HABITANTS
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■ * ■ ( Français en Algérie 58,2
Cet excès de natalité des Franco-Algériens a une signification d'autant plus grande que la proportion des femmes françaises est notablement plus faible dans notre colonie : pour 100 hommes, il n'y a même aujourd'hui que 87 femmes.
Frariçais en Algérie. { ^^^.i' ' «"■«'"es - 100 Femmes = 59
" " I 18/2. . Hommes = 100 Femmes = 87,61
Français en France. 187'2. . Hommes = 100 Femmes =100,8
Europe . . de 1861 à 1868. . Hommes = 100 Femmes = 102,4
11 y a donc moins de femmes en Algérie, mais elles sont plus fécondes, et il n'y a qu'une explication possible : c'est que le colon renonce à la stérilité volontaire. De telle sorte qu'en présence du chiffre élevé des décès en Algérie, mais du chiffre plus grand encore des naissances, on pourrait dire : cesl la colonisation qui élève la natalité; c'est la colonie, quand elle est insahibre, qu^^ élève la mortalité.
Il serait aisé de multiplier les exemples. Au Canada, 10,000 émigrants fran- <'ais vim'ent en 1678 fonder une colonie : malgré les commotions politiques et l'abandon précoce de notre influence dans ces contrées, en 1861 la population ^rori'^ne française au Canada avait atteint le chiffre de 880,000, ce qui sup- |)0se pour chaque couple 7 à 8 enfants arrivant eux-mêmes à l'état de reproducteur.
D'après M. Rameau, en 1671, 47 familles françaises comprenant 394 individus vinrent s'établir en Acadie (Nouvelle-Ecosse). En 1749, ils n'étaient pas moins de 12,000, c'est-à-dire qu'ils avaient reproduit 50 fois leur population initiale ; malgré la destruction violente de cette colonie par les Anglais en 1755, mal"ré les massacres, la déportation, la dispersion des colons français, cette ])opulation Acadienne ne s'élève pas, actuellement, à moins de 100,000 habitants, ce qui suppose une force de reproduction énorme.
De même la natalité des Espagnols, qui est de 37 pour 1000 en Espagne, atteint 41 à Cuba, et jusqu'à 46 en Algérie ; Humboldt a signalé depuis longtemps la natalité extraordinaire des mêmes colons établis dans la Nouvelle- Espagne et dans la Nouvelle-Grenade.
Toutefois, cette influence favorable de la colonisation sur le mouvement de la population n'est ni indéfinie, ni illimitée. A mesure que la colonie se développe, qu'un plus grand nombre de consommateurs se disputent ses produits, à mesure aussi l'on voit réduire cette natalité exubérante. Dans les vieux états de l'Union, dans ceux de l'Est, qui ont été les premiers colonisés, dans le Maine, le Vermont, le New-Hampsliire, le Massachusetts, le New-York, la Pennsylvanie, les registres de l'état civil commencent, dit-on, à constater une réduction notable des naissances : le nombre des enfants était autrefois de 8 à 10 par union, il tombe à 2 ou 4. Quelques économistes américains lancent déjà des cris d'alarme, et tout récemment Mason {An american Vieiv of Emigration, 1874) déclarait qu'en Amérique, jadis le paradis du travailleur, la limite d'une agriculture prospère est désormais atteinte, que la terre commence à manquer à l'homme, qu'il faut arrêter au lieu de favoriser l'immigration. Cette opinion pessimiste, dont la valeur est d'ailleurs vivement contestée, n'est applicable en tout cas qu'aux Etats de l'Est ; l'excédant des naissances est toujours considérable dans ceux de l'Ouest , dont la colonisation se poursuit ou commence seulement : l'Ohio, le Mississipi, l'indiana, l'Orégon, etc.
