‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales v.23Chapitre 7 sur 52 · CRESSON DE PARA · texte numérisé non relu

CRESSON DE PARA

Le cresson mâché plusieurs fois par jour, soit qu'on en avale le jus, soit qu'on le rejette, est un remède populaire contre la turgescence sanguine des gencives. Avec le cresson pilé, on fait des cataplasmes qu'on applique sur les parties tuméfiées, sur les engorgements froids de diverses natures.

Voici quelques préparations utiles à connaître :

Suc de cresson de fontaine.

On pile le cresson dans un mortier de marbre ; on exprime dans un linge et l'on filtre le suc à froid. Quelquefois on se borne à passer le suc à travers un linge fin. — Une ou deux cuillerées le matin à jeun; il peut être bon d'y ajouter du sirop ou du vin de quinquina.

Sirop de cresson.

Suc non dépuré de cresson 100

Sucre Ijianc 190

Chauffez au bain-marie couvert jusqu'à dissolution du sucre ; faites refroidir et passez à travers uneétamine.

Décoction ou infusion de cresson.

Cresson de fontaine 30 grammes.

Faites infuser pendant une heure ou faites bouillir pendant vingt minutes, •en vase clos.

On emploie rarement l'huile essentielle de cresson ; mais elle entre dans ïeau de la Vrillière, avec la caimelle, le girofle, le cochléana.

Le cresson de fontaine entre dans le sirop et le vin antiscorbutiques.

A. Dechambre.

CBESSOi^l DE PARA. Emploi. Le spilanthe étant employé en médecine sous le nom de cresson de Para, c'est à ce mot qu'il doit être question de ses propriétés thérapeutiques. Ces propriétés sont dues principalement, suivant M. Lassaigne, à une huile volatile acre, tandis que, suivant d'autres, l'âcreté de la plante appartiendrait à une matière fixe, de nature résineuse, soluble dans l'alcool et l'éther. Le cresson de Para contient en outre de la gomme, de l'extractif, du sulfate de potasse et du chlorure de potassium.

On peut dire que cette plante possède les principales propriétés du cresson de fontaine, mais à un plus haut degré. Elle a une saveur poivrée, excite fortement la sécrétion salivaire, produit dans l'estomac une sensation de chaleur comme le piment, excite l'appétit et réveille les forces générales. Elle convient tout particulièrement comme sialagogue, comme stimulant et comme antiscorbutique, mais ne possède pas les propriétés spéciales que le cresson de fontaine doit à la présence du fer et de l'iode. On l'a administrée comme vermifuge.

Cependant, le cresson de Para, malgré les recommandations de Béral et de Rousseau, est peu employé en France, bien qu'on y ait proposé plusieurs formules pour sa préparation ; notamment pour im alcoolat, qui mêlé à beaucoup d'eau, constitue un très-bon collutoire; \im alcoolature (un morceau d'amadou imprégné de cette liqueur et placé dans la bouche amène une forte sécrétion salivaire) ; un sirop dont on prend plusieurs cuillerées par jour. Les fleurs de

cresson de Para entrent dans la préparation de la liqueur odontalgique connue sous le nom de Paraguay-Roux. f*

XJ m

CRÉSYLOL. Phénol crésylîque, hydrate de crésyle, (]"H*0. Le Cré-

sylol est contenu dans la créosote du goudron de houille; on l'isole des portions distillant entre 200" et 210" par des distillatious fractionnées dans un courant d'hydrogène et l'on recueille le produit qui passe à 203". Il existe aussi avec l'acide phénique dans le goudron de bois.

La transformation du toluème en crésylol a été effectuée par M. Wurtz.

Le crésylol consiste en un liquide incolore, réfringent, d'une odeur de créosote; il bout à 203". Il se dissout facilement dans l'ammoniaque aqueuse. L'acide azotique l'attaque vivement en donnant une substance brune incristallisable, mais ou peut avec des précautions obtenir des dérivés nitrés. Il se dissout dans l'acide sulfurique en se colorant eu rouge, ^et en produisant de Vacide sulfo-cresylique. A 60", la transformation est complète au bout de 21 heures. Les sulfocrésylates de baryte et de plomb sont solubles et constituent des masses amorphes.

Le potassium et le sodium se dissolvent dans le crésylol avec dégagement d'hydrogène. Si dans le crésylol doucement chauffé on fait passer un courant de gaz carbonique en même temps qu'on ajoute du sodium, on obtient le sel de sodium d'un nouvel acide, l'acide crésotique (C^IPO^) homologue de l'acide sa licylique. [Voyez Acide cuésotiqce).

On obtient le phosphate et le chlorure de crésyle en faisant réagir le perchlorure de phosphore sur le crésylol. T. Gobley

CRÊTE ]HitRl!\E. Nom donné parfois à la Cristc marine {Chrithmum maritimum L.) . Pl.

CRÈTE DE COQ. Voy. CoNDYLOMES.

CRÉTIX. Le crétin est un être physiquement et intellectuellement déo^énéré, trapu, osseux, le plus souvent maigre, parfois bouffi, œdématié, et toujours difforme. Sa complexion chétive, lourde et épaisse, dénote un développement général dans le sens de la largeur de la charpente. Son teint est ordinairement d'un blanc livide, comme crétacé; d'autres fois, il a l'aspect terne et brun rappelant celui des pellagreux, d'où le nom de marron qu'on lui donne dans certaines contrées. Chez les individus œdématiés, la peau est jaunâtre et tachée ; elle est chez tous particulièrement rugueuse, dépourvue d'élasticité et très-peu sensible. Cet aspect s'accentue rapidement avec les années, les transitions de l'âge étant à peine marquées; le crétin paraît passer en effet presque tout d'un coup de l'enfance à la vieillesse; des rides apparaissent prématurément et donnent à l'individu l'aspect vieillot et décrépit longtemps avant l'àçe.

La déchéance organique imprime à tous les crétins un sceau d'uniformité particulière, et leur physionomie sans expression est loin de présenter les différences individuelles nettement marquées qui distinguent entre eux les hommes de développement normal.

Nous allons examiner le crétin, au double point de vue anatomique et physiologique; après la description des principaux organes, nous nous occuperons de leur fonction.

A. Description ANATOMIQUE. I. Tète. La tète du crétin, volumineuse propor-

tionncllemcnt au corps et à la face, est de forme irrégulière et paraît s'être développé surtout dans le sens de la largeur, le diamètre transversal se rapprochant très-sensiblement du diamètre antéro-postérieur, tandis qu'à l'étal normal ce dernier excède sensiblement le diamètre transversal. Un tableau comparatif dû à M. Niepce donne des évaluations intéressantes à ce sujet. Il en résulte, en premier lieu, que la circonférence de la tète, et par conséquent son volume, acquièrent chez le crétin rapidement un chilfre élevé dès l'enfance et que ce chiffre ne s'accroît pas très- sensiblement avec l'âge. Le plus jeune de ce tableau est un enfant de trois ans dont la taille est de 0'",567 ; la circonférence de sa tète mesure 0"\429. Le plus âgé du même tableau est un individu de cinquante et un ans dont la taille est de 1"',5.j0, tandis que la circonférence de sa tète mesure seulement 0",490. Le maximum de mesure de la circonférence de la tète ne présente donc entre ces deux individus que la minime différence d'environ 6 centimètres, tandis que la hauteur respective de leur corps se trouve dans des rapports de développement qui se rapprochent sensiblement de la normale. Il est en effet très-fréquent que chez le jeune crétin, la grosse tète pesante, disproportionnée, penche de côté, sur l'une ou l'autre épaule, ou bien sur le devant de la poitrine, le menton appuyé sur le sternum comme si l'individu ne pouvait la tenir en équilibre.

Le tableau de M. Niepce nous renseigne ensuite sur le genre de développement des diamètres de la tête eu égard aux rapports qu'ils affectent entre eux. Le seul enfant de quatre ans de ce tableau, dont la taille est de 0'",562, présente mie circonférence de la tête de 0'",482, tandis que parmi les treize individus du tableau, âgés de trente-deux à cinquante et un ans, et dont la taille excède le plus souvent un mètre, il s'en trouve onze chez lesquels le diamètre transversal du crâne est inférieur à celui de l'enfant de quatre ans, et deux seulement chez lesquels il est supérieur. Ce défaut de proportion est même tellement considérable, qu'on pourrait se demander si un certain nombre d'individus âgés du tableau de Niepce n'étaient pas des idiots, ceux-ci se distinguant des crétins surtout par la petitesse de la tête. Et cependant l'excès de développement du crâne dans le sens transversal serait, selon quelques observateurs, bien plus marqué encore chez le crétin qu'il ne ressort du tableau de M. Niepce. Sur cent crétins mesurés par Trombotlo, le diamètre antéro-postérieur du crâne, entre la racine du nez et la protubérance occipitale a donné des chiffres qui varient entre 28 et 52 centimètres, tandis que le diamètre transversal entre le trou auditif d'une oreille et l'autre a varié de 52 à 56 centimètres. Ces chiffres dénotent une disproportion des divers diamètres de la tête notablement plus accusée que celle du tableau <lu D-- Niepce, mais ces différences peuvent tenir à ce que les deux auteurs n'ont pas relevé leurs observations dans les mêmes contrées. Les crétins sont certainement différents selon leur provenance, l'individu dégénéré empruntant nécessairement certams caractères particuliers à sa race et au lieu de sa naissance, malgré l'uniformité des caractères pathognonioniques de la dégénérescence.

Nous avons dit que la tête du crétin, invariablement écrasée d'avant en arrière est large à la base, rétrécie vers le sommet; ajoutons que le front est bas et couvert, fuyant en arrière, particulièrement déprimé au-dessous des arcades sourcihères et dans la région occipitale. Les deux moitiés de la tête sont souvent asymétriques, ce qui, joint à la conformation des régions frontale et occipitale, imprime au crâne du crétin un type uniforme, paraissant se rapprocher de la figure d'un cône irrégulier dont la suture sagittale constituerait le sommet.

L'occiput est comme effacé, le plan postérieur du cône tombe verticalement en faisant presque une ligne droite avec la nuque.

Fig. 1. — Aspect généiMl d'un crétin-type âgé de 39 ans, non pubère, première dentition conservée (cas sporadique relevé dans la Gironde par le docteur Desmaisons).

