‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V 16Chapitre 23 sur 49 · ÉLIMINÉ · texte numérisé non relu

ÉLIMINÉ

Du 21 juillet au 24 (avant l'ingestion du chlorate).

du 24 au 25

du 2S au 26

du 2fi an 27

773 grammes en moyenne.

.f.-„ 18 h. après l'ingestion 4''690

les G h, ^uivaiuea 0.153

(minimum)

traces.

périence, j'ai dû néanmoins en examiner une certaine quantité pour y constater la présence du chlorate éliminé, ce qui était déjà une première cause d'erreur ; enfin, la température étant élevée au moment de l'expérience, une faible quantité a pu disparaître par la sueur... » L'auteur semble admettre aussi qu'une petitequantité aurait pupasser dans les selles, bien qu'il n'ait jamais pu retrouver le chlorate dans ces matières (pas plus qu'Isambert en 1856). Enfin, dit-il, il faut tenir compte des traces de chlorate qui existaient dans l'urine du 25 au 26, et l'on arrivera encore plus facilement au voisinage du chiffre qui représente la (juantité du sel ingéré. 11 est d'ailleurs facile de calculer la quantité minima du sel éliminé de la vingt-quatrième à la vingt-huitième heure. Pendant ce temps, j'ai rendu 300 grammes d'urine, et, comme le réactit (de Fresenius) pei-met de reconnaître j-jj-oFo du sel, il est donc certain que ces 300 grammes contenaient au minimum f|f^ = 3 centigrammes de chlorate. De cette façon, le chiffre de -4,843 peut être porté à 4,875, et dans le l'estant de la journée, l'urine renfermait encore probablement des traces que le réactif aurait pu accuser s'il eût été plus sensible. 11 ne reste donc sur 5 grammes que 12 à 15 centigrammes au maximum qui n'ont pas été retrouvés. »

A l'objection que ces 12 à 13 centigrammes seraient précisément ceux qui se sont métamorphosés en chlorure dans l'organisme, M. Rabuteau répond par une deuxième expérience, dans laquelle il prend seulement 10 centigrammes de chlorate, et, ^pendant sept ou huit heures, il peut en décelerdes traces manifestes dans l'urine et dans la salive (au moyen du réactif de Fresenius), ce qui n'a pas lieu pour les bromates et les iodates, lesquels se réduisent en totalité dans l'organisme, si la dose ingérée n'a pas été trop considérable. La quantité minima du sel éliminé (calculée approximativement comme ci-dessus d'après la sensibilité du réactif à ^-ôio-o de sel) représente, pour 500 grammes d'urines rendues, 5 centigrammes ; 30 grammes de salive ont donné environ 1 centigramme. « Resteraient donc 4 centigrammes au plus qui n'auraient pu être retrouvés, ce qu'on, conçoit d'ailleurs lorsqu'on opère sur de si faibles quantités. Tous ces faits prou-i vent donc, d'une manière incontestable, que le chlorate de potassium s'élimine en nature. »

Le procédé d'analyse quantitative qui a permis à M. Rabuteau d'obtenir les chiffres ci-dessus, est le suivant [Soc. de Biol., 1868, Mémoires, p. 55): On vsFse dans l'urine une solution de nitrate d'argent qui précipite tous les chloiftices à l'état de chlorure d'argent ; il y a plus, les phosphates, les carbonates, sont 4i^ajement précipités, et l'urée forme avec le nitrate d'argent une combinaison insoluble. On jette sur un filtre; la liqueur, limpide que l'on obtient ainsi est traitée à l'ébullition par la soude, pour enlever l'excès du nitrate d'argent, et

fîlti'ée une seconde fois. On évapore à siccité ; on calcine au rouge le résidu pour liansforracr le chlorate en chlorure, que l'on dose par les moyens ordinaires, c'tst-à-dire à l'état de chlorure d'argent qui est fondu avant d'être pesé.

M. Gubler a fait à ce procédé {Soc. de Mol., 1868, Comptes rendus, p. -156) l'objection suivante : « pour que le résultat fût exact, il faudrait que, dans la première opération, tout le chlorure de l'urine fût précipité par le nitrate d'argent. S'il peut en rester des traces, ce sont ces traces que l'on retrouve dans l'urine et que l'on dose comme chlorate. » M. Gubler fait remarquer que les matières albuminoïdes de l'urine masquent certainement une certaine quantité de chlorure que le nitrate d'argent ne précipite pas. « C'est un fait connu et hors de toute discussion. Il met à néant, ou tout au moins diminue considérablement la valeur des résultats obtenus par M. Rabuteau. » — Celte conclusion est trop absolue : la quantité de chlorures dissimulée par les matières albuminoïdes, ne peut cire que minime, et l'on pourrait d'ailleurs se débarrasser de cette cause d'erreur dans une nouvelle expérience, par exemple en précipitant préalablement les albuminoïdes. Mais le procédé de M. Rabuteau est sujet à une objection plus grave: lorsqu'on opère comme l'indique ce chimiste, et que l'on calcine au i-ouge le liquide filtré qui contient du chlorate en présence des résidus de l'urine, dont on ne l'a pas débarrassé, la matière fuse et donne des projections ou de petites déflagrations, qui font perdre une certaine quantité du sel qu'il s'agit de doser, de sorte qu'il semble impossible d'obtenir ainsi les quantités de chlorure que M. Rabuteau dit avoir retrouvées.

Nous avions, dans nos études de 1856, indiqué un procédé de dosage que nous dvons, avec M. Hirne, un peu modifié dans ces derniers temps pour répondre d'avance aux objections que nous venons de mentionner :

1" Traiter une quantité connue de l'urine par une solution d'acétate deplomb en excès (on précipite ainsi les matières colorantes, la plus grande partie des matières extraclives et du chlore). On filire et l'excès de plomb est enlevé au moyen d'un courant d'hydrogène sulfuré (lequel, quoi qu'en aient dit MM. Lacombe et Rabuteau lui-même, n'exerce aucune action réductripe sur lechlorateK Après filtration, on concentre la liqueur et l'on chasse ainsi l'excès de gaz suifhydrique.

2° Traiter cette liqueur concentrée par l'azotate d'argent qui précipite la totalité des chlorures, phosphates, etc., restant dans la liqueur. En tirer l'excès d'argent par l'acide sulfhydrique ; filtrer et chasser l'excès de gaz sulfhydrique par évaporation.

3° Faire passer dans la liqueur filtrée un courant d'acide sulfureux et la laisser en digestion avec ce gaz pendant 2i heures. Tout le chlorate est réduit à l'effet de chlorure ; on chasse l'excès de gaz par évaporation.

W Ajouter alors un excès d'azotate d'argent, qui détermine un précipité, représentant tout le chlorure provenant de la cakination du chlorate, et une petite quantité d'oxyde d'argent : on filtre et on dissout le précipité dans l'ammoniaque pour le séparer de l'oxyde d'argent : Le chlorure d'argent dissous dans l'ammoniaque est de nouveau précipité par l'acide azotique, puis lavé, pesé, desséché, et on en déduit, par le calcul, la quantité de chlore, et par suite la quantité de chlorate que contenait la liqueur.

En procédant de cette façon, M. Hirne a constaté qu'à l'état physiologique la quantité de chlore éliminée après l'ingestion de chlorate de potasse n'augmente pas notablement, comme l'a ditM. Gubler, mais qu'elle est plutôt en diminution.

«jSS CHLORATES (thérapeutique}.

Ainsi, lepremier jour, avant d'avoir pris le chlorate, la quantité de chlore éliminée pai' l'urine en vingt-quatre heures a été de 9s%575. Le deuxième jour après l'ingestion de 5 . grammes de chlorate de potasse, la quantité en vingt-quatre heures est de Ts^SôO; le troisième jour elle est de 5e', 040. Oa voit que les variations de chlorures tiennent à d'autres causes qu'à l'ingestion du chlorate, contrairement à ce qu'avait pensé M. Gubler.

Quant au chlorate, dans une expérience faite sur lui-même qui n'a pas duré moins de cinq à six semaines, M. Hirne a retrouvé par le procédé ci-dessus indiqué dans l'urine des premières quarante-huit heures ; sur S^'' 952 6 grammes ingérés par l'estomac, soit 95,4 pour 100. Le perte totale est de moins de 5 pour i 00. Elle s'explique si l'on tient compte de la température élevée qui exis'ait le jour ou M. Hirne fit l'expérience sur lui-même, température qui déterminait des sueurs abondantes. L'urine, après quarante-huit heures, ne présentait plus de traces de chlorate, mais le réactif cesse d'être sensible au-dessous de 1/10000, Enfin la diffusion dans les larmes, le mucus nasal, etc., devait empêcher de retrouver la totalité du sel ingéré.

Ce résultat est toutefois aussi beau qu'on pouvait l'espérer, et M. Rabutcau ayant de son coté retrouvé dans l'urine et la salive les 95 centièmes du sel ingéré, cela nous suffit pour dire qu'il est entièrement éliminé en nature, et nous ne nous obstinerons pas à rechercher les dernières parcelles infinitésimales qui ont été diluées dans les lai'mes, dans le mucus nasal et bronchiq'ue, la sueur. la bile, etc.. Les chiffres si remarquablement concordants de M. Rabuteau et de M. Hirne nous suffisent, avec les raisons données ci-dessus (p. 524 et 525), pour conclure que le chlorate ne se décompose pas dans l'économie.