L'excès de natalité conduit à rechercher si la colonisation favorise, nmltiple les mariages, si elle fait diminuer le nombre des célibataires. Pour un trèsgrand nombre de colonies, l'enquête est difficile, et les documents sont si incomplets que nous n'osons les utiliser ici. En Algérie, toutefois, nous trouvons les résultats suivants pour ces dernières années : tandis qu'en France il y a en moyenne 80 mariages annuels sur 10,000 habitants, en Algérie et pour la période 1867-72, la population Franco-xUgérienne a donné 98 mariages sur 10,000 habitants; en 1872 même ce chiffre s'est élevé à 113. Cette même année, il est vrai, il y a eu en France, par une curieuse co'incidence, le chiffre <'xceptionnel de 98 mariages pour 10,000 habitants, au lieu de 78 à 80, chiffre observé d'une façon presque invariable pendant les 60 années précédentes. C'est là évidemment un de ces résultats de compensation qu'on observe toujours après une période néfaste ; c'est une application de cette loi que A. Guillard a appelée ïéquation générale des subsistances, en vertu de laquelle la population se proportionne aux subsistances disponibles. En 1814, il y a 98,000 décès de
plus qu'en iSlo; en 1815 et en 1816, il y a 130,000 naissances de surplus [)our combler les vides des années précédentes ; ce qu'on a observé après h choléra de 1852, après la disette de 1846, après la guerre de Crimée, on l'observe après l'année néfaste 1871 ; on avait enregistré, en 1871, 34,8 décès sur 1000, soit un excédant de 444,889 décès ; en 1872, au contraire, il y a eu un excédant de naissances de 172,936, le chiffre le plus fort qu'on ait relevé depuis 1830. Cet excédant extraordinaire de naissances et l'accroissement inaccoutumé des mariages en France pour 1872 sont donc deux faits de même ordre, liés tous deux à des circonstances exceptionnelles et passagères ; ils ne diminuent en rien la valeur des chiffres très-élevés des mariages en Algérie et aux colonies en général.
Par une conséquence nécessaire de ce qui précède, la mortalité aux colonies est fatalement accrue, et pour des motifs divers. Dans tous les pays la mortalité de l'enfance est considérable : pour les enfants de 0 à 1 an elle est en moyenne en France de 220 pour 1000; il est donc évident que plus une population de 1000 vivants comprendra d'enfants de moins d'un an, et plus elle comptera de décès : tandis que la mortalité générale en France est de 24 pour 1000, celle des hommes adultes de 20 à 30 ans n'est plus que de 9 environ. Mais un enfant qui meurt n'appauvrit guère une colonie, s'il laisse 5 ou 6 frèi'es vivants, alors qu'en France il n'en laisserait guère que 2. Il ne faut donc pas trop s'alarmer du chiffre élevé de la mortalité qu'on observe dans presque toutes les colonies : cela a été l'une des principales erreurs de Boudin qui, dans sa polémique contre la colonisation algérienne, n'avait pas aperçu l'importance de ce fait. Le véritable critérium pour juger l'état d'une colonie, c'est la comparaison entre les décès et les naissances : quand celles-ci se maintiennent avec persistance au-dessous des premiers, l'insuccès est évident, la population ne peut se suffire à elle-même, elle ne se soutient que par des immigrations nouvelles, elle épuise la mère-patrie; la colonisation est assurée au contraire (juand le nombre des naissances excède de plus en plus celui des décès. Voilà lui résultat précieux des études statistiques; il est précis, il est facile à recueillir, il offre peu de prise à la critique : pour chaque colonie, ces deux chiffres exactement relevés en diraient plus que bien des rapports, et permettraient de juger d'un coup d'œil l'avenir et la prospérité des différents groupes de sa population.
A Cuba, la population espagnole qui a colonisé l'île fournissait en 1849-5/ 24 décès et 41 naissances sur 1000 habitants, alors qu'en Espagne même les Espagnols n'ont que 36 naissances et 27 décès. D'après Humboldt la natalité dans la Nouvelle-Espagne était de 170, la mortalité étant de 100. Dans un travail récent, nous avons montré que la population européenne en Algérie fournissait, en 1872, 38,5 naissances et 51,8 décès sur 1000, et même que les colons d'origine française qui pendant si longtemps n'avaient pu couvrir leurs décès par leurs naissances étaient arrivés en 1872, toutes choses égales d'ailleurs, à avoir un excédant de naissances de 3,5. Les Arabes algériens au contraire s'épuisent progressivement et comptent 123 individus qui meurent pour 100 individus qui naissent.
