CORPORATIONS
fameux Livre des Métiers. La plupart des professions avaient leurs statuts depuis bien longtemps rédigés et consentis par les sociétaires fondateurs. Boileau n'eut ■qu a les enregistrer, de manière à les fixer d'une manière authentique, pour en surveiller rcxccution. Malgré des variétés très-nombreuses suivant les métiers et les localilés, on peut cependant saisir, parmi les statuts, beaucoup de traits communs, qui permettent d'en tracer une histoire générale. Et tout d'abord, de même que les Ghildes et les Collèges romains s'étaient placés sous le patronage de divinités ou de héros, de même nos corporations étaient sous l'invocation d'un «aint, dont la fcte donnait lieu à des cérémonies et surtout à des banquets analogues à ceux de ces anciennes sociétés. Elles étaient dirigées par un conseil des principaux du métier nommés par tous les membres de la corporation ; c'étaient les syndics, jurés, prudhommes ou gardes du métier, constituant le syndicat ou jurande. Ils avaient pour mission de juger les différends survenus entre les membres de la corporation, avec le droit d'infliger des amendes et mêmes des peines corporelles ; de surveiller la bonne exécution des produits fabriqués, punissant les fraudes et les falsifications dont les consommateurs auraient pu être victimes ; les appels des jugements rendus par les syndics étaient déférés au maire, qui jugeait en dernier ressort. C'est encore eux qui présidaient à la réception des apprentis ; car pour arriver à la maîtrise il fallait avoir passé par un apprentissage, dont la durée était quelquefois fort longue et pouvait s'étendre à huit ou dix ans ; il n'y avait d'exception à cet égard que pour les fils de maître. Tout cela était réglé par les statuts. La réception était préparée par le chef-d'œuvre, c'est-à-dire un œuvre de sou métier, où l'apprenti avait déployé toute son habileté ; cela servait d'examen. Quant à la réception elle-même, entourée parfois de cérémonies bizarres ou burlesques, elle avait lieu par les gardes du métier, entre les mains desquels le récipiendaire jurait de bien et loyaument exercer son métier; puis, après qu'il avait payé au roi ou au seigneur un droit parfois assez onéreux, elle se terminait par un plantureux banquet. Chaque corporation possédait un trésor entretenu par des cotisations et les amendes encourues par les membres de la société. Il servait de caisse de secours pour les ouvriers pauvres ou malades, les vieillards, les veuves et les orphelins des sociétaires; il répondait aussi des dettes de ceux-ci, car souvent il y avait solidarité entre tous les associés. Ainsi, la réunion de gens d'un même métier n'avait pas exclusivement pour but la défense des intérêts matériels contre les violences, les abus de pouvoir, mais un nouvel élément s'y était introduit, la charité; on peut y ajouter la loyauté dans les produits, ce à quoi les gardes du métier veillaient très-attentivement.
Ce système si simple en apparence avait cependant de graves inconvénients qui ont dû en amener la suppression : un droit de monopole aussi exclusif, qui circonscrivait les industries dans des bornes aussi étroites, était bien fait pour donner naissance à d'ardentes rivalités entre les professions analogues. Ces rivalités existaient souvent entre les villes et n'étaient pas sans amener des luttes, des violences : de là des inimitiés, des haines d'autant plus difficiles à étouffer, qu'elles avaient l'intérêt pour base. Mais le plus grave de ces inconvénients était le monopole lui-même. Un même métier ne pouvant être exercé que par un petit nombre de privilégiés, l'industrie se trouvait ainsi frappée d'immobilité ; ce r^o^ime introduisait l'égalité jusque dans la propriété la plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes, le droit de travailler ; il éteignait l'émulation, oft rendait inutiles les talents de ceux qui, par une raison ou par une autre, ne taisaient
pas partie d'une corporation ; il surchargeait l'industrie d'un impôt énorme, onéreux aux sujets, stérile pour l'État ; il forçait les membres les plus pauvres à subir la loi du plus riche, et, par le fait du monopole, favorisait des manœuvres dont l'effet était d'élever au-dessus de la proportion normale le prix des denrées les plus nécessaires à la subsistance du peuple. Telles étaient les raisons que l'illustre Turgot fit valoir pour supprimer les jurandes en 1776. Mais le grand ministre ayant été peu après renversé par des intrigues de cour, les jurandes furent rétablies, et il ne fallut rien moins que notre grande Révolution pour les détruire ; elles furent définitivement abolies, le 18 février 1791, par un décret de la Constituante. E. Beaugrand.
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CORPS. Nous n'avons pas à nous occuper ici de tel ou tel corps en partioïdier, maisJît corps en général. De ce point de vue, la notion du corps se confond avec la notion de la matière. Définir le corps en général, c'est donc fournir l'ensemble des caractères fondamentaux, essentiels, de la matière. A cette notion, assez générale pour négliger tout ce qui peut servir à distinguer un corps d'un autre, correspondent trois caractères : Yétendue, V impénétrabilité, Vinertie.
Étendue. Tout corps est nécessairement étendu selon les trois dimensions, a un certain volume, occupe une portion déterminée de l'espace. L'étendue, synonyme de volume, est l'apanage de tout ce qui a une existence réelle, mais ne suffit pas pour caractériser le corps. A l'idée d'espace correspond certainement une étendue à trois dimensions, et pourtant l'espace seul n'est pas un corps ; l'espace fournit la place occupée par un corps, mais n'est pas le corps lui-même. Un espace limité de tous côtés par des parois solides ne perd rien de sa forme ni de son étendue, alors même qu'il est vide d'air et de toute espèce de corps, et cet espace n'est évidemment pas un coi'ps.
Lorsque le volume d'un corps est compris sous des formes géométriques , on peut l'évaluer en déterminant certaines longueurs que l'on considère dans sa configuration extérieure. Nous devons nous contenter ici de mentionner les instruments de précision employés pour la mesure de ces longueurs ; ce sont : le comparateur, le vernier ou nonias, la vis micrométrique, la machine à diviser, le sphéromètre , le cathétomètre. Les considérations géométriques ne suffisent pas pour mesurer exactement les volumes dont les surfaces terminales ne sont pas .susceptibles d'une définition simple ; dans tous ces cas, il faut recourir à des nrocédés spéciaux que la physique utilise et enseigne.
Impénétrabilité. L'étendue ne suffit pas pour caractériser un corps ; il faut y joindre la notion d'impénétrabilité. Du moment oia il existe, un corps occupe
une portion déterminée de l'espace et l'occupe a l'exclusion de tout autre corps. Deux corps peuvent occuper successivement une même place, se substituer l'un à l'autre dans un même lieu, mais ils ne peuvent pas coexister dans une même, portion de l'espace. — Ainsi : quand on enfonce un clou dans un morceau de bois, une partie de la matière du bois est repôussée dans tous les sens et cède au clou la place qu'elle occupait ; — quand on immerge un solide dans une masse liquide, il y a déplacement du liquide accusé par l'élévation du niveau; — quand on enfonce dans l'eau un verre plein d'air, le volume du gaz diminue, le liquide est refoulé, maintenu dans le verre à un niveau inférieur au niveau extérieur ; le gaz occupe dans le vase un espace dans lequel le liquide ne pénètre pas. L'exactitude de la notion d'impénétrabilité semble infirmée par les résultats d'expériences assez nombi^euses. Les contradictions sont plus apparentes que réelles. La véritable explication des faits sur lequels elles s'appuyent nous sera facilement fournie par l'étude de la constitution intime des corps.