A ceux de nos contradicteurs qui persisteraient à prétendre que ce sont ces dernières parcelles non i^etrouvécs qui peuvent être décomposées, nous demanderons quelle conséquence thérapeutique ils peuvent en tirer? Quel rôle peuventils attribuer à quelques centimètres cubes d'oxygène qui pourraient ainsi se produire, alors qu'à chaque minute> la respiration introduit dans notre organisme des quantités d'oxygène plus considérables que n'en pourrait donner la dose de chlorate que l'on peut administrer? Si, au contraire, comme le pense M. Gubler {comm. verbale), l'action utile du chlorate qu'il suppose décomposée tient moins à l'oxygène fourni qu'au chlorure de potassium qui en résulte, et qui pourrait se fixer dans le système musculaire, pourquoi ne pas donner directement ce sel ou les aliments qui, comme les pommes de terre, le contiennent en abondance au lieu dq, fatiguer inutilement les voies urinaires et les glandes salivaires pour excréter une quantité de chlorate sans usage.

Nous concluons donc en disant que la désoxydation du chlorate dans l'économie est une hypothèse démentie par toutes les expériences exactes, et que, réduite comme elle l'est, aux infiniment petits, elle perd toute espèce de signification thérapeutique. Ce sera donc dans un autre mode d'action qu'il faudra chercher l'explication de ses propriétés curatives.

2° Effets physiologiques. Les observateurs anciens nous donnent bien peu de renseignements àcet égard. Swediaur [Ouv. cité, t. Il, p. 201 et suiv.), en rapportant les expériences faites contre la syphylis au moyen du chlorate de potasse, a noté les effets physiologiques que ce sel a produits dans plusieurs cas. Ces effets sont assez contradictoires : il dit qu'en général ce remède, administré à faibles doses, reproduisit la soif, augmenta l'action du cœur et du système artériel, mais il augmenta à peine la quantité des urines et l'appétit. Il paraissait pro-

CHLORATES (thérapeutique). 529

duire une excitation de tout le système, accompagnéeordman'emenf d'une disposition de la partie albuinineuse du sang à la coagulation (cet ordinairement ne repose que sur un cas, l'observation n" 8) ; dans un autre cas, le chlorale produisit une colique qui, à la seconde dose, devint plus violente. Dans un autre cas, où la dose avait été plus forte, « il ne s'est produit aucun symptôme phlogistique, aucune augmentation de l'action du système artériel. »

H. Chaussier [Contre-poisons, Paris, 1819), quia expérimenté le médicament sur lui-même et reconnu son innocuité, ne nous apprend rien sur ses effets physiologiques ; il se borne à dire qu'on peut en prendre impunément un gros et 'demi en vingt-quatre heures, pourvu qu'on n'en prenne point le lendemain, ni jle surlendemain, l'action du chlorate pris à cette dose se faisant ressentir pendant quarante ou cinquante heures. Mérat et de Lens [Dictionn. univ. de matière médicale et de thérapeutique, t. V, p. 484) n'ont nullement aperçu cette prolongation d'action, et la révoquent en doute. Chaussier ne nous apprend pas en effet à quoi il la reconnaissait ; cependant son opinion est assez conforme à ce que nous avons pu vérifier au moyen du réactif. Mérat et de Lens confirment du reste ce qu'il dit de l'innocuité du sel: dans un cas, à la dose de 30 centigrammes à 1 gramme, son action constante a été de provoquer des borborygmes. Wœhler, dans l'expérience que nous avons déjà citée, sacrifie un chien auquel il a administré le chlorate de potasse ; il constate que l'estomac ne présente pas la moindre trace d'inflammation, et, le premier, il signale son passage en nature dans l'urine et son action diurétique, qu'il compare à celle du nitrate de potasse. Il croit aussi qu'il détermine la diarrhée.

En 1854, M. Socquet lui attribue une action sédative sur le pouls, et l'administre aux doses énormes de 15 à 30 grammes par jour sans observer d'accidents. En 1855, Blache n'a observé, chez les enfants auxquels il administrait ce sel à la dose de 4 grammes, d'autre effet physiologique appréciable qu'une augmentation de l'appétit. M. Bergeron ne lui trouve aucun effet physiologique appréciable ; il note cependant dans un cas une saveur métallique perçue par un de ses malades.

M. Gustin {loc. cit.), qui n'a fait qu'une seule expérience sur lui-même à la dose de 8 grammes pris au moment du coucher, a ressenti au réveil une sorte d'astriction dans toute la bouche avec nausées légèi"es ; les gencives étaient un peu rudes au toucher; quoique la salive n'eût pas sensiblement diminué, elle lui a semblé plus fluide qu'à l'ordinaire. La sécrétion urinaire n'a pas été augmentée. A midi, tous ces accidents avaient disparu ; il ne lui est resté qu'une augmen tation très-sensible de l'appétit qui a persisté pendant trente-six heures environ.

On voit le peu de méthode qui l'ègne dans toutes ces indications et les contradictions qu'elles présentent selon les observateurs. 11 fallait donc reprendre la question ai!» ovo et mettre un certain ordre dans les recherches. C'est ce que j'ai fait dans mon premier travail de 1856, dont je puis aussi reproduire les résultats, qui ont été d'ailleurs confirmés à peu près complètement par les observateurs qui m'ont suivi. « Voulant me rendre un compte exact de l'action de ce médicament, j'ai fait de nombreuses expériences sur moi-même, et n'ayant rien observé pour des doses de 1 à 4 grammes, j'ai pris le chlorate pendant plusieurs jours de suite, à doses croissantes de 8 à 20 grammes par jour, et puis j'ai diminué progressivement jusqu'à 2 grammes. Voici quels sont les phénomènes physiologiques que j'ai éprouvés :

« 1" Une salivation marquée, devenant incommodedeux ou trois heures après, et d'autant plus abondante que les doses sont plus élevées. Cette salivation s'ac-

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550 CHLORàTES (thérapeutique).

compagne d'un goût salin dans la bouche, qui persiste à peu près pendant tout le temps de l'élimination ; ce goût m'a paru identique à la saveur du chlorate lui-même, qui se retrouve en quantité très-notable dans la salive. Sans atteindre les proportions de la salivation mercuriclle, cette salivation chloratée a cependant été assez forte pour que j'aie ressenti, pendant cinq ou six jours après la cessation de l'expérience, la gène résultant de l'épuisement de l'appareil salivaire et le manque de salive. Ce fait ne m'est pas personnel; un jeune homme à qui j'ai fait prendre de 2 à 4 grammes pour une angine, a ressenti le même goût salin, la même salivation, et constaté de plus que le chlorate avait agi comme un excellent dentifrice. Des enfants auxquels le chlorate avait été administré, à l'hôpital, à la dose de 4 grammes ont présenté une salivation marquée, extrêmement abondante chez l'un d'entre eux, qui pendant plus de deux jours avait besoin de conserver toujours un crachoir. Le réactif accusait des quantités notables de chlorate dans leur salive. »

M. Milon a constaté sur lui-même la même salivation, en prenant le chlorate à la dose de 24 grammes par jour. La salivation fut alors insupportable. La dose à laquelle cette salivation se produit avec cette intensité, semble d'ailleurs varier suivant les idiosyncrasies. Elle n'a pas lieu chez les sujets atteints de fièvre typhoïde, et elle manque également dans la diphthérite maligne.

« Dans le principe, il m'a semblé que le chlorate produisait aussi une légère sécheresse de la gorge, mais cette sensation est probablement due à une action topique; elle ne s'est pas reproduite, quand j'ai pris la précaution de me rincer la gorge avec un peu d'eau, après avoir pris des potions chloratées, quelque concentrées qu'elles fussent. »

M. Milon fait remarquer avec raison que la salivation chloratée même lorsqu'elle existe au plus haut degré, ne détermine jamais de gonflement de la muqueuse buccale, ni de la douleur du côté des gencives et des glandes salivaires, comme dans les cas de salivations mercurielles. Gamberini, qui a répété sept fois l'expérience à l'état physiologique, a noté six fois la salivation, se produisant tantôt une demi-heure, tantôt quelques heures, une fois même 15 heures après l'ingestion du sel. Les dispositions individuelles font varier le phénomène. L'ingestion d'aliments légers le fait cesser [Ann. univ. d'Omodei, 1858, t. CLXIV, p. 48).

« Sur l'estomac, le chlorate de potasse a constamment produit une augmentation de l'appétit, devenant une véritable faim canine dans quelques cas. Une fois à la suite d'une dose de 8 grammes prise en deux fois, mais mal dissoute, et dans une solution non édulcorée, j'ai éprouvé une sensation de pyrosis très-incommode, qui a duré plus d'un jour, et a résisté à plusieurs prises de magnésie calcinée; mais par la suite je n'ai plus éprouvé cet inconvénient, même avec des doses beaucoup plus considérables, surtout en ayant la précaution de prendre le chlorate pendant mes repas, comme le recommandait Chaussier. » Gamberini {loco cit.) lui a attribué un sentiment de nausée passagère. Tous ces inconvénients disparaissent avec un bon mode d'administration.

