‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales v.23Chapitre 8 sur 52 · SARDE · texte numérisé non relu

SARDE

rnANÇAisE (1864).

Goitreux.

Crétins

et idiots.

avec goitre.

sans goitre.

Total.

La Commission française a ajouté le nombre d'idiots aux crétins, ce qui a porté le chiffre total à 87 ; or le goitre est beaucoup moins fréquent chez les idiots que chez les crétins, ce qui donne une Taleur d'autant plus grande au chiffre élevé de goitreux rencontrés dans ces onze communes.

Si une erreur matérielle n'avait été introduite dans la science par l'organisation défectueuse de la Commission du Piémont, il ne se serait probablement jamais trouvé un auteur sérieux qui eût émis une opinion diamétralement en opposition avec les faits. Il nous paraît par conséquent inutile d'insister davantage sur la réfutation de la doctrine que nous relatons ici, et qui avait été soutenue par Parcliappe. Les arguments de cet auteur avaient été empruntés au relevé de la Commission du Piémont, et s'appuyaient surtout sur la prétendue non-existence de goitreux dans les onze communes du tableau ci-dessus qui comptait 151 individus atteints de crétinisme. Parcliappe avait en effet présenté à la Commission française un tableau puisé dans les travaux de la Commission sarde, et dans lequel il avait réuni un assez grand nombre de communes exemptes du goitre et où régnait le crétinisme. Ces communes sont au nombre de 42.

Ce qui frappe tout d'abord dans le tableau de Parcbappe, c'est que dans les 42 communes indiquées, il y en a 17 qui ne renferment que 1 ou 2 crétins seulement, et 10 qui en ont moins de 5. Il semble qu'il n'y ait pas lieu de tenir compte de ces 27 communes situées dans les contrées où le goitre et le crétinisme sont endémiques. On comprend, en effet, que ces cas isolés de crétinisme peuvent être 'ici expliqués soit par le déplacement de quelques familles, soit par l'influence de l'hérédité, et plus encore par la confusion qui peut s'être fait entre l'idiotisme et le crétinisme. Il n'y a donc en réalité dans le tableau de Parchappe que 15 communes appartenant aux départements de la Savoie et delà Haute-Savoie, dont le recensement tiendrait à prouver que le crétinisme peul exister isolément à l'état endémique. Ces communes sont celles de Détrier, Saint-Gervais, Servoz, Mont-Rond, le Bourget, Hauteville, Notre-Dame-du-Pré, Thorens, La Côte d'Aimé, la Saulce, Ilautecour, Pralognan, Montmélian Saint- Bon et Mongirod.

L'enquête de 1864 n'ayant fourni aucun renseignement et, par conséquent, aucun moyen de contrôle sur les communes de la Saulce, Thorens, Servoz et Saint-Gervais, il ne reste en réalité que 1 1 communes, lesquelles, d'après l'enquête sarde, contiendraient, nous l'avons déjà dit, 151 crétins sur 9437 habitants, c'est-à-dire une proportion de plus de 1 1/2 pour 100, et cela sans qu'il y eût un seul cas de goitre. Ce fait assurément aurait une grande importance au point de vue de la solution de la question; mais l'enquête de 1864 a démontré qu'il n'est point exact.

Il résulte, en effet, du tableau que nous venons de reproduire et qui présente réunis les résultats de l'enquête sarde et ceux de l'enquête française de 1864, que les 11 communes citées plus haut au lieu de 151 crétins sans un seul goitreux, contiendraient au contraire 257 goitreux et 87 crétins seulement.

La loi de Fodéré se confirme donc d'une manière absolue : l'endémie dé crétinisme n'existe jamais en dehors de l'endémie goitreuse et cette existence constante constitue un des arguments les plus puissants en faveur de la théorie unitaire que nous soutenons ici.

Un autre argument non moins important est à tirer des rapports de l'hérédité entre le goitre et le crétinisme. C'est encore Fodéré qui avait le premier formulé cette observation que les parents goitreux transmettaient à leurs

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enfants la prédisposition du goitre et du crétinisme et que des parents atteints de goitre volumineux engendrent des enfants crétins à différents degrés. Fédéré ajoute même 'i;u'il n'existe pus de crétins chez les ascendants desquels on ne puisse constater l'existence du goitre.

D'excellents observateurs, comme Marchant, Ghabrot, et plusieurs autres que nous aurons l'occasion de citer plus loin ont conlirmé les explications de Fodéré en les précisant par des chiffres.

M, Marchant qui s'est beaucoup occupé de l'hérédité admet comme parfaitement démontrée la transmission du crétinisme par des parents goitreux. Après avoir rappelé l'opinion de Fodéré et cité un assez grand nombre de familles dans lesquelles la transmission du crétinisme a eu lieu d'une manière directe, il fait remarquer que dans les cas où l'hérédité directe n'a pu être constatée, les enfants crétins étaient nés de parents goitreux.

Plus loin encore il ajoute : « Nous aurions pu appuyer les observations faites par Fodéré par de nombreux exemples, si nous avions eu tout autre but que celui de prouver que le crétinisme était une affection héréditaire. »

M. Ghabrot, assure que dans les Hautes-Alpes cette transmission par les parents goitreux est une opinion populaire. Gct auteur ajoute que, quand le père ou la mère d'un enfant crétin sont excnqits de goitre, on ne manque pas de rappeler, pour expliquer sa maladie, qu'il a eu des goitreux parmi ses ancêtres. Ainsi non-seulement les crétins naîtraient directement de père et de mère goitreux, mais il suffirait, comme cela a lieu dans les maladies héréditaires en général, que les grands-parents aient été atteints de goitre.

II convient d'ailleurs de faire remarquer que la propagation du crétinisme par les mariages des goitreux offre en réalité un très grand intérêt. Le nombre des cas de goitre en France étant de plus de 500,000, on est autorisé à chercher dans cette cause la source, nonseulement d'un très grand nombre de cas de crétinisme, mais aussi d'idiotie, d'arrêt de développement, de bé"^aiement, de surdité, de surdi-mutité, etc. A tous ces points de vue cette question mérite donc d'être étudiée avec soin.

Pour la résoudre définitivement il importe de rechercher quelle est la proportion des crétins dans les familles atteintes de goitre et dans celles qui en sont exemptes. On comprend en elfet que si la doctrine de Fodéré est exacte, il devra arriver comme conséquence que les cas de crétinisme dans les familles goitreuses se présenteront en proportion considérable et tout à fait exceptionnelle, comparativement à la population générale.

C'est en effet ce que démontrent les faits.

La Commission du Piémont elle-même a contribué à établir l'influence de l'hérédité sur le crétinisme. Le tableau de cette commission contenait une colonne dans laquelle avait été inscrit l'état de santé des pères et mères des crétins; il s'agissait d'indiquer spécialement, si les parents avaient été crétins ou goitreux. Il résulte de ce tableau, bien insuffisant cependant, que chez la moitié des crétins les ascendants directs étaient goitreux, et cette proportion si inférieure qu'elle soit à la réalité, aurait pu suffire pour amener la commission a reconnaître la réalité.

Bien que cette proportion soit déjà forte, il y a deux raisons qui doivent la faire considérer comme au-dessous de la vérité.

La première, c'est que la statistique ne comprend ici que le père ou la mère; on n'a donc point tenu compte des cas assez nombreux dans lesquels les grand-

pères et grand-mères des crétins étaient goitreux. Or, ainsi qu'il a été dit plus liant, il en est de cette affection héréditaire comme des auties , elle doit souvent épargner une génération. M. Marchant, sur 58 cas de crétinisme, a trouvé que la maladie avait été transmise 42 fois directement par les père et mère et que 16 fois elle avait passé des aïeux aux pelits enfants. 11 n'est pas besoin de faire remarquer que la proportion de 16 à 42 est considérable.

Une seconde raison pour laquelle la proportion indiquée dans l'enquête sarde doit être regardée comme trop faible, c'est qu'on n'a point séparé, comme dans l'enquête française, les idiots des crétins.

M. Broc, dans son rapport sur la llaule-Savoie, a mentionné dans chacune des communes qu'il a visitées, un certain nombre de cas de crétinisme, et il a donné le plus souvent des renseignements sur la santé des parents. Dans 25 cas sur 26, le père ou la mère des crétins étaient atteints de goitre.

M. Auzouy a observé dans les Basses-Pyrénées 20 crétins, dont 14 étaient issus de parents goitreux. Sur 75 crétins examinés par M. Roque dans la Corrèze, 52 sont nés de parents goitreux. Les 4 crétins , dont les photographies ont été reproduites dans l'atlas de Morel, étaient tous les 4 nés de mères goitreuses.

Dans le document communiqué par Mgr Billet, et que nous avons déjà cite plus haut, sur la commune de Planaise, on trouve des renseignements sur 7 familles de crétins et dans les 7 cas ces familles étaient atteintes de goitre. Sur les 12 enfants crétins traités à l'hospice de la Charité, 9 avaient des parents goitreux.

11 résulte d'un document communiqué à M. Fabre, par le docteur Boëri, et qui a aussi été cité plus haut, que dans 4 communes de la vallée de Stora, sur 161 crétins, 147 étaient nés de parents goitreux.

En résumant ces observations, on trouve que sur 595 crétins, 515 sont nés dans les familles atteintes de goitre, ce qui donnerait, comme on voit, au lieu d'une proportion de 50 pour 100 environ, qui résulte des documents publiés par la Commission du Piémont, le chiffre beaucoup plus élevé de 80 pour 100.

Le plus grand nombre des crétins se trouve donc dans des familles atteintes de goitre; on ne peut nier que ce ne soit là un excellent argument pour prouver que les enfants des goitreux apportent en naissant une prédisposition au crétinisme.