L'impénétrabilité est un caractère de la plus haute importance. C'est la cause à la fois nécessaire et suffisante de toutes les modifications et communications du mouvement. — Considérons deux corps qui se meuvent, en sens contraires, sur une même ligne droite. S'ils étaient pénétrahles, ils ne réagiraient nullement l'un sur l'autre, au moment de la rencontre ; mais, comme ils ne peuvent pas coexister dans un même lieu, comme ils sont impe'ne'trables, il y a choc dès qu'ils viennent à se toucher, et modification subite du mouvement de chacun d'eux; et comme, en réalité, un phénomène est toujours un mouvement ou le résultat d'un mouvement, nous devons reconnaître la parfaite exactitude de cette belle pi'oposition d'Euler : « Cette propriété de tous les corps, connue sous le nom A' impénélrahilité , est donc non-seulement de la dernière importance à l'égard de toutes nos connaissances , mais elle contient aussi le grand ressort par lequel la nature opère toutes ses productions. »
Inertie. Un corps est nécessairement à l'état de repos ou à l'état de mouvement. Un corps est en mouvement quand il occupe successivement diverses positions dans l'espace ; il est en repos quand il persiste dans la même position. — Considérons un système de corps animé d'un mouvement de translation : chacun de ces corps participe au mouvement commun ; mais ces corps sont dits en repos relatif, s'ils conservent les mêmes relations de position les uns par rapport aux autres. Ainsi, à la surface de la terre, deux corps qui se maintiennent à la même distance sont en repos relatif , bien qu'ils participent au double mouvement de l'otation et de translation de la planète à laquelle ils appartiennent.
Nous savons (article Mouvement) qu'il n'y a pas de repos absolu dans la nature. Depuis les dernières particules des corps qui nous environnent jusqu'aux étoiles les plus reculées et à ces mondes en voie de formation, que les puissants télescopes nous permettent de découvrir dans les profondeurs les pkis reculées de l'espace, tout vibre, tout oscille, tout se meut dans l'univers. — Considérons un système de corps en mouvement, la terre et les divers corps répandus à sa sui'face ; nous constatons, par exemple , que deux blocs de pierre séparés par une distance déterminée, bien qu'ils participent au mouvement commun, conservent leurs positions relatives tant qu'une cause extérieure ne vient pas leur imprimer un mouvement propre. Cette persistance des corps dans le repos relatif tant qu'ils ne sont pas soumis à des actions extérieures capables de modifier leur état prouve évidemment que :
Un corps ne peut pas lui-même se communiquer du mouvement , ne peut pas, de lui-même, passer de Vétat de repos à l'état de mouvement.
Quelle que soit la puissance de l'impulsion primitive, un projectile ne persiste pas indéfiniment dans l'élat de mouvement. Sa vitesse s'affaiblit graduellement et finit toujours par s'éteindre. Mais une étude attentive des phénomènes montre qu'il existe partout des causes qui tendent à modifier et détruire le mouvement communiqué. Une de ces causes est le frottement ; on diminue son influence en polissant les surfaces de contact, et l'on prolonge ainsi la durée du mouvement, sans que, d'ailleurs, on puisse jamais faire complètement disparaître cet obstacle. — La présence, dans l'espace où le corps se meut, d'un fluide dont le déplacement consomme une partie de la quantité de mouvement de ce corps, est encore une cause retardatrice, dont l'influence varie avec la nature et les conditions physiques du milieu résistant.
L'ensemble des phénomènes astronomiques nous montre que depuis les plus anciennes observations dont on ait conservé la tradition, les planètes circulent autour du soleil avec des vitesses dont les lois n'ont subi aucune altération appréciable. La persévérance de ces lois prouve que, là où le mouvement s'effectue dans un milieu dont la résistance est nulle, ou du moins négligeable, le déplacement des corps s'opère indéfiniment dans la direction et avec la vitesse imprimée par une impulsion primitive.
Ces considérations nous entraînent à admettre que :
De lui-même, et en l'absence de toute cause extérieure perturbatrice , un corps ne peut modifier ni la direction ni la vitesse du mouvemoit gui lui a été communiqué.
Cette impossibilité , expérimentalement constatée , où sont les corps de se mettre en mouvement , de modifier leur mouvement, de passer de l'état de mouvement à l'état de repos , sans l'intervention d'une cause extérieure , est ce qu'on entend par inertie de la matière.
Dire que la matière est inerte, c'est tout simplement dire qu'en l'absence de toute influence extérieure un corps persiste indéfiniment dans le même état de repos ou de mouvement ; c'est énoncer cette loi expérimentale : qu'en aucun cas un corps ne peut pas exercer une action sur lui-même. Mais cette expression inertie ne signifie pas que la matière est inactive; tout, au contraire, démontre que, s'ils ne peuvent pas réagir sur eux-mêmes, les corps exercent autour d'eux une action incessante sur les corps voisins, que tous les phénomènes naturels sont les résultats de ces réactions réciproques, que les grands agents de la nature, les forces, les causes de mouvement, ne sont, en réalité, que des activités propres de la matière.
Indépendamment de ces trois caractères essentiels, Vétenchie, V impénétrabililé et l'inertie, dont l'ensemble constitue la véritable définition de la matière, l'observation nous révèle l'existence d'autres caractères , la porosité, la divisibilité, communs à tous les corps, indépendants de l'état, de la forme, de la nature des corps. A ce titre , ces caractères sont généraux, mais ils ne sont pas essentiels ■ sans rien ajouter à la notion des conditions nécessaires de l'existence de la matière, leur étude nous fournit des idées précises sur la véritable constitution des corps, tels qu'ils se présentent à nous dans la nature.
Porosité. Il suffit de fixer son attention sur la coupe pratiquée dans un morceau de bois et, en général, d'un corps organisé quelconque, pour de-
meurer convaincu que chacun des tissus et organes d'un être vivant, ve'gétal ou animal, n'est pas un tout continu, mais un agrégat de particules matérielles tenues à distance les unes des autres, séparées par des espaces vides. Sans parler des lacunes que l'on remarque dans les éponges, il est facile de démontrer que les tissus organiques et les rondelles de bois sont perméables.
Prenons un tube de verre armé .d'une rondelle de bois, faisant fonction d'obturateur et fixée au milieu de sa longueur. Versons du mercure au-dessus de l'obturateur et faisons le vide au-dessous. Sous l'influence de la pression atmosphérique, le mercure pénètre dans le tissu du bois, traverse la rondelle et s'écoule par sa face inférieure. — Par simple infilti-ation, l'eau pénètre graduellement dans un morceau de bois immergé et finit toujours par l'envahir dans toute son épaisseur. — Les belles recherches de M. Dulrochet sur l'endosmose ont montré que, même en sens contraire à l'action de la pesanteur, les liquides traversent les membranes végétales et animales qu'ils mouillent. — L'observation démontre que les lames de caoutchouc sont perméables aux gaz.
Cette perméabilité des tissus organiques joue un rôle considérable dans l'accomplissement des phénomènes de la vie. A chaque instant , en effet , des matières liquides et gazeuses empruntées au milieu ambiant sont introduites dans , le torrent circulatoire, tandis que d'auires sont chassées au dehors, après avoir servi à la nutrition. Cet échange continuel entre l'être organisé et le milieu ambiant est une condition essentielle de l'entretien de la vie. — Chez les animaux, les surfaces cutanée et muqueuse sont incessamment traversées par des liquides et des gaz, dont les uns pénètrent dans l'intérieur de l'être, et les autres sont rendus au monde extérieur. — Par les surfaces des feuilles, les végétaux empruntent à l'atmosphère, sous forme gazeuse, la majeure partie des matériaux de leur entretien ; par l'intermédiaire du chevelu des racines , ils puisent aussi leur nourriture dans le sol, sous forme liquide. — ■ Cependant l'observation la plus attentive démontre qu'il n'existe pas, chez les êtres organisés, de vaisseaux béants pour donner passage aux produits de l'exhalation, ni aux matériaux de l'absorption. Mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, leurs tissus, même les plus serrés, sont de simples agrégats de particules matérielles extrêmement ténues et placées à distance. C'est à travers les interstices qui séparent ces particules que s'effectuent tous ces passages de matières liquides et gazeuses, tous ces échanges, tous ces mouvements de dehors en dedans et de dedans en dehors.