Ces chiffres toutefois ne prennent leur signification véritable qu'au bout d'un certain nombre d'années ; toute colonisation à ses débuts entraîne de grands sacrifices ; la mortalité est d'abord très-forte, il faut s'acclimater non-seulement aux conditions cosmiques, mais encore à une vie nouvelle, il faut défricher un
sol d'ciutanl plus dangereux qu'il recèle plus d'éléments de fertilité. Les pertes sont donc considérables, elles portent d'abord presque uniquement sur les adultes, sur ceux qui représentent le véritable capital productif. Les colons de la première heure sont presque toujours des célibataires ou des hommes seuls; les femmes ne viennent que plus tard, les enfants plus tardivement encore : avant l'enlèvement des Sabines, si faible que piit être la mortalité des compagnons de Romulus, leurs décès excédaient sans doute singulièrement les naissances. Pareil résultat s'est observé longtemps, il s'observe parfois encore dans certaines localités d'Afrique où la colonisation débute, et où l'on constate 20 naissances pour 50 décès ; mais il n'existe dans le pays que 50 femmes de 15 à 40 ans: est-il donc étonnant que le chiffre des décès excède à ce point celui des naissances ? Et pourtant ces 50 femmes ont donné un nombre d'enfants double de celui que 50 femmes de cet âge auraient fourni en France : résultai d'autant plus avantageux, et qui permet d'espérer la colonisation complète de l'Algérie! Car, quand les êtres vivants, hommes ou animaux, sont transportés dans un climat très-différent du lieu d'origine, l'un des premiers caractères du travail de transformation est la diminution ou même la cessation de la fécondité; on l'observe chez presque tous les animaux qu'on s'efforce d'acclimater en France ; ceux qui s'accouuuodent le mieux à leur nouveau milieu peuvent rester stériles pendant les premières années, et leur fécondité reparue est la preuve de leur natui'alisation définitive.
La mortalité d'une colonie paraît souvent exagérée parce qu'on la compare non pas à celle des indigènes, des naturels du pays qu'on vient occuper, mais à la mortalité des nationaux, à celle du pays d'origine. La tendance des Européens est trop souvent de coloniser vers des contrées situées sous une zone plus mciidionale que celles qu'ils désertent: or, il est incontesté que la mortalité, comme peut-être aussi la natalité, croît progressivement des régions tempérées vers l'équateur. Personne, je pense, ne niera que l'Arabe soit acclimaté en Algérie : on ne peut donc demander pour l'Européen, pour le Français colon en Algérie, une mortalité inférieure à celle de l'Arabe lui-même. Dans le cas particulier, il n'est pas facile de connaître cette mortalité normale des Arabes, parce que l'état civil est chez eux très-irrégulier ; mais dans notre armée d'Algérie, à côté des troupes d'origine française, zouaves, chasseurs d'Afrique, bataillon d'infanterie légère, nous avons 6 régiments de troupes indigènes, tirailleurs (turcos) et spahis, recrutés à prix d'argent après une révision sévère, vivant exactement dans les mêmes postes et de la même vie que les troupes françaises , soumis comme elles aux épurations par les réformes et les retraites accordées au moins aussi libéralement qu'aux Français. En 1873, année normale, sans guerre intérieure, sans épidémie. 10,835 soldats indigènes ont foui'ni 137 décès, soit 12,6 pour 1000, tandis que 17,965 soldats français des troupes dites d'Afrique ne fournissaient que 167 décès, soit 9 p. 0/0 ; la mortalité des troupes de France servant passagèrement en Afrique, c'est-à-dire n'étant nullement acclimatées, était elle-même notablement inférieure à celle des soldats indigènes : 9,66 sur 1000, au lieu de 12,6. Le même calcul fait pour d'autres années antérieures et avec des groupements différents nous a toujours donné un excès notable de décès du côté des indigènes.
Rien n'est donc plus injuste que de juger la colonisation en général, et la situation d'une colonie en particulier, par le chiffre brut des décès des immi-
grés ; non-seulement il faut le rapporter et le comparer au chiffre des naissances, mais encore il faut tenir compte de nombreuses circonstances qui peuvent en atténuer l'importance : c'est ainsi qu'il y aurait un véritable intérêt ;i distinguer la mortalité de colons installés depuis longtemps, et celle des nouveaux immigrants qui ont encore à payer le rude tribut de l'acclimatement et d'une installation nouvelle.