Il n'est assurément pas douteux que la cause endémique seule, agissant pendant les premiers mois ou les premières années de la' vie, peut produire m certain nombre de cas de crétinisme, malgré l'absence de toute prédisposition héréditaire.

Cependant, si on considère que la population de tout un village est éc^alcment soumise à l'action de cette même cause endémique, on ne peut manquer d'admettre que la proportion si forte des enfants crétins dans les familles des mtreux est le résultat d'une prédisposition héréditaire. Si cette prédisposition n'existait pas, comment pourrait-on expliquer, en effet, cette espèce de concentration dans certaines familles et non la dissémination, dans des proportions à peu près égales au milieu de toute la population?

La population si forte des crétins dans les familles atteintes de goitre suffit donc pour démontrer qu'une prédisposition héréditaire au crétinisme est transmise par les parents goitreux à leurs enfants.

CRÉTINISAJE. 161

Il y a d'ailleui-s des observations particulières, malheureusement recueillies jusqu'ici en petit nombre, et qui ne paraissent laisser aucun doute sur le fait d'une prédisposition héréditaire au crétinisme chez les enfants des goitreux. On comprend que si on rencontre dans une localité un cas isolé de crétinisme, et que ce cas s'observe précisément dans une famille atteinte de goitre, il acquiert, au point de vue des rapports des deux maladies, une importance toute spéciale. On ne peut, en effet, indiquer ici une cause endémique plus ou moins générale, on ne peut pas davantage attribuer à une rencontre purement fortuite ces cas de crétinisme isolé et se présentant précisément dans des familles de goitreux.

Les portraits et figures que nous avons reproduits à l'article Cuétin se rapportaient tous à des individus ayant eu des parents goitreux. Dans 80 observations de crétinisme ou d'idiotie reconnue dans la Maurienne, par l'un de nous, rapporteur de la Commission française, des renseignements sur la fomillc ont pu être recueillis dans 65 cas, sur lesquels 52 fois le goitre avait existé chez les parents, et 13 fois ceux-ci avaient été eux-mêmes atteints de crétinisme. Il est important d'ajouter que très-rarement il a été possible de signaler l'état de santé des aïeux, et cependant les lois générales de l'hérédité existent aussi pour le goitre elle crétinisme, et le germe delà dégénérescence qui nous occupe peut certainement être transmis aux descendants en épargnant une génération, et peut-être même plus d'une. Le rapporteur de la Commission française a constaté que dans les contrées oîi le crétinisme n'existe qu'à l'état sporadique, on ne le rencontre que dans les familles de goitreux. C'est ainsi que dans une localité du département de la Gironde, à Mortagne, presque sur le bord de la mer, a été recueillie l'observation du crétin que représente une de nos ligures ( Voy. Crétin, fig. 1). Or le goitre, de même que le crétinisme, est très-rare dans ce département, mais il se trouve que ce crétin était né d'une mère goitreuse. Son histoire a été relevée par M. Desmaisons, à la complaisance duquel nous devons aussi ce portrait; il était âgé de 59 ans lorsque nous l'observâmes; il n'était pas devenu pubèz'e et avait conservé ses premières dents. La forme de la tête, les traits du visage, la taille courte et ramassée, et le minime développement de l'intelligence nous permettent de considérer cet individu comme un beau spécimen de la dégénérescence crétineuse. 'P M. Fabre, à son tour, fait remarquer, que dans les villages les plus élevés des *' Alpes, 011 le goitre et le crétinisme n'existent plus à l'état endémique, on trouve quelques crétins isolés constamment issus de parents goitreux. Nous citerons ?••** encore une observation devenue célèbre et éminemment démonstrative, de m Ferrus : Une crétine goitreuse de 26 ans se trouvait en 1842 dans le service de ^f M. Falret, à la Salpêtrière. Elle était née à Charonneprès Paris et avait une sœur et un frère atteints de la même dégénérescence. Or, il résultait d'une enquêté mi- W nutieuse faite par Ferrus qu'il n'existait pas dans le village de Charonne d'autres inf" faits analogues, mais que le père et la grand'mère paternelle de ces trois goitreux ilesi* offraient des signes indubitables de crétinisme. Ici, la loi d'hérédité s'est maniéf festée dans une direction inverse, des crétineux ayant engendré des goiti-eux. lii^^ On pourrait rapprocher de ce fait une observation citée par M. Vingtrinier. »f^ Il s'agit d'une famille dans laquelle sont nés cinq idiots goitreux, bien que cette famille habitât une localité oii le goitre n'était en aucune façon endémique. Sur joite' près de 1000 habitants, l'enquête, en effet, n'a révélé qu'un seul cas de goitre \ié^ chez une femme.

DICT. ENC. XXIII. H

162 ORÉTINISME.

11 est impossible de contester l'importance de ces foits de crétinisme oit d'idiotie accompagnés de goitre chez plusieurs enfants de la même famille, dans des localités où ni le goitre ni le crétinisme ne sont endémiques.

Ces exemples pourraient être aisément multipliés; nous n'en avons choisi que quelques-uns qui nous paraissent très-rigoureusement établis; mais, si des faits isolés nous passons aux observations prises en masse, les résultats ne sont pas^ moins probants. Voici ce qu'il résulte des relevés de l'enquête générale faite en France et établie sur des chiffres considérables ; sur les 63 départements au sujet desquels on a obtenu des renseignements, on a trouvé que pour les localités dans lesquelles existait l'endémie et qui comptait 1 250 000 familles, 58 000 environ renfermaient des goitreux, ce qui donne la proportion de 1 à 52. L'enquête a fait connaître la répartition d'environ 7000 crétins, d'une part dans les 38 000 familles atteintes de goitre, et, d'autre part, dans les 1 212 000 qui e» sont exemptes. Or voici à quels résultats on est arrivé. 11 se trouve que dans la population goitreuse il y a une famille sur 1 5 reniermant un ou plusieurs crétins, tandis qu'on ne trouve dans la population non goitreuse qu'une famille atteinte sur 367. Il est très-probable que cette dernière proportion est encore trop forte, attendu que nulle différence n'a été établie entre le crétinisme et l'idiotisme, et, comme cette dernière n'a que des rapports beaucoup plus éloignés avec le goitre, on serait certainement obligé d'augmenter considérablement ce chiffre de 567, si l'on éliminait tous les idiots qui figurent à tort sur celte liste.

Dans les contrées atteintes par l'endémie goitreuse, les cas disséminés de crétinisme, comparés jusqu'ici à la population générale, ont été considérés, à juste raison, comme ne formant qu'une proportion très-faible; mais ils doivent surtout être comparés à la population goitreuse, dans laquelle ils se trouvent, au contraire, dans une proportion très-forte.

Les adversaires de la doctrine unitaire, pour prouver que le goitre et le crétinisme appartiennent à deux endémies distinctes, ne se sont pas bornés à réunir des faits tendant à prouver qu'une endémie grave de goitre peut exister sans un seul cas de crétinisme ; ils ont, en outre, comme Parchappe, par exemple, ajouté que dans des contrées beaucoup plus nombreuses on n'observe au milieu de l'endémie du goitre que des cas rares, disséminés de crétinisme, lesquels comparés au chiffre de la population générale n'ont véritablement qu'une importance tout à fait secondaire. Cette objection ne nous semble en réalité reposer que sur une erreur d'interprétation ; on comprend qu'il fallait avant tout rechercher si ces cas de crétinisme se produisaient dans les familles exemptes de goitre, aussi bien que dans celles qui en sont atteintes. Dans ce dernier cas, l'objectiûii conservait toute sa force, la proportion par rapport à la population générale devenant véritablement insignifiante.

Il en serait tout différemment si les cas disséminés de crétinisme se trouvaieul presque exclusivement dans les familles atteintes de goîire. Si peu nombreux qu'ils soient, ces cas forment alors une proportion très-forte et ce fait, au lieu d'être une objection contre la doctrine unitaire, devient le meilleur argument en faveur de cette doctrine.

Un exemple suffira pour montrer la différence des résultats, suivant qu'on compare les cas disséminés de crétinisme à la population générale ou à la population atteinte de goitre.

Nous avons relevé dans l'enquête de 1864, pour les 40 départements les plus fortement atteints, les communes dans lesquelles il y a endémie goitreuse sans

CRETINISME. 165

endémie du crétinisme, mais qui néanmoins contenaient dos cas dissémines de cette dégénérescence. Ces communes réunies forment une population d'environ 820 000 âmes contenant 27 000 goitreux et 1400 crétins.

Si on compare les cas de crélinisme à la population, on trouve une proportion extrêmement faible, qui n'est pas même de 2 pour 1000; mais si, au contraire, on recherche le rapport des cas de crétinisme à la population goitreuse, on trouve, en ne prenant que les trois quarts de ces cas, une proportion de iO pour 1000, d'où l'on poun-ait conclure que si, dans ces contrées, les cas de crétinisme comparés à la population générale sont rares et disséminés, ils sont, au contraire, relativement nombreux dans les familles atteintes de goitre.

La proportion de 40 pour 1000 serait suflisanle pour prouver que les deux maladies ne sont point, comme on l'a dit, essentiellement distinctes ; mais qu'au contraire, elles sont unies par des liens étiologiques et pathologiques trèsétroits.

Nous rappelons en outre, pour mémoire, ce que nous avons déjà signalé plus haut, que les crétins naissent de parents goitreux dans la proportion de 80 pour

Il y a d'ailleurs un fait d'une autre nature, résultant de l'enquête statistique et dont Ja valeur ne saurait être contestée. Nous avons déjà dit que sur une population de 820000 âmes contenant 27 000 goitreux, on avait trouvé environ 1400 cas de crélinisme, disséminés. Or, sur ces 1400 ci-élins, la moitié étaient atteints de goitre.