II. Cheveux et système pileux en général. La plupart des crétins ont des cheveux épais, très-fournis et enchevêtrés : chez les crétines, on les trouve souvent disposées par mèches épaisses à intervalles clairsemés; il sont courts dans les deux sexes. Leur couleur est presque toujours d'un châtain sale plus ou moins foncé suivant les pays. La calvitie ne se produit guère chez les crétins, et leurs cheveux ne blanchissent jamais. Le cuir chevelu est bosselé, recouvert de croûtes, ce qui témoigne à la fois de la malpropreté des crétins'et de l'abandon dans lequel ils vivent; beaucoup d'entre eux exhalent du reste une odeur fétide. Ils sont presque complètement imberbes, mais un léger duvet clair semé de la face se rencontre souvent dans les deux sexes. Le corps est nu

et glabre comme celui de l'enfant; il n'y a point ou très-peu de poils dans l'aisselle et au pubis; à ce point de vue par conséquent, comme à tous les autres, ]"âge n'imprime que peu de traces sur l'individu dégénéré, et n'y eut-il pas la décrépitude sénile précoce dans l'aspect général, le crétin âgé se distinguerait fort peu du crétin dans l'enfance.

III. La /ace porte l'empreinte de la stupidité et de l'indolence; elle est comme le crâne, développée en largeur. Les pommettes sont saillantes, le nez épaté?

Fig. 2. — Goitreux et son fils crétin.

large à la base, les narines béantes; les cartilages du nez sont rudimentaires, où manquent même complètement. Les lèvres sont épaisses, la lèvre inférieure pendante, la langue très-volumineuse, comme gonflée et gluante, souvent sortie de la bouche qui est démesurément large, presque toujours entr'ouverte, laissant échapper une salive visqueuse. La mâchoire inférieure grosse et lourde, déborde la mâchoire supérieure et imprime à la figure un caractère bestial. Les oreilles écartées de la tête sont très -volumineuses et épaisses ; les dents très-espacées, mal implantées, cariées; celles de la première dentition une fois tombées, sont

rarement remplacées. Le vrai crétin mâche d'ailleurs à peine ses aliments et la dentition est toujours très-tardive.

Les yeux Irès-écarlés et souvent déviés par du strabisme simple ou double, sont ternes et sans expression. Le globe oculaire lui-même ne présente généralement rien d'anorm;il (l'iris a la couleur des cheveux), mais les paupières sont presque toujours œdématiées. La blépharile est habituelle; elle atteint surtout la paupière supérieure qui est bordée d'un liseré rouge et granuleux, d'où un état larmoyant qui ajoute une expression de tristesse à la stupidité du regard. Les cils et sourcils sont clairsemés. La plupart des crétins fuient la lumière, à moins cependant que l'insensiblité rétinienne chez quelques-uns les fassent rechercher le soleil, qu'ils regardent alors constamment en face, sans en paraître incommodés. Mais, en général, le crétin ne fixe pas les objets ; il regarde sans voir ou voit sans comprendre ; sa physionomie toujours immobile, sauf lorsqu'elle est conti^acturée par une souffrance physique, dénote l'indifférence et l'apathie; la déchéance est empreinte sur son visage.

IV, Coi. La nuque et le cou sont très-gros et très-courts ; la région du cou ne présente pas la concavité qui la caractérise à l'état normal et nous avons déjà dit que la tète volumineuse penche sur l'épaule ou la poitrine. L'hypertrophie plus ou moins accusée de la glande thyroïde augmente la difformité du cou. Le crétin complet est rarement atteint de goUre, ce qui a fait dire qu'il y a proportionnalité inverse entre le degré de développement du crétinisme et du degré de développement de la glande thyroïde ; mais chez le crétineux, le goitre existe à peu près constamment et prend parfois un volume énorme. Nous aurons à étudier plus loin {voy. Crétinisme) les rapports entre cette difformité et le crétinisme, en même temps que sa signification au point de vue de l'endémie en général. Nous verrons que le développement du goitre coïncide avec la puberté qui chez le crétin complet ne se produit jamais, ce qui explique chez celui-ci la rareté de l'hypertrophie de la glande thyroïde. Ici nous nous bornerons à la description extérieur du goitre.

11 affecte des volumes très-variables. Apparaissant dans la première enfance par un noyau unique, il prend rapidement des proportions considérables en envahissant peu à peu le cou tout entier. 11 s'accroît quelquefois au point de pendre sur la poitrine en la recouvrant presque en entier. Le goitre est unique, bilobéou multilobé formant parfois une masse compacte et dure, et d'autres fois un appendice flottant, extrêmement mobile. Au toucher, il est tantôt mou et d'une consistance pâteuse, tantôt an contraire, élastique, dur, bosselé et comme parsemé de noyaux cartilagineux ou même osseux. C'est au moment de la puberté que le goitre prend le plus de développement, et il s'accroît fort peu audelà de cette époque; mais il paraît durcir avec l'âge. Chez les crétines, nous verrons que la gestation n'a lieu que quand la dégénérescence n'est pas complète, et alors elle intluence sensiblement l'accroissement de la tumeur qui, du reste, est plus fréquente dans le sexe féminin. Il arrive aussi que le goitre du crétin s'ulcère, mais des accidents plus fréquents sont causés par levolumede la tumeur. En effet, la compression qu'elle exerce sur le cou amène des troubles divers qui sont d'abord l'aphonie, quelquefois l'oppression, surtout dans les mouvements précipités. Le crétin court difficilement; ce n'est pas sans gêne respiratoire et un certain degré de cyanose qu'il parvient à gravir les montagnes, ou à porter des fardeaux.

Lorsque le goître proprement dit n'existe pas, le cou est encore gros et court,

ce qui ajoute un signe aux caractères distinclifs entie le crétin cl l'idiot, chez ce dernier le cou étant ordinairement gracile et allongé.

IV. Le thorax du crétin est déformé et asymétrique. Démesurément large et court chez certains individus, ou hieu au contraire étroit et comprimé; il est souvent enfoncé d'un côté et saillant de l'autre, ce qui tient non-seulement à

Fig. 5. — Garçon de 20 ans. Taille: 93 ; poids: 22 kil. Tête: grande eirconféi'euce, U,5ô; demi-circonférence, anlcro-postérieure, 0,31 ; demi-circonférence Iransverse, 0,51 ; diamèire antéro-postérieure, 0,18,- diamètre transverse, 0,14.

Fig'. 4. — Fille de 27 ans. Oltservalion in Bulletin de l'Académie de médecine, 1839.

leur déformation propre, mais aussi à la vicieuse implantation des côtes. La colonne vei-tébrale est rarement voûtée, mais les apophyses épineuses sont saillantes; elles sont quelquefois déformées par des gibbosités, et les espaces intercostaux sont irrégulièrement défoncés, surtout latéralement, ce qui fait paraître la région sternale comme bombée en avant. Les seins de la crétine sont petits,

flasques et les rnamelons rudimentaires; chez la semi-crétine, les mamelles sont au contraire grosses et pendantes.

V. Abdomen. L'aplatissement de la région sous-sternale fait particulièrement ressortir l'abdomen, qui est très-gros et ballonné par l'ingestion journalière de grandes quantités d'aliments grossiers avalés avec gloutonnerie. Le bas-ventre est distendu et pendant ; l'ombilic très-rapproché du pubis. Le bassin participe au développement vicieux ; il est souvent déformé, et il est chez la crétine ordinairement aussi étroit que chez le crétin.

VL Les parties génitales sont rudimentaires chez les vrais crétins; la verge, cylindrique, se termine par un gland à peine formé et les testicules subissent à leur tour un arrêt de développement. Chez les semi-crétins, ces mêmes organes sont au contraire souvent très-développés et d'un volume énorme. Les organes génitaux de la crétine sont flétris et rudimentaires, les lèvres flasques et la vulve entr'ouverte, même chez les vierges ; l'hymen est normal. Nous avons dit que le pubis est dépourvu de poils dans les deux sexes.

Vil. Extrémités. Les membres supérieurs et inférieurs du crétin sont disproportionnés eu égard au tronc ; extrêmement courts ou au contraire trèslong, ils sont presque toujours décharnés, parfois enflés et déformés au niveau des articulations. L'inaction du crétin a pour conséquence de faire à peine saillir les masses musculaires déjà fort peu développées par ellesmêmes , et les membres sont grêles et cylindriques. L'inaptitude de l'individu à la marche se révèle par une implantation et une direction vicieuses des membres inférieurs , très-souvent déviés par le rachitisme ; les genoux, gros et épais, ploient en avant , et les talons en arrière. Les mains larges, sont garnies de doigts courts et épais (surtout le pouce) ; les ongles sont rudimentaires ou lorsqu'ils existent, durs et très-larges. Les pieds volumineux et plats sont tournés en dehors au point que les malléoles internes se rapprochent du sol, les doigts du pied sont déformés, chevauchant les uns sur les autres et les ongles des pieds ressemblent à ceux des mains.

En somme, la difformité de chaque organe pris isolément, le défaut de proportion des organes entre eux, pris dans leur ensemble, voilà ce qui constitue comme un type de dégénérescence uniforme nettement accusé : « Aucune trace de beauté, conclut la Commission du Piémont, à la description de laquelle nous avons fait et nous aurons encore à faire de larges emprunts, aucune harmonie de formes ne révèle chez le crétin, la main sublime du Créateur, et sa vue ferait presque naître le doute s'il appartient réellement à la race humaine. »

B. Fonctions. Toutes les fonctions d'un être aussi complètement disgracié doivent révéler la déchéance organique, mais celle-ci est d'autant plus caractéristique que la fonction est plus élevée, et c'est ainsi que le crétinisme implique avant tout la dégradation intellectuelle. Nous allons donc étudier chez les crétins d'abord :

L Les Facultés intellectuelles. Nous savons déjà que le caractère le plus saillant du crétin est la dégradation intellectuelle. La sphère de l'activité morale est excessiment limitée chez tous, mais il y a cependant des degrés à établir. Tandis que le crétin le plus complet, chez lequel tous les sens sont obtus, et qui est même assez fréquemment privé de l'un d'eux (l'ouïe), manifeste à peine les instincts les plus rudimentaires de l'être vivant, le crétin moins déchu, le semi-crétin et le crétineux gardent encore certaines aptitudes d'uu ordre peu élevé.

L'individu complètement dégénéré possède à peine le sentiment des besoins les plus impérieux, et se laisserait mourir de fiiim et de soif si on ne prenait soin de lui ; il est absolument incapable d'aflection et ne témoigne même pas ce sentiment rudimentaire d'attachement que l'animal manifeste envers celui qui le soigne. Le semi-crétin, moins indifférent au point de vue moral, possède au contraire à un très-haut point l'instinct de ses besoins et le témoigne avec brutalité et sans mesure. L'éducation a peu de prise sur lui; incapable d'émotion morale, de distinction entre le bien et le mal, la beauté et la laideur, il est inconscient de ses actes, et l'âge ne fait naître chez lui aucune aptitude nouvelle. Les moins inintelligents des semi-crétins sont capables de contracter certaines habitudes automatiques, mais aucun ne sait comparer les faits et tirer un parti quelque peu raisonné d'une expérience acquise. Toute responsabilité doit donc être déniée au crétin et au semi-crétin ; ce dernier peut, dans une mesure restreinte, comprendre la portée de certains actes, au moins dans leur conséquence matérielle immédiate, mais il est toujours inapte à en apprécier la portée morale.