Les matières inorganiques sont aussi des agrégats de particules matérielles maintenues à distance ; quoique plus difficile à mettre en évidence , le fait n'est pas moins incontestable que dans le cas des matières organiques. — Si certaines pierres de nos édifices cassent pendant les froids des hivers, c'est qu'à ces basses températures l'eau qui les imbibe se congèle. — L'eau pénètre à des profondeurs considérables, et parfois même perce départ en parties grès employés pour le pavage des rues. — Sous l'influence d'une forte pression, le mercure s'écoule à travers une galette minérale. — L'hydrophane , espèce d'agate, est parfaitement opaque quand elle est sèche ; plongée dans l'eau, elle augmente de poids et devient transparente. Cet effet est produit par l'eau qui pénètre par irabibition dans l'intérieur de l'agate, en même temps que l'air s'échappe sous forme de bulles. 11 suffit de dessécher l'hydrophane pour lui rendre son poids primitif et son opacité normale.
Dans le but d'étudier la compressibilité de l'eau, les membres de ïAccademia del Cimenta remplirent d'eau une sphère creuse d'argent, qu'ils fermèrent lier-
niétiuueiueiit avec un bouchon à vis, et qu'ils soumirent à une forte pression. Ils virent le liquide suinter à travers l'enveloppe métallique et se déposer comme une rosée à sa surface. Cette expérience a longtemps été citée et même répétée comme preuve de la perméabilité des métaux ; mais Wm a reconnu depuis que, dans ce cas, l'eau passe à travers une multitude de fissures imperceptibles qui se forment dans les parois de la sphère.
Le volume des corps dépend des conditions ambiantes de température et depression. Tout corps, quel que soit son état physique, se dilate lorsque sa température s'élève, se contracte quand sa température s'abaisse. — L'observation montre aussi qu'il suffit d'augmenter ou de diminuer la pression à laquelle un corps est soumis pour déterminer une diminution ou une augmentation de son volume. — Ces derniers phénomènes ne permettent évidemment pas d'admettre que les corps sont des blocs de matière formant un tout continu, sans lacunes ni interstices; de leur considération découle naturellement l'idée que l'on doit se faire de la véritable constitution des corps de la nature.
Nous devons concevoir l'existence de particules matérielles assez ténues pour échapper complètement à toute espèce de constatation directe, et qui sont connues dans la science sous le nom de molécules. Les corps sont des agrégats de molécules matérielles maintenues à distance , et ne pouvant jamais arriver au contact réel. Les intei'valles inter-moléculaires , variables dans leurs dimensions, mais toujours assez faibles pour échapper à l'action de nos sens, sont les pores de la matière. Ce caractère d'agrégation de molécules , maintenues à distance, a reçu la dénomination de porosité', caractère général qui appartient à tout corps, quel que soit son état physique. — Le corps étant ainsi constitué, il n'y a plus de difficulté à comprendre comment il peut se dilater quand sa température s'élève ou que la pression diminue, comment il se contracte sous l'influence d'un abaissement de température ou d'une augmentation de pression. Dans tous ces cas, ce sont les molécules qui s'écartent ou se rapprochent, les pores ou espaces vides dont les dimensions augmentent ou diminuent.
Ainsi s'expliquent tout naturellement les faits de pénétration apparente dont nous avons parlé précédemment. Quand un clou est enfoncé dans un morceau de bois, quand un solide est plongé dans un liquide, les molécules du bois et du liquide sont écartées de leur position première et cèdent la place au corps étranger.— En raison de l'existence des pores, ou intervalles inter-moléculaires, le principe de l'impénétrabilité de la matière est parfaitement compatible avec la solubihté des solides et des gaz dans les liquides , et avec ce fait expérimental que le volume du mélange de deux liquides peut être moindre que la somme des deux volumes partiels.
Les molécules constituantes des corps sont séparées par des espaces vides , ne sont nulle part en contact réel, mais seulement en contact apparent. Cependant, dans les corps tels qu'ils se présentent à nous, ces molécules conservent un mode d'agrégation déterminé; il faut donc qu'elles soient soumises à l'action de forces spéciales qui leur constituent une sorte de lien commun. Ces forces, étudiées sous la dénomination de forces inter-moléculaires ou moléculaires, sont au nombre de deux: V attraction moléculaire et la répulsion moléculaire; ces deux forces représentent des actions de sens contraires , les actions réciproques des molécules placées au contact apparent.
Exclusivement soumises à l'action de la force attractive, les molécules se rapprocheraient graduellement les unes des autres , et seraient nécessairement ra-
menées au contact réel. — La force de répulsion, au contraire, tend à écarter les molécules les uns des autres, neutralise l'action de force attractive et maintient les molécules à une distance très-faible sans doute, mais réelle. — C'est de l'équilibre de ces forces antagonistes et de leur mode d'action quand l'équilibre est rompu que dépendent la forme des corps et les phénomènes étudiés sous la dénomination d'actions moléculaires.
Deux balles de plomb présentant chacune une facette plane bien nette, deux plans de verre bien dressés, bien polis, adhèrent fortement, dès qu'on les met en contact en les pressant pour expulser l'air interposé (article Cohésiois). Mais cette adhérence, déterminée par le jeu des forces moléculaires, cesse du moment où les corps en présence sont séparés par un intervalle appréciable. L'expérience démontre, en outre, que l'intensité de cette adhérence est complètement indépendante de l'épaisseur des corps en expérience. — Nous savons aussi que l'épaisseur des tubes ne joue aucun rôle dans les phénomènes capillaires. — Ajoutons que la résistance opposée au rapprochement des molécules est tout à fait indépendante du volume des corps soumis à la compression. — Il résulte de ces faits que la sphère d'activité des forces moléculaires est excessivement limitée. Pour que des molécules agissent les unes sur les autres, il ne suffit pas qu'elles soient voisines, leur distance doit être assez faible pour être inappréciable, pour échapper aux moyens de mensuration les plus précis et les plus délicats.
L'expérience démontre que, pour de très-petites variations de distance, l'intensité des forces moléculaires éprouve d'énormes variations. — Le volume de l'eau diminue, les molécules du liquide se rapprochent à mesure que la pression extérieure augmente ; mais les forces employées sont hors de proportion avec les effets de rapprochement obtenus. Pour obtenir une diminution de cinq millièmes de son volume initial, il faut soumettre le liquide à une pression de cent atmosphères ; un poids de cent kilogrammes par centimètre carré est nécessaire pour ramener les molécules du liquide à ce faible degré de rapprochement et les y maintenir, pour faire équilibre à l'action de la force de répulsion. — Les répulsions qui se manifestent entre les corps solides par le très-petit rapprochement de leurs molécules, déterminées par le choc, sont souvent trèsconsidérables. Ces répulsions déterminent les ruptures et les phénomènes d'élasticité observés dans le choc du boulet et dans le rejaillissement du marteau sur l'enclume.
