J. ROLLET
CHANCRE SIMPLE. SïKONYMiE. yays^aiva, ulcus genitalium, calefaclio virgœ, ulcus exterioris virgce, ulcus virulentum, corrosivum, erodens, serpetis, ambulativumfSordidum, putridum, caries virgœ, cancrum, cancrositas virgœ, pustula in virga, pustula carbunculosa, caroli, taroli, bothor in virga (auteurs antérieurs à la fin du quinzième siècle), caries non gallica (Fallope), chancre ancien, chancre de Galien (Carmichaël), venerola vulgaris (Evans), chancre à bubon suppuré, chancre de Gelse (Bassereau), chancre mou, chancre ecthymateux, pustule chancreuse caractéristique (Ricord), ecthyma primitif (Cazenave), chancre simple, chancre sans incubation, chancre à début pustuleux, chancre réinoculable (Kollet), chancroide (Clerc), chancrelle (Diday), chancre phagédénique, gangreneux, serpigineux, chronique.
Historique. Celse est le premier auteur qui ait bien décrit le chancre simple : il n'a rien oublié, ni les caractères habituels, la nature et le traitement de l'ulcération, ni les complications qui peuvent survenir telles que le phimosis, le paraphimosis et surtout le phagédénisme déjà décrit de son aveu par les auteurs grecs, sous le nom de i^jaysiîaivsc [de medicina, lib. V et VI, cap. XVIII).
Dioscoride, Galien, Marcellus Empiricus, Aétius et Paul d'Egine, ont aussi fait mention de cecte affection, mais sans être plus explicites sur le chancre proprement dit; quelques-uns d'entre-eux ont seulement indiqué d'une manière plus formelle l'une de ses complications, la principale il est vrai, nous voulons parler du bubon chancreux (i;oy. Bubon).
Toutefois, ici comme pour la blennorrhagie, c'est aux Arabes et aux Arabistes que nous devons les plus précieux documents. Mesue, Avicenne, Avenzoar, Albucasis, Guillaume de Salicet, Arnaud de Villeneuve, Guy de Chauliac, Gordon, Lanfranc, Jean de Gaddesdeu, Valescus de Tarente, Argelata, tous auteurs dont les textes ont été coUigés avec beaucoup de soin par Gruner [Aphrodisiacus , p. 13 et suiv.), ont décrit le chancre simple avec une perfection qu'on pourrait qualifier de toute moderne, tant leurs descriptions nous représentent fidèlement cette maladie réduite à elle-même et dégagée de tout élément étranger.
Une chose certaine et que les textes démontrent avec la dernière évidence, c'est
que, au moment de l'épidémie syphilitique du quinzième siècle et pendant les
premières années qui ont suivi l'invasion de cette maladie en Europe, les auteurs
ne confondaient pas la lésion primitive de la syphilis, c'est-à-dire le chancre nou-
Dir.T. Er.c. XV, 15
veau, avec le chancre ancien : ils ne songeaient même pas pour la plupart à établir une comparaison quelconque entre les deux affections.
En 1495, année de la l'apparition de la syphilis en Italie parmi les troupes de Charles VIII, Marcellus Cumanus était au camp de Novare, c'est-à-dire au principal foyer de l'épidémie. Eh bien, cet auteur, qui a décrit la syphilis dans son observation IV, ne décrit pas moins exactement le chancre simple et le bubon chancreux dans ses observations VIT, XX, XXI, XXII, LU, LUI, LIV, LXX, LXXl LXXII, LXXllI, LXXIV, LXXV etLXXXIII ; or, dans aucun endroit, il n'établit de comparaison entre la maladie nouvelle, affection essentiellement générale pour lui et les maladies vénériennes anciennes, qu'il regarde comme étant absolument locales et qu'il traite comme telles.
En 1517, Jean deVigo décrivait aussi la vérole dans son traité de chirurgie, au livre cinquième, sous le nom de morbus galliciis; tandis qu'il décrivait le chancre simple au livre deuxième dans deux chapitres ayant pour titre : « de calefactione et carolis qui soient evenire juvenibus inter pellem et prœpiitium virgœ ; » et « depustula carbuncidosa quœ oriri solet inter pellem et prœputium virgœ. » Il avertit le praticien de ne pas confondre l'accident primitif de la syphilis qu'il décrit comme un ulcère induré {ulcus cum callositate) avec le chancre simple qu'il appelle un ulcère rongeant, putride, serpigineux, chancreux, gangreneux, virulent {ulcus corrosivum, putrefactum, ambulativum , cancrosum, gangrœnosum, virulentum.)
C'est en 1508, que Georges Vella confondit le premier les deux maladies en mettant le chancre simple au nombre des symptômes de la syphilis. Nous avons vu que le bubon chancreux fut aussi considéré, en 1530, par Nicolas Massa, comme un accident syphilitique.
La raison alléguée par Vella pour justifier la confusion dont il est l'auteur est bien simple : il reconnaît que les deux maladies présentent certaines différences, que l'une est ancienne et l'autre nouvelle ; mais comme toutes deux sont contagieuses, comme elles affectent toutes deux les organes génitaux et qu'elles se transmettent également par le coït, il se croit suffisamment autorisé à les regarder comme étant semblables au fond, et à ne faire des deux chancres qu'une seule unité morbide.
On aurait donc tort de considérer la doctrine de la dualité des chancres comme une idée toute moderne ; c'est elle au contraire qui a régné la première et qui a eu cours pendant une trentaine d'années environ après l'apparition de la syphilis en Europe, c'est-à-dire tant que subsista la génération des médecins témoins de cette apparition.
Bien plus, la confusion des chancres ne fut pas, à partir cette époque, si complètement consommée que bon nombre d'auteurs ne fissent encore cette déclaration explicite qu'avant la vérole il y avait des ulcères vénériens d'une nature particulière, siégeant aux parties génitales, contagieux et reconnus d'ailleurs pour avoir été très-bien décrits par les anciens, par les Grecs, les Latins et les Arabes.
De ce nombre est Vigo, que nous avons déjà cité; on peut y joindre Fracastor qui vivait vers la même époque (1540) et qui dit positivement que la syphilis commençait par des ulcères aux parties génitales, semblables à ceux qui ont coutume de se développer dans ces organes à la suite du coït et qu'où appelle caries, mais d'une nature bien différente. On peut alléguer surtout le témoignage de Fallope (1560) qui a été très-précis sur ce point. On jugera par le texte même de ce dernier auteur s'il est possible de trouver une question résolue en termes plus clairs. ((.Ât caries gallica, dit-il, non est ista putredo quavi refert Hippocrates. Sed
îsti viderant suis temporibus oriri ulcéra circa pudenda quœ calefactiones vocantur. Nani ante gallici morbi ortum Scriptores ut Guido de (lauliaco etc. locutisuntde his... De carie quomodo cognoscitur quando est gallica et quando non est gallica dicam postea... ulcéra quœdam quœ in cole adolescentium aut in sinu mulierum, soient supervenire, pustulœ virgœ appellatœ sunt a chirurgis qui etiam et ulcéra virgœ vacant ; nos tarolos, vel carolos vocamus... antiqui scriptores grœci et arabes, veliiti Paul, Aetiiis, Avicenna, locuti sunt de ulceribus depascentibus colis; sed differunt illa a carie... soient tumores inflammatos pati et prœcipue in inguinibus quos grœci bubones vocant, et veterum cognitionem attigerunt... verum in inguinibus tumores alii gallici s uboriuntur quos non novit antiquitas » {Aphrodisiacus, t. II, p. 768, 813 et 819). Non-seulement, pour tous les syphilographes, depuis Fall ope jusqu'à nos jours, à côté des chancres qui étaient suivis de vérole, il y en avait d'autres qui ne l'étaient pas ; non-seulement parmi les accidents qui restaient le plus souvent locaux, on a toujours noté depuis cette époque les chancres serpigineux et surtout les chancres ganglionnaires ou bubons chancreux, mais nous verrons à propos du chancre syphilitique que, depuis lors, il y a toujours eu un ulcère présentant certains caractères bien déterminés qui a passé pour être plus grave que les autres et cet ulcère est précisément celui que les contemporains de la syphilis, au quinzième siècle, décrivaient tous comme l'accident primitif propre à cette maladie. Une fois le chancre simple reconnu comme distinct du chancre syphilitique, on' ne tarda pas à découvrir des différences de plus en plus profondes entre les deux maladies.
Les expériences d'inoculation de Hunter, continuées par M. Ricord, et poussées jusqu'à leurs plus extrêmes limites par les syphilisateurs, sont toutes favorables à la doctrine de la dualité. Ce n'est pas le virus syphilitique, mais bien le pus du chancre simple qui a été presque toujours inoculé dans ces expériences. Le chancre simple est éminemment réinoculable, il est seul réinoculable sous forme de pustule caractéristique : c'est un mode d'activité particulier au pus chancreux, un caractère d'une importance capitale et qui, à défaut d'autre, suffirait déjà pour établir l'individualité de cette affection.
Les essais de traitement simple tentés au commencement de ce siècle par les syphilographes de l'école physiologique, essais répétés par M. Ricord avec beaucoup plus de dicernement, ont montré de leur côté que le chancre simple abandonné à lui-même n'était pas suivi d'accidents secondaires et qu'il guérissait au moyen d'un traitement local comme la blennorrhagie.
Enfmles confrontations sont venues trancher la question. Nous verrons plus loin comment s'est définitivement établie la doctrine de la dualité des chancres, c'est-àdire comment après avoir distrait du nombre des affections syphilitiques la blennorrhagie, on en a distrait aussi le chancre simple, deux maladies qui n'ont en réalité de commun avec la syphilis que le caractère contagieux {voy. Chancre syphilitique). Etiologie. Les médecins de l'antiquité et du moyen âge que nous avons cités plus haut n'avaient pas des idées bien nettes sur la genèse du chancre simple. Ils le considéraient comme se développant souvent par contagion ; mais ils pensaient que la maladie pouvait aussi naître sous l'influence de causes variées. Astruc a très-exactement résumé leurs opinions à cet égard dans les lignes suivantes :
« Par une femme sale, dont le commerce, suivant ces auteurs, cause des ulcères à la verge, on ne doit point eiltendre une femme infectée de la vérole, maladie à laquelle ces auteurs n'ont point pensé, mais une femme dont la matrice est
pleine d'impuretés, de saiiie et de virus, comme dit Gordon, ou dont la matrice est altérée par des flueurs blanches fort acres ou par un ulcère ; ou bien une femme qui a eu récemment affaire à un liomme attaqué d'une pareille maladie, comme dit Lanfranc, c'est-à-dire à un homme dont la verge est rongée d'ulcères ; ou une femme qui a ses règles, comme parle Gaddesden ; ou enfin une femme chancreuse, comme s'exprime Valescus de Tarenle ; ou, comme le dit le même auteur, une femme qui a dans la matrice un ulcère, lequel par contagion infecte, ulcère la verge. Au reste, il n'est point surprenant que ces auteurs aient remarqué qu'il survient quelquefois des ulcères et des pustules à la verge par un commerce avec une femme qui a un flux menstruel virulent, ou qui est sujette à des flueurs blanches fort acres, ou à un ulcère à la matrice, puisque encore aujourd'hui il n'est point rare, dans la pratique, d'observer la même chose sans qu'on ait cependant aucun lieu de soupçonner une cause vérolique » ( Traité des maladies vénériennes, 1755, t. I, p. 147).