De quelque manière qu'on envisage ce fait, il paraît difficile de n'y pas trouver la preuve d'une prédisposition héréditaire ou d'un lien étiologique des plus étroits entre le goitre et le crélinisme; autrement, comment expliquer que, sur une population qui ne compte que 5 pour 100 de goitreux, les crétins soient atteints de goitre dans la proportion de 50 pour 100.'' L'extrême fréquence du goitre chez les crétins constitue donc un fait d'un très-grand intérêt pour la solution de la question.

En résumé, s'il est vrai que les cas disséminés de crétinisme ne forment qu'une proportion très-faible quand on les compare, comme on l'a fait jusqu'ici à la population générale, la proportion devient au contraire très forte si on les compare surtout à la population goitreuse, ce qui non-seulement détruit l'objection opposée à la doctrine unitaire, mais en outre fournit un argument excellent en faveur de cette doctrine.

Nous avons déjà dit que le goitre n'apparaît qu'entre la sixième et la dixième année de l'enfance, et qu'il se développe surtout au moment delà puberté, tandis que le crétinisme se manifeste toujours beaucoup plus tôt. Les crétins peuvent donc devenir goitreux, mais l'inverse n'a guère lieu. Il s'ensuit que, dans un relevé statistique qui implique nécessairement les jeunes sujets, la relation entre les deux manifestations morbides n'est pas rigoureusement établie, et comme il y a beaucoup plus de jeunes crétins que de crétins âgés, le nombre de goitres signalés chez les crétins est constamment inférieur à la vérité. Mais en ne tenant même pas compte de cette circonstance, les statistiques bien établies prouvent surabondamment, on l'a vu plus haut, l'identité de nature des deux états mox'bides.

Si maintenant des faits généraux, nous revenons à l'examen des relevés isolés, voici ce que nous constatons : Dans les cantons de la Marche, M. Ménestrel a trouvé que, sur 35 crétins, 30 étaient issus de parents goitreux; dans la

Ilaute-Savoie, celte proportion était de 15 sur 16: dans la Corrèze, M. Rocques, nous dit qu'elle était de 52 sur 75 ; dans les Basses-Pyrénées, M. Auzouy a constaté 14 sur 20, dans la commune de Planaise, Mgr Billet a trouvé 7 lamilles de crétins, toutes atteintes de goitre.

Admettons eu laveur de notre opinion la statistique qui lui serait la moins favorable ; il en résultera toujours que plus de la moitié des crétins sont atteints d'hypertrophie de la glande tliyroïde; dès lors l'argument qui consiste à invoquer en faveur de la théorie dualiste ce fait qu'il existe des contrées dans lesquelles les cas de crétinisme ne sont pas fréquents, tandis que les cas de goitre le sont au contraire, cet argument, disons-nous, peut être employé contre ceux mêmes qui le font valoir ; car dans ces contrées le crétinisme n'existe pour ainsi dire pas dans la population saine, tandis qu'il frappe dans une très-forte proportion les in.lividus atteints de goitre. 11 nous paraît rationnel d'admettre que les causes de l'endémie peuvent exister à des degrés divers, et il est très-caractéristique que dans les contrées où elle ne produit en majeure partie que des goitreux, c'est parmi ceux-là que le crétinisme se produit. 11 n'y a aucune contradiction avec ce que nous venons de dire dans ce fait que le goitre ne se produit pas fréciucmment chez le vrai crétin, ce qui serait dû à ce que la puberté, dont l'intime relation avec la formation du goitre est incontestable, n'a pas lieu chez le vrai crétin. M. Cerise, qui avait une conviction très-arrêtée sur l'unité morbide des deux phénomènes qui nous occupent, a cependant émis l'opinion, très-juste si l'on ne considère que l'individu en lui-même, que le volume du goitre se trouve être en raison inverse du degré de crétinisme. Cette formule, sans être d'une application rigoureuse, se vérifie cependant dans un grand nombre de cas et nous avons déjà dit nous-mêmes {voy. Crétin) que lorsque l'endémie atteint son plus haut degré d'intensité sur un individu, le goitre ne se produit pas.

Dans les pays ravagés par l'endémie qui nous occupe, la dégénérescence prend quelquefois d'autres formes que nous avons déjà signalées {voy. Crétin), et parmi lesquelles figurent surtout l'idiotie, l'asthénogénie et la surdi-mutité; nous n'avons pas à revenir sur le diagnostic différentiel entre le crétinisme et l'idiotie; disons seulement qu'il existe des idiots et des asthénogènes atteints de goitre, sans que cependant la relation entre ces diverses formes de déchéance soit aussi nettement accusée que pour le crétinisme.

Les rapports entre l'idiotie et le goitre n'ont jamais été rigoureusement établis, et on conçoit que cette étude ne puisse être faite que par des hommes particulièrement compétents, qui ne sont pas exposés à confondre les idiots avecles crétins; la même remarque s'applique à plus forte raison à l'asthénogénie; mais il n'en est pas de même de la surdi-mutité que tout le monde peut constater, et pour le relevé de laquelle il suffit de consulter les registres des conseils de révision.

Le tableau publié par la Commission française donne la proportion comparée des cas de surdi-mutité dans les 89 départements de France.

Il résulte de ce tableau que la Savoie et les Ilautes-Alpes, dans lesquelles l'endemie goîtro-crétineuse est la plus intense fournissent en même temps la plus haute proportion de sourds-muets ; mais il faut ajouter qu'au quatrième et au sixième rang viennent les départements d'Indre-et-Loire et du Pas-de-Calais tandis que ces deux derniers départements ne présentent que des proportions tres-faibles de goitreux. Il existe par conséquent des causes de surdité coniplé-

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tement indépendantes de l'endémie crétino-goîtreuse, celle-ci devant être considérée comme l'une d'entre elles, peut-être la plus puissante.

En ce qui concerne le bégayement, on constate que cette dégénérescence se trouve dans des rapports beaucoup plus éloignés avec l'endémie qui nous occupe. Troxler, Rocli, Maffei, Erlenmeyer et plusieurs autres ont cependant signalé le bégayement comme un symptôme de la diathèse crétineuse en Suisse, en Styrie et dans le Wurtemberg. M. de Rambuteau, qui avait étudié cette question avec soin alors qu'il était préfet du Simplon, disait : « Le bégayement du père annonce le crélinisme des enfants. » Il est vrai que la Commission sarde n'a accordé aucune importance à ce symptômedela diatlièsecrétineuse, et qu'elle dit qu'un seul cas de bégayement a été signalé par Laissus de Montiers; mais il faut remarquer que cette pénurie de renseignements dépend de la Commission elle-même, puisque, sur les trente-cinq questions auxquelles les correspondants devaient répondre, celles du bégayement et de la surdité n'étaient pas posées. Comme nous manquons de renseignements précis sur le bégayement, nous ne le signalons que pour mémoire, renvoyant au rapport de la Commission française et à l'ouvrage de M. Saint-Lager pour les renseignements à ce sujet.

Nous savons déjà d'ailleurs que toutes les formes de dégradation organique se rattachent à l'endémie crétino-goîtreuse, et en parlant du crétin nous avons énuraéré les complications de ce triste état. On pourrait même dire que la population presque tout entière en subit l'influence à un degré quelconque.

Étiologie. Nous arrivons à un point de notre sujet qui, pour les opinions diverses auxquelles il a donné lieu, mérite une attention toute particulière. En outre» des données pratiques de la plus liante portée se rattaclient à l'étude des causes qui font naître les endémies. En effet, on ne sera conduit à appliquer une méthode prophylactique et même un traitement curatif, au moins dans une certaine mesure, qu'en arrivant à déterminer les sources du mal. Pour assainir une contrée, pour combattre le terrible fléau que nous étudions, c'est à sa première manifesta- /''l tion, pour ainsi dire prodromique, qu'il faut s'attaquer ; c'est le goitre qu'il faut combattre pour enrayer le crétinisme, et, comme nous possédons contre cette manifestation une puissance d'action incontestable, il est de la dernière importance d'en connaître les causes directes, afin de mettre, non-seulement les individus, mais encore les générations à l'abi'i du mal. Nous aurons ensuite à indiquer les moyens directs de combattre les premières manifestations de l'endémie, alors qu'elles existent déjà.

Certains auteurs, pour éviter l'embarras d'une solution parmi les causes assignées au ci'étinisme, ont cherché à expliquer l'étiologie de l'endémie par un ensemble de conditions mauvaises, d'habitudes, de genre de vie et d'influences extérieures : c'est la théorie, dite des causes multiples.

Cette doctrine a été soutenue par un assez grand nombre d'observateurs, parmi lesquels il convient de citer tout d'abord le rapporteur de la Commission du t0f Piémont. Après avoir déclaré que l'endémie doit être produite par le concours

simultané d'un grand nombre de causes, il les divise en trois catégories : {iiji La première renferme les causes générales inhérentes aux localités infectées. lenj; Sous ce titre se trouve compris tout ce qui a trait à la situation et à lafigu- Ititî ration du pays, à l'élévation des villages, aux qualités de l'air, à la température, dfi à la lumière, à l'électricité, aux eaux considérées d'une manière générale, aux ijMii eaux potables, à l'état de la végétation et même des animaux domestiques. 0 Dans la deuxième catégorie sont réunies les causes qui tiennent à la manière

1G6 CRETINISME.

de vivre des populations, et l'auteur passe successivernent en revue l'exposition des villages, l'état des habitations, l'alimentation, les vêtements, le degré d'aisance de la population, ses occupations, l'absence de commerce et d'industrie, le degré d'instruction, les maladies prédominantes, enfin la constitution physique des habitants.