L'attraction moléculaire varie aussi très-rapidement pour un très-petit changement dans la distance des molécules. A un fd de fer fixé par une de ses extrémités suspendons des poids graduellement croissants, jusqu'à ce qu'il soit près de se rompre : les molécules s'écartent bien peu ; cependant il suffit de ce faible accroissement de leur distance, pour que leur attraction mutuelle fasse équilibre à un poids de trois à quatre mille kilogrammes par centimètre carré. Un poids moindre aurait produit un moindre écartement, et l'attraction in ter-moléculaire est, dans ce cas, de moindre intensité, puisqu'elle est toujours mesurée par le poids qui maintient les molécules dans leur état actuel d'écartement. De ce fait, on serait tenté de conclure que, contrairement à la gravitation et aux attractions tant électrique que magnétique, l'attraction inter-moléculaire augmente avec la distance. Mais cette anomalie est purement apparente ; elle provient de ce qu'en réalité, dans tous ces phénomènes, on n'observe que l'action de la résultante de deux forces contraires : l'attraction et la répulsion moléculaires.
En réalité, comme toutes les forces de la nature, l'attraction et la répulsion
moléculaires diminuent h mesure que la distance augmente ; seulement les lois de ces variations d'intensité ne sont pas exactement connues. Tous les résultats des expériences et des observations s'accordent pour démontrer que le décroissement de la force répulsive suit une loi beaucoup plus rapide que celui de la ibrce attractive.
Cela posé, partons d'un état tel que les deux forces moléculaires s'é({uilibrent et maintenons invariables les conditions de température and)iantc. Un excès de pression est appliqué sur les faces du corps, les molécules se rapprochent, l'intensité de l'attraction augmente, de même que l'intensité de la répulsion. Mais la loi des variations de la répulsion est plus rapide que la loi des variations de l'attraction ; dans la nouvelle position où les molécules ont été ramenées par la compression, la résultante des deux forces est donc une répulsion. — Supposons maintenant que l'on soumette le corps à une traction ; les molécules s'écartent, et les deux forces moléculaires perdent ensemble de leur intensité. Mais la loi des variations de la répulsion est toujours plus rapide que la loi des variations de l'attraction; dans cette position d'écartement où l'effort de traction a placé les molécules, la résultante des deux forces est une attraction.
Ainsi formés, véritables agrégats de molécules tenues et maintenues à distance par le jeu des deux forces moléculaires, les corps peuvent se présenter sous trois formes ou trois états : état solide, état liquide, état gazeux. Nous avons à déterminer et délinir les caractères de chacun de ces états physiques de la matière.
État solide. Le corps solide est défini par trois caractères fondamentaux :
1° Dans le corps solide, les forces moléculaires (attraction, répulsion) sont en équilibre par elles-mêmes, sans le secours d'aucune force extérieure. Plongé dans un gaz ou dans un liquide qui, de tous côtés, presse sur ses faces, le corps solide conserve son état ; c'est le cas ordinaire. Mais il le conserve aussi dans un espace vide de toute matière pondérable, dans le vide de la machine pneumatique, comme dans le vide barométrique, alors qu'il ne supporte aucune pression.
2° Le corps solide a une configuration qui lui est propre et qu'il conserve tant qu'aucune force extérieure ne vient pas troubler l'équilibre des forces moléculaires.
5° Le corps solide peut, sans épi'ouver une déformation, supporter une pression extérieure oblique à sa surface.
L'état d'équilibre des forces moléculaires ne suffit pas pour fournir l'explication de ces deux derniers caractères. Ln simple état d'équilibre, en effet, permettrait aux molécules de tourner les unes autour des autres et de prendre toutes les positions possibles en conservant la même distance. Dans ce cas, la configuration du corps ne serait pas stable; les molécules seraient nécessairement déplacées par une pression oblique.
Ces deux derniers caractères accusent une condition nouvelle, tirée du rôle joué par l'orientation réciproque des molécules.
Imaginons, en effet, dans les molécules, l'existence de plusieurs axes, et supposons que l'intensité de leurs actions réciproques dépende des axes suivant lesquels ces molécules se présentent les unes aux autres. Au milieu de toutes les positions relatives que peuvent affecter les molécules, il y en aura nécessairement une à laquelle correspondra un équilibre stable des forces moléculaires. Cette position sera telle que les molécules tendront à y revenir, si elles en sont
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écartées, et y reviendront, si l'écartemcnt produit ne dépasse par certaines limites variables avec la nature du corps considéré.
Cette influence de l'orientation des molécules, résultat de l'existence d'un axe de plus grande action, n'est pas une pure hypothèse; elle est attestée parles phénomènes de cristallisation et d'élasticité, de flexion ou de torsion. Elle suffit pour rendre compte des deux derniers caractères des corps solides.
État liquide. La stabilité de l'état liquide dépend de circonstances et de conditions que l'observation apprend à connaître.
Dans les couches de la surface libre, par laquelle un liquide est en contact avec un espace vide ou rempli de gaz, V état liquide n'est pas stable; Vévaporation s'effectue sur celte surface libre et se continue jusqu'à ce que l'espace corl'espondant soit saturé de vapeur. Alors même que la saturation existe, il est probable que l'évaporation continue, mais qu'elle est sans cesse compensée par une condensation équivalente de vapeur, sur les parois de l'espace considéré.
Lorsqu'un liquide n'est pas en contact par une surface libre avec un espace vide ou plein de gaz, la stabilité de l'état liquide est assurée, mais seulement entre des limites de température dont l'étendue dépend de la nature du liquide considéré, et qui sont très-écartées pour certains d'eux.
Dans les liquides, l'orientation des molécules ne joue aucun rôle sensible. Les liquides sont très-mobiles ; leurs molécules tournent librement les unes autour des autres. Un liquide n'a donc pas de configui'ation définie; il n'a d'autre forme que celle du vase qui le contient. Par le fait de cette mobilité, chaque molécule peut tourner autour d'une molécule voisine, mais la distance de ces deux molécules ne change pas ; la mobilité et la cohésion des molécules d'un liquide expérimentalement constatées l'une et l'autre (article Cohésion) sont ainsi deux faits parfaitement compatibles.
La mobilité des molécules ne prouve pas l'absence d'un axe de plus grande action ; tout démontre, au contraire, l'existence d'un tel axe : d'une part, certains liquides sont visqueux, et cette viscosité accuse une influence de l'orientation des molécules ; d'autre part, les liquides peuvent être solidifiés et, dans ce nouvel état, l'influence de l'orientation devient incontestable. Nous sommes ainsi conduits à admettre que la mobilité des molécules tient à ce que, dans les liquides, les molécules sont assez distantes les unes des autres pour que l'influence de leur axe de plus grande action soit insensible.
Pour que la surface libre d'un liquide soit en équilibre, la pression extérieure doit nécessairement lui être normale ; les molécules de cette surface seraient nécessairement entramées dans le sens d'une pression oblique.
Pour qu'une molécule prise dans l'intérieur d'un liquide soit en équilibre, il faut, de toute nécessité, qu'elle supporte des pressions égales dans tous les sens.
État gazeux. Le volume d'une masse gazeuse déterminée dépend à la fois de la pression qu'elle suppoi'te et de sa température. Or l'expérience montre que les relations du volume à la pression et à la température des gaz, les lois de compressibilité et de dilatation sont, sinon complètement identiques, du moins très-rapprochées dans tous les gaz. Cette considération conduit naturellement à admettre que, dans les corps de cette nature, les actions réciproques des molécules sont nulles ou à peu près insensibles. Ajoutons que si, à l'état gazeux, les
actions moléculaires conservaient une intensité sensilile, cette intensité varierait nécessairement avec la nature du corps considéré ; les actions réciproques des molécules de même nature n'auraient pas la même valeur que celles des molécules de nature différente. Dès lors il serait impossible de comprendre comment, en introduisant dans une capacité pleine d'hydrogène ou de tout autre gaz un volume égal d'oxygène à la môme pression et à la même température, on obtient une pression totale double, comme si l'on avait mêlé des gaz de même nature. La loi du mélange et l'identité presque absolue des propriétés mécaniques et calorifiques des gaz de toute nature s'accordent pour montrer que, dans ces corps, les actions réciproques des molécules sont à peu près insensibles. — Au point de vue physique, il n'existe guère d'autre différence entre les gaz de nature différente, simples ou composés, que celle de la densité et de l'indice de réfraction ; toutes les propriétés qui dépendent de l'action réciproque des molécules sont sensiblement identiques. Il devient donc nécessaire d'admettre qu'aux distances qui séparent les molécules d'un gaz, l'intensité des forces moléculaires, attraction et répulsion, ne conserve qu'une valeur assez faible pour être négligeable.