Quant aux médecins qui ont écrit après le quinzième siècle, par conséquent après l'apparition de la syphilis en Europe et quand la confusion du chancre simple et du chancre syplùlitique fut opérée, ils se sont bornés pour la plupart, comme Âstruc, à reconnaître qu'il y avait des ulcères vénériens qui n'étaient pas syphilitiques, mais sans rien préciser touchant la cause de ces ulcères, et surtout sans se demander si par leur nombre et leur mode de transmission ils ne formaient pas, comme le chancre syphihtique, une espèce distincte, composée d'individus naissant tous les uns des autres.
Lorsque parurent les observations si remarquables de M. Bassereau, oiî l'on voyait le chancre syphilitique procéder toujours d'un chancre de même espèce, on dut tout naturellement se mettre en quête d'observations analogues pour établir sur les mêmes bases cliniques la fdiation du chancre simple.
Tous les faits démontrent déjà que le chancre simple ne se développe jamais que par contagion. Sans doute, il faut bien admettre, pour le virus chancreux ccnime pour tous les autres, comme pour les parasites, un premier développement spontané, c'est-à-dire une époque antérieure à la contagion et où la maladie s'est grelfée pour la première fois sur l'espèce humaine ; mais de nos jours il n'en est pas ainsi. Ni les règles, ni la leucorrhée, ni aucun irritant quelconque, pas même les matières virulentes les plus actives ne sont susceptibles d'engendrer le chancre simple ; une seule de ces matières est apte à le produire, c'est le pus du chancre simple, c'est-à-dire le virus chancreux.
Contagion. Ainsi donc, le chancre simple ne reconnaît qu'une cause, la contagion, et il ne procède jamais par contagion que du chancre simple lui-même. Les observations cliniques sur lesquelles repose cette notion ont dû être recueillies avec infiniment de soins. Il a fallu se mettre en garde contre la coexistence des maladies vénériennes et tenir compte aux malades de tout ce qu'ils avaient.
Les premières confrontations de chancres simples datent de 1854. M. Clerc, à cette date, en rapporte cinq, toutes favorables à la dualité. Moi-même j'en avais déjà fait un certain nombre à cette époque (Dron, Du double virus syphilitique, thèse de Paris, 1856, p. 25) . M. Fournier en publia plus tard une série importante (Ricord, Leçons cliniques sur le chancre, pièces justificatives, 1858). Dans cette publication, M. Ricord s'exprimait ainsi (p. 64) : « Voici, quant à moi, ce (jue j'ai sauvé du naufrage de la syphilisation, c'est que dans les cas nombreux où j'ai vu le pus d'un chancre simple transmis à un individu sain, cette inoculation a toujours et invariablement produit un chancre simple... Dans tous les cas qui me
restent en souvenir, lorsque j'ai pu remonter à la source d'un chancre simple, j'ai toujours rencontré chez le sujet qui avait transmis la contagion un accident de même forme et de même nature. »
Les premières confrontations ont seules été comptées, et l'on n'aurait pas ime idée vraie du point où en est arrivée la question si on ne prenait en considération que les faits précédents. Tous les dualistes (et ils deviennent de jour en jour plus nombreux) pourraient tenir le même langage que M. Ricord. Si une enquête était faite et qu'on additionnât les observations que chacun d'eux a pu recueillir pour arriver à se faire une opinion arrêtée à ce sujet, on obtiendrait un chiffre énorme, en présence duquel il ne peut plus y avoir que des exceptions, et même des exceptions simplement apparentes.
Pour la syphilis, comme nous le verrons, les confrontations les plus saisissantes sont celles qui sont en quelque sorte toutes faites et qui résultent du développement de la maladie à l'état d'endémo-épidémie dans certaines localités où on la voit régner seule sans être accompagnée delà blennorrhagie, ni du chancre simple. Il existe un exemple d'endémo-épidémie de chancre simple ayant régné isolément, présentant beaucoup d'analogie avec celles de syphilis et qui témoigne comme elles de l'individualité de la maladie. Elle a été observée en Angleterre par M. Marston, dans une batterie d'artillerie (Royal Médical and Chirurgical Society, 1862).
Les inoculations ne sont pas moins probantes que les confrontations et comme les expériences pratiquées avec le pus chancreux sont peu dangereuses, à peu près inoffensives, et qu'on a pu les multiplier presque à l'infini, il est bien naturel qu'on ait cherché à s'édifier plus complètement par ce moyen sur les caractères et la nature de la maladie.
Inoculation du chancre simple sous forme de pustule caractéristique. Nonseulement le chancre simple, transmis par contagion naturelle, provient toujours d'un chancre de même nature, mais encore, lorsqu'on l'inocule artificiellement, on le reproduit avec tous ses éléments essentiels, qui lui donnent, à la peau, pendant les premiers jours, l'apparence d'une pustule appelée par les expérimentateurs pustule caractéristique.
Pour juger expérimentalement de la contagion d'une maladie, il est de règle qu'il faut l'inoculer, non à un individu qui l'a déjà, mais à un sujet chez lequel elle n'existe en aucune manière. C'est de cette façon qu'a opéré Wallace, en 1835, pour démontrer la contagion de la syphilis secondaire.
On peut procéder autrement à l'étude expérimentale du chancre simple, car si les maladies virulentes générales, comme la syphilis, ne sont pas réinoculables, il n'en est pas de même des maladies virulentes locales auxquelles se rattache le chancre simple. Ce chancre est non-seulement contagieux , c'est-à-dire inoculable à autrui, il est en outre reproductible sur le malade lui-même, en un mot réinoculable, et il s'est trouvé que les premières expériences tentées avec le pus chancreux ont précisément mis en évidence ce caractère essentiel de la maladie.
Hunter est le premier auteur qui ait étudié les maladies vénériennes au moyen de l'inoculation. Dans ses expériences, commencées en 1767, il ne procéda jamais (sauf une seule fois dans une inoculation pratiquée sur lui-même) qu'au moyen de piqûres faites aux malades eux-mêmes. Tous les expérimentateurs qui ont imité Hunter, notamment M. Ricord, et après lui la plupart des syphilisateurs, n'ont donc fait que des réinoculations; et comme le chancre simple est la seule maladie vénérienne reproductible sur le malade avec la lancette, ils ont reproduit de cette façon le chancre simple à l'infini, mais ils n'ont reproduit que lui.
On aura une idée de l'ensemble de ces expériences en songeant que M. Ricord a olttenu la pustule dite caractéristique dans 1,049 inoculations pratiquées de 1831 a 1857, c'est-à-dire qu'il a inoculé dans cet espace de temps 1,049 fois le chancre simple. Mais ce n'est rien, car M. Sperino a pratiqué à lui seul, en deux années (1851 et 1852), des inoculations dites syphilisatrices sur 96 individus, et nous verrons que ces inoculations comportaient l'insertion de plusieurs centaines de chancres à chaque individu. M. Lindmann s'en est inoculé à lui-même plus de 2,200. MM. Auzias-Turenne, Melchior Robert, Roeck, d'autres encore, moins entreprenants, ont aussi poussé très-loin la pratique de ces inoculations. Pour ma part, j en ai fait plusieurs centaines à l'Antiquaille, ce qui m'a rendu très-familière l'étude expérimentale du chancre simple.
Du reste, le résultat est le même, soit qu'on inocule le chancre simple au malade lui-même, soit qu'on le transporte sur un autre individu. Dans les deux cas c'est toujours le chancre simple qu'on reproduit, et rien autre.
R. Rell s'est inoculé à lui-même dans le canal un chancre simple avec du pus recueilli sur le bout d'une sonde {Traité de la gonorrhée virulente, trad. de RosqniUon, t. I, p. 492). M. Fournier a fait deux inoculations de pus de'chancre simple chez un jeune médecin qui n'avait jamais eu de maladie vénérienne, et il a obtenu le chancre simple (loc. cit., p. 64). J'ai vu à l'Antiquaille deux in'ternes affectés de chancres simples du doigt à la suite d'inoculations accidentelles de pus chancreux. Les syphilisateurs ont aussi inoculé bien des fois du pus de chancre simple à des individus sains ou affectés de maladies non vénériennes, de cancer, de favus (Sperino), d'éléphantiasis (Danielssen), et ils ont obtenu dans ces cas, comme dans les réinoculations, la pustule caractéristique.
Non-seulement on obtient les mêmes effets avec les réinoculations qu'avec les inoculations proprement dites du chancre simple, mais encore ces effets ne varient pas suivant que la matière inoculée a été empruntée au chancre simple des surfaces libres, ou à celui du tissu cellulaire, ou bien à celui des vaisseaux ou des ganglions lymphatiques. Les abcès chancreux, les lymphites et les bubons chnncreux dérivent directement du chancre simple tégumentaire ; ce sont des chancres successifs, des chancres sous-cufanés , lymphatiques ou ganglionnaires. Ils s'ino^ culent absolument comme les chancres dont ils dérivent. Le chancre simple, compliqué de phagédénisme, donne aussi le même résultat à l'inoculation : sur ce point, les nombreuses inoculations faites récemment, même celles des syphilisateurs, sont en contradiction formelle avec l'opinion des auteurs qui prétendent que le chancre phagédénique engendre toujours un chancre semblable à lui ; il ne produit, au contraire, qu'une pustule chancreuse semblable à toutes les autres, et qui ne risque de devenir un chancre phagédénique que chez les individus prédisposés. Le chancre gangreneux n'est pas réinoculable; la gangrène détruit le principe contagieux.
Lorsque l'inoculation réussit avec la matière contagieuse du chancre simple, à quel({ue lésion chancreuse qu'on l'ait empruntée, l'effet est remarquable en ce ponit surtout qu'd est immédiat, et qu'il se produit sans incubation. A cet égard, îl n'y a pas de contestation possible : des milliers de faits, tous d'une authenticité inattaquable, témoignent dans le même sens.
On charge la pointe d'une lancette de pus chancreux et on l'insère sous l'épidernrie Le premier jour, la piqûre reste inactive, du moins en apparence; mais des le lendemain, et au plus tard le surlendemain, après 24 ou 48 heures, une inflammation se manifeste au point piqué : la peau rougit, un liquide 'séio-
purulent soulève l'épiderme ; bref, il se forme une vésicule bien visible à l'œil et surtout très-distincte à la loupe.