De toutes les fonctions intellectuelles c'est la mémoire des faits qui paraît la moins abolie. Les semi-crétins gardent le souvenir des objets et des personnes qu'ils ont eus souvent sous les yeux et ils savent associer certaines notions de bien-être ou de malaise aux circonstances qui les ont fait naître, d'où il résulte elli qu'ils fuient tout ce qui leur a déjà causé la souffrance une précédente fois, et M qu'ils vont volontiers au-devant des bons traitements, en témoignant leur joie iei par des gestes et des cris excessifs. Ils savent éviter les punitions et se soum viennent de l'accueil qu'on leur a fait. C'est ainsi qu'ils prennent souvent l'halii! bitude de mendier, s'adressant plutôt aux étrangers facilement émus par la lit nouveauté du spectacle, qu'aux habitants du pays qui les traitent avec moins m d'aménité. A ce degré de semi-crétinisrae les individus sont capables de comé prendre des ordres kt les paroles désignant des objets matériels ; ils savent ilK obéir à des injonctions simples , trouvent leur domicile et parviennent même à imiter certains actes. On peut leur confier des travaux domestiques simples, comme le balayage des maisons, la garde des animaux ; aux moins dégradés, la garde des enfants et les travaux des champs. Cependant le semi-crétin même, dès qu'il rencontre un obstacle, s'arrête et se trouve dans l'impossibilité de prendre une initiative. Il est du reste, paresseux, indolent, mais en général trèsdoux. Le mauvais traitement lui suggère parfois une colère aveugle, instantannée, mais assez facilement apaisée. Quelques semi-crétins profèrent des mots qui ^i sont ordinairement des substantifs, le reste de la phrase étant exprime par des ^ vociférations et des grimaces. Quant au crétineux, qui est l'individu le moins iJj dégénéré, il est susceptible d'une certaine éducation, capable d'apprendre à lire, jj, à écrire et à compter; il sait formuler des phrases mais il ne se sert de la pa- ., rôle que pour exprimer des besoins matériels. Bon nombre savent distinguer les pièces de monnaie, mais il est rare qu'ils apprécient judicieusement leur • valeur intrinsèque.

^ La crétine à tous les degrés, est, toute chose égale d'ailleurs, plus inintel-

^ ligente encore que le crétin.

^ Dans le crélinisme incomplet la puberté amène dans les deux sexes l'éclosion de certaines aptitudes d'ordre intellectuel ; c'est ainsi que mù par le désir de satisfaire ses propensions sexuelles, l'individu sait employer certaines ruses, et nous verrons plus loin que ses appétits sous ce rapport sont parfois très-impétueux.

En général, un milieu favorable, un traitement doux et bienveillant, de bonnes conditions hygiéniques, peuvent améliorer l'état intellectuel du semicrélin et du crétineux, mais aucune influence extérieure n'a de prises sur le crétin complet.

A quelque degré qu'ils appartiennent ils sont tous solitaires, ils ne s'aiment pas enii'e eux, et ne vont jamais au secours les uns des autres ; ils s'évitent en général et se prennent facilement de querelle, tandis que les moins inintelligents d'entre eux témoignent un certain degré d'attachement aux individus sains de leur entourage qui les traitent avec bienveillance.

La crétine est capable d'amour maternel ; il est vrai que celle qui est apte à engendrer n'appartient jamais au dernier degré, celui-ci impliquant la stérilité.

Tous les observateurs ont remarqué la tendance à la somnolence chez le crétin complet, mais c'est Maffei qui a particulièrement décrit un état de stupeur périodique et transitoire. L'individu se tient alors immobile, blotti au couché, les yeux grands ouverts, fùt-il en face du soleil, le regard inanimé, insensible à tout bruit et à tout mouvement du dehors, la bouche béante, respirant à peine, et sans presque donner signe de vie. Cet état, qui ressemble à la stupeur extatique des lypémaniaques, dure plusieurs heures.

II. Voix et langage. Le crétin complet est frappé de mutisme, tout au plus manifeste- t-il par des grognements inarticulés la douleur ou la faim. Chez, l'individu moins dégrade la voix peut prendra certaines inflexions et témoigner diverses impressions ; c'est ainsi que parmi les semi-crétins qui sont encore incapables de proférer des paroles, il en est qui se servent d'interjections rudimentaires par lesquelles il est à peu près possible de reconnaître la nature des sentiments qui les a inspirées. Même le crétineux est mal équilibré, dépourvu du sentiment des mesures, apathique ou excité. Le semi-crétin, capable d'articuler des mots et des lambeaux de phrases, les émet cependant avec monotonie complète, à moins qu'il ne subisse une vive impression physique, auquel cas il s'exprime avec une véhémence excessive, suppléant à l'insuffisance du langage articulé, par des cris et des gestes passionnés. Lorsque rien ne le surexcite, il est plongé dans son indifférence stupide, ne paraissant nullement éprouver le besoin de communiquer avec son entourage ; mais une cause extérieure vientelle à agir sur lui, il rompt le silence pour proférer sans transition des paroles mal liées et violentes.

III. Organes des sens. Nous avons déjà signalé en parlant de la peau, le peu de sensibilité du crétin, ce qui explique son indifférence à la température ambiante et aux injures matérielles de tous genres. 11 s'expose, sans paraître s'en apercevoir, aux rigueurs de l'hiver, à peine vêtu, de même qu'il subit la chaleur d'un foyer jusqu'à se faire des brûlures, ou les rayons d'un soleil ardent, sans rechercher l'ombrage. Le crétin ne transpire guère ; il n'éprouve pas le besoin d'approprier à la saison ses vêtements toujours encrassés; de même il supporte la morsure des insectes dont le plus souvent il est couvert sans paraître s'en apercevoir.

Le sens du tact proprement dit est aussi obtus que la sensibilité générale ; bon nombre ne paraissent pas pouvoir distinguer, les yeux fermés, les objets qu'ils manient journellement.

De tout les sens le plus obtus et le plus fréquemment atteint est l'ouïe. Environ un tiers des crétins sont sourds et muets ou entendent très-difficilement. Lors même que l'ouïe est normale, le crétin ne paraît pas saisir certaines

inflexions de voix, fussent-elles assez caractéristiques pour être comprises même par les animaux domestiques. Parmi les crétineux il existe, il est vrai, des individus paraissant doués d'une certaine sensibilité de l'ouïe et qui recherciient avec avidité le son des instruments de musique.

La vue est le plus souvent normale, à moins que les yeux n'aient souffert, par quelqu'affection inflammatoire ou scrofuleuse qui est très-fréquente chez les crétins. Nous avons déjà signalé certains cas de strabisme et d'insensibilité rétinienne.

11 n'est pas aisé d'apprécier, chez des êtres aussi peu capables de communiquer leurs impressions, le degré de sensibilité du sens de l'odorat, qui cependant doit être obtus, si l'on peut en juger sur leur indifférence aux mauvaises odeurs et leur insensibilité aux parfums, soit des fleurs, soit des suibstances odorantes de tout autre nature. Les crétins séjournent très-souvent dans des lieux infects, voire même sous les fumiers des maisons, et ils se vautrent, sans en paraître incommodés, dans leurs propres ordures.

La gloutonnerie habituelle du semi-crétin pour tout aliment, si grossier et même si l'epoussant qu'il soit, ferait supposer qu'il est dépourvu, plus ou moins complètement, du sentiment du goût, s'il ne recherchait pas, d'autre part, avec avidité, des friandises de toute nature.

En thèse générale, tandis que cliez le crétin du dernier degré tous les sens sont obtus (sauf la vue) chez l'individu moins dégénéré, les impressions sensorielles persistent, tout en manquant de finesse et de délicatesse.

IV. Mouvement volontaire. La description que nous avons déjà donnée de l'aspect générul du crétin explique suffisamment sa faiblesse musculaire. Sauf quelques exemples de semi-crétins vivant au grand air et employés aux travaux des champs, le plus grand nombre sont débiles et chétifs ; aussi ne sortentils de leur inaction que contraints soit par des besoins impérieux, soit par des excitations venant du dehors; ils sont ordinairement affaissés sur eux-mêmes, tardant le plus souvent les yeux entr'ouverts, la tête penchée sur la poitrine, les bras et les jambes pendants, et se tiennent dans une espèce de résolution analogue à celle d'un semi-paralytique. Leur aspect total exprime l'inertie et l'impuissance. Les crétins complets sont incapables d'eflort musculaire quelconque, leur démarche est lourde, titubante, incertaine; ils se buttent au moindre obstacle, trébuchent en marchant, et se blessent souvent dans les chutes dont ils ne savent amortir la gravité pur un mouvement de protection.

Il existe des crétins (notamment dans la vallée d'Aoste), à peu près complètement privés de la faculté de se mouvoir ; on les tient attachés sur un sié^e et on les nourrit comme des malades atteints du dernier degré de la démence paralytique.

V. Respiration, circulation et température du corps. Le nombre et l'amplitude des mouvements respiratoires paraissent être sensiblement moindre chez le crétin que chez l'individu sain, toute chose égale d'ailleurs. Selon M. Savoyen, qui s'est livré à des études comparatives à ce sujet, le nombre de respirations du crétin serait moindre d'environ trois par miniite, et l'amplitude de chaque inspiration serait dyns la proportion 0,0527 à 0,0393. Il résulterait de cette insuffisance de respiration une diminution d'absorption d'oxygène dont le chiffre approximatif en vingt-quatre heures est évalué à 160 grammes. La température du crétin est d'une appréciation plus facile et d'après le même observateur elle serait de 55 à 36 degrés, par conséquent sensiblement au-

dessous de la normale. Le nombre des pulsations paraît être moindre aussi, mais on conçoit que sous ce rapport il n'est guère aisé d'obtenir des appréciations précises, de grandes variétés individuelles existant môme à l'état normal. Il est généralement admis toutefois que l'impulsion cardiaque est faible et que le nombre des pulsations ralentit chez le crétin.

VI. Le sommeil, lourd et calme, ne présente rien d'anormal ; réveillé, le crétin paraît rester longtemps dans un état de demi-somnolence.

VII. Fonctions digestives. Nous avons déjà signalé à deux reprises différentes l'absence des instincts de conservation chez les crétins complets, et l'exaltation de ces instincts chez les semi-crétins; ajoutons ici que les digestions sont en général bonnes et les évacuations normales, chez les crétineux, mais le crétm complet est au contraire souvent atteint d'indigestion et notamment de dysenterie.

VIII. Sécrétions. Certaines sécrétions sont particulièrement abondantes; il en est ainsi des larmes et de la salive. La séciétion des urines ne paraît présenter rien d'anormal.