Mais, en réalité, rien ne ressemble moins à un gaz que cet amas confus de molécules dépouillées de toute action réciproque. Tout démontre, en effet, que les molécules d'une masse gazeuse forment un système dont toutes les parties sont étroitement solidaires. De fait, une masse gazeuse réagit, incessamment et dans toutes les directions, sur les parois du vase qui la renferme; toute modification de la pression ou de la température de l'une quelconque de ses parties retentit sur la masse entière et en modifie les conditions. Le g^z est sollicité par un mouvement incessant d'expansion, en vertu duquel il remplit tout entier l'espace qui lui est offert, quelle que soit son étendue. Pour concilier les propriétés des gaz avec l'absence de toute action réciproque de leurs molécules, les physiciens ont dû admettre que ces molécules, indifférentes les unes par rapport aux autres, sont animées de vitesses dirigées dans tous les sens, variables d'une molécule à l'autre, mais dont la valeur moyenne est la même dans l'étendue de la masse gazeuse, tant que la température et la pression se maintiennent uniformes.
Cette hypothèse sur la constitution des gaz, proposée, dès 1758, par Daniel Bernouilli, est aujourd'hui généralement adoptée; elle rend très-bien compte de toutes les propriétés connues des fluides élastiques. Pour éviter les redites inutiles, nous rappellerons que nous l'avons exposée dans tous ses détails et dans toutes ses conséquences, à l'article Chaleur, paragraphe Théorie mécanique de la chaleur.
Divisibilité. La divisibilité est la propriété dont jouissent tous les corps de pouvoir être fractionnés en parties très-petites. Les exemples ne manquent pas pour montrer à quel point peut être poussée la division de la matière.
Avec la machine à diviser, on peut tracer mille divisions équidistantes dans la longueur d'un millimètre sur une plaque de verre. Des plaques de verre ainsi divisées sont employées comme micromètres par les micrographes.
L'or et l'argent peuvent, par le battage, être réduits en feuilles tellement minces, qu'avec un poids de dix grammes de chacun de ces métaux on peut recouvrir une surface de six mètres carrés.
Avec une masse d'or de la grosseur d'un dé à jouer, on peut, dans le tirage
à la filière, recouvrir un fil d'argent de cent lieues (400 000 mètres de longueur). En aplatissant ce fil, on en fait un ruban recouvert d'or sur toute sa surface, qu'on peut couper en quatre lanières qui, placées bout à bout, forment une longueur de 1 600 000 mètres. On peut diviser ces lanières en dixièmes de millimètre, ce qui donne trente-deux milliards de parties d'or visibles, en comptant les deux faces de chaque parcelle ainsi obtenue.
On tire à la filière un cylindre d'argent avec un axe en platine, et l'on dissout avec un acide l'argent qui enveloppe le platine de toutes parts. Par ce procédé, WoUaston a obtenu des fils de platine de j-^ de millimètre de diamètre, que les astronomes ont substitué avec avantage aux fils d'araignée que l'on tixait au foyer des objectifs des grandes lunettes.
Les bulles de savon, si remarquables par leurs belles couleurs irisées, sont constituées par des couches d'eau dont l'épaisseur n'excède pas yôô'ôtô ^^ millimètre, YôiToôTô ^^ centimètre. Ainsi, avec un gramme d'eau dont le volume est un centimètre cube, on ferait une bulle dont la surface aurait un mitiion de centimètres carrés, cent mètres carrés.
Un grain de carmin, quantité de matière colorante à peine visible, communique sa couleur à un volume d'eau dix millions de fois plus grand que le sien, et peut ainsi se diviser en dix millions de parties.
Un fragment de musc peut, sans perdre de son poids, fournir pendant des années des particules odorantes à un appartement souvent ventilé.
Le sang des animaux supérieurs présente des globules rouges de un centième à un deux-centième de millimètre de diamètre, qui se déforment, s'allongent pour traverser les dernières ramifications des capillaires. A côté de ces globules rouges existent des particules en suspension, dont le diamètre n'excède pas un cinq-centième et même un millième de millimètre.
Dans les liquides en putréfaction, le microscope nous permet de constater l'existence d'animaux infusoires plus petits que les globules rouges du sang ; cependant ces animaux ont une organisation propre, se nourrissent, absorbent et exhalent.
Tous ces corps, tous ces fragments, si petits qu'ils soient, ne sont eux-mêmes que des agglomérations de ces molécules que nous ne pouvons pas isoler, mais dont les propriétés de la matière pi'oclament hautement l'existence.
Cette divisibilité de la matière joue un rôle considérable dans l'accomplissement des phénomènes de la vie. Les graisses introduites dans les voies digestives avec les autres matières alimentaires passent à travers les tissus des vaisseaux, pénètrent dans le torrent circulatoire pour servir aux nombreuses combustions destinées à entretenir la chaleur animale. Cependant ces graisses ne sont pas susceptibles de mouiller, de pénétrer par imbibition les tissus animaux ; de plus, elles ne sont pas solubles dans les liquides qui baignent les surfaces intestinales : il semble donc que leur absorption soit impossible. Mais elles peuvent être émulsionnées. Ramenées à cet état d'excessive division, elles passent à travers les parois des chylifères qui, finalement, les versent dans le torrent circulatoire. C'est donc seulement en vertu de leur extrême divisibilité que les corps gras peuvent être portés, en nature et dans les profondeurs de l'organisme, au contact de l'oxygène qui doit les brûler. Ajoutons que cette circonstance toute physique, une extrême division, suffit pour rendre possibles et faciles des combustions dont nous ne saurions autrement nous rendre compte.
Ici se présente naturellement une question longtemps et souvent agitée dans l'école : La matière est-elle ou u'est-elle pas divisible à l'infini? — Au point de
CORPS ÉTRA?ÎGERS. 615
vue purement métaphysique, la matière est évidemment indéfiniment divisible. ■Quelque petite que l'on suppose, en effet, une particule matérielle, on peut toujours concevoir qu'elle soit partagée en deux, chacune de ces portions en deux autres et ainsi indéfiniment. 11 n'en est plus de même, la divisibilité de la matière est évidemment limitée, quand on se place au point de vue des actions dont l'homme peut disposer.
Mécaniquement, on peut pousser très-loin la division do la matière, réduire un corps en poudre impalpable ; mais, quelle que soit leur ténuité, les grains de cette poudre peuvent toujours être nettement distingués au microscope, séparés les uns des autres; ce sont des agrégats de molécules. 11 est des limites que ne peut franchir la ténuité de ces grains de poudre; il arrive un moment où les dimensions des arêtes des instruments à diviser sont les mêmes que celles des particules, et alors nécessairement la division mécanique ne peut plus s'effectuer.
Les forces physiques se manifestent en mettant en jeu des particules matérielles trop ténues pour que les foi-ces mécaniques puissent les atteindre. Cependant l'invariabilité des propriétés fondamentales des corps soumis à l'action des forces physiques, le caractère passager des modifications imprimées à ces propriétés par ces forces, tout démontre que les molécules conservent invariablement leur masse, quelle que soit l'intensité des forces physiques mises enjeu ; de ce côté donc encore la divisibilité de la matière est limitée.
