'il ait de remplir ses devoirs. Les astres sont des amas de feu. Je compare le soleil à un corps spongieux, dont les cavités immenses sont pénétrées d'une matière ignée, qui s'en élance en tout sens. Les corps célestes n'ont point d'âme : ce ne sont donc point des dieux. Parmi ces
corps, il y en a de fixes et d'errants : on appelle ces derniers planètes. Quoiqu'ils nous semblent tous sphériques, ils peuvent être ou des cylindres, ou des cônes, ou des disques, ou des portions quelconques de sphère; toutes ces figures et beaucoup d'autres ne répugnent point avec les phénomènes. Leurs mouvements s'exécutent, ou en conséquence d'une révolution générale du ciel qui les emporte, ou d'une translation qui leur est propre et dans laquelle ils traversent la vaste étendue des cieux qui leur est perméable. Le soleil se lève et se couche, en montant sur l'horizon et descendant au-dessous, ou en s'allumant à l'orient et s'éteignant à l'occident, consumé et reproduit journellement. Cet astre est le foyer de notre monde : c'est de là que toute la chaleur se répand ; il ne faut que quelques étincelles de ce feu pour embraser toute notre atmosphère. La lune et les planètes peuvent briller ou de leur lumière propre, ou d'une lumière empruntée du soleil ; et les éclipses avoir pour cause , ou l'extinction momentanée du corps éclipsé, ou l'interposition d'un corps qui l'éclipsé. S'il arrive à une planète de traverser des régions pleines de matières contraires au feu et à la lumière, ne s' éteindra- t-elle pas? ne sera-t-elle pas éclipsée? Les nuées sont ou des masses d'un air condensé par l'action des vents, ou des amas d'atomes qui se sont accumulés peu à peu, ou des vapeurs élevées de la terre et des mers. Les vents sont ou des courants d'atomes dans l'atmosphère, ou peut-être des souffles impétueux qui s'échappent de la terre et des eaux, ou même une portion d'air mise en mouvement par l'action du soleil. Si des molécules ignées se réunissent, forment une masse, et sont pressées dans une nuée, elle feront effort en tout sens pour s'en échapper, et la nuée ne s'entrouvrira point sans éclair et sans tonnerre. Quand les eaux suspendues dans l'atmosphère seront rares et éparses, elles retomberont en pluie sur la terre, ou par leur propre poids, ou par l'agitation des vents. Le même phénomène aura lieu quand elles formeront des masses épaisses, si la chaleur vient à les raréfier, ou les vents à les disperser. Elles se mettent en gouttes, en se rencontrant dans leur chute : ces gouttes, glacées ou par le fi'oid ou par le vent, forment de la grêle. Le même phénomène aura lieu, si quelque chaleur subite vient à résoudre un nuage glacé. Lorsque le soleil se trouve dans une opposition parti-
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culièrc avec un niiaf^o ([u'il fi-appc do ses rayons, il forme l'arc-eii-ciel. Les couleurs de l'arc-en-cicl sont un cHet de cette opi)()sition , et d(i l'air Iitunide qui les produit toutes, ou ({ui n'en [)i-()duit qu'une qui se diversilie selon la région qu'elle traverse, et la manient dont elle s'y meut. Lorsque la terre a été trempée de longues pluies, et écliaufTée par des chaleurs violentes, les vapeurs qui s'en élèvent infectent l'air et répandent la mort au loin, etc.