L'une des conséquences de la colonisation, l'un des moyens d'en apprécitM' les résultats, ce sont les changements physiques et moraux que les nouvelles conditions de milieu impriment au colon. Nous n'avons pas à revenir ici sur les caractères qui permettent de reconnaître l'acclimatement définitif, de quelque nom qu'on l'appelle ; mais nous devons mentionner certaines modifications du type primitif propre à chaque race. Pour certains médecins, l'acclimatement n'est réel, la colonisation n'est possible ou accomplie, que si le colon conserve dans toute sa pureté le type de sa race ; toute modification de w type implique une dégénérescence. Nous croyons qu'il y a là une véritable exagération ; le Yankee est une modification évidente et bien connue du type Anglo-Saxon : qui oserait dire que c'est un type dégénéré ? C'est un exemple de ce que les anthropologistes désignent depuis quelques années sous k' nom de races dérivées ; à ces races appartiennent surtout les créoles, c'est-àdire les colons dont les générations successives ont subi l'influence d'un nouveau milieu, tout en conservant les caractères de la race ou de la nationaliti' primitive. Le Yankee est la preuve que ces races dérivées peuvent n'impliquei aucune trace de dégénérescence ; on n'oserait en dire autant de certaines populations créoles des Antilles et de la Guyane : nous aurons bientôt l'occasion de reprendre ce sujet à propos du mariage et des croisements.
Un effet presque constant de la colonisation sur le pays d'arrivée est la diminution, la dégradation, on pourrait dire la disparition progressive de la population indigène. Nulle part le fait n'est plus évident qu'aux États-Unis d'Amérique: au commencement du dix-septième siècle, 2 millions d'Indiens étaient répartis sur la surface occupée aujourd'hui par les États de l'Union ; à la fin du dix-huitième siècle, le nombre avait déjà diminué d'un quart; en 1866, il n'était plus que de 306,475, et de 287,981 au recensement de 1870! Il y avait plus à' 5 millions d'Arabes en Algérie loz's de la soumission définitive de la colonie; aux recensements de 1866, il n'y en avait plus que 2,652,000, et 2,125,000 en 1872; c'est-à-dire qu'en 6 ans ils ont perdu 527,000 habitants, et vu se réduire la population totale de 21 p. 100. Le même phénomène s'observe chez les Indiens du Mexique et de l'Amérique méridionale, chez les Hottentots des colonies du Cap, les nègres du Sénégal, et en particulier dans toutes les îles de la Polynésie. Non-seulement la mortalité augmente dans une proportion énorme, mais la fécondité diminue, la race s'éteint : les premiers explorateurs de lii Polynésie, Cook, Vancouver, etc., avaient déjà été frappés de ce fait, constaté également par Darwin pendant l'expédition du Beugle. Au temps de Cook, les archipels de la Polynésie comptaient plus de 1 million d'habitants ; actuellement il n'y en a plus que 150,000; c'est donc 86 centièmes qui ont disparu en moins de cent ans. On est allé jusqu'à chercher de ce phénomène une explication mystérieuse qui rappelle par trop la tradition du jettatore; c'est un lien commun d'attribuer un tel résultat simplement aux vices, à l'ivrognerie, à l;i débauche, importés par la civilisation européenne. Il est une autre explication, plus scientifique, qui est au moins vraisemblable.
Les Européens introduisent avec eux, dans les pays neufs qu'ils abordent, surtout dans ceux cpi'ils colonisent, des germes de maladies inconnues jusque-lM, et qui prennent parfois une cxtensioi\ formidable. II suffit de citer ces épidémies de fièvres éruptives, en particulier la variole qui, en 1828, détruisit en quelques jours (Catlin) l'importante tribu des Mandans en Amérique : toute la tribu succomba, sauf quelques individus absents à l'époque du fléau. II y a quelques mois, nous apprenions la destruction d'une grande partie des naturels des îles Fidji par une épidémie de rougeole qu'avait transportée un navire anglais ; le docteur Mazaé Azéma faisait connaître, il y a quelques années, les ravages extraordinaires subis par la population nègre d'une de nos colonies des Antilles, à la suite d'une épidémie de fièvres éruptives dont plusieurs colons revenant de France avaient apporté le germe. On comprend aisément l'extension que doil prendre, chez un peuple non civilisé, une affection contagieuse contre laquelle personne n'a l'immunité que donne une atteinte antérieure, la vaccine, etc. On hésite à dire qu'il pourrait à la rigueur en être ainsi de la fièvre typhoïde, et, qui sait? peut-être même de la tuberculisation pulmonaire. Quoi qu'il en soit, c'est par la phthisie surtout que disparaissent ces populations jadis si brillantes et si saines des archipels de la Polynésie, en particulier des îles de la Société el des Marquises. Même en laissant de côté les virus bien déterminés, savons-nous quels germes, quelles effluves délétères, quels protorganismes transporte avec ' elle une colonie d'Européens qui vient s'implanter dans une contrée jusque-là séparée du monde civilisé ? (Darwin, j