La division est poussée plus loin sous l'influence des forces chimiques. Il résulte de la considération de l'ensemble des phénomènes chimiques et surtout des faits de l'isomérie que, pour ce dernier ordre de forces, la molécule physique est un agrégat. Il est incontestable que, dans les réactions chimiques, la molécule physique est divisée; mais, dans cette voie de division de la matière, les forces chimiques elles-mêmes sont limitées. L'invariabilité des lois générales des combinaisons et des décompositions chimiques démontre que, si la molécule physique est constituée par un nombre déterminé d'atomes dont les liens d'union résistent à l'action des forces physiques, mais sont détruits par les forces chimiques, ces atomes représentent des unités matérielles dont la masse échappe complètement à l'action des forces chimiques.
Ainsi donc le degré de division réalisable de la matièi-e varie avec la nature des forces mises en jeu ; mais l'observation et l'expérience démontrent que les lois qui régissent les phénomènes naturels sont invariables, et que, par suite, les forces, sous l'influence desquelles s'accomplissent ces phénomènes, agissent sur des particules matérielles invariables aussi. La divisibilité de la matière n'est donc pas objectivement indéfinie. J. Gavarret.
CORPS CALLEUX. Voy. Gerveau.
CORPS CAVERi^iECX. Voy. Urèthre.
CORPS ÉTRANGERS. DÉFINITION. DÉLIMITATION DU SUJET. Il CSt difficile,
comme le fait remarquer A. Bérard {Dict. en 30 vol., t. IX, p. 123), de donner des corps étrangers une définition qui exprime d'une manière précise ce qu'il faut entendre par ces mots. Gelle qu'il emprunte à Delpech {Précis élément, des malad. chirurgie, t. II, p. \) est fort loin d'être satisfaisante. Pour ce dernier auteur en effet « on doit considérer comme corps étranger tout ce qui ne peut participer à la vie commune des solides ou des humeurs » ; et partant de cette définition très-large il renferme dans le même cadre d'étude les corps étrangers solides
venus du dehors, le pus, le sang épanché, les liquides virulents inoculés par morsure ou par piqûre, les gaz exhalés sur place en trop grande abondance (tympanite) ou accidentellement introduits dans l'organisme (emphysème) ; les fragments d'organes vivants frappés de mort et qui doivent être éliminés (eschares, séquestres, etc.) ; le précipité des sels que contient la matière des excrétions (calculs vésicaux, biliaires, etc.) ; ces excrétions elles-mêmes, lorqu'elles sont anormalement retenues dans leurs réservoirs naturels (rétention d'urine, de bile, etc.). Enfin, il n'est pas jusqu'au fœtus lui-même, qui ne mérite également pour lui le nom de corps étranger, lorsqu'une cause quelconque vient empêcher, troubler ou seulement retarder son expulsion; aussi, fidèle à ses prémisses, Delpech termine-til le long chapitre qu'il consacre aux corps étrangers par une étude complète du mécanisme de l'accouchement naturel et des diverses circonstances qui peuvent y mettre obstacle.
Il y a là évidemment une confusion regrettable. La définition proposée par cet auteur et adoptée avec quelques variantes par ceux qui l'ont suivi est rigoureusement exacte, si l'on s'en tient au sens propre et grammatical des mots. Elle n'en doit pas moins être rejetée, parce qu'elle entraine le rapprochement dans une étude commune de faits évidemment disparates. Personne ne contestera, en effet, qu'elle ne répond aucunement à ce que l'on est convenu de désigner aujourd'hui, dans le langage chirui'gical, sous le nom de corps étranger. L'usage et les nécessités de la description didactique onl. fait qu'on a infiniment rétréci le cadre que Delpech s'était tracé.
(( Que l'on compare, disent les auteurs du Compendium, aux corps venus de l'extérieur, morceaux de bois ou de verre, éclats de pierre, balles, etc., certaines substances solides appartenant ou ayant appartenu à l'organisme, comme les concrétions articulaires, les calculs, le cristallin passé dans la chambre antérieure, les polypes dont le pédicule s'est rompu, les débris de fœtus, etc. , à la bonne heure : le rapprochement n'a rien de trop forcé, et se conçoit, malgré les différences qui existent entre ces diverses espèces de corps. Mais ce qui n'est pas rationnel, c'est de faire figurer dans le même cadre, à côté des substances qui viennent d'être énumérées, les poisons, les virus, les venins, les eschares gangreneuses, leshydatides, les vers intestinaux, l'acarus, etc.. Ce qui est plus contraire encore aux habitudes du langage chirurgical, et ne peut être en aucune façon justifié, c'est l'introduction dans la classe des corps étrangers de liquides, tels que la sérosité, le sang, la bile, la salive, l'urine, ou de matières gazeuses, épanchées dans les cavités splanchniques, accumulées dans leurs conduits naturels, infiltrées dans le tissu cellulaire. Les maladies auxquelles donne lieu la présence de ces substances : épanchements, dépôts, infiltrations, abcès, hydropisie, anasarque, tympanite, emphysème, trouvent leur place dans le cadre uosologique, et n'ont jamais été rattachées par les auteurs de chirurgie au chapitre des corps étrangers. Ce terme ne s'applique en chirurgie qu'aux substances solides ou dèmi-solides qui ne participent point à la vie commune, et nuisent, plutôt par leur masse, leur dureté, leurs inégalités, que par l'action chimique ou vitale qu'elles exercent sur nos tissus. On retranche donc de la classe des corps étrangers les substances vénéneuses, virulentes ou infectieuses. On a coutume aussi d'en distraire les hydatides, le taenia, les vers intestinaux et les autres animaux parasites qui naissent et se développent dans le sein de l'organisme. »
On ne peut se défendre de reconnaître la justesse de ces remarques et d'admettre que c'est en effet dans ces termes qne la question doit être posée. Il nous
semble même que la nature de l'ouvrage auquel cet article est destiné nous permet de restreindre davantage encore le sujet. Il nous suffira, en effet, de signaler ici, sans y insister, l'existence des corps étrangers qui naissent au sein de l'organisme (corps étrangers organiques des articulations, calculs salivaires, urinaires, biliaires, intestinaux, esquilles, séquestres, elc), renvoyant le lecteur, pour plus amples détails, aux articles spéciaux. Aussi bien ces productions, formées de toutes pièces dans l'organisme, ou accidentellement séparées des parties avec lesquelles elles étaient en connexion, qui arrivent dans certaines circonstances à jouer le rôle de corps étrangers, suivant l'expression consacrée, ne sont-elles pas implicitement distinguées des corps étrangers proprement dits, auxquels on les assimile.
Nous n'ignorons pas ce que cette distinction peut avoir d'un peu subtil, nous savons que de fait il n'y a souvent guère de différence à établir, au point de vue des symptômes et des indications thérapeutiques, entre les divers corps étrangers, quelle que soit leur origine. Nous nous croyons cependant autorisé, pour les raisons que nous avons dites, à avoir surtout en vue dans l'étude générale qui va suivre les corps étrangers venus du dehors, ceux qui méritent le nom de corps étrangers proprement dits.
Ceux-ci seront donc pour nous des substances solides, demi-solides, liquides ou gazeuses, accidentellement introduites dans l'organisme ou appliquées à la surface du corps, et nuisant par leur volume, leur forme, leur consistance, ou. seulement par le simple fait de leur présence, plutôt que par l'action chimique ou vitale qu'elles exercent sur nos tissus.