IX. Reproduction. Nous avons déjà dit que le vrai crétin des deux sexes est frappé de stérilité; l'individu mâle est impuissant et privé de tous désirs vénériens, la vraie crétine est inféconde. Nous avons signalé aussi l'atrophie des organes génitaux chez les crétins complets et leur développement démesuré chez bon nombre de semi-crétins et de crétines. Ceux-ci en effet, loin d'être impuissants, paraissent être fréquemment stimulés par des désirs excessifs ; aussi les voit-on se jeter avec bi'Utalité sur l'objet qui a éveillé leur ardeur, n'hésitant point à la satisfaire, même en public. La semi-crétine est lascive, et complélement dépourvue de pudeur. L'onanisme qui n'est pas observé chez le crétin complet, est très-fréquent chez le semi-crétin des deux sexes.

La puberté est toujours tardive, cependant les désirs vénériens se révèlent chez l'individu mâle vers la vingtième année ; les menstrues de la crétine apparaissent vers la dix -huitième année; elles sont toujours peu abondantes et irrégulières. La conception est, même chez la semi-crétine , loin d'être fréquente, et la gestation ordinairement laborieuse, ce qui fait que le fœtus n'arrive pas souvent complètement à terme. L'étroitesse du bassin est une des causes de grossesse anormale; quant aux organes génitaux internes, ils n'ont pas été suffisamment étudiés pour bien déterminer les causes nombreuses de la rareté des grossesses à terme, chez la semi-crétine.

X. Habitudes. Le ci'étineux seul mérite une mention sous ce rapport, l'individu complètement dégénéré ne participant à aucun degré à la vie sociale. Le crétin capable de se livrer à une occupation quelconque et, qui, nous l'avons déjà dit, peut être utilisé par des travaux n'exigeant qu'une très-minime somme de vigilance ou de forces mécaniques, apporte même dans ces occupations si insignifiantes, une uniformité automatique et un complet défaut de discernement. Toujours prêt à se rebuter au moindre incident imprévu, il est facilement pris de lassitude que ni les menaces ni les châtiments ni les exhortations affectueuses ne peuvent vaincre.

Nous avons dit que les semi-crétins et surtout les crétineux se livrent habituellement à la mendicité; nous ajouteions que les moins inintelligents d'entre eux sont capables de quelques tours d'adresse et de jongleries, exécutés avec une certaine aptitude à l'imitation.

Dans la plupart des contrées infestées, les crétins appartenant à des familles

pauvres sont à peine vètiis, et portent les mêmes haillons par toutes les saisons; même les crétins des familles aisées témoignent dans leur mise d'un abandon et d'un délabrement extrêmes qui lient en grande partie à leur incorrigible malpropreté. On signale cependant quelques exceptions pour certaines crélineuses qui paraissent aimer les vêtements recherchés et coquets, se couvrant volontiers d'étoffes de couleurs éclatantes ; mais en généi*al la crétine, à égal degré de dégénérescence, est aussi indifférente au sujet des vêtements que le crétin, et dans les contrées assez nombreuses, où la mise pour le crétin est la même dans les deux sexes, il est assez diificile de les distinguer avant l'âge de la puberté.

XI. Durée de la vie. Maladies générales. La mortalité chez le crétin est trèsgrande à tout âge, mais surtout dans les premières années de l'enfance. Parmi les individus complètement déchus, un très-petit nombre parviennent à l'adolescence. Les conditions de vitalité sont plus favorables chez les crétins incomplets. Nous savons déjà que ceux-ci sont capables de reproduction, mais lorsqu'ils se marient entre eux, ils engendrent des êtres stériles ou même non viables, et la lignée s'éteint. Malheureusement il se produit des mariages entre goitreux et crétineux, ou bien entre ceux-ci et des individus sains, et les unions de cette espèce produisent assez souvent des enfants viables, mais presque toujours dégénérés. On ne signale pas cependant l'existence de lamilles qui se soit propagée jusqu'à la cinquième génération sans mélanges de générateurs pris dans la population saine. Cette observation est d'un enseignement de la plus haute portée et nous aurons à y revenir en nous occupant de l'endémie du crétinisme (voyez ce mot).

L'observateur qui parcourt les contrées habitées par des crétins aura bientôt fait la remarque que l'immense majorité appartiennent à l'enfance, et un trèspetit nombre seulement à l'âge viril ; le crétin atteint rarement la cinquantaine, et on ne cite que des exemples tout à fait isolés de crétins arrivés à soixante ans ou au-delà.

Les maladies les plus fréquentes auxquelles ils succombent sont ceux de l'enfance, parmi lesquelles il faut nommer, le rachitisme, la scrofule, la dysenterie, la méningite, l'hydrocéphalie, les affections convulsives et notamment l'épilepsie. On a signalé chez le crétin des accès de maladies aiguës avec fureurs qui se rattachent probablement à l'épilepsie.

Plus tard ils sont sujets aux congestions et à l'apoplexie cérébrales, à la tuberculose sous toutes les formes, à la gastro-entérite et aux maladies du cœur.

Les hernies sont fréquemment observées chez les crétins.

Certams observateurs prétendent qu'en cas d'épidémie la population dégénérée d'une contrée est plus fréquemment atteinte que la population saine ; il en serait ainsi surtout pour la fièvre typhoïde et le typhus. En admettant que celle observation soit exacte, on doit sans doute attribuer aux mauvaises conditions dans lesquelles vivent les crétins, à la misère et au délabrement qui sont leur partage habituel, une large part dans leur plus grande réceptivité morbide. Les maladies endémiques, la fièvre intermittente par exemple, sévissent aussi fréquemment sur eux.

Le grand nombre de maladies et d'infirmités compliquant si souvent le crétinisme, n'exclut nullement l'existence de crétins, de semi-crétins et de crétineux qui jouissent d'une bonne santé, mais ces exemples sont d'autant moins fréquents que la dégénérescence est plus prononcée, le nombre et les complications étant en raison directe de l'intensité de la désénérescence.

iU . CRETIN.

Les crétins arrivés à la fin de l'existence ont une agonie lente, mais en apparence peu pénible ; malades ou moribonds, ils ne profèrent guère de plaintes, ils sont plongés dans une profonde apathie dont rien ne peut les tirer et ils s'éteignent doucement.

On trouve dans les contrées éprouvées par l'endémie du crétinisme, plus souvent que partout ailleurs, des sujets atteints d'idiotie et d'imbécillité, qu'il importe de ne pas confondre avec les crétins, dont ils se distinguent par des caractères physiques nettement tranchées. Le lecteur connaît après ce qui vient d'être dit, l'aspect trapu, ramassé, massif, lourd et épais du crétin; les imbéciles et les idiots sont au contraire en général frêles, grands, élancés, à cou long, à tête petite, le plus souvent vifs d'allure, agités, quelquefois méchants, le plus souvent difficiles, hargneux ou bien emportés.

Tous ces traits sont bien différents de ceux que nous venons de reconnaître chez le crétin.

11 est utile aussi de signaler la fréquence dans les contrées endémiques, où toutes les formes de dégénérescence se rencontrent, de certains arrêts de développement, et de cette vai'iété téi-atologique particulière que l'un d'entre nous, M. Baillarger, a décrit sous le nom d'astliénogénie. L'arrêt de développement n'est autre chose que l'enfance perpétuel, physiquement et intellectuellement, mais ne constitue nullement une dégénérescence, appellation ne convenant qu'au crétin, être qui porte les caractères physiques d'une déchéance nettement caractérisée.

Examen post mortem. Un assez grand nombre d'observateurs signalent des autopsies de crétins, mais malgré l'incontestable autorité de la plupart d'entre eux, nous ne pouvons accepter sans un véritable sentiment de défiance les faits énoncés. On a souvent confondu les crétins avec les imbéciles et les idiots, ce qui ôte singulièrement déjà à la valeur des résultats. L'examen nécroscopique du crétin nous paraît encore entièrement à refaire. La plupart des indications n'ont certainement qu'une apparence de précision, mais comme il ne nous a pas été donné personnellement d'en établir le contrôle, nous allons indiquer sommairement les résultats des autopsies faites par les auteurs (Malacarne, Autenrieth, Ackermann, Serres, Hacquet, Niepce, ïpliofen, Fodéré, Wunderlich).

La conformation du crâne, la consistance, la configuration et la quantité de la masse cérébrale ont surtout attiré l'attention des observateurs.

Les parois du crâne sont presque toujours fort épaisses ; notamment du côté de la base, le diploë manque parfois complètement ; les os sont massifs et lourds et même éburnés; d'autres fois, mais plus rarement, les tablettes laissent, au contraire, entre elles un très-grand interstice rempli de diploë et de sang. L'apophyse basilaire est courte, effacée, presque horizontale (Niepce). Le trou occipital est rétréci, légèrement vertical ; la gouttière basilaire est si peu marquée, que le bulbe rachidien peut à peine s'y loger. Tous les orifices du crâne sont plus étroits qu'à l'état normal et notamment les trous antérieurs et postérieurs. Les trous occipital et frontal manquent de profondeur et la cavité crânienne ne correspond pas au volume du crâne.

Les dépressions formées par les anfractuosités de la surface cérébrale, ainsi que les gouttières qui reçoivent les sinus, sont très-superficielles, effacées et parfois même à peine visibles, et cependant les sinus eux-mêmes ont été plusieurs fois trouvés gorgés de sang noir.

Yirchow a constaté sur deux nouveau-nés qu'il supposait être des crétins, l'ossification prématurée de la suture sphéno-basilaire . 11 résulte cependant de

la plupart des autopsies que l'ossification des sutures du cràiie se fait très-tardivement chez les crétins.

La grande quantité de sérosité remplissant les ventricules et les cavités de la choroïde a été très-fréquemment signalée, et il y a lieu détenir cette constatation pour exacte.

Les enveloppes du cerveau sont fort épaisses, injectées, particulièrement la dure-mère qui est le plus souvent adhérente aux os du crâne.

Le cerveau est très-fréquemment asymétrique, un côté ayant été reconnu parfois d'un tiers moins pesant que le côté opposé. La substance cérébrale a été trouvée par les uns très-dense et par d'autres au contraire ramollie, et injectée de sang et de sérosités. On a signalé aussi une différence de consistance entre la substance blanche et la substance grise.

Le volume des masses opto-striées est rarement en relation avec celui de la totalité du cerveau ; ces organes seraient ou très-développés ou atrophiés.

Une lésion fréquemment signalée consiste dans l'atrophie des neifs acoustitiques ; les bandelettes optiques et le chiasma ont également été trouvés altérés dans plusieurs autopsies.

Chacune des diverses parties du cerveau prise isolément est le plus souvent atrophiée mais quelques-unes cependant seraient parfois hypertrophiées. Parmi les premières se trouvent cités le tuber cinereum,la tige pituitaire, lecorpscalleux, les corps génouillés, les cordons qui constituent la voûte à trois piliers, les pédoncules cérébraux, l'infundibulum, le pied d'hippocampe, et le corps frangé. Au nombre des seconds figurent le corps pituitaire (Niepce) les éminences mamillaires, le conarium. La cloison transparente paraît être plus épaisse qu'à l'état normal; le septum lucidum a été plusieurs fois vu rempli de sérosités. On a constaté sur le trajet des nerfs crâniens l'existence de névrômes dont la coupe est rouge et molle. Serres décrit des rendements ou des ganglions trouvés par lui sur les divisions des cinquième, sixième et dixième paires crâniens. Authenrieth signale une grosse tubérosité située près des tubercules quadrijumeaux.