Le troisième jour, la sérosité purulente accumulée sons l'épiderme est devenue du pus mieux formé ; la base de cette vésicule s'est enflammée ; on a affaire à une véritable pustule.
Le quatrième et le cinquième jour, la pustule prend un plus grand développement; et, soit par l'extension de l'ampoule purulente, soit par l'inflammation et le o-onflement de la partie adjacente de la peau, elle acquiert les proportions d'une grosse pustule ecthymateuse.
Il n'y a pas de pustules d'autre nature qui aient cette marche régulière et progressive. Les fausses pustules, celles qu'on obtient avec du pus non chancreux, mais doué à un certain degré de qualités irritantes, ont un développement moins rapide, moins grand, et surtout elles n'ontpas pour fond une ulcération chancreuse.
En effet, ce qui distingue la pustule d'inoculation, en dehors de toute autre apparence, c'est que dès le début, quand le travail local n'a fait encore que produire une vésicule, en enlevant l'épiderme, on voit qu'au-dessons existait déjà une ulcération. Cette ulcération fait chaque jour des progrès rapides, et, lorsqu'on déchire la grosse pustule ecthymateuse ou qu'elle se rompt et se vide d'elle-même, ce qui arrive ordinairement le cinquième ou le sixième jour, on voit à sa place un ulcère arrondi, profond, à bords taillés à pic ; en un mot, un chancre.
Une fois ouverte, la pustule est remplacée par une croûte jaunâtre adhérente à l'ulcération. C'est sous la croûte que le chancre continue à s'étendre en largeur et en profondeur. L'inflammation gagne quelquefois le tissu cellulaire sous-cutané et donne naissance à des abcès chancreux profonds, douloureux. Mais, heureusement, on a dans la cautérisation un moyen certain d'arrêter la marche envahissante du mal.
La pustule d'inoculation est réinoculable dès le premier jour de son apparition. Elle fournit du pus chancreux, c'est-à-dire du pus susceptible lui-même de reproduire le chancre par l'inoculation. La seule précaution essentielle à prendre pour que le résultat soit positif, c'est de dépasser l'épiderme avec la lancette et d'aller jusqu'au vif. L'épiderme est le protecteur-né de l'organisme contre le chancre qui n'y entre, selon l'expression pittoresque et fort juste de M. Ricord, que par effraction.
Inoculation du chancre simple aux animaux; inoculations multipliées du chancre simple au même individu, ou syphilisation. Presque tous les médecins, jusqu'à ces derniers temps, croyaient que les maladies vénériennes n'étaient pas transmissibles aux animaux. « Il m'est arrivé souvent, dit Hunter, détremper de la charpie dans le pus d'une gonorrhée, d'un chancre ou d'un bubon, et de l'introduire dans le vagin d'une chienne sans produire aucun effet. J ai fait la même expérience sur des ânesses sans plus de résultat. J'ai placé inutilement aussi de la charpie imbibée du même pus sous le prépuce chez des chiens; j'ai même pratiqué des incisions, afin de porter le pus au-dessous de la peau, et il n'en est résulté qu'une plaie ordinaire. J'ai fait aussi cette dernière expérience sur des ânes et je n'ai rien obtenu; je ne connais aucun autre animal que l'homme qui soit susceptible de l'irritatien vénérienne» [loc. cit., p. 164).
Les expériences de Hunter, répétées de nos jours par M. Ricord, étaient restées stériles, quand M. Auzias-Turenne, en 1844, dans un mémoire adressé à l'Académie des sciences, annonça qu'il avait réussi à produire par l'inoculation des chancres sur des singes, des lapins, des chats et des chiens.
Quelques autres expérimentateurs entreprirent de faire les mêmes inoculations, mais sans succès. MM. de Castelnau et CuUerier déclarèrent qu'ils n'avaient jamais réussi, dans leurs essais, à communiquer le chancre à aucune espèce d'animaux. M. Auzias-Turenne répéta ses expériences, les multiplia. Il présenta à l'Académie deux singes chez lesquels on pouvait ohserver deux chancres donnant un pus qui, réinocuié, avait produit des chancres identiques. L'expérience était déjà trèsprobante ; cependant elle fut encore portée plus loin.
En 1850, M. Robert de Weltz résolut de tenter l'inoculation du pus chancreux successivement de l'homme à l'animal et de l'animal à l'homme. Il prit du pus de chancres qui avaient été inoculés à un singe et à un chat, et se fit à lui-même quatre inoculations sur les bras. Quatre fois il obtint le chancre avec tous ses caractères ; il laissa les ulcérations se développer pendant dix jours, après quoi il les guérit par des cautérisations répétées. L'année suivante, M. Diday. s'inocula sur la verge le pus d'un chancre qu'il avait fait développer artificiellement sur l'oreille d'un chat. L'inoculation fut suivie d'un chancre que j'ai vu et que j'ai cautérisé. La cautérisation ne fut pas faite selon les règles que j'ai formulées depuis; à la chute de l'eschare, le chancre était encore virulent, et il prit les caractères du chancre phagédénique. Il se développa aussi à l'aine un bubon qui fut ouvert; malgré toutes ces complications, notre courageux et si dévoué collègue guérit sans accidents ultérieurs.
Depuis lors M. Basset s'est livré, à l'Antiquaille, à de nouveaux essais : « Toutes les fois, dit-il, que j'ai inoculé du pus de chancre simple à des animaux, j'ai obtenu un ulcère de forme et de dimension variables, mais présentant toujours pour caractère pathognomonique de pouvoir s'inoculer de nouveau autant de fois qu'on le désire au porteur ou à tout autre animal, sans en excepter l'homme... Mes inoculations sypliiUtiques ont été plus nombreuses que mes inoculations de chancres simples. Eh bien, malgré tous les soins que j'ai apportés à ces dernières expériences, je n'ai jamais pu obtenir un résultat positif » {De la simultanéité des maladies vénériennes, thèse de Paris, 1860, p. 20). Il est vrai que plus récemment, M.M. Horand et Peuch n'ont obtenu que des résultats négatifs, même avec le pus de chancre simple, dans quatorze expériences, douze faites sur des clients et deux sur des chats {Lyon médical, 17 juillet 1870).
Ainsi donc, M. Auzias-Turenne, et après lui d'autres expérimentateurs, avaient réussi à inoculer le chancre aux animaux ; mais c'était ce même chancre qui est presque indéfiniment réinoculable et qui fournit la pustule caractéristique : c'était donc le chancre simple.
L'inventeur se fit illusion, il crut avoir réussi à transmettre la syphilis aux animaux. Ce chancre réinoculable fut réinoculé par lui à plusieurs reprises, et voici ce qu'il remarqua :
« Quand on communique, dit-il, à un animal des chancres successifs par inoculation, quelle que soit la distance qu'on mette dans leur succession ou de quelque manière qu'on les combine, le premier chancre se manifeste plus vite, devient plus large, fournit plus de pus, s'accompagne d'une inflammation plus grande et enfin dure plus que le deuxième. Celui-ci est au troisième ce que le premier est au deuxième, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'animal ne puisse plus en contracter aucun. Cet animal se trouve ainsi vacciné contre la syphilis... Je désigne cetétnt par le mot de syphilisation » (Acad. des sciences, 18 novembre 1850).
Comme M. Auzias confondait le chancre simple et la syphilis, le phénomène observé par lui chez les singes, et qui est un phénomène d'immunité à l'égard du
clmncre simple, fut regnrdé tout naturellement comme un phénomène d'immunité à l'égard de la syphilis. Ainsi est née la syphilisation, à la suite d'expériences positives, mais à une époque de confusion, avec un nom qui est un contre-sens, et flanquée de théories étranges, incompréhensibles, pour expliquer des faits, aux yeux des dualistes, les plus simples du monde.
A la suite de M. Auzias, beaucoup d'expérimentateurs se mirent à pratiquer la syphilisation, c'est-à-dire à faire des inoculations multipliées de chancre simple, sur l'homme. M. Sperino, à lui seul, a syphilisé (pour nous servir de l'expression consacrée) 96 individus, comme nous l'avons déjà dit, en deux années seulement : chacun de ces individus a été couvert d'un nombre considérable de chancres simples, puisqu'il est arrivé à l'opérateur, exceptionnellement il est vrai, d'en inoculer jusqu'à 80, dans la même séance, à la même personne [De la syphilisation trad., '1855, p. 97). M. Boeck s'est également distingué par la multitude d'inoculations chancreuses qu'il a pratiquées aux malades. Dans ses expériences, le nombre des chancres inoculés au même individu a été en moyenne de 344 à 345 ; chez beaucoup on a dépassé 700 ; le plus petit nombre est de 96 {Recherches sur la syphilis, Christiania, 1862). MM. Hjort, Faye, Danielssen, Bidenkap, Melchior Robert, ont aussi suivi la même voie et multiplié les inoculations du chancre simple, dans un but thérapeutique, il est vrai, au delà de toute mesure.
Ce que les syphiiisateurs ont obtenu dans leurs inoculations, ils l'avouent tous, et M. Sperino en fait une loi sans exception {loc. cit., p. 92), c'est toujours la pustule ecthymateuse du chancre simple, apparaissant d'emblée, sans incubation, en un mot ce que M. Ricord appelait avant eux la pustule caractéristique.
La pratique de l'inoculation successive d'un très-grand nombre de chancres au même individu, a permis de constater les deux faits annoncés dans le principe par M. Auzias, c'est-à-dire l'amoindrissement progressif des chancres inoculés qui arrivent parfois à n'être plus que des pustules abortives et, plus rarement il est vrai, la stérilité finale des inoculations cessant de donner des résultats positifs et accusant ainsi une sorte d'immunité acquise par le patient.
Laplupartdes syphiiisateurs ont reconnu qu'il y avait deux moyens d'obtenir des chancres d'inoculation relativement petits : le premier consistant à faire simultanément, dans la même séance, un très-grand nombre d'inoculations (40 à 60) ; l'autre à en provoquer un moins grand nombre chaque fois, mais à les faire à intervalles de temps très-rapprochés, c'est-à-dire tous les jours ou tous les deux jours.
Les chancres deviennent surtout petits et de courte durée vers la fin de l'expérience, quand le malade est déjà porteur d'un grand nombre d'ulcères. Rien plus, la pustule d'inoculation peut ne pas s'ouvrir et parcourir ses périodes sans avoir eu les apparences extérieures d'un chancre. « Ces pustules offrent, dit M. Sperino, une espèce d'ébauche des principaux caractères des chancres qui ont fourni le pus. Si on vient à les ouvrir, pour les étudier ou pour tout autre motif, on verra un tout petit ulcère qui rappelle parfaitement le chancre, il parcourra de même toutes les périodes de progrès de transformation et de cicatrisation, mais beaucoup plus rapidement. Le peu de pus qu'il fournira pendant la période de progrès sera aussi virulent que celui d'un chancre vingt fois plus étendu. » (p. 99). Au contraire, M. Auzias a prétendu que le pus emprunté à ces petites pustules ne produisait à l'inoculation que de petits chancres, se cicatrisant vite.