Dans la troisième division sont étudiées les causes dites individuelles, celles qui se rapportent aux mariages, à l'état sanitaire des parents, à certaines conditions spéciales dans lesquelles a lieu souvent la conception, aux accidents de la grossesse et à l'éducation des enfants.

On voit que l'étiologie ainsi comprise renferme en réalité l'ensemble des conditions dans lesquelles vivent les populations.

On avait à chercher les causes d'une maladie, et on a rassemblé en un faisceau toutes les influences nuisibles qu'on trouvait le plus souvent réunies dans les localités atteintes, et qui pouvaient, à des degrés divers, altérer la santé générale et contribuer à la dégénérescence de la race.

Cependant ces causes si diverses et si nombreuses étaient loin d'avoir la même importance, ce qui a conduit à les diviser en deux classes : les causes principales et les causes accessoires.

Les premières sont au nombre de trois, ce sont : i° l'air humide ou autrement vicié, soit par la situation du pays, soit par la mauvaise construction des maisons, mal aéiées et malpropres, soit par le manque de lumière solaire; '2" la mauvaise qualité des eaux et la trop grande ou la trop faible quantité de tel ou tel principe constituant; 5" l'insuffisance ou la mauvaise qualité des aliments.

L'action de ces ti'ois causes serait favorisée par un ensemble d'autres conditions très-nombreuses, mais auxquelles il ne faudrait accorder qu'une influence secondaire.

Les mariages consanguins ont été considérés comme un des éléments étiologiques les plus importants du goitre et du crétinisme.

Loin de nier l'influence considérable de l'hérédité, nous aurons bientôt à insister au contraire sur la part qui lui incombe dans le crétinisme ; mais il est impossible de ne pas faire remarquer dès maintenant que les mariages consanguins dans les pays oiî l'endémie n'existe pas, n'engendrent ni crétins ni goitreux. Cette réserve faite, ajoutons que les habitants dégénérés d'une contrée contractent fréquemment mariage entre consanguins, ce qui s'explique par la répugnance qui existe dans une certaine partie saine de la population à s'allier aux familles atteintes; il nous paraît donc incontestable qu'à ce titre, c'està-dire lorsqu'il s'agit d'individus déjà atteints par l'endémie, les mariages consanguins prennent une part directe et considérable dans l'intensité et l'extension du mal.

Parmi les auteurs qui ont attribué l'endémie au concours de plusieurs causes réunies, on peut aussi citer MM. Marchant et Niepce. Le premier déclare de la manière la plus explicite qu'il s'inscrit contre « la prétention de ceux qui veulent assigner au goitre et au crétinisme une cause constante et toujours nécessaire. » Quant à M. Niepce, les causes de l'endémie sont pour lui au nombre de quinze, et il les a successivement étudiées avec détails dans son ouvrage. H est inutile d'en faii-e ici une nouvelle énumération, elles sont à peu près les mêmes que celles indiquées plus haut et qui ont été admises pai- le rapporteur de la Commission du Piémont.

Telle est la doctrine des causes multiples, soutenue, comme on vient de le \oir, par des auteurs dont l'autorité ne saurait être méconnue. Cependant, cette "doctrine, presque généralement adoptée autrefois, est aujourd'hui combattue par la plupart des observateurs qui ont récemment étudié la question.

Est-il nécessaire de rappeler ce que nous avons déjà fait remarquer à satiété, que dans les mêmes contrées certaines régions restent indemnes, tandis que ■d'autres sont frappées et que cette différence existe même parmi les divers quartiers de la même localité isolée. On rencontre dans la vallée d'Aoste des villages •dans lesquels un hameau contient des crétins, l'autre partie de la population du village étant saine, et cependant il serait impossible à l'observateur le plus attentif de trouver une différence quelconque parmi les divers individus de la même communauté en ce qui concerne leur industrie, leur genre d'existence, leurs habitudes de vie et leur milieu extérieur; tout y paraît identique jusqu'à l'origine de la race. 11 nous paraît donc impossible d'admettre qu'une affection •qui présente un caractère local aussi tranché, et qui dans tous les pays du globo ^arde le même type uniforme, ne soit pas née sous l'influence d'un principe nuisible et toujours identique. C'est le principe que nous allons maintenant •étudier.

Nous avons volontairement passé sous silence jusqu'ici la cause à laquelle nous croyons devoir rattacher nous-mêmes l'existence du goitre et du crétinisme, et si nous n'avons pas été les premiers à exprimer cette opinion, nous nous y rattachons au moins sans restriction. 11 existe certainement un agent toxique •spécial, unique, partout le même, qui affecte les organismes vivants et leur 'imprime unsceau'de dégénérescence toujours identique, dont le goitre marque le jjremier degré et qui a pour dernière expression le crétinisme complet, en passant ,par tous les états intermédiaires jusqu'à la dégradation absolue de l'être. S'il est impossible de désigner cet agent toxique et del 'isoier, il nous est uermis •cependant de dire sous quelle forme il s'introduit dans l'organisme. ]\ous exprionons la conviction, et nous allons essayer de l'appuyer par des faits nombreux et bien observés, que le véhicule de cet agent toxique est l'eau de certaines sources, et nous insistons particulièrement sur cette circonstance, que les eaux de pluie et les eaux de neige ne le renferment jamais. C'est l'eau jaillissant du «ol qui contient le principe goîtrigène ; c'est donc dans le sol qu'il faut chercher le principe ou, si l'on veut, cet agent toxique, dont l'eau est le véhicule.

Les traditions populaires dans les contrées où la maladie est endémique, sont pour ainsi dire unanimes à attribuer à l'eau la cause qui produit le mal. Quoiqu'on doive en général accorder peu d'importance aux croyances populaires, ■nous avons tenu à signaler celle-ci qui se trouve être d'accord avec l'observation la plus rigoureuse.

La croyance à l'action goîtrigène de certaines eaux est très-ancienne. Pline ■exprime par un adage devenu célèbre les rapports qui existent entre les eaux d'un pays et le sol qu'elles parcourent. Il parle de l'eau d'une fontaine d'Ethiopie qui faisait perdre le sens, et il raconte aussi que, dans l'Italie transpadane, les femmes se paraient de colliers d'ambre dans le but de dissiper le goitre dû à l'usage de mauvaises eaux.

On trouve dans Ovide un passage significatif :

Sunt qui non corpora tantum

Verum aniraos etiam valeant mutare liquores.

Vitruve dit à ce sujet : EquicuUs in Italia et in Alpibiis, natiom Medullorum est genus aquce., qiiam qui bibiint efficiuntur tiirgidis gutturibus.

Dans llpien on trouve également un passage exprimant une opinion analogue.

A une époque beaucoup plus rapproche'e de nous, au seizième et au dixseptième siècle, les auteurs reviennent sur l'idée de l'influence nuisible de certaines eaux. Pour Paracelse ce sont celles qui traversent des métaux et des minéraux. Langius s'exprime de la même manière. Agricola signale une fontaine goîtrigène dans les Grisons. Wagner, au dix-septième siècle, cite à son tour un grand nombre de sources donnant le goitre, qu'il désigne sous le nom Kropfbrunnen [Kropf, Goitre, brunnen puits), dans les contrées qui correspondent aujourd'hui aux Grisons (cantons de Zurich et de Berne), il a bu lui-même pendant longtemps à ces sources et a pu se convaincre de leur action sur le développement de la glande thyroïde. Beckrnan taconte que, dans le pays de Sclimiedebcrg, commune de Sleinseiffen, le goitre a disparu dès qu'on a renoncé à l'usage de certaines sources que la population savait donner le goitre. Au dix-huitième siècle, Ilaquet signale l'existence de Kropfbrunnen dans plusieurs contrées, et Lombraso fait cette observation bien significative, que les conscrits tle Lombardie se rendent à Cavasurta, où ils acquièrent en quinze jours le goitre par l'usage des sources de la localité.

Vers la fin du siècle dernier et au commencement du nôtre il s'est fait un revirement sur ces opinions. Les grandes découvertes de la chimie contemporaine paraissaient autoriser à nier l'existence des agents toxiques dont on ne pouvait démontrer la réalité. L'analyse des eaux potables, si soigneusement qu'elle fût faite, n'ayant pas conduit à la découverte du principe nuisible, on conclut négativement. Inspiré de cet esprit prétendu scientifique, bon nombre d'auteurs dédaignèrent de s'occuper d'un simple préjugé, et c'est ainsi que la Commission sai'de, qui souleva cependant la question, arriva à conclure que la nature des eaux est sans influence aucune sur la production de la dégénérescence crétineuse. L'autorité de cette Commission, très-justifiée si l'on tient compte du grand nombre de faits qu'elle a su recueillir, a entraîné l'adhésion d'un certain nombre d'auteurs qui ont écrit après la publication de son rapport. Les appréciations chimiques de la Commission sarde sur les eaux sont du reste de bien mince valeur, et ne relèvent certes pas de l'esprit scientifique de la chimie moderne dont cette Commission avait la prétention de se prévaloir. Les eaux sont excellentes, dit-elle, à Saint-Vincent où le goitre existe, et, dans d'autres contrées, elles sont troubles sans que l'on y constate l'existence d'aucun agent toxique. Ces qualifications et ces appréciations sur les eaux sont vraiment trop sommaires ; il arrive en effet assez fréquemment que les eaux sont troubles dans les pays où règne l'endémie; mais cette circonstance est bien loin d'être constante, et il est impossible de douter aujourd'hui qu'une eau ne puisse être claire, insipide ou même agréable au goût, tout en contenant des principes nuisibles, de même que l'inverse peut avoir lieu.