Le cervelet du crétin présente des lésions qui d'après les auteurs ne seraient ni moins "nombreuses ni moins accentuées que celle du cerveau. Il est ordinairement très-petit, irrégulier, asymétrique ; ses lobes sont applatis et les scissures inter-lamellaires sont sans profondeur. Malacarne a particulièrement étudié le nombre des lamelles cérébelleuses chez le crétin. Suivant cet auteur elles seraient de presque moitié inférieures en nombre à celles de l'homme sain. Niepce a trouvé la substance blanche et grise du cervelet très-molle, la scissure médiane superficielle, le \ermis inférieur très-petit, la valvule de Yieussens plus dense qu'à l'état normal, les pédoncules du cervelet très-petits. Une fois sur cinq la substance, cérébelleuse paraissait dense et le lobe médian du cervelet plus développé qu'à l'état normal.

La protubérance a été trouvée molle, petite, le sillon qui limite le pont de varole du côté du cerveau, peu marqué ; il en a été de même du sillon de la protubérance. Celle-ci loge des artères de très-petit calibre.

Le bulbe rachidien a paru comme comprimé par l'horizontalité de l'apophyse basilaire; il est étranglé dans le trou occipital, qui est presque vertical; les corps restiformes ont été vus déliés. Niepce a remarqué que l'entrelacement d'un grand nombre de filets nerveux, si compliqué à l'état normal, existe à peine chez le crétin.

DICT. ENC. XKIII. 10

146 CRETINISME.

La moelle n'a pas été soigneusement examinée, elle paraît aussi être trèsmolle et baignée dans une sérosité plus ou moins abondante.

La surdi-mutité étant une infirmité fréquente chez les crétins, l'examen de l'appareil auditif a été fait assez fréquemment. On a trouvé dans ce cas des lésions des osselets. Ils étaient mal conformés, la membrane du tympan était •sèche et épaisse, la caisse du tympan étroite, la trompe d'Eustache très-petite, les canaux semi-circulaires, le limaçon et le vestibule plus ou moins oblitérés, à peine indiqués. Nous avons déjà signalé les altérations du nerf acoustique.

L'autopsie n'a eu rien de particulier à révéler pour la face; nous mentionnerons seulement en passant la saillie considérable des apophyses zygomatiques, reconnu déjà du vivant des individus, et la carie dentaire. On constate presque toujours la chute prématurée des dents dont on ne trouve qu'un tiers ou un quart du nombre normal sur les individus enti-e vingt et trente ans.

Le cou des crétins et surtout des semi-crétins est souvent déformé par un goitre qui affecte toutes les formes du goitre non endémique dont la description anatomique fait le sujet d'un article spécial de cet ouvrage {Voy. Goitre).

Le cœur est ordinairement mou et petit ; partout du reste les masses musculaires sont peu abondantes et d'une ilaccidité marquée ; l'estomac et les intestins sont très-distcndus ; les autres organes thoraciques et abdominaux ne présentent rien de bien caractéristique, sinon qu'ils portent tous, plus ou moins -le stigmate d'un organisme arrêté dans son développement, ou déchu, toutes les fonctions ayant été plus ou moins entravées pendant la vie.

La colonne vertébrale et les membres portent souvent le caractère du rachitisme ; nous avons déjà signalé la grosseur des articulations.

M. Niepce a fait l'analyse du sang du crétin pendant la vie et arrive à la conclusion que les globules du sang sont en quantité moindre et que, d'une autre part, l'albumine et la fibrine ont sensiblement diminué dans le sang du crétin.

Baillarger et Krishaber.

CRÉTiixisraE ET eoiTRE Ei\DÉniQ€E. On désigne sous le nom de crétinisme ' une forme particulière de dégénérescence organique et intellectuelle liée aux conditions extérieures de certaines contrées dans lesquelles elle constitue une maladie endémique. Nous ajouterons immédiatement que l'endémie du crétinisme n'existe pas en dehors de l'endémie du goitre, et que ces deux manifestations morbides constituent, à des degrés divers, deux termes d'une même affection ; le goitre est le degré initial d'une dégénérescence dont le crétinisme complet constitue le dernier échelon. L'histoire du développement de ces deux

* Parmi le grand nombre d'appelations sous lesquelles les auteurs ont décrit cette dégénérescence, c'est celle de crétinisme qui a prévalue, mais on est loin d'être d'accord sur l'origine du mot. Les uns font dériver crétin du latin Creta, à cause du teint crétacé des individus, les autres, avec Fodéré, croient à une simple corruption du mot chrétien, c'est-à-dire bienheureux, cette dernière appelation servant en effet à désigner les crétins dans certaines Contrées. Dans les anciens ouvrages latins ils sont le plus souvent désignés sous le nom de christiani.

Dans diverses parties du midi de la France, les populations leur donnent aussi le nom de cagots, de capots ou de cafios.

Les Allemands les appellent Kretinen ou Blôdsinige ; en Autriche, les désignations les plus répandues sont : Trotteln, Gacken. En Italie, on les appelle gavas, cristianei, totola, en Suisse, Trissel, etc.; en Amérique, bovos, tontos. C'est à dessein que nous passons sous' silence uiî très-grand nombre de synonymies moins populah-es.

phénomènes morbides étant identique, nous sommes amenés à les ranger ici sous le même titre, tout en nous réservant de traiter dans une autre partie de cet ouvrage, les questions afférentes à l'histoire du goitre au point de vue purement anatomique et chirurgical {Voij. Goitre).

Le goitre endémique avait été signalé par les auteurs anciens, et même le crétinisme leur était connu ; mais l'étude approfondie de cette endémie sur une base réellement scientifique ne commence que vers la fin du siècle dernier, à la fois en France, en Italie, en Allemagne et en Angleterre avec Fodéré, Malacarne, Ackermann et Clayton. Depuis cette époque, un nombre considérable de monographies, d'articles de journaux, d'ouvrages complets, de revues, de rapports, d'écrits de tous genres en un mot, ont mis cette grave question au grand jour. Des sociétés savantes de plusieurs pays en ont fait l'objet de discussions sérieuses, et les gouvernements eux-mêmes ont témoigné leur sollicitude pour les populations frappées en ordonnant des enquêtes qui ont été faites sur les lieux par des commissions spéciales et compétentes. Ces commissions ont disposé de moyens d'examen les plus larges, tous les hommes les plus éclairés de chaque contrée s'étant mis volontiers à leur disposition pour fournir les renseignements propres à éclairer leur jugement. Nous aurons souvent à citer •deux rapports importants provenant de commissions spéciales ; la première, dite du Piémont, a été instituée par le roi de Sardaigne en 1848, la seconde, connue sous le nom de Commission française, à publié son rapport, dû à la plume de l'un de nous, en 1873.

A côté de ces deux ouvrages, nous citerons comme nous ayant fourni des renseignements particulièrement précieux le livre de M. Saint-Lager publié en 1867 et les monographies plus anciennes de Fodéré, Seguin, Foville, Marchand, Savoyen etNiepce. Un grand nombre d'indications isolées nous ont été fournies par des monographies françaises et étrangères, et nous avons mis à contribution tous ceux qu'il nous a été possible de consulter directement, nous rapportant pour les autres aux auteurs consciencieux que nous avons cités plus haut. L'historique de la question a été faite avec beaucoup de soins par M. Saint-Lager à qui nous avons emprunté la plupart des renseignements qui nous ont servi pour la rédaction de la partie bibliographique de cet article. C'est encore M. Saint- Lager qui nous paraît avoir le mieux expliqué les véritables cause de l'endémie comprise déjà avant lui : cet auteur a en effet apporté un contingent de faits nouveaux très-bien observés qui ont entraîné la conviction dans presque tous les esprits. La commission française, à son tour, a ajouté des faits très-nombreux k ceux déjà connus ; grâce à des efforts venant de divers côtés et inspirés par les mêmes convictions, l'étiologie du crétinisme paraît aujourd'hui bien élucidée €t c'est là un point capital si l'on considère que la prophylaxie de cet état morbide ne peut être utilement appliquée que lorsqu'on possède des notions étiologiques d'une valeur incontestable.

De toutes les races humaines du globe entier il n'en existe pas une seule qui soit complètement indemne de goitre et de crétinisme. Mieux étudiée en Europe, l'affection parait au premier abord y être plus fréquente que dans les autres contrées de la terre; c'est cependant le contraire qu'il faudi^ait admettre selon quelques observateurs modernes.

Glavigero, Th. Gage ont vu des goitreux parmi les Indiens depuis le Mexique jusqu'au delà du Pérou. « Je trouvai, dit Th. Gage dans sa relation de voyage, le prieur de Sacapula accompagné de plusieurs Indiens du pays ; ils avaient

Vi8 CRÉTINISME.

d'énormes tumeurs au cou qu'ils atlribueiit à l'usage de l'eau de la rivière. )^ Au Brésil, suivant Aug. Saint-llilaire et Luccock, le goitre n'épargne aucune des trois races ; les Indiens, les nègres et surtout les métis présenteraient cependant plus souvent celte infirmité que les blancs.

D'après Smith, au contraire, on voit plus de goitres, au Pérou, parmi les blancs que parmi les Indiens. Brunel assure que dans la République Argentine, les gauchos, métis d'Indiens et d'Espagnols, présentent plus de cas de goitre que les blancs, les nègres et les Indiens. Burton a vu des crétins parmi les Indiens qui vivent près de la baie Sandushy, vers la partie méridionale du lac Érié ; Praslow parmi les Indiens de la Californie ; Richardson parmi ceu.\ des montagnes Rocheuses et du fort Edmonton.

Le goitre et le crétinisnie sont endémiques à Bornéo, Sumatra, Java, Ceylan; chez les peuples de race mongolique, dans le Kashgar, le Butan, l'Assam, le Tipperah, le Népal; en Chine, dans les montagnes du Kwang-Tong ; chez les Buniates de la contrée à l'est de Nertschinsk et au nord du lac Baikal ; chez les Tongouses, entre la Lena et le fleuve Amour; enfin parmi ces peuples mélangés d'éléments mongoliques et finnois, des deux versants des monts Ourals.

Le goitre et le crétinisnie sont endémiques chez les Marocains de l'Errif, les Berbers de quelques parties de l'Atlas et des monts Aurès, chez les Arabes des oasis; parmi les races nègres, chez les Mandingucs du Bambaur, et sur les deux versants des monts Kong. La dissémination de l'endémie goitreuse parmi les divers rameaux de la souche aryenne depuis l'Inde en deçà du Gange jusqu'aux rivages occidentaux de l'Europe est bien connue.