Il le considère comme du pus faible, eu égard au pus fort qui provient de chancres bien développés et tels qu'on en observe, par exemple, chez les conscrits, ditil, qui contractent la maladie pour la première fois.
M. Anzins {Correspondance syphilographiqiie, 1860), a même cm pouvoir créer à volonté du pus faible et du pus fort : du pus faible en inoculant la même matière au même individu jusqu'à production de pustules abortives; du pus fort en transportant au contraire la matière contagieuse d'un individu en voie de sypbilisation chez un autre individu vierge d'inoculations chancreuses, puis chez d autres sujets dans les mêmes conditions. Il pense que le pus chancreux transplanté comme une semence sur un terrain neuf, s'y régénère.
Toutefois, l'amoindrissement progressif des chancres d'inoculation n'est pas constant. On a vu des pustules chancreuses, même chez des sujets soumis à des inoculations déjà très-nombreuses, prendre un grand développement, devenir l'origine de vastes ulcérations, et même d'ulcérations phagédéniques. Le phagédénisme est à coup sûr un des grands dangers de la syphilisation.
Sans doute, la simple action révulsive qu'exercent les uns sur les autres tous ces ulcères, suffit pour expliquer la grande extension relative que prennent les premiers, et la durée éphémère qu'ont au contraire les derniers, ou ceux qu'on inocule en très-grand nombre à la fois ou à intervalles de temps très-rapprocbés. Mais fût-on tenté d'utiliser celte action, sans tomber bien entendu dans les excès des syphilisateurs, qu'on aurait toujours à compter avec le phagédénisme, complication dont nous comprendrons mieux plus loin la portée.
L'immunité, ou syphilisation complète, a été, de leur propre aveu, très-rarement obtenue par les expérimentateurs. La plupart même déclaraient sypbilisés les malades chez qui ils avaient réussi à guérir les affections contre lesquelles était dirigé le traitement syphilisateur. Melchior Robert avait renoncé, vers la fin de sa pratique, à faire plus de 30 à 40 inoculations en tout au même individu.
Même dans les cas rares où on dit l'avoir obtenue, cette immunité paraît n'-avoir pas toujours été générale, ni absolue, ni permanente.
M. Faye a prétendu que la peau pouvait avoir acquis cette immunité sans que les parties sous-jacentes en fussent douées à aucun degré. D'après lui, quand la peau, où on a inoculé assez de chancres simples pour la rendre insensible à de nouvelles inoculations, "a été amenée au plus haut point d'immunité, le tissu cellulaire sous-cutané est encore réinoculable et l'insertion du pus chancreux y développe la pustule caractéristique. En outre, le résultat de l'inoculation peut être négatif sur une région où l'on vient d'insérer déjà un très-grand nombre de chancres, et au contraire positif sur une région éloignée qu'on inocule pour la première fois. Il y aurait même des régions plus favorables que d'autres au dévelop. pement des chancres d'inoculation. M. Boeck croit pouvoir conclure de ses obserbations que l'effet du pus inoculé est plus grand aux cuisses que partout ailleuis, puis aux bras, aux flancs, et que les ulcères les plus petits et qui se cicatrisent le plus vite sont produits par les inoculations de la face.
L'immunité, qui n'est parfois que partielle, n'est parfois aussi que relative. Ainsi, les syphilisateurs ont remai'qué qu'un individu pouvait être réfractaire au pus chancreux d'une certaine provenance, et ne l'être pas au pus d'une autre provenance, doué apparemment d'une plus grande activité que le premier.
Enfin, cette immunité n'est pas permanente, elle n'est, au contraire, souvent que temporaire. M. le docteur Laval qui avait été tenu pour syphilisé par M. Auzias^ a pu être réinoculé avec succès par M. Ricord. 11 en a été de même chez plusieurs femmes que M. Sperino avait trouvées réfractaires une première fois à l'inoculation et à qui il a pu inoculer ultérieurement de nouveaux chancres. D'ailleurs, cette immunité a souvent été constatée par des moyens d'épreuve
employés prématurément, ou défectueux. Dans les six cas où M. Boeck l'a obtenue, on n'a pas la preuve qu'elle fût durable : dans un seul de ces six cas, il s'était déjà écoulé trois mois depuis la fin des inoculations, lorsqu'on fit sur le malade un dernier essai sans résultat ; dans les cinq autres il n'y eut que 29, .17, 12, 70 et 40 jours entre la fin de la cure et l'inoculation probatoire. D'un autre côté, comme il s'agit presque toujours dans ces expériences d'inoculations chancreuses faites sur des sujets sypliilitiques, pour savoir si l'immunité est réelle, il faudrait qu'il fût bien spécifié qu'on a fait l'épreuve avec du pus de chancre simple et non avec du pus de chancre syphilitique, ce que n'ont pas distingué les syphilisateurs. Ils n'étaient pas dualistes et c'est précisément ce qui a mis tant d'obscurité dans leurs théories et de singularité dans leurs prétentions.
On a vu quelle idée M. Auzias avait de cette immunité. Il croyait qu'avec elle on était à l'abri de toutes les maladies vénériennes, de la syphilis comme du chancre simple. Ceux qui ont expérimenté après lui ont eu les mêçies illusions. En opérant, comme ils le faisaient dans la plupart des cas, sur des sujets syphilitiques, il n'y avait en général, il est vrai, pas d'infection nouvelle à redouter. M;iis ceux qui ont inoculé des sujets sains, ou ayant d'autres maladies que la syphilis, n'auraient-ils pas dû voir à quels dangers les exposaient des inoculations faites avec toutes les espèces de chancres indistinctement?
M. le docteur Lindmann s'était inoculé, en décembre 1850, et en janvier 1852, une douzaine de chancres simples, comme essai de syphilisation : jusque-là rien de grave ; mais le 8 juillet suivant, il s'inocule une matière contagieuse prise sur un ulcère de l'amygdale d'un de ses amis alors en pleine syphilis. Dix jours se passent sans que rien apparaisse au point inoculé ; c'est seulement le onzième jour qu'il se développa sur le point une papule grosse comme la tète d'une épingle, d'un rouge rosé, d'une dureté remarquable. Vers le quinzième jour la papule s'était étendue, elle se couvrit de croûtes, devint un chancre induré, et quarante-cinq jours après, arrivèrent les accidents secondaires.
Il en a été de même chez le docteur Warnery, il s'était inoculé 13 chancres simples avant de s'inoculer un chancre syphilitique. Inséré, le 13 février 1852, ce dernier, après une incubation de vingt-trois jours, produisit au siège de l'inoculation un chancre de même nature, suivi plus tard d'une éruption syphilitique secondaire.
Même résultat encore entre les mains de M. Danielssen. Chez un lépreux à qui cet expérimentateur avait inoculé, à partir du 25 avril 1857, 287 chancres simples sans amener aucun symptôme d'infection générale, un chancre syphilitique fut inoculé le 28 septembre de la même année. Cette fois l'innoculation fut suivie d'accidents syphilitiques primitifs, puis d'accidents secondaires qui éclatèrent le 5 janvier 1858.
Pus chancreux. Le pus du chancre simple n'a rien qui le dislingue du pus ordinaire. A l'œil nu, on le voit souvent mêlé d'une assez grande quantité de sang, surtout dans certains bubons chancreux, ce qui lui donne une couleur de rouille ou de chocolat. Il est quelquefois sanieux, mêlé de détritus organiques; ordinairement il est crémeux , bien lié, peut-être un peu plus séreux que le pus louable.
Au microscope, on n'y trouve d'une manière constante aucun parasite, ni le vibrio-lineola de Donné, ni surtout les vers purement imaginaires de Didier. Les globules du pus chancreux ressemblent à ceux du pus phlegmoneux, ou peu s'en faut.
L'analyse chimique ne nous a pas mieux renseigné sur la nature particulière de ce produit. Il ne se compose pas d'autres éléments que le pus ordinaire.
25fi CHANCRE SIMPLE.
Il peut se conserver assez longtemps soit à l'abri, soit au contact de l'air, et même subir différents mélanges sans altération. M. Ricord a inoculé avec succès du pus chancreux après sept jours de conservation dans des tubes à vaccin. M. >perino a inoculé aussi avec succès du pus chancreux concrète depuis sept mois sur la pomte d'une lancette ; il a seulement pris la précaution de le délayer avec un peu d'eau. Les expériences de MM. Boeck et Scheele, dont quelques-unes paraissent avoir été flûtes avec le pus chancreux, ont fourni des résultats analogues au fond, mais un peu différents, quant à la durée delà conservation (De la puissance d inoculabilité du virus syphilitique, Gaz. hebd. de méd., 21 novembre 1 875)
« Le pus du chancre, dit M. Ricord, a été mêlé à l'urine, au mucus va<^inal au rnuco-pus de l'uréthrite, de la balanite, de la vaginite, à la salive, aux matières lecales, à la sueur, au sperme. Dans tous ces mélanges, le pus virulent du chancre n'a subi aucune modification qui pût l'altérer dans sa nature ou le décomposer. Mais un fait qui ne doit pas échapper à l'observation, c'est que pour agir il a toujours flillu que le pus virulent ne fût pas trop délayé, car, mélangé en trop petite quantité, il ne peut communiquer à tout le liquide qui lui sert de véhicule sa propriété contagieuse » {Traité de Vinoculation, p. 178).
Ces circonstances expliquent très-bien le pliénomène de la contagion médiate. Elles rendent aussi raison de la simultanéité des maladies vénériennes, en même temps qu'elles expliquent comment la blennorhagie et la syphilis ont pu être confondues expérimentalement avec le chancre simple. En effet, le pus chancreux parfaitement miscible aux autres matières contagieuses leur communique à toutes, à^ celle de la blennorhagie comme à celle de la syphilis, sa propriété essentielle' c'est-à-dire la réinoculabilité sous forme de pustule caractéristique, propriété d'autant plus remarquée qu'elle est plus frappante et qu'elle se révèle pour ainsi dire instantanément.
D'après MM Boeck et Scheele, lorsque le mélange est fait avec de l'eau, soit 1 partie de virus pour 100 d'eau, les résultats sont toujours positifs; lorsque le virus est dilué au trois-centième, les résultats deviennent douteux ; au six-centième, ils sont négatifs.
Toutefois, si de simples mélanges n'altèrent pas le pus chancreux, il n'en est pas de même des agents physiques et chimiques un peu actifs, qui le neutralisent complètement.