De la Tlicologic. Après avoir posé pour principe qu'il n'y a dans la nature que de la matière et du vide, que penseronsnous des dieux? abandonnerons-nous notre philosophie pour nous asservir à des opinions populaires, ou dirons-nous que les dieux sont des êtres corporels? Puisque ce sont des dieux, ils sont heureux; ils jouissent d'eux-mêmes en paix; rien de ce qui se passe ici-bas ne les affecte et ne les trouble; et il est suffisamment démontré par les phénomènes du monde physique et du monde moral qu'ils n'ont eu aucune part à la production des êtres, et qu'ils n'en prennent aucune à leur conservation. C'est la nature môme qui a mis la notion de leur existence dans notre âme. Quel est le peuple si barbare qui n'ait quelque notion anticipée des dieux? nous opposerons-nous au consentement général des hommes? élèverons-nous notre voix contre la voix de la nature? La nature ne ment point; l'existence des dieux se prouverait même par nos préjugés. Tant de phénomènes, qui ne leur ont été attribués que parce que la nature de ces êtres et la cause des phénomènes étaient ignorées ; tant d'autres erreurs ne sont-elles pas autant de garants de la croyance générale? Si un homme a été frappé dans le sommeil par quelque grand simulacre, et qu'il en ait conservé la mémoire à son réveil, il a conclu que cette idole avait nécessairement son modèle errant dans la nature ; les voix qu'il peut avoir entendues ne lui ont pas permis de douter que ce modèle ne fût d'une nature intelligente ; et la constance de l'apparition en différents temps et sous une même forme, qu'il ne fût immortel ; mais l'être qui est immortel est inaltérable , et l'être qui est inaltérable est parfaitement heureux, puisqu'il n'agit sur rien, ni rien sur lui. L'existence des dieux a donc été et sera donc a jamais une existence stérile, et par la raison même qu'elle ne peut être altérée; car il faut que le principe d'activité, qui est
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la source de toute destruction et de toute reproduction, soit anéanti dans ces êtres. Nous n'en avons donc rien à espérer ni à craindre. Qu'est-ce donc que la divination? qu'est-ce que les prodiges? qu'est-ce que les religions? S'il était dû quelque culte aux dieux, ce serait d'une admiration qu'on ne peut refuser à tout ce qui nous offre l'image séduisante de la perfection et du bonheur. iNous sommes portés à croire les dieux de forme humaine ; c'est celle que toutes les nations leur ont attribuée ; c'est la seule sous laquelle la raison soit exercée, et la vertu pratiquée. Si leur substance était incorporelle, ils n'auraient ni sens, ni perception, ni plaisir, ni peine. Leur corps toutefois n'est pas tel que le nôtre; c'est seulement une combinaison semblable d'atomes plus subtils; c'est la même organisation, mais ce sont des organes infiniment plus parfaits; c'est une nature particulière si déliée, si ténue, qu'aucune cause ne peut ni l'atteindre, ni l'altérer, ni s'y unir, ni la diviser, et qu'elle ne peut avoir aucune action. Nous ignorons les lieux que les dieux habitent : ce monde n'est pas digne d'eux sans doute; ils pourraient bien s'être réfugiés dans les intervalles vides que laissent entre eux les mondes contigus.
De la Morale. Le bonheur est la fin de la ^ie : c'est l'aveu secret du cœur humain ; c'est le terme évident des actions mêmes qui en éloignent. Celui qui se tue regarde la mort comme un bien. Il ne s'agit pas de réformer la nature, mais de diriger sa pente générale. Ce qui peut arriver de mal à l'homme, c'est de voir le bonheur où il n'est pas, ou de le voir où il est en effet, mais de se tromper sur les moyens de l'obtenir. Quel sera donc le premier pas de notre philosophie morale , si ce n'est de rechercher en quoi consiste le vrai bonheur? Que cette étude importante soit notre occupation actuelle. Puisque nous voulons être heureux dès ce moment, ne remettons pas à demain à savoir ce que c'est que le bonheur. L'insensé se propose toujours de vivre, et il ne vit jamais. Il n'est donné qu'aux immortels d'être souverainement heureux. Une folie dont nous avons d'abord à nous garantir, c'est d'oublier que nous ne sommes que des hommes. Puisque nous désespérons d'être jamais aussi parfaits que les dieux que nous nous sommes proposés pour modèles, résolvons-nous à n'être point aussi heureux. Parce que mon œil ne perce pas l'immensité des espaces,