Le chlorate n'a produit en général aucun effet purgatif, bien que divers observateurs aient noté cet effet (voyez ci-dessus) et que quelques malades, ayant éprouvé quelques phénomènes de diarrhée à la suite de l'ingestion de ce sel, les aient attribués à son action. Les expériences les plus multipliées sur moi-même, et sur un grand nombre de malades, m'ont montré que l'effet laxatif ne pouvait être qu'une exception. L'expérience du lavement chlorate prouve que le sel s'absorbe bien loin de déterminer aucune sécrétion à la surface de

CHLORATES (thérapeutique). 531

l'intestin. Les faits contraires tiennent probablement au mode d'administration, si le chlorate a été donné à l'état solide ou à l'état de dissolution imparfaite; peut-être aussi à certaines idiosyncrasics, le sel agissant comme un corps étranger et produisant une sorte d'indigestion. En résumé, le chlorate n'agit pas comme purgatif. Cependant les selles ont présenté en général une couleur verte, ce qui indiquerait que ce remède détermine aussi un léger flux biliaire et expliquerait peut-être les bons effets que les médecins genevois en ont obtenus dans l'ictère. Rappelons toutefois que les réactifs ne nous ont pas accusé abondamment le chlorate dans la bile, et encore moins dans les matières fécales.

M. Milon, qui a aussi noté ce phénomène des selles vertes, sans retrouver le chlorate dans la bile, l'explique par une excitation sympathique sur l'organe hépatique.

« Le chlorate surtout à haute dose, a une propriété diurétique très-marquée: quand j'en prenais 20 grammes par jour, la miction était fréquente, et j'ai éprouvé un peu de pesanteur et de douleur à la région des reins. Pendant tout le temps de l'excrétion, l'urine est restée fortement acide, elle laissait même déposer plus d'acide urique, d'urates et de matière colorante qu'à l'état normal. Le chlorate n'agit donc pas comme les alcalis, auxquels plusieurs personnes l'ont assimilé : il n'est d'ailleurs pas alcalin. » M. Milon est arrivé absolument au même résultat. M. Rabuteau qui constate aussi son action diurétique et la croit supérieure à celle du nitre {Éléments de thérapeutique, p. 252) admet aussi qu'il diminue la sécrétion de l'urée.

« Le chloratepasse dans la sueur, mais il n'excite pas notablement cette sécrétion.

« Il excite au contraire légèrement la sécrétion nasale.

« Il ne nous a paru nullement agir sur la fonction respiratoire : à très-haute dose seulement, il a produit un peu d'irritation des bronches, et une altération de la voix qui a duré deux ou trois jours. »

« Il ne produit non plus aucune action bien évidente sur le cœur, ou sur le pouls à l'état physiologique : au lieu d'être un excitant violent, comme le supposaient ceux qui croyaient à sa désoxydation, il paraît être assez notablement sédatif à l'état pathologique, comme il résulte des expériences de M. Socquetet des miennes propres. » M. Rabuteau admet aussi l'action sédative sur le cœur, même à l'état physiologique, sans dire sur quelles expériences il se base pour l'affirmer {Éléments de thérapeutique, p. 231). De ce ralentissement du pouls, delà diminution de la sécrétion de l'urée, et par suite de la chaleur animale, M. Rabuteau conclut que le chlorate est un modérateur de la nutrition, un antiphlogistique.

Nous avons dans ces derniers temps fait un certain nombre d'expériences sphygmographiques pour vérifier l'action du chlorate dans l'organe circulatoire, •choisissant autant que possible des malades non fébricitants, et sur lesquels le chlorate ne produisait aucun phénomène d'intolérance. Nous reproduisons ici deux de ces tracés.

Le premier malade, n" 17, était atteint d'une paralysie à frigore des extenseursàe l'avant-bras. Voici son tracé normal :

L'homme étant âgé et débilité, avait déjà le plateau qui caractérise les vieilly -'s

5S2 CHLORATES (twébapeutique).

J mais d'ailleurs sa santé générale était, relativement bonne ; chez le même sujet, après l'ingestion de 8 grammes de cldorate en potion, lîous avons obtenu le tracé suivant :

Chez un autre sujet, frappé d'aphasie, mais d'ailleurs vigoureux et d'un excol' lent appétit, le pouls ordinaire donne :

et après l'ingestion de 8 grammes de chlorate en potion

On Toit que pour ces deux sujets, le tracé tend à devenir linéaire, la tension du pouls a très-notablement baissé : le fait s'est reproduit dans plusieurs autres expériences. Quant au nombre de pulsations, il s'abaisse dans quelques cas; dans d'autres, il reste stationnaire ou il se relève un peu. Il n'y a rien à en déduire. C'est ce fait qui nous avait fait révoquer en doute l'action du chlorate sur le pouls, en 1856, alors que le sphygmographe n'était pas encore employé. Le résultat qu'il nous accuse aujourd'hui est d'ailleurs d'accord avec ce que nous apprendront les injections dans les veines sur l'action paralysante que le chlorate exerce sur le jœur.

A l'état physiologique, le chlorate ne produit aucun effet appréciable sur le système nerveux. « L'action sédative générale, dit Rabuteau {loco citato) ne dépend que du ralentissement de la circulation et de la nutrition. »

« Pendant toute la durée des expériences faites sur moi-même, je n'ai rien thangé à ma manière de vivre, et j'ai vaqué à mes affaires comme de coutume Je n'ai pas dépassé la dose de 20 grammes par jour, bien que je l'aie continuée plusieurs jours de suite. » M. Milon qui a expérimenté sur lui-même jusqu'à la dose de 24 grammes, est arrivé à des résultats identiques. Il insiste sur la fatigue qui s'est fait sentir pendant plusieurs jours à la suite, sur tous les organes excréteurs, reins, glandes salivaires, glandes muqueuses de la bouche et du pharynx, provenant de la suractivité imprimée à ces organes par l'élimination du chlorate.

M. Soquet a donné jusqu'à 30 grammes à ses malades, et M. G. Sée, répétant ces expériences, a été jusqu'à 45 grammes. Aucun de ces médecins, même à ces doses énormes n'a observé d'effets fâcheux de son administration.

Arriverait-on en forçant les doses, à produire des accidents ? nous allons revenir sur cette question, mais on sait déjà qu'aux doses qui ont été expérimentées,

CHLORATES (TuÉr.APEUTiQUE). 553

le chlorate s'éloigne sensiblement, par son innocuité, du nitrate de potasse avec lequel il a tant de ressemblance chimique. II ne produit pas d'ailleurs le dévoiement, ni les effets hyposthénisants qu'on attribue au nitrate de potasse. Ce que nous avons dit de l'état des urines pendant le cf)urs des expériences, montre que le chlorate de potasse s'éloigne aussi des carbonates alcalins.

Le chlorate n'a aucune analogie avec les hypochlorites, connus vulgairement sous le nom de chlorures d'oxydes alcalins. II ne dégage aucune ^luantité de chlore, et s'il a été employé avec succès dans certains ulcères fétides, ce n'est pas par sou chlore qu'il a pu exercer une action désinfectante. II aurait plus d'analogie avec l'iodure de potassium, à cause de son action sur les muqueuses buccale, pharyngienne et nasale, mais il en diffère par son innocuité, car il ne produit pas l'irritation buccale que l'iodure détermine sur les muqueuses nasale et oculaire. On pourrait même d'après cette innocuité singulière révoquer en doute son efficacité comme médicament, si l'expérimentation clinique ne venait révéler en lui un agent thérapeutique énergique.

3" Action nuisible et toxique du chlorate de potasse. Après les expériences que nous venons de rapporter, nous n'avons pas à revenir ici sur les idées que les anciens s'étaient faites au sujet des propriétés très-e\citantes, selon les uns, trèsdéprimantes selon les autres, que le chlorate exercerait sur l'économie. 11 est certain pour nous que ces craintes découlaient de la théorie fausse qui régnait alors sur la désoxy dation du chlorate. Nous pouvons nous borner à examiner ce quia été dit à cet égard, depuis les expériences qui en 1856, ont fixé les idées sur la manière d'agir de ce sel. Nous voyons encore quelques assertions se produire sur l'action nuisible que peut exercer le chlorate. M. Touzclin, interne des hôpitaux, au dire de M. Gibert {Gaz. Iiebdom., juin 1856, p. 596. col. h, 1. oO), aurait observé des accidents graves à la suite de l'adminislration du chlorate à l'intérieur, mais cet auteur ne nous dit pas en quoi ont consisté ces accidents.

En Angleterre, M. Osborne {Tlie Lancet, octobre 1859) attribue au chlorate des phénomènes de congestion cérébrale, et même des convulsions chez les jeunes enfants. En opérant sur lui-même, après avoir pris 5 grains de chlorate de potasse, il éprouve une sensation de congestion vers la tête et de céphalalgie frontale. Quelques semaines après , il recommence avec 10 grains et est pris des mêmes symptômes; quelques mois après, avec 10 grains il est pris d'une salivation légère suivie d'une congestion cérébrale portée si loin, que la moitié de la face de la tète et du nez était comme paralysée, et cela pendant deux jours, avec perte de l'odorat et du goût, sécheresse de la gorge. Évidemment pour tous ceux qui ont, comme nous, expérimenté pendant des semaines entières le chlorate aux doses de 8, 10 et 20 grammes, et qui avons observé tant de malades, les accidents allégués de M. Osborne, aux doses qu'il indique, ne peuvent être le produit que d'une idiosyncrasie bien singulière, ou d'un esprit bien prompt à s'alarmer. Quant aux convulsions qu'il croit aussi attribuer à ce sel chez des enfants et qui lui font craindre de l'employer dans les cas d'hydrocéphale aiguë ou de fièvre inflammatoire, nous craignons fort qu'il n'ait attribué au remède les phénomènes dus à l'évolution de la maladie elle-même (voy. Bidl. deihérap., t. LVII, p. 522).