Des analyses bien simples telles qu'elles résultent de l'emploi de la teinture de savon, permettent déjà de reconnaître des différences au point de vue de l'analyse chimique, que ni la vue ni le goût ne peuvent apprécier, et cependant ce genre d'examen est lui-même bien insuffisant. Un auteur partisan de la théorie de la propagation du crétinisme par l'usage des eaux de sources et de puits, auquel nous empruntons de nombreuses preuves à l'appui de cette thèse.

CRÉTINISBIE. 169

M. Saint-Lager, a démontré que la teinture de savon décèle déjà des qualités différentes dans les eaux d'une même source ou d'une même rivière suivant les divers points de leur parcours.

Voici les résultats obtenus par cet auteur au moyen de cette simple analyse :

L'Isère présente les différences suivantes :

Val de Tignes 10°

Mouliers 18°

Grenoble 23°

Dans le Rhône on observe les variations suivantes ;

A Oberwald 4°

Près de Martigny 11°

Genève. . . . , 14°

Lyon 10°

La composition varie e'galement suivant les saisons. C'est ainsi qu'on observe les différences suivantes entre l'été et l'hiver. Dans certaines rivières de la Savoie :

ÉTÉ. IIIVEH.

Arc à St-Jean

Isère à Moutiers

Torrent de Cliampigny

Doron de Pralognan

Torrent de Landry

Bien plus, la même rivière peut présenter une composition différente à l'approche de chacune de ses rives. Ce qui peut s'expliquer par les changements produits par les affluents ; c'est ainsi que la Seine près du pont de Charenton marque 24 degrés comme la Marne, à la rive droite, et 20 degrés, seulement à la rive gauche. La composition d'une rivière se modifie facilement dans son parcours eu égard au terrain qui forme son lit; de bonne elle peut devenir nuisible et vice versa. 11 est donc extrêmement probable que c'est au sol que les eaux de sources et de puits empruntent leurs propriétés. Déjà Pline avait remarqué que l'eau d'une rivière pouvait être bonne en un lieu et devenir dangereuse en un autre. Théophraste avait fait la même remarque au sujet des eaux de l'Asopos en Béotie. La faiblesse intellectuelle des habitants de cette contrée est restée proverbiale jusqu'à nos jours, et n'est-il pas probable, puisqu'elle est encore actuellement infectée de crétins, qu'il en ait été de même à l'époque où sa triste réputation prit naissance? Les anciens auteurs signalent du reste une source d'un fleuve en Béotie qui faisait perdre la raison.

Bordeu dit formellement qu'il a vu plusieurs torrents des Pyrénées qui sont différents le matin de ce qu'ils sont à midi et le soir. Il est important de constater, avec bon nombre d'auteurs modernes, que les propriétés des eaux d'une rivière peuvent subir de fortes variations dans leur constitution. La fonte des neiges et l'abondance plus ou moins grande des pluies doivent avoir évidemment leur part d'influence dans ces changements.

Richardson nous dit que la rivière du fort Edmonston donne le goitre aux riverains du fort et perd sa nocuité à quelques lieues plus loin. Mack Clelland fit une observation analogue au Kemaon : « Dans un village, dit-il, le goitre est endémique et le village le plus rapproché en est exempt. Constatation faite, le premier reçoit une rivière qui, avant d'arriver, dépose pendant près d'un kilo-

mètre une grande quantité de tuf. » M. Saint-Lager nous dit que les habitants deSaillon dans le Valais, qui avaient été exempts de l'endémie, l'ont vue naître dans leur milieu après avoir remonté la prise d'eau qui alimente la fontaine d'une centaine de mètres seulement; ce fait est très-important, en ce qu'il démontre avec quelle prodigieuse facilité l'eau emprunte au sol le principe toxique qui produit l'endémie; d'autre part, ces propriétés paraissent se perdre tout aussi facilement. On a remarqué au Brésil que certaines sources qui donnent le goitre n'ont plus d'action délétère dès qu'elles arrivent dans les villes où elles sont conduites par des tuyaux de plusieurs lieues de longueur. Il est en effet à noter que la canalisation assainit dans beaucoup de localite's les eaux nuisibles; M. Saint-Lager a observé dans le Dauphiné et la Savoie, en Piémont et en Suisse, des exemples nombreux d'amélioration survenues dans l'état sanitaire des populations après l'établissement de tuyaux destine's à conduire dans les localités les eaux de torrents et de sources qui précédemment étaient arrivées à ces localités en baignant librement le sol. M. Leclerc a fait une observation analogue dans les Vosges, M. Guilbert dans l'Oise. Manson signale ce fait caractéristique que, dans le district houiller de Nottingham, les eaux n'étant plus suffisantes, on fut obligé de forer des puits à une profondeur plus grande, et que bientôt on remarqua que les cas de goitre devinrent beaucoup plus nombreux dans la contrée. Ferrus avait pai-faitement reconnu cette particularité importante que de bonnes eaux d'une source peuvent facilement se modifier au point de devenir nuisibles en traversant certaines régions, et il cite à l'appui de cette observation les faits qu'il a relevés dans le département de l'Ariége.

Il est impossible de ne pas admettre qu'un principe toxique qui se modifie avec une telle facilité, et qui apparaît de même, ne subisse pas l'influence d'un certain nombre de causes extérieures, qu'il n'est pas toujours facile de déterminer. C'est ainsi que des manifestations de l'endémie augmentent ou diminuent dans une localité sans aucune cause appréciable. N'est-il pas très-admissible, d'après tout ce qui précède, que la préparation des aliments qui contiennent de l'eau, peut jouer à son tour un rôle important dans la genèse du crétinisme.

II paraît indéniable que la stagnation de l'eau goîtrigène augmente sa propriété nuisible, que la cuisson la détruit ou au moins en diminue l'intensité d'action ; il est constant aussi que certaines substances alimentaires et médicamenteuses peuvent la modifier; qu'y a-t-il d'étonnant dès lors que quelques changements survenus dans le mode d'existence et de nutrition d'une population puissent apporter des changements considérables à son état sanitaire? Ainsi s'expliqueraient l'augmentation et la diminution de l'endémie dans une contrée sans causes appréciables. Ces causes existent cependant, et il est sans doute réservé au progrès des sciences exactes de les déterminer un jour. On verra plus loin que, depuis que les recensements ont été sérieusement établis, on a constaté des oscillations très-grandes dans l'intensité et le degré de propagation de l'endémie ; elle a même paru dans les contrées où elle n'avait pas existé et elle a disparu dans d'autres. Les populations ont su d'instinct éviter les sources nuisibles et chercher celles qui les guérissent, lorsqu'elles ont déjà subi l'influence des premières, M^r Billiet raconte qu'au hameau de Puiser, commune de Planaise, il existe ''l 7 familles qui se servent des sources du pays et qui toutes sont affligées de goitre et de crétinisme ; une seule famille en est absolument exempte, et le même auteur a constaté qu'elle fait un usage exclusif des eaux pluviales. M. Saint-Lager a vérifié cette observation, ce qui ajoute incontestablement à son authenticité. Le

savant prélat a fait une autre observation non moins intéressante : dans la commune de Longuemate en Savoie, le goitre n'existait pas jusqu'au moment où un industriel a détourné la source qui alimentait le pays, contraignant ainsi les habitants à faire des puits ; le goitre apparaît dès lors. Il est facile de comprendre que l'eau d'un puits, qui est en somme stagnante, se charge plus aisément des principes du sol qu'une eau courante ; nous savons déjà que cette dernière a une tendance incontestable à changer de composition dans son parcours, en s'imprégnant de nouvelles substances et en abandonnant une partie de celles qu'elle contenait. On pourrait s'expliquer ainsi qu'un sol qui contiendrait l'élément goîtrigène ne l'abandonnât qu'à l'eau qui est longtemps en contact avec lui, ce qui arrive pour les puits, les lacs, les étangs et certains réservoirs. Par contre, on a observé aussi que l'eau évidemment goîtrigène, lorsqu'on la laisse déposer longtemps dans des réservoirs artificiels, en l'isolant par conséquent du sol, perd en partie ses propriétés toxiques. Dans une commune du Valais, les habitants atteints de goitre avaient l'habitude de se rendre à Saillon, village voisin, exempt de l'endémie, pour se guérir de leur infirmité. Or nous avons déjà dit que cette commune avait, pour des motifs que nous ignorons, fait remonter à quelques centaines de mètres la prise d'eau qui alimentait ses fontaines; dès lors le goitre apparut à Saillon. Il existe un grand nombre de communes dont les habitants atteints de goitre vont boire l'eau dans des communes indemnes ou la font venir de là. On constate régulièrement la disparition du goitre peu de temps après l'arrivée dans la plupart des villes des individus atteints; mais on pourrait alléguer, non sans raison, que dans ces cas toutes les conditions physiques ont changé, et que l'air, l'alimentation et le genre de vie sont différents. 11 importe donc de bien faire ressortir les cas dans lesquels la guérison fut obtenue sur place par l'abandon seul des eaux potables.