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(lédaigncrai-je du l'ouvrir .sur les objets qui m'environnent? Ces oi)j(>ls deviendront une sonrce intarissjihle de voliipti';, si je sais en jouir ou les négliger. La peine est toujours un mal, la volupté toujoui's un bien; mais il n'est [joint de volupté pure. Les ileurs croissent à nos pieds, et il faut au moins se pencher pour les cueillir. Cependant, ô volupté! c'est pour loi seule que nous faisons tout ce que nous faisons; ce n'est jamais toi que nous évitons, mais la peine qui ne t'accompagne que trop souvent. Tu écliaulfes notre froide raison ; c'est de ton énergie que naissent la fermeté de l'àme et la force de la volonté; c'est toi qui nous meus, qui nous transportes, et lorsque nous ramassons des roses pour en former un lit à la jeune beauté qui nous a charmés, et lorsque, bravant la fureur des tyrans, nous entrons, tête baissée et les yeux fermés, dans les taureaux ardents qu'elle a préparés. La volupté prend toutes sortes de formes. Il est donc important de bien connaître le prix des objets sous lesquels elle peut se présenter à nous, afin que nous ne soyons point incertains quand il nous convient de l'accueillir ou de la repousser, de vivre ou de mourir. Après la santé de l'âme, il. n'y a rien de plus précieux que la santé du corps. Si la santé du corps se fait sentir particulièrement en quelques membres, elle n'est pas générale. Si l'âme se porte avec excès à la pratique d'une vertu, elle n'est pas entièrement vertueuse. Le musicien ne se contente pas de tempérer quelques-unes des cordes de sa lyre , il serait à souhaiter, pour le concert de la société, que nous l'imitassions, et que nous ne permissions pas soit à nos vertus, soit à nos passions, d'être ou trop lâches ou trop tendues, et de rendre un son ou trop sourd ou trop aigu. Si nous faisons quelque cas de nos semblables, nous trouverons du plaisir à remplir nos devoirs, parce que c'est un moyen sûr d'en être considérés. jNous ne mépriserons point les plaisirs des sens ; mais nous ne nous ferons point l'injure à nous-mêmes de comparer l'honnête avec le sensuel. Comment celui qui se sera trompé dans le choix d'un état sera-t-il heureux? comment se choisir un état sans se connaître? et comment se contenter dans son état, si l'on confond les besoins de la nature, les appétits de la passion, et les écarts de la fantaisie? Il faut avoir un but présent à l'esprit, si l'on ne veut pas agir à l'aventure. Il n'est pas toujours impossible de s'emparer de
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l'avenir. Tout doit tendre à la pratique de la vertu, à la conservation de la liberté et de la vie, et au mépris de la mort. Tant que nous sommes, la mort n'est rien, et ce n'est rien encore quand nous ne sommes plus. On ne redoute les dieux que parce qu'on les fait semblables aux hommes. Qu'est-ce que l'impie, sinon celui qui adore les dieux du peuple ? Si la véritable piété consistait à se prosterner devant toute pierre taillée, il n'y aurait rien de plus commun ; mais comme elle consiste à juger sainement de la nature des dieux, c'est une vertu rare. Ce qu'on appelle le droit naturel n'est que le symbole d'une utilité générale. L'utilité générale et le consentement commun doivent être les deux grandes règles de nos actions. Il n'y a jamais de certitude que le crime reste ignoré : celui qui le commet est donc un insensé qui joue un jeu où il y a plus à perdre qu'à gagner. L'amitié est un des plus grands biens de la vie, et la décence une des plus grandes vertus de la société. Soyez décents, parce que vous n'êtes point des animaux, et que vous vivez dans des villes et non dans le fond des forêts, etc.
Voilà les points fondamentaux de la doctrine d'Épicurc, le seul d'entre tous les philosophes anciens qui ait su concilier sa morale avec ce qu'il pouvait prendre pour le vrai bonheur de l'homme, et ses préceptes avec les appétits et les besoins de la nature : aussi a-t-il eu et aura-t-il, dans tous les temps, un grand nombre de disciples. On se fait stoïcien, mais on naît épicurien.
Épicure était Athénien, du bourg de Gargette et de la tribu d'Egée. Son père s'appelait N codes, et sa mère Chércstrata ; leurs ancêtres n'avaient pas été sans distinction ; mais l'indigence avait avili leui's descendants. Néoclès n'ayant pour tout bien qu'un petit champ qui ne fournissait pas à sa subsistance, il se fit maître d'école; la bonne vieille Ghérestrala, tenant son fils par la main, allait dans les maisons faire des lustrations, chasser les spectres, lever des incantations; c'était Épicure qui lui avait enseigné les formules d'expiation, et toutes les sottises de cette espèce de superstition.
Épicure naquit la troisième année de la cent neuvième olympiade, le septième jour du mois de Gamélion. Il eut trois frères, Néoclès, Gharidème et Aristobule : Plutarque les cite comme des modèles de la tendresse fraternelle la plus rare.