11 était cependant bien probable, malgré les doses élevées auxquelles ce sel avait pu être ingéré dans nos expériences, da:.s celles de M. Milon, et dans celles de M. Soquet et de M. G. Sée (20, 50 et jusqu'à 45 grammes), qu'à une certaine

534 CHLORATES (thérapeutique).

dose, ou suivant certain mode d'adminrstration, on constaterait que le chlorate possède des qualités toxiques comme tous les autres sels de potasse.

En effet, dès le mois de décembre 1855, le Journal de chimie médicale de M. Chevallier (IV* série, t. I, 1855), signalait un fait d'empoisonnement parle chlorate de potasse, observé à Tulle (Corrèze). Un homme avait succombé à l'ingestion d'un sel donné par un droguiste pour du sulfate de magnésie, et qui fut reconnu être du chlorate de potasse ; la quantité de sel donné était de 60 gram. La victime l'avait partagé en trois paquets : un premier avait produit de fortes coliques ; le second, pris le lendemain matin, détermina la mort après d'atroces convulsions. Le lendemain, le corps était devenu couleur d'ardoise. Ce fait fut quelques mois après [même journal, 1856, p. 197) l'objet d'un mémoire médico-légal de M. Lacombe. Malheureusement l'auteur ne donnait aucun détail nouveau sur les circonstances de la mort, ni sur les symptômes qu'avait éprouvés la victime. Il supposait que ce sel avait pu agir par superpurgation, ce qui n'était nullement prouvé par le fait, et ce qui était manifestement contraire à ce que nous avions observé nous-même, ce sel n'ayant aucune action purgative à la dose de 20 à 30 grammes. Le reste de l'article était consacré à des considérations purement chimiques sur la recherche toxicologique du chlorate, considérations dans lesquelles nous relevions dans notre mémoire de 1856, plusieurs hypothèses non justifiées et quelques erreurs de chimie [voy. Isambert, Études sur le chlorate de potasse, 1856, édit. in-8", p. 104). Ce fait nous avait paru si peu démonstratif , que nous nous étions proposé de faire ultérieurement des expériences sur les animaux pour élucider la question. De tristes circonstances nous les firent différer, puis oublier, et, pendant plusieurs années où les cliniciens s'occupèrent assez activement de l'usage thérapeutique du chlorate, personne i:e songea à élucider cette question de toxicologie.

En 1865, Podcopaew, dans une série d'expériences sur l'action toxique des sels alcalins (Archiv fur path. anal. med. Phys., de R. Virchow, t. XXXUl, p. 511), a injecté dans l'artère crurale d'un chien une solution au 10^ de chlorate de potasse représentant 35 grains (1«',75), et l'animal mourut subitement. Aussitôt après la mort, il a constaté que le muscle du cœur, et les muscles delà cuisse qui avaient reçu directement l'injection, réagissaient très-faiblement sous l'excitation électrique, et au bout de 10 minutes avaient entièrement perdu leur irritabihté, tandis que les autres muscles du corps étaient encore complètement contractiles.

« L'empoisonnement par le sel de potasse, ajoute-t-il, ne s'accompagne pas, comme l'empoisonnement par la digitaline, de mouvements respiratoires fréquents et exagérés, qui se terminent par une immobilité subite, le cœur restant en systole. La digitale tue le muscle du cœur, soit qu'elle y soit arrivée par le sang, soit par le canal digestif, soit parla voie sous-cutanée. Les sels de potasse n'agissent que quand ils sont injectés directement dans le sang. Le chlorure de potassium agit à dose plus faible (10 à 15 grains — solution au 10") que le chlorate. »

Nous avons tout récemment répété l'expérience de Podcopaew avec l'aide de MM. Barbier et Hirne, internes des hôpitaux, et nous nous sommes convaincus de sa parfaite exactitude. Une première fois, nous avons injecté lentement et avec toutes les précautions convenables, dans la veine crurale d'un chien de petite taille, une solution de chlorate au dixième. Pendant que 31. Hirne poussait l'injection, j'avais l'oreille appliquée sur le cœur de l'animal, et je suivais ainsi à la fois les

CHLORATES (thérapeutique). ij35

phénomènes de la respiration et les battements du cœur. Les choses se passèrent comme le dit Podcopaew; les inspirations étaient régulières comme les bruits du cœur, puis deux grandes inspirations se firent, l'animal poussa un soupir douloureux, et je cesgai de percevoir les battements du cœur, sans qu'il y eût eu de palpitations violentes, ou même d'altérations de rhythme préalables. L'animal venait d'expirer comme par une syncope, sans douleur et sans agonie. La gueule était remplie d'une bave assez abondante.

La quantité de chlorate injectée était d'un peu moins de 2 grammes; le thorax fut immédiatement ouvert et l'électricité appliquée sur le cœur ne réveilla aucune contraction. Tous les muscles voisins, ceux du thorax et du tronc, comme ceux des membres avaient conservé leur contractilité. Le cœur n'était pas en systole forcée, il était en diastole et i-empli de caillots volumineux comme les grosses veines qui y aboutissaient. Il n'y avait pas d'embolies dans les grosses artères.

Une seconde fois, pour opérer tout à fait comme Podcopaew, et pour être sur que la mort ne provenait pas d'une coagulation amenée par un afflux trop direct de l'injection dans le cœur, nous avons, sur un chien de petite taille, poussé dans l'artère crurale une injection tiède d'une solution de chlorate au vingtième. L'injection a été un peu plus lente et le trajet à parcourir était plus vaste, puisque le liquide avait à traverser le réseau capillaire avant de revenir au cœur par la veine ; aussi la mort est-elle venue un peu moins vite que dans l'expérience précédente; d'ailleurs, l'animal a succombé de même, sans agonie, sans convulsions, après avoir jeté seulement quelques cris plaintifs. La quantité de chlorate injecté était de 2 grammes. Le thorax a été immédiatement ouvert, et l'électricité appliquée au cœur; aucune contraction ne s'est réveillée, tandis que tous les muscles voisins, intercostaux, diaphragme, se contractaient avec énergie. La paralysie des muscles de la cuisse, notée par Podcopaew ne nous a pas paru évidente, ou tout au moins elle n'était pas générale, ni absolue, mais le cœur était absolument inerte dès les premières minutes qui ont amené la mort. Ses cavités étaient assez fortement distendues par des caillots qui se prolongeaient dans les veines caves, et surtout dans la veine cave inférieure. Les caillots du ventricule droit étaient manifestement fibrineux à leur surface, et lorsqu'on les coupait par tranches, ils contenaient des tranches rutilantes et des tranches noires. Les tranches rutilantes l'étaient toutefois beaucoup moins que le véritable sang artériel contenu dans les cavités gauches du cœur. Dans les autres veines, notamment dans le réseau de la veine porte, le sang veineux était noir comme à l'ordinaire. Après ces résultats, que dire des anciennes expériences de O'Shaugnessy, qui, injectant jusqu'à o grammes de chlorate dans la veine jugulaire d'un chien de forte taille dit avoir vu le pouls augmenter de fréquence et de plénitude, le sang de la veine trachéale sortir rutilant, et l'animal n'en éprouver aucun mal? Que le chien, grâce à sa forte taille, et grâce à la lenteur de l'injection ', ait pu résister à trois grammes de chlorate, cela est possible, mais les autres phénomènes de plénitude du pouls et d'artérialisation du sang sont imaginaires. Que dire surtout des deux expériences, où, asphyxiant le même animal par le gaz sulfhydrique et par les vapeurs d'acide cyanhydrique, il révivifie ce même animal, en état de mort apparente, par une injection de chlorate dans les veines, et il voit le sang,

* M. Laborde, répétant ces expériences a pu récemment injecter plus de 4 grammes de chlorate sans amener la mort, à la condition de faire durer longtemps l'expérience : l'animal se débarrassait à mesure par une salivation et une diurèse abondante (cojnmunicatioa verbale).

536 CHLORATES (théuapeutique).

noirci par l'intoxication, redevenir rutilant, le cœur repreudre ses battements, la respiration se rétablir, et l'animal se relever au bout de 20 minutes? Il est impossible de comprendre par quelles illusions un auteur a pu émettre des assertions aussi contraires à la réalité des faits. Il est un point de ses observations qui porte à croire qu'une au moins de ces expériences n'a pas été faite : c'est lorsqu'il dit que le sang tiré de la veine du chien empoisonné avec l'acide cyanhydrique était extrêmement noir. On sait aujourd'hui que dans l'empoisonnement cyanhydrique, le sang reste rouge, et même devient plus rutilant, comme par Faction de l'oxyde de carbone.