Voici deux villages séparés Tun de l'autre par une distance d'environ 800 mètres ; l'un, Saint-Bon, contient une population saine, robuste, complètement exempte de crétinisme, tandis que l'autre, Bozel, est affligé de l'endémie sous toutes les formes. La municipalité de cette dernière commune s'imposa le sacrifice d'amener, dans des tonneaux, les eaux dont se servent les habitants de Saint-Bon, et l'effet salutaire de cette disposition ne tarda pas à se manifester; aujourd'hui on ne trouve à Bozel que des crétins déjà adultes, tandis que les Eg* enfants nés depuis l'arrivée des nouvelles sources ne sont points atteints (Saint- Lager). Dans un établissement public, à proximité de Paris, le goitre était apparu plusieurs fois et avait disparu de même ; Ferrus, qui raconte ce fait, sans préciser exactement la localité, ajoute que ces fréquentes récidives coïncidaient avec la cessation de l'usage des eaux de la Seine et son remplacement par les eaux de sources de la localité ou par de l'eau des puits artésiens. Rostan rapporte l'histoire d'une dame qui fut atteinte à plusieurs reprises de goitre, mais qui fut définitivement guérie lorsque, sur le conseil de son médecin, elle remplaça l'eau qu'elle buvait ordinairement par celle de la rivière d'une commune voisine, où le goitre n'existait pas. Dans le village d'Antignano .(province d'Asti), il existe trois sources, dont deux paraissent posséder à des degrés différents le principe toxique, tandis que la troisième en est exempte; c'est ainsi que les familles qui font usage d'une des sources comptent de nombreux crétins et des goitreux ; celles qui sont plus voisines de la seconde source, n'ont que des goitreux; une autre partie du village est complètement indemne de l'infirmité, c'est celle qui se sert de l'eau de la troisième source. Voilà donc un fait d'une précision

172 CRETINISME.

rigoureuse: même climat, même altitude, même atmosphère, même alimentation solide, mêmes vêtements, habitudes identiques comme travail et comme genre d'existence ; il n'y a qu'une chose qui diffère, c'est l'eau potable; il nous paraît complètement impossible de méconnaître que ce fait n'indique avec précision où il faut chercher la solution du problème. M. Saint-Lager,qui en fait une judicieuse appréciation, critique la Commission sarde qui cite l'exemple d'Antignano, en se refusant de reconnaître l'enseignement si précieux qu'il offre. Nous l'avons dit, cette Commission a toujours été dominée par cette idée que l'analyse chimique n'ayant pas montré de différence entre les sources, celles-ci doivent être identiques entre elles. Mais il nous paraît excessif de demander une telle puissance d'analyse à une science toute moderne. La chimie fait tous les jours de nouveaux progrès ; elle s'est enrichie de l'analyse spectrale depuis que la Commission sarde a fonctionné, et il est plus que probable qu'elle augmentera encore ses moyens d'investigation ; mais ne dût-elle jamais parvenir à isoler le principe toxique qui engendre le crétinisme, l'observation directe, les expériences si faciles à contrôler et si concluantes qui ont élé faites, suffisent pour en démontrer l'existence. Du reste, en admettant même qu'il ne s'agisse pas d'un principe spécial, il n'en est pas moins avéré que l'eau subit dans certaines conditions, et par son contact avec le sol de certaines localités, une modification quelconque qui la rend toxique. Les faits que nous allons rapporter en fournissent de nouvelles preuves.

Un très-grand nombre d'observateurs, tant en France qu'à l'étranger, ont remarqué la facilité avec laquelle l'endémie disparaissait ou diminuait dans une forte proportion, comme d'autres fois elle apparaissait au contraire et se propageait avec rapidité. Or, il est possible de constater dans un grand nombre de cas que cette différence se rattache aux changements survenus dans le choix des eaux potables. Nous avons déjà cité des exemples dans cet ordre d'idées ; di voici d'autres : dans la commune de Saint-Michel, entre Salins et Arbois (Jura), M. Germain observa que les habitants qui vivaient d'un côté de la grande route étaient exempts du goitre, tandis qu'un grand nombre d'entre eux étaient atteints de l'autre côté de la route ; deux sources de provenances différentes alimentent cette commune, et il a été possible de constater que les habitants se fournissaient d'eau potable à deux sources différentes, dont l'une est saine et l'autre goîtrigène. Dans le village de Saint-Bonnet, près de Chauriat (Puy-de-Dôme), les habitante remplacèrent par une nouvelle source celle dont ils s'étaient servis jusque-là; le goitre apparut aussitôt dans cette commune. A Allevard et à Poncharra (Isère) l'endémie tend à disparaître, selon M. Saint-Lager, depuis qu'on s'y sert des sources du Breda ; ce n'est que dans le quartier de la rue de Jérusalem à Allevard, dans lequel on continue à boire l'eau des anciennes sources, que l'endémie existe toujours au même degré qu'auparavant. Il faut ajouter aussi que les habitants de ces localités font un plus grand usage de vin actuellement que par le passé. Selon le même auteur la diminution de l'endémie a été constatée dans la commune de Domaine (Isère) depuis l'usage de l'eau d'une source nouvellement recueillie dans un réservoir à filtre.

Dans la ville de Saint-Jean où le goitre était depuis longtemps endémique, un habitant, s'inspirant du conseil du docteur Mottard, a fait construire une vaste citerne pour remplacer les eaux de Bonrieux. L'influence de cette innovation se fit sentir aussitôt.

Deux fontaines alimentent la commune de Lissac, dont les habitants se divi-

sent, au point de vue de l'endémie, en deux parties distinctes selon la proximité de ces fontaines.

On peut dire en général que le crétinisme est presque inconnu dans le pays où l'on fait usage des eaux pluviales. Le docteur Meyme désigne un grand nombre de communes en Hollande et en Belgique dont les unes, exemptes de l'endémie, se servent d'eau de puits; mais dont les autres, où le crétinisme existe, font usage des eaux de sources. M. Delpon a fait la même observation dans le département du Lot. Un fait bien plus caractéristique encore a été recueilli par M. Boussingault dans une ville de la Nouvelle-Grenade, à Socorro, où presque tous les habitants ayant le goitre, un médecin bien inspiré se fit construire une citerne, et parmi les personnes qui en firent usage aucune ne fut atteinte de l'endémie.

Selon Heid, les résidants anglais d'une ville de la frontière du Bengale, où le goitre est endémique, ont pris l'habitude d'envoyer chercher les eaux du Gange, pour se préserver; ils sont restés indemnes au milieu d'une population affligée de crétinisme et qui buvait les eaux des sources goîtrigèncs du pays.

Le goitre était très-fréquent à Reims il y a environ un siècle ; mais il y devint beaucoup plus rare après qu'on eut cessé de faire usage de l'eau de puits et qu'on l'eut remplacée par l'eau de Vesle, recueillie dans des fontaines publiques. Il en est de même de la ville de Genève, où l'établissement de la machine hydiaulique qui distribue l'eau du Uliône a fait diminuer de plus en plus le nombre de goitreux, qui était autrefois considérable. Des observations analogues ont été faites par Cazalis au sujet de plusieurs villes du Piémont. M. Niepce cite un hameau d'Avillard où le goitre diminue en été alors qu'on boit l'eau provenant de la fonte des glaces, et augmente en hiver alors qu'on fait usage des sources du pays. M. Duclos a observé un phénomène inverse dans deux communes delà Savoie, CbamonixetCroix-d'Aiguebelle, ce qui provient de ce qu'en été les ruisseaux de bonne qualité du pays se tarissent, et que les habitants vont s'approvisionner à une source voisine qui donne naissance à l'endémie.

Borie nous dit que, dans une contrée infestée de la Carinthie, plusieurs personnes parvinrent à se préserver de l'endémie, en taisant exclusivement usage de la bière et du vin comme boisson ; pareil fait a été observé au fort Silberberg (Silésie) par Hancke, où sur une garnison de 5800 hommes 70 seulement restaient indemnes, parce qu'ils n'avaient bu que de la bière, ou de l'eau préalablement portée à l'ébulUtion et clarifiée par le repos. La cuisson paraît en effet assainir l'eau goîtrigène, mais les observations ne sont pas encore assez nombreuses pour qu'on puisse être très-affirniatif à ce sujet. Nous en dirions autant de la clarification par le repos. M. Boussingault a trouvé à Mariquita, où l'endémie est généralisée, une famille complètement exempte; elle avait l'habitude, dit ce savant observateur, de laisser reposer l'eau pendant deux jours avant d'en faire usage.

Nous aurons à nous occuper particulièrement des oscillations qui se montrent dans l'intensité et le degré de propagation de l'endémie dans de nombreuses contrées, tant en France qu'à l'étranger. Depuis que les recensements sont faits avec une certaine exactitude, on a constaté de grandes différences dans la marche du crétinisme ; tantôt il augmente ou diminue périodiquement; tantôt, au contraire, il suit régulièrement une marche ascendante, tandis que, d'autres fois, l'inverse a lieu. On constate donc d'abord deux cou-

174 CRETINISME.

rants opposés d'augmentation et de diminution constante et graduelle et, d'autres fois, de simples oscillations en plus ou en moins.

Dans les départements"du Bas-Rhin, de la Moselle, de la Marne et de la Meurthe, le crétinisme a diminué dans de fortes proportions, et cette diminution a même été considérable dans certaines localités. C'est ainsi qu'à Rosières-aux-Salines (Meurthe), où il existe actuellement environ4 pour 100 de goitreux, on en comptait 25 pour 100 il y a une quai'antaine d'années. Dans divers pays de l'Europe et de l'Amérique, notamment dans le centre de l'Allemagne, en Norwége, dans quelques comtés d'Angleterre, en Sibérie, dans la Nouvelle-Grenade, les auteurs ont constaté des oscillations considérables en plus ou en moins. Nous n'avons en vue pour le moment que les changements assez appréciables pour être facilement rattachés à la cause matérielle que nous accusons de produii'e le crétinisme. Malheureusement, nous ne sommes pas en mesure d'indiquer pour tous les pays les changements d'habitudes qui ont pu survenir chez les habitants et les installations qui ont été aménagées pour amener les eaux potables aux centres des populations. 11 peut être arrivé aussi que dans certaines localités on ait abandonné l'usage de sources devenues insuffisantes avec l'augmentation des populations, et qu'on ait trouvé nécessaire d'amener d'autres eaux sans se préoccuper si elles contenaient le principe goîtrigène.