Plusieurs auteurs sont d'accord sur ce point, que parmi les habitants de l'Ancien monde, ce sont les populations nègres de certaines contrées de l'Afrique qui fournissent le plus grand contingent à l'endémie.

En ce, qui concerne la race rouge Ilumboldt avait d'abord émis l'idée qu'elle était indemne de goitre et de crétinisnie, mais il reconnut bientôt son erreur et signala lui-même l'existence fréquente de l'endémie dans les races indiennes de l'Amérique et notamment dans celles qui habitent les hauts plateaux de Quito, Le crétinisme a été constaté aussi chez les Indiens du Nicaragua (Bernhart).. Dans la Nouvelle-Grenade, Mollien prétend que les indigènes sont plus fréquemment atteints que les habitants de race blanche. On a constaté de nombreux cas de crétinisme parmi les Indiens de la Californie et du nord del'Amérique. Selon Aug. Saint-Hilaire et Luccock, le goitre serait plus fréquent chez les métis des Indiens et des nègres que dans les races pures non mélangées.

En somme, les médecins américains et les savants en mission ont donné de tour côtés des descriptions suffisamment détaillées du goitre et du crétinisme pour <ju'on puisse en conclure qu'aucune race n'est à l'abri du fléau, mais il nous paraît insuffisamment prouvé que la race blanche soit plus épargnée que les autrès. Il est du reste à remai-quer que les auteurs et les voyageurs\e sont efforcés d'innocenter le plus possible la race ou la nation à laquelle ils appartenaient; cette tendance apparaît non-seulement dans les vastes contrées du Nouveau monde, telles que l'Amérique, où l'on se trouve en face de grandes divisions d'espèces humaines, et en Europe lorsqu'il s'agit de nationalités très-diverses, mais encore dans un milieu plus restreint où surgit la question des haines et des jalousies locales : Tel écrivain anglais a voulu voir la cause delà dé'^énérescence des blancs du Canada dans l'immigration des Français ; tel auteur slave a

prétendu qu'en Slyrie ce sont les Allemands qui ont propagé l'inlirmité; un médecin suisse affirme que parmi les riverains des bords du lac des Qualre-Cantons, les descendants des Cimbres ont seuls résisté à l'endémie. Dans le Tyrol, Allemands et Italiens se sont mutuellement accusés d'être les initiateurs du mal, et c'est ainsi presque partout oij les habitants sont d'origines diverses. Mais la vérité n'est pas là. Les conditions organiques de l'être vivant sont étroitement liées à son milieu ambiant dont il subit l'influence selon des lois qui ne peuvent encore être rigoureusement définies, mais dont les éléments commencent à nous être connus. C'est dans cette direction qu'il faut porter nos investigations, et tous nos efforts doivent tendre, lorsqu'il s'agit de l'étude d'une dégénérescence endémique, à déterminer le plus étroitement possible les relations entre les conditions physiques du monde extérieur et les modifications organiques de l'être qui les subit.

Dans les contrées où règne l'endémie du crétinisme les animaux et quelquefois les plantes même dégénèrent, et par conséquent subissent, eu tant qu'être organisés, les influences nuisibles de leur milieu.

Nous possédons sur le goitre des animaux un grand nombre de documents Aristole, Columelle, Pline, Galien, Aetius, avaient remarqué que les cochons sont sujets à l'engorgement des glandes du cou. Galien s'exprime ainsi : « Grœci strumas appellant (yot'^aôïç) a porcis (yj^'.'foz) in quoram guUure adenosi quidam tumores rcperiuutur. » D'après Paul d'Kgine le mot xot<j>oç vient en effet de ce que les strumes sont familières aux porcs.

Le goîlre des chiens et des porcs a été observé dans différentes contrées. Keyssler l'a vu dans le pays d'Aoste, Goxe dans le Valais, Fodéréen Maurienne, Raymond et Ptey dans le Lyonnais, Tallard dans la Meurthe, Pelafond dans les environs de Paris, Verdeil dans le canton de Vaud ; Garro, Prévost et Vicat l'ont observé dans le canton de Genève, Mac-Glelhmd a vu des chiens et des chats goitreux sur les rives du Gange et de ses affluents.

Dans l'espèce bovine le goitre a été signalé par Vieillard, Moretin, Prévost et Guerdan. Les médecins autrichiens, piémonlais et russes, en ont également publié de nombreuses observations.

Gustave Dadde a observé des antilopes goitreuses en Sibérie, près des frontières de la Chine, vers le Dalaï-Nor, sur les rives affluents du fleuve Amour. Cet auteur a cru même pouvoir décrire une espèce nouvelle sous le nom d'antilope giiUurosa.

Campbell a vu près de Behar et de Tirvat, 25 chèvres et agneaux affectés de goîlres, Brumley rapporte qu'on observa, en 18l2i, cette tumeur sur les chameaux, à Purneah.

M. Saint-Lager, à qui nous empruntons ces détails historiques, ajoute que les médecins russes ont vu des chevaux goitreux dans la contrée dont il vient d'être question et dans le gouvernement d'Olonetz. Les médecins ont également constaté le goitre chez les chevaux dans le Guatemala et dans l'Amérique centrale. D'autres, aux États-Unis, au Brésil, dans la République argentine; Duchesne en Carinthie, Keyssler dans le pays d'Aoste, Tallard et Rougieux dans le département de la Meurthe, Mayor et Vicat dans le canton de Genève. Vicat a i'encontré dans l'espace de six ans, 25 chevaux goitreux.

L'un de nous (M. Baillarger) a vu dans plusieurs localités de la Maurienne, à Aiguebelle, Saint-Jean, Saint-Michel, Modane, des mulets goitreux ; dans une ocurie de Modane, sur 20 mulets, 19 étaient goitreux. Peronnet et Lecoq ont

trouvé en Savoie, sur 60 mulets, 28 goitreux; sur 45 chevaux, 15 goitreux; Pellat, à l'usine d'Allevart a trouvé 47 mulets goitreux sur 55.

En ce qui concerne le crétinisme, on a fait peu d'observations sur les animaux. Raymond a vu des chiens goitreux dans un état de stupidité comparable à l'idiotisme. La même dégradation a été observée sur des chiens et des chevaux. M. Saint-Lager a interrogé quelques individus ayant vu ou possédé des. animaux goitreux en Savoie, en Suisse et en Piémont, et il a constaté que ces animaux prennent le poil rude et terne, la voix rauque, l'ouïe oblitérée; ils deviennent indolents, et quelques-uns arrivent à un état de torpeur qu'on ne peut s'empêcher de comparer au crétinisme. C'est un sujet peu connu et digne de fixer l'attention des vétérinaires.

Tout dernièrement nous avons fait (M. Krishaber) l'autopsie d'un chien atteint d'un énorme goitre endémique multilobé. Comme on le voit les observations d'animaux goitreux ne sont pas rares et on en trouvera un certain nombre dans les recueils de médecine vétérinaire.

En vérité, la beauté de formes, la puissance et l'activité vitales sont considérablement amoindries sur tout ce qui vit dans les contrées endémiques; tous^ les produits de la nature portent pour ainsi dire le signe de la déchéance. Il n'est pas jusqu'aux œufs des oiseaux de basse-cour, jusqu'aux fruits et aux céréales qui ne soient dégénérés. Rappelons seulement afin de borner notre étude à l'espèce humaine, que tous les voyageurs ont pu remarquer que dans les contrées où existent de nombreux cas de goitre, le type s'amoindrit. La taille devient plus petite, le corps est trapu, épais, la tête volumineuse, les pommettes saillantes, les yeux éloignés l'un de l'autre, et tout l'extérieur des habitants rappelle à un degré quelconque la description que nous avons donnée du type du crétin {voy. ce mot).

Cette dégénérescence signalée par plusieurs auteurs, est décrite de la manière suivante par le rapporteur de la Commission du Piémont :

« Les habitants des lieux où les causes d'insalubrité sont en plus grand nombre et où elles sévissent avec plus d'intensité, ont presque tous un aspect cachectique ; les éci'ouelles et le rachitisme y sont assez fréquents. La plupart ont l'ossature énorme, une tête volumineuse, les articulations des extrémités inférieures d'une grosseur extraordinaire, ce qui peut dépendre de leur exercice continuel à la montée et à la descente. Ils ne parviennent point à une taille élevée. Un bon nombre d'entre eux ont le goitre, et ceux qui en sont exempts ont le cou gros et empâté. Leur figure présente quelque chose de grossier et d'aplati; ils ont les zygomes saillants et les yeux écartés, de telle sorte que leur physionomie présente plus ou moins un aspect stupitle. »

Ferrus, après avoir cité un passage de la Commission du Piémont ajoute : « Qui, dans ce tableau peut méconnaitre une idiosyncrasie bien tranchée? Qui n'y reconnai trait au contraire les éléments primitifs de la maladie, répandus dans la population tout entière ? La commission se prononce pourtant avec une certaine timidité, ou plutôt elle ne fait pas sentir suffisamment à quel point les racines profondes et les traits essentiels du crétinisme ressortent du tableau qu'elle a tracé. Qu'est-ce donc, pour une population, que l'aplatissement de la figure, la saillie des pommettes, l'étrange écartemént des yeux, et l'aspect plus ou moins stupide des physionomies?» Plus loin, Ferrus ajoute : a Le crétinisme n'est pas, on le voit, un fait accidentel, isolé, sans corrélation avec les dispositions générales des populations. Les causes déterminantes peuvent avoir, sans

doute, une certaine influence sur les cas qui se manifestent ; mais la source du mal est plus profonde, plus enracinée. Il n'y a point seulement là des crétins à traiter, mais une population entière, d'une manière soutenue et par tous les modificateurs généraux. Ce fait constitutionnel de crétinisme, éparpillant en quelque sorte ses traits affaiblis et diffus sur l'ensemble des habitants, là où l'endémie est active, et où ses racines sont profondes, est digne de toute attention. »

M. le docteur Marchant, en même temps qu'il étudiait avec soin le goitre et le crétinisme dans les Pyrénées, n'a pas manqué de porter son attention sur les caractères que présentaient les populations. 11 les a divisées sons ce rapport, en

deux catégories.

11 classe dans la première les habitants des hautes vallées qui se distinguent, dit-il, moins par leur stature élevée, que par les proportions parfaites qu'ils présentent dans le corps et les membres. Dans la deuxième catégorie, il place les habitants des vallées inférieures où régnent le goitre et le crétinisme.