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l'ipicure demeura h Thi'os jusqu'à l'âge do di\'-liiiil ans : il se rondil alors dans Alhi^ncs avec la |)otiU; provision de connaissances qu'il avail, faite dans l'école de son père; mais son séjoMi' n'y l'ut pas long. Alexandre meurt; Perdiccas désole rAttiquc',et Kpicure est contraint d'errer d'Athènes à Coloplione, àMytilène, et à Lampsaque. Les troubles populaires interrompirent ses études, mais n'empêchèrent point ses progrès. Les hommes de génie, tels qu'Epicure, perdent peu de temps; leur activité se jette sur tout; ils observent et s'instruisent sans qu'ils s'en aperçoivent; et ces lumières, acquises presque sans eflbrt, sont d'autant plus estimables, qu'elles sont relatives à des objets plus généraux. Tandis que le naturaliste a l'œil appliqué à l'extrémité de l'instrument qui lui grossit un objet particulier, il ne jouit pas du spectacle général de la nature qui l'environne. Il en est ainsi du philosophe, il ne rentre sur la scène du monde qu'au sortir de son cabinet ; et c'est là qu'il recueille ces germes de connaissances qui demeurent longtemps ignorés dans le fond de son âme, parce que ce n'est point à une méditation profonde et déterminée, mais à des coups d'œil accidentels qu'il les doit : germes précieux qui se développent tôt ou tard pour le bonheur du genre humain.
Épicure avait trente-sept ans lorsqu'il reparut dans Athènes: il fut disciple du platonicien Pamphile, dont il méprisa souverainement les visions : il ne put soulTrir les sophismes perpétuels de Pyrrhon: il sortit de l'école du pythagoricien INausiphanès, mécontent des nombres et de la métempsycose. Il connaissait trop bien la nature de l'homme et sa force pour s'accommoder de la sévérité du stoïcisme. Il s'occupa à feuilleter les ouvrages d'Anaxagore, d'ArchélaiJs, de Métrodore et de Démocrite ; il s'attacha particulièrement à la philosophie de ce dernier, et il en fit les fondements de la sienne.
Les platoniciens occupaient l'Académie, les péripatéticiens le Lycée, les cyniques le Gynosarge, les stoïciens le Portique ; Épicure établit son école dans un jardin délicieux dont il acheta le terrain, et qu'il fit planter pour cet usage. Ce fut lui qui apprit aux Athéniens à transporter dans l'enceinte de leur ville le spectacle de la campagne. Il était âgé de quarantequatre ans lorsque Athènes, assiégée par Démétrius, fut désolée par la famine: Épicure, résolu de vivre ou de mourir avec ses
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amis, leur distribuait tous les jours des fèves qu'il partageait au compte avec eux. On se rendait dans ses jardins de toutes les contrées de la Grèce, de l'Egypte et de l'Asie : on y était attiré par ses lumières et par ses vertus, mais surtout par la conformité de ses principes avec les sentiments de la nature. Tous les philosophes de son temps semblaient avoir conspiré contre les plaisirs des sens et contre la volupté : Épicure en prit la défense, et la jeunesse athénienne, trompée par le mot de volupté, accourut pour l'entendre. 11 ménagea la faiblesse de ses auditeurs ; il mit autant d'art à les retenir, qu'il en avait employé à les attirer; il ne leur développa ses principes que peu à peu. Les leçons se donnaient à table ou à la promenade; c'était ou à l'ombre des bois ou sur la mollesse des lits qu'il leur inspirait l'enthousiasme de la vertu, la tempérance, la fi-ugalité, l'amour du bien public, la fermeté de l'âme, le goût raisonnable du plaisir et le mépris de la vie. Son école, obscure dans les commencements, finit par être une des plus éclatantes et des plus nombreuses.
Epicure vécut dans le célibat: les inquiétudes qui suivent le mariage lui parurent incompatibles avec l'exercice assidu de la philosophie; il voulait d'ailleurs que la femme du philosophe fût sage, riche et belle. Il s'occupa à étudier, à écrire et à enseigner : il avait composé plus de trois cents traités différents ; il ne nous en reste aucun. Il ne faisait pas assez de cas de celte élégance à laquelle les Athéniens étaient si sensibles; il se contentait d'être vrai, clair et profond. Il fut chéri des grands, admiré de ses rivaux et adoré de ses disciples : il reçut dans ses jardins plusieurs femmes célèbres, Léontium, maîtresse de Métrodore ; Thémiste, femme de Léontius ; Philénide, une des plus honnêtes femmes d'Athènes; Nécidie, Érotie, Hédie, Marmarie, Bodie, Phédrie, etc. Ses concitoyens, les hommes du monde les plus enclins à la médisance, et de la superstition la plus ombrageuse, ne l'ont accusé ni de débauche, ni d'impiété.