Maintenant que nous savons avec quelle facilité le sol communique à l'eau son produit nuisible, et avec quelle facilité aussi celui-ci se détruit, il nous sera permis d'affirmer que certaines conditions physiques peuvent avoir échappé aux observateurs qui ont étudié les grandes endémies de crétinisme dans divers pays, d'autant plus que la plupart de ces observateurs ne paraissent pas être convaincus de la théorie que nous soutenons. Nous avons fourni des exemples positifs en faveur de notre thèse, en nous reportant toujours à l'autorité de ceux qui ont observé les faits eux-mêmes. C'est ainsi qu'il nous a été possible de préciser la cause de la diminution ou de l'augmentation du crétinisme et du goitre pour un bon nombre de localités ; nous pouvons encore ajouter que partout 011 les eaux ont été canahsées, on a diminué leur degré de saturation des produits du sol, et, par suite, l'intensité de l'endémie.

Il est peut être utile ansssi, lorsqu'il s'agit de pays où le sol lui-même peut subir des changements , de tenir le plus grand compte de cette circonstance. Ilumboldt signale l'apparition soudaine du goitre sur le plateau de Bogota dans la Nouvelle-Grenade, sans pouvoir, dit-il , en déterminer h cause.M.Saint-Lager croit pouvoir l'attribuer aux éboulements considérables qui sont très-fréquents dans ce pays, dont la formation dominante est constituée de grès bigarré extrêmement friable ; des montagnes entières s'écroulent et entraînent avec elles des couches de schiste charbonneux ; les eaux sont mises en contact avec ce sol de nouvelle apparition et leur qualité s'en trouve modifiée. En faveur de l'interprétation de M. Saint-Lager milite l'observation de M. Bourrit, qui avait remarqué que les goitres diminuent ou augmentent selon les directions que prennent les torrents, et nous savons que celles-ci sont assez variables. La profondeur des ravins qui, pour le même cours d'eau torrentiel, tend à augmenter constamment, a également pour conséquence la découverte de nouvelles couches du sol dont la composition est changeante.

Nous signalerons encore un autre point très-important et dont nous aurons beaucoup à nous occuper plus loin. Nous voulons parler du traitement iodé, qui joue un rôle très-considérable dans la diminution de l'endémie. Nous verrons

quelle minime quantité il suffit d'introduire dans l'organisme pour obtenir des résultats très-appréciables. L'action si considérable de l'iode sur le goitre endémique a conduit Prévost de Genève et M. Cliatin à cette interprétation que le crétinisme et le goitre, étaient dus au manque d'iode, et, selon le premier des deux observateurs, au manque de brome. MM. Marcliand, Niepce et Fourcaultse rattachèrent à cette manière de voir. C'est M. Cliatin surtout qui s'efforça de démontrer l'absence de l'iode dans l'air et les eaux des contrées endémiques. Les recherches chimiques de ce savant observateur ont assurément une sérieuse valeur; il est impossible de contester cependant qu'il existe de nombreuses contradictions dans ses relevés ; il a trouvé par exemple que, dans les Alpes, lu quantité d'iode est en raison inverse de l'altitude ; le crétinisme diminue toutefois à mesure qu'on s'élève du niveau des vallées, et c'est dans les plaines du Pô, contrée évidemment infestée, qu'on a trouvé de fortes quantités d'iode répandues dans l'air et dans les eaux. Dans la commune de Beaulieu (Oise) c'est à une source ferrugineuse, à la fontaine Cayeux, que s'approvisionnent un certain nombre d'habitants ; elle a été trouvée la plus iodée de tout le pays et c'est précisément celle-là qui parait avoir la plus grande influence goîtrigène. Nous sommes les premiers à reconnaître l'action péremptoire, certaine, absolue de l'iode sur le goitre endémique ; mais il nous paraît évident que ce métalloïde est en proportion trop minime dans les eaux potables pour neutraliser les effets du princi|)e toxique. Nous poserions du reste une question à ce sujet ; ou conclut, de ce que l'iode guérit le goitre, qu'il a une action préservatrice ; mais ne serait-il pas permis de rappeler que la même substance guérit les accidents secondaires et tertiaires de la syphilis, sans que son usage puisse cependant préserver de ces accidents? Si nous voulions pousser ces arguments plus loin, ne pourrait-on se demander également si l'usage préalable du mercure peut empêcher l'individu de contracter la syphilis? Selon Palas, les habitants goitreux de Motinos, en Russie, boivent des eaux marneuses et ferrugineuses, et M. Saint-Lager fait remarquer à son tour que, d'une manière générale les sources les plus iodées sont celles qui jaillissent des couches terrestres contenant des amas de plantes, de lignite et de houille, et que ce sont précisément ces eaux qui senties plus goitrlgènes. 11 en est de même des eaux provenant de couches terrestres fucoïdes; ce dernier auteur rappelle aussiqueFroschammera, de son côté, trouvé de fortes quantités d'iode dans les couches fucoïdes. Mais voici qui est plus précis encore : lorsque les habitants d'une contrée infestée veulent se guérir du goitre le raisonnement le plus simple les conduit à boire les eaux des parties de la contrée où le goitre n'existe pas ; or, il résulte d'examens multiples que ces eaux saines ne contiennent pas plus d'iode que les eaux ^oîtrigèiies, et que parfois elles en contiennent moins. M. Saint-Lager cite ce fait bien digne de remarque, à savoir, que c'est précisément dans les contrées où le crétinisme est le plus répandu (Valais et Savoie) que l'on trouve une couche dolomltiquequi contient l'iode, qui, d'après cet observateur, paraîtrait déterminer la minéralisation des sources de Saxon et de plusieurs autres.

Nous citerons encore pour mémoire l'opinion qui a été émise (en face de l'inconnu surgissent les hypothèses même les plus invraisemblables) que le crétinisme était dû à l'absence dans les eaux du chlorure de sodium. Lorsqu'on songe à la minime quantité de cette substance contenue dans les eaux qui en sont le plus chargées, et aux fortes proportions ingérées journellement avec tous les aliments, on peut se demander quel pouvoir mystérieux on a voulu at-

tribuer à la présence du sel de cuisine dans les eaux potables. Il serait mutile d'insister.

Ackcrmann, qui identifiait le crétinisme avec le l'achitisme, supposait qu'ils dépendaient tous deux d'un défaut d'assimilation des phosphates. On se rappelle que Courbe avait supposé que le cerveau des idiots devait contenir moins de phosphore qu'à l'état normal. Nous avons rapproché ces deux théories, qui sont en contradiction avec l'observation des faits.

Il est impossible de déterminer la nature même du principe qui communique à l'eau le pouvoir délétère qui engendre le goitre et le crétinisme. M. Saint- Lager, qui a fait les recherches les plus consciencieuses et dans un esprit éminemment scientifique, émet l'hypothèse que ce principe est de nature organique; mais il a bientôt reconnu que ce, n'est pas le dosage des matières organiques prises en bloc qu'il importe de faire. En effet, parmi les eaux goîtrigcnes, on en trouve qui en sont très-chargées et d'auti-es qui en contiennent très-peu ; d'autre part, les eaux salubres présentent les mêmes variations; il faudrait donc trouver un réactif spécial capable de ne déceler que la substance organique qui pro. duit l'endémie. Nous ne saurions, quant à nous, affirmer comme l'auteur que nous venons de citer, que ce principe doit être organique ; mais un élément du problème nous parait définitivement acquis, c'est qu'il existe des terrains qui communiquent aux eaux qui en jaillissent et qui les parcourent, un principe nuisible de nature inconnue et qui produit l'endémie goitreuse.

Les faits nombreux que nous venons de rapporter et qui tendent à prouver que certaines eaux produisent le goitre, devraient avoir pour complément naturel deux ordres de recherches: l'étude géologique des terrains, et l'analyse des eaux qui les traversent.

Les recherches chimiques pourraient peut-être conduire directement à la connaissance de l'agent toxique ; mais à la condition d'être poursuivies avec persévérance et comparativement dans un très-grand nombre de localités, les unes atteintes par l'endémie, les autres qui en seraient exemptes. Ces recherches, pour avoir une valeur réelle, exigent beaucoup de temps et de soins.

L'étude géologique des contrées très-nombreuses où régnent le goitre et le crétinisme endémiques, offrait au contraire, au moins en apparence, beaucoup moins de difficultés. On pouvait en effet profiter des cartes géologiques qui existent de presque toutes ces localités, et utiliser ainsi pour la solution du problème des faits déjà depuis longtemps acquis à la science. On comprend donc pourquoi les études géologiques dans la question du goitre ont pris un développement plus grand que les recherches purement chimiques, recherches qui cependant, comme il vient d'être dit, pourraient peut-être conduire plus directement et plus sûrement au but qu'on se propose d'atteindre.

Parmi les auteurs qui ont cherché à établir que l'endémie du goitre et du crétinisme existe spécialement ou même exclusivement sur certains terrains, on peut surtout citer : Mgr Billiet, Mac-Clelland, Grange, Saint-Lager et Gar-

ngou.