Il s'en faut de beaucoup, dit M. Marchant, que les Pyrénéens de la seconde catégorie présentent les avantages physiques que nous avons vus caractériser les habitants des vallées supérieures. Tout, au contraire, chez eux, annonce une race d'hommes dégénérée. Leur taille est généralement au-dessous de la moyenne; et les membres disproportionnés donnent à leur personne une apparence commune et malpropre. Les jambes de ces montagnards sont courtes et grosses, tandis que leurs extrémités thoraciques semblent avoir une longueur démesurée ; leurs pieds sont plats, larges et très-gros, ils sont fortement débordés en arrière par le calcanéum qui, à en juger par la largeur du talon, serait en môme temps plus étendu transversalement chez ces individus que chez ceux de la première catégorie. Leurs mains sont courtes et terminées par des doigts très-gros et peu mobiles dont les extrémités unguéales très-larges semblent presque toutes finir au même niveau ; quelquefois un, deux, ou plusieurs des doigts sont proportionnellement plus courts que les autres. « Quant au visage de ces Pyrénéens, il est large, court, très-plat et surtout remarquable par la saillie des os malaires et la longueur des arcades zygomatiques ; leur bouche, entourée de lèvres épaisses et pendantes, est désagréablement ouverte entre un nez épaté et un menton court et arrondi, fuyant en bas et en arrière, et qui est ombragé par une barbe rare quoique grosse, et d'une couleur le plus souvent rousse. Leur crâne, moins volumineux que celui que nous avons observé chez les montagnards de la première catégorie, manque toujours de symétrie et présente des dégradations saillantes ; ainsi le front est bas, déprimé sur les côtes, la voûte crânienne, sans hauteur, paraît exclusivement constituée par sa base. Une chevelure épaisse recouvre le couronnement de ces individus difformes; et ce n'est qu'après avoir pris l'habitude de palper toutes les tètes que nous nous sommes bien rendu compte de leur irrégularité. »

C'est dans celte partie de la population, dont le tempérament est généralement lymphatique, que les goitreux et les crétins se trouvent presque exclusivement; on peut même ajouter que les individus qui sont épargnés de la première de ces affections ont tous, en général, le cou très-gros et très-court. C'est encore parmi les Pyrénéens de cette catégorie, que Ton observe le grand nombre de sourds-muets et de scrofuleux, que nous retrouverons plus tard dan s l^s villages et les familles de crétins.

152 CRETINISME.

On peut alors observer, chez un grand nombre d'individus, des signes isolés de crétinisme. Ces signes, bien que très-divers, sont faciles à saisir ; chez l'un, ce sont les traits du visage qui rappellent ceux des crétins; chez l'autre, la petitesse de la taille; chez un troisième, la conformation du corps, puis l'imperfection des sens ou de la parole, etc.

On constate, en outre, dans les familles, des faits de deux ordres très-différents : dans les unes, il y a tendance à la dégénérescence dont les traits s'accentuent de plus en plus ; dans les autres, au contraire, une tendance au retour vers l'état normal.

Ces dilférents effets se produisent suivant les alliances et les conditions d'aisance ou de misère, etc. On rencontre souvent des individus dont le corps est svelte et bien conformé, mais qui conservent encore des caractères de crétinisme dans les traits du visage et dans la conformation de la tête. Ces derniers caractères semblent, en général, ceux qui se transmettent le plus longtemps dans les familles.

Aux signes physiques de la dégénérescence se trouve le plus souvent réuni l'abaissement du niveau intellectuel, et il est inutile de s'arrêter longuement sur cette question qui a été traitée par les auteurs et par nous-même à l'article Crétin.

Rapports entre le goitre et le crétinisme. La coexistence du goitre et du crétinisme a dû de tout temps frapper les observateurs, et, en effet, dans tous les écrits sur ce sujet, on la trouve signalée. Mais c'est à Fodéré que revient l'honneur d'avoir le premier compris la loi qui lie l'une à l'autre ces deux manifestations morbides et d'avoir établi cette loi que le goitre est le premier degré d'une dégénérescence dont le crétinisme est la dernière expression (Fodéré, Traité du goUre et du crétinisme, germinal an 8). Et cependant près d'un demi siècle plus tard, la Commission du Piémont arrive à des conclusions presque diamétralement opposées à celles de Fodéré. Cette Commission admet bien qu'un bon tiers des crétins sont atteints de goitre, que des enfants, dont le développement révèle le stigmate du crétinisme, sont atteints fréquemment d'un rudiment de goitre dès leur premier âge ; mais elle ajoute que beaucoup de crétins sont dépourvus de goitre, que le volume de celui-ci n'est pas en relation directe avec le degré du crétinisme et que, d'autre part, on rencontre des individus goitreux non crétins. Ces propositions sont parfaitement exactes, mais nous ne pouvons en dire autant de la conclusion qu'en tire la Commission, lorsqu'elle prétend que le goitre ne constitue pas un symptôme essentiel de crétinisme et que la coïncidence de ces deux phénomènes morbides est purement accidentelle. A cette opinion se sont rangés cependant bon nombre d'auteurs parmi lesquels nous citerons en France : Férrus, Kœberlé, Morétin et quelques autres.

Nous allons examiner les arguments qui ont été mis en avant par les partisans de celte opinion, et plus particulièrement par la Commission du Piémont.

Après avoir rappelé l'opinion qui tend à rattacher le goitre au crétinisme par les liens étiologiques et pathologiques les plus étroits, le rapporteur de cette Commission s'exprime ainsi : « Si l'on considère qu'il se trouve des crétins entièrement privés de goitre; que le degré du crétinisme n'est pas toujours en raison directe du volume de la tumeur ; qu'enfin on rencontre des individus portant un goitre volumineux sans présenter le moindre indice de crétinisme,

il est permis de conclure que le goitre ne constitue pas un symptôme essentiel, mais qu'il forme une concomitance purement accidentelle de cette triste dégcnération. » Et plus loin il ajoute : « Le goitre endémique dans les pays de montagnes existe par lui-même ; il a des causes qui lui sont propres, il se développe et progresse sans être ni la cause ni l'effet du crétinisme. Il y a des régions dans lesquelles les habitants en sont presque tous affectés sans qu'il se trouve parmi eux des traces de crétinisme, et cette circonstance se rencontre surtout à l'entrée des vallées. y>

Ces deux passages tendent à établir entre le goitre et le crétinisme une séparation complète, et l'auteur, comme on le voit, ne regarde la réunion fréquente des deux maladies que comme une simple coïncidence.

Ferrus semble avoir admis jusqu'à un certain point une communauté d'origine entre le goitre et le crétinisme; néanmoins il doit être rangé parmi les adversaires de la doctrine de Fodéré. Après avoir rappelé que le goitre se trouve souvent chez des sujets d'une santé parfaite et d'un esprit développé, il ajoute : « Quelle que soit la distance que cette condition vraiment majeure mette entre le goitre et le ci"étinisme, il est convenable de se demander, si toutes les fois que la première affection existe, il y a, sinon commencement de crétinisme, du moins tendance à cette affection. En répondant nettement par l'affirmative, je ne démens rien de ce que j'ai avancé sur la diversité des deux états. Voici pourquoi : Suivant la délînition que j'ai ])roposée, le crétinisme consisterait dans une hydrocéphalie diffuse ou dans un œdème cérébral. Tant que cette maladie ne s'est pas nettement dessinée, les individus atteints de goitre restent dans les conditions des habitants de la contrée déjà placée sous la dépendance de la constitution générale qui prédispose au crétinisme et peut y conduire. Le crétinisme ne commence réellement que là où le cerveau est modifié dans sa conlexture ou tout au moins comprimé par la sérosité. C'est à ces moditications organiques, qu'il faut également rapporter, comme effets consécutifs, certains arrêts de développement, les altérations osseuses elles-mêmes, l'obtusion des sens, en un mot, tous les grands phénomènes de la maladie. Les goitreux, dans les localités endéiniquement crétineuses, sont disposés, pour ainsi dire, au crétinisme, comme les tempéraments sanguins le sont aux phlegmasies et les constitutions appauvries aux scrofules. »

Cette dernière phrase ne semble laisser aucun doute sur l'opinion de Ferrus.

Il y a bien loin, en effet, de la doctrine qui tendrait à faire admettre que les goitreux sont disposés au crétinisme, comme les tempéraments sanguins le sont aux phlegmasies, à celle qui tend à établir ce fait capital, que le goitre et le crétinisme sont deux manifestations d'une seule et même cause spécifique.

M. Kœberlé s'est prononcé sur cette question d'une façon plus précise que Ferrus, et il sépare complètement, ainsi que la Commission du Piémont, le goitre du crétinisme. « On a dès longtemps remarqué, dit-il, que le goitre «tait très-commun dans les pays où le crétinisme est endémique, et que de nombreux crétins étaient affectés d'un goitre plus ou moins volumineux. Partout on a rattaché le goitre au crétinisme, et on a considéré les états morbides comme étant plus ou moins inséparables et comme dérivant des mêmes causes. » Or, pour prouver qu'il n'en est pas ainsi, l'auteur cite les statistiques de la Commission sarde et de M. Billet. La première constate que pour 21 841 goitreux il n'y avait que 7084 crétins dont 5913 seulement étaient signalés comme affectés de goitre. D'après la seconde, dans le diocèse de Mau-

rienne, on aurait trouvé 4010 goitreux n'offrant aucune trace de crétinisme, et i577 crétins dont 296 n'étaient point goitreux, d'oîi l'on pouvait conclure que le goitre existe très-souvent sans le crétinisme et très-souvent aussi le crétinisme sans goîlre. « Si l'on rencontre en général des goitreux dans les localités où le crétinisme est endémique, ajoute M. Kœberlé, l'affection goitreuse, d'autre part, est très-répandue dans un grand nombre de localités où le crétinisme est inconnu et où elle atteint les individus les mieux conformés du reste, et les plus intelligents, sans que, depuis une longue série de générations, les goitreux aient engendré des crétins. » « Enfin, ajoute-t-il encore, les simples idiots et les imbéciles sont parfois communs dans des localités où l'on n'observe ni crétins, ni goitreux. Dans les pays où règne le goitre, les imbéciles et les simples idiots peuvent en être atteints sans que leur conformation corporelle présente alors les caractères du crétinisme. Par conséquent, le goitre n'existant que chez la moitié des crétins et se trouvant très-répandu cliez les individus intelligents et chez les idiots qui ne présentent pas les caractères du crétinisme, il en résulte que le goitre ne peut être considéré comme un attribut de cette dégénérescence, et que l'idiotisme compliqué de goîlre n'est pas nécessairement crétinique; l'idiotisme simple, le crétinisme, l'affection goitreuse, sont des états morbides distincts, indépendants, mais qui peuvent se trouver associés. ))

Morétin émet la même opinion peut-être même plus énergiquement ; cet auteur assure qu'on voit dans certains villages le goitre se perpétuer depuis les temps les plus reculés, sans avoir la moindre tendance à dégénérer en crétinisme. Plus loin, il va même jusqu'à prétendre que les observateurs modernes, parmi ceux qui n'ont pas fait seulement de la science dans le cabinet, mais qui ont exploré les contrées à goîlre et à crétinisme, sont unanimes pour séparer ces deux affections.