On voit que cette définition est calquée sur celle des auteurs du Compendium. Elle nous permet de retrancher à leur exemple de la classe des corps étrangers les virus et les venins. D'autre part, nous n'avons pas cru pouvoir, comme eux, passer complètement sous silence les corps étrangers liquides et gazeux. Il nous semble, en effet, qu'ils doivent trouver place dans une définition générale des corps étrangers. Ils ne nous occuperont cependant que très-accessoirement.
L'air atmosphérique est, en effet, le seul corps étranger gazeux qui rentre dans le cadre que nous nous sommes tracé, les gaz qui doivent leur action nocive à leurs qualités chimiques étant éliminés par définition. Mais c'est aux mots Emphysème, Pneumothorax, etc., que seront exposés, avec les détails que le sujet comporte, les accidents occasionnés par la pénéti'ation de l'air dans le tissu cellulaire et dans la plèvre. Nous renvoyons de même à l'article Plaie, Veines, pour la discussion relative à l'influence de l'air dans les plaies compliquées et à l'entrée de l'air dans les veines. Nous ne faisons aussi que mentionner l'histoire tout à fait exceptionnelle de ces malades qui, en avalant de l'air, font naître à volonté une sorte de tympanite artificielle. Nous ne connaissons que deux faits de ce genre. L'un est bi'ièvement indiqué par Briand et Chaude [Traité de médecine légale, 8** édit., p. 601), dans leur chapitre des maladies simulées. L'auti-e, plus démonstratif, est rapporté par Gérardin dans sa thèse [Dissertation sur les gaz intestinaux, Paris, 1813) : « Le malade consentit à produire devant témoms un météorisme artificiel, en avalant de l'air par de grands efforts semblables à ceux du vomissement, qu'il fit disparaître bientôt après en expulsant ce même air par les voies supérieures et inférieures ».
L'étude des corps étrangers liquides ne nous arrêtera pas plus longuement.
On sait, en effet, que l'introduction de l'eau ou de boissons diverses dans les voies respiratoires constitue le point capital de leur histoire ; mais tout ce qui a trait à ce sujet, trop spécial pour être éfudié ici, a été exposé avec soin par M. le professeur Guyon dans l'article Larynx, déjà paru dans la seconde série de ce Dictionnaire (2^ série, I, 698). Nous n'avons pas à y revenir.
On pourrait encore, il est vrai, ranger parmi les corps étrangers liquides les substances qui sont, dans un but thérapeutique, injectées dans une cavité séreuse (plèvre, tunique vaginale), dans le tissu cellulaire (injections hypodermiques), ou dans les veines ; le mercure, qui a été employé dans le traitement de certaines formes d'obstruction intestinale, qui aurait été même, au dire de Delpech {ouvr.cité, II, p. 121), injecté dans le tissu cellulaire au niveau d'une plaie récente ; ou bien encore les substances alimentaires liquides ou molles qui, à la suite d'une rupture de l'œsophage, ont pu s'infiltrer dans le tissu cellulaire du médiastin, ou pénétrer dans la plèvre.
11 nous aura suffi de signaler ces différents cas, d'importance au reste fort inégale. On remarquera en effet que, en règle générale, l'eau et les solutions aqueuses introduites dans l'économie sont facilement et rapidement absorbées et ne causent aucun accident. Nous faisons ici encore abstraction des phénomènes d'intoxication qui ne sont pas de notre ressort. Les lésions inflammatoires que provoquent certains liquides sont dues, soit à leurs propriétés irritantes ou caustiques (injections substitutives de M. Luton, injections irritantes dans les séreuses), soit à la présence de particules solides en suspension (injections hypodermiques faites avec une solution altérée), soit plus simplement à la quantité trop considérable de la substance introduite à la fois dans les tissus. Les accidents qui surviennent alors sont tout à fait comparables à ceux que produisent les corps étrangers solides, et ne méritent pas une étude particulière.
Seules les injections intraveineuses, remises récemment en honneur par M. Oré, prêteraient à des considérations toutes spéciales de physiologie pathologique et de conduite chirurgicale; mais on ne s'attendra évidemment pas à les voir exposées dans un article consacré aux corps étrangei^s en général. C'est au mot Veine qu'elles trouveront tout naturellement leur place.
On voit donc qu'en somme les corps étrangers solides et demi-solides feront le principal objet de notre étude. Ils peuvent servir de types dans une description générale des accidents que provoque la présence de corps étrangers dans l'organisme.
Lé plan que nous suivrons s'impose pour ainsi dire de lui-même. Nous n'imiterons pas l'exemple de Breschet qui, dans un article semblable à celui-ci inséré dans le Dictionnaire en 60 vol., étudie successivement les accidents produits par les corps étrangers dans les divers organes et tissus de l'économie. Ce serait répéter et sous la même forme ce qu'on lira dans d'autres parties de ce Dictionnaire. On trouvera, en effet, aux mots Larynx, Œsophage, Urèthre, Vessie, etc., un paragraphe consacré aux corps étrangers introduits dans ces divers organes. Nous ne nous en tiendrons pas davantage au laconisme de Bérard qui, se plaçant à un point de vue tout différent, expose en quelques lignes les considérations les plus générales qui ressortent de l'étude des corps étrangers envisagés dans leur ensemble. Nous prendrons un moyen terme entre ces deux manières, et, sans faire comme Breschet l'histoire des coi'ps étrangers en particulier, nous choisirons parmi eux plus que ne l'a fait Bérard des exemples propres à mieux
faire comprendre les données générales que nous aurons à exposer. En un mot, nous chercherons, tout en demeurant dans des termes généraux, à traiter le sujet d'une façon suffisamment complète pour que le praticien se trouvant en présence d'un cas de forme spéciale et non encore décrit puisse être guidé dans le diagnostic à porter et dans le traitement à instituer.
Nous traiterons successivement :
De la Nature des corps étrangers ; De leur Mode d'introduction et de leur siège;
Des Circonstances étiologiques dans lesquelles l'accident se produit ; Du Sort des corps étrangers et des phénomènes qui résultent de leur présence ;
Du Pronostic ; Du Diagnostic ; Du Traitement;
1. Nature des corps étrangers. Les coi'ps étrangers venus du dehors sont de nature fort variable, et nous ne pouvons songer à les passer tous en revue. 11 convient cependant, pour donner une idée de leur infinie diversité, d'indiquer les principales catégories dans lesquelles on les peut ranger.
Nous devons tout d'abord mettre à part ceux qui appartiennent au règne animal; ce sont les moins nombreux et les moins variés. Pour n'avoir pas à revenir sur ce point spécial et assez limité de l'histoire des corps étrangers, nous indiquerons immédiatement les principales circonstances dans lesquelles des corps de ce genre pénètrent dans l'économie.
Nous citerons en première ligne les divers parasites qui peuvent élire domicile dans le corps humain. Nous avons vu que les vers intestinaux (oxyures, ascarides lombricoïdes, taenia, etc., les liydatides, le cysticerque, la trichine, les vers des voies biliaires, des voies urinaires, etc.) donnent naissance à des accidents d'un caractère particulier, et que d'un commun accord il est convenu de séparer leur histoire de celle des corps étrangers proprement dits.