Les stoïciens féroces l'accablèrent d'injures ; il leur abandonna sa personne, défendit ses dogmes avec force, et s'occupa à démontrer la vanité de leur système. Il ruina sa santé à force de travailler: dans les derniers temps de sa vie il ne pouvait ni supporter un vêtement, ni descendre de son lit, ni souffrir
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l;i lumière;, ni voii* lo feu. Il iiiiiKiil \i\ s;ui^; s;i vessie se fcnii.-iil peu à pou par les acc.roisscnKMils d'uue pierre: cependant il écrivait à un de ses amis que le sp(!ctaclc de sa vie passée suspendait ses douleurs.
Lorsqu'il sentit approcher sa fin, il fit appeler ses disciples; il leur légua ses jardins; il assura l'état de plusieurs enfants sans fortune, dont il s'était rendu le tuteur; il allraiicliit ses esclaves; il ordonna ses fimérailles, et moin-ut âgé de soixantedouze ans, la seconde année de la cent vingt-septième olympiade. 11 fut universellement regretté: la répid)lique lui ordonna un monument; et un certain Théotime, convaincu d'avoir composé sous son nom des lettres infâmes, adressées à quelques-unes des femmes qui fréquentaient ses jardins, fut condamné à perdre la vie.
La philosophie épicurienne fut professée sans interruption, depuis son institution jusqu'au temps d'Auguste; elle fit dans Rome les plus giands progrès. La secte y fut composée de la plupart des gens de lettres et des hommes d'État; Lucrèce chanta Vépicurcismc, Celse le professa sous Adrien, Pline le Naturaliste sous Tibère; les noms de Lucien et de Diogène Laërce sont encore célèbres parmi les Epiciiriem.
Vépicuréisme eut, à la décadence de l'empire romain, le sort de toutes les connaissances; il ne sortit d'un oubli de plus de mille ans qu'au commencement du xvii* siècle ; le discrédit des formes plastiques remit les atomes en honneur. Magnène, de Luxeu en Bourgogne, publia son Democritus reviriscens, ouvrage médiocre, où l'auteur prend à tout moment ses rêveries pour les sentiments de Démocrite et d'Épicure. A Magnène succéda Pierre Gassendi, un des hommes qui font le plus d'honneur à la philosophie et à la nation. Il naquit dans le mois de janvier de l'année 1592, à Ghantersier, petit village de Provence, à une lieue de Digne, où il fît ses humanités. Il avait les mœurs douces, le jugement sain et des connaissances profondes : il était versé dans l'astronomie , la philosophie ancienne et moderne, la métaphysique, les langues, l'histoire, les antiquités; son érudition fut presque universelle. On a pu dire de lui que jamais philosophe n'avait été meilleur humaniste, ni humaniste si bon philosophe : ses écrits ne sont pas sans agrément ; il est clair dans ses raisonnements, et juste
dans ses idées. Il fut parmi nous le restaurateur de la. philosophie d'Épicurc: sa vie fut pleine de troubles ; sans cesse il attaqua et fut attaqué; mais il ne fut pas moins attentif dans ses disputes, soit avec Fludd, soit avec mylord Herbert, soit avec Descartes, à mettre l'honnêteté que la raison de son côté.
Gassendi eut pour disciples ou pour sectateurs plusieurs hommes qui se sont immortalisés, Chapelle, Molière, Bernier, l'abbé de Chaulieu, M. le grand prieur de Vendôme, le marquis de La Fare, le chevalier de Bouillon, le maréchal de Gatinat, et plusieurs autres hommes extraordinaires, qui, par un contraste de qualités agréables et sublimes, réunissaient en eux l'héroïsme avec la mollesse, le goût de la vertu avec celui du plaisir, les qualités politiques avec les talents littéraires, et qui ont formé parmi nous différentes écoles à' épicuréisme morales dont nous allons parler.
La plus ancienne et la première de ces écoles où l'on ait pratiqué et professé la morale d'Épicure était rue des ïournelles, dans la maison de Ninon Lenclos; c'est là que cette femme extraordinaire rassemblait tout ce que la cour et la ville avaient d'hommes polis , éclairés et voluptueux : on y vit M'"^ Scarron ; la comtesse de la Suze, célèbre par ses élégies ; la comtesse d'Olonne, si vantée par sa rare beauté et le nombre de ses amants ; Saint-Évremond, qui professa depuis V cpicuréisme à Londres, où il eut pour disciples ie fameux comte de Grammont, le poëte Waller et M'"^ de Mazarin ; la duchesse de Bouillon Mancini, qui fut depuis de l'école du Temple; des Yvetaux [voyez Arcadiens), M. de Gourville, M'°^ de La Fayette, M. le duc de La Bochefoucauld et plusieurs autres, qui avaient formé à l'hôtel de Rambouillet une école de platonisme, qu'ils abandonnèrent pour aller augmenter la société et écouter les leçons de Yépicurienne.