D'après le savant prélat, l'endémie du goitre et du crétinisme dépend du sol et de sa constitution géologique plutôt que de sa configuration. Pour le prouver il a fait faire un recensement des goitreux et des ci-étins dans les cent soixante-neuf paroisses du diocèse de Chambéry : cette enquête a démontré que quarante-deux villages étaient plus ou moins infectés, et que cent vingtsept pouvaient être regardés comme sains. Restait à comparer la géolofrie des

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localités atteintes [m- rendéraie et de celles qui eu étaient exemples ; celle comparaison a conduit Mgr Billiet à conclure : l" qu'on commence à trouver quelques cas de goitre et de crétinisme dans le diocèse de Chambéry, sur les dépôts du Rhône et sur les terrains d'alluvions anciennes ; 2" que les cas deviennent plus nombreux dès qu'on arrive au sol argilo-calcaire, qui s'étend de Montmélian à Ghamousset, mais que l'endémie prend surtout une inlensitc très-grande sur le terrain argileux, talqueux et gypseux de la vallée de 3Iaurienne, et que le nombre des cas est de plus de 10 pour 100 ; 3° que les paroisses assises sur les terrains jurassiques et néocomiens sont au contraire exemptes de goitre et de crétinisme.

Pour donner plus d'importance à ces résultats, le même observateur rappelle plus loin que, hors des terrains signalés par lui comme ceux sur lesquels sévit l'endémie, on rencontre souvent les mêmes formes de vallées, les mêmes défilés, le même boisement, les mêmes ombrages, la même humidité, la même pauvreté dans la construction des chaumières, et que cependant le goitre et le crétinisme y sont inconnus.

« Au contraire, dit-il, dans les terrains qui sont sujets à l'endémie, les conditions géographiques les plus favorables ne suffisent pas pour en exempter.

« Ainsi, par exemple, les communes de la Chapelle, de la Chambre, deSaint- Arve en Maurienne, sont situées dans un terrain sec, loin des marais, exposées à un grand courant d'air ; celles de la Chavanne, de la Planaise, de Corse, de Château-Neuf, de la Chapelle-Blanche en ce diocèse sont dans une situation agréable, ouvertes de tous côtés, bien exposées au soleil, en toute saison ; tous ces avantages n'ont pu jusqu'ici les assainir. »

En résumé, on voit que les terrains désignés par Mgr Billiet comme ayant un rapport direct avec l'endémie, sont les schistes argilo-calcaires, et principalement les terrains contenant des schistes talqueux, micacés et des dépôts de gypse. Tous les villages bâtis sur les terrains jurassiques et néocomiens sont au contrau'e exempts de goitre.

Le docteur Mac-Clelland, qui a étudié l'endémie du goitre sur Tllimalaya, a d'abord été frappé de ce fait singulier qu'elle sévissait avec intensité dans une contrée, et qu'elle épargnait complètement la contrée voisine, bien que les conditions topographiques fussent les mêmes. Il s'est dès lors appliqué à rechercher quelles pouvaient être les causes de la différence, et l'étude de cette constitution géologique du sol lui a paru pouvoir seule en donner l'explication.

Après avoir nettement déterminé la nature des terrains dans les localités atteintes, il a fait une enquête minutieuse, village par village, au double point de vue de la proportion des goitreux et de la nature géologique du sol; et cette enquête, dit-il, l'a conduit à des résultats si précis, qu'il lui eût été presque possible en étudiant les cararactèi'es des roches voisines, de dire apriori si les habitants étaient ou non affectés de goitre. Les résultats de ces recherches ont été résumés dans des tableaux où la proportion des goitreux de chaque village ^est partout indiquée à côté de la nature géologique du sol.

Or, l'inspection de ces tableaux montre de la manière la plus nette que le

goitre est presque exclusivement endémique sur les terrains calcaires, et qu'il

épargne les villages placés sur les schistes argileux, sur les grès siliceux,

amphibolites, etc., etc. Aussi, l'auteur croit-il pouvoir conclure de ses reclier-

DicT. ENc, XXIII. ri

ches que l'endémie du goitre doit être attribuée à la présence dans les eaux d'une forte proportion de carbonate de chaux.

Les études géologiques dans leur rapport avec l'étiologie du goitre, n'avaient été faites par ces deux auteurs que dans une seule contrée ; les recherches entreprises par M. Grange ont été beaucoup plus étendues et plus complètes. La question a pris un caractère de généralité et une importance qu'elle n'avait pas jusque-là.

Cet auteur a essayé de démontrer :

« l" Que le goitre et le crétinisme ne sont dus ni à une circonstance météorologique, ni à des conditions hygiéniques spéciales, ni à la réunion de « plusieurs causes de cette même nature, qui ne peuvent jouer, dit-il, qu'un rôle secondaire. »

2« Que le goître et le crétinisme sont endémiques sur les terrains magnésiens.

« On trouve, dit M. Grange, quelques goitreux sur la molasse marine ; cette affection augmente sur le lias; elle est générale sur les terrains du trias, marnes irisées, muschelkalk, zechstein ; elle diminue sur les terrains houillers et disparaît très-généralement sur les formations granitoïdes. Son intensité maximum s'observe toujours en dessous des grandes formations dolomitiques.

« Ces affections, ajoute-t-il, suivent sur un assez grand espace les terrains d'alluvions qui proviennent des pays où le goître est endémique. »

Les recherches de M. Garrigou dans les Pyrénées ont été l'ésumées dans un mémoire adressé par lui à la Commission française ; elles tendent aussi à confirmer la doctrine de M. Grange.

« Le goître endémique, dit M. Garrigou, est exclusivement limité sur les terrains composés d'argiles plus ou moins marneuses, chloritées, opliitiques, talqueuses, en un mot sur des argiles magnésiennes avec ou sans pyrite de fer. »

Pour démontrer ce fait, l'auteur a pris les statistiques du goître publiées par M. Saint-Lager, et il a successivement examiné la géologie des localités atteintes dans les départements des Basses et des Hautes-Pyrénées, de la Haute-Garonne, de l'Ariége, de l'Aube et des Pyrénées-Orientales, Le résultat de ses recherches a été la confirmation du rapport indiqué par M. Grange, entre l'endémie du goître et les terrains magnésiens.

Après avoir essayé de démontrer que l'endémie du goître est en rapport avec les terrains dolomitiques, M. Grange a cru pouvoir désigner la magnésie comme la substance véritablement toxique cédée par ces terrains aux eaux potables. Il se fonde non-seulement sur ses recherches géologiques, mais aussi sur d'assez nombreuses analyses chimiques. Ces analyses lui ont permis de constater la présence d'une quantité notable de magnésie (10 à 25 pour 100 de la totalité des sels) dans toutes les eaux des villages et des vallées où le goître et le crétinisme sont endémiques.

L'auteur conclut ensuite de la manière suivante : « Il résulte donc, dit-il. des analyses que j'ai faites, et des observations géologiques, que si les eaux sont, comme on le croit généralement, la cause prochaine du développement du goître et du crétinisme, on pourrait rapporter l'action délétère des eaux aux sels de magnésie, ou peut-être, à la fois, à la présence de la magnésie et à l'absence d'une quantité de chaux suffisante aux besoins de l'économie ».

Telle est la doctrine de M. Grange, tendant à consacrer ce double fait: l'existence constante des terrains magnésiens dans les localités atteintes par

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l'endémie, et celle de la magnésie dans les eaux potables de ces mêmes contrées.

Hérédité. Nous nous sommes efforcés, au commencement de ce travail, de démontrer les rapports intimes qui existent entre les deux formes de la dégénérescence qui nous occupe, le goitre et le crétinisme. Nous avons souvent signalé jusqu'à quel point ces deux états morbides sont liés ensemble par les lois de l'hérédité, l'un engendrant l'autre. La propagation directe est cependant la règle la plus fréquente, et les goitreux donnent naissance plus souvent à des enfants goitreux qu'à des enfants crétins ; la même observation s'applique à ceux-ci. Les unions que font les crétins entre eux, sont très-souvent stériles ; il en est de même lorsque l'un des générateurs est dans un état approchant de la déchéance complète; nous savons déjà que l'impuissance virile y est attachée. De toute façon, les enfants issus de parents semblables sont peu viables, complètement dégénérés, et ne sont guère aptes à devenir nubiles : la dégénérescence s'éteint par son propre excès. Si la stérilité est dans ce cas l'heureux obstacle à la propagation du mal, il n'en est nullement ainsi des goitreux. Ceux-ci sont parfaitement léconds et capables d'engendrer des goitreux et des crétins. Les mariages mixtes entre individus sains et goitreux donnent des résultats beaucoup moins funestes ; ils n'empêchent nullement la production de toutes les formes de dégénérescence, pour la propagation desquelles un seul générateur paraît suffire, surtout lorsque les enfants issus de ces unions mixtes sont nés et continuent à vivre dans les contrées où l'endémie existe. Un grand nombre de faits tendent à prouver que, transférés dans des pays sains, les enfants subissent infiniment moins l'influence de l'hérédité; il est de toute façon incontestable que, étant données ces bonnes conditions, les signes de l'endémie diminuent de fréquence dans une famille à mesure que les générations se multiplient et s'éloignent du premier générateur atteint. Ce serait une dangereuse illusion cependant que de croire qu'on peut assigner des limites absolues à l'hérédité, qui a de singulières réminiscences et de cruels retours sur elle-même. Cette réserve posée, nous admettons très-volontiers qu'il est éminemment utile de transporter en pays sain des descendants de parents contaminés, et qu'on pourra de cette façon espérer une atténuation sérieuse du germe morbide.

Pour qu'on puisse dire qu'il y ait endémie dans un pays, on est convenu que la proportion des cas du goitre et du crétinisme soit dans un rapport d'au moins 1 pour 100 avec la population. Les tableaux suivants, se rapportant à la Savoie que nous donnons comme spécimen, fournissent le recensement général des goitreux dans ce département.

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