« Toutes les fois, dit M. Ricord, que j'ai inoculé le pus virulent du chancre mélangé à un alcali ou à un acide un peu concentré, les résultats de l'inoculation ont été nuls... les acides siilfurique, nitrique, hydrochlorique, acétique, les chlorures purs, mêlés à du pus virulent, ont constamment empêché celui-ci d'agir, et tandis que sur le même sujet on inoculait le pus qui donnait la pustule, le pus altéré par une de ces substances restait sans effet ; il en a été de même avec les caustiques alcalins, la potasse, la soude, l'alcali volatil; le vin, l'alcool, les décoctions concentrées de tan, produisent les mêmes résultats. » (Ibid'., p. 179.)
Le pus chancreux est le seul substratum du virus chancreux ; il n'y a pas d'autre humeur qui reproduise la pustule caractéristique. Bien plus, le principe contagieux du chancre simple, essentiellement lié au pus, paraît adhérer plus particii- Uèrement à certaines parties de ce produit morbide, aux éléments figurés, aux parties solides, aux globules purulents.
J'ai répété sur le pus chancreux, les expériences faites par M. Van Roosbroeck sur le muco-pus blennorhagi(iue {voy. Blennorrhagie) , et j'ai obtenu les mômes résultats. Il m'est aussi arrivé de filtrer du pus chancreux et de faire l'inoculation
CHANliRE SIMPLE. 237
avec la pointe d'une lancette chargée de l'humidité recueillie sur le revers du filtre, sans produire aucun effet. On sait que M. Ghauveau a émis depuis une opinion analogue touchant la partie active du virus vaccin qu'il place, comme nous, dans les éléments solides de ce produit morbide.
Quoi qu'il en soit, on peut hardiment dire du virus du chancre simple qu'il est avant tout et exclusivement du pus contagieux.
Le pus chancreux est un virus {voij. ce mot), car il a l'attribut essentiel des virus, attribut que ces derniers partagent du reste avec les parasites, c'est-à-dire la propriété de se multiplier comme un germe dans l'organisme. Toutefois, et en cela il se rapproche du muco-pus blennorhagique autant qu'il s'éloigne du virus syphilitique, le pus chancreux est un virus local, qui ne passe pas dans la circulation générale et ne pénètre jamais dans l'organisme au delà des ganglions les plus voisins du chancre.
Sous l'influence du pus chancreux, et sur les points dénudés oui ce pus est appliqué, il s'opère un travail organique essentiellement caractérisé par la multiplication du principe contagieux. Le pus chancreux est donc comme le germe dont le chancre serait le développement et la reproduction.
La sécrétion purulente du chancre simple, toujours très-abondante et persistant quelquefois très-longtemps, plusieurs mois, et même, dans quelques cas exceptionnels, plusieurs années, est presque jusqu'à la fin une sécrétion de pus conla- "■ieux. La première goutte de pus que la pointe de la lancette a insérée sous l'épiderme a été l'origine et la source de cette suppuration virulente souvent énorme. N'est-ce pas là avant tout et par-dessus tout un phénomène de multiplication?
Ainsi, loi^t en reconnaissant que le chancre simple est une affection locale, on ne saurait nier la nature virulente du principe dont il procède et auquel il doit son caractèie contagieux.
Que ce principe ne pénètre pas dans la circulation générale, on en trouve la preuve dans la considération que nous avons fait valoir ailleurs, et qui, pour nous comme pour Hunter, est de toute évidence, à savoir que la pénétration du pus chancreux dans la circulation générale donnerait lieu à une infection purulente et ferait de l'organisme tout entier un vaste chancre, comme cela arrive déjà pour chaque ganglion au centre duquel le pus s'insinue {voy. Bubon).
La clinique nous fournit d'autres preuves de la localisation du chancre simple. Les effets de la cautérisation, par exemple, sont tels que devait seule les faire espérer une maladie locale, puisque le caustique bien appliqué énuclée pour ainsi dire le chancre et le détruit radicalement à toutes ses périodes ; mais parmi toutes ces preuves cliniques, dont il sera parlé plus loin, il y en a une qui doit trouver place ici, c'est celle que l'on peut tirer de la pratique de la syphilisation.
Ne résulte-t-il pas clairement de l'ensemble des expériences des syphilisateurs, expériences si nombreuses, si prodigieusement répétées, que l'infection constitutionnelle ne suit jamais le chancre simple, alors même qu'on le reproduit des centaines de fois sur le même individu ?
Ces inoculations nmltipliées ont l'inconvénient grave de couvrir les malades de nombreux foyers de contagion, et aussi de laisser chacune, après guérison, une cicatrice indélébile ; elles offrent aussi le danger d'exposer au phagédénisme ceux dont la constitution est affaiblie ou altérée; mais, dans la majorité des cas, chez les sujets bien constitués, ces inoculations sont au fond inoffensives. Bien plus, on est allé jusqu'à remarquer qu'elles avaient une influence heureuse sur l'état général et qu'à la fin de la syphilisation la santé devenait meilleure.
M. Spenno, qui n'a pas été plus affirmatif sur ce point que les autres expérimentateurs, s'exprime ainsi : « Lorsqu'on la conduit suivant les règles tracées par 1 expérience, on peut avancer avec certitude que la syphilisalion est non-seulement sans dangers, mais qu'elle détermine une grande amélior?itiondans l'état général du syplnhsé. Eu effet, j'ai toujours vu l'organisme s'améliorer à mesure que les moculations s6 multipliaient, lorsqu'il ne se développait aucune complication capable de faire passer les chancres artificiels au phagédénisrae ; et lorsque les piqûres ne donnaient plus naissance qu'à des pustules abortives ou restaient sans effet, la santé des sujets syphilisés se rétablissait entièrement... Tous les sujets sur lesquels on a dû faire un grand nombre d'inoculations continuent à jouir d'une santé excellente... » {loc. cit., p. 528).
Ne dirait-on pas que, loin d'introduire rien de toxique dans l'économie, le pus chancreux suscite, au contraire, un travail local dont* l'excès est très-redoutable, sans doute, mais qui, contenu dans certaines limites, est surtout un travail d'élimination. On pourrait même ajouter que, si l'effet salutaire qui résulte quelquefois de ce travail a été bien constaté, ce qu'il est difficile de nier dans un certain nombre d'observations, il ne laisserait pas d'avoir quelque rapport avec celui que la tradition médicale a de tout temps attribuée aux exutoires.
Contagion directe, médiate. Le pus chancreux , avec la propriété qu'il possède à un si haut degré de s'inoculer sur les muqueuses et sur la peau, était en quelque sorte prédestiné à s'attacher aux organes génitaux comme au terrain le plus favorable à son évolution. En outre, n'exerçant sur les tissus qu'une action locale, il devait rester concentré, confiné dans les régions génitales et n'en sortir que dans des circonstances pour ainsi dire exceptionnelles. Aussi le chancre simple est-il, comme la blennorrhagie, une maladie essentiellement vénérienne ; il n'est pas plus contagieux que la syphilis, mais il est plus localisé qu'elle, et c'est pourquoi il a le caractère vénérien à un degré sinon plus élevé, du moins beaucoup plus exclusif que cette dernière maladie.
Le coït, qui n'est pas la cause des maladies vénériennes, est néanmoins le mode de transmission le plus naturel, le plus inévitable de toute maladie contagieuseapte à se développer sur les organes génitaux. 11 en résulte évidemment que, SI chacune de ces maladies peut être communiquée séparément, elles ueuvent^ l'être aussi toutes ensemble, simultanément ou successivement. La simultanéité des maladies vénériennes est donc un fait aussi régulier, quoique beaucoup plus rare, que leur état d'isolement.
Nous avons déjà parlé des contagions simultanées ou mixtes à l'article de la blennorrhagie. Nous verrons tout à l'heure, à propos du chancre syphilitique, des effets analogues et même plus curieux encore produits par la transmission du chancre simple conjointement avec la syphilis. Le chancre simple se montrera à nous greffé surfe chancre syphilitique, ce dernier empruntant à l'autre certains attributs dont le plus saillant est, sans contredit, la réinoculabilité sous forme de pustule caractéristique. Mais, chose fort importante à noter et facile du reste à prévoir, c'est aux organes génitaux seulement et à l'anus qu'on observe le chancre mixte. Le chancre syphilitique n a pas pour siège exclusif ces deux régions, mais ce n'est que là à proprement parler, qu'il a le caractère vénérien. Ailleurs, à la bouche, par exemple et au sem, où la syphilis a deux grands foyers de contagion, le chancre simple cesse de la suivre, ou du moins ne se rencontre que fortuitement avec elle. Aussi le chapcre syphilitique buccal et le chancre syphilitique mammaire ne sont-ils, pour amsi dire, jamais mixtes {voy. Bouche, Chancre sïphilitique et Mami^Lles).
Le chancre simple étant donc une maladie non moins exclusivement vénéiieaiie que la blennorrhagie, il s'ensuit que c'est dans les grandes villes qu'on doit rencontrer surtout ces deux maladies, c'est-à-dire là où régnent le plus la promiscuité et la débauche. Il y a une syphilis des innocents {syphilis insontium), c'est celle qui se communique en dehors des rapports sexuels et qu'on a même pu observer à l'état endémo-épidémique, dans des campagnes pauvres, plutôt misérables que dépravées ; rien de semblable n'a lieu pour le chancre simple.
Bien plus, dans les grandes villes, c'est chez les prostituées et chez les hommes qui les fréquentent qu'on rencontre le plus communément ce chancre. A l'Anliquaille, à l'hôpital militaire, comme en ville, nous sommes frappés, à Lyon, quand nous interrogeons les malades à ce point de vue, de voir combien est con- ■ sidérable le nombre des chancres simples contractés dans ces conditions. Il en est de même à Paris et dans toutes les cités populeuses. Ainsi s'explique pourquoi c'est suitout une grande diminution du nombre des chancres simples que l'on obtient par l'appHcation des mesures sanitaires mises en pratique contre les prostituées.
Notons enfin que c'est aussi chez les filles publiques, comme il était facile de le prévoir, qu'on observe le plus communément la coexistence des diverses maladiesvénériennes, et, en général, de toutes les maladies communicables par le contact, lesquelles comprennent notamment la gale (voy. Dict. des sciences méd., l.IX, p. 665).
Après les rapports sexuels normaux, et les pratiques heureusement beaucoup plus rares de la pédérastie {voy. Anus), il n'y a plus de mode un peu général de transmission du chancre simple. On tombe de suite dans le domaine des cas exceptionnels, tels que l'inoculation accidentelle du chancre simple aux doigts de l'accoucheur, le transport du pus chancreux des organes génitaux sur d'autres parties du corps au moyen du grattage, la contamination de parties excoriées par des objets de pansement souillés de virus.
La propriété qu'a le chancre simple de s'inoculer sur toutes les solutions de continuité avec lesquelles il se trouve en contact, fait qu'on le rencontre parfois sous des formes insolites dont il faut être averti. Ainsi quand un malade a un chancre simple en même temps que le prurigo ou la gale, les papules du prurigo, les vésicules, les sillons de la gale peuvent être grattés avec les doigts souillés de virus, et, à peine inoculées, toutes ces lésions cutanées deviennent chancreuses. De même, quand un individu a un chancre simple en même temps que la syphilis, le pus du chancre simple peut être porté accidentellement sur une lésion syphilitique quelconque, sur une plaque muqueuse, par exemple, qui alors s'inocule et devient chancreuse.