Nous devons cependant une mention spéciale à certains animaux parasitaires qui, tels que la filaire de Médine, ou la chique, pénétrant dans ou sous la peau, donnent lieu à des accidents tout à fait comparables à ceux que produirait un véritable corps étranger, occupant le même siège. On sait, en effet, que la filaire ou dragonneau traversant la peau, probablement à la faveur des ouvertures des glandes sudoripares ou sébacées, détermine, d'après la description de Clot-Bey, un engorgement indolent, qui peut persister pendant plusieurs jours et même plusieurs mois; plus tard, un processus d'élimination prend naissance, douleurs intenses, phénomènes généraux, etc. ; finalement apparaît une petite tumeur qui s'abcède, et laisse échapper une portion plus ou moins grande de l'animal, parfois l'animal entier (Clot-Bey, Aperçu sur le dragonneau observé en Egypte, Marseille, 1830, p. 8). La chique ou puce pénétrante des pays chauds donne lieu à des accidents analogues : l'individu femelle, après avoir été fécondée, pénètre dans la peau qu'elle perfore au moyen de son rostre et se loge entre le derme et l'épiderme; dès le deuxième jour, les anneaux de l'abdomen qui coritiennent les œufs fécondés se développent en une sorte de sac kystique, qui détermine autour de lui une inflammation ulcérative aboutissant à l'élimination Je ce singulier corps étranger. Sans insister davantage, nous renvoyons le lecteur
aux traités spéciaux, et en particulier à l'intéressant article que M. Laboulbène a consacré dans ce Dictionnaire à l'histoire de la chique [voy. ce mot).
Bien moins exceptionnels sont les cas où des animaux \ivants se sont introduits par un orifice naturel dans une cavité muqueuse; ils appartiennent mieux que les exemples précédents à l'histoire des corps étrangers proprement dits.
Nous trouvons à ce sujet, dans la thèse de M. Mignon [Contribut. à Ihistoire des corps étrangers des voies digestives, Paris, 1874, n" 440), l'indication d'un certain nombre de faits, trop curieux peut-être pour mériter entière créance. Des limaces, des sangsues, une chauve-souris, une anguille, des grenouilles, une vipère, des couleuvres, une salamandre, ont pu être avalées et expulsées sans accident mortel. M. Mignon ne rapporte au reste lui-même ces observations, d'après les auteurs qui les ont publiées, qu'avec réserves et sous bénéfice d'inventaire. Certains cas cependant sont incontestables. De tout temps, par exemple, on a signalé les accidents qui succèdent à l'ingestion des sangsues. Sans remonter jusqu'à Hippocrate, qui recommandait l'examen de la bouche chez les personnes qui crachent le sang pour s'assurer que cette cavité ne recèle pas quelque animal de cette espèce, ou jusqu'à Galien, qui assure avoir vu plusieurs fois des vomissements de sang causés par des sangsues pénétrant jusque dans le pharynx ou dans l'estomac, il nous suffira de rappeler que cet accident a été, à diverses reprises, observé dans nos armées d'Egypte et d'Algérie, chez des soldats qui buvaient sans précaution l'eau des fossés ou des flaques rencontrés sur leur route. MM. Double Grandchamp et Duval ont présenté, il y a quelques années, à la Société de médecine plusieurs observations de ce genre [Journal génér. de médecine, t. XXV et XXVI).
Pénétrant par la même voie et de la même façon, les sangsues peuvent gagner l'orifice des voies aériennes et s'arrêter dans le larynx. M. Rideau a récemment publié à ce sujet un mémoire intéressant [Des sangsues considérées comme corps étranger vivant dans les voies aériennes et en particulier danslelarynx. In Gaz. médicale, 1869, n°^ 1 , 2 et 3). L'accident n'a pas, d'après cet auteur, la gravité qu'on pourrait supposer. Les sangsues qui, au moment où elles sont avalées, n'ont que 5 à 7 millimètres de long, sont rendues spontanément par expectoration au bout de deux à trois semaines, quand elles ont atteint une longueur de 5 à 8 centimètres. M. Clementi a tout dernièrement publié le récit d'un fait dans lequel il put découvrir, à l'aide du laryngoscope, et extraire par les voies naturelles, une sangsue logée dans la glotte [Archiv fur klin. Chir., Bd. XVIII, p. 194, 1875).
Notons enfin que le même animal, en s'introduisant dans le vagin, a pu, dans un cas rapporté par J.-L. Guyon [Journal de méd. et de chir. pratique, 1843, p. 465), provoquer des pertes considérables dont la cause restait inconnue. Une injection d'eau vinaigrée amena la sangsue vivante au dehors et l'hémorrhagie s'arrêta sur-le-champ.
Le même recueil [Ihid, 1831, p. 115) contient une observation dans laquelle une sangsue pénétrant dans l'anus d'une femme causa divers accidents. Ce ne fut qu'au bout de six mois qu'un purgatif, déterminant des selles abondantes, amena l'expulsion de l'animal.
On trouvera aux articles consacrés aux corps étrangers de l'oreille et du nez [voy. oreille, nez) l'histoire complète des corps étrangers vivants de ces parties. Ceux de l'oreille sont le plus souvent des larves de mouches, déposées à l'état d'œufs à l'entrée du conduit ; ou bien encore des puces, punaises,
grillons, etc. Les accidents sont ordinairement mode're's et facilement conjure's {voij. Sockeel. Des Corps étrangers du conduit auditif externe, Th. Paris, 1869). Il peut en être tout autrement pour ceux des fosses nasales. Ici encore, c'est ordinairement des œufs qui, déposés par des mouches d'une espèce particulière au voisinage des narines, sont entraînés par les mouvements inspiratoires dans les fosses nasales et jusque dans les sinus frontaux, où les larves se développent. C'est cette dernière circonstance, à laquelle il faut joindre le prodigieux et rapide développement de ces vers, qui explique la gravité des phénomènes qui peuvent survenir. Lorsqu'en effet les larves ne sont pas expulsées avant d'avoir atteint les sinus, la suppuration de ces cavités et la nécrose des os du nez sont une des moindres conséquences de l'accident. On a pu observer dans certains cas la perforation des os du crâne, une méningite consécutive et finalement la mort des malades. Cette forme grave de l'affection a surtout été observée dans les pays chauds ; elle a été l'objet d'un certain nombre de travaux intéressants dont on trouvera ailleurs l'indication.
Les corps étrangers inanimés, bien plus nombreux que les précédents, constituent la grande classe des corps étrangers proprement dits. Leur énumération serait inutile et fastidieuse. En effet, il n'est peut-être aucun des corps répandus dans la nature qui ne puisse en totalité ou en partie être accidentellement introduit dans l'organisme.
Leur nature diffère un peu, suivant que le corps étranger est contenu dans une cavité muqueuse communiquant par un orifice avec l'extérieur, ou bien logé dans l'épaisseur des tissus.
Les statistiques suivantes, que nous avons choisies entre bien d'autres parmi les plus récentes, donneront une idée de la très-grande variété des premiers. L'une appartient à Adelmann {Ueber Fremdkôrper im Pharynx und OEsophagus, in Prager Vierteljahrschrift f. pract. Heilkunde, Bd. 96, p. 66-108), l'autre à M. Denucé, de Bordeaux {Mémoire sur les corps étrangers introduits dans la vessie, in Journ. de médecine de Bordeaux, 1856). Nous avons établi la troisième d'après les tableaux d'observation insérés dans la thèse déjà citée de M. Mignon.
CORPS ÉTRANGERS DU PHARYNX ET DE l'œSOPHAGE.
Fragments d'os 105
Aiguilles 40
Pièces de monnaie 32
Morceaux de viande 25
Arêtes 21
Fruits et noyaux 21
Mâchoires et dents artiflcielles 13
Corps pointus du règne minéral et végétal 10
Animaux vivants 9
Gâteaux (5), clefs (5), balles d'étoffe (5) 15
Hameçons 4
Fragments de verre (3), dés (3), bouts de pipe (3), cuillers (5). 12
Pierres (2), boutons (2), anneaux (2), cadenas (2) 8
Œuf (1), rognures de bois (1), de cuir (1), lasse (1) 4