On ne saurait méconnaître l'importance de cette question de géographie pathologique ; mais pour expliquer la disparition des races inférieures devant l'envahissement d'un peuple civilisé qui colonise, ne faut-il pas faire une large part à cette concurrence vitale, à ce combat pour la vie que Darwin nous montre dominant l'évolution de tous les êtres vivants? Pendant que les arrière-petitsfils des Knickerbockers hollandais et des compagnons de William Penn bordent de palais et sillonnent de chemins de fer suspendus les avenues de New-York, les Indiens de l'Utah, du territoire de Washington, de la Nevada, sont refoulés de plus en plus vers l'ouest par l'envahissement des pionniers, des trappers, des colons; ils ne chassent plus, parce que le bison a disparu; ils ne pèchent plus, parce que les rivières, sauf l'Orégon, ne sont plus poissonneuses ; ils se nourrissent de glands, de sauterelles, de racines qu'ils arrachent à la terre inculte; ils méritent enfin le nom de Indian diggers, d'Indiens piocheurs, qui' leur jettent avec mépris les Anglo-Américains. Ils disparaîtront jusqu'au dernier par la misère, par la maladie, parce que dans la lutte de l'humanité ils sont des paresseux ou des retardataires, et que les peuples, comme les individus, soni soumis aux grands principes d'expropriation pour cause d'utilité générale. Au point de vue anthropologique ou sociologique, faut-il le regretter, faut-il accuser la colonisation de ne faire autre chose que déplacer la mortalité d'un pays dans un autre ? « Voici 300,000 hommes qui ont besoin pour vivre d'un espace presque aussi grand que l'Europe centrale, parce que, tribus errantes, n'ayant pas même franchi la première étape de l'humanité, celle de peuple chasseur, émigrant du nord au sud suivant la saison, ils ne font sur cette vaste étendue qu'une chose, chasser le bison, l'animal des prairies. Sur cet espace, 100 millions d'hommes pourraient vivre, à la condition de le féconder de leurs sueurs, de le défricher, de le planter; les 100 millions d'hommes viendront peu à peu par essaims de plus en plus serrés, et ils auront à la fin raison des 500,000 sau-
vages : ainsi le veut la force inéluctable des choses, ou mieux la loi du progrès et de la civilisation » (Simonin). On ne saurait mieux dire, et peut-être se pressct-on d'attribuer aux Anglo-Saxons des États-Unis le dessein arrêté d'exterminer la race qui possédait, à leur arrivée, le continent américain. Pour coloniser, a-t-on dit, il faut détruire la race, ou bien la dominer, ou bien se fondre avec elle : les Anglo-Américains ont dédaigné la fusion du sang avec les aborigènes, ils en avaient le droit, car ils n'en avaient pas besoin pour s'implanter dans une zone aussi septentrionale ; les Peaux-Rouges, trop fiers pour se laisser dominer, trop sauvages pour accepter la civilisation européenne, ont fait la guerre; ils ont été vaincus; on n'a pas eu besoin de détruire leur race, ils se détruisent eux-mêmes par leur abstcnsion volontaire et par la persistance dans leurs mœurs primitives. C'est donc bien plus « par la force inéluctable des choses » que par suite d'un plan arrêté qu'ils s'éteignent de jour en jour. En Algérie, le peuple arabe s'affaiblit et dégénère par les mêmes causes, mais avec plus de lenteur ; il serait également injuste d'imputer à notre système politique de colonisation ce qui n'est que la conséquence de leur inertie, de leur imprévoyance, de leur fatalisme. Ils disparaissent, parce qu'ils s'abandonnent aux forces aveugles de la nature : ils manquent de prévoyance, ils vendent le dernier grain de blé de la récolte, ils n'en gardent point pour ensemencer, la disette a lieu l'année sui- " vante. Eux aussi, ils ont détruit les forêts pour faire des pâturages à leurs troupeaux, parce que la culture du bétail donne moins de peine que celle de la terre; ils ont laissé de riches plaines, jadis le grenier d'abondance des Romains, devenir marécageuses par leur incurie, ils en meurent; il faut aujourd'hui des travaux gigantesques et les vies de travailleurs plus prévoyants pour détruire les loyers endémiques qu'ils ont laissés se créer. S'ils disparaissent, c'est le destin; ils sont les artisans de leur propre ruine.