Parchappe s'est moins nettement prononcé que les auteurs qui viennent d'être cités. Néanmoins les passages qui suivent prouveront qu'il était bien près de partager l'opinion de la Commission du Piémont : « Sans contester, dit-il en aucune sorte la réalité et l'importance des affinités qui existent entre le goitre et le crétinisme, j'ai exprimé l'opinion que ces deux maladies diffèrent essentiellement par leur nature pathologique, et que pour parvenir à perfectionner la science, en ce qui concerne ces deux affections, il est indispensable de soumettre chacune d'elles à une étude distincte non-seulement au point de vue pathologique, ce qui a été déjà fait, mais encore et surtout au point de vue étiologique, ce qui esta faire. » Un peu plus loin, l'auteur s'exprime de la façon suivante. « Des considérations pathologiques, dont la valeur ne saurait être niée, ne permettent pas ode confondre, en une môme maladie, le goitre qui se produit habituellement après la naissance à la manière d'une maladie et le crétinisme, qui se présente essentieliement sous la forme d'une infirmité congéniale; entre ces deux affections, on a pu admettre pour elles une sorte de communauté étiologique, il n'en est pas moins vrai que les questions à résoudre pour chacune d'elles présentent de très-réelles différences, sous le triple point de vue statistique, étiologique et prophylactique à embrasser dans une enquête. )>

Pour appuyer son opinion, Parchappe a surtout insisté sur ce fait « qu'il y a des contrées où le goitre existe sous la forme endémique" dans des proportions considérables et où le crétinisme est inconnu ou ne se manifeste que rarement et très-secondairement, tandis qu'il y a d'autres contrées, au contraire, où le crétinisme se présente, au milieu de populations plus ou moins atteintes

par le goitre, comme un mal dominant par sa gravité et même par sa fréquence. »

Pour démontrer ce fait, Parchappe a réuni dans des tableaux, d'une part, les localités où le goitre régnerait à l'état endémique sans qu'on y observât le crétinisme, et, d'autre part, celles où cette dernière maladie existerait sans qu'il y eut de goitreux.

Ces citations suffisent pour démontrer l'existence de la doctrine qui tend à faire du goitre et du crétinisme deux affections tout à fait distinctes, en même temps qu'elles font connaître les principaux arguments sur lesquels on s'appuie pour la soutenir. Ainsi le goitre et le crétinisme seraient deux affections essentiellement distinctes par leur nature pathologique, et entre lesquelles il existe tout au plus une sorte de communauté étiologique.

L'opinion opposée ne manque pas non plus de partisans, et il faut mentionner au premier rang Fodéré, déjà cité souvent, Tourdes, Morel, Cliabrand et Fabre.

D'après Fodéré, le crétinisme ne se trouve que là où il y a du goitre; il marche de pair avec cette maladie : « Je présume, dit-il, qu'il n'en est que l'effet immédiat, ayant pour cause éloignée la même que le goitre. » Ailleurs encore il ajoute que « la propagation du crétinisme suppose toujours des parents goitreux. » Enfin le même auteur assure que les parents, qui ont un goîlrc un peu considérable, ont toujours le malheur d'avoir des enfants atteints, à un degré quelconque, de crétinisme. D'après cet auteur le lien qui unit les deux maladies serait donc, comme on le voit, des plus étroits.

M. le professeur Tourdes, adopte l'opinion de Fodéré; il pense que le goitre et le crétinisme sont dus à l'influence des mêmes causes, ce qui lui parait surtout démontré par l'influence de l'hérédité « Cette hérédité, dit-il, est une des preuves les plus évidentes de la communauté d'origine et de nature que présentent ces deux affections. »

Morel admet à son tour que le goitre et le crétinisme sont unis par les liens étiologiques et pathologiques les plus étroits : « Tous les pays qui renferment des crétins, possèdent, dit-il, des goitreux, et on ne pourrait alléguer aucun exemple à rencontre de ce fait. L'observation attentive des faits prouve que le goitre est la première étape du crétinisme. Dans les contrées où le goitre est endémique on peut déjà distinguer sur la figure des individus les premiers linéaments du crétinisme: lèvres plus grosses, nez largement épaté, arcades zygomatiquesplus saillantes, marche alourdie, torpeur plus grande de l'intelligence. Il y a dans ces milieux, prédominance du tempérament lymphatique; il n'est pas rare d'y rencontrer des individus affligés de hernies, de surdité, etc., etc. « Plus loin Morel ajoute : « Cette manière de considérer l'évolution du crétinisme n'est pas une simple notion spéculative; si le crétinisme est l'évolution à travers les générations d'un élément morbide dont les ascendants portaient le germe en eux et qui avait altéré leur constitution, il est de toute évidence que ce n'est pas contre le crétinisme qu'il faudra diriger les moyens de traitement, mais contre le mal dont le crétinisme est le terme ultime. « Or ce mal, dit l'auteur, est le goitre; non pas que les termes goitre et crétinisme soient synonymes, car on peut être goitreux sans être crétin, mais il y a entre ces deux états un lien de parenté qui nous fixe irrévocablement sur la direction à imprimer aux recherches étiologiques et aux applications thérapeutiques. »

Comme on le voit, Morel ne défend pas seulement ici, la doctrine de Fodéré, il en fait entrevoir les conséquences au point de vue de la prophylaxie.

Si on admet, en effet, que le crétinisme n'est que le degré le plus grave d'une endémie dont le goitre marque le début, c'est évidemment contre cette première manifestation qu'il faut s'empresser de réagir.

D'après M. Chabrant, dans les Ilautes-Alpes, au moins, on pourrait invoquer l'opinion populaire en faveur des rapports du goitre et du crétimsme. « La relation qui unit entre elles ces deux affections est, dit-il, si évidente qu'elle n'échappe pas même aux habitants de nos montagnes. Demandez-leur, par exemple, comment il se fait que, dans telle ou telle famille on trouve des enfants entachés de crétinisme, tandis que le père et la mère paraissent bien constitués et sains. Ils ne manqueront pas de vous répondre que parmi les ascendants qu'ils ont connus, il y avait des goitreux. »

Au nombre des auteurs français qui ont professé les mêmes opinions sur ce point, on peut encore citer de Rambuteau, Esquirol, Boussingault, Bouchardat, Fabre de Meronne et Savoyen.

Il résulte, comme on le voit, de tout ce qui précède, qu'il existe bien réellement deux opinions très-différentes sur les rapports du goitre et du crétinisme, et que chacune d'elles a été et est encore soutenue par des auteurs dont l'autorité ne sauiait être méconnue.

Il est aisé de comprendre combien il est important d'élucider cette question à laquelle se rattache si intimement l'étiologie, la propliylaxie et même le traitement de l'endémie qui nous occupe. Il est en effet certain qu'il ne peut exister aucun moyen d'action sur la dégénérescence arrivée au dernier degré ; le crétinisme complet échappe nécessairement à tout traitement curatif ; mais il n'en est nullement ainsi de la première manifestation de l'endémie du goitre, et il est de la plus haute importance de démontrer par des faits irréfragables si, comme le veut la Commission du Piémont, il n'existe aucune relation entre ces deux états morbides, ou bien si c'est la théorie inverse qu'il convient d'adopter avec la plupart des auteurs modernes. La question est donc de savoir si en rencontrant dans une contrée le goitre, on agit indirectement sur le crétinisme en enrayant sa marche et sa fréquence, et si l'on peut espérer, en faisant disparaître plus ou moins complètement le goitre dans une contrée, diminuer considérablement ou même supprijuer totalement la dégénérescence crétinique. C'est cette dernière opinion qui est la nôtre; elle a été formulée et amplement motivée par l'un de nous, dans le rapport de la Commission fi'ançaise que nous avons déjà cité et sur lequel nous aurons fréquemment à revenir.

Ce long exposé des diverses théories qui ont été émises par nos prédécesseurs, pour ou contre la théorie unitaire, nous permet maintenant de rechercher les causes d'erreur qui ont pu se glisser dans les travaux des auteurs et surtout dans les recherches de la Commission du Piémont.

Nous dirons d'abord que cette Commission n'avait été instituée que pour l'étude du crétinisme ; elle a en effet donné une description du crétin qui peutêtre considéré comme classique et la plus complète que nous ayons i-encontrée dans les auteurs ; mais cette Commission ne s'était occupée du goitre que d'une façon incidente ; elle a fait bon marché des faits qui lui ont été communiqués au sujet du goitre et dont l'étude attentive l'aurait certainement conduite à des considérations diamétralement opposées à celles qu'elle a formulées. Voici de quelle façon cette Commission a procédé : Elle rédigea d'abord deux circulaires; l'une, relative au crétinisme et formant une espèce de questionnaire, fut adressée aux curés de toutes les localités qui furent invités à se munir des rensei-

CRÊTIÏSISME.

gnements que pourraient leur fournir les syndics ; un autre relevé fut envoyé aux médecins des diverses provinces dont on attendait, avec plus de raison, des éclaicissemenls plus précis et plus étendus. Cette organisation eut pour résultat que les médecins envoyèrent des mémoires plus ou moins développés, tandis que les ecclésiastiques, auquel pareil travail ne pouvait être demandé, se bornèrent à remplir les colonnes des tableaux qui leur avaient été soumis. Or il se trouve qu'il y a dans ces contrées, comme dans beaucoup d'autres, une disproportion considérable entre le nombre des médecins et celui des curés, chaque localité ayant un desservant tandis qu'il est bien loin d'en être de même pour les médecins. C'est ainsi que de la province d'Aoste, la Commission reçut 84 tableaux rédigés par les curés, tandis que les médecins n'avaient envoyé que onze mémoires ; les proportions étaient sensiblement les mêmes dans les autres provinces. Or il n'est nullement nécessaire d'être versé en médecine pour constater ce que tout le monde peut voir, un goitre saillant, il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de constater une tuméfaction très-peu prononcée de la glande thyroïde, telle qu'elle existe le plus souvent sur le vrai crétin. Ne doit-on pas admettre que les ecclésiastiques aient souvent négligé de remplir la colonne affectée à la désignation du goitre, par cette indifférence que l'on rencontre chez les habitants, mêmes éclairés, d'une contrée où l'inlirmité du goitre est particulièrement répandue. L'enquête de la Commission française contient sur ce point des révélations irréfutables et de la plus haute importance. Pour onze commîmes dans lesquelles, d'après la Commission du Piémont, il y aurait eu sur 4957 habitants, 151 crétins, il ne se serait pas trouvé un seul cas de goitre; or la Commission française a constaté, vingt ans plus tard, que ces mêmes communes comptaient un nombre beaucoup plus considérable de goitreux que de crétins. Voici le tableau comparatif entre l'enquête de la Commission du Piémont et celle de la Commission française.

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