Il ne faut pas oublier que le chancre simple est contagieux presque jusqu'à la fin de son évolution, et que certains chancres phagédéniques ont pu persister très-longtemps sans cesser de fournir du pus contagieux, puisqu'on en a réinoculé avec succès au bout d'un an, deux ans, quatre ans (Puche), sept ans (Ricord). Il y a des chancres aux trois quarts cicatrisés qui sécrètent encore du pus contagieux sur les points où s'est confinée l'ulcération. Le pus de la lymphite et du bubon chancreux communique le chancre par contagion. Celui du chancre pliagédéniqut et notamment du ciiaucre serpigineux transmet aussi le chancre simple, malgré les quelques observations d'après lesquelles on avait pu croire que le phagédénisme de certains chancres était dû à la nature du virus (B. Bell, Bassereau). Totis ces faits, que l'expérimentation a mis hors de doute, se reproduisent aussi bien chez les individus qui contractent la maladie naturellement que chez ceux que l'on soumet à l'inoculation artificielle.
^■iO CHANCRE SlfllPLE.
11 y a, comme nous l'avons déjà dit, une condition essentielle pour que l'inoculation s'opère et produise ses effets : c'est l'application du pus contagieux sur une surface \ive, dépouillée de son épiderme, si c'est la peau, de son épithélium, si c'est une muqueuse. Cette condition est seule indispensable ; le pus contagieux produit ses effets sans qu'il soit aucunement besoin que les organes se trouvent dans cet état particulier de turgescence et d'éréthisme qui caractérise ce qu'on appelle l'orgasme vénérien. Le frottement des surfaces dans le coït ne favorise la contagion qu'en amenant des déchirures ou en faisant pénétrer le pus contagieux dans des replis qui autrement n'auraient pas été rais en contact avec lui.
Quant à la contagion médiate, il va de soi qu'elle est on ne peut plus facile à produire au moyen d'instruments inertes chargés de virus. L'inoculation artificielle pratiquée avec la lancette ou autrement n'est autre chose qu'une contagion de cette espèce. Mais un organisme vivant, et dans cet organisme une muqueuse déterminée, la muqueuse vaginale peut-elle jouer à l'égard du piis cliaucreux le rôle d'un instrument inerte, qui transmet la contagion sans la subir ? La clinique l'enseigne, mais ce n'était pas trop, pour admettre de pareils faits, qu'on sût qu'ils avaient été reproduits dans des expériences pratiquées dans les meilleures conditions d'authenticité. M. Gullerier a introduit du pus chancreux au fund du vagin de deux femmes, et ce pus, mêlé aux mucosités vaginales, il a pu l'inoculer avec succès dans le premier cas au bout de trente-cinq minutes, dans le second au bout d'une heure, sans que les deux malades, soumises après l'expérience à des injections détersives dans le vagin, aient rien contracté par le fait du séjour momentané du pus chancreux sur cet organe [Mémoires de la Soc. de chirurgie, 1849).
Symptomatologie. Le chancre simple, soit qu'on l'ait artificiellement produit, soit qu'il ait été contracté naturellement, se développe sans incubation. Pour le chancre simple artificiel, la. question n'est même pas discutable, tant d'expériences ayant été faites et toutes ayant produit leurs effets immédiatement, dans les premières vingt-quatre ou quarante-huit heures. Pour le chancre simple naturel il a pu s'élever des dissentiments entre les observateurs à l'époque où ce chancre n'était pas encore nettement séparé du chancre syphilitique qui n'éclôt, lui, au contraire, qu'après une assez longue incubation. Aujourd'hui, pour les chancres simples que les renseignements fournis par les malades pourraient faiie regarder comme ayant été précédés d'un temps d'incubation, on serait bien mieux autorisé qu'autrefois à regarder cette prétendue incubation comme n'étant, en réalité, selon l'expression de M. Ricord, qu'une période d'inobservation.
Le chancre simple présente dans son évolution trois périodes principales : les périodes de début, de progrès et de réparation.
Période de début. Au début, le chancre simple n'a généralement une physionomie bien tranchée que dans les inoculations artificielles faites à la peau ou bien sur les muqueuses revêtues d'un épithélium très-épais , résistant : alors il débute sous la forme pustuleuse que nous connaissons.
Le chancre simple naturel se présente aussi sous l'aspect pustuleux dans les mêmes circonstances. Ainsi, quand on applique des sangsues à l'aine sur les individus affectés de bubons commençants avec chancres à la verge, il n'est pas lare de voir les piqûres devenir toutes cliancreuses ; le même accident peut avoir lieu quand on fait l'application sur des points plus rapprochés ou même plus éloignés des organes génitaux, d le pus a pu atteindre les piqûres accidentellement. Chez les malades affectés à la fois de chancres et d'éruptions prurigineuses de la peau,
CHANCRK SIMPLE. U\
telles que gale, prurigo, lichen, eczéma, herpès, intertrigo, le grattage avec les doigts souillés de pus chancreux opère souvent aussi des inoculations consécutives ; alors on voit se former des chancres successifs plus ou moins nombreux, se montrant presque tous au début sous l'orme de pustules, de furoncles ou de petits abcès sous-cutanés. Des régions entières, et notamment celles des bourses, du périnée, de l'anus, du pli génito-crural, de la partie interne des cuisses, de l'abdomen, peuvent, suivant les cas, devenir le siège d'une sorte d'éruption pustuleuse décrite, bien à tort, par M. Cazenave comme une syphilide, sous le nom d'ecthyma primitif, éruption qui n'est autre chose qu'une série de chancres simples débutant dans ce cas encore par la pustule caractéristique.
Dans les circoustances ordinaires, et principalement sur les muqueuses à épithélium peu épais, le chancre simple se montre, au contraire, dès le principe, sous la forme d'un ulcère, ne différant de l'ulcération chancreuse à la période de progrès que par son peu d'étendue et de profondeur.
Une petite écorchure traumatique, amenée par le frottement des surfaces dans le coït, est la porte d'entrée habituelle de la matière coutagieuse.
Quelquefois une inflammation, même très-circonscrite, en ramollissant les surfaces, ou bien une vésicule herpétique, psorique ou eczémateuse, une pustule impétigineuse ou acnéique, une végétation préexistante, facilitent la production de cette écorchure introductrice du pus chancreux.
L'inflammation blennorhagique, surtout le balano-posthite, donne souvent naissance à des excoriations très-étendues où le chancre trouve facilement à se greffer.
11 en est de même des ulcérations syphilitiques primitives ou secondaires, surtout celles des organes génitaux. C'est un terrain dé^à ensemencé, mais parfaitement apte à recevoir un nouveau germe.
Si la solution de continuité où le pus contagieux est déposé est très-petite,, elle devient de suite chancreuse dans toute son étendue. Au contraire, si cette solution de continuité est très-grande, bien que le pus contagieux ait été appliqué sur toute la surface, elle ne devient chancreuse que par places, et c'est par l'extension progressive de chacun de ces petits foyers chancreux, quelquefois très-nombreux, et par leur réunion de proche en proche, que se forme ie chancre uniijue qui finit par englober tous les autres.
J'ai souvent vu les choses se passer ainsi dans mes expériences de greffe du chancre simple sur le chancre syphilitique. Après avoir étendu le pus du chancre simple sur le chancre induré, on peut déjà voir, au bout de vingt-quatre heures, avec une loupe, une foule de points grisâtres séparés les uns des autres. Peu à peu ces points se rapprochent, et un ou deux jours après ils se confondent et ne forment plus qu'un seul chancre nouveau posé sur l'ancien et recouvrant toute sa surface.
En résumé, on peut dire que le chancre simple débute toujours par une ulcération. Dans le chaucre naturellement contracté, cette ulcération, d'abord petite, s'agrandit peu à peu et tout se passe à découvert. Dans le chancre d'inoculation qui débute par une pustule ou un petit abcès, c'est encore en réalité par une ulcération, ainsi que nous l'avons vu, que la maladie commence ; seulement l'ulcération, dans ces cas, est sous-épidermique ou sous-cutanée, et n'est pas apparente dans le principe, sans être pour cela moins réelle.
Période de progrès. A la période de progrès et lorsqu'il n'est pas très-ancien, du cinquième au quinzième jour par exemple, le chancre simple est un ulcère arrondi, de la dimension d'une pièce de vingt centimes, plus ou moins ; à fond
DICÎ. ENO. >kV, 16
grisâtre, à bords taillés à pic, à base habituellement molle, donnant lieu à une suppuration abondante, douloureux, et prenant chaque jour plus d'extension.
La forme arrondie n'est pas constante ; on l'observe cependant d'une manière assez générale à une époque peu éloignée du début ; il y a une exception à faire pour les chancres qui se développent dans un pli de la peau ou des muqueuses, ou qui prennent naissance dans une plaie allongée ou irrégulière, dont ils suivent d'abord la configuration. Elle s'altère à mesure que le chancre vieillit, soit que l'ulcération s'étende davantage sur les points où elle éprouve le moins de résistance, soit qu'elle devienne irrégulière par la réunion de deux ou plusieurs chancres contigus. C'est ainsi que se forment, sur les bords de l'ulcère, des saillies, des échancrures, en un mot des sinuosités quelquefois tiès-marquées. Il s'en fait aussi de très-petites, à peine apparentes, dont le nombre peut devenir considérable et qui se présentent, lorsqu'on les examine attentivement à l'œil nu ou à la loupe, sous forme de dentelures. Si ces dentelures se prononcent davantage, elles donnent à la circonférence du chancre un aspect déchiqueté.
Les bords de l'ulcération sont taillés à pic, parce que l'ulcération détruit dans toute leur épaisseur les membranes oii elle s'établit. Les muqueuses et la peau envahies par le chancre sont trouées à l'emporte-pièce. Les tissus à texture serrée résistent mieux que les tissus lâches. La peau et les muqueuses, par exemple, cèdent moins vite que le tissu cellulaire sous-muqueux et surtout que le tissu cellulaire sous-cutané. Aussi l'ulcération fait-elle en général des progrès plus rapides au-dessous de ces membranes qu'à leur surface. Il en résulte que les bords du chancre sont plus ou moins décollés, et que l'ulcère a une partie sous-cutanée ou sous-muqueuse parfois aussi.étendue que sa partie découverte. Lorsqu'ils sont destinés à être détruits par l'ulcération, les bords ont un aspect violacé; ils sont saillants et entourés d'un liséré rouge qui fait quelquefois le tour du chancre à la manièie d'une auréole.