Après ces premiers épicuriens^ Bernier, Chapelle et Molière, disciples de Gassendi, transférèrent l'école d'Épicure de la rue des Tournelles à Auteuil : Bachaumont, le baron de Blot, dont les chansons sont si rares et si recherchées, et Des Barreaux, qui fut le maître de M'"" Deshoulières dans l'art de la poésie et de la volupté, ont principalement illustré l'école d' Auteuil.
L'école de Neuilly succéda à celle d' Auteuil: elle fut tenue, pendant le peu de temps qu'elle dura, par Chapelle et MM. Son-
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nings; mais à pciiK; rul-cllc iiislilurc, (ju't'IIc se loiidit dans l'écolo d'Aiict cl du 'reiiiplu.
Que du noms crlèljrcs nous sont ollcrls dans celle dernière! Chapelle et son disciple Chaulieu, M. de Vendôme, M'"" de Bouillon, le chevalier de IJoiiillon, le mar([uis de La Fare, Rousseau, MM. Sonnings, l'abbé Courlin, (!amj)islron, Palaprat, le baron de Bretcuil, père de l'illuslre marquise du Châlelel ; le président de Mesmes, le président Ferrand, le marquis de Dangcau, le duc de Nevers, M. de Câlinai, le comte de Fiesquc, le duc de Foix ou de Randan, M. de Périgny, Renier, convive aimable, qui chaulait et s'accompagnait du lulh; M. de Lasseré, le duc de La Feuillade, etc. Cette école est la même que celle de Saint-Maur ou de M'"* la duchesse.
L'école de Sceaux rassembla tout ce qui restait de ces sectateurs du luxe, de l'élégance, de la politesse, de la philosophie, des vertus, des lettres et de la volupté, et elle eut encore le cardinal de Polignac, qui la fréquentait plus par goût pour les disciples d'Épicure que pour la doctrine de leur maître ; Hamillon, Saint-Aulaire , l'abbé Genest, Malésieu, La Moite, M. de Fontenelle, M. de Voltaire, plusieurs académiciens et quelques femmes illustres par leur esprit; d'où l'on voit qu'en quelque lieu et en quelque temps que ce soit, la secte épicurienne n'a jamais eu plus d'éclat qu'en France, et surtout pendant le siècle dernier. Voy. Brucker, Gassendi, Lucrèce, etc*.
1. Il serait à souhaiter que Diderot, pour l'intérêt même de sa gloire, eût cité exactement toutes les sources où il a puisé son exposé de la philosophie d'Éj^icwre. A l'aide de ces passages rejetcs, ou seulement indiqués au bas des pages, on verrait d'un coup d'œil ce qui appartient exclusivement à la doctrine de cet ancien philosophe, et les résultats que Diderot a déduits de cette doctrine, et qu'il a intercalés parmi les principes mêmes qui en ont été l'objet. C'est particulièrement sur le précis qu'il a donné de la morale d'Épicure qu'il aurait été nécessaire de rapporter les textes originaux, afin que chacun pût être juge dans une question qui a donné lieu à des opinions très-diverses, et que les préjugés religieux, quel qu'en soit l'objet, n'ont pas peu contribué à obscurcir, comme ils embrouillent toutes celles dans lesquelles on n'en fait pas une entière abstraction.
Pour réparer en quelque sorte cette omission de Diderot, et mettre sous les yeux du lecteur les pièces instructives d'un procès que les philosophes ont jugé il y a longtemps, mais sur lequel les érudits, en général " très-superstitieux, ne pro-
* Ceci me fait souvenir d'un mot très-fin de d'Alembert : « Je sais tiien, disait ce philo, sophe, pourquoi tous les érudits sont dévots, c'est que la Bible est un vieux livre. »
Il semble, en effet (et les ouvrages de l'abbé Batteux en offriraient plus d'un exemple), que la devise commune de tous ces gens hérissés de doctes fadaises soit : point dk philo-