Les expériences de Podcopaew et les nôtres doivent donner à réfléchir. Si le chlorate injecté dans les veines est un poison si dangereux et d'une action si subite et si irrémédiable (l'électricité même ne pouvant pas ranimer le cœur), il faut craindre son absorption rapide à une dose élevée. Le fait de M. Lacombenous apprend que la mort peut survenir à 50 grammes pris en deux fois, mais à grosses doses, puisqu'on avait cru prendre du sulfate de magnésie. Si donc M. G. Sée a pu en donner 45 grammes, et M. Soquet 30 grammes sans accident, c'est sans doute que le remède administré par fractions dans les 24 heui-es avait le temps de s'éliminer à mesure par les voies sécrétoires. Mais le péril était peut-être plus grand qu'on ne pensait, puisque nous voyons, dans le cas d'injections dans les veines, le cœur s'arrêter subitement, sans aucun trouble prémonitoire.

Nous avons encore tenté dans ces derniers temps quelques expériences pour voir à quelles doses, et de quelle façon le chlorate introduit dans l'économie pur d'autres voies que l'injection directe dans le torrent circulatoire, pouvait être dangereux.

N'ayant pas grande confiaBce dans les expériences faites sur les animaux trèsdifférents de l'homme, nous avons encore opéré sur des chiens. L'empoisonnement par ingestion dans l'estomac de doses de 5, 10 et 20 grammes, semble impossible chez le chien, grâce à la facilité avec lequel il vomit. Après s'être débarrassé de cette façon, deux de nos animaux ont repris leur santé habituelle. 11 ne fallait pas davantage songer à la voie rectale. Chez l'un d'eux, nous avons alors, avec l'aide de MM. Hirne et Barbier, pratiqué des injections sous la peau ilu ventre, d'une solution tiède tenant en dissolution 5 grammes, puis 20 gram- ;nes de chlorate. Le chien était petit et faible ; il a bien supporté les premières injections, mais à la grosse dose, il s'est formé une eschare considérable de la peau du ventre. Au bout de quelques jours, il était presque guéri de cet accident.

On procéda alors d'une autre façon : on incisa la paroi abdominale, puis dans une anse intestinale comprise entre deux ligatures, on introduisit une solution de 20 grammes de chlorate : l'intestin fut rentré dans l'abdomen, et l'animal remis dans sa niche. Au bout de quelques heures, il fut retrouvé mort. Malheureusement, on ne l'avait pas suffisamment observé dans cet intervalle ; la ligature de l'intestin n'avait pas été relâchée, et pouvait avoir suffi à déterminer la mort chez un animal déjà affaibli.

Nous recommençâmes donc chez un autre animal, petit de taille encore, mais très-vif et très-vigoureux. L'expérience a été commencée le 17 décembre 1873, à une heure après-midi, toujours avec l'aide de MM. Hirne et Barbier; nous avons fait une incision de quelques centimètres le long de la ligne blanche, et fait sortir une longueur d'intestin grêle de 50 à 60 centimètres ; une ligature d'attente a été placée au bout inférieur de l'intestin ; une autre vers la partie supérieure ; par une petite incision, et avec ménagement, nous avons fait pénétrer

CHLORATES (thérapeutique). 557

une injection de 250 grammes d'eau tiède, contenant eu dissolution 20 grammes de chlorate de potasse, dose considérable pour un animal de cette taille. Les intestins ont été laissés dehors, leur volume étant devenu, par distension, trop considérable pour permettre de les rentrer dans l'abdomen. Dès le premier quart d'heure qui suivit l'injection, on remarqua que la circidation intestinale était devenue fort active, les vaisseaux mésentériques étaient tous remplis d'un sang de couleur rouge vil ; mais bientôt le sang perdit cette couleur, et quand on revit l'animal une heure après l'injection, une grande partie du liquide avait été absorbée ; les vaissaux intestinaux et mésentériques étaient toujours gorgés de sang, mais ce sang était d'une couleur brune, que partageait avec lui tout l'intestin. A trois heures et demie, l'animal était tout à fait calme ; les battements du cœur étaient bien perçus, mais un peu affaiblis ; l'absorption du liquide était loin d'être complète ; aussi, après avoir desserré la ligature supérieure pour permetti'c au liquide de passer en partie dans l'estomac, espérant ainsi faciliter son absortion, je rentrai les intestins dans l'abdomen, et la plaie fut recousue.

A cinq heures l'animal était mort, sans avoir eu de vomissements.

Uautopsie fut faite le lendemain matin : l'intestin avait conservé cette couleur brune qu'il avait acquise au milieu de l'expérience ; il contenait ainsi que l'estomac une certaine quantité (un quart au plus, un cinquième au moins) de la totalité du liquide.

Dans tous les vaisseaux, le sang coagulé était noir foncé.

Le cœur, modérément dilaté, contenait aussi des caillots bruns.

Les poumons, le foie avaient une teinte tout à fait semblable, comme si, après avoir été privés de leur coloration naturelle, on les eût trempés dans une eau chargée de sépia.

Il n'y avait pas trace de péritonite, sinon autour de la plaie intestinale.

Il y a dans cette expérience plusieurs particularités à noter : d'abord la rutilance des veines mésentériques dans les premiers temps de l'absorption, ceci paraît être une pure action physico-chimique, semblable à celle qui se produit lorsqu'on mêle le sang dans un tube avec la solution de chlorate de potasse (p. 528) ; la coloration brune que l'on observe plus tard, et que l'on retrouve dans les vaisseaux et dans divers viscères, est également conforme à ce qu'on trouve dans les mélanges de sang et de chlorate. iNous voyons mentionné dans le récit de l'empoisonnement de Tulle, que nous avons rapporté ci-dessus (p. 534), ce fait que le cadavre était le lendemain d'une couleur de gris ardoisé. Ce même homme serait mort avec des convulsions violentes. Nos chiens ne paraissent pas avoir éprouvé de convulsions, bien que pour les deux premiers, on n'ait assisté au moment précis de la mort ; mais dans la seconde expérience, où l'animal a été suivi de beaucoup plus près, il a été tout le temps calme, et plutôt abattu. Notons encore la lenteur avec laquelle l'absorption a eu lieu, puisqu'elle n'était pas terminée au bout de deux heures. Cette circonstance am'ait pu sauver l'animal en lui permettant d'éliminer le sel par l'urine. 11 n'a pas été possible de constater si l'animal avait uriné, mais c'est probable.

En résumé, on peut tirer de ces diverses expériences les conclusions suivantes : le chlorate de potasse, loin d'être un tonique de la circulation du sang, est un poison dangereux quand on l'injecte dans les veines ; il tue en paralysant le muscle cardiaque, sans lui imprimer d'état convulsif ; l'action d'artérialisation du sang noir n'est qu'une apparence, elle ne dure pas, et peu de temps ajirès le sang est devenu brunâtre et les globules ont disparu. Dans les voies

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digestives, le danger n'est pas grand, à moins que la dose ne soit considérable et donnée en une fois ; alors la mort semble se produire par l'affaiblissement du cœur et l'altération du sang. Quand la dose est faible ou fractionnée, l'économie s'en débarrasse promptement par les diverses sécrétions, et surtout par les urines. C'est ainsi que l'homme a pu supporter des doses de 50 à 40 grammes, données par fractions, et qu'il a succombé à une dose de 50 grammes.

m. JIoDE d'admimstration. J'ajouterai quelques mots à ce qui a été dit au chapitre de la pharmacologie. Le chlorate de potasse se donnera habituellement à la dose de 2 à 8 grammes par jour. D'après ce qui précède, on voit qu'il n'y a aucun inconvénient à élever les doses de chlorate, et que quelques effets physiologiques semblent ne se produire qu'à dose élevée, la diurèse, la salivation abondante, l'action sur le larynx et sur les bronches. On peut aller jusqu'à 20 et 30 grammes. La seule difficulté que puisse présenter le chlorate de potasse dans son administration provient de son peu de solubilité. La potion gommeuse ordinaire en dissout facilement 5 à 6 grammes à la température de 15° ; mais il ne faut pas se contenter de verser purement et simplement les cristaux de chlorate dans une potion gommeuse, car ils s'y dissoudraient à peine ; on fera bien, comme le conseillent M. Bergeron et M. Vial {Note sur l'emploi, etc., p. 33) de faire dissoudre le sel dans l'eau, avec l'aide delà chaleur, avant d'ajouter les substances édulcorantes ; à la dose de 4 grammes, cette potion n'a rien de désagréable, les enfants même la supportent facilement. Si l'on veut donner le chlorate à haute dose, il ne faut pas chercher à en mettre trop dans une seule potion ; d'abord ce sel ne se dissoudrait pas sans l'aide de la chaleur, puis il cristalliserait immédiatement par le refroidissement; il vaudrait mieux dans ce cas augmenter la quantité de véhicule, soit en ajoutant de l'eau à la potion, à mesure qu'on la vide, soit en faisant préparer plusieurs potions. Nous croyons que le chlorate bien dissous, et convenablement édulcoré, est plus facilement supporté par l'estomac que celui qui ne l'est pas. Quand le malade se dégoûte de la potion, on peut continuer l'administration du chlorate, en le dissolvant dans une grande quantité de tisane pour en masquer le goût. Ghaussier recommandait avec raison d'administrer le chlorate au moment des repas, précepte important, surtout pour les hautes doses. Odier l'administrait dans une tasse de bouillon. L'aliment qui dissimule le mieux son goût est le chocolat. En somme, le mieux est de faire préparer une solution normale de chlorate dans l'eau tiède à la dose de 5 grammes pour 100 d'eau, et de l'administrer par cuillerées que l'on mêlera à toutes les boissons ou à tous les aliments liquides du malade. Cette solution peut également être administrée en lavement : le sel s'absorbe dans l'intestin moins rapidement que dans l'estomac, cependant vingt à vingt-cinq minutes après on le retrouve déjà dans la salive. Ce mode d'administration peut être bon chez les enfants indociles, chez les sujets qui éprouvent une répugnance trop forte pour le goût de ce sel, quand ils en sont saturés depuis plusieurs jours; chez ceux qui ayant perdu l'épithélium de la muqueuse buccale ou pharyngienne, éprouvent une douleur assez vive en l'avalant. Enfin, c'est la seule voie à employer, si l'on veut le faire agir sur la surface intestinale, puisque l'expérience montre qu'il n'arrive pas jusqu'au gros intestin quand il est ingéré par en haut.

Un pharmacien de Paris, M. Dethan, a, depuis nos travaux de 1856, préparé des tablettes ou pastilles de chlorate de potasse, qui ont eu une certaine vogue pharmaceutique. C'est pourtant, au moins pour les cas aigus, la plus défectueuse de toutes les manières d'administrer le chlorate. En effet, chaque pastille n'eu

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contenant que 20 centigrammes, on voit que pour arriver à la dose normale de 4 grammes de chlorate, nécessaire pour produire des effets réellement utiles, il faudrait croquer vingt pastilles par jour. Si l'on croit tromper les enfants avec cette méthode, on ne les trompera pas longtemps : à la troisième pastille, ils auront bien reconnu le goût salin, ils refuseront d'en prendre davantage. Les adultes, qui suivent un traitement mercuriel en voyage, auraient seuls quelque avantage à prendre ces pastilles comme préventives de la gingivite. Mais si la salivation mercurielle est déclarée, on n'aura ainsi que des doses insuffisantes, et de plus, comme le fait justement observer M. Rabuteau {Élém. de thérap., p. 237), il y a inconvénient à faire avaler au sujet une salive fétide et contenant du mercure. On peut cependant s'en servir, comme le fait M. Magitot (communication orale) dans les cas de ramollissement des gencives. On peut ainsi donner le chlorate à petites doses pendant longtemps, et ajouter l'action topique à l'action interne. Il est important alors de ne pas introduire de sucre dans la fabrication des tablettes.

M. Dethan a également fait une poudre dentifrice où le chlorate est uni au charbon. Toutes les préparations où le chlorate entre à l'état solide nous paraissent cependant, vu le peu de solubilité de ce sel, inférieures à celles où il est préalablement dissous.

Garcjarismes. On s'est beaucoup occupé de donner le chlorate en gargarismes, et rien n'est plus facile que de le formuler ; nous prescrivons habituellement :

Chlorate de potasse 15 grammes.

Eau 2S0 —

Faites dissoudre à chaud, et ajoutez:

Sirop de mûres 50 —

et nous ajoutons habituellement cette instruction pour le malade : Avalez le gargarisme après l'avoir fait barboter dans la gorge; c'est qu'en effet, l'action du gargarisme, quelque efficace qu'elle soit réellement, est passagère, tandis que le chlorate avalé, et revenant par les glandes salivaires et muqueuses, produit une lubrifaction très-utde des surfaces malades par des sécrétions naturelles, et cette action est permanente. Elle s'ajoute à l'action topique du gargarisme, et l'expérience prouve qu'elle suffit à la remplacer dans l'immense majorité des cas.

M. Gibert (du Havre), dans un article {Gaz. hebdom., 1856, 5 juin) sur cet emploi topique du chlorate en ablutions ou en gargarismes, en ayant soin de faire cracher le médicament, s'est efforcé de démontrer que ce mode d'administration offrait de grands avantages sur l'administration par l'estomac. Il nous est impossible de reconnaître ces avantages, car, d'une part, l'action thérapeutique n'est pas plus rapide, de l'aveu même de l'auteur ; d'autre part, l'application topique réclame souvent l'intervention du médecin lui-même ; elle est presque aussi désagréable que les cautérisations, et les enfants notamment se révoltent et refusent bientôt d'ouvrir la bouche. Le grand avantage du chlorate, reconnu par tous les médecins d'enfants, est précisément d'être une médication qui passe inaperçue, surtout si on mêle le remède aux aliments, et qui ne donne aucun embarras, aucun soin aux personnes environnantes.

Nous ne donnons donc le chlorate en gargarismes ou en collutoires, en recomaiandant de ne pas l'avaler, qu'aux personnes qui, en ayant pris des doses assez considérables à l'intérieur, commencent à en être sursaturées, et qui sont fatiguées par la diurèse ou la salivation. Hors de ces cas, l'administration intérieure est préférable.

540 CHLORATES (thérai-eutiquk).

On peut également administrer le chlorate en poudre, pulvérisé et mêlé avec une quantité suffisante de sucre, comme le faisaient Herber et Schaeffer, mais de cette manière son absorption est moins certaine, et nous doutons qu'il soit aussi bien toléré.

Enfin le chlorate peut être prescrit en applications topiques :

En lotions avec la solution de 5 grammes pour 100 d'eau à la température dv 150; gi l'oij yeut yjjg solution plus concentrée, il faudra se servir d'une solution chaude, comme l'a fait M. Lasègue ; à la température de 30° à -40% on dissoudra à peu près 15 pour 100 de ce sel.

La glycérine dissolvant à froid une plus grande quantité de chlorate que l'eau, peut être préférée pour les solutions destinées aux applications topiques. M. Martinet prescrit : glycérine, 100 grammes, et chlorate, 10 grammes. M. Puche a fait une pommade contenant 2 grammes de chlorate pour 30 grammes d'axonge.

Le chlorate a été employé par M. Lasègue en poudre, associé à l'amidon, ou au sous nitrate de bismuth, mais cette application est douloureuse et l'on doit y renoncer.

Substances incompatibles. Incompatibilité des chlorures et des iodures. M. Melscns a, en 1866, fait quelques expériences sur des animaux, montrant que l'administration simultanée du chlorate de potasse ci l'iodure de potassium pouvait donner lieu à des phénomènes d'intolérance, et même occasionner la mort. Un chien avait pu prendre, successivement, 7 grammes de chlorate, puis 5 grammes d'iodure de potassium par jour, pendant un mois sans inconvénient apparent; il se mit au contraire, lorsqu'on lui fil prendre par jour 7 grammes d'un mélange d'iodure de potassium et de chlorate, en proportion équivalente, à maigrir, à languir, et mourut en vingt-cinq à vingt-huit jours. La même expérience fut répétée sur plusieurs animaux avec le même résultat. La mort est survenue souvent au bout de cinq jours ; à l'autopsie on trouvait des lésions semblables à celles que les chiens tués par Viodate de potasse ont offertes, notamment dans le foie et dans les intestins. Il est probable, ajoute M. Vée en commentant cette expérience {Bull, de thérap., 1866, t. LXXI, p. 403), que le chlorate dépotasse absorbé simultanément avec l'iodure de potassium, lui cède son oxygène pour le transformer en iodate de potasse. Cette réaction n'aurait pu être prévue, car à froid ou à une chaleur modérée, ces deux sels ne se décomposent pas, et pour obtenir quelque chose de semblable à ce qui s'est passé chez les chiens de M. Melsens, il faut opérer à une température de beaucoup supérieure au point d'ébullition de l'eau. Il invoque à ce sujet les réactions peu connues de l'organisme.

M. Rabuteau, qui s'est occupé de cette question (Élém. dethérapeut.,^. 255), montre par une expérience directe de laboratoire que cette décomposition du chlorate a lieu en présence de l'iodure de potassium par l'intervention de l'acide chlorhydrique dilué (tel qu'on le trouve dans le suc gastrique), et qu'elle a pour effet de mettre en liberté un peu d'iode, qui colore en bleu l'amidon. Un chien, auquel il avait fait prendre un peu de pain, avant le mélange des deux substances, a vomi le pain coloré en bleu par de l'iode qui s'était fixé sur l'amidon contenu dans cet aliment. « Les accidents sont dus à l'action irritante de l'iode . mis en liberté sous l'influence du suc gastrique. Mais les deux sels peuvent sans inconvénient être injectés dans le sang, parce que ce liquide étant alcalin, les deux sels ne peuvent se décomposer » (Rabuteau, loc. cit., p. 256).

Il importera de se souvenir de cette incompatibilité dans l'administration du

CHLORATES (thérapeutique). 541

chlorate ; cependant il faut se rappeler que les chiens vomissent avec une grande facilité. Quelques expériences thérapeutiques tendent à faire croire que l'homme présente à cet égard une plus grande tolérance. Nous avon< depuis 1856 donné assez souvent le chlorate de potasse associé dans une même pilule avec le protoiodure de mercure et la thridace. Le poids du chlorate représentait toujours au moins le double de la dose du protoiodure, et les malades n'ont accusé aucun phénomène de dyspepsie, ni aucun accident consécutif. M. Créquy {Soc. de Ihérapeut. de Paris, et Gaz. médic. de Paris, 1875, p. 175) qui a longtemps employé des pastilles analogues (chlorate do potasse, 4 grammes; protoiodure, 1 gramme; essence de menthe, Q. S.; divisez en 20 pastilles), se loue de leur emploi, de la parfaite tolérance que les muqueuses de la bouche et des premières voies présentent à cette préparation, et n'indi(|ue aucun phénomène de dyspepsie. Aux objections de MM. Delioux et Limousin sur la réduction possible du sel de mercure, et la mise en liberté de l'iode, M. Créquy a répondu qu'il n'avait jamais vu de changement de couleur de ses pastilles après un temps assez long. Il est d'ailleurs facile de substituer le sublimé au protoiodure dans ces tablettes, et d'éviter tout danger de réduction à cet égard.

M. Gubler indique comme incompatibles avec le chlorate de potasse, les stimulants diffusibles et les diaphorétiques. Nous ne voyons pas là d'incompatibilité réelle ; tout au plus perdrait-on par la sueur un peu de l'effet utile du sel. Les astringents, et surtout les caustiques appliqués sur la muqueuse buccale, nuisent au contraire à l'action du chlorate, probablement en oblitérant les conduits excréteurs des glandes qui rapportent ce sel dans la bouche et dans la gorge ; de plus, en détruisant l'épithélium des muqueuses, ils rendent l'application du chlorate douloureuse. Quant à l'incompatibilité du chlorate avec les substances avides d'oxygène, nous avons vu qu'elle ne repose que sur une hypothèse. Les seuls composés véritablement incompatibles, et véritablement réducteurs du chlorate, seraient l'acide sulfureux, les sulfites, ou l'acide sulfurique; ce dernier est à peu près le seul qu'on emploie à l'intérieur, encore n'est-ce qu'à un état de grande dilution. Nous ne parlerons pas du tannin ni du cyanure de potassium qui, à sec, forment des composés fulminants avec le chlorate, composés qui détonent à la chaleur rouge, ou par une percussion violente. Ceci n'a rien à faire avec la thérapeutique et ne concerne que le manipulateur.

IV. Emploi clinique. Nous allons maintenant passer en revue les différentes maladies dans lesquelles le chlorate de potasse a été employé et a paru donner des résultats utiles. En première ligne, nous devons placer les maladies de la bouche et de la gorge, pour lesquelles le chlorate constitue un véritable spécifique ; nous parlerons plus loin des usages divers du chlorate, en applications topiques par exemple, et nous ne mentionnerons plus que pour mémoire les affections générales ou infectieuses contre lesquelles il avait été employé autrefois, et où il n'a donné que des déceptions.

1° Maladies de la bouche. Gangrène de la bouche. Nous commencerons par cette maladie, parce que le mémoire de Hunt a été le point de départ de tous les travaux modernes sur le chlorate de potasse. Quelques observations antérieures de G. Sayle (1844) et de Alison (1846) avaient été prises à tort (la faute en est surtout aux mauvaises descriptions de leurs auteurs) pour des ulcérations gangreneuses de la bouche {voy. ci-après stomatite ulcéro-membraneuse et stomatite mercurielle) , mais elles eurent moins de retentissement que celles de Hunt.

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Les auteurs français qui ont reproduit la formule de Huut rapportent que ce médecin a employé avec succès le chlorate de potasse contre la gangrène de la bouche. Telle a été en effet, la prétention de Hunt; mais si l'on se reporte à son mémoire [Medico-Chirurg. Transactions, 2« série, vol. VIII, traduit dans la Revue médico-chirurg, de Paris, t. I, p. 4, 1847), on arrive à douter qu'il s'agisse réellement de la gangrène de la bouche ou du noma {cancer aqiiaticum). Il commence par déclarer que l'ulcère gangreneux de la bouche {cancrum oris), souvent bénin, peut, lorsqu'il est négligé, prendre une telle ressemblance avec la gangrène de la joue, tant sous le rapport de l'aspect que sous celui de l'étendue de ses ravages, que les deux états ne lui paraissent former qu'une maladie, et ne différer l'une de l'autre que par le degré de leur gravité même. Plusieurs de ses descriptions semblent convenir aussi bien à la stomatite ulcéromembraneuse qu'à la gangrène de la bouche ; telle est sa seconde observation : telle est surtout la quatrième, recueillie par M. César HaAvkins ; il est évident que dans ce dernier cas, il s'agit d'une stomatite ulcéro-membraneuse et nullement d'une gangrène. Dans la troisième observation, il s'agit d'une gangrène bien évidente, puisqu'elle détruisit toute la joue d'un enfant ; le chlorate de potasse ne sauva pas le malade, mais Hunt crut reconnaître qu'il avait diminué la fétidité de l'haleine, favorisé la séparation de l'eschare, amélioré l'état de la bouche, et relevé un peu les forces de l'enfant. Reste la première observation, qui paraît aussi un cas de véritable gangrène au début : le chlorate de potasse eut un succès complet et rapide. Hunt déclare du reste qu'une expérience de vingt années, pendant lesquelles il a employé ce médicament avec le succès le plus invariable (pourvu que l'enfant ne fût pas trop épuisé), ne laisse pas chez lui le moindre doute sur sa valeur spéciale dans cette affection et quelques autres du même genre. Malheureusement ses descriptions font douter qu'il ait toujours eu affaire à des gangrènes et qu'il n'ait pas confondu cette affection avec la stomatite ulcéro-membraneuse, où en effet le chlorate de potasse donne les résultats les plus remarquables et les plus constants. Hunt emploie le chlorate à la dose de 20 à 60 grains par jour. « Ses bons effets, dit-il, se manifestent souvent dès le lendemain, et presque toujours dès le second jour. L'odeur désagréable de l'haleine diminue bientôt, les ulcères reprennent de meilleurs caractères, l'écoulement de la salive est moins abondant, et s'il n'y a qu'une simple ulcération, elle guérit rapidement; s'il y a une eschare, elle se sépare promptement et la surface bourgeonne facilement. »

D'après Gambarini, les expériences de Hunt furent répétées à l'hôpital majeur de Milan, par le docteur Gherini, en 1848, mais nous ignorons en quelles circonstances et avec quel succès.

West qui distingue bien la stomatite ulcéreuse de la gangrène de la bouche (noma, cancer aquaticum), dit en parlant de cette dernière maladie [Lectures on the Diseuses of Infancy and Clnldhood, p. 23 de l'édit. allemande de Berlin,! 1853) : « dans les deux derniers cas que j'ai traités, j'ai employé le chlorate de potasse à l'intérieur, mais je n'ai vu aucun résultat. Deux cas de noma, suites de; fièvre chez des enfants de douze à treize ans, ont été complètement guéris par le docteur Burrows de l'hôpital Saint-Barthélémy, sans employer d'autres moyens locaux qu'un collutoire de chlorure de soude, mais avec une bonne diète et l'administration du vin et du chlorate de potasse jusqu'à 10 grains toutes les quatre heures. » Dans une édition plus récente du même ouvrage (Londres, 1859,

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p. 558), West ajoute qu'il n'est plus disposé à avoir confiance dans le chlorate lorsqu'il y a véritable gangrène de la bouche, et qu'on ne doit l'employer qu'à titre d'adjuvant. Le professeur lourdes (Thèse de Strasbourg, 1848, p. 30), dans un travail remarquable sur la gangrène de la bouche, ne trouve au chlorate qu'une action douteuse ; il lui préfère les cautérisations au fer rouge et à l'acide chlorhydrique.

En 1853, M. Babington {Dublin Journ. of Med., février 1855, ei Bull, de thérap.,t. XLIV, p. 327) employa le chlorate de potasse dans une épidémie de gangrène de la bouche. Quinze enfants furent guéris en quelques jours; un autre, traité par les altérants et les toniques, n'était pas rétabli avant trois semaines. Malheureusement les descriptions laissent aussi douter s'il s'agit bien de gangrène de la bouche, ou de stomatite couenneuse.

Nous avons nous-raème observé en 1855, dans le service de Blache, et rapporté dans notre premier mémoire [Études sur le chlor. , p. 28 et 29, obs. I et II) , deux cas de stomatite gangreneuse qui n'étaient pas des nomas bien caractérisés, comme nous en avions vu plusieurs exemples à l'hôpital des Enfants, notamment en 1853, dans le service de Guersant. La première des deux observations dont nous parlons (celle de Salvator Urso), a été aussi mentionnée brièvement par Blache {Bull, de thérap., 1855, t. XLVIII, p. 127) : c'est celle d'un enfant pris, comme il arrive si souvent à l'hôpital de la rue de Sèvres, d'une série non interrompue de maladies graves (fièvre typhoïde, bronchite et diarrhée chronique, puis rougeole), aboutissant à cet état de cachexie dans lequel on voit communément survenir le noma. La maladie se borna chez lui à un gonflement œdémateux de la lèvre supérieure, avec endurcissement de la lèvre et de la joue, fétidité gangreneuse de l'haleine, gencives noirâtres et ramollies, mais il n'y eût pas de plaques noires de la joue. Le chlorate de potasse à' l'intérieur fut associé au quinquina, au café, et à quelques applications topiques de jus de citron : une amélioration notable des sui'faces, la fétidité diminuée, et enfin la résolution de l'induration, furent obtenues en cinq jours. Mais l'enfant succomba bientôt aux progrès d'une phthisie granuleuse. Dans le second cas, il s'agissait également d'un enfant cachectique, atteint d'une stomatite couenneuse, qui prit au bout de quinze jours un caractère gangreneux. Malgré le chlorate de potasse à l'intérieur, malgré des cautérisations avec l'acide chlorhydrique fumant, l'enfant mourut le quatrième jour, sans soulagement apparent. Ce cas de stomatite couenneuse finissant par une gangrène ressemble à ceux dont Hunt a rapporté l'observation, mais ce n'est pas le noma véritable, celui qui procède d'un état général adynamique et qui produit de larges mortifications des joues. Dans un autre cas, observé dans le service de Blache {Bull, de the'rap., t. XLIX, p. 227), où il s'agissait d'un noma mieux caractérisé, survenant au sixième jour d'une fièvre typhoïde, la guérison fut obtenue, mais on avait employé, outre le chlorate de potasse, la cautérisation avec le fer l'ouge, dont les bons effets étaient reconnus depuis longtemps, puis les cautérisations avec l'acide nitrique fumant et avec le nitrate d'argent. On ne voit pas trop quel a été le rôle du chlorate de potasse dans ce cas.

Les expériences nouvelles auxquelles nous faisions appel dans notre mémoire de 1856, ne semblent pas avoir donné de résultats positifs; nous ne trouvons rien à cet égard dans le mémoire de M. Milon, qui observait dans la crèche de Trousseau, à Iflôtel-Dieu. D'autre part, le chlorate de potasse était entré dans la pharmacopée courante de nos deux grands hôpitaux d'enfants, où le noma n'est

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pas rare ; s'il n'en est sorti aucune observation annonçant de nouveaux succès du chlorate, c'est que cette médication avait définitivement échoué, ce que nous avons appris d'ailleurs par des communications orales des médecins de ces établissements, notamment MM. Bergeron et H. Roger. Froelich (Thèse de Strasbourg, 4856, sur le chlor. dépôt.) note l'insuccès complet de ce sel dans tous les cas de gangrène vraies de la bouche, et cite 12 décès sur 16 cas observés dans le service du professeur Tourdes. Nous ne trouvons rien non plus dans les feuilles périodiques avant la publication du docteur Reid (de Philadelphie) {Médical and Surg. Beporter, 1858, et Gaz. hebdom., 1859, p. 445), qui, sous le titre de : Nouveau traitement du 7ioma, annonce pompeusement laguérison de cette maladie en 72 heures par une purgation à l'huile de ricin, une potion avec 8 grammes de chlorate associé à la créosote et au vin, à prendre toutes les deux et ti^ois heures. « Notre succès universel, ajoute l'auteur, nous donné la conviction que cette maladie ne devrait jamais être mortelle. » Notre conviction à nous, c'est qu'il y a erreur de diagnostic, et que le docteur Reid a traité des stomatites ulcéro-membraneuscs par un moyen excellent, mais qui en 1858 n'avait plus le mérite de la nouveauté.

Nous ne savons pas au juste à quelle variété de stomatite doit être rapportée la maladie qui a été observée depuis quelques années aux Etats-Unis d'Amérique sous le nom de stomatitis materna, ou de Nursing Sore-Mouth {voy. GaX: hebdom., 859, t. VI, p. 159 et 1860, t. Yll, p. 142), dans laquelle on a noté tantôt des ulcères gangreneux qui paraissent rebelles à toutes les médications, notamment à l'iodure de potassium et au chlorate de potasse, tantôt à des ulcères grisâtres que le chlorate de potasse guérit ti'ès-vite. II est très-vraisemblable qu'on a réuni ici des cas très-dissemblables et que les ulcères modifiés si promptement par le chlorate, ne sont autre chose que des stomatites ulcéro-membraneuses ou aphtheuses. La distinction clinique des affections diphihéritpies et des gangrènes, ne semble pas encore être aussi vulgarisée dans la médecine angloaméricaine qu'elle l'est devenue dans la médecine française depuis les travaux de Bretonneau et de Trousseau.

En résumé, la véritable gangrène de la bouche, le noma, est dû à un état général grave, misère prolongée, grandes pyrexies, cachexies de toute nature, dont il devient l'accident ultime et fatal : le chlorate de potasse n'a pas d'action sur ces états généraux, aussi ne sauve-t-il pas les malades : il peut seulement déterger les surfaces et diminuer l'odeur gangi'éneuse, comme il le fait pour beaucoup de plaies fétides {voy. ci-après, fétidité de l'haleine, ozène, plaies de mauvaise nature, etc.), mais le malade succombe ordinairement, et les succès obtenus peuvent être à juste titre atti'ibués à d'autres moyens employés concurremment, surtout au cautère actuel.

Au point de vue historique, le mémoire de Hunt présente un résultat bien curieux. C'est, évidemment, d'après les idées de l'ancienne théorie de Fourcroy que Sayle, puis Hunt furent amenés à employer le chlorate comme antiseptique, antiputride, dans une affection qu'ils regardaient comme gangreneuse ou septique ; et c'est par une erreur de diagnostic, la confusion du noma et des angines ulcéro-membraneuses, que fut trouvée l'action la plus évidente de ce médicament, celle de guérir les ulcères de la bouche. Nous n'avions donc pas tort de dire, dans notre historique, que le chlorate perdu et oublié par suite d'idées théoriques préconçues qui n'avaient produit que des mécomptes, avait été retrouvé comme par hasard pour reprendre sa place dans la thérapeutique.

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Stomatite ulcéro-niembrnneuse. Nous conserverons ici la dénomination donnée par MM. Barthez et Rilliet (Traité des mal. des enfants, S** édit., 1855, t. 1, p. 197) à la maladie que l'on a nommée stomatite couenneuse, stomatite ulcéreuse, stomatite diphthérique et quelquefois, par une confusion regrettable,. stomatite gangreneuse. Le nom de stomatite idcéro-memhraneuse, exprime bien conformément à ce que nous avons observé chez les enfants, la nature mixte de cette maladie, dans laquelle on trouve en effet une ulcération et une pseudomembrane, et il a l'avantage de ne préjuger rien sur la nature réelle d'une affection dont l'appréciation partage encore les médecins. Nous n'avons pas toutefois à décrii'c ici cette maladie et nous renvoyons pour son étude aux descriptions spéciales de Blache {Dictionn. en oO vol., t. XXVIII, p. 582), de Hardy et Béhier (Traité de pathol. int., t. II, p. 151), de Barrier (Traité des mal. de l'enfance, 1. 1, p. 641), de Barthez el Rilliet (cité ci-dessus) et à la remarquable monographie de M. Bergeron (De la stomatite idcéreuse des soldats, in-8", Paris, 1859). Nous rappellerons seulement que si, pour Bretonneau (Traité de la diphthérie, p. 14, 125 et 154), pour Blache et pour nous-même (Études sur le chlorate de potasse, Paris, 1856, p. 55. — Des affections diphthér., inArch. gén. de méd., 1857, avril. — Obs. d'un cas de croup ayant débuté par une stomatite ulcéro-membraneuse, in Soc. méd. des Hôpitaux, 1868, p. 154), cette maladie se rapproche beaucoup des affections diphthériques, elle en est totalement distincte pour M. Bergeron, qui en fait une maladie sui generiSy engendrée par la misère et l'encombrement. Quoi qu'il en soit, c'est dans cette maladie que le chlorate de potasse s'est constamment, et entre les mains de tous les expérimentateurs, montré un remède véritablement héroïque.

Bien qu'une observation de G. Sayle (Med. Times, 1844), publiée sous le titre à'ulcère phagédénique de la langue, soit évidemment un cas de stomatite ulcéro-membraneuse, qui n'a rien à faire avec la syphilis phagédénique; bien que les cas déjà cités de Hunt et de Hawkins (voy. ci-dessus Gangrène de la bouche) se rapportent aussi vraisemblablement à des stomatites ulcéro-membraneuses, tous ces auteurs ayant confondu les espèces morbides dans dea observations mal rédigées, c'est au docteur Ch. West que revient l'honneur d'avoir, sinon employé le premier, au moins nettement formulé l'emploi du chloi'ate de potasse à l'intérieur contre cette maladie. « Depuis, dit-il (Lectures on the Diseases of Infancy and Childhood, p. 551, Londres, 1859), que j'ai appris à connaître l'efiicacité du chlorate de potasse, je me borne exclusivement à ce moyen. 11 paraît ici mériter véi'itablement le nom de spécifique, car déjà du second au troisième jour on remarque une amélioration étonnante, et du septième au dixième jour la guérison est complète. 5 grains toutes les quatre heures, dans une solution édulcorée, sont la dose convenable pour un enfant de trois ans; de huit à neuf ans, j'ai donné jusqu'à cinq grains. En cas de constipation, on administre d'abord un purgatif, cependant le chlorate de potasse est applicable à toutes les périodes de la maladie. »

En 1850, le docteur Henoch publie un mémoii'e sur le même sujet, avec quatre observations du docteur Romberg, quatre guérisons rapides de stomatite ulcéreuse par le chlorate de potasse ; l'auteur insiste sur l'inutilité des vomitifs dont on fait ordinairement précéder l'administration du chlorate. Ce sel agit bien tout seul (DeiUsche Klinik, 1850, n'' 5, p. 19, et Revue méd-chir. de Paris, t. IX, p. 252, 1851). Le docteur Chanal (de Genève), mort prématurément en 1855, lit en 1852, à la Société médicale de Genève, un mémoire sur

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