Le fond de l'ulcération doit sa couleur grisâtre à une fausse membrane pultacée,. étendue à toute la surface du chancre. Cette fausse membrane tapisse aussi les bords du chancre, et contribue à faire ressortir leur couleur rouge violacée. Elle se combine et se confond avec les détritus des tissus normaux envahis par l'ulcération, mais elle est formée à la surface du chancre, comme le pus qui en découle, par sécrétion morbide.
La suppuration est toujours abondante. Elle est assez souvent en apparence de bonne nature, mais quelquefois aussi sanieuse, mêlée de sang et de débris de tissus détruits par l'ulcération. Elle se concrète rarement en croûtes, si ce n'est sur les bords du chancre. Cette suppuration ne paraît pas avoir d'àcreté particu' ' lière, à moins qu'on n'entende par là une tendance marquée à se réinoculer et à produire de nouveaux chancres dans le voisinage du premier. Elle n'a pas d'action dissolvante spéciale sur les épithéliums, mais elle peut les ramollir, au même titre que le pus ordinaire, les détruire peu à peu, et laisser ensuite rinoculation s'y faire comme sur des surfaces vives.
Le chancre simple est toujours un peu douloureux; le malade y éprouve conti'' nuellemeat une sensation de malaise qui redouble et devient très-marquée à cer^ tains moments. Cet état douloureux se montre surtout pendant les pansements, alors que le chancre est soumis à des contacts ou à des tiraillements qui réveillent et exaltent sa sensibilité. Le chancre est tout particulièrement douloureux lorsqu'il s'étend, et plus la marche de la maladie est envahissante, plus la douleur se fait vivement sentir.
Les dimensions du chancre, soit en surface, soit en profondeur, mais surtout en surface, deviennent parfois considérables, même dans les cas simples, non con)pliqués de phagédénisme, et par le seul fait des progrès lents, mais incessants, de la maladie. Néanmoins, au bout d'un certain temps, le chancre peut rester stationnaire.
Cet état stationnaire consiste dans un simple arrêt du développement progressif du chancre. Celui-ci conserve tous les caractères que nous venons de lui assi^rner et qui donnent à la période de progrès sa physionomie si particulière, si tranchée; seulement il cesse de s'étendre. C'est une espèce d'état intermédiaire par lequel passent certains chancres simples avant d'entrer en réparation, et que quelques auteurs décrivent, sans motifs suffisants selon nous, comme une nouvelle phase de sou évolution, sous le nom de période d'état.
On a dit que la base des chancres simples restait molle; ce n'est pas là un caractère positif, mais plutôt un caractère négatif de la maladie. La base de ces chancres n'est ni plus molle, ni plus dure que celle de beaucoup d'autres plaies ou ulcères d'origine diverse. On ne retrouve pas dans le chancre simple. l'induration spécifique qui distingue le chancre syphilitique, voilà tout. Quant à cette dureté inflammatoire ou autre qui envahit la base de certaines solutions de continuité, " dans des circonstances variées, le chancre simple est loin d'en être exempt; on peut même la provoquer à volonté par des moyens artificiels.
La base du chancre simple est très-souvent dure dans certaines régions, comme sur le limbe du prépuce et au reflet balano-préputial, sur la ligne médiane. Les chancres simples, enflammés ou profondément modifiés par des pansements fréquents, irritants, ou de nature trop astringente, deviennent également durs à leur base. Les cautérisations produisent le même effet, à un degré encore plus marqué, quel que soit du reste le causti(jue employé : nitrate d'argent, chlorure de zinc, potasse caustique, pâte de Vienne, acides nitrique, sulfurique, chlorhydrique. Oiî a remarqué que le sublimé corrosif, et mieux encore le chromate de potasse, imprimaient à la base des chancres simples une dureté toute particulière et très-analogue à l'induration spécifique du chancre syphilitique. Du reste, il n'y a rien là qui soit propre au chancre simple; lorsqu'on cautérise un peu profondément les végétations, par exemple, la plaie qui en résulte est si remarquablement dure à sa base, qu'elle en imposerait aux praticiens encore mieux que n'importe' quel chancre simple placé dans ces conditions artificielles contre lesquelles il faut se prémunir.
Période de réparation. Lorsque le chancre cesse de faire des progrès et commence à entrer en réparation, on en est averti par l'état de ses bords, car c est à la périphérie que s'opère la marche envahissante de la maladie, et c'est là que le temps d'arrêt, lorsqu'il arrive, se remarque le mieux.
La réparation se fait parfois du même coup sur la totalité du chancre; le plus communément elle est partielle, en sorte que la même ulcération peut entrer en réparation sur un point et être en pleine voie de progrès sur un autre.
Ce qui annonce le plus sûrement la transformation du chancre, c'est un changement de couleur qui est dû au bourgeonnement de l'ulcère et à l'élimination graduelle de la fausse membrane grisâtre, adhérente à sa surface. Le chancre devient rose et prend l'aspect d'une plaie simple. La suppuration devient aussi plus louable, moins séreuse, moins mêlée de détritus organiques et de globules sanguins.
Les bords du chancre, précédemment tuméfiés et rouges, s'affaissent et pâlis-
sent; s'ils étaient renversés et décollés, ils se recollent et se mettent de niveau avec le fond de l'ulcération qui continue à bourgeonner. Le nivellement de toute la surface chancreuse une fois opéré par la dépression des bords et l'exhaussement du fond, le travail de cicatrisation commence et s'acbève comme dans une plaie simple.
Lorsque la réparation du chancre se fait partiellement, la partie qui continue à rester chancreuse se circonscrit de plus en plus. Il arrive, dans quelques cas, que la presque totalité du chancre est en voie de réparation, ou même en pleine cicatrisation, quand la plaie est encore chancreuse, comme au premier jour, sur un point très-limité; puis ce point finit par bourgeonner à son tour et par se cicatriser comme les autres. Cette réparation partielle du chancre commence tantôt au centre, tantôt à la circonférence. Le centre peut avoir une belle couleur rose et présenter des bourgeons charnus de bonne apparence, sans qu'on puisse en conclure que la cicatrisation soit proche. Tant que les bords du chancre restent grisâtres, taillés à pic, décollés, la maladie continue sa marche envahissante, et, comme nous le disions tout à l'heure, c'est avant tout sur le bon état des bords du chancre qu'on peut le mieux fonder des espérances de cicatrisation prompte.
La cicatrisation se fait à la surface du chancre, comme sur toutes les plaies, par le développement et l'organisation d'un tissu inodulaire, qui prend la place du tissu détruit par l'ulcération. Comme ici le tissu, membrane muqueuse ou tégument externe, est généralement détruit dans toute son épaisseur, les cicatrices des chancres, semblables en cela aux cicatrices des pustules vaccinales, sont profondes et restent très-apparentes, surtout à la peau oii elles ne s'effacent jamais.
Tous les individus soumis par les syphilisateurs aux inoculations chancreuses ont conservé les cicatrices même de leurs plus petits chancres, et ce n'est pas un des moindres inconvénients de cette pratique que d'imprimer inévitablement sur le corps des malades des stigmates multipliés et indélébiles.
Recrudescences, inoculations successives, multiplication. A toutes les périodes de la maladie, même à la période de réparation, le chancre simple est sujet à des recrudescences, à des aggravations, et l'ulcération chancreuse peut faire de nouveaux progrès, soit par extension graduelle, soit par multiplication, et en tous cas par le mécanisme de l'inoculation successive.
A la période de réparation, il n'est pas rare, comme nous l'avons dit, de voir le chancre se convertir en plaie simple sur une grande partie de son étendue, tout en conservant encore sa virulence sur un ou plusieurs points très-restreints. Tant que le chancre sécrète du pus réinoculable, quelque limitée que soit la surface virulente, il y a à craindre des recrudescences. Tel point en voie de réparation peut tout à coup rétrograder, perdre sa couleur rosée, redevenir pultacé, grisâtre; rentrer, en un mot, dans la période de progrès. Ces récidives sont le résultat de la réinoculation de la partie du chancre arrivée à l'état de plaie simple par la partie restée chancreuse. D'autres fois les récidives sont dues à la réiuoculation d'un chancre en voie de réparation par un chancre voisin, encore en voie de progrès. Elles peuvent être causées aussi par des pansements mal dirigés, dans lesquels on fait saigner la plaie. Les surfaces saignantes sont autant de nouvelles portes ouvertes à l'ulcération; le pus chancreux les inocule, et la maladie prend une nouvelle extension.
La mukiplication des chancres s'opère par un mécanisme analogue. 11 arrive parfois qu'un malade, affecté au début d'un seul chancre simple, finit par en avoir
deux, trois, quatre, ou même un nombre beaucoup plus grand, sans qu'il y ait eu aucune contagion nouvelle, aucun coït intercurrent. Ces cliancres successifs sont nécessairement le résultat de réinoculations accidentelles. Comme ils sont, bien entendu, plus jeunes que les chancres dont ils tirent leur origine, ils peuvent se trouver encore à la période de progrès quand les autres sont près de se réparer, et c'est généralement par eux, par leur voisinage, par leur contact, que la période de réparation est entravée chez ces derniers.
D'autres fois, au contraire, les premiers chancres se cicatrisent sans entrave, et les derniers venirs leur survivent. Ceux-ci, à leur tour, peuvent donner naissance, toujours par réinoculation, à de nouveaux chancres constituant une troisième génération. Enfin il y a des chancres qui sont pour ainsi dire les rejetons posthumes d'autres chancres, de ceux, par exemple, qu'on vient de traiter par la cautérisation et qu'on a réussi à détruire juste an moment où ils étaient en train de se reproduire. Ces chancres posthumes sont très-insidieux dans leur développement, et souvent ils viennent compromettre le résultat de la cautérisation et rendre de nouveau chancreuses des plaies redevenues simples et qui seraient restées telles sans ces réinoculations.
La réinoculation des chancres simples ne se fait pas toujours à ciel ouvert, comme dans les cas précédents. Le pus contagieux peut fuser dans le tissu cellulaire et donner lieu à des abcès chancreux sous-cutanés ou sous-muqueux. 11 pénètre aussi dans les voies lymphatiques, oii il va inoculer les vaisseaux et surtout les ganglions, et donner naissance à des lymphites et à des adénites chancreuses. Toutes ces circonstances modifient beaucoup la marche de la maladie, qui se révivifie et se renouvelle dans chacune de ces migrations et dont la terminaison est ainsi parfois grandement retardée.
Marche, durée, terminaison. La marche du chancre simple peut être rapide, lente ou successive. Aux premières périodes de la maladie, il n'y a guère de différence dans la marche que suivent les chancres, sauf dans les cas compliqués. Le progrès de Fulcéralion chancreuse ne dépend que pour une faible part de la provenance du pus contagieux. La constitution, le tempérament et les idiosyncrasies ont, au contraire, une grande influence sur l'étendue que prennent les chancres, et sur la rapidité plus ou moins grande de leur développement. La tendance destructive d'une maladie aussi éminemment ulcéreuse que le chancre simple n'a, en effet, pour contre-poids naturel que la force de réaction de l'organisme. Cependant les chancres lorsqu'ils sont multiples, semblent réagir sensiblement les uns sur les autres, et se restreindre mutuellement.