II. Des conditions d'aptitude a la colonisation. A. De Vaplitude au point de vue des races. Sans vouloir revenir ici sur un sujet qui a été traité ailleurs avec une grande autorité (Acclimatement, Migrations), il est impossible de ne pas faire remarquer combien les races (ou espèces) diffèrent au point de vue de l'aptitude à la colonisation.
Depuis un petit nombre d'années, la race jaune a été forcée, par l'exubérance de sa population, de rompre, les limites cependant immenses dans lesquelles elle se conhnait ; elle a versé des flots d'émigrants et de colons au milieu de ce qu'elle appelait naguère encore les peuples barbares. Elle y réussit, elle s'y développe dans des proportions surprenantes, et sur une zone qui va de l'équateur au 45* degré de latitude; il y en a près de 100,000 nationaux aux États-Unis, 25,000 à Cuba, 50,000 en Australie, etc. Les Chinois résistent merveilleusement aux rigueurs du climat, au froid comme à la chaleur, aux maladies endémo-épidémiques, et pourtant ils cultivent le sol sous ces diverses latitudes; leur mortalité est minime, leur natalité énorme, malgré le nombre très-restreint des femmes qui prennent part à ces émigrations ; et l'on est presque conduit à se réjouir de cette difficulté de leurs unions, car leur pullulation commence à faire craindre l'envahissement pacifique, par les coolies chinois, des contrées où ils ont été appelés il y a vingt ans à peine comme mercenaires infimes, soumis aux travaux les plus humbles et les plus meurtriers.
Il en est de même des populations indiennes de l'Amérique, dont la détermination ethnique reste obscure, et qui ont servi longtemps à constituer la race rouge : non-seulement ils n'ont jamais porté au loin d'établissements durables.
mais encore ils ne savent pas se maintenir sur le sol où ils vivaient depuis si longtemps.
La race noire colonise encore moins, non-seulement pai*ce que, ainsi que nous l'avons dit, colonisation implique un foyer puissant de civilisation capable de fournir et de protéger des prolongements lointains, mais encore parce que le nè^re a une tendance assez marquée à dégénérer et à disparaître quand on le transpozte loin de son lieu d'oi'igine. Sans doute il y a une distinction sérieuse ù faire entre le nègre traité comme un paria ou une bête de somme, méprisé, écrasé par le travail et la misère, et d'autre part le nègre bien soigné, bien entretenu des États éleveurs de l'Amérique du Nord, ou admis en quelque sorle à la vie commune, comme dans les colonies espagnoles de l'Amérique méridionale. L'un succombe parce qu'il est le plus faible, le plus misérable, le moins intelligent ou le moins instruit, il est la victime de l'oppression ou de la concurrence vitale ; l'autre travaille librement, acquiert du bien-être, des idées de civilisation, il se croise parfois, il prospère et se multiplie. Quoi qu'il en soit, la race nègre n'a, on peut le dire, aucune aptitude spéciale pour la colonisation ; son rôle paraît se réduire à fournir des instruments d'exploitation et de travail à des races plus favorisées.
La race blanche est pour ainsi dire la seule qui ait fondé jusqu'ici des colonies importantes et durables; elle peuple le monde, mais elle forme des familles, des groupes, des nationalités qui diffèrent singulièrement au point de vue de leur aptitude et de leur génie colonisateur. A ce point de vue, les Sémites et en particulier les Juifs viennent au premier raïig; par une exception rare en anthropologie, le Juif hollandais réussit à Java ou à Dornéo, comme le Juif de Syrie qui va s'établir en Pologne ou en Alleijiagne. U est vrai qu'il n'a aucun goût pour le travail de la terre, il ne défriche pas ; si parfois on le trouve colon de la première heure, ce qui est rare, ce n'est pas comme pionnier exposé aux émanations d'un sol vierge qu'on déchire et qu'on remue, mais dans les villes, dans les ports, dans les centres naissants de population, adonné aux diverses branches du trafic et du négoce. Ces conditions, ainsi que les qualités de race, expliquent sa curieuse immunité qui n'est plus aujourd'hui contestée par personne. Ce fait a pour nous un intérêt considérable au point de vue de la colonisation algérienne; car, par le décret du 24 octobre 1870, les Israélites nés en Algérie ont été collectivement naturalisés Français, et viennent désormais se confondre avec la population franco-algérienne à laquelle ils apportent un contingent de 54,000 habitants sur 170,000. Les chiffres de leurs décès et de leurs naissances, en 1872, comparés à ceux des colons d'origine française, montrent leur vitalité et leur prospérité dans notre colonie d'Afrique :
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