Un grand chancre peut, comme nous l'avons vu, donner naissance à un grand nombre de chancres successifs; ces nouveaux chancres restent généralement petits. Plusieurs chancres contemporains peuvent acquérir de grandes dimensions, mais toujours moindres qu'un seul chancre simple placé dans les mêmes conditions. Les syphilisateurs avaient déjà remarqué cet effet, mais sans lui assigner sa véritable cause. Ainsi, les pustules abortives qu'ils obtenaient, après plusieurs séries d'inoculations, ne restaient vraisemblablement dans cet état de développement incomplet, que grâce au nombre considérable des chancres placés à côté d'elles, et exerçant sur elles une action révulsive proportionnée à ce nombre. L'action révulsive que les chancres exercent les uns sur les autres est surtout très-évidente quand le pus chancreux fuse dans le tissu cellulaire voisin, et surtout quand il pénètre dans les voies lymphatiques et donne naissance au bubon chancreux; car, en général, à partir du moment où s'opèrent ces inoculations profondes et souvent très-étendues,
les chancres qui en ont étélepoini, de départ et l'origine ne tardent pas à se cicatriser. La marche lente ou chronique du chancre simple ne se prononce véritahlemenl qu après que la période de progrès a déjà eu une assez longue durée. Il se produit alors, comme nous l'avons dit, une sorte d'état intermédiaire entre cette période et celle de réparation, un statu quo qui peut se prolonger beaucoup et qui est du reste plus apparent que réel. En effet, il n'y a pas, à proprement parler, de période d'état, et quand on examine les choses de près, on voit que le ciiancre ne paraît rester stationnaire que parce qu'il perd d'un côté ce qu'il gagne de l'autre. G est sur les bords du chancre qu'il faut porter son attention. Il «t rare qu'ici ou là, il n'y ait pas envahissement du mal par ulcération; et si néanmoins la surface ulcérée ne prend pas de plus grandes proportions, c'est qu'elle se cicatrise sur un point en même temps qu'elle en envahit un autre.
La marche de la maladie est dite successive, lorsqu'un premier chancre donne naissance par réinoculation à un ou plusieurs chancres nouveaux, comme cela arnve presque inévitablement dans certaines régions. Nous verrons plus loin que les chancres du limbe du prépuce, chez les individus qui ont un phimosis naturel, et ceux de la fourchette, chez la femme, sont généralement des chancres de rémoculation, lesquels ne se cicatrisent qu'après des chancres profonds, sous-préputiaux ou utérins, qui leur ont donné naissance et qui, par un contact incessant, les maintiennent à la période du progrès tant qu'ils sécrètent eux-mêmes du pus virulent. La marche des derniers chancres est donc subordonnée dans ces cas à celle des premiers. D'autres fois, la succession des chancres se fait d'une façon plus indépendante, et ce sont les derniers développés qui prolongent la durée de la maladie, surtout quand ils sont le résultat d'une réinoculation tardive et que leur évolution commence quand celle des autres touche à sa lin. Ces nouveaux chancres pouvant eux-mêmes en engendrer d'autres, on voit combien la marche successive de la maladie à d'influence sur sa terminaison.
La durée du chancre simple est surtout subordonnée à la durée de la période de progrès, laquelle est très-variable, rarement moindre de tiois à quatre septénaires. Cette durée peut-être beaucoup abrégée, il est vrai, par un traitemeiit méthodique, et surtout par la cautérisation abortive; par contre, elle peut être prolongée par l'incurie des malades, ou par une médication mal entendue. J'ai vu des chancres simples se cicatriser en moins de deux septénaires par la cautérisation au chlorure de zinc. Au contraire, il n'est pas rare de rencontrer de ces chancres, abandonnés à eux-mêmes, ou traités par des moyens peu méthodiques, qui durent depuis plusieurs mois et même depuis plusieurs années, surtout quand ils ont subi la déviation phagédénique. Les vieux chancres phagédéniques ont ceci de particulier qu'ils conservent jusqu'à la fin leur virulence ; nouvelle preuve à l'appui de ce fait que la durée du chancre dépend essentiellement de la durée de la période spécifique ou ulcérative de la maladie, en un mot de la période de progrès, et que le chancre est tout entier dans le pus virulent qu'il sécrète.
La terminaison du chancre pourrait d'après cela être considérée comme ayant pour date précise le moment où l'ulcération a cessé d'être virulente. La plaie, à partir de ce moment, peut encore avoir une certaine durée, mais comme elle n'est plus chancreuse, comme c'est une plaie simple, on a devant soi une suite du chancre et non plus le chancre lui-même, qui a cessé d'exister. Toutefois, comme le chancre conserve en général sa virulence beaucoup plus longtemps qu'on ne serait disposé à le croire, cette distinction ne laisse pas que d'être un peu subtile et manque pour l'ordinaire d'importance pratique.
La cicatrisation est donc en définitive la seule véritable terminaison du chancre. Elle met fin à tous les elfets locaux de la maladie, et comme celle-ci n'a aucune action constitutionnelle, une fois tous les chancres cicatrisés, ceux des ganglions et des parties profondes comme les autres, on est au terme naturel du mal.
Nombi'e, fréquence. Les chancres simples sont souvent multiples, et d'après tout ce qui précède, il n'est pas difficile d'en saisir la raison.
Pendant l'année 1857, M. Ricord a lait faire un relevé de 254 malades affectés de chancres simples formant les catégories suivantes :
Malades affectés de «hancres simples 254
— d'un chancre simple unique 48
— de chancres multiples 206
Ces 206 derniers malades étaient répartis en différents groupes.
Malades qui ont eu deux chancres simples 32
— de trois à six chancres simples. . 116
— de six à dix 41
•"■ de dix à quinze 8
— de quinze à vingt i
— de vingt et plus 5
Total , . 206
Sur 128 malades entrés à l'Antiquaille pour des chancres simples, M. Debauge (thèse citée, p. 6) a trouvé :
Malades ayant un seul chancre 50
Malades en ayant deux 22
— quatre 11
— cinq 11
— de six à dix 17
— de onze à quinze 6
— vingt 1
Total. . 128
Dans une récente communication (Lyon Médical, 1871, t. VU, p. 112) M. Horand citait un malade de l'Antiquaille chez qui il avait compté '28 chancres simples. On en a compté jusqu'à 75 chez une terame à Louvcine fLabarthe).
Parmi les chancres multiples, il y en a un certain nombre sans doute, qui sont le résultat de la même inoculation faite simultanément sur plusieurs points des organes ; mais le plus grand nombre sont, au contraire, produits par des inoculations successives et constituent des chancres de seconde ou même de troisième génération. Sur les 78 malades de M. Debauge qui avaient des chancres simples multiples, 15 seulement (et c'étaient ceux qui n'avaient pas plus de 2 à 5 ulcérations) les avaient vus survenir simultanément ; chez les 63 autres, le développement des chancres avait été successif, en ce sens qu'ils avaient presque tous paru à la suite les uns des autres.
On ne sait rien concernant la fréquence absolue du chancre simple ; on a seulement des statistiques comparées sur la fréquence relative des différentes maladies vénériennes. Nous avons indiqué ailleurs, dans quelles proportions on observait le chancre simple relativement à la blennorrhagie et à la syphilis. Nous avons aussi noté les proportions dans lesquelles le chancre simple s'observe soit isolément, soit à l'état de coexistence avec ces deux dernières maladies, et même avec la gale contagieuse comme elles.
C'est ici le lieu de mentionner le rapport de fréquence du chancre simple et du chancre syphilitique, c'esl-à-dire de l'accident syphilitique primitif, abstraction faite des autres périodes de la maladie. Dans notre statistique de l'Antiquaille
{Dictionnaire des sciences médicales, t. IX, p. 663), nous avons omis intenfioiK nellement et réservé ce rapport qui s'exprime par les chiffres suivants : sur y 46 cas de chancres, il y avait chez nos malades 626 cas de chancre simple et i>20 cas de chancre syphilitique.
Les statistiques les plus récentes, même celle de M. Diday (Lyon Médical, 1871, t. Vif, p. 265), malgré d'assez grands écarts, ne présentent cependant pas avec la notre plus de différence que n'en comporté la nature du sujet. C'est d'ailleurs une question que nous aurons à examiner de nouveau plus tard (voy. Sypliilis). L'identité des statistiques, en effet, ne saurait être complète, tellement les rapports des maladies vénériennes entre elles sont variables, selon qu'on les observe en ville ou dans les hôpitaux, et on peut le dire d'une manière plus générale, suivant les temps et les lieux. On peut même ajouter que plus les statistiques, faites dans des conditions différentes, seront exactes, mieux elles représenteront ces variations.
Pour ne parler ici que du rapport de fréquence des deux espèces de chancres il n'est pas douteux qu'il n'ait été très-soigneusement noté par tous les observateurs ; et pourtant, il y a des statistiques qui représentent le chancre simple comme étant trois et même quatre jbis plus fréquent que l'autre (Fournier, Piiche) ; il y en a, au contraire, qui le représentent comme étant seulement un peu plus fréquent (Horand), et même comme étant moins fréquent (Belhomme) C'est que (sans parler d'autres causes d'erreur tenant à ce que certains statisticiens, au lieu de compter les malades, ont peut-être compté les chancres et grossi de cette façon notablement, grâce à la multiplicité plus grande du chancre simple le chiffre afférent à ce dernier), les circonstances dans lesquelles se contractent les maladies vénériennes ne sont pas les mêmes pour toutes ces maladies, et, à certains moments, dans certains milieux, ces circonstances sont plus particulièrement favorables, tantôt au développement de l'une d'elles, de la sypbihs par exemple, tantôt au développement des deux autres. Après tout ce que nous avons dit de la contagion de la blennorrhagie et du chancre simple, et tout ce que nous aurons à ajouter bientôt sur la contagion de la syphilis, rien n'est plus naturel que ces variations qui sont la conséquence non-seulement de la pluralité, mais des dissemblances des maladies vénériennes.
Variétés de siège. Le chancre simple est surtout une maladie des or'^anes génitaux, et quoiqu'on l'observe exceptionnellement dans des régions très-diverses son siège habituel est aux organes génitaux ou dans leur voisinage soit chez 1 homme, soit chez la femme.
On aura une idée de la distrifiution variée des chancres simples chez les deux sexes par les tableaux statistiques suivants.
M. Ricord a réuni en deux tableaux toutes les inoculations pratiquées parlai dans le service des hommes et dans celui des femmes, de 1831 à 1857 • ces tableaux ne comprennent que des chancres ayant fourni la pustule